‹ Bossuet et les saints peres, d'apres des documents originaux et inéditsChapitre 33 sur 42 · C.i) Section VU, 13 et · texte numérisé non relu

C.i) Section VU, 13 et

(4) Section X, -2.

(.'») Section XI. Conclusion.

forme tous les jours au lieu de le rejeter une bonne fois tout entier comme également inutile et dangereux dans l'usage (ju'il en fait; ni ses autres propositions,., qui sont les fruits d'une vaine dialectique, d'une métaphysique outrée, de la fausse philosophie que saint Paul a condamnée... Je ne lui raconterai pas tous ceux que leur bel esprit a déçus; je lui nommerai seulement au neuvième siècle un Jean Scot Érigène , à qui les saints de son temps ont reproché, dans un autre sujet à la vérité, mais toujours par le même esprit, sa vaine philosophie. C'est par où il faisait dire aux Pères du concile de Valence que, « dans des temps malheureux, il mettait le comble à leurs travaux, et que lui et ses sectateurs, en raffinant sur la spiritualité, et, pour parler avec ces Pères, en composant « des ragoûts de dévotion qui étaient à charge à la pureté de la foi , devaient craindre d'être importuns aux gémissements de l'Église ».

Si l'on veut se faire une juste idée de l'opinion publique à propos de cette célèbre Relation sur le Quiêtume, il faut lire la lettre qu'un homme du monde, un lettré, témoin impartial de la discussion entre Fénelon et Bossuet, Charles Perrault, écrivait à ce dernier, le 9 juillet 1698 :

« Je ne puis, Monseigneur, vous dissimuler que jusqu'ici il me semblait, comme à la plupart du monde, que vous traitiez un peu rudement, quoique avec justice, un de vos confrères dans l'épiscopat et de vos amis très particuliers. Mais depuis que j'ai lu le dernier ouvrage (1) que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, où vous racontez comment les choses se sont passées et quel est le caractère de M"" Guyon, je trouve que vous avez trop épargné votre confrère et attendu un peu trop longtemps à le faire connaître. Je vous demande pardon , Monseigneur, de la liberté que je prends; mais cette faute est si belle, elle marque tant de bonté et de générosité que je serais fâché (|ue vous ne l'eussiez pas faite. Le démon n'a guère de plus vilaine

(1) Il s'agit de la Relation sur le Quiétisme.

qualité que celle d'accusateur de ses frères; et à moins que la gloire de la religion et l'intérêt de l'Église ne le demandent, comme en cette rencontre, où l'un et l'autre sont mortellement blessés, un silence charitable me semble devoir couvrir toutes les autres fautes. Je ne puis donc , Monseigneur, vous trop féliciter sur l'honneur que vous remportez dans toute cette affaire et sur le grand bien que vous procurez à l'Église en lui découvrant les erreurs effroyables qu'on semait dans son sein. Il y a longtemps qu'il ne s'en est élevé de si dangereuses, ni de plus dignes d'un si sage et si habile extirpateur. Tous vos ouvrages sur cette matière sont admirables; mais ce dernier, semjjlable aux autres pour la solidité, l'élégance et l'érudition , semble l'emporter par l'utilité dont il est à désabuser tout le monde. »

Daguesseau dit pourtant dans ses Mémoires , VIII : « L'évêque de Meaux était respecté comme un soleil couchant, dont les rayons allaient s'éteindre avec majesté; l'archevêque de Cambrai, regardé comme un soleil levant, qui remplirait un jour toute la terre de ses lumières. C'était une personne à ménager, un premier ministre. »

Si donc il y eut cabale en 1697-98 1 1 ), ce fut en sa faveur, et cela à Rome encore plus qu'en France, parce queFénelon passait pour « défenseur de l'autorité du Pape , de l'antijansénisme et des moines », que Bossuet voulait soumettre au droit commun. D'ailleurs, l'ambassadeur de Louis XIV auprès du Saint-Siège, le cardinal de Bouillon, « l'enfant rouge », comme on l'avait longtemps appelé, haïssait les Noailles,les Tellier, l'évêque de Chartres, « un cuistre violet », et Bossuet, auquel il a voulu ravir l'honneur d'avoir converti Turenne, l'oncle du cardinal. Aussi Bouillon n'épargna-t-il rien pour empêcher d'abord, puis différer, enlin atténuer la condamnation de Fénelon.

Celui-ci, accablé par les révélations foudroyantes de la

(I) .M. Algar Griveau a exagéré les intrigues de ce (|iril appelle le « parti gallicano-jansénieii-meldistc ». Bossuet était gallican: mais il n'a jamais été janséniste. I.e jansénisme, d'ailleurs, déplaisait souverainement à la cour et à Louis XIV.

LES SAINTS PERES ET I50SSUET POLEMISTE. 569

Relation, répondit avec toutes les grâces, tous les éclairs d'une imagination brillante, et essaya de se donner toute la blancheur du cygne. Mais les Remarques sur la Réponse à la Relation sur le Quiéfisme vinrent montrer aussitôt (fin de 1698) aux plus prévenus que la vérité est implacable. On y voit que Fénelon « insulte perpétuellement (Bossuet) sur des faits sans preuve, et qu'il lui fait dire à chaque page le contraire de ce qu'il dit (1) ». « On attaquait sous mon nom, dit Bossuet, les sentiments et les propres termes de saint Thomas (2)... On m'accusait « d'un des crimes des plus qualifiés qu'on puisse commettre (la violation du secret de la confession) (3).., On me reprochait (4) « de n'avoir jamais lu ni saint François dp Sales , ni les autres livres mystiques,... d'être ignorant de la vie mystique... Mais on peut être instruit dans les principes de la vie intérieure et spirituelle, sans avoir songé à lire ni Rusbroc, ni Harphius, ni même Tanière, auteurs dont je ne vois pas que M. de Cambrai se soit servi : car pour saint François de Sales, sans lire beaucoup, je l'avoue encore, son Traité de r amour de Dieu, j'avais donné de l'attention, surtout depuis que je suis évèque et chargé de religieuses, à ses Lettres, où je trouvais tous ses principes, et à ses Entretiens. Si je n'avais pas jugé nécessaire une profonde lecture du bienheureux Jean de la Croix, j'avais lu sainte Thérèse, sa mère. Mais quoi! veut-on m'obliger à vanter ici mes lectures? J'ai assez lu les mystiques (5) pour convaincre M. de Cambrai de les avoir outrés : en parlant sur l'oraison,

(1) Avant-Propos. Raisons de cet ouvrage.

(2) Article premier, § II.

(a) S III, IV, V. — (4) Article VII.

ç>) Bossuet aurait pu dire à Fénelon que l'archidiacre de Metz avait étudie les mystiques, prêché le Panégyrique de sainte Thérèse et rédigé le Règlement du Séminaire des Filles de la Propagation de la Foi, établies en la ville de Metz, par M. l'abhé Bossuet, docteur en théologie et supérieur de la maison, — règlement qui fut imprimé en IG'l (Paris, Muguet, in- 18 de "1 pages), mais qui avait été composé en -1638. Il porte qu'après rÉcrilure Sainte, « les autres livres spirituels seront l'Imitation de Jésus, les Œuvres de Grenade et de M. de Genève, les Epî~ très spirituelles d'Avila et autres que les directeurs leur enseigneront ». Ainsi Bossuet faisait du mysticisme et du meilleur, alors que Kénelon , en I&'iS, t était un enfant de T ans. N'est-il pas étrange que cet enfant, grandi, il est vrai, et devenu illustre, ait la prétention d'enseigner à Bossuet « ignorant » des choses que celui-ci savait et pratiquait depuis quarante ans?

j'ai fait mon trésor de la parole de Dieu, sans rien donner autant que j'ai pu à mon propre esprit; et attaché aux saints Phes et aux principes de la théologie dont la mystique est une branche. (1)»

Voici la réponse de Bossuet sur la comparaison de Priscille et de Monta n (-2) : « M. de Cambrai en revient à toutes les pages à cette comparaison, comme si elle était trop odieuse. Priscille était une fausse prophétesse. Montan l'appuyait. On n'a jamais soupçonné entre eux qu'un commerce d'illusions de l'esprit. M, de Cambrai demeure d'accord que son commerce avec M"" Guyon était connu et roulait sur sa spiritualité , que tout le monde a jugée mauvaise; je n'ai donc rien avancé qui ne soit connu, rien cjui ne soit assuré, et renfermant ma comparaison dans ces bornes, je ne dis rien que de juste. » — Bossuet montre enfin « que Famour pur qu'il condamne est celui dont Y Ecole ne parla jamais... M. de Cambrai, qui ne cesse d'alléguer Y Ecole, ne saurait nous produire un seul théologien pour son amour du cinquième rang", distingué de l'amour du quatrième... Il oublie que j'ai pris (mes) termes et (ma) doctrine des deux princes de l'École , saint Thomas et Scot, comme je l'ai démontré ailleurs (3)... Le pur amour que saint Louis enseignait à ses enfants (4) est-il d'une autre nature que celui cjue toute rÉcole attache à la charité toujours désintéressée selon saint Paul? »

Dans la Réponse aux préjugés décisifs de M. Varchevêque de Cambrai , 26 janvier 1699, Bossuet dit qu'il a avancé sa doctrine (sur le désir de la béatitude) « comme commune à toute l'École, sans qu'on pût lui opposer un contradicteur ». Quant à « la suspension des puissances » de l'Ame, Fénelon ne « parle pas d'un passage tranchant, où sainte Thérèse et le bienheureux Jean de la Croix ont dit d'un commun accord que l'âme dans la quiétude « ne

(I) Article XI. s IV.

(-1) Il avait (lit que ■ la nouvelle l'riscille avait trouvé son Montan ••

(3) Conclusion . g III.

(4) Fénelon avait reproché à Rossuet un i)assapre « des thèmes donnés à M*' le I)au|iliin ()) sur Vinstruclion de saint Louis à sn fille Isabelle ».

LES SAINTS PERES ET BOSSUET POLEMISTE. :,~l

pourrait pas discourir quand elle voudrait ». Cet endroit est d'autant plus décisif qu'il est plus court » et confirmé, d'ailleurs, par saint Augustin. Après avoir détruit les « cinq préjugés » de M. de Cambrai, Bossuet établit « de véritables préjugés, c'est-à-dire des choses jugées » contre lui : « Nous n'avons jamais attaqué l'amour pur de V Ecole;.. l'amour pur de M. de Cambrai n'a jamais été enseigné par aucun docteur. »

La Réponse cVun théologien (Bossuet) à la iwemif're lettre de M. Varchevéque de Cambrai à M. Vévêque de Chartres [i)., 30 janvier 1699, nous apprend que « tout ce qu'il y a de controversistes , et, pour parler plus généralement, tout ce qu'il y a de théologiens, en traitant de la bonté et honnêteté de l'espérance chrétienne, demandent, contre les protestants, si c'est péché de servir Dieu dans la vue de l'éternelle récompense, et ils répondent unanimement que le contraire est expressément défini par le concile de Trente. Le cardinal Bellarmin, Estius, Suarez^ (tous) les théologiens l'un après l'autre , ont suivi positivement l'opinion contraire à celle de Fénelon (2). <( Vous avez de belles paroles, lui dit Bossuet; tout le monde le reconnaît; mais l'embarras qui est dans le fond ne peut se couvrir, et on voit que vous ne savez pas où poser le pied; car s'il faut dire encore un mot de la négligence des lettres, où vous mettez votre refuge, vous savez que les saints docteurs, les Basile , les Jérôme , les Augustin, les Bernard, n'ont rien écrit plus exactement que les lettres où ils traitaient de la doctrine. »

Pourquoi la critique et l'histoire oublient-elles toutes ces choses qui expliquent et innocentent la conduite de Bossuet? Pourquoi ne veulent-elles pas souscrire à ce que Fénelon disait de lui-môme [Correspondance , t. VI, p. 196) : « Je ne puis expliquer mon fond. Il m'échappe , il me parait subsister à toute heure... Le défaut subsistant et facile à

(I) M*''' Godet des Jlarais. qui avait piis la résolution de ne pas répondre à Fénelon.

(% Bcuxième question.

dire , c'est que je tiens à moi et que F amour-propre me décide souvent. »

Les Passages éclaircis , ou Réponse au livide intitulé Les principales jjropositions du livre des Maximes des saints justifiées par des expressions plus fortes des saints auteurs , avec un Avertissement sur les signatures des docteurs et sur les dernières Lettres de M. l'archevêque de Cambrai, parurent en février 1699. — Bossuet déclare encore une fois (1) qu'il (( n'a fait que suivre de mot à mot non seulement ces fameux docteurs des Pays-Bas, Estius et Sylvius, mais encore ^diini Aug ustin et saint Thomas, qu'eux et toutes leurs Facultés reconnaissent pour maîtres. (( J'ai toujours soutenu, continue-t-il , la doctrine commune de X Ecole et de saint Thomas. C'est avec saint Thomas, c'est avec toute Y École, c'est avec saint Augustin, de mot à mot, que j'ai posé le principe de la béatitude comme clair, comme universel, comme incontestable... C'est d'après toute YEcolf, saint Thomas et saint Augustin, Jésus-Christ même qui excite tous ceux qu'il attire du dehors. » Après avoir posé une « règle pour juger des expressions exagératives et sept principes généraux de solution tirés de cette règle et de l'autorité des saints (2) », l'évêque de Meaux cite en faveur de ces sept principes les « autorités des saints Pères » : saint Augustin, les passages des autres Docteurs qu'il a rapportés ailleurs, Denis le Chartreux, saint Chrî/sostome, saint Bernard, saint Basile. A la lumière de ces principes et de ces docteurs, il discute, il réduit à néant les textes allégués de la bienheureuse Angèle de Foligni. de saint François de Sales, du F. Laurent, de Louis de Blois, du bienheureux .fra/i de la Croix; puis « les passages spéculatifs sur les suppositions impossibles de saint Clément d'Alexandrie, de saint Chrgsostome , d'Avila, de Rodrigue:, de Sylvius, du cardinal Bona, de sainte Thérèse, de saint François de Sales, et de quatre auteurs cités pour les der-

(1) Arerlissrmenl.

(-2) Cliap. III ot IX.

nières épreuves >> , snïnt Augustin, Blo.s/iis, le bienheureux Jean de la Croix et saint François de Sales.

Il n'y a rien à dire du Dernier éclaircissement sur la Réponse de M. Varchevèque de Cambrai aux Remarques de M. de Meaux, écrite en mars 1699, publiée seulement par M. Lâchât et où Bossuet montre, Article l"'', « que tout l'effort de M. de Cambrai tend à justifier AP" Guyon », et Article II, « les excès et emportements de M, de Cambrai dans ses derniers discours ». Bossuet aurait pu signaler surtout les agissements de Fénelon, qui s'appuyait à Rome sur tous les cardinaux ennemis de la France , cardinaux de l'Espagne et de l'Empire.

Le Mandement de M^'' l'évéque de Meaux pour lapublication de la Constitution de Notre Saint-Père le Pape Innocent XII, du 12 mars 1699, portant condamnation et défense du Livre intitulé : Explication des Maximes des Saints sur la vie intérieure, etc., contient ces grandes et belles paroles : « Le même esprit de la tradition qui a fait parler le chef visible de l'Église lui a uni les membres... Nous avons eu la consolation tant désirée et tant espérée de voir M^' l'archevêque de Cambrai s'y soumettre le premier, simplement, absolument et sans aucune restriction. »

Ce Mandement est daté du 16 août. Bossuet n'étalait donc pas précipitamment son triomphe, déjà vieux de cinq mois.

Dans l'A, Relation des actes et délibérations concernant la Constitution en forme de Bref de Notre Saint-Père le Pape Innocent XII, le douzième de mars 1699, etc., avec la délibération prise sur ce sujet, le 23 juillet 1700, par l'Assemblée générale du clergé de France, à Saint-Germain en Laye, on remarque ces mots significatifs : « Les saints Pères (saint Athanase, saint Hilaire, saint Augustin), nous ont laissé plusieurs semblables recueils , où, pour l'instruction des fidèles, tant de leur âge que des siècles futurs, ils ont réduit les actes publics dans la suite d'un récit. »

N'est-ce pas là le digne épilogue d'une polémique commencée, soutenue, terminée au nom de la Tradition et des saints Pères? Il convenait bien à l'illustre évéque de

Meaux. au moment même où son rival, « superbe et consterné » (1) , écrivait qu'il ne s'était jamais rétracté, etc. (2) , il convenait bien à l'illustre évèque de Meaux, après avoir loyalement tendu la main à un noble vaincu (3) , de mettre encore une fois sous le patronage des Docteurs et des Pères de l'Église la victoire qu'il leur devait sur un adversaire bien moins versé dans la Patrologie et « parlant contre les idées du torrent de l'École (i) ».

Le P. Cloche, général des Dominicains, écrivait de Rome à Bossuetle5 mai 1699 : « J'ai une extrême consolation que les religieux de mon ordre , dans une affaire aussi importante que celle qu'a occasionnée le livre de M. l'archevêque de Cambrai, aient pu, en suivant la doctrine de saint Thomas, contribuer à en faire faire la condamnation. Vos grandes lumières, 3Ionseigneur, y ont eu la meilleure part... L'Église entière vous en a obligation, et si la France voit une erreur arrêtée qui pouvait troubler la paix que le roi a donnée, l'une et l'autre doivent avouer que Votre Grandeur a bien travaillé et fort heureusement, pour en découvrir le venin. On nous donne avis qu'il parait à Paris quelque petit livre qui attaque saint Augustin et saint Thomas ; . . . si on méprise les Pères et les docteurs de l'Église , il est à craindre qu'on ne travaille à ruiner la religion. l^ant que Dieu conservera Votre Grandeur, on aura un grand défenseur. C'est, Monseigneur, ce que je demande à Dieu avec tout mon ordre. »

Voilà l'idée qu'on avait de Bossuet à Rome et dans l'un des plus célèbres ordres religieux de l'univers : on voyait en lui « le grand défenseur des Pères et des docteurs do l'Église ».

Quelques mois plus tôt, le 11 juillet 1698, Dom Innocent le Masson, prieur de la Grande-Chartreuse, l'appelait « un

(\) Le mot est de Bossuet dans une Lettre du 'H'> mai I(i!i9 à son neveu.

(-2) Voir plus haut, page <>!). en note.

(.'*) C'est au lendemain de la Quasimodn KiîHi que Uossuct déclara avoir fait des avances à Kcnelon cl envoya en Flandre son grand vicaire, l'abljé de Saint-André. Des incidents fàclieux cmpè(;liùrent la réconciliation de se réaliser.

('<) Lcllre.i relatives a l'affaire du Quivtisuie. — Les XX articles de M. de Cambrai avec les réponses de M. de Meaux, art. XI.

si fidèle et si docte défenseur de la foi catholique et de la morale chrétienne,... un grand défenseur de rÉglisc, qui mérite d'être écrit dans le catalogue des Athanasc, des Chrysostome et des Augustin (1) ».

ARTICLE VII

Les saints Pères et la Polémique contre les Critiques et les Philologues.

La parole « impérieuse et dominante (2) » de Bossuet, après avoir triomphé du Quiéstisme et s'être si naturellement imposée à l'Assemblée de 1700, devait encore se faire entendre, 1702-1704, contre les nouveautés « d'une dangereuse et libertine Critique. », dont quelques catholiques se laissaient infecter (3).

Ce n'était pas, d'ailleurs, la première fois que le défenseur de la Tradition et le champion des Saints Pères élevait la voix en faveur de leur doctrine.

§ I"". — Le P. Malebranche.

Le 6 juillet 1681, Bossuet écrivait à l'abbé Nicaise, chanoine de la Sainte -Chapelle de Dijon : « Pour (le livre) Delà Nature et de la grâce {k), de l'auteur de la Recherche (le la Vérité, je n'en ai pas été satisfait, et je crois que l'auteur le réformera; car il est modeste et ses intentions sont très pures. Mais il me semble qu'il n'a pas fait toutes les lectures nécessaires pour écrire de la grâce, ni assez considéré tous les principes qui servent à décider cette matière. » — Ces principes, on n'en saurait douter, ne sont, dans la pensée de Bossuet, que les principes de saint Augustin , « l'incomparable docteur » de la grâce.

Dans la même lettre, l'évêque de Meaux trouvait que le

(1) Voir les Lettres relatives à l'a/faire du Quiétistne. (-2) Le mot est de Leibniz. Lettre du 3 septembre 1700.

(3) Lettre à Nicole, du 7 déecmhre ICill.

(4) Il avait paru en liiSO. — Bossuet l'appréciait ainsi : Pulchra, nova, falsa.

livre d'Arnauld, à propos de la Lettre de M. Spon au P. de la Chaise, confesseur du Roi , sur l'antiquité de la religion était <( un ouvrage fort et d'une très bonne et très solide doctrine. Notre bon ami iM. Spon, ajoutait-il, avait bien dit des pauvretés dans sa lettre ». — Ces pauvretés étaient surtout des nouveautés, combattues par Arnauld.

On connaît la Lettre célèbre à un disciple du P. Malebranche, 21 mai 1687 : « Votre discours... n'est qu'une répétition, pompeuse à la vérité et éblouissante , mais enfin une pure répétition de toutes les choses que j'ai toujours rejetées dans ce nouveau système, en sorte que plus je me souviens d'être chrétien, plus je me sens éloigné des idées qu'il nous présejite... Je ne remarque en vous autre chose qu'un attachement tous les jours de plus en plus aveugle pour votre patriarche; car toutes les propositions que je vous ai vu rejeter cent fois, quand je vous en ai découvert l'absurdité, je vois que, par un seul mot de cet infaillible docteur, vous les rétablissez en honneur. Tout vous plait de cet homme, jusqu'à l'explication de la manière dont Dieu est l'auteur du libre arbitre, comme de tous les autres modes (1), quoique je ne me souvienne pas d'avoir lu un exemple d'un plus parfait galimatias. Pour l'amour de votre maître, vous donnez tout au travers du beau dénoùment qu'il a trouvé aux miracles dans la volonté des anges , et vous n'en voulez pas seulement apercevoir le ridicule. Enfin, vous recevez à bras ouverts toutes ses nouvelles inventions. C'est assez qu'il se v^ante d'avoir le premier pensé la manière d'expliquer le déluge de Noé par la suite des causes naturelles; vous l'embrassez aussitôt, sans faire réflexion... que par cette voie, quand il me plaira, je rendrai tout naturel, jusqu'à la résurrection des morts et à la guérison des aveugles-nés... De tous les passages (de l'Ecriture) que vous produisez, il n'y en a pas un seul qui touche la question. Il en est de même des passages de saint Augustin. Pour entrer en preuve sur cela, il faudrait faire un volume :

(I) Allusion à la lliùoric des Causes occasionnelles, du P. Malebranclie.

c'est pourquoi, en deux mots, je vous dirai que, si vous voulez travailler utilement à réconcilier mes sentiments avec ceux du P. iMalebranche , il me parait nécessaire de procurer quelques entrevues, aussi sincères de sa part qu'elles le seront de la mienne, où nous puissions voir une bonne fois si nous nous entendons les uns les autres. S'il veut du secret, je le promets ; s'il y veut des témoins , j'y consens ; et je souhaite que vous en soyez un. » Ainsi la méthode de saint Augustin et les Conférences amiables étaient toujours chères à Bossuet. Il renvoie pour les détails — quatre ou cinq réponses précises à quatre ou cinq questions — à la conversation qu'il demande.

Il reproche ensuite au disciple du P. Malebranche de « détruire également Molina et les thomistes » , sans dire « rien qu'on puisse mettre à la place » , et « d'apprendre aux laïques à mépriser » les théologiens , tandis « qu'un grand nombre déjeunes gens se laissent flatter à ces nouveautés ». Il en veut à l'appât de la nouveauté « d'où vient le succès » ; il insiste pouj' « donner des bornes aux vaines curiosités et aux nouveautés dangereuses » : « On commence par la nouveauté , dit-il ; on poursuit par l'entêtement. »

§ II. — L'abbé Dupin.

C'est pour protester contre d'autres nouveautés, hardies et téméraires , que Bossuet saisit l'occasion d'une assemblée solennelle de la Sorbonne : il s'y expliqua publiquement sur la Nouvelle Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques de l'abbé Ellies Dupin , dont les premiers volumes avaient paru en 1691 et démentaient les traditions de l'Église et des Pères sur les Conciles et les dogmes catholiques (1). Des commissaires furent nommés par la Faculté pour faire un rapport sur l'œuvre incriminée. En attendant, les Bénédic-

(1) Ellies Dupin avait eu des accointances avec un évoque anglican et ne s'écartait guère de son langage et de ses idées.

ISOSSLET ET LES SAINTS PÈP.ES. 'Al

tins de la CongTégation de Saint- Vannes publièrent des Observations critiques fort justes, que TaJibé Dupin se liàta de réfuter en aggravant tous ses torts. Bailleurs, les commissaires nommés par la Sorbonne reconnurent l)ien certaines erreurs dsinslà Bibliothèque ; mais ils portaient aux nues la science et l'érudition de Fauteur. Bossuet comprit alors qu'il était temps d'agir, et il adressa un Mémoire au chancelier Boucherai afin d'obtenir le redressement des erreurs, parce qu'il était u d'autant plus nécessaire de réprimer, disait-il, cette manière téméraire et licencieuse d'écrire de la religion et des saints Prres que les hérétiques commençaient à s'en prévaloir ».

Le Méinoire de ce qui est à corriger dans la Nouvelle Bihliothrque des auteurs ecclésiastiques (1) est un éloquent plaidoyer en faveur de ces Pèi'es auxquels, après Dieu, Bossuet a donné son esprit et son cœur.

Il reproche à Dupin d'avoir dit que les Pères des trois premiers siècles n'étaient pas d'accord sur le dogme du péché originel, et que « saint Cyprien est le premier qui en ait parlé clairement » : non content d'éluder le témoignage des uns, comme de sauit Justin et de saint Irénée, l'auteur de la Nouvelle Bibliothèque compte à tort les autres pour contraires, comme Tertullien , Origène et saint Clément d'Alexandrie.

U se trompe en disant qu'on ne donnait pas le nom d'autel à la table sur laquelle on célébrait l'Eucharistie : le contraire est partout et surtout dans saint Ci/prien, Pounjuoi aussi passer entièrement sous silence la doctrine du Purgatoire et affecter de dire « qu'on célébrait le sacrifice en mémoire des morts », ce qui est la façon de parler de; saint Auqustin et de l'Église pour les martyrs, mais ce qui ne suffit pas pour les autres morts?

C'est une erreur encore de soutenir « aussi crûment que

CI) • Les erreurs contenues dans cette Hihliolltviiue. dit Rossuet, en tète du Mcmoire. ont paru principaletuent depuis la Ilrpon.ic aux Remarques des Pères de Saint-Vannes . (pie M. Dupin a publiée; parce ([u'aprés avoir été averti de ses erreurs, loin de sou corriger, il les a non seulement soutenues, mais encore augmentées, comme on \a le voir. »

les calvinistes » que les Pères des trois premiers sirclcs de l'Église n'ont point reconnu d'autres livres canoniques de l'Ancien Testament que ceux qui étaient dans le Canon des Hébreux, alors que les catholiques produisent à l'encontrc les témoignages d^Origène, de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Grégoire, de saint Innocent et de saint Gélase.

Il y a de l'audace à faire de deux « saints martyrs, de deux auteurs aussi importants que saint Justin et saint Irénée », les patrons de l'erreur qui nie l'éternité des peines : il ne fallait que les lire pour y voir « en termes formels et une infinité de fois » l'éternité du feu de l'enfer,

Dupin se plait à dire qu'au sixième siècle on ne parlait que de miracles, de visions, d'apparitions : mais on n'y trouve rien sur ces choses qui ne paraisse avec la même force dans le quatrième et le cinquième siècles.

L'adoration de la croix n'était pas plus inconnue aux trois premiers siècles que la doctrine de la grâce, que Dupin rapporte à saint Cyprien , alors qu'il est aisé de montrer dans les autres Pères plusieurs passages aussi exprès que ceux de saint Cgprien sur cette matière. — Selon M. Dupin, l'ancien sentiment que saint Augustin avait suivi avec tous les autres Pères était le semi-pélagianisme , et il y a une sorte d'égalité entre saint Prosper et ceux contre qui il dispute : tout cela est aussi faux que d'appeler opinions les erreurs de Cassien.

« Sur le Pape et les évêques » , Dupin met une entière égalité entre saint Etienne et saint Cgprien , et il ne reste au Pape qu'une préséance. « Une des plus belles prérogatives de la chaire de saint Pierre est d'être la chaire de saint Pierre , la chaire principale où tous les fidèles doivent garder l'unité, et, comme l'appelle saint C y prie n,\d. source de l'unité sacerdotale. C'est une des marques de l'Église catholique divinement expliquée par saint Optât, et personne n'ignore le beau passage où il eu montre la perpétuité dans la succession des Papes. Mais si nous en croyons M. Dupin, il n'y a rien là pour le Pape plus que pour les au-

très évê(|ues, puisqu'il prétend que la chaire principale, dont il est parlé, n'est pas en particulier la chaire romaine (jue saint Optât nomme expressément, mais la succession des évoques.

« Il affaiblit la tradition du jeune de quarante jours, que les docteurs catholiques ont soutenue comme apostolique, par tant de beaux témoignages des ancims Pf'?'es. » Il abuse d'un passage de saint Justin pour soutenir le divorce en cas d'adultère , contrairement à ce que dit saint Clément d'Alexandrie.

« C'est l'esprit de la nouvelle criti({ue, dit Bossuet, de parler peu respectueusement des Pères et d'avoir beaucoup de pente à les critiquer. » Ainsi, elle impute, sans raison, une doctrine impie à saint Justin et saint Irénée. Elle déprime la morale de saintL^-'on, sans nécessité, sans dire un mot du caractère de piété qui reluit dans tous ses ouvrages. Elle dit de saint Fulgence, « l'un des plus solides et des plus graves théologiens que nous ayons », « qu'il aimait les questions épineuses et scolastiques ». M. Dupin a traité le démêlé entre le Pape saint Etienne et saint Çijpricn avec un entêtement si visible contre ce saint Pape qu'il n'y a pas moyen de le dissimuler. « Pour Ini, le Pape est toujours Etienne, et saint Cyprien toujours . va//?/, quoiqu'ils soient tous deux martyrs. » M. Dupin ne veut pas demeurer d'accord que le Pape ait eu raison. C'est là sa grande erreur. Car il est constant par saint Augustin , par saint Jérôme, par Vincent de Lérins, que l'Église universelle a suivi le sentiment de saint Etienne.

« Saint Augustin est sans doute celui de tous les saints Pères que M. Dupiu maltraite le plus. Il aurait pu se passer de dire de son Traité des Psaumes « qu'il est plein d'allusions inutiles, de subtilités peu solides, d'allégories peu vraisemblables, et de longues digressions... Les sermons de saint Chri/sostonie , qui sont les plus beaux ([ui nous restent de l'cintlcjuité, sont pleins de ces édifiantes et saintes digressions... Mais la grande faute de notre auteur sur le sujet de saint Augustin est de dire ([u'il a enseigné sur la

grâce et sur la prédestination une doctrine différente de celle des Pères qui l'ont précédé. Il faudrait dire en quoi et on verrait ou que ce n'est rien de considérable, ou que ceux qui lui font ce reproche se trompent et n'entendent pas la matière... Si saint Augustin est entré plus avant que les Pères ses prédécesseurs dans cette matière, s'il en a parlé plus précisément et plus juste, la même chose est arrivée dans toutes les autres matières, lorsque les hérétiques les ont remuées. . . Dire , indiscrètement , que les Pères grecs et latins, anciens et modernes, sont contraires à saint Augustin, c'est vouloir donner l'idée que les Pères détruisent les Pères, et que la tradition s'efface elle-même...

« En général (M. Dupin) fait passer saint Jéràmp pour un esprit emporté, outré, excessif, qui ne dit rien qu'avec exagération, même contre les hérétiques. Il y avait ici bien des correctifs à apporter, qui auraient donné des idées plus justes de ce Père. On aurait pu contre-balancer ses défauts , en remarquant la précision et la netteté admirable qui accompagnent oridinairement son discours et les marques qu'il a données de sagesse et de modestie en tant d'endroits ».

Sur l'Eucharistie et sur la théologie de la Trinité , « ce n'était pas assez pour faire voir la foi catholique dans les Pères, de dire qu'ils ont répété les termes de l'Écriture; il fallait montrer par leur témoignage l'abus que les hérétiques en ont fait...

« Sans pousser plus loin l'examen d'un livre si rempli d'erreurs et de témérités, conclut Bossuet, en voilà assez pour faire voir qu'il tend manifestement à la subversion de la religion catholique ; qu'il y a partout un esprit de dangereuse singularité qu'il faut réprimer, et, en un mot, que la doctrine en est insupportable. »

Les Remarques sur V Histoire des conciles d'Éphèse et de Chalcédoine ont pour but de montrer les erreurs de Dupin, à propos d'une des questions les plus importantes de l'histoire ecclésiastique, et de défendre le Pape saint Célestin et l'un des Pèn-es de l'Église les plus illustres par sa vigoureuse

résistance à rarianisme, saint Ci/rillc d" Alexandrie. — Le reproche le plus grave que Bossuet adresse à Dupin, c'est d'avoir supprimé, dans sa relation du concile d'Éphèse, tout ce qui devait servir à étalîlir de la manière la plus solennelle la primauté et la suprématie du Souverain Ponfife : « Une histoire qui devait être si circonstanciée (1) manque ahsolumcnt de toutes les circonstances qui font voir le droit du Pape (2) . . . Qu'est-ce autre chose que falsifier les actes publics (3)? « — Le concile d'Éphèse est un de ceux dont la procédure a été la plus régulière et la conduite la plus sage, « en sorte que la majesté de l'Église catholique n'éclata nulle part davantage; et un si heureux succès de cette assemblée fut dû principalement à la modération et à la capacité de saint Cijrillf (i) » : pourquoi donc lui prêter une animosité et une précipitation peu dignes de lui (5)? Pourquoi oser insinuer que saint Cyrille reconnut et avoua qu'il eût mieux valu laisser Nestorius en repos (6)? Pourquoi travailler à affaiblir l'autorité de saint Cyrille et se plaire visiblement à charger sur lui, à dire : « Ou il copie des passages de l'Écriture, ou il fait de grands raisonnements, ou il débite des allégories? » Si son style est moins serré ou moins vif que celui de saint Athanasc , ou de saint Basile et de saint Grôgoirn de Nazianzc , il ne s'ensuit pas pour cela qu'il ne lui faille attribuer que cette facilité à jeter sur le papier tout ce qui lui vient dans l'esprit, ou de ca^ grands raisonnements vagues qu'un génie subtil et métaphysique, qui est le beau caractère que M. Dupin daigne lui donner, sait poussera perte de vue... A entendre parler cet auteur, il faudrait ranger saint Cyrille parmi ces docteurs abstraits qui ne dél)itent que des subtilités, que logique, que métaphysique; mais constamment, cela n'est point. Je ne vois

(I) Dans son Avertissement, Du|)in se vantait d'avoir découvert des documents inconnus de ses devanciers.

(-2) Ainsi il oublie de dire (jue « c'est Célestin qui prononce: c'est Cyrille qui exécuie ». Ciiap. i, deuxième iiemtirque.

(3) Chapitre premier : troisième et (|uatriéme Remarques.

(4) Chapitre ii, cinquième Remar>/ur.

(.S) Iljiilcm.

((>) Chapitre ni. sixième linnarz/ue.

pas que saint Cyrille s'y prit autrement que les autres Pères. S'il emploie quelquefois cette fine dialectique ou des arguments scolastiques, et comme il l'appelle, un style épineux, notre auteur, qui le remarque avec tant de soin, ne devait pas oublier qu'il le faisait à l'exemple de saint Basile contre Eunome. Les Prres savent, quand ils le veulent, opposer aux hérétiques ces finesses de dialectique dont ils se servaient pour éblouir les peuples. Saint Cyrille avait affeire à un de ces subtils dialecticiens : il fallait donc le prendre dans les filets qu'il tendait, et après l'avoir accablé d'autorités, il était bon quelquefois de le battre de ses propres armes. »

Bossuet n'entreprend pas la défense des allégories, à propos desquelles Dupin fait le procès à tous nos saints docteurs. « Tout cela vient du même esprit, qui le porte à dire que saint Augustin s'étend beaucoup sur des réflexions peu solides, etc. »; que saint Basile explique les rites de l'Église par des raisons si guindées; que saint Fulgence , un des plus solides théologiens de l'Église, aimait les questions épineuses et scolastiques et donnait dans le mystique; que saint Léon n'est pas fort fertile sur les points de morale; que saint Irénée, par un défaut qui lui est commun avec beaucoup d'autres anciens, affaiblit et obscurcit, pour ainsi dire, les plus certaines vérités de la religion. — « Les Pères, dit Dupin , sont hommes comme nous et ne sont pas infaillibles. » S'ensuit-il de là qu'il faille étudier leurs défauts, les étaler sans nécessité aux yeux des spectateurs malins, et les censurer avec une dureté insupportable? — Je ne dis rien qui touche à leur sainteté. N'est-ce donc rien qui touche à la sainteté que de dire de saint Grégoire de Nazianze qu'il entreprenait aisément de grandes choses, mais qu'il s'en repentait bientôt? etc.... Au lieu de demander pardon de ses téméraires censures, (Dupin) prend un air menaçant contre les Pères, et il veut bien qu'on sache que, s'il les entreprenait, il leur ferait tant fie tort qu'on ne saurait plus comment les défendre. Dieu le préserve d'un tel dessein! Mais quand il l'aurait. Dieu, qui ne manque point à son

Ég-lise , suscitera quelqu'un pour fermer la bouche à ce jeune docteur (1). »

Ce quelqu'un, ce sera Bossuet lui-même, l'auteur éloquent de la Défense de la Tradition et des saints Pères, à laquelle il travailla dès l'année 1693.

En attendant, il justifie plusieurs passages attaqués par Dupin, soit dans saint Cyrille, soit dans saint Athanase, soit dans les Pères grecs, soit dans les Pères latins (2). a On a pitié de Théodoret, un si grand homme, dit Bossuet avec une haute et sereine impartialité^ à propos des erreurs et des chicanes où tombe Théodoret par amitié pour Nestorius; et on voudrait presque que Nestorius, qu'il défendit si longtemps avec tant d'opiniâtreté, eût moins de tort. Mais il en faut revenir à la vérité et se souvenir qu'après tout un grand homme entêté devient bien petit. Théodoret a bien parlé depuis des dogmes de Nestorius. Ce n'est pas qu'il ait rien appris de nouveau; mais tant qu'on est entêté, on ne veut pas voir ce qu'on voit (3). »

Bossuet conclut ainsi : « On voit maintenant à quoi aboutissent les particularités, ou plulùt les omissions de l'Histoire de notre auteur. On voit qu'elles affaiblissent la primauté du Saint-Siège, la dignité des conciles, l'autorité des Pères, la majesté de la religion. Elles excusent les hérétiques; elles obscurcissent la foi. C'est là enfin qu'on en vient, en se voulant donner un air de capacité distingué. »

Fénelon, à qui Bossuet avait communiqué ce Mémoire, lui écrivait le 3 mars 1G92 : « J'ai été ravi de voir la vigueur du vieux docteur et du vieux évêque. Je m'imaginais vous voir en calotte à l'oreille, tenant M. Dupin comme un aigle tient dans ses serres un faible épervier. »

11 lui écrivait encore : « M. Bacine, (juoique très proche parent (de M. Dupin) n'a pas voulu néanmoins entrer dans ses intérêts , supposant qu'il n'était pas à soutenir, puisque rous le condamniez. »

0) Chapitre IV; premit-re Remarque.

(2) Troisictno et douzième Remarques.

(.'») I)i\ii'ine Remarque.

C'est Racine pourtant qui présenta Dupin à Bossuet : le prélat avec sa bonté ordinaire , se montra très satisfait de la sincérité des déclarations de l'auteur de la Nouvelle Bibliothèque; mais l'archevêque de Paris la censura publiquement et obtint un arrêt du Parlement pour en interdire la vente.

§ III. — Affaire des Cérémonies chinoises.

Lorsque, en 1700, s'éleva la question des Cérémonies chinoises, que le P. de la Broise appelle fort justement « une polémique sur la science des religions (1) », l'abbé Ellies Dupin publia tout un livre , Défense de la censure de la Faculté de Théologie de Paris du 18 octobre 1700. pour montrer que les docteurs de Sorbonne avaient eu raison de condamner les livres des PP. Jésuites le Comte (2) et Le Gobien (3), qui soutenaient que les Chinois avaient sacrifié au Créateur dans le plus ancien temple de l'univers et conservé près de deux mille ans la connaissance du vrai Dieu ; qu'aussi aucune nation de la terre n'a été plus favorisée de la Providence , etc., etc. — Pierre Coulau ne fut pas de lavis de Dupin [k) et de la majorité des docteurs de Sorbonne ; il fit un livre , Judiciwn unius e Societate Sorbonica doctoris, pour défendre les théories des deux Jésuites. Seulement, il dépassa le but et étendit le monothéisme et la connaissance du vrai Dieu dans une mesure que n'auraient admise ni le P. Le Comte ni le P. Le Gobien. S'inspirant des récits fabuleux de Géraldin et des ouvrages protestants de Hyde sur l'Histoire de la religion des anciens Perses^ 1700 , et de Jacques Tollius sur V Histoire fabuleuse de la Grèce, de la Phénicie , de V Egypte, 1686, il réduisit l'i-

(I) Bossuet et la Bible, p. 3^28 el suiv.

{'2) Nouveaux Mémoires sur l'état présent de la Chine, iGOe. — Sur les Cérémonies de la Chine. 1700.

(3) Lettre sur les progrès de la religion en Chine, 1G07. — Histoire de l'édit de V empereur de la Chine en faveur de la religion chrétienne , 1698. — Éclaircissement sur les honneurs que les Chinois rendent à Confucius et aux moris, IC08.

(4) Il publia encore un ouvrage inédit d'Arnauld sur la question : Nécessité de la foi en J.-C-, etc., 1701.

586 BOSSUKT lilT LES SAINTS PERES.

dolûtrie aux sept nations qui environnaient les Juifs , à la Chaldée, à la Grèce et à l'empire romain (1).

Bossuet lut ce livre ce avec une extrême diligence » , et comme il « avait promis d'en dire son sentiment » à M. Brisacier, supérieur du Séminaire des Missions étrangères, Le Dieu (2) nous le représente s'enfermant après la messe dans son cabinet, pour y étudier la question des religions anciennes, puis dictant à son secrétaire (( une lettre de huit pages ». — Ce n'est pas une lettre seulement, c'est trois longues lettres qu'il a écrites à ce sujet, le 30 août, le 8 et le 13 septembre ITOl (3), pour être communiquées au cardinal de Noailles.

Bossuet estime que le livre de Goulau « est fait pour appuyer l'indifTérence des religions, qui est la grande folie du siècle où nous vivons » et « qui ne s'introduit que trop parmi les catholiques » ; que c'est « une prodigieuse témérité » que de justifier les anciens Perses, « comme ayant connu le vrai Dieu et même le Messie ... Que sert de nous opposer l'autorité de Zoroastre chez Sanchoniaton et chez Eusèbe? On ne nie point que les philosophes aient eu des restes de la véritable idée de la Divinité , et ils ne sont devenus idolâtres qu'en l'appliquant mal... On sait d'ailleurs que les Perses adoraient deux dieux, l'un bon et l'autre mauvais, comme le dit expressément saint Auf/tistin, qui le rapporte de leurs propres auteurs, ce que Plutarque avait fait avant lui. L'auteur « tire avantage de ces deux dieux, pour prouver que les anciens Perses ont connu Dieu et le diable : excuse impie et pernicieuse », puisqu'aux termes de saint Augustin (4), c'est faire adorer le diable à ceux qu'on veut

(1) Voir Bossuet et la liifjlc. p. 330 et suir.

(-2) Journal, -2^ août 1701 et suir.

(3) ijossiiei lit aussi allusion à ■■ raiicienne l'Islise des Chinois », dont avait parlé Hasnagc, dans la Dcu.ricme Instruction pnstonile sur 1rs promesses de VEi/lise. noi : « Ktrange sorte d'église, dit-il, sans (ni, sans promesse, sans alliance, sans sacrements, sans la moindre niar()ue de témoignage divin ; où l'on ne sait ce que l'on adore et à (|ui l'on sacrilie, si ce n'est au ciel ou à la terre, ou à leurs génies, comme à celui des montagnes et des rivières; et qui n'est après tout qu'un amas confus d'athéisme, de politique et d'irréligion, d'idolâtrie, de magie, de divination cl do sortilège. »

('») De Cirilrilr l)ei, liv. VI. c. xxi.

LES SAl^iTS PÈKES ET liOSSUET POLEMISTE. 587

donner pour si religieux. « Bossuet voudrait donc prier ou M. Dupin ou le P. Noël-Alexandre de relever les faux raisonnements ou les fausses citations qui sont particulières au docteur Coulau, afin que le cardinal de Noailles pût faire arrêter par la Faculté, ou plutôt « arrêter par son autorité le cours d'une impiété si manifeste (1) ».

Au témoignage d'Agathias, dans son Histoire de Jiisti- /iien, Bossuet oppose celui de Plutarque et de saint .4/^- (justin, qui nous apprend que Manès ou Manichoeus, Perse de nation , et les partisans de sa doctrine adoraient le soleil. « Pour éluder les passaees des Pères, ajoute Févèque de iMeaux, ('Coulau) dit qu'il ne faut pas les prendre au pied de la lettre,... ce qui tend à rendre inutile toute la tradition, qui s'exprime en termes généraux et sans exception. Le passage de saint Augustin , tiré du livre De la Cité de Dieu, où il dit que le culte de Dieu était renfermé dans la seule famille de Tharé et d'Abraham, prouve trop selon lui, à cause qu'il est constant que Sem et peut-être Noé vivaient encore alors et que la famille de Melchisédech a été fidèle. Mais il n'a pas voulu prendre garde que l'intention de saint Au f/ us tin est de dire que la famille d'Abraham a été la seule marquée où le culte de Dieu se soit conservé , ce qui est incontestable ; . . . et la conséquence que l'auteur tire de saint Augustin, en disant qu'il prouve trop, est fausse, téméraire et scandaleuse. Il en est de même des autres passages des saints Pères, qu'il a éludés dans les pages suivants. » Il cite Eusèbe à propos de la piété des brachmanes : il a oublié que, d'après Eusèbe même, les brachmanes étaient superstitieux et croyaient à la métempsycose. « L'auteur allègue saint Isidore de Damiette, ouest rapporté le serment que faisaient les Perses, qu'il traduit ainsi : Colendo Deo incunibam, où le grec porte zz OsT^v, ce qui signifie indéfiniment tout ce qui est réputé divin et ne conclut rien du tout pour le vrai Dieu. Il assure que le sentiment des Pères sur l'idolâtrie des gentils ne peut pas être

(1) Lettre du 30 août 1701.

connu par leurs apologies contre les païens, parce qu'ils parlaient selon les principes des païens mêmes, qui tenaient pour assuré que les Juifs étaient les seuls qui n'eussent pas plusieurs dieux. Il avoue donc que les apologistes de la religion chrétienne sont contre lui, et il en élude l'autorité qui est si grande, surtout en cette matière... Il allègue en plusieurs endroits le passage de saint Paul, naturaliter quae le gis sunt faciunt , ce qu'il ne ferait pas avec tant de confiance, s'il avait voulu apprendre de saint Augustin que ce passage s'entend des gentils convertis à l'Évangile , dans lesquels la nature était réparée par la grâce... Les païens ne paraissent pas avoir connu les vers (des sybilles) qui regardent Jésus-Christ et que nous trouvons dans plusieurs Pères, et dont aussi il est certain que plusieurs Pères ont douté (1). » Bossuet reproche encore à Coulau d'avoir ajouté deux lignes entières à un passage de saint Augustin et d'en avoir retranché les paroles essentielles ; de s'être servi mal à propos d'un texte de saint Irènèe et d'un passage de saint Augustin , « où il est clair, par toute la suite , que (ce Père") n'a voulu dire autre chose, sinon que tous les peuples sont à Dieu par son souverain domaine , quoique , par rapport à la patrie céleste, ceux qui pouvaient y appartenir, hors les Juifs, étaient seulement quelques particuliers qui avaient la foi du Médiateur (2) ». La Lettre Cir de saint Augustin est aussi invoquée à faux, comme contenant « le sentiment de l'auteur ». Que M. Brisacier se hâte donc de réfuter Coulau : qu'il examine Eusèbe, Théodoret , Sozomène, Ammien Marcehn, l'Écriture, etc. Au moment où Bossuet écrit, « il se forme un plan dans son esprit qui lui paraît grand, simple el court (3) ».

C'est ce « plan » dont il indique la marche dans la Lettre du 13 septembre, puisque, d'après Le Dieu (4.), il ne voulait pas lui-même prendre la direction d'une affaire où il n'avait pas encore figuré et dont Rome était saisie. Il « pro-

(1) Lettre du 8 septembre noi.

(•2) ■ Poyndus cnim. rêvera, qui proprie Dei populus dicerctur, nullus fuit. •

(.'J) l'oHl-scriptum de la Lettre du 8 septembre 1701.

('») Journal. 13 septembre t'OI.

pose en abrégé la doctrine de saint Athanase, sur les causes et l'étendue de l'idolâtrie, ainsi qu'elle est contenue dans les deux discours de même dessein et de même suite, qui sont à la tête de ses ouvrages, dont l'un a pour titre : Contre les Gentils, et l'autre : De l'Incarnation du Verbe ». Il donne alors un admirable résumé de ces « deux discours , qu'on pourrait étendre » , et « des principes sur lesquels a raisonné ce grand homme. Tout ce qui était gentil, c'est-à-dire tout ce qui n'était pas juif, était idolâtre. Tous Ips autres Pères ont enseigné la même doctrine. M. Dupin l'a démontré d'une manière à ne laisser aucun doute ni aucune réplique. Il n'a eu garde d'oublier saint Athanase , et outre le passage que nous venons de remarquer, il a encore cité celui où ce grand défenseur de la divinité du Verbe a dit, conformément au Psalmiste, que Dieu n'était connu que dans la seule Judée. Tout est démontré dans le fond, et j'ai voulu seulement donner ici le principe général sur lequel saint Athanase s'est fondé. C'est, en un mot, que, par le péché, l'homme, entièrement asservi aux sens, oubliait Dieu et ne faisait que s'enfoncer de plus en plus dans l'idolâtrie. Le principe est évident, la conséquence est certaine, la démonstration est parfaite : elle convainc également tous les peuples de l'univers, et il ne faut pas s'étonner si tous les Pères sans exception ont tenu le même langage ».

Quoi qu'il en soit de cette thèse de Bossuet, on peut dire respectueusement avec le P. de la Broise (1) qu'il n'a pas donné « une discussion vraiment critique sur les religions de l'Asie » ; « qu'on ne peut louer sans quelques réserves la position qu'il a prise dans cette affaire » et qu'aujourd'hui, grâce aux savants travaux des Orientalistes et des Égyptologues, il est permis « d'étudier comparativement la Bible et les monuments religieux des peuples anciens dans un esprit un peu plus large peut -être que ne le faisait Bossuet. » — On voit néanmoins par ses lettres à

(1) Bossuet et la Bible, p. 38-2-.l8't.

M. Brisacier quelle était sa méthode constante, invariable : établir d'abord la docti-ine par l'Écriture, la tradition et les saints Pères, et puis répondre aux objections des adversaires (1).

S IV. — Richard S.

imon.

C'est cette méthode qu'il a excellemment employée contre Richard Simon, d'abord Oratorien, puis exclu de la société à laquelle il avait appartenu, « vaniteux, dit l'abbé de Valroger (2), hautain , jaloux, paradoxal, opiniâtre et querelleur. Il déplora trop tard l'abus qu'il avait fait de ses puissantes facultés et de son immense érudition. Gomme il arrive d'ordinaire, on remarqua ses erreurs et ses bruyantes disputes beaucoup plus que ses mérites véritables. C'est ce qui explique sa mauvaise renommée et l'oubli où tombèrent ses meilleurs travaux. Les protestants et les jansénites, fort maltraités par lui, s'unirent à Bossuet pour le combattre, chacun à leur point de vue. L'attention publique resta, par suite, concentrée sur les parties dangereuses de ses ouvrages ». La critique lui est aujourd'hui plus indulgente, sans oublier les erreurs déplorables que Bossuet signala à trois reprises en 1678. en 1()93, en 1702-1704.

Il a raconté lui même à M. de Malezieu, chancelier des Bombes, dans une lettre du 19 mai 1702, ce qui lui arriva en 1078 à propos de la Critique de rAncirn Tcstampnt de Richard Simon. « Ce livre allait paraître dans quatre jours, avec toutes les marques de l'approbation et de l'autorité publique. J'en fus averti très à propos par un homme bien instruit et qui savait pour le moins aussi bien les langues que notre auteur (3). Il m'envoya un index, et ensuite une préface, qui me firent connaître que ce livre était un amas

(I) Voir la fin de la Ldlrr du l'i sc'plcmljro 1701.

(-2) Introduction hislorii/w et (■/■ili(/nc nux lirrcs du N. T. par Reithtnayr, traduite et annotre par de Vnlrogcr, I.

et) Ni le cardinal de ISausset, (|ui parle d'ArnauM , ni Floquet, qui parle de Le Tellier, n'ont indi(|ué exacleinenl de (|ui il s'agit ici. Le P. de la Uroise (Bossuet et la liible, p. 3.'JS),dit d'après Ilicliard Simon lui-même, que c'est l'aljbc Uenaudolqui comiiiuni(|ua à Uossuct le livre de Ilicliard Simon.

d'impiété et un rempart de libertinage. Je portai le tout à M. le chancelier (Le Tellier) , le propre jour du Jeudi Saint. Ce ministre, en même temps, envoya ordre à M. de la Reynie de saisir tous les exemplaires. Les docteurs (1) avaient passé tout ce que l'on avait voulu , et ils disaient pour excuse que l'auteur n'avait pas suivi leurs corrections. Quoi qu'il en soit, tout y était plein de principes et de conclusions pernicieuses à la foi. On examina si l'on pouvait remédier à un si grand mal par les cartons; car il faut toujours tenter les voies les jjIus douces; mais il n'y eut pas moyen de sauver le livre, dont les mauvaises maximes se trouvèrent partout, et après un très exact examen que je fis avec les censeurs, M. de la Reynie eut ordre de brûler tous les exemplaires (2), au nombre de douze ou quinze cents, nonobstant le privilège donné pa-r surprise et sur le témoignag-e des docteurs. »

Nous savons, d'autre part (3), qu'avant d'en venir à cette extrémité, Bossuet avait eu deux conférences amiables avec Richard Simon, l'une à Saint -Germain, l'autre à l'Oratoire (4 ). Il suivait toujours la méthode chère à saint .4;^gustin. Ces entrevues ne furent pas les seules : il y en eut d'autres après 1678, et en 1681 Richard Simon dédiait « à M^ Bossuet, ancien évèque de Condom », la seconde édition des Cérémonies des Juifs. Il s'agissait pour lui d'obtenir une édition corrigée de la Critique de l'Ancien Testament après « une nouvelle révision et un remaniement à fond » , qui aurait tourné « au grand avantage de la vérité et au grand honneur de la bonne foi de l'auteur (5) », « Il se souviendra sans doute, disait Bossuet à M. de iMalezieu, que lorsqu'on supprima sa Critique du Testament, il reconnut si bien le danger qu'il y avait à la laisser subsister qu'il m'offrit, parlant à moi-même, de réfuter son ouvrage. Je trou-

(I) Les examinateurs du livre, M. Pirot et le P. de Sainte-Marthe. • (-2) Cet ordre est du l!»juin KHS.

(3) LeUre de Bossuet au P. de Saiute-Marthe, éditée dans la tliése de M. Bernus : Richard Simon et son Histoire critique du Vieux Testament.

(i) Richard Simon en Tut exclu peu avant qu'on ne mil au pilon les exemplaires de son livre.

(3) Lettre de Bossuet à M. Bertin, du i!» mai 170-2.

vai la chose digne d'un honnête homme; j'acceptai l'offre avec joie, autant que la chose pouvait dépendre de moi; et sans m'expliquer davantage , l'auteur sait bien qu'il ne tint pas à mes soins que la chose ne fût exécutée (1) ». Il y eut à ce sujet plusieurs confôronces, auxquelles l'abbé Renaudot assista en tiers, et où il vit Bossuet proposer à Richard Simon de traduire plusieurs traités des Grecs schismatiques contre les Latins. Ce n'était pas du tout le compte de cet esprit original et hardi , qui avait pris pour devise :

Alterius ne sit qui suus esse potesl.

Il donna en 1G85 une édition nouvelle, entièrement conforme à celle de 1678, de V Histoire critique du Vietix Testamrnt : elle parut chez Reinier Leers, libraire à Rotterdam. Le même éditeur publiait, en 1689, V Histoire critique du texte du Nouveau Testament ; en 1690, V Histoire critique des versions du Nouveau Testament , et en 1693, V Histoire critique des principaux commentateurs du Nouveau Testament.

Au fur et à mesure que paraissaient ces ouvrages, « ces artifices » , Bossuet s'alarmait des hardiesses de « celui qui voulait s'imaginer qu'il était le premier critique » de son temps et de ses audaces contre les Pères et les Scolastiques, qu'il maltraitait. « Pour moi, il ne m'a jamais trompé, écrivait M. de Meaux à Nicole, le 7 décembre 1691 ; et je n'ai jamais ouvert aucun de ses livres, où je n'aie bientôt ressenti un sourd dessein de saper les fondements de la religion ; je dis sourd par rapport à ceux qui ne sont pas exercés en ces matières (2) ; mais néanmoins assez manifeste à ceux qui ont pris soin de les pénétrer. » Le 22 octobre 1693, nouvelle

(1) L'al)bé Renaudot, clans la PerjxHuilv de la foi calholiijue. nous dit, lui aussi, (|ue Richard Simon « avait rrfornu' enlièronieut son Ilisloirc crilii/uc du Vieux Testante»! . sur les criliques de feu M. (U; Meaux: et qu'il avait fait un changement entier de son ouvrase. Il était prêt à se retracter puhliriueinent; si cela ne fut pas exécuté, cela ne tint i)as à lui. . — Cela tint au docteur l'irot. trop facile d"al)ord, et puis intraitable.

(•2) • Il est vrai que bien des gens, dit encore Rossuet, qui ne voient pas les conséquences, avalent sans y prendre garde, le poison qui est caché dans les principes. »

lettre plus alarmée à un destinataire inconnu : « Il est malaisé de vous définir le livre de M. Simon : vous en connaissez le génie. On apprend dans cet ouvrage à estimer Grotius et les unitaires plus que les Pf'rrs, et il n'a cherché dans ceux-ci que des fautes et des ignorances. 11 donne pourtant contre eux plus de décisions que de bons raisonnements. C'est le plus mince théologien qui soit au monde, qui cependant a entrepris de détruire le plus célèbre et le plus grand qui soit dans l'Église (1). Il ne fait que donner des vues pour trouver qu'il n'y a rien de certain et mener tout autant qu'il peut à l'indifférence. L'érudition est médiocre et la malignité dans le suprême degré. » « Je suis très mécontent de M. Dupin sur les extraits de saint Jean Chrysostoiup et de Cassien » , écrivait Bossuet à la même époque ('2) à M. de la Broue, évêque de Mirepoix.

Il fallait donc qu'il se fit le champion de ces Pères, qu'une critique audacieuse et téméraire calomniait impunément. C'est alors qu'il entreprit la Défense de la Tradition et des saints Pères, que la querelle du Quiétisme l'empêcha de finir et de publier. 11 écrivit aussi des Remarques sur V Histoire des commentateurs; on en trouve une copie dans les manuscrits du grand séminaire de Meaux, carton E, et vers la fin on y lit ces mots : « En voilà assez pour faire voir que l'écrit de cet auteur tend au mépris des Pères et à affaiblir la Tradition aussi bien que l'Écriture. » Au reste, « c'est un homme sans théologie, sans principes, qui détruit et n'établit rien et qui met toute la science dans des minuties de critique ».

En 1695, Richard Simon publia en plein Paris, « avec privilège du Roy et approbation » , ses Nouvelles observations sur le texte et les versions du Nouveau Testament. En môme temps, il traitait avec Ganneau, l'imprimeur de Trévoux, pour l'édition de la version du Nouveau Testament, dite Version de Trévoux. M. de Malezieu, chancelier de la principauté de Bombes où était Trévoux , crut qu'il ne pou-

(I) Saint Augustin.

(-2) Le '2'J novembre It>!l3.

vait mieux faire que « de prendre des examinateurs de la main de Bossuet et de celle de M. le cardinal de Noailles. Et quels examinateurs encore ! des professeurs de théologie (M. Bourret et M. Pocquelin) , que Bossuet avait indiqués par distinction, qui après avoir lu cet ouvrage pendant une année entière dirent et firent dire cent fois à M. de iMalezieu qu'on l'imprimât, que c'était un livre excellent, et qu'ils le soutiendraient comme leur propre ouvrage (1). » Ganneau , le directeur de l'imprimerie de Trévoux, n'hésita donc pas à mettre en tète de la Version une épitre dédicatoire au duc du Maine, seigneur de Bombes, où Richard Simon était donné « comme le plus capable de travailler sur le Nouveau Testament », comme « un homme inspiré par les évangélistes eux-mêmes dans la traduction de leurs ouvrages (2) ».

Sur ces entrefaites , « un savant prélat (3) fit connaître » à Bossuet « les inconvénients » de la Version de Trévoux (V), et le cardinal de Noailles le pria de voir le livre et de lui en dire son avis. Après deux mois d'un examen consciencieux et pour lequel il consulta M. Pirot (5), Bossuet mit par écrit quatre-Aingt douze Remarques sur la Version de Trévoux et en envoya le même jour, 19 mai 1702, une copie au cardinal de Noailles, une autre à M. de Malezieu, et une troisième à l'abbé Berlin. Des erreurs, des vérités affaiblies, « ou dans leur substance , ou dans leurs preuves, ou dans leurs expressions » , des commentaires oiseux , des commentaires mauvais, mis à la place du texte, et les pensées des hommes au lieu de celles de Dieu; « un mépris étonnant des locutions consacrées par l'usage de l'Église, et enfin de tels obscurcissements qu'on ne peut les dissimuler sans prévarication (6) », voilà ce que Févêque de Mcaux trouvait dans le livre de Richard Simon : « Tout ce

(1) LrUrr de M. de Malezieu ;i Uossiiet, 2!» mai |-0->.

(2) LaUrc de Kossuel à M. de Malezieu. le l!i mai 1702.

(3) liossuet ne le désigne pas autrement.

(4) C'est le cardinal de Noailles qui lui apprit qu'elle se publiait à Trévoux, et non pas à t»aris.

(:;) Cela ressort d'une Lettre de M. Pirot à Bossuet, 2!» avril 1702. ((i) Lettres au cardinal de Noailles et à M. de Malezieu, 19 mai n02.

qui le faisait paraître si savant (n'était) que nouveauté , hardiesse, ignorance de la Tradition et des Phws (l). » Il fallait une réparation. L'amour et l'intérêt de la vérité ne permettaient pas qu'on laissât s'autoriser « des ouvrages semblables ». « On pourrait remédier au mal à force de cartons », dont « le public aurait connaissance ». Puis, comme il fallait « avoir pour l'auteur et pour les censeurs toute la complaisance possible, mais sans que rien puisse entrer en comparaison de la vérité (2) », l'esprit de douceur et de charité inspirait à Bossuet une autre pensée : « il faudrait , dit-il, que l'auteur s'exécutât lui-même, ce qui lui ferait dans l'Église beaucoup d'honneur et rendrait son ouvrage plus recommandable , quand on verrait par quel examen il aurait passé... Il vaut mieux qu'on se corrige soi-même volontairement (3)... Quoi qu'il en soit, ajoutait Bossuet, on ne peut se taire en cette occasion , sans laisser dans l'oppression la saine doctrine. Vous savez bien que, Dieu merci , je n'ai par moi-même aucune envie d'écrire. Mes écrits n'ont d'autre but que la manifestation de la vérité : je crois la devoir au monde plus que jamais, à l'âge où je suis et du caractère dont je me retrouve revêtu. Du reste, les voies les plus douces et les moins éclatantes seront toujours les miennes, pourvu qu'elles ne perdent rien de leur efficace. »

Malheureusement, ni M. de Malezieu, qui ne voulait corriger qu'une seconde édition, s'il s'en faisait une, ni M. Bertin, qui était avec le traducteur bien plus qu'avec l'évêque, ni M. Bourret, qui eut avec Bossuet quelques conférences , dont parle le Journal de Le Dieu, ni Bichard Simon, qui avait beaucoup compté sur les ménagements dont M. de Meaux promettait d'user, n'étaient d'humeur à faire aboutir des négociations qui durèrent trois mois , de mai à septembre 1702 (4). Comme l'ouvrage, qui s'était d'abord vendu

(I) Lettre à M. l'abbé Berlin, I!) mai 170-2.

(•î) Lettre à M. Berlin.

(;$) Lettre à M. de Jlalezieu.

(i) Journal de Le Dieu, 170-2.

SOUS le manteau, se vendait « partout clans la rue Saint- Jacques » vers la fin de juillet 1702 , le cardinal de Noailles interdit la Vfj'sion de Trévoux pour le diocèse de Paris, 24 septembre 1702. Son ordonnance avait été inspirée et revue par Bossuet , qui ne pouvait tolérer chez l'auteur de la Ci'itique du Vieux Testament et des autres Critiques « une témérité » qui n'allait à rien moins qu'à « détruire l'authenticité des livres canoniques, attaquer directement l'inspiration, retrancher ou rendre douteux plusieurs endroits de rÉcriture , affaiblir toute la doctrine des Pères et par un dessein particulier celle de saint Augustin sur la grâce, donner gain de cause aux Pélagiens, sous prétexte de louer les Pères grecs, et adjuger la préséance aux Sociniens parmi les commentateurs (^1), » « Il y va de tout pour la religion, écrivait Bossuet à M. Pirot, le 28 mai 1702, de faire connaître cet auteur, qui s'en moque visiblement , et d'abattre avec lui luie cabale de faux critiques dont il est le chef et qui ne travaillent qu'à ôter toute autorité aux saints Pères et aux décisions de l'Église. »

Comme il s'agissait « de l'affaire la plus importante qui fût alors dans l'Église », Bossuet pubha contre la Version de Trévoux une Ordonnance et une Instruction, datées du 29 septembre , mais qui ne furent lues que le 3 décembre à Meaux et ne parurent en volume que dans les derniers jours de 1702, parce que le chancelier de Pontchartrain s'avisa de vouloir les soumettre à ia formalité de la censure, ce qui ne s'était jamais fait : « Depuis trente ou quarante ans, écrivait Bossuet (2), que je défends la cause de l'Église contre toute sorte d'erreurs, cinq chanceliers consécutifs, jusqu'à celui qui remplit aujourd'hui cette grande place, ne m'ont jamais soumis à aucun examen pour obtenir leur privilège. Ils ont voulu honorer par là la grâce que Sa Majesté m'avait faite de me confier l'instruction de M^'" le Dauphin, et, si je l'ose dire, le bonheur ({ue ma doctrine a toujours eu d'être approuvée par tout le clergé de France et même par

(1) Letlre à raltl)6 Uertiii, il mai l"0-2.

(•X) Mémoire au chanceUcr de Ponicharirain.

les Papes... Il me sera bien douloureux (1) d'être le premier qu'on assujettisse à un traitement si rigoureux. Mais le plus grand mal est que ce ne sera qu'un passage pour mettre les autres sous le joug... J'ai le cœur percé de cette crainte... Pour moi, j'y mettrais la tête. Je ne relâcherai rien de ce côté-là, ni je ne déshonorerai le ministère dans une occasion où la gloire de mon métropolitain, autant que l'intérêt de l'épiscopat, se trouve mêlée. » II fallut qu'après une conférence, qui ne dura pas moins de quatre heures chez le chancelier, entre ce magistrat, le cardinal de Noailles et Bossuet, Louis XIV ordonnât d'accorder aux cvêques toute liberté.

Dans VAvis au Lecteur, qui est en tête de la première Instruction sur la Version de Trévoux, il y a une déclaration essentielle , qui est comme tout l'esprit de Bossuet. « Personne n'ignore les règles i\w.e sdimi Augustin a données pour profiter de l'hébreu et des autres langues originales, sans même qu'il soit besoin de les savoir si exactement : ce Père s'est si bien servi de ces règles , que , sans hébreu et avec assez de grec, il n'a pas laissé de devenir un des plus grands théologiens de l'Occident et de combattre les hérésies par les démonstrations les plus convaincantes. J'en dis autant de saint Athanase dans l'Église orientale, et il serait aisé de produire plusieurs autres exemples aussi mémorables. La tradition âe VEglise et des saints Pères tient lieu de tout à ceux qui la savent, pour établir parfaitement le fond de la religion. »

Les Remarques sur Fourrage en général nous « découvrent les auteurs (de Richard Simon) et son penchant vers les interprêtes les plus dangereux », sociniens et rationalistes, Volzogue, Grotius, Crellius, Gaigney, qui reçoivent des louanges magnifiques, tandis que « les théologiens orthodoxes et même les Pères n'ont que des sens théologiques, opposés au sens littéral et pleins de raffinement et de subtilité ». Or, « il n'y a pas de plus pernicieuse conséquence que de prescrire par les sentiments des particuliers, même

(1) Lettre au cardinal de Noailles, "i octobre l"0-2 et Lettres à divers.

598 BOSSUEÏ ET LKS SAINTS PERES.

catholiques, contre la tradition universelle et contre la règle du concile, qui donne pour loi aux interprètes le consentement des saints Ph-rs... Quelques anciens, qui auront parlé en passant, ou qui seront peu connus,., ne sont pas ce qu'on appelle la tradition ni le consentement des Pères... Si le traducteur s'imagine contrebalancer par un ou deux anciens (1) les Athanase, les Cliri/sostome , les Hi/aire , les Ambi'oise, les Augustin, les trois Grégoire et les autres qui sont pour nous , il ne sera pas écouté , et il montrera seulement qu'il ignore les maximes de l'Église... Nous croirons toujours être en droit de lui demander de plus sûrs garants (qu'un ou deux auteurs catholiques modernes) et d'en appeler à l'antiquité , à la tradition , au consentement unanime des Pères, en uu mot à la règle du concile de Trente. »

Dans les Remarques particulières sur la Préface de la Nouvelle Version, Bossuet oppose à la doctrine des Sociniens et de Richard Simon, d'après laquelle « c'est en qualité d'homme que Jésus-Christ est appelé Fils de Dieu » , toute la tradition, tous les Pères d'un commun accord, saint Athanase, saint Alexandre, les deux Cyrille, celui de Jérusalem et celui d'Alexandrie, saint Augustin « dans un sermon admirable », le Pape saint Grégoire , Bède , le cardinal Tolet , le cardinal Bellarmin , « la théologie ides anciens et des nouveaux interprètes ». — <( C'est trop affaiblir la doctrine constante de l'Église que de réduire à quelques interprètes anciens (2) ce qui est commun à tous » , à propos de l'adoration des Mages qui s'adressait au Fils de Dieu, d'après saint Chrgsostome, saint Augustin, saint Basile, saint Jérôme, saint Vincent de Lérins et saint Léon. — Richard Simon aurait dû traduire simplement ce passage de saint Paul : Nusquam enim angelos apprehendit : Il n'a nullement pris les anges (3) ; en quoi il aurait suivi

ri) Théodore de Mopsuesle, Uioclorc île Tarse, des disciples cacliés d'Origène, qui on ont pris le mauvais.

(•2) II" l'assagc. Remarque.

(li) Kicliard Simon disait : « Ce n'est point les anges ipi'il mol en liberté. »

LES SAINTS PERES ET HOSSUET POLEMISTE. 599

non seulement Xa^ plupart des Pères, comme il en demeure d'accord, mais encore en particulier tous les Pères grecs, les Afhanase, les Chrijsostome , les Cijrille, qui ont dû entendre leur langue. Ces paroles : Priusquam Abraham p,eret , ego sum , doivent se traduire ainsi : Je suis avant qu'Abraham eût été fait, et non « fût né » ; saint Augustin et tous les Pères grecs en font une obligation d). — Richard Simon oublie que « la véritable leçon (des Écritures) se trouve fixée par des faits constants, tels que sont les écrits des Pères et leurs explications, qui précèdent de beaucoup de siècles tous nos manuscrits... Saint Athanase et saint Basile et saint Cyrille ont lu comme nous aussi bien que les autres Pères, il y a douze ou treize cents ans, tous les manuscrits qu'on allègue pour (une) nouvelle leçon. Elle n'est donc digne que de mépris, et on ne peut la produire et encore moins l'approuver, sans se rendre coupable devant l'Église d'avoir voulu, à l'exemple des Sociniens, affaiblir les preuves les plus convaincantes pour la divinité de Jésus-Christ (2|. » — Pourquoi retrancher d'un passage de saint Chrgsostome les plus belles paroles , « si ce n'est que ce passage a été fourni par Grotius et qu'on n'a voulu y voir que ce qui est rapporté par cet auteur (3)? » Pourquoi faire de saint Jean dans Y Apocalypse « une espèce de prophète » , malgré les expressions . non seulement des saints Pères, mais encore du Saint-Esprit dans ce divin livre (4)?

On lit dans les Remarques sur les explications tirées de Grotius : « Ainsi les saints Pères, et notamment saint Hilairc, saint Jérôme, saint Bernard, parmi les Latins, et saint Grégoire de Nazianze avec d'autres parmi les Grecs, tous les spirituels latins et grecs , anciens et modernes , depuis Cassien, redoutent en vain la sévérité des jugements de Dieu, qui met à un si terrible examen jusqu'aux paroles qui ne sont mauvaises que parce qu'elles sont inutiles et hors de propos. Notre auteur les rassure et a pour garants

(1) v« Passage. — (-2) l\' Passage. — (3) xn« Passage. — (4} XII" Passage. Remarque.

Volzogue et Grotius, qui veulent que ces paroles oiseuses, pf;;j.a àpy^v , soient des mensonges ou des calomnies », malgré ce qu'en ont dit saint Chrysostome , Tliéophi/lacte , Euthymius et saint Jérôme.

Bossuet désirait en terminant que Richard Simon fût dans l'Église gallicane « un second Leporius (le premier avait été convaincu par saint Augustin et s'était noblement rétracté) , et qu'il réjouit et édific\t tout l'univers par la rétractation de ses erreurs » .

Richard Simon répliqua par une Remontrance à M^^ le cardinal de Noailles, dont M. le chancelier empêcha l'impression. Bossuet y répondit par une Addition sur la Remontrance de M. Simon à M^' de Noailles. — Il y rappelle, à propos de l'adoration des Mages, qu'il a produit pour la même doctrine saint Chrysostome , saint Grégoire de Nazianze, saint Jérôme , saint Léon, 'Adimi Augustin, et avec eux tous les Pères, selon la règle de saint Augustin et de Vincent de Lérins; de sorle qu'on voit que tous les Pères sont d'un côté et le seul Grotius de l'autre avec les sociniens. (( Voilà les théologiens que iM. Simon a consultés et qu'il n'a pas craint d'opposer à la tradition des saints Pères ». Le concile de Trente défend d'oser interpréter l'Écriture contre le consentement unanime des Pères (1). — Saint Irénée, aussi bien que Tertullien et les autres Pères, saint Hilaire, saint Chrysostome , saint Clément, démontre, par cette dénomination de Fils de l'homme, que Jésus-Christ n'est pas un homme putatif et en apparence, mais qu'il l'est véritablement. Pourquoi M. Simon préfère-t-il aux saints Pères et « à toute la tradition » Grotius et les sociniens (2)? Pourquoi encore, ne pas expliquer le texte : « J'ai aimé Jacob, et j'ai haï Esaii (3) », comme l'ont expliqué tous les catholiques [k) avec saint Augustin et les autres Pères « dans cinq cents passages » qu'il serait facile de citer? « Qu'il soit permis, si l'on veut, de disputer contre leur sentiment; mais que, malgré la conformité du

(Il I'" Remarque. — (2) W Remarque. — (3) B.(im. ix. 13. (4) Dieu liait en Ésaù le péché originel.

grec et du Latin de la Vulgate, sans que jamais ni les Grecs ni les latins aient lu autrement, on ferme toute entrée à saint Augustin et à ce nombre infini de disciples qu'il a toujours eus dans TÉgiise : c'est soumettre le texte sacré à sa fantaisie;... c'est une manifeste corruption de l'Écriture (1) ». Bossuet relève encore « ces traits malins où l'on reconnaît le caractère de M. Simon, qui d'un seul coup attaque saint Augustin, saint Thomas; et Estius même, comme opposés à saint Paul, et attaque en même temps toute la théologie (2) ». — Dans la Sixième et Dernière Remarque, Richard Simon est accusé « de mettre la division entre les frères , les vrais enfants de l'Église se soumettant à ses ordonnances, et les autres s'opiniâtrant à vouloir le testament de l'étranger : c'est une erreur manifeste; c'est le cas précis où saint Cyprien dirait encore une fois : « Qu'il y a dans chaque Église un seul évêque , un évêque unique;., que tous chrétiens sont obligés par le commandement de Dieu de lui rendre obéissance, et que violer ces maximes, c'est vouloir renverser par terre la force et l'autorité de l'épiscopat, et l'ordre sublime et céleste du gouvernement ecclésiastique. »

La Seconde Instruction sur les passages partictdiers clf la Version du Nouveau Testament , imprimé à Trévoux, avec une Dissertation préliminaire sur la doctrine de Grotius, ne fut publiée qu'en août 1703 (3).

Dans cette Dissertation préliminaire, Bossuet reproche à Richard Simon d'avoir osé citer les Pères en faveur de l'opinion de Grotius, qui fait dépendre la force des prophéties du consentement des rabbins, sans cependant nommer un seul de ces Pères ; entre un nombre infini , l'évéque de Meaux rapporte quelques-uns des premiers et des plus anciens : saint Justin dans son Apologie, Tertullien, « un autre fameux défenseur de la religion chrétienne », Origène, dans son livre Contre Celse , saint L'énée dans son livre

(1) IV Remarque ; première Question.

(2) Ibidem, deuxième Question.

(3) Journal de Le Dieu, 0 août 1703.

Contre les Hérés/rs, et s'il voulait joindre seulement aux Pères des trois premiers siècles ceux du quatrième et du cinquième, il en composerait un volume; on serait étonné de voir en faveur de la preuve des prophéties les démonstrations de saint Athanase , de saint Chrijsostome , de saint Hilairp, de saint Ambroise, de saint Augustin et des autres d'une semblable autorité. Grotius est surtout répréhensible pour avoir favorisé le semi-pélagianisme : « C'est ce qui le rend ennemi si déclaré de saint Augustin, duquel il appelle à l'Église d'Orient et aux Pères qui ont précédé ce saint docteur, comme s'il y avait entre eux et saint Augustin , que toute l'Église a suivi, une guerre irréconciliable. » Il n'y a plus de tradition, si saint Augustin a changé celle qui était venue des premiers jusqu'à lui, si ce Père, que la plupart des interprètes latins ont suivi, qui a été « le docteur des Églises d'Occident, la lumière de tout l'Occident », n'était après tout qu'un novateur. Le Pape saint Hoi^misdas a parlé de lui avec autant de vénération que de prudence, lorsqu'il a dit ces paroles : « On peut savoir ce qu'enseigne l'Église romaine, c'est-à-dire l'Église catholique, sur le libre arbitre et la grâce de Dieu , dans les divers ouvrages de saint Augustin, principalement dans ceux qu'il a adressés à Prosper et à Hilaire. » Ces livres, où les ennemis de saint Augustin trouvent le plus à reprendre, sont ceux qui sont déclarés les plus corrects par ce grand Pape. Les disciples de tidàni Augustin étaient les maîtres du monde, et c'est pour s'être attaché à saint Augustin et à saint Prosper que saint Fulgence a été si célèbre parmi les prédicateurs de la grâce que , quand il revint de l'exil , toute l'Afrique crut voir en lui un autre Augustin, et chaque Église le recevait comme sou propre pasteur. Dans son livre De la rrrité de lu prédestination , il déclarait que ce qui l'attachait à saint Augustin, c'est que lui-même avait suivi les doctrines des Pères ses prédécesseurs. « Ainsi on ne connaissait alors ni ces prétendues innovations de saint Augustin, ni ces guerres imaginaires entre les Grecs et les Latins, f[ue Grotius et ses sectateurs tâchent d'introduire à la

honte du christianisme, » Grotius est donc convaincu d'avoir affaibli ou même détruit les preuves de la vérité et jusqu'à celles de la divinité du Verbe , l'autorité des prophéties, et, en la personne des Ph-es, celle des défenseurs de la vérité.

La Préface de la Seconde Instruction contient la règle que Bossuet a suivie dans ses Remarques et le sujet important des Instructions suivantes ; et comme Richard Simon n'a song-é qu'à mettre aux mains les saints Pères , les uns contre les autres, principalement sur la matière de la grâce et du libre arbitre, l'évêque de Meau.v se fait fort ce sur point de démontrer, « avec le secours d'en haut , plus facilement et plus brièvement qu'on ne le peut croire, le consentement des anciens Pères avec leurs successeurs de l'Orient et de l'Occident, et des Grecs avec saint Augustin et ses disciples »,

Viennent alors les Remarques sur le premier tome de la Version de Trévoux, qui contient saint Mathieu, saint Marc et saint Luc , et sur le tome deuxième , saint Jean : Bossuet invoque successivement l'autorité à'Origène (1), celle de Grégoire de Nazianze (2), celles de s^mi Augustin (3), de saint Chrijsostome (4) et de saint C grille (5). Dans le tome troisième (saint Paul), c'est saint Augustin (6), saint T^oynasil)^ saint Chrgsostome (8), saint Basile (9), saint Grégoire de Nazianze (10), saint Jérôme (11), Bède (12), saint Isidore de Damiette (13), Théodoret (14), dont les témoignages viennent accabler Richard SimoH. Le tome quatrième (Derniers livres du Nouveau Testament) donne lieu à moins de Remarques et par conséquent à moins de citations : saint

(1) IV" Passage.

(^) IV« Passage.

(3) V Passage, WV Passage , XXVI" Passage.

(i) XXV Passage, XXVr- Passage. XXXIF Passage, XXXYI-XL« Passages. (.j) XXV« Passage, XXVl" Passage, XXXI<= Passage, XXXVI" Passage , XXXVF-XL» Passages.

(6) XLHP Passage, LV Passage.

(7) XLIII« Passage.

(8) XLV Passage, XLVII'" Passage. XLVIII" Passage. LIV<= Passage, LV^ Passage.

(9) XLVH" Passage. — (10) XLVII" Passage. — (li) XLVII" Passage. — (12) XLVII" Passage. — (13) XLVII" Passage. — (14) XLVII" Passage.

Augustin, pourtant, y parait comme appuyant en cent endroits un sens qu'adopte toute la théologie; des passages exprès de saint Ftilgence et « d'un aussi grand docteur que saint Cijprirn » établissent qu'il a lu dans saint Jean que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont expressément les trois qui ne sont qu'un,

Bossuet est donc autorisé à dire qu'il a pour lui « la tradition constante des conciles, des Papes, des Pères (1) » ; que « sa théologie n'est pas la sienne , mais celle des anciens Pères (2) », tandis que « la critique de son adversaire est pleine de minuties, et d'ailleurs hardie, téméraire, licencieuse, ignorante, sans théologie, ennemie des principes de cette science; et au lieu de concilier les saints docteurs et d'établir l'uniformité de la doctrine chrétienne par toute la terre, elle allume une secrète querelle entre les Grecs et les Latins, dans des matières capitales, tend partout à affaiblir la doctrine et les sacrements de l'Église, en diminue et en obscurcit les preuves contre les hérétiques, et leur fournit des solutions, et ouvre une large porte à toutes les nouveautés (3) ».

« Je puis vous dire avec assurance, écrivait Bossuet à M. de 3Ialezieu, le 19 mai 1702, que les Critiques (de M. Simon) sont farcies d'erreurs palpables. La démonstration en est faite dans un ouvrage qui aurait paru il y a longtemps, si les erreurs du Quiétisme n'avaient détourné mon attention. » Cet ouvrage, que Bossuet avait annoncé à Daguesseau dans une conversation qu'il avait eue avec lui à (iermigny, le 27 septembre 1701, c'était la Défense de la tradition et des saints Pères, commencée en 1693. En 1702, l'évêque de Meaux voulut la revoir et la compléter. En 1703, dans la Préface de la Seconde Instruction sur la Version de Trévoux , il disait que « la chose était déjà exécutée et que le peu de travail qui lui restait à y donner ne surpasserait pas, s'il plaisait à Dieu, la diligence d'un homme qui aussi

(1) XVII" Passade. — i2) XXXII" Pnssa(je.

(.'<) • donclusion de ces Remarques, où l'on touche un amas d'erreurs, outre toutes les prccédentc-s. »

bien était résolu, avec la grâce de Dieu, de consacrer ses efiforts tels quels à continuer, jusqu'au dernier soupir, dans la défense des vérités utiles aux besoins présents de l'Église )».

Il parait, en effet, qu'en 170i, peu de temps avant sa mort, le grand évèque avait repris son travail et qu'il se proposait de lui donner plus d'étendue. On voit par douze pages écrites de sa main qu'il voulait porter la Défense^nsqu'à quinze livres; dans ce nouveau plan, le treizième livre « sur la grâce efficace », que Le Roi et les jansénistes ne publièrent pas en 17i3 avec les douze autres et qui n'a été imprimé qu'en notre siècle, devait devenir le quinzième. c( Je vois Bossuet, écrivait Le Dieu dans son Journal, aussi vif sur cette affaire (celle de Richard Simon) qu'il ait jamais été sur aucune autre. Son zèle s'anime, quand on le fait parler. Il dit que cette affaire est plus importante à TÉglise que toutes celles qu'il a entreprises jusqu'à présent, plus importante même que celle de M. de Cambrai, s'agissant ici d'un livre fait pour le peuple ». « L'esprit d'incrédulité gagne tous les jours dans le monde , écrivait Bossuet lui-même à l'évêque de Fréjus, depuis cardinal de Fleury, en lui envoyant son Instruction pastorale contre Richard Simon , et vous pouvez, Monseigneur, m'en avoir souvent entendu faire la réflexion. Mais c'est encore pis à présent, puisqu'on se sert de l'Évangile même pour corrompre la religion. Je ne puis que remercier Dieu de ce qu'à mon âge il me laisse encore assez de force pour résister à ce torrent. »

La postérité doit , elle aussi , remercier Bossuet avec effusion de lui avoir légué, comme adieu et comme testament suprême , la Défense de la tradition et des saints Pères : c'est l'un des plus savants, des plus beaux, des plus remarquables chefs-d'œuvre de l'illustre évèque de Meaux, malheureusement aussi l'un des plus inconnus.

Le but principal que s'est proposé Bossuet dans la Défrnse, c'est de venger saint ^4 ugustin des attaques que Richard Simon, dans ses Critiques et surtout dans V Histoire critique des commentateurs du Nouveau Testament , avait

dirigées contre ce docteur : il le représentait comme un novateur^ qui avait créé sur la doctrine de la grâce et de la prédestination un système entièrement difTérent de celui que tous les Pères de l'Eglise grecque avaient professé jusqu'alors; Févêque dllippone avait entraîné par ses innovations toute FÉglise d'Occident dans des opinions dures et monstrueuses, dont Luther et Calvin s'étaient ensuite prévalus pour justifier tous leurs excès. Cette accusation injurieuse était faite pour indigner Bossuet : c'était le toucher à la prunelle de l'œil que toucher à la gloire de celui qu'il appelle sans cesse « le grand, l'admirable, l'incomparable saint Augustin, le docteur des docteurs, la lumière de l'Occident, le plus grand théologien de l'Église ». On comprend donc qu'il attaque résolument son adversaire dès la première ligne de la Préface de la Défense de la Tradition et des saints Pères : « Il ne faut pas abandonner plus longtemps aux nouveaux critiques la doctrine des Pères et la tradition de l'Eglise ;... lorsque des catholiques et des prêtres lèvent clans l'Église même l'étendard de la rébellion contre les Pères,... si ceux qui sont en sentinelle snr la maison d'Israël ne sonnent point de la trompette. Dieu demandera de leur main le sang de leurs frères, qui seront déçus, faute d'avoir été avertis ». Et alors Bossuet, qualifiant Richard Simon, qui se flatte « d'être critique, c'est-à-dire de peser les mots par les règles de la grammaire ,... et de décider sur la foi et sur la théologie par le grec ou par l'hébreu, dont il se vante » , se propose de lui faire voir « qu'il est tout à fait novice en théologie » et qu'il a tort de décider, non pas de toutes les questions, (( car ce serait une entreprise infinie, mais de celles qu'il a voulu choisir et en particulier, de celles où il a occasion d'insinuer les sentiments des sociniens, tant contre la divinité de Jésus-Christ que sur la matière de la grâce, où, en commettant les Crées avec les Latins et les Pères les plus anciens avec ceux qui les ont suivis, il interpose son jugement avec une autorité qui assurément ne lui convient pas ». L'évèquc do Meaux ne comprend pas la raison

LES SALNTS PERES ET BOSSUET POLEMISTE. 607

du choix fait par son îidversaire des auteurs qu'il a critiqués : pourquoi, s'il ne voulait traiter que des commentateurs, a-t-il parlé de saint Athaiiase, de saint Grégoire de Nazianze et des autres qui n'ont point fait de commentaires, et des écrits polémiques de ces Pères ou de ceux de saint Auguslin? « Si sous le nom de commentateurs, il veut comprendre tous les auteurs qui ont traité du Nouveau Testament, c'est-à-dire tous les auteurs ecclésiastiques », pourquoi oublie-t-il un saint Anselme, un Hugues de Saint- Victor, un saint Bernard et surtout un saint Grégoire le Grand? Pourquoi impute-t-il des fautes aux Pères, surtout à saint Augustin? Pourquoi apprend-il à estimer les hérétiques et à blâmer les Pères, même ceux qu'il fait semblant de louer?

Bossuet se propose donc, dans \ii. première partie de son ouvrage , de « découvrir les erreurs expresses (de Richard Simon) sur les matières de la tradition et de l'Église, et le mépris qu'il a pour les Pères, avec les moyens indirects par lesquels, en afTaiblissant la foi de la Trinité et de l'Incarnation, il met en honneur les ennemis de ces mystères » ; et dans la seconde partie , « d'expliquer en particulier les erreurs qui regardent le péché originel et la grâce, parce que c'est à ces mystères que Simon s'est particulièrement attaché »,

h% premier livre commence par saint Augustin, que l'auteur des Critiques attaque sans déguisement, comme sans mesure, sur la matière où ce saint docteur a le plus excellé, celle de la grâce, et qu'il donne comme l'auteur d'un nouveau système, éloigné de celui des anciens commentateurs, et dont on n'avait point entendu parler auparavant (1). — Comment M. Simon ne voit-il pas qu'il se condamne lui-même, en avouant que saint Augustin est « le docteur de l'Occident et que c'est à sa doctrine que les théologiens latins se sont principalement attachés (2) »'? Les livres contre Pelage, et en particulier De la prêdesti-

(I) Chap. I. - (-2) Chap. ii.

nation et De la Persévérance, n'eurent pas plus tôt paru qu'on y reconnut une doctrine céleste. Saint Célestin et saint Hormisdas , saint Grégoire , « le plus savant de tous les Papes », le vénérable Bède, Alcuin , « le plus savant homme de son siècle et le maître de Charlemagne » , 'Adim.X Anselme, saint Bernard, <( deux docteurs si célèbres » , saint Thomas, « le maître des scolasliques » , Nicolas de Lijra , « ce docte religieux franciscain » , ont fait profession de suivre saint Augustin (1). Contre l'autorité de tout l'Occident, Richard Simon invoque bien celle de l'Église orientale, comme plus éclairée et plus savante. Mais les Pères d'Orient sont chrétiens et leur foi est la nôtre (2). Qu'importe à M. Simon qui ne nous écoute pas? « Voilà saint Augustin, un insigne novateur, qui a changé la doctrine de toutes les Églises du monde et qui s'est opposé à une tradition constante » : Simon lui fait son procès selon les règles de Vincent de Lérins , pour distinguer les catholiques d'avec les hérétiques , sans se mettre en peine de tout l'Occident , dont Augustin a été l'oracle (3), sans songer que cette accusation retombe sur le Saint-Siège, sur toute l'Église, et détruit l'uniformité de ses sentiments et de sa tradition sur la foi (4). Sans doute, saint Augustin n'est pas la règle de notre foi, et aucun docteur particulier ne peut l'être; mais saint Augustin , étant devenu l'oracle de l'Occident, on ne peut le traiter de novateur sans accuser les Papes et toute l'Église d'avoir favorisé des nouveautés. C'est déjà une insupportable témérité de s'ériger en censeur d'un si grand homme, que tout le monde regarde comme une lumière de l'Église; c'en est une encore plus grande et qui tient de l'impiété et du blasphème , de le traiter de novateur et de fauteur des hérétiques (5). Il ne sert de rien à M. Simon de dire qu'il ne prétend pas condamner saint Au-

(I) Cliap. m. — (■2)Cliap. iv. — (3) Cliap. v.

(t) • S'il a l'té permis à saint Augustin de changer (la doctrine) dans une matière capitale, et (|uc les l'apes et tout l'Occident lui aient applaudi, il n'y a plus d'autorité, il n'y a plus de doctrine fixe : il faut tolérer tous les errants et ouvrir la porte à tout les novateurs. • Cliap. vi.

(v>) Cliap. VII.

gustin, mais seulement empêcher qu'on ne condamne les Pères grecs et toute l'antiquité : ceux qui se paieront de cette excuse en viendront à la tolérance et à Tindifierence des religions ( 1 ) ; la tradition sera détruite par celui-là même qui se pique de la défendre (2).

Rien de plus choquant que « la manière méprisante dont les nouveaux critiques traitent les Pères et méprisent la tradition » (3). M. Simon accuse saint Augustin et l'Égiise d'avoir erré sur la nécessité de l'Eucharistie pour les enfants ; il a recours à un artifice pour ruiner une des preuves fondamentales de l'Égiise sur le péché originel, tirée du baptême des enfants (4). D'ailleurs, plusieurs passages des Papes saint Innocent et saint Gélase et des Pères contemporains de saint Aug-ustin, Mercator, Eiisèbe, saint Isidore de Damiette, saint Cijpr'ien, établissent la nécessité de l'Eucharistie en termes aussi forts que ceux de saint Augustin : s'il s'était trompé, ce serait avec toute l'Église de son temps (5). Mais la mauvaise foi de M. Simon est évidente , puisque , en accusant saint Augustin et toute l'antiquité d'avoir erré sur la nécessité de l'Eucharistie , il dissimule le sentiment de saint Fulgence, dont toute la doctrine, conformée celle de saint Augustin, son maître, tend à nier pour l'Eucharistie une nécessité égale à celle du baptême (6). Toute la théologie de saint Augustin établit la solution de saint Fulgence, qui est celle de toute l'Église (7). Saint Augustin et les Anciens ont bien dit que l'Eucharistie est nécessaire, et elle l'est en effet, mais en son rang et à sa manière, après le baptême, comme l'évêque d'Hippone l'a établi en cent endroits, sans être obligé de distinguer toujours avec précision la nécessité de l'Eucharistie d'avec celle du ]japtème (8). M. Simon n'aurait pas dû dire que les preuves de saint Augustin et de l'ancienne Église sur le péché originel contre les Pélagiens ne sont pas concluantes (9). Il méprise encore la tradition en excusant ceux qui, contre tous les saints Pères, n'entendent pas de l'Eucharistie le

(1) Chap. VIII. — (-2) chap. ix. — (3) Chap. x. — (4) Chap. xi. -- ("i) Cliap. xii. — (0) Chap. XIV. — (7) Cliap. xv. — (8) Cliap. xvn-xix. — (•)) Cliap. xx.

610 BOSSLET ET LES SALNTS PERES.

chapitre VI de saint Jean (1). Après avoir reconnu le consentement des saints Pères, il ne laisse pas d'insinuer le sens opposé au leur : il n'en peut être quitte en disant que cela n'est pas hérétique (2).

Le livre deuxième, — Suite d'erreurs sur la tradition; VinfaiUibdité de l'Eglise romaine ouvertement attaquée. Erreurs sur les Ecritures et sur les preuves de la Trinité, — établit d'abord « que tous les Pères et tous les théologiens, après Vincent de Lérins » , comptent parmi les lieux théologiques l'Écriture et la Tradition, qu'il ne faut pas employer, comme l'a fait Richard Simon, contre la sainte Écriture (3). En affaiblissant les preuves de l'Écriture sur la sainte Trinité , il affaiblit celles de la Tradition, de saint Athanase et des Pères grecs, dont il détruit l'autorité, parce qu'il leur attribue des contradictions (4). Il s'est efforcé aussi de discréditer saint Augustin dans sa lutte contre les Pélagiens, auxquels ce grand docteur opposait le consentement des l'ères et des Grecs autant que des Latins (5). C'est attaquer à la fois saint Augustin et la tradition que de dire avec Simon que ce Père ne l'alléguait que quelquefois et par accident , comme un accessoire (6) ! Il ne faut pas non plus affaiblir la tradition dans saint Hilaire et prétendre qu'il ne s'en rapportait pas à elle (7). « L'endroit où M. Simon semble le plus appuyer la tradition est celui où il parle de saint Basile, de saint Grégoire de Nysse, son frère, et de saint Grégoire de Nazianze, son ami » ; mais c'est encore pour affaiblir les preuves de l'Écriture sur le mystère de la Trinité et pour afficher un mépris insolent à l'adresse des écrits et des preuves de ces Pères contre Eunome (8). Richard Simon, en cela semblable aux Socinicns, affecte de dire que les Pères étaient plus forts en raisonnements et en éloquence que dans la science des Écritures : il détruit ainsi les preuves tirées des livres saints en même temps que la tradition, ce qui n'est l'esprit ni de l'Église ni des Pères (0). S'il avait la tradition autant à cœur qu'il veut en faire semblant, il n'attaquerait

(I) Cliap. xxr. — (-2) Chap. -cxii. — (3) Cliap. i. — (i) Cli:i|). ii-rv. — ('i) Cliap. vu. — (6) Chap. VIII. — (-) Cliap. ix\. — (8) Cliap. x-xv. — (il) Cliap. xvi-xvii.

pas ouvertement l'autorité de l'Église en saint Chri/sostome ; il ne ferait pas mépriser à saiut Augustin rautorilé des conciles; il ne donnerait pas une fausse traduction d'un passage de ce Père ; il n'attribuerait pas à saint Athanase et aux Pères cpii l'ont suivi une méthode de raisonnement contre l'arianisme qui n'a rien de certain et qui <( vient mettre l'indifTérence, c'est-à-dire Timpiété sur le trône (1) ».

Le livre troisième , — M. Simon partisan et admirateur des Sociniens et en m'-mo temps ennemi de toute la théologie et des traditions chrétiennes, — relève d'abord l'atléctation de cet auteur, qui, pour protester contre les erreurs de Socin et pour établir la divinité de Jésus-Christ , va plus loin que '^^ws.i Augustin et saint Thomas, qu'il reprend comme favorables à cet hérésiarque et comme trop subtils. « Ne soyez pas plus sage qu'il ne faut », pourrait-on lui dire, et ne présumez pas de votre sagesse jusqu'à l'élever au-dessus de deux aussi grands théologiens, que tous les autres ou la plupart des autres ont suivis. Surtout, ne cherchez pas un appui pour Socin dans saint Augustin, dans saint Thomas, dans tous les auteurs et commentateurs latins , et jusque dans la Vulgate, dont les anciens Pères se sont servis comme nous (2) . N'allez pas faire trop de zèle contre les sociniens, aux dépens de saint Augustin, en prétendant que ce Père, dans son Commentaire sur l'Epitre aux Galates ^ a dit que Jésus- Christ n'était Dieu que « par participation », sauf à reconnaître son expression comme peu exacte et à l'adoucir dans les Rétractations : « Il ne change rien, il n'adoucit rien ; son explication était correcte; mais ce Père, qui dans ses Rétractations pousse, comme on sait, jusqu'au scrupule l'examen, qu'il fait de lui-même, va au-devant des plus légères difficultés, jusqu'à n'y vouloir laisser aucune ouverture, pas la moindre : et sous un si mauvais prétexte , viendra un téméraire censeur avec une fausse critique et une aussi fausse sévérité pour lui reprocher qu'il a lui-même reconnu qu'il ne parlait pas exactement (3) ! N'est-ce pas là faire un beau

(1) Cliai). xix-xxii. — (-2) Chap. i. — (;{) Cliap. ii.

profit des précautions et de la prudence d'un si grand homme? » — Bossuet s'échappe , on le voit, et arrive naturellement à l'éloquence, comme Pascal dans les Provinciales. Richard Simon a tort d'étaler avec affectation les blasphèmes des Sociniens, de Servet en particulier (1), sous le mauvais prétexte que « les Pères se sont servis utilement de quelques bonnes pensées » des hérétiques (2), et de recommander Bernardin Ochin, Fauste Socinet Crellius (3), ses auteurs favoris, Socin surtout, « un grand génie, un homme extraordinaire » , qu'il égale , ou peu s'en faut , aux apôtres, au lieu de reconnaître que les Sociniens « sont des libertins , des hypocrites (4) ». — « Mais, dit Simon, je n'écris que pour les savants. » Pourquoi alors mettre tant d'impiétés , tant de blasphèmes entre les mains du vulgaire et des femmes, qu'il rend curieuses, disputeuses, comme au temps de saint Grégoire de Nazianze (5)? Pourquoi se laisser embarrasser des opinions des sociniens, Crellius, Eniedin, et prétendre avec Volzogue « que tout ce qu'on dit de l'enfer est une fable, qui a passé des Grecs aux Juifs et ensuite aux Pères de l'Église (6)? » Tout l'air du livre de M. Simon inspire le libertinage et le mépris de la théologie , de Pierre Lombard, de saint Augustin, contre lequel il faudrait « se précautionner » et qui est devenu « l'objet de son aversion, parce qu'on trouve dans ses écrits, plus peut-être que dans tous les autres , cette sublime théologie qui nous élève audessus des sens et nous introduit plus avant dans le cellier de l'Époux, c'est-à-dire dans la profonde et intime contemplation de la vérité (7) ». Tout en louant les beaux principes de théologie de saint Augustin , Simon travaille à insinuer que la théologie arienne et socinienne est fondée sur le texte de l'Évangile, tandis que celle de saint Augustin, qui est celle de toute l'École et des interprètes, n'est plus qu'un discours en l'air et détaché de la lettre. « Saint Augustin, et non seulement saint Augustin, mais saint Alhanase, mais saint Basile , mais saint (îrégoire de Nazianze et les autres

(1) Chap. III. — (-2) Cliap. iv. — {.'{) Cliap. v-vi. — ('»; Cliap. vu. — (''>) Cliap. viii. — {<>) Cliap. ix-\iii. — (7) Cliap. XIV.

LES SAINTS PÈRES ET ROSSUET POLEMISTE. 613

Pères de cet âge (car ils sont tous d'accord en ce point (1), n'ont pas dû, d'après Simon, presser les ariens par un passage si formel. Après treize cents ans, M. Simon leur vient faire leur procès avec une autorité absolue et leur apprendre que le sens qu'ils ont donné aux ariens n'est qu'un raisonnement humain. Jusqu'à quand ce hardi critique croira-t-il que celui qui garde Israël sommeille et dort ? Jusqu'à quand croira-t-il (ju'il peut débiter un arianisme tout pur et mépriser tous tes Pères , à cause qu'il môle avec des louanges les opprobres dont il les couvre?... Quand il dit avec son audace ordinaire : ils disent bien, ils disent mal, ou leur explication n'est pas suffisante , elle est forcée et subtile , ce n'est quun raisonnement humain, il a un dessein secret de saper le fondement de la foi (2). » Il méprise saint Thomas, et sous le nom de saint Thomas les théologiens scolastiques, ou plutôt la théologie de saint Augustin et celle des autres commentateurs, que saint Thomas a suivis dans son Commentaire sur saint Paul (3). — A propos de l'historiette du docteur Espense , un gentilhomme romain , qui disait que dans son pays on étudiait le droit civil et le droit canonique, mais non pas la théologie, de peur de devenir hérétique, Bossuet répond que pour « les gens de qualité » , qu'on veut instruire en vue de la prélature , il y a une théologie encore plus nécessaire que tous les canons, qui est celle de U Écriture et des Pères (4). — A propos d'Érasme, malignement cité par Richard Simon, l'évêque de Meaux remarque que la théologie avait des règles avant les docteurs scolastiques. « Cette règle tant répétée par eux, par Gerson, par tous les autres docteurs , Nobis ad certam regulam loqui fas est, n'était pas desscolastiques; elle était de saint Augustin, de Vincent de Lérins , des autres Pères, et aussi ancienne que l'Église », de sorte que « tous les traits de M. Simon contre la théologie scolastique portent plus loin et que le contre-coup en retombe sur la théologie des Pères », accusés de ne pas s'entendre entre eux (5) . — <( Il n'y a personne , dit

(1) Il s'agit d'un texte de saint Jean sur la divinité de X.-S. (-2) Cliap. XV. — (3) Cliap. XVII. — (i) Ghap. xviii. — (5) Cliap. xix.

614 lîOSSUET ET LES SAINTS PERES.

Bossuet, à qui ronvie de rire ne prenne d'abord, lorsqu'on voit un Érasme et un Simon, qui, sous prétexte de quelques avantages quïls auront dans les belles-lettres et les langues, se mêlent de prononcer entre saint Jérôme et saint Augustin et d'adjuger à qui leur plaît le prix de la connaissance solide des choses sacrées. Vous diriez que tout consiste à savoir du grec . et que , pour se désabuser de saint Thomas, ce soit assez d'observer qu'il a vécu dans un siècle barbare ; comme si le style des Apôtres avait été fort poli, ou que pour parler un beau latin on avançât davantage dans la connaissance des choses sacrées. Parmi les Pères, saint Augustin est un de ceux qui a le mieux reconnu l'avantage qu'on peut tirer de la connaissance des langues et qui a donné les plus belles leçons pour en profiter » , tout en déplorant la vanité de ceux qui ont tant d'horreur de l'inélégance du langage.

Dans saint Thomas et les scolastiques , il y a le fond, qui n'est autre chose « que le pur esprit de la Tradition et des Pères » , et la méthode , qui consiste dans cette manière contentieuse et dialectique de traiter les questions , et qui aura son utilité , pourvu qu'on la donne , non comme le but de la science, mais comme un moyen pour y faire avancer ceux qui commencent, (c Loin d'avoir méprisé la dialectique, un saint Basile, un saint Cyrille d'Alexandrie, un saint Augustin, dont je ne cesserai point d'opposer l'autorité à M. Simon et aux critiques — pour ne point parler de saint Jean de Damas et des autres Pères grecs et latins — se sont servis souvent et utilement de sa méthode, qui n'est autre que la scolaslique dans le fond. Que le critique se taise donc et qu'il ne se jette plus sur les matières théologiques, où jamais il n'entendra que l'écorce (1). »

Après cette éloquente et vigoureuse plaidoirie en faveur de saint Thomas et de la scolastique, Bossuet relève plusieurs traits du socinianisme de Richard Simon (2) et démontre contre lui et contre Grotius que .Jésus-Christ et les apAtres ont apporté les prophéties comme des preuves con-

(1) Cltap. XX. - (i) ciiap. xxi-xxii.

vaincantes auxquelles les Juifs n'avaient rien à répliquer : c'est ce qu'établissent les apologistes de la religion chrétienne, saint Justin, Tertnlliea, Originie et saint Irénée dans son Livre des Héi'ésies (1). « On ne peut donc assez déplorer que Richard Simon, nourri dans l'Église catholique et élevé à la dig-nité du sacerdoce,... ait oublié les Pères et les traditions les plus constantes du christianisme ,... et voulu détruire la tradition par sept moyens : le premier, en disant qu'elle a varié sur la matière de la grâce du temps de saint Augustin; le second, en soutenant qu'elle nous trompait en établissant du temps de ce Père la nécessité absolue de la communion ; le troisième, en permettant d'expliquer le chapitre VI de saint Jean sans y trouver l'Eucharistie, contre le sentiment de tous les Pères, de son propre aveu; le quatrième, en affaiblissant, sous prétexte de favoriser la tradition , toutes les preuves de l'Écriture que la tradition elle-même proposait comme les plus fortes; le cinquième, en détruisant l'autorité de l'Église catholique, sans laquelle il n'y a point de tradition; le sixième, en décriant la théologie, et non seulement la scolastique, mais encore celle des Pères dès l'origine du christianisme; et le septième, qui surpasse tous les autres en impiété, en affaiblissant avec les sociniens et les libertins la preuve des prophéties , qui est la chose du monde la plus opposée à la tradition et à tout l'esprit du christianisme (2). »

he livre quatrième , — M. Simon, ennemi et téméraire censeur des saints Pères, est encore plus éloquent que le troisième. — Richard Simon y est d'abord accusé de faire ses efforts pour opposer les Pères aux sentiments de l'Église et de relever curieusement et de mauvaise foi contre l'épiscopat un passag-e trivial de saint Jérôme (3). Il appelle aussi saint Chrysostome un nestorien (4), en suivant une traduction de ce Père rétractée par l'auteur et condanmée par l'archevêque de Paris, et en faisant dire à saint Chrysostome qu'il y a deux personnes en Jésus-Christ , alors qu'il

(1) xxm-xxviii — (2) Ciiap. xxix. — (3) Chap. i. — (4) Cliap. ii et m.

n'a jamais tenu ce langage, mais un langage tout contraire (1). De deux leçons également bonnes du texte de saint Clirysostomc , M. Simon a préféré sans raison celle qui lui donnait lieu d'accuser ce saint docteur (2) ; il a oublié que, si saint Chrysostome avait parlé comme il le fait parler, ses adversaires et les nestoriens auraient relevé ses paroles (3) , et que Théodore et Nestorius ne tenaient pas eux-mêmes le langage qu'on lui attribue comme lui étant commun avec eux (i). Le mot de personne était déjà si consacré pour exprimer l'unité de la personne de Jésus-Christ, qu'on le trouve partout dans saint Athanase, sauf dans un passage relevé à tort par Simon (5). Il emploie les manières les plus dédaigneuses et les plus moqueuses contre les Pères, et même contre les plus grands : saint Augustin, « un novateur, à qui l'on fait favoriser le calvinisme » ; saint Chrysostome , «. qui est celui que l'auteur semble vouloir relever le plus et qui parle en nestorien » ; saint Jérôme, « ennemi de l'épiscopat » ; saint Hilaire, « qui ôte à Jésus-Christ la crainte et la tristesse, selon sa nature humaine » ; ?,m.\\i Basile ^ « un rhéteur »; saint Grégoire de Nazianze , « rhéteur comme lui » ; saint Grégoire de Nysse , « un troisième rhéteur de l'Église grecque (6) ». — Pour justifier les saints Pères, Bossuet fait voir l'ignorance et le mauvais goût de leur censeur dans sa critique sur Origène, dont il trouve « la diction embarrassée et obscure » ; sur saint Athanase , qui, dit-il, « n'avait rien de grand et d'élevé dans ses expressions » , alors qu'au contraire son caractère c'est d'être grand partout, mais avec la proportion que demande son sujet (7). « La louange des homélies et du style de saint Clirgsostome ferait honneur à M. Simon, si on n'y trouvait trop visiblement une affectation d'élever ce Père pour déprimer saint Augustin, que sa doctrine sur la grAce de Jésus-Christ lui rend odieux... Saint Chrysostome n'avait pas besoin d'une louange (8) où, sous pré-

(1) Cliap. iv-vi. — (-2) Cha]). vu. — (3) Clia|). viii. — (4) Cliap. ix. — (''>) Cliap. x. — (6) cliap. XI. — (-) Cliap. XII.

(K) lille consiste à dire (ju'il ne parlait pas de « la grâce efficace ».

texte de lancer un trait contre saint Augustin, on le fait lui-même contraire à saint Paul, » Saint Chrysostome a son coup comme les autres, et l'ongle de notre critique ne l'épargne pas , quand il dit que dans ses Homélies sur saint Mathieu, on n'apprend pas le sens littéral du texte. « Voilà comment la dent venimeuse de notre critique répand le mépris sur tous les Pères, en commençgint par les Grecs qu'il fait semblant d'estimer (1). » Il préfère le diacre Hilaire, scliismatique luciférien, et Pelage l'hérésiarque à tous les anciens commentateurs, saint Jérôme^ saint Ambroise, saint Chrysostome (2) et saint Augustin surtout, auquel il oppose Maldonat, qui aurait mieux compris et goûté les Écritures, quoiqu'il n'ait rien écrit de comparable à une prière fervente des Confessions (liv. X, 11), dont tout le monde se souvient et où respire la plus sainte ardeur pour l'Écriture (3). Et alors (i) Bossuet montre éloquemment que, par cette ardeur extrême, saint Augustin a obtenu une intelligence profonde de l'Écriture qui parait en quatre choses principales : 1° lui seul nous a donné dans le beau livre de la Doctrine chrétienne plus de principes pour entendre l'Écriture sainte que tous les autres docteurs; 2" il en a fait connaître en divers endroits les véritables beautés et il a (indiqué) l'esprit dont elle est remplie en dix ou douze lignes de sa Lettre à Volusien plus qu'on ne pourrait faire en plusieurs volumes; 3° il a reçu cette grâce d'avoir pressé les hérétiques par ce divin livre de la manière du monde la plus excellente , et non seulement la plus vive, mais encore la plus invincible et la plus claire; et saint Charles Borromée (voit) en la personne de saint Augustin « celui qui a éteint le manichéisme, étouffé le schisme de Donat, abattu les Pélagiens et fait triompher la vérité » ; 4° il a eu la profonde compréhension de toute la matière théologique, que n'avait pas saint Athanase, qui « ne le cède en rien à aucun des Pères en génie et en profondeur ». (( C'est donc d'un maître si intelligent, et pour ainsi dire

(1) Cliap. xm. — (-2) Cliap. xiv. — (3j Cliap. xv. — (4) Chap. xvr.

si maître, qu'il faut apprendre à manier dignement la parole de la vérité , pour la faire servir dans tous les sujets à Téditication des fidèles, à la conviction des hérétiques et à la résolution de tous les doutes, tant sur la foi que sur la morale... On ne peut avoir que du mépris (1) pour la critique passionnée et malicieuse de M. Simon, lorsqu'il reproche à saint Augustin d'avoir des principes de théologie auxquels il manque d'être appuyés sur l'Écriture et des « pointes, des antithèses »>, qui sont désagréables. »

Bossuet termine ce beau livre par ces éloquentes paroles : « Quiconque donc veut devenir un habile théologien et un solide interprète , qu'il lise et relise les Pères. S'il trouve dans les modernes quelquefois plus de minuties, il trouvera très souvent dans un seul livre des Pères plus de principes, plus de cette première sève du christianisme que dans beaucoup de volumes des interprètes nouveaux; et la substance qu'il y sucera des anciennes traditions le récompensera très abondamment de tout le temps qu'il aura donné à cette lecture. Que s'il s'ennuie de trouver des choses qui, pour être moins accommodées à nos coutumes et aux erreurs que nous connaissons, peuvent paraître inutiles, qu'il se souvienne que dans le temps des Pères elles ont eu leur effet, et qu'elles produisent encore un fruit infini dans ceux qui les étudient; parce que, après tout, ces grands hommes sont nourris de ce froment des élus, de cette pure substance de la religion, et que, pleins de cet esprit primitif qu'ils ont reçu de plus près et avec plus d'abondance de la source même, souvent ce qui leur échappe et qui sort naturellement de leur plénitude est plus nourrissant que ce qui a été médité depuis. »

La deuxième p<irlie de la Défmse de la Tradition et des saints Pères a pour objet « les erreurs sur la matière du péché originel et de la grâce » , commises par Richard Simon.

Le livre cinquième , — M. Simon partisan des ennemis

(1) Cliap. Nviii.

de la grâce et ennemi de saint Aiigusiin ; V autorité de ce Père — met à découvert le pélagianisme du critique qui, outre sa disposition générale vers cette hérésie , y tend encore par ses erreurs.

Il fait l'injure à saint Augustin de dire de lui que tous ceux qui ont écrit avant ce Père sont contraires à sa doctrine et n'en sont pas moins orthodoxes (1), et à saint Chrysostonie de le mettre avec le diacre Hilaire au nombre des précurseurs du pélagianisme (2). Cette doctrine a, d'après notre critique, « un air d'antiquité et de bonne foi », et il fait dire à saint Augustin que Dieu est cause du péché (3). Mais s'opposer à ce Père sur la matière de la grâce, c'est s'opposer à l'Église même (4) ; car dès le commencement de T hérésie de Pelage, toute l'Église tourna les yeux vers ce saint docteur, et il fut chargé de dénoncer aux nouveaux hérétiques, dans un sermon à Carthage, leur future condamnation : loin de rien innover, il posa pour fondement la foi ancienne (5), et dix démonstrations évidentes établissent qu'au lieu de passer pour novateur en son temps, il fut regardé par toute l'Église comme le défenseur de l'ancienne et véritable doctrine. Aussi l'Orient comme l'Occident avaitil pour lui une profonde vénération et l'empereur Théodose, sans aucune recommandation que celle de sa doctrine, l'invita au concile œcuménique d'Éphèse par une lettre particulière : honneur qu'aucun évêque, ni en Orient ni en Occident , n'a jamais reçu. Ses lettres, qui volaient par tout l'univers, y étaient reçues comme des oracles (6). L'hérésie pélagienne étant parvenue au plus haut degré de subtilité et de malice où put aller une raison dépravée, on ne trouva rien de meilleur que de la laisser combattre à saint Augustin pendant vingt ans. Saint Hilaire, saint Prosper, Arnobe lui écrivaient des lettres qui montrent qu'on le regardait comme « l'apôtre de son temps », comme nourri du suc des Écritures, sans s'être écarté de la tradition (7). Sans doute, la doctrine de saint Augustin a été souvent l'occasion de

(1) Cliap. IX. — (-2) Cliap. V et vi. — (:i) Cliap. vu. — (4) Cliap. viii. — (."i) Ghap. ix. ((>) Cliap. x-xii. — (") Cliap. XIII.

grands démêlés dans l'Égiise; mais ce qui en fait voir la vérité . c'est qu'on s'est attaché de plus en plus à ce Père : premièrement, dans la contestation soulevée à Marseille et dans la Provence, alors que Dieu suscita à saint Augustin des défenseurs dans saint Prosper et saint Hilaire, (( ses dignes disciples » , et dans le Pape saint Célestin : secondement, dans la contestation qu'éleva, soixante ans après, Fauste de Riez et que quatre Papes, saint Gélase, saint Hormisdas, Félix IV, Boni face //, et quatre conciles, notamment celui d'Orange ( 1 ), décidèrent en faveur de saint Augiistin (2) ; troisièmement , dans la contestation qui surgit au neuvième siècle, à propos de Gotteschalk, et où les deux partis, saint Rémi de Lyon, Prudence de Troyes d'un côté, et de l'autre, Hincmar de Reims, Pardule de Laon, s'en rapportaient également à la doctrine de saint Augustin , conforme à celle de ses prédécesseurs (3); quatrièmement, dans la contestation qui donna naissance à la Réforme, alors que Luther et Calvin outraient la doctrine du grand évêque d'Hippone et que le concile de Trente choisit les propres termes du saint docteur pour affirmer l'ancienne et sainte doctrine (i).

Saint Prosper et saint Fidgence, « les disciples de saint Augustin , étaient les maîtres du monde », après le concile d'Orange : toute l'Afrique voyait en saint Fulgence un autre Augustin et le recevait comme son propre pasteur. Tout l'Occident pensait de même. Saint Isidore de Sévi/le, « le plus excellent docteur de son siècle », se déclarait le défenseur de saint Fulgence et le disciple de saint Augustin, comme saint Ildefonse de Tolède; dans les Gaules, au septième, huitième, neuvième, dixième et onzième siècles, l'évéque d'Hippone eut autant de disciples qu'il y avait de docteurs; saint Prosper est à la tète, et après lui saint Césaire d'Arles, saint Amolon, saint Retni de Lgon, Loup Ser-

(t) • Huit circonstances de l'iiistoirc de ce concile montrent que saint Augustin était regardé par les Papes et par toute l'Église comme défenseur de la foi ancienne. »

(2) Cliap. xiv-xvni. (.{) Cliap. xix. - (i) Cliap. xx.

vat, prêtre de 3Iayence au neuvième siècle ; Rémi d'Âuxerre, saint Bernard, Pierre le Vénérable , qui appelle saint Augustin « le maître de l'Église après saint Paul », Haimond d'Alberstadt , l'abbé Ruppert, le Vénérable Bédé, en qui on nomme toute l'Angleterre, dont il est l'historien et le second docteur après saint Grégoire ; Cassiodore , qui regarde saint Augustin comme le docteur de toute l'Église , et les Papes dont l'autorité regarde autant le monde que l'Italie (1).

Après tous ces témoignages , est-il permis de ranger saint Augustin parmi les novateurs? Autant vaudrait en faire un hérétique, ce qui, dès le sixième siècle, faisait horreur à Facundus et à toute l'Église (2j. Les ordres religieux, celui de saint Benoit avec Bédé, Pierre le Vénérable et saint Bernard, celui de saint Dominique avec saint Thomas , celui de saint François avec Scot, le Docteur subtil, toute l'École avec Pierre Lombard, ont regardé comme inviolable l'autorité de saint Augustin (3).

Dans le livre sixième, Bossuet expose « les raisons de la préférence qu on a donnée à saint Augustin dans la matière de la grâce et l'erreur sur ce sujet à laquelle se sont opposés les plus grands théologiens de l'Église et de l'École.

Saint Thomas, dit-il, dans un de ses Opuscules cont?'e les erreurs des Grecs, a constaté la préférence qu'il donne à saint Augustin, « qui excelle entre tous les autres » docteurs et qui, comme saint Athanase et Vincent de Lérins, a parfaitement établi dans le de Dono perseverantiae , dans ses Livres contre Jidien, dans son ouvrage De la prédestination des Saints et dans les Co?i/essions, que « les disputes des hérétiques font paraître dans un plus grand jour... ce qu'enseigne la saine doctrine de l'Église (i) ». « Elle reçoit avec le temps, dit très bien Vincent de Lérins, non point plus de vérité , mais plus d'évidence, plus de lumière, plus de précision , et c'est principalement à l'occasion des nouvelles hérésies.. . Les explications de saint Athanase éclairent les expressions plus embrouillées de saint /«5^m, à'Origène,

(1) Cliap. xxi-xxii. — (âj Cliap. xxiii. — (3) Cliap. xxiv. — (4) Chap. i.

de saint Dnixjs d'Alexandrie, des autres Pères, dont les ariens abusaient (1). » M. Simon lui-même avoue que les traités des Pères contre les hérésies sont ce que l'Église a de plus exact i^^). C'est donc « un procédé captieux de ce pitoyable théologien » que de nous ramener sans cesse aux anciens ou aux Grecs pour afifaiblir l'autorité de saint Augustin. « Ce n'est pas tant à ce Père qu'à la vérité même qu'il en veut; il mutile les saintes maximes de Vincent de Lrrins, qu'il fait semblant de vouloir défendre. Toute la doctrine de ce Père roule principalement sur ces deux pivots : l'antiquité et l'universalité : quod ubiqu<\ quod semper. Il faut suivre, dit Simon, l'antiquité; mais il supprime l'universalité en opposant les Grecs aux Latins (3;. Un dernier trait de malignité contre saint Augitsttn, c'est de dire qu'il a le mieux parlé de la grâce , avant d'en disputer contre Pelage [ï). L'aveuglement de M. Simon lui fait préférer les sentiments que saint Augustin a rétractés à ceux qu'il a établis en y pensant le mieux (5). Les Pères qui ont précédé les disputes ont quelque chose de plus fort, parce que leur témoignage est désintéressé ; mais ceux qui sont venus après les hérétiques ont parlé plus correctement sur les vérités contestées, comme l'affirment saint Thomas, Vincent de Lérins et saint Augustin : ce dernier réunit le double avantage d'avoir donné la pleine et entière expression de la vérité avant et après la dispute : toute l'Église l'a reconnu; « tout s'est tu, lorsqu'il a parlé » . même saint Jérôme, qui « était alors comme la bouche de l'Église contre les héré- « sies (6) ». Saint Augustin a rendu témoignage à la vérité avant la dispute, dans ses Livres à Simpliciîis écrits au commencent de son épiscopat , quinze ans avant qu'il y eût des Pélagiens au monde (7i.

Il faut distinguer comme quatre états dans la vie de ce grand homme : — le premier, au commencement de sa conversion, où il disait sur la grâce ce qu'il en avait appris

(I) Chap. II. — (-1) Cliap. III. - (.'$) Chap. iv. — (t) Cliap. v. — (5) Cliap. vr. — (<i) Chap. Mil. — (7) Chap. ix.

LES SAINTS PERES Eï ROSSUET POLEMISTE. G23

dans l'Église et où la pureté de ses sentiments nous est attestée par son livre de F Ordre, par celui des Soliloques , par le premier de ses ouvrages, le livre Contre les Académiciens, par les Confessions, par ses premières Lettres, par les trois livres du Libre arbitre, dont le traité du Mérite et de la rémission des péchés, les Rétractations et le livre de La nature et de la grâce attestent l'orthodoxie (1); — le second état, où il commença, mais encore imparfaitement , à examiner la matière, et où il tomba premièrement dans l'embarras et ensuite dans l'erreur à l'occasion de ses premières expositions sur VEpitre aux Romains et aux Galates, parce qu'il n'avait point encore assez considéré (2); — le troisième état, où il sort bientôt de « son sentiment condamnable » par suite du peu d'attachement qu'il avait à son propre sens et des consultations qui, comme celle de Simplicien, l'obligèrent à rechercher plus exactement la vérité (3) , ainsi qu'il nous le dit sincèrement dans ses Rétractations^ où il se reprend lui-même de trois manières (4- ) ; le quatrième et dernier état, où, non seulement il fut parfaitement instruit de la doctrine de la g-râce, mais encore capable de la défendre avec une autorité « qui croissait tous les jours ». On ne peut plus dire sans une malice affectée qu'il n'a changé ses premiers sentiments sur la grAce que dans l'ardeur de la dispute , ni « qu'on le voit tomber naturellement et à mesure qu'il approfondissait de plus en plus CCS matières, dans la doctrine qu'il a enseignée jusqu'à la mort : Dieu le conduisant par la main et le menant pas à pas à la parfaite connaissance d'une vérité, dont il voulait l'établir le défenseur et le docteur (5). » Les changements de saint Augustin n'ont rien qui ne donne lieu de l'estimer davantage , et sa doctrine , ne serait-elle pas approuvée par l'Église, semblerait préférable à celle de tous les autres docteurs, à cause de l'application qu'il y a donnée (6). Saint Thomas et les scolastiques ont suivi son autorité, et si quelques catholiques ont semblé l'abandonner à

(1) Cliap. x-xu. — (-2) Cliap. xiii et xiv. — (3) Cliap xv. — (i) Chap. xvi. — (5) Cliap. .wii. — (6) Cliap. XVIII.

C24 BOSSUET tT LES SAINTS PERES.

cause de l'abus qu'en out fait Luther et Calvin, Baronius les reprend (1) et montre que s'écarter de saint Augustin, c'est se mettre en péril d'erreur (2). Saint Charles Borromée, les cardinaux Bellarmin, Tolet et du Perron, les savants jésuites Henriquez, Suarez, Vasquez, le P. Petau , le P. Garnier. le P. Deschamps, ontsibien rendu hommage à saint Augustin que (I l'honneur de l'Église est manifestement engagé avec celui de ce Père , et ce serait une impiété de les séparer (3) ». Que si l'on prétendait avec M. Simon que saint Augustin fut contraire à la tradition des saints docteurs et aux décrets'de l'Église dans quelques dogmes touchant la grâce , « tous les éloges que lui ont donnés les siècles suivants et tous les décrets des Papes en sa faveur ne seraient qu'une illusion : on égarait les savants, on tendait un piège aux simples, et comme dit Suarez, l'Église, ce qu'à Dieu ne plaise, les induisait en erreur (k) ».

Après ce magnifique plaidoyer en faveur de son docteur favori, Bossuet a beau jeu, dans le liv/'f septième, pour nous montrer Saint Aiigiistin condamné par M. Siïnon et les erreurs de ce critic^ue sur le péché originel.

Il entreprend directement de faire le procès à saint Augustin; il l'accuse dès la Préface de la Critique « d'avoir opposé nouveauté à nouveauté, par conséquent excès à excès, et d'autres excès et d'autres nouveautés aux excès et aux nouveautés de Pelage »; de s'être donné les mêmes torts que cet hérésiarque (5). « Partout, à toutes les pages, saint Augustin, selon lui, a outré la grâce et affaibli le libre arbitre. Qu'il montre donc un seul endroit où il l'affaiblisse! Il n'a osé (6). » D'après M, Simon, c'est un préjugé contre un auteur, contre saint Thomas, contre Bède, qu'il ait été attaché à saint Augustin (7 j. Notre crilique lui attribue les erreurs les plus odieuses de Luther et de Calvin ; il dit que ce Père a fait Dieu auteur du péché (8). Pour ôtcr à saint Augustin hi gloire d'avoir vaincu les Pélagiens, il l'accuse

(I) Il (lit qu'aulant qu'il .t surpassé les autres docteurs dans ses autres traités, autant il s'est suri)assé lui-in«ime dans ses traités contre les Pélagiens.

(-2) Clijipitrc XIX. — (.'5) Chap. xx. — ('♦) Cliap. xxi. — (;i) Chap. i. - {<!) Cliap. n. — (") Chai», iir. - (8) Cli;i|.. rv.

de ne pas avoir su beaucoup de grec, alors que « ce Père, loin de rien laisser passer à Julien, sait l'abattre par le texte grec d'une manière si, vive qu'il n'y avait plus qu'à se taire. D'ailleurs, il ne faut pas relever saint Augustin par la science des mots qu'il a estimée, mais en son rang, c'est-àdire infiniment au-dessous de la science des choses. » Sans atteindre à la perfection de la science des langues , un si grand génie a tiré des travaux de saint Jérôme sur l'hébreu des avantages que saint Jérôme lui-même parait n'avoir pas tirés (1). Il a vu tout ce qui peut se voir dans le texte de saint Paul : Natiim fllii irae (2). Il a lu, quand il fallait, les Pères grecs, saint Chrf/sostonw, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, et il a su profiter, autant que possible , du texte original pour convaincre les pélagiens (3). — L'acharnement de Richard Simon et des critiques modernes contre saint Augustin ne vient que de ce qu'ils veulent favoriser les pélagiens (4). Ainsi, M. Simon commet deux erreurs sur le péché originel et il insinue que saint Augustin expliquait le péché originel d'une manière particulière et nouvelle (5) , alors que ce saint docteur n'enseignait que ce qu'enseigne toute l'Église catholique dans les décrets des conciles de Garthage, d'Orange, de Lyon, de Florence et de Trente. Théodore de Mopsueste, que défend M. Simon, attaquait toute l'Eglise en la personne de saint Jérôme et de saint Augustin (6). Quant à l'auteur de la Critique , il va contre les conciles et contre la foi en soutenant ce qu'il soutient sur le péché originel . et il a profondément tort d'opposer à l'autorité de saint Augustin et de toute l'Église celle de Calvin, de Pelage, de Théodore!, de Grotius et d'Érasme (7). L'interprétation que saint Augustin et l'Église donnent au texte de saint Paul : In quo omnes peccaverunt , s'établit parle contexte et par les conséquences qu'en a tirées le grand évêque d'Hippone. Ce n'est pas là une question de critique et de chicane, et Bèze

(1) Chap. V et vi. — (2; Chap. vu. — (3) Chap. viii. — (v) Cliap. ix. — (:;) Cliap. x. (6) Cliap. XI. — (7) Chap. xii-xviii.

626 BOSSUF.T ET LES SAIiNTS PERES.

n'a pas eu tort de renvoyer à saint Augustin « sur une matière qu'il avait si expressément et si doctement démêlée (1) ». Le livre huitirmc est consacré à la méthode pour établir runifurniitê <l<ins tous les Prres et aux preuves que saint Augustin n'a rien de singulier sur le péché originel.

La nature même de la question montre qu'il n'est pas possible que les anciens et les modernes, les Grecs et les Latins aient des croyances contraires sur un dogme si important 2i. Saint Augustin a donné, pour concilier les Pères, quatre principes infaillibles : — le premier, que la tradition étant établie par des actes publics, authentiques et universels, il n'est pas absolument nécessaire d'entrer en particulier dans la discussion des sentiments de tous les Pères (3); — le second, qu'il « y a de quoi se contenter du témoignage de l'Église d'Occident » (4 i ; — le troisième, qu'un ou deux Pères célèbres de l'Église d'Orient, saint Grégoire de Nazianze et saint Basile ^ suffisent pour en faire voir la tradition [h) ; — le quatrième, que le sentiment unanime de toute l'Église présente suffit pour juger des sentiments de l'antiquité iGV

Cette méthode de saint Augustin est celle-là même que Vincent de Lérins étendit dans la suite (7). On peut l'appliquer à saint Chrysostome et aux Grecs, non seulement à propos du péché originel, mais encore à propos de la grâce (8). « Elle est infaillible, et il n'est pas possible que l'Orient, avec les Pères de Palestine et saint Chrysostome, crût autre chose ([ue l'Occident et saint Augustin sur le péché originel (9), » Nestorius lui-même avait d'abord reconnu que le dogme du péché originel était commun à l'Orient et à l'Occident, et que cette tradition venait de saint Chrysostome, « le saint Augustin de l'Église grecque», qui y a persisté et y persiste encore aujourd'hui (10). Saint Augustin a (b'montré en cent endroits que la peine du péché d'Adam n'a pu passer dans ses descendants qu'avec sa coulpe (11).

(I) f:iirï|).xix-\xiii. — (-2) Chap. I. — (:{) Chap. ii. — (4) Cliap. m. — (."J) Cliap. iv. — (li) (;li;i|). V. — (7) Chap. VI. — (8) Chap. vu. — (!») Chap. viii. — (10» Chap. x et xi. — (II) Cliap. XII.

LES SAINTS PERES ET BOSSUPLT POLEMISTE. 627

Sans doute, Dieu vciig'e l'iiiiquité des pères sur les enfants, sans que ceux-ci aient péché; mais saint Augustin nous dit que ce ne sont point précisément les péchés des pères immédiats qui font souffrir les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération : c'est celui d'xVdam (1). — Encore une doctrine excellente de saint Augustin : c'est qu'il n'y a qu'un seul innocent que Dieu ait puni de mort, le médiateur de Dieu et des hommes (2). Saint Augustin a excellemment réfuté les absurdités de Pelage et de Julien, et il a produit en faveur de sa doctrine les témoins les plus illustres, d'abord de toutes les Églises occidentales, de l'Église gallicane avec saint Irénée de Lyon, Réticius d'Autun, saint Hilaire de Poitiers; de l'Église d'Afrique avec saint Cyprien; de l'Église d'Espagne avec Olympius; de l'Église d'Italie avec saint Ambroise (3); puis des Églises d'Orient avec saint Grégoire de Nazianze , saint Basile , saint Clirysostome, saint Jérôme, « qui était comme le lien de l'Orient et de l'Occident (4) ». A l'universalité de ces témoins de saint Augustin s'ajoute leur uniformité : ils ont la même idée que lui du péché originel (5) et de la concupiscence (6), comme on le voit par saint Justin ( T) , saint Irénée (8) , saint Clément d'Alexandrie (9), Origène (10), TertuUien (11), saint Cyprien (12), saint Athanase fi 3), saint Basile, saint Grégoire de Nazianze (14), enfin saint Grégoire de Nysse(15).

Le livre neuvième relève les passages de saint Chrysostome, de Théodoret , de plusieurs autres concernant la tradition du iiéché originel.

Comme Julien objectait à saint Augustin un passage de saint Chrysostome où il semblait vouloir dire qu'on baptisait les enfants, non point pour les laver du péché qu'ils n'avaient pas, mais pour leur donner les grâces annexées à ce sacrement (16) , saint Augustin corrige la traduction de

(1) Cliap. XIII et XIV. — (2) Cliap. xvi. — (3) Cliap. xix. - (i) Cliap. xx. - (.'i) CIki). XXI. — ((i) Cliap. XXII. — (7) Cliap. xxm. — (8) Cliap. xxiv et xxv. — (9) Cliap. xxvi. - (40) Cliap. xxviii. — (11) Cliap. XXIX et xxx. - (liJ) Cliap. xxx. — (13) Cliap. xxxi. - (14) Cliap. XXXII.— (l'i) Chap. xxxiii. — (16) Cliap. i.

Julien (1) et fait voir que saint Chrysostome reconnaissait le péché originel (2), quoique, dans ce passage, il n'en parlât pas expressément (3) : il en parlait ailleurs dans ses Homélies i), et tout en ne donnant le nom de péché qu'au seul péché actuel (5), il prouvait que les peines du péché ne passent à nous qu'avec le péché (6). Saint Augustin a donc eu raison de dire que ce Père n'avait rien de commun avec les Pélagiens (7); il n'a pas dit qu'on puisse être puni sans être coupable, absurdité qu'on lui attribue faussement (Si. Il a parfaitement connu la concupiscence, ce qui est connaître le fond du péché originel i9), dont l'essence n'est pas la domination de la convoitise 1 10 i, mais « d'avoir été en Adam lorsqu'il péchait (11) ». Cependant, la doctrine de saint Chrysostome sur la concupiscence n'est pas aussi liée, aussi suivie que celle de saint Augustin, à laquelle elle ressemble dans le fond (12). Saint Chrysostome s'embarrasse un peu dans une de ses Homélies (13). Saint Clément d'Alexandrie s'est expliqué de sa propre bouche. Tertullien appelle l'enfance un âge innocent, mais non pas exclu du baptême : il nous fait tous pécheurs en Adam i lin. On peut en dire autant de saint Gré- (joire de Nazianze et de saint Grégoire de Nysse (15).

Après cela, Bossuet laisse « aux sages lecteurs à prononcer sur la critique de M. Simon et à juger si Théodoret, qui est entièrement sorti de la chaîne de la tradition, Photius et quelques scoliastes du bas âge, allégués avec Érasme et Calvin contre l'interprétation ordinaire du texte de saint Paul, peuvent empêcher qu'on ne la tienne pour universelle ( 16). Il demeure donc certain que, d'après les règles de Vincent de Lérins, on ne peut nous rappeler perpétuellement, comme le fait Richard Simon, d'Augustin à l'antiquité et à l'Orient, comme s'ils étaient contraires à ce Père, ce qui n'est pas ni ne peut être (17). Saint Augustin répète souvent que qui-

(1) ciiap. II. — (-2) Cliap. III. — (3) Cliap. iv. — (i) Cha]). v el vi. — (:i) f;liai>. vu. — (<i) Chap. VIII. — (7) Chap. ix. — (8) Chap. x. — ("J) Cliap. xi. — (10) Cliap. xii. — (I I) Chap. XIII. — (1-2) Cliap. xiv. — (i;j) Cliap. xv. — (14) Cliap. xvi. — (l.'i) Cliap. xvii. — (10) Chap. xviii. — (17) Cliap. xxi.

conque a, comme il faut, dans le cœur la foi du péché originel, y peut trouver un moyen certain de surmonter les principales difficultés de la prédestination ; la prédestination des enfants, à laquelle saint Augustin ramène toujours les Pélagiens, répond aux objections qu'on pouvait faire sar la prédestination des adultes , puisque nous ne pouvons rapporter la première ni au mérite de ces enfants, ni à l'ordre des causes naturelles, et que c'est par pure miséricorde que l'un est pris en état de grâce et l'autre abandonné aux tentations où il doit périr. « On trouvera que tout ce qu'a dit saint Augustin, pour établir l'humilité est aussi plein de consolation que ce qu'a dit M. Simon, pour flatter l'orgueil, est sec et vain (1). »

C'est en ces termes que Bossuet annonce le Hvro dixième : — Semi-pélagianisnip de Vauteur. — Erreurs imputées à saint Augustin. — Efficace de la grâce. — Foi de U Église par ses prières , tant en Orient quen Occident.

Que Grotius, nourri hors du sein de l'Église, soit tombé dans l'erreur, cela s'excuse et on déplore son sort. Mais qu'un homme, né dans l'Église, élevé à la dignité du sacerdoce , instruit dans la soumission qu'on doit aux Pères , ne sache pas se débarrasser des erreurs semi-pélagiennes, et ne défende saint Augustin que dans les endroits où saint Augustin plus éclairé confesse lui-même son erreur, c'est une plaie à la discipline que l'Église ne souffrira pas (2). Richard Simon met en parallèle saint Augustin et Luther : c'est accuser l'un des grands docteurs de l'Église avec d'autant plus de malice qu'on le fait plus obliquement (3). Pourquoi aussi, malgré les Papes et toute l'Église , faire de saint Augustin l'ennemi du libre arbitre et couvrir les hérétiques de l'autorité d'un si grand nom (4)? Pourquoi soutenir que le libre arbitre est maître de lui-même entièrement, ce que nient saint Ambroise et saint Augustin? Pourquoi faire un crime à ce dernier d'avoir établi, non pas quelquefois, mais un million de fois et partout une grâce qui nous fait agir

(I) Cliap. XXII. — (2) Chap. i. — (3) Cliap. ii. — (4) Cliap. iv.

efficacement? Les Papes ont approuvé la doctrine de ce Père, non seulement sur la grâce, mais encore sur le libre arbitre (1 . M. Simon loue saint Chrysostome de n'avoir point eu recours à cette grâce, qu'il appelle par dérision la grâce efficace de saint Augustin, comme si ce Père en était l'auteur, au lieu que certainement elle est dans tous les saints, même dans saint Chrysostome et dans toutes les prières de l'Église. M. Simon ne craint pas de mettre saint Augustin au nombre des hérétiques et de donner à ceux-ci un défenseur que personne ne condamne (2). Il accuse encore ce Père et saint Thomas d'avoii- fait Dieu auteur du péché, et il ose donner des leçons à l'auteur des Livres contre Julien et de celui De la grâce et du libre arbitre ^ comme si M. Simon était l'arbitre des théologiens (3). — Il impute à saint Augustin deux erreurs sur le libre arbitre : la première est l'efficace de la grâce chrétienne ; mais elle ressort des prières ecclésiastiques , telles qu'elles se font par toute la terre, en Orient comme en Occident, et saint Augustin, saint Prosper, y ont trouvé une grâce qui fait croire, qui fait agir, comme on le lit encore dans les oraisons du Vendredi Saint (V). Saint Augustin a eu rintention de démontrer et il a démontré en effet que la grâce qu'on demandait par ces prières emportait l'action (5). Les liturgies de saint Jacques de Jérusalem, de saint Marc d'Alexandrie, de saint Basile, de saint Ambroise, l'Orient et l'Occident parlent le môme langage (6) que la liturgie attribuée â saint Chrysostome, mais plus ancienne que lui dans son fond et qui rapporte à une grâce toute-puissante le commencement avec toute la suite de la piété (7). Le simple abrégé du contenu des prières montre qu'on y trouve mot à mot la doctrine de saint Augustin et la foi de toute l'Église sur l'efficacité de la grâce (8). A quoi bon maintenant discuter les écrits des Pères sur la grâce, â propos de laquelle ils ne s'étaient expliqués que brièvement et en passant, Iranseunter et l)reviter (9|? C'a donc été à M. Sinu)n une erreur grossière et

(I) Cliap. V. — (■>) Cliap. VI. — (3) (;li;i|i. vu. ('OCliap. viii, ix et x. — (rj) Cliap. xi. — (<)) Chap. XII. — (7) Chai). \iii. (H) Cliap. \iv. — (M) Cliap. xv.

une pernicieuse ignorance d'avoir loué saint Chrysostome de ne parler point de grâce efficace. Il en a parlé dans ses prières (1). Les deux dernières demandes de l'Oraison dominicale : « Ne nous induisez pas en tentation , mais délivrez-nous du mal », prouvent, d'après saint Augustin, l'efficace de la grâce (2i. Or, ce docteur a pris son explication du Pater dans les Pères ses prédécesseurs , saint Gyprien , Tertullien, saint Grégoire de Nysse t3). Pour achever de donner à Dieu la gloire de tout le bien, saint Augustin et saint Ambroise ont prouvé que la prière, en nous montrant que tout vient de Dieu par cette grâce qui fléchit les cœurs, fait voir en même temps qu'elle-même est un des fruits de cette grâce (4). La preuve de l'efficace du secours divin paraît encore plus forte, si l'on y joint l'action de grâces : c'est ce que saint Augustin a prouvé en divers endroits (5), comme les Grecs et saint Chrysostome l'ont fait de leur côté (6). Afin d'avoir tout pouvoir sur le cœur de l'homme, Dieu n'attend pas que l'homme le lui donne; il opère dans le cœur de l'homme toutes les bonnes volontés qu'il lui plait (7). Les auteurs qui sont le moins soupçonnés d'outrer l'efficacité de la grâce, la reconnaissent dans le fond, comme saint Augustin, dont la doctrine est reçue de toute TÉglise (8).

Le livre onzième explique comment Dieu permet le péché selon les Pères grecs et latins et confirme par les uns comme par les autres l'efficace de la grâce.

Pour accuser saint Augustin de faire Dieu auteur du péché, Richard Simon se fonde sur un passage où ce Père commente le mot de saint Paul : « Dieu les a livrés à leurs désirs »; mais saint Augustin n'a rien dit que de vrai, que de nécessaire et que les autres saints docteurs n'aient été obligés de dire et avant et après lui (9). Bossuet énonce alors dix vérités incontestables qui éclaircissent et démontrent la doctrine de saint Augustin : ce Père, comme tous les autres, enseigne et prouve clairement que la cause du

(l) Cliap. XVI. — (-2) Cliap. XIX. — (3) Cliap. xx. — (4) Chap. xxi et xxii. — (o) cliap. XXIII. — {(j) Chap. xxiv. — (7) Cliap. xxv. — (8) Chap. xxvii. — (!)) Chap. i.

péché est le libre arbitre, que Dieu permet seulement le mai (1), qu'il pourrait l'empêcher, mais ne le veut pas (2); tandis que l'homme pèche, eu n'empêchant pas le mal lorsqu'il le peut ^3), Dieu permet le péché pour que sa justice éclate souverainement (4) ; endurcir le pécheur, du côté de Dieu, n'est que lui soustraire sa grâce (5); du côté des pécheurs, l'endurcissement présuppose un péché précédent (6) : ce n'est pas une simple permission (7); c'est une punition. D'ailleurs, quand Dieu permet le péché, il ne le laisse pas faire seulement, autrement les pécheurs, en péchant, feraient tout ce qu'ils voudraient; la puissance de Dieu les tient tellement en bride qu'ils ne peuvent ni avancer, ni reculer qu'autant que Dieu veut lâcher ou serrer la main Si. Les pécheurs endurcis ne font ni au dehors, ni au dedans, tout ce qu'ils voudraient, d'où saint Augustin et saint Thomas infèrent que Dieu pousse, incline les volontés déjà mauvaises à un mal plutôt qu'à un autre (9). Il fait ce qu'il veut des volontés et des cœurs rebelles (10). M. Simon nous veut faire accroire que saint Augustin, en enseignant cette doctrine, favorise les protestants : il ne sait pas ou ne veut pas savoir que Luther, Calvin, Bèze et Wiclef, niaient le libre arbitre et mettaient dans l'homme une nécessité qui ne peut avoir que Dieu pour auteur, tandis que saint Augustin a établi partout que Dieu n'a pas fait, ni n'a pu faire les volontés mauvaises (11), pas plus qu'il n'a fait les ténèbres en créant la lumière (12). Saint Augustin n'a rien dit que tout le monde n'ait dit dans le fond, et il n'y a rien dans sa doctrine qui favorise les protestants (13).

« Quelle merveille, conclut Bossuet, que celui qui fait ce qu'il veut des volontés déréglées qu'il n'a pas faites, fasse ce qu'il veut de la bonne volonté dont il est l'auteur! S'il est tout-puissant sur les méchants, dont il ne meut les cœurs qu indirectement et pour ainsi dire qu'à demi, quelle mer-

(1, Chaf). II. — (-2)Chap. iir. — (3) Cliop. iv. - (4) Cliap. v. — (5)Cliap. vi. — («)Cliap. Vil. — (7) Cliap. Mil el IX. — (8) Cliai). x et xi. - (!t) Cliap. xii. — (10) Cliap. xui. — (11) Cliap. XIV. — (1-2) Cliap. XV. — (i:i) Chap. xvi.

veille qu'il puisse tout sur les cœurs où sa grâce développe toute sa vertu et agit avec une pleine liberté! (1) ». L'efficacité de la grâce est confirmée encore par une doctrine de tous les Pères et de tous les spirituels anciens et nouveaux, de saint Jean de Damas en particulier sur les péchés où Dieu laisse tomber les justes pour les humilier (2) : « Ainsi il a voulu permettre le péché de saint Pierre, d'où les Pères grecs et Origène tirent cette conséquence que cette permission avait pour but de le punir et de le guérir de son orgueil (3) et que, s'il est tombé, c'est par suite de la soustraction de la grâce efficace (lu. Origène nous enseigne la même vérité à propos de David (5. Saint Chrysostome a parlé dans le même sens dans un passage sur saint Matthieu (6) et dans un passage sur saint Jean (7). Cent passages de saint Augustin sur la permission de la chute de saint Pierre font voir qu'il l'a regardée des mêmes yeux qu'Origène et saint Chrysostome, auxquels il faut ajouter saint Grégoire le Grand, qui dit que « Dieu voulait que celui qui devait être le pasteur de l'Église , apprit par sa propre faute combien il fallait avoir de compassion de celle des autres » (8).

Le livre douzième met en lumière la tradition constante de la doctrine de saint Augustin sur la prédestination.

Après avoir démontré que ce Père n'a rien dit sur l'efficace de la grâce et sur la permission du péché qui ne soit constant ou par les prières de l'Église ou par d'autres preuves également incontestables et re('ues des Grecs comme des Latins , quoique peut-être expliqué plus nettement par les derniers, « depuis que le grand oracle de l'Église latine a développé une si profonde matière «^ Bossuet veut faire voir que toute la doctrine de saint Augustin sur la prédestination et sur la grâce est aussi comprise dans les prières et dans les vérités qu'elles contiennent (9i.

Il déduit d'abord par ordre douze propositions, les unes démontrées par ce qui précède, les autres qui en sont une

(1) Chap. XVII. — (-2) Chap. xix. — (3) Cliap. xx. — (4) Cliap. xxi. — ("i) Cliap. xxii. — (6) Cliap. xxiii-xxiv. — ("j Cliap. xxv. — (8) Chap. xxvii. — t9) Chap. i.

suite : nul cœur humain ne résiste à Dieu, quand il veut inspirer le bien et empêcher le mal; la grâce qu'on lui demande n'est pas une grâce extraordinaire, mais ordinaire et commune â tous les états et à tous les saints (1); aucun chrétien ne fait rien pour son salut sans cette grâce (2) ; la grâce qui donne le commencement et qui opère la conversion est purement gratuite [3); la prière qui nous obtient la grâce de la conversion est elle-même donnée par cette grâce, qui persuade et fléchit le cœur (4); « le grand don de persévérance » est le plus efficace de tous 5) ; quoiqu'il puisse être, en quelque façon, mérité par les justes, il n'en est pas moins gratuit (6); les prières ecclésiastiques induisent du côté de Dieu , en faveur de ceux qui font le bien et qui persévèrent, une préférence gratuite dans la distribution de ses grâces, dont il ne faut point demander de raison (7), comme on le voit par l'Oraison dominicale : « Ne permettez pas que nous succombions (8) », paroles qui font dire excellemment â saint Augustin que Dieu nous pouvait accorder la grâce de faire de bonnes œuvres sans nous obliger à les demander 9).

Toute la doctrine de ce Père sur la prédestination est enfermée dans la doctrine précédente : pour l'établir, il ne faut que ce seul principe rapporté à cette occasion par saint Augustin, que tout ce que Dieu donne, il a résolu de toute éternité de le donner; et comme dans la distribution temporelle de la grâce, les prières de l'Église nous ont fait voit" uue préférence gratuite pour tous les saints, cette préférence est prévue, voulue, ordonnée de toute éternité, et cela même, dit saint Augustin, c'est la prédestination, c'est-à-dire la préparation de la grâce, qui ne diffère de la prédestination que comme l'eilet de la cause (10), La prescience qu'il faut reconnaître dans la prédestination, c'est, d'après saint Augustin, une prescience par laquelle Dieu prévoit ce qu'il devait faire (11). Cette doctrine sur la prédestination, exposée et défendue dans les livres Dr la

(1) Cliap II. —(-2) Cliap. III. — (.t) Chili), v. — (l) Chap. vi. — (5)Cliap. vu. — ((i) Cliap. VIII. — (7) Chap. IX. - - (S) Cliap. x. --(!») Cliap. si. — (10) Cliap. xiii. — (ll)Ch;ip. xix.

prédestination des saints et Du don de la persévérance, appartient à la foi , selon saint Augustin et le cardinal Bellarmin (11. Il ne s'agit pas ici de la prédestination à la gloire, dont on dispute dans les écoles et dont saint Augustin ne parle pas (2) , quand il établit dans son Épifre à Vilal douze sentences qui renferment tout le fondement de la prédestination gratuite et qui appartiennent à la foi catholique (3). Ceux à qui Dieu ne donne pas ces grâces singulières , menant infailliblement à la foi ou même au salut et à la persévérance finale, n'ont point à se plaindre; car, dit saint Augustin , le Père de famille ne les doit à personne (4) : loin de désespérer les fidèles, ou même de les troubler, la doctrine de saint Augustin est le soutien de la foi et la plus solide consolation des âmes pieuses. Saint Cyprien et saint Augustin nous disent qu'il faut tout donner à Dieu, non pour éteindre la libre coopération du franc arbitre, mais pour nous montrer qu'elle est comprise dans la coopération de la grâce : « Nous voulons; mais Dieu fait en nous le vouloir ; nous agissons ; mais Dieu fait en nous notre action, selon son bon plaisir... C'est là de toutes les consolations que les enfants de Dieu peuvent recevoir la plus solide et la plus touchante, de n'avoir à glorifier que Dieu seul dans l'ouvrage de leur salut; et il ne faut pas appréhender que la prédication de cette doctrine mette les hommes au désespoir : « Quoi! faut-il craindre, dit saint Augustin, que l'homme désespère de luimême et de son salut, quand on lui montre à mettre en Dieu son espérance , et qu'il cesse d'en désespérer, quand on lui dira, superbe et malheureux qu'il est, qu'il n'a qu'à espérer en lui-même ! » Ce serait le comble de l'aveuglement et de l'orgueil (5). M. Simon, qui est l'ennemi de la prédestination , se déclare avec acharnement contre celle de Jésus-Christ; mais il faut lui dire avec saint Augustin que le modèle le plus éclatant de la prédestination et de la grâce est le Sauveur même (6).

(I) Cliap. XV. — (-2) Cliap. xvr. — 'fl) Cliaii. xvii. — (4) Cliai». xviii. — (."i) Chap. xix. (6) Cliap. \x.

636 lîOSSUET ET LES SAINTS PERES.

Pour confirmei' ce qu'il a dit touchant l'esprit d'oraison qui parait dans les prières de l'Ég-lise, Bossuet rapporte celles des quarante martyrs, dont parle saint Basile (1), celles de plusieurs autres martyrs (2), celle de saint Éphrem le Syrien (3), celle de Barlaam et de Josaphat, d'après saint Jean de Damas (i), celle des hymnes de Synésius, évèque de Cyrène (5) , celle de l'hymne de saint Clément d'Alexandrie, dont la doctrine est en tout conforme à celle de saint Augustin (6) ; celle d'Orig-ène , qui pense aussi comme l'évèque d'Hippone que la grâce est efficace (7) , qu'elle est invincible (8) , que Dieu tient en bride les persécuteurs pour les empêcher de faire le mal qu'ils voudraient (9) , que le libre arbitre de l'homme ne peut résister à la grâce de Dieu (10) , qui est non seulement efficace, mais encore prévenante (11).

Les mêmes vérités ressortent d'une prière de saint Grégoire de Nazianze , rapportée par saint Augustin , qui a vu dans tous les anciens docteurs, saint Cyprien, saint Ambroise, Clément Alexandrin, la doctrine de la prévention efficace et toute-puissante de la Grâce, de sorte que la prescience qu'ils ont établie, loin de répugner à la théorie augustinienne de la prédestination y est parfaitement conforme (12). Que si l'on objecte « qu'il faut coopérer par libre arbitre avec cette grâce, et que, comme libres, nous devons être sauvés de nous-mêmes », saint Augustin répète cent fois que « dans les touches les plus efficaces de la grâce », c'est à notre propre volonté à consentir ou à ne consentir pas (13) ». Qu'on ne dise pas non plus avec saint Clément d'Alexandrie que Dieu donne la grâce à ceux « qu'il en trouve dignes » , ce qui semble signifier qu'elle est prévenue par les mérites des hommes : saint Augustin répond que Dieu donne la vie éternelle à ceux qui en sont dignes; mais qui les en fait dignes? La grâce (IV). Voilà pourquoi ce Père a condamné la proposition de Pelage, qui disait « qu'on pouvait se ren-

(I) Chap. XXI. — (-2) Chap. xxii. — (3) Chap. xxiii. — (4) Chap. xxiv. — (3) Chap. xxv. (6) Chap. XXVI. — (7) Chap. xxvii. — (8) Cliap. xxviii. — (9) Chap. xxix. — (10) Cliap. XXX. — (11) Chap. XXXI. - (1-2) Chap. xxxiv. —{V.i) Chap. xxxv. —(14) Cliap. xxxvi.

dre dig-ne de toutes les grâces » (1). On prévient Dieu par rapport à certaines grâces; mais pour d'autres on est prévenu par lui, comme l'enseignent saint Clément d'Alexandrie et les prières de l'Eglise. Saint Augustin, en répondant ainsi aux passages des Pères qu'on lui objectait, conciliait leurs sentiments avec les siens, qui étaient ceux de l'Église et faisait voir que la prédestination était enseignée par saint Cyprien, par saint Ambroise, par saint Grégoire de Nazianze, par tous les Pères « de l'Orient et de l'Occident. »

Le livre treizième, que Bossuet composa dix ans après les autres, 1703- ITOi, traite de ce principe de saint Augustin : la grâce n'est pas donnée selon les mérites. C'est de beaucoup le plus long, le plus important de tout l'ouvrage, et on comprend que les Jansénistes, dont il condamne la doctrine, n'aient pas voulu le publier en 17V3.

Bossuet y déclare dès le début que, pour entendre à fond la doctrine de saint Augustin , qui est en ce point celle de toute l'Église, il en faut venir au principe fondamental d'où dérive et où aboutit toute la doctrine de ce Père, qui est que « la grâce n'est pas donnée selon les mérites, gratiam Dei non secimdum mérita nostra dari. ». Cette doctrine, soutenue par les docteurs les plus éminents de l'École, a été obscurcie dans les trois derniers siècles par le principe que « Dieu ne dénie point la grâce à celui qui fait ce qu'il peut », qu'on entendait, non pas de celui qui fait ce qu'il peut par la grâce, mais de celui qui fait ce qu'il peut même par la nature : on imaginait avec Durand de Saint-Portien une certaine proportion de congruité ou de convenance entre la nature et la grâce. Molina a soutenu que Dieu est prêt à aider les forces naturelles et que « le libre arbitre peut, avec le concours général de Dieu , produire un consentement à la foi selon la seule substance de l'acte et purement naturel ». — Richard Simon a cru que la grâce de prédilection et de préférence , que l'École nomme efficace et que saint

(1) Chap. XXXVII.

Augustin a défendue contre les pélagiens et les semi-pélagiens , serait détruite par la volonté générale en Dieu et en Jésus-Christ de sauver tout le genre humain , qu'on trouve dans tous les Pères et qui semble incompatible avec la grâce de prédilection, inventée par saint Augustin. « J'oppose à cette doctrine téméraire, dit Bossuet, deux faits constants : l'un que l'École, loin d'opposer l'efficace de la grâce et la prédilection gratuite, avec laquelle elle est donnée, à la volonté générale de sauver les hommes, les concilie ensemble; l'autre, qu'elle concilie pareillement saint Augustin avec tous les autres Pères : de sorte qu'il n'y a rien de plus contraire à l'esprit de toute l'Ecole que d'entreprendre de les commettre (1) ».

D'abord, toute l'École donne un démenti à iM. Simon, quand il présente comme deux ennemis irréconciliables la grâce efficace et la volonté générale de sauver les hommes. Le cardinal Du Perron les concilie fort bien, comme les concilient les partisans des trois opinions sur l'efficacité de la grâce, la prémotion ou prédétermination physique des thomistes, la prédétermination morale de quelques-uns et la science conditionnelle des autres. En effet, la grâce de prédilection et la volonté générale de sauver les hommes n'ont rien d'incompatible ni pour les prédéterminants, comme Alvarez en qui l'on entend tous les autres thomistes, qu'il cite avec saint Thomas, leur commun maître; ni pour les partisans de la prédétermination morale, comme M. Isambert, « professeur fameux de nos jours dans la Sorbonne », et le Jésuite Henriquez ; ni pour ceux qui « avec Suarez ne reconnaissent aucun décret ni aucune action de Dieu sur le libre arbitre que dépendamment du consentement futur prévu sous condition par la science moyenne ou conditionnelle. Tous ceux qui ont lu les savants auteurs Jésuites, qui ont écrit sur cette matière, savent que c'est là bien constamment leur doctrine , et c'est en cela qu'ils mettent la convenance, la jn'oportion , la congniité et la contempération

(Il ciiap. I.

LES SAINTS PERES ET liitSSUET POLEMISTE. 639

de la grâce qui, selon saint Augustin en tant d'endroits, en fait l'efficace : en sorte que, qui a la grâce avec cette contempération fait toujours le bien, et qui ne l'a pas, ce qui dépend absolument et uniquement de Dieu , ne le fait jamais... Cette doctrine est posée pour établir invinciblement la g'râce de distinction et de préférence » , que confirment Molina, Vasquez, Suarez, Grég-oire de Valence, d'après lesquels « il n'y a et ne peut y avoir dans l'homme aucune raison pourquoi Dieu choisisse l'ordre de choses et les secours par où il connaît qu'un sera sauvé plutôt que les autres... Il est certain, non seulement par les passag"es de ces théologiens , qui ont préféré en cette matière la doctrine et l'autorité de saint Augustin à celle des autres Pères, mais encore par cinq cents autres sans exagérer, où ils présupposent, le fond de sa doctrine comme incontestable, que les disputes ne roulent pas sur la préférence gratuite que saint Augustin a établie pour les élus, mais sur des précisions qui ne touchent point au fond. D'ailleurs, un décret du général des Jésuites, le P. Aquaviva, en l'an 1584, sur le choix des opinions, donne la doctrine de saint Augustin comme reçue non seulement par l'Ecole, mais par tous les Pères de l'Église, saint Prosper, saint Fulgence et les autres, et par les papes Zozime, Sixte, Célestin, Léon, Gélase. De plus, saint Thomas, recommandé par les Papes, reconnu comme docteur propre et particulier de la Compagnie , n'est autre chose que saint Augustin réduit à la méthode scolastique. Enfin, Scot est peut-être plus déclaré que saint Thomas même pour la doctrine de la prédestination à la gloire indépendamment des mérites, et son école se pique d'être aussi affectionnée que celle de saint Thomas à la doctrine de saint Augustin. Volonté générale de sauver les hommes et prédestination gratuite et efficace sont donc si peu incompatibles qu'on travaille à les concilier autant dans le système de la grâce déterminante, soit physiquement, soit moralement, que dans celui de la science moyenne (1).

(1) Cliap. II.

6i0 BOSSUET ET LES SAINTS PERES.

Bossuet en vient alors à la seconde supposition de Ricliard Simon, qui distingue saint Augustin des autres Pères, comme s'il avait nié la grâce générale. — Les Pères qui ont précédé saint Augustin ont reconnu en Dieu et en Jésus-Christ la volonté générale de sauver les hommes : c'est ce qui ressort de maints passages de saint Chrysostome, en qui l'on entend tous les Grecs qui sont venus après lui et qui le suivent; de saint Ambroise, qui en ce point ne cède rien aux Grecs; de saint Cyprien, de saint Jérôme, de tous les Pères (1) . — Saint Augustin et ses disciples n'ont pas changé ces traditions, ne se sont pas éloignés de ces sentiments sur la rédemption et la grâce universelle : autrement, saint Léon n'aurait pas été l'un des plus zélés défenseurs de la doctrine augustinienne , et ce grand Pape, ou un saint docteur de son temps, n'aurait pas écrit le livre de la Vocation des Gentf/s, un des plus beaux sans contestation que l'antiquité ait produits contre les pélagiens et les semi-pélagiens , et où l'on voit établis une grâce et un secours général pour tous les hommes, même pour ceux qui n'ont jamais entendu parler de l'Évangile et pour les enfants qui meurent sans baptême. Saint Prosper d'Aquitaine, le chef des défenseurs de saint Augustin, enseigne clairement la même doctrine qu'il a prise à son maître , ou plutôt à la tradition universelle de l'Église (2). C'est une calomnie d'attribuer à l'évêque d'Hippone la négation de la grâce générale et universelle ; le P. Deschamps l'a prouvé par cent passages de ce Père, du de Cafechizandis rudibus, àwde Spiritu fit littera, des Rétractatioiis, des Diverses questions à Simjjlicifin, des Quativ-vingt-ti^ois questions , du Libre Arbitre, du traité De la nature et de la grâce (3). Si dans certains passages De la Correction et de la grâce ^ du Manuel à Laurent, saint Augustin semble restreindre, la volonté générale de Dieu et de Jésus-Christ de sauver tous les hommes, c'est que selon ce Père ou plutôt tous les Pères et selon l'Écriture même, il y a en Dieu deux sortes de vo-

(1) Clinp. III. — {-X) chap. IV. — (:{) cliaj). v.

lotîtes : l'absolue et la conditionnelle, par laquelle il veut telle chose, supposé que telle autre soit, par exemple sauver tous les hommes, pourvu qu'ils se conforment à sa volonté. C'est une doctrine perpétuelle de saint Augustin que la volonté de Dieu sauve toujours, lorsqu'elle est absolue, et qu'un des moyens que donne ce Père de montrer qu'elle s'accomplit infailliblement, c'est que, lorsqu'on l'empêche d'un côté , de l'autre on retombe toujours et inévitablement dans son empire (1). Le livre même Contre Julien, d'où l'on tire les interprétations restrictives de cette parole : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » , contient un passage très explicite où saint Augustin affirme que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes sans exception. C'est si fort le sentiment de saint Augustin qu'il a été constamment suivi par ses plus zélés disciples , saint Prosper, Césaire d'Arles , « un des plus grands défenseurs de la doctrine de la grâce » saint Thomas et Scot, son antagoniste (2). Saint Augustin a reconnu en Dieu et en Jésus-Christ des volontés générales et conditionnelles, qui manquent d'avoir leur efïét par le défaut de notre libre arbitre. La suite de ce principe l'oblige à reconnaître des grâces qui sont inutiles par notre faute; ce qu'il y a de plus démonstratif pour établir de telles grâces , c'est ce principe de saint Augustin (( canonisé » par le concile de Trente : « Dieu n'abandonne pas ceux qu'une fois il a justifiés par sa grâce, s'il n'en est le premier abandonné. » Voilà la doctrine perpétuelle de saint Augustin jusqu'à la fin de sa vie, en particulier dans le livre de la Correction et de la grâce, qui est celui, où, selon lui-même, il a le mieux exprimé la manière toutepuissante dont Dieu donne la persévérance i3). — Cela veut-il dire que les justes qui tombent sont désormais privés de tout secours pour se relever? C'était l'objection que lui faisaient les Marseillais et « où il a ramassé tout le venin de ses adversaires » dans le livre écrit à la fin de sa vie, du Don de la persévérance. Il répond : (( Si vous êtes réprou-

(1) Chap. VI. — (-2) Cliap. vu. — (3) Cliap. vin.

BOSSUET ET LES SAINTS PÈRES. ''l

r,42 BOSSUET ET LES SAINTS PERES.

vés, VOUS cesserez d'obéir. » Il ùte partout, avec une précaution manifeste, la soustraction des forces. Par ce moyen, il rejette l'endroit de l'objection où il est porté qu'elles sont (Jtées aux justes qui tombent, et tout ce qu'il en avoue, c'est qu'à la fin ils cesseront de persévérer, sans que les forces d'obéir à Dieu leur soient soustraites [i).

D'après saint Aug"ustin et saint Prosper, les justes peuvent persévérer, s'ils le veulent; il ne tient qu'à eux de persévérer. La même vérité parait au concile d'Orange , qui a établi la doctrine de la grâce efficace en plusieurs chapitres tirés de saint Augustin ( 2 1. — Mais ici s'élève encore une difficulté : pourquoi Dieu donne-t-il des grâces inutiles? « Que ceux-là le cherchent qui croient pouvoir pénétrer dans le fond de ses conseils... Demandez donc à saint Augustin, répond Bossuet, pourquoi Dieu a donné aux justes ces forces qui ne devaient jamais être déployées et ce pouvoir que personne ne devait jamais mettre en usage ; en résolvant cette question, je résoudrai celle que vous me proposez; et si l'une est indissoluble, je ne rougirai pas d'avouer qu'il en est de même de l'autre. Acquiesçons donc tous ensemble à la vérité de la foi, encore que nous puissions en pénétrer le fond. » Saint Augustin dit clairement dans le livre de l'Esprit et de la lettre que l'homme peut vivre « sans péché, si, aidé du secours divin, sa volonté n'y manque pas ». Mais il y a deux vices qui empêchent la volonté d'être toujours droite : l'ignorance et la faiblesse, dont le remède appartient à la grâce. La comparaison du Livre à Simplicien composé longtemps avant Pelage , avec le traité du Don de la persévérance, écrit à la fin de sa vie, montre que ce docteur avait parlé de la grâce avant le Pélagianisme aussi correctement qu'après. Il ne s'agit pas, après cela, d'expliquer ces convenances, ces proportions, ou, comme parle l'École, ces congruitésde saint Augustin, qui peuvent tout sur les cœurs (3). Mais ce Père a nettement marqué, dans son livre de (iratia Chrisli, qu'il envoyait exprès en Orient

(1) Cliap. IV. - (-2/ Chaii. IX. — (:t) clinp. x.

pour y dissiper les é({uivoques des Pélagiens, que la grâce qu'ils attaquaient avec le plus d'obstination et d'ingratitude, c'est la grâce singulière et de préférence, qui convertit les cœurs, qui les fait persévérer dans le bien, qui même forme en eux les bonnes prières, par lesquelles Dieu fait croire et de plus aimer ce qu'on croit. « Il faudrait transcrire tout le livre, si l'on voulait rapporter tous les passages où saint Augustin explique que la grâce dont il demande la confession aux Pélagiens est celle qui donne tout ensemble par un effet infaillible et le savoir et le vouloir et le faire » ; c'est la doctrine des conciles de Garthage, où ce grand homme était présent, et de Milève, en ilG ap. .l.-C, et d'Orange en M8. «■ Cet esprit dure encore et durera éternellement dans rÉglise ». Le concile de Trente n'a pas eu précisément à établir l'efficace de la grâce , puisque Luther et les autres qu'il condamnait l'outraient, en niant la coopération du libre arbitre, plutôt qu'ils ne la niaient. Et toutefois ce qu'il en a dit, quoiqu'on passant, est conforme à la doctrine de saint Augustin : l'efficace de la grâce paraît principalement en trois effets : dans la conversion à la justice, dans l'accroissement de la justice et dans la persévérance qui nous y fait demeurer jusqu'à la fin. « Les conciles n'ont rien défini sur la prédestination gratuite; mais saint Augustin montre partout qu'elle convient avec cette grâce de préférence, que Dieu qui prévoit, ordonne toutes ses œuvres de toute éternité , n'a pu manquer de prévoir, d'ordonner et de préparer, c'est-à-dire de prédestiner avant tous les temps (1). — Peut-on dire que la grâce qui donne l'effet est nécessaire â persévérer dans le bien, ou même à le faire et qu'on ne peut rien sans elle? Oui, Vasquez l'a démontré par saint hinocent, par saint Célestin, par saint Augustin, qui l'affirme en maints passages de ses livres. « Il n'est donc pas permis de disputer, ni de la grâce, qui donne le pouvoir sans l'acte, ni de la grâce qui donne l'acte avec le pouvoir; non de la première, qui donne le pouvoir sans l'acte , puis-

(i) Chap. XI.

644 lîOSSLET ET LES SAINTS PERES.

que c'est celle qu'ont tons les justes qui tombent; non delà seconde qui donne l'acte avec le pouvoir, car c'est elle qu'ont les justes qui demeurent. Avec celle qui donne le pouvoir on pourrait faire ; avec celle qui donne l'acte on pourrait ne faire pas. Il ne faut point chicaner sur ces pouvoirs donnés de Dieu, mais croire fermement que, lorsqu'il veut donner le pouvoir, on l'a sans douter, comme lorsqu'il veut donner l'acte, on l'a aussi. Car on a tout ce qu'il veut donner, comme il veut et au degré qu'il veut (1) ».

Après cette pointe contre le Jansénisme , Bossuet résume la doctrine de saint Augustin et des conciles (-2) : 1° tous les justes ont, par la grâce de Dieu, le pouvoir de demeurer dans la justice, s'ils le veulent; 2° ceux qui demeurent actuellement dans la justice, et surtout ceux qui y demeurent jusqu'à la im de leur vie, ont reçu de Dieu une grâce particulière qui les y fait demeurer actuellement; 3° les fidèles ont besoin de cette grâce qui donne l'acte, parce que c'est celle qui sauve seule et qu'il faut que tous les fidèles la demandent; 4° elle est nécessaire pour ne point tomber, et sans elle on n'est pas capable de persévérer dans la justice; 5" sans cette grâce qui donne l'acte et l'effet, on ne peut croire; 6° si on ne peut pas venir à Jésus-Christ, c'est qu'on ne le veut pas, ou qu'on ne le veut pas assez fortement; 7" la grâce qui donne le faire n'est pas nécessaire de la nécessité antrcédcnle qui ôte le libre arbitre, mais de cette nécessité qu'on appelle de conséquent, telle qu'est celle-ci : celui qui parle, tant qu'il parle, il ne se peut pas qu'il ne parle; celui qui veut librement, tant qu'il veut librement, il ne se peut pas qu'il ne veuille librement. Après avoir montré que d'un passage de YÉpilre à Vital on ne peut pas conclure que saint Augustin est opposé à l'universalité de la grâce, le grand é\ é({uc de Meaux termine l)ar ces belles paroles : « Concluons donc qu'il est de la foi que la grâce chrétienne, la grâce du Dieu Rédempteur, n'est pas donnée à tous les hommes à la manière de la

(1, (;ii:i|). XII. — (-2) Chap. XIII.

grâce du Dieu Créateur, qui était celle que reconnaissaient les pélagiens : ce qui même serait certain , quand il serait vrai que Dieu touche tous les cœurs des hommes, pour les appeler de loin ou de près à sa connaissance, parce qu'il demeurerait toujours pour indubitable que cette grâce n'est pas commune , uniforme , perpétuelle comme la nature , puisqu'on la reçoit, qu'on la perd, qu'on la recouvre, que Dieu la répand à certains moment et la retire dans d'autres par de secrets jugements. Tout au contraire de la nature, qu'il donne sans choix à tous les hommes et qu'il conserve même à ceux qu'il abandonne , selon quelques-uns , de tous les secours, et, selon d'autres, du moins des grands secours de la grâce, ne cessant de leur inspirer, comme dit saint Paul , dans leur plus grand abandonnement le mouvement et la vie, et de faire subsister en eux le fond même de la raison et du libre arbitre, »

Quand on a parcouru et médité les pages de la Défense de la Tradition et des saints Pères, comment ne pas admirer l'immense érudition du grand évêque, pour lequel la patrologie n'a pas de secret et qui cite avec une abondance incomparable et une merveilleuse sûreté de mémoire tous les Pères des Églises occidentales. Églises d'Afrique, d'Espagne, d'Italie, des Gaules et d'Angleterre, et tous les Pères des Églises Orientales, Églises d'Alexandrie, de Jérusalem, d'Antioche, de Constantinople? On n'a pas de peine à comprendre pourquoi un de ses contemporains, ravi de la science étonnante de Bossuet, lui écrivait un jour : « Vos ouvrages sont une encyclopédie de tous les saints Pères (1). »

Comment aussi ne pas admirer dans la Défense de la Tradition et des saints Pères une magnifique apologie « de l'aigle des Pères » , du « docteur des docteurs » , de « ce maître si maître », qui fut « la lumière de tout l'Occident, le plus solide théologien de l'Église » , « l'oracle du monde catholique », et après lequel Bossuet est si heureux de marcher, en disant : « Je parle après saint Augustin, qui

(1) Lettre du P. Campioni à Bossuet, 8 septembre l(!!t8.

lui-même parle après saint Paul. » Certes, notre grand évêque devait beaucoup à ce génie pénétrant, hardi, sublime, dont les paroles et la doctrine faisaient le fond constant et la substance même de toutes ses œuvres oratoires, ascétiques, philosophiques, théologiques et polémiques. Mais avec quelle loyale et généreuse ardeur, avec quelle conviction puissante et comniunicative ne s'acquittet-il pas de la dette de sa reconnaissance, qui honore autant celui qui la témoigne que celui auquel elle est témoignée? Nourri de la pure moelle du lion , Bossuet montre qu'il est de la même race que Tillustre évêque dHippone, et qu'avec un génie de la même trempe, il sait rendre, lui aussi, des oracles dignes d'un « Père de lEgiise », écouté de la France et de l'univers catholique.

Gomment enfin ne pas regretter avec M. Brunetière (1), qu'un livre étonnant comme la Défense de la Tradition et des saints Pères soit si peu connu, non seulement du public, mais même des théologiens et des vrais admirateurs de Bossuet? Des aperçus sublimes sur le plus redoutable des mystères de la foi, des envolées superbes vers les régions inaccessibles deTinfini, des clartés souveraines répandues de haut sur des matières aussi obscures que profondes, et avec cela, une langue précise et vigoureuse que, seul, Bossuet a su parler; une éloquence tantôt vive et entraînante, comme le chant du clairon qui sonne la charge, dans une lutte où « il y va de tout pour la religion » , tantôt large et abondante comme les eaux <( d'un fleuve majestueux et bienfaisant » ; une ironie toute cornélienne et à la Nicomède contre la malignité d'une critique téméraire et chicaneuse (2), et parfois une indignation h la Pascal contre « cet amas d'impiétés », cet insolent libertinage, cette « indifférence des religions », qui sont la folie du siècle « et qui s'étalent dans les Critiques de Richard Simon, enliii con-

(I) Eludes critiques, t. V. p. 107.

{■Il « Chicanez, Monsieur Simon, tant qu'il vous plaira. Ni vous, ni les l'élagiens ne pouvez plus reculer; laissez à part pour un nionienl les noms ilcTIiéodoret, de Plioilus;... traduisez comme vous voudrez le |)assasc de saint l'aul, etc. (Liv. VU,

tre la prétention outrecuidante de « subtils grammairiens », qui croient que « tout consiste à savoir beaucoup de grec » : voilà ce que nous ofl're un ouvrage simple et profond, érudit et ingénieux, persuasif et puissant, tel que le génie d'un Bossuet avait le privilège unique d'en faire pour la gloire de son siècle et de l'Église catholique.

Et dire que la Défense est une œuvre incomplète, inachevée, interrompue par la mort, qui vint glacer trop tôt la main du grand apologiste de la grâce prévenante, de la prédestination divine, de ces mystères insondaljles sur lesquels il promène son regard d'aigle avec une sorte d'héroïsme ! Tantôt il « se porte impétueusement au plus épais des saintes obscurités » , comme un soldat courageux qui se lance dans la mêlée , et il semble s'écrier comme autrefois : « 0 largeur : ô profondeur! ô longueur sans bornes et inaccessible hauteur!... Entrons dans cet abime de gloire et de majesté! J^etons-nous avec confiance sur cet Océan! » Tantôt il s'arrête « ébloui, contraint de baisser la vue et de dire avec l'Apôtre : « 0 homme ! qui êtes-vous pour répondre à Dieu? » C'est-à-dire sans difficulté , qui êtes-vous pour l'interroger et lui demander raison de ce qu'il fait (1), et, comme porte l'original, pour disputer avec lui, àvTa-oy-piv6[/£voç, et encore : « Qui lui a donné quelque chose le premier, pour en avoir la récompense? puisque tout est de lui , tout est par lui , tout est en lui , et qu'il n'y a qu'à lui rendre gloire dans tous les siècles de tout le bien qu'il fait en nous? Ipsi glorl\ ys saecula (2) ! »

(1) « Pour(|uoi, dit-il encore en traduisant saint Ausustin (Liv. XIII. c. v), l'un est induit à la vérité et à la foi, et l'autre non? Je n'ai maintenant sur cela que ces deuK choses à répondre : 0 profondeur des ricliesses !.. Y a-t-il en Dieu quelque iniquité/ Celui à qui déplaira cette réponse, (ju'il cherche de plus grands docteurs; mais qu'il craigne de trouver des présomptueux! »

(•2) Défense de la Tradition, liv. XII. clia]). ix.

Pendant plus de soixante ans, de 1642 à 1704, Bossuet vécut avec les Pères Grecs et Latins dans un commerce intime, de tous les jours, de toutes les heures, pour ainsi dire. A Navarre, à Metz, à Paris, au doyenné de saint Thomas du Louvre, à la cour, à Versailles, au Petit Concile, dans« l'allée des Philosophes » , à Meaux, à Germigny, dans ses promenades, dans ses voyages, partout l'élève de Nicolas Cornet, l'archidiacre de Metz, le prédicateur ordinaire du roi, le précepteur du Dauphin, l'évêque de Meaux se lit une vraie joie d'étudier et de méditer les « saints docteurs », qu'il aimait avec passion.

Il y trouvait la « première sève du christianisme (1) » ; il y suçait « la substance des anciennes traditions (2) » ; il s'y nourrissait de ce froment des élus, de cette pure et fine fleur de la religion, » de cet esprit primitif que (les Pères) ont reçu de plus près et avec plus d'abondance de la source même » (3) ; il estimait que « souvent ce qui leur échappe et qui sort naturellement de leur plénitude est plus nourrissant que ce qui a été médité depuis (4) » ; il était convaincu enfin que les choses mêmes (jui paraissent « inutiles » chez les Pères, ou « moins accommodées à nos coutumes et aux erreurs que nous connaissons » produisent encore « un fruit infini dans ceux qui les étudient (5) ».

Ce « fruit infini », il a été le premier à le recueillir, et il ne semble pas qu'on trouve dans l'histoire ecclésiastique ou profane d'autre exemple d'un homme qui se soit appro-

(I) Di'fensc de la Tradilion. liv. IV. cliap. xviii. (-2) Ibidem. — (3) Ibid. — (4) Ibid. — (ti) Ihid.

CONCLUSIOiN. Gid

prié, incorporé, tous les sentiments et toute la doctrine des anciens docteurs de TÉglise au point de mériter de ses contemporains eux-mêmes, parlant « le langage de la postérité », le titre de « Père de l'Église (1) », de « notre Père grec (2) ».

S'il est vrai qu'il faille « définir les hommes par ce qui domine en eux », comme l'écrivait un jour Bossuet (3), ne peut-on pas le définir lui-même « l'homme de la Tradition et des saints Pères » aussi bien que de la Bible ? C'est là le trait le plus marqué de la physionomie de ce grand prélat, auquel « l'unité d'inspiration et de pensée » (4) donne tant de majesté calme et sereine.

La Table des Textes qu'on trouve dans les OEuvres de Bossuet relève plus de dix citations (5) de ce verset, de cette maxime du livre des Proverbes : « N'outrepassez pas, — et Bossuet dit encore d'après l'hébreu , ne remuez pas , ne renversez pas (6) — les anciennes bornes posées par vos pères : iVe transgrediaris terminos antiqiws, quos posuerunt patres tui (7) . » Le texte de saint Paul aux Thessaloniciens : « Tenete traditioiies , quas didicistis, sive per sermonem, sive per epistolam nostram : Gardez les traditions que vous avez apprises soit par ma parole , soit par ma lettre (8) » , est aussi invoqué cinq ou six fois par Bossuet, surtout contre les Protestants. On doit voir lace que Pascal appelle « la pensée de derrière la tête » , ou plutôt , tout l'esprit de notre grand évêque : « Hors de la tradition et des saints Pères, point de vérité ».

Il disait, en 1G86, clans le Catéchisme de Meaux, article V à propos « des moyens dont Dieu s'' est servi pour nous ré-

(I) Discours de réception de La Bruyère à V Académie , le 15 juin lOfta.

(û) C'est la qualification qu'on trouve dans une Lettre de Le Dieu à l'ahijc Bossuet, 5 novembre 169G, et qui semble cire le nom que l'abbé de Choisy, La Bruyère et les membres du Petit Concile donnaient h l'évêque de Meaux.

(3) De la connaissance de Dieu et de soi-même, Chap. i, 11,

(4) L'abbé Lei)ai(i. Histoire critique de la préd. : Conclusion, p. 3.j9.

(5) P. de la Broise, Bossuet et la Bible, p. 377.

(6) Voir l'Histoire des Variations, où ce texte paraît à trois reprises, le Premier Avertissement aux Protestants, la Lettre de V Assemblée de 168:2, et la Politique où ces paroles sont reproduites quatre ou cin(i fois, etc.

(7) Chap. XXII, v. '28.

(8) Seconde Éj^it^-e, chap. u, v. li.

vêler la doctrine chrrt'wnnc , à savoir V Ecriture et la Tradition :

« Ne croyez-vous que ce qui est écrit? — Je crois aussi ce que les Apôtres ont enseigné de vive voix et ce qui a toujours été cru dans l'Église catholique.

« Comment appelez-vous cette doctrine? — Je l'appelle parole de Dieu /ion écrite ou Tradition.

« Que veut dire ce mot Tradition? — Doctrine donnée de main en main et toujours reçue dans l'Eglise. »

Ainsi, pour Bossuet, la Tradition, c'est « la parole de Dieu non écrite »;or, la parole de Dieu apparaissait au grand orateur, dès 1661 , comme « un mystère et un mystère semblable à celui de l'Eucharistie ; car le corps de Jésus-Christ n'est pas plus réellement dans le sacrement adorable que la vérité de Jésus-Christ est dans la parole de Dieu ». Qu'y a-t-il dès lors d'étonnant que Bossuet se soit nourri toute sa vie avec un religieux respect de cette « parole de Dieu non écrite », de cette Tradition qui s'incarnait à ses yeux dans les Pères apostoliques, saint Clément, saint Denys l'Aréopagite, Hermas, Pappias; dans les Pères apologétiques, saint Justin, Athénagoras, saint Irénée, Origène, Tertullien; dans les Pères de l'Église d'Orient, saint Cyrille d'Alexandrie , saint Cyrille de Jérusalem , saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Nysse , saint Grégoire de Nazianze, saint Jean Chrysostome; dans les Pères de l'Église d'Occident, saint Cyprien, saint Ambroise, saint Hilaire, saint Jérôme, saint Augustin, Salvien, saint Isidore de Séville; enfin dans les docteurs du moyen âge, depuis saint Anselme, saint Bernard, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, jusqu'à Gerson. Suarez, en qui « parle toute l'école » , et enfin l'aimable saint François de Sales.

« Il est incroyable combien Bossuet a) avancé (1) » en étudiant les saints Pères, en faisant de leurs livres l'aliment de toutes ses facultés. — Son inlelliyence lumineuse et pénétrante y trouvait la vérité éternelle et immuable dont

(1) Sur le style et la lecture des écrivains et 'les Pères de VJUjlisv.

elle avait soif; elle y acquérait ce fonds sans cesse renouvelé de pensées grandes, larges, hardies, qu'il semait à profusion dans ses discours, ses ouvrages de polémique et jusque dans sa Correspondance; elle s'y habituait à prendre l'essor vers les rég-ions sublimes que la théologie catholique ouvre à la pensée humaine; elle s'y familiarisait avec les horizons merveilleusement larges et étendus de l'Infini, d'où Bossuet laissait tomber de haut , comme du sein de Dieu, ses regards d'aigle, de prophète inspiré, sur l'homme et le monde, la vie et la mort, avec des oracles qui empruntent à l'éternité je ne sais quoi de son immuable sérénité et donnent à la parole « impérieuse et dominante » de l'évèque de Meaux l'accent « d'un être supérieur ». — Le cœur de Bossuet se formait aussi au contact des saints Pères, Il leur empruntait, à son insu, cet amour ardent de la vérité à laquelle il s'était voué dès sa jeunesse et dont il disait à la fin de sa vie, en écrivant à M. de Malezieu : « Mes écrits n'ont d'autre but que la manifestation de la vérité. » Il leur devait aussi ce zèle , cette charité apostolique, cette ardeur admirable pour le salut des âmes, qui lui faisait dire que <• l'utilité des fidèles était la loi suprême » non seulement de la chaire, mais encore de toute la vie d'un prêtre , consacrée à Dieu et « aux enfants de Dieu ». Il apprenait à la même école cette piété suave, cette onction pénétrante, cet « amour de Jésus-Christ », cette spiritualité faite de bon sens et d'élans superbes vers le Dieu infiniment bon , qui excitaient l'admiration de sœur Cornuau, ravie de la (( charité immense », de « l'humilité », de « toutes les héroïques vertus » d'un prélat, parvenu à un si haut degré de spiritualité et digne d'être appelé « le grand maître de la vie intérieure (1) ». Le cœur de Bossuet était, certes, bien digne de celui des saints Pères, ses modèles , quand il révélait en ces termes tous les nobles amours et toutes les divines affections qui le faisaient battre : « 0 Jésus-Christ! ô mon amour! ô Église! ô Jésus couronné des âmes! ô âmes, couronne auguste de Jésus-Christ ! faut-il que

(I) Lettre au cardinal de Noailles. el Avertissement sur les Lettres de Bossuet.

VOUS VOUS perdiez! faut-il qu'aucune se perde (1)! » — La volonté et le caractère de Bossuet prenaient encore le pli le plus heureux dans son commerce avec les saints Pères, surtout avec saint François de Sales, « auquel il empruntait les règles de son administration épiscopale (2) », avec saint Bernard, (* celui auquel il s'appliqua davantage par la conformité de la doctrine, dont il louait surtout Fonction et la piété », et qu'il aimait tant que « cet amour le fit aller exprès à la Trappe pour y passer le jour de sa fête » et valut en 1689 aux Bernardines du Pont-aux-Dames l'honneur de le voir célébrer pontificalement et « prononcer le panégyrique du saint (^3) » ; avec saint Jean Chrysostome, « le Démosthène chrétien , la lumière de l'Orient, le saint Augustin de l'Église grecque » ; avec l'autre Augustin, l'Augustin de l'Église d'Afrique, « l'aigle des Pères », le « docteur universel » , le « tenant de l'Église », auquel il s'était en quelque sorte identifié. Vivacité et douceur, droiture et sincérité , franchise admirable (i) et fermeté invincible, désintéressement complet et gravité inaltérable , charité exquise et autorité souveraine : voilà les qualités éminentes que Bossuet devait, après Dieu, aux saints Pères, et qui ont fait de lui « un des meilleurs hommes qui aient existé (5) ».

Comment donc M. Scherer a-t-il osé dire (6) : « Bossuet n'a pas de fond, ou , ce qui revient au même, le fond , chez lui, ne lui appartient pas. Il n'est ni un savant, ni un penseur, ni un moraliste. 11 n"a jamais ce que nous appelons des vues, ])ien moins encore des hardiesses. Il manque d'invention, d'observation et d'esprit »? — De si étranges paradoxes se retournent contre celui qui se les permet , et la plus élémentaire connaissance des ouvrages du grand évê-

0) Lettre II" à une demoiselle de Metz.

{■!) Voir la poiénilciue coDlri- le Quielismc.

(■'{) Le Dieu. Mcmoiirs. t. 1, p. .T.".

(4) Pourquoi Miclieiel dit-il au lomc xivde son Histoire de France, c. IX : » Bossuet n'a pu lui-niênie s'alistenir des niollcss douceurs, des équivo(|ues malsains, des notes à double entente'/ » - Certes, s'il est une (pialité «lu'on ne jjuisse i)as refuser à Ilossuct c'est la loyauté, la rrancliisc. l'horreur des équivoiiucs, des aniliiguités et surtout des molles douceurs, si anlipalhiques à une nature active, énergique conun(; la sienne.

(."i) I.ansoii, Hossuct. p. 00.

(fi) I-Jludcs critit/uex de lillrrature, l. VI, i). i(iO.

que de Mcaux révèle en lui des vues profondes, une puissance merveilleuse de création et des trésors de science patrologique égaux , ou même supérieurs à ceux dun Petau et d'un Mabillon. Il faut, avec Massillon, en 1711, dans ÏOraison funl-bre de M=' le Dauphin, saluer en Bossuet « l'ornement de l'épiscopat et dont le clergé de France se fera honneur dans tous les siècles; l'homme de tous les talents et de toutes les sciences; le docteur de toutes les Églises; la terreur de toutes les sectes; le Père du dix-septième siècle et à qui il n'a manqué que d'être né dans les premiers temps pour avoir été la lumière des conciles , Tàme des Pères assemblés, dicté des canons et présidé à Nicée et à Éphèse ».

Si les facultés puissantes de notre grand orateur se sont imprégnées de l'esprit, des sentiments, des habitudes excellentes des Pères qu'il étudiait nuit et jour, ses œuvres doivent encore plus à l'influence continuelle, profonde et f>énétrante de tous ces beaux génies dont s'honore l'Église catholique.

L'étude des Se/v^^o^zs;, des Panégyriques, des Oraisons funèbres, des 235 pièces oratoires qui nous restent de lui, montre que Bossuet a pris « ce qu'il y a de plus éminent (1) » dans ses auteurs favoris : — dans saint Augustin « toute la doctrine, les grandes et subtiles considérations, non pas tant des pensées et des passages à citer que l'art de traiter la théologie et la morale, et l'esprit le plus pur du christianisme » ; — dans saint Chrysostome , « l'exhortation . l'incrépation, la vigueur, la manière de traiter les exemples de l'Écriture et d'en faire valoir tous les mots et toutes les circonstances (2) »; — dans Tertullien, « beaucoup de sentences, c'est-à-dire accuratiris aut elegantius dictata{^) »; — dans saint Grégoire et la troisième partie du Pastoral de ce grand pape « une morale admirable » ; — dans saint Cyprien , « le divin art de manier les Écritures et de se donner de l'autorité en faisant parler Dieu sur tous les

(1) .Sm)- le sdjlr cl la lecture des écrivains et des Pères de l'Église.

(2) Ibidem.

(3) Ibidem.

sujets par de solides et sérieuses applications (1) » ; — dans saint Grégoire de Nazianze , « le théologien de FOrient » , « la connaissance des mystères » et l'art de « donner aux rois et aux princes des instructions convenables à leur état et à leur cour r2) » ; — dans « le grand saint Basile, Fornement de l'Église orientale, le rempart de la foi catholique contre la perfidie arienne (3) »; dans Clément Alexandrin, dans saint Athanase , dont « le caractère est d'être grand partout (4) » ; dans saint Grégoire de Nysse, dans Origène, tantôt le pathétique des sentiments, Téclat et l'élévation des pensées , tantôt « les heureuses réflexions , la tendresse dans l'expression (5) »; — dans saint Léon, saint Fulgence , saint Prosper, saint Césaire d'Arles, la pure doctrine de saint Augustin (6); — dans saint Bernard, saint Tliomas, Gerson, sainte Thérèse et saint François de Sales, les <( principes de toute l'École », « Fonction et la piété (7) » qui viennent du cœur et qui vont au cœur. Jamais orateur chrétien ne fut aussi profondément pénétré que Bossuet de la doctrine des Pères et surtout de leur méthode oratoire. Il la suivit à Metz, en citant à profusion les textes des Pères latins, Tertullien, saint Cyprien , saint Augustin, au point de surcharger son éloquence pleine, de fougue et d'élan. Il la perfectionna à Paris, où il se mit surtout à l'école des Grecs, saint Chrysostomc, saint Bazile, saint Grégoire de Nazianze, qui lui apprirent les secrets de l'éloquence populaire, philosophique et morale, pathétique et pénétrante. Il la pratiqua encore plus admirablement à Meaux, où il perdit presque totalement l'habitude de citer les Pères et s'inspira seulement de leurs idées et de leur zèle admirable, dans les discours homilétiques des vingt années de son épiscopat, alors qu'avec un cœur tout apostolique, il appelait les fidèles : « Mes chers enfants, mes bien aimés. » Tous les travaux à' exégèse de Bossuet, depuis YEjcplica-

(I) Ecrit comp. pour le card. de Bouillon.

(■2) 1-e Dieu, Mémoires, t. I, p. ?>8.

(3) Bossuet, deuxicnie Panâf/yrir/ue de saint François de Paulc.

('») l>rfense de la Tradition cl des saints Pérès, liv. IV, cliap. xii.

(îi) Lettre à M""= d'Albert, .'«0 septembre lOitl.

{(>) Défense de la Tradition, passim. — (7) Mi'moires de Le Dieu. t. I. p. i>7.

COiNCLUSION. 655

tion de l'Apocah/pse, ï Explication des Psaumes, des Livres Sapientia?f.r , jusqu AU. de Excîdio Babt/lonis , aux Méditations sur r Évangile, à V Explication de la prophétie d'isnïe sur l' Enfantement de la Vierge , sont uniquement inspirés par les saints Pères , commentateurs autorisés de la parole de Dieu, qu'ils avaient puisée à sa source même, avant que le cours des âges n'en altérât la pureté ou n'en laissât s'évaporer le parfum original et divin. « Quiconque veut devenir un habile théologien et un solide interprète, qu'il lise et relise les Pères » , dit Bossuet dans la Défense de la Tradition (1 ) : il nous révèle ainsi le secret de toute son exégèse, pleine de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Ghrysostome, d'Origène, comme aussi la raison profonde de son indignation éloquente contre les nouveautés hardies d'une critique trop moderne, contre Joseph Mède , Jurieu , Dumoulin, Iselin, Werensfels, et surtout contre Richard Simon, ennemi et téméraire censeur des saints Pères, dans son Histoire critique des princijjaux commentateurs du Nouveau Testament.

Les œuvres ascétiques de Bossuet, si belles par leur éloquente simplicité , par leur mysticisme aussi pur qu'évangélique, ne doivent l'incomparable siireté de principes qu'on admire dans les Lettres de direction, dans le Traité de la Concupiscence , les Élévations sur les Mystères, et les Méditations sur V Évangile, qu'à l'habitude qu'avait Bossuet de s'en rapporter aux règles infaillibles de spiritualité qu'il trouvait dans saint Basile, saint Augustin, Cassien, saint Bernard, Gerson, sainte Thérèse et l'aimable évêque de Genève, saint François de Sales; c'est à eux qu'il revient toujours, pour approuver ce qu'ils ont approuvé et condamner impitoyablement ce qu'ils auraient condamné, s'ils l'avaient vQ se produire en leur temps : spiritualité sèche et aride de Saint-Cyran et du jansénisme , spiritualité « raffinée » de l'amour pur, du Quiétisme et de Fénelon. Dès 1670, au chevet de la duchesse d'Orléans mourante, Bos-

(I) Livre IV; cliap. xviii.

suet avait admirablement montré tout ce qu'il y avait d'onction dans sa spiritualité inspirée des Pères. Tandis (jue le docteur Feuillet, chanoine de Saint-Cloud, celui-là même dont Boileau avait écrit :

Et laissons à Feuillet réformer l'iuiivers (1),

disait à la princesse, à haute voix, ces rudes paroles : « Humiliez-vous, Madame; vous n'êtes qu'une misérable pécheresse, qu'un vaisseau de terre (jui va tomber, et qui se cassera en pièces », M. de Gondom, appelé en toute hâte par trois courriers, ne fut pas plus tôt arrivé que, d'après Feuillet lui-même, « il se prosterna contre terre et fit une prière qui le charma : il entremêlait des actes de foi , de confiance et d'amour » , et M"' de La Fayette ajoute quil le fit <( avec cette éloquence et cet esprit de religion qui paraissaient dans tous ses discours ». Sainte-Beuve s'écrie à ce sujet dans un beau mouvement d'àme de lecteur ému : « Prière de Bossuet prosterné à genoux au pied du lit de mort de Madame , épanchement naturel et prompt de ce grand cœur attendri, vous fûtes le trésor secret où il puisa ensuite les grandeurs touchantes de son Oraison funèbre, et ce que le monde admire n'est que l'écho retrouvé de ces accents qui jaillirent alors à la fois et se perdirent au sein de Dieu avec gémissement et plénitude (2). »

Bossuet h isto?'if'n, auteur du Discours sur l'his/oirr unirorsf'lle doit à saint Augustin , à Salvien , à Orose , les principes généraux qu'il développe magistralement dans une œuvre originale, personnelle et toute de génie. — Philosophe, il a été élevé dans les principes de saint Thomas , de saint Augustin, d'Aristote, et tout en étant de son siècle et de son pays, il s'en tient aux grandes traditions de toute l'École, qu'il oppose fermement aux « nouveautés » de Descartes et surtout du P. Malebranche, par lesquelles un grand nombre de jeunes gens « se laissent flatter ». — PoUliquc,

{\) S;.liro IX.

(2j Causeries du Lundi. \ I : Madame, ducfics-'sc d'OrUans, d'après les Mémoires de f'osituf.

il emprunte ses principes « aux propres paroles de l'Écriture » et aux saints Pères, surtout à saint Augustin, dont il a tiré la conclusion de son œuvre doctrinale ad usum Delphini.

Ce qui fait la force invincible de Bossuet dans toutes ses polémiques contre les Protestants, contre les Jansénistes, contre les Casuistes et les laxistes , contre les apologistes du théâtre, contre les Quiétistes et contre les critiques et les philologues, « les subtils grammairiens », c'est que partout et toujours — dans Y Histoire des Variations comme dans V Exposition de la foi catholique , dans les Avertissements aux Protestants comme dans les Instructions pastorales sur les promesses de r Église, dans Y Autorité des Jugements ecclésiastiques comme dans les Maxùnes et Réflexions sur la Comédie, dans Y Instruction sur les états d'oraison comme dans les Instructions sur la Version de Trévoitx et la Défense de la Tradition et des saints Pères — il peut dire et il dit à tous ses adversaires : « Pas de nouveautés en dehors de la tradition ! Nihil innovetur nisi quod traditum est. Vous avez contre vous le consentement des Pères, c'est-à-dire toute l'Église catholique : vous êtes nécessairement dans l'erreur. Revenez-en aux Pères pouc revenir à la vérité » . La science de la tradition est la vraie science ecclésiastique... La tradition de l'Eglise et des sai/its Pères fient lieu de tout à ceux qui la savent , jjour établir parfaitement le fond de la religion (1) ». Aussi est-ce merveille de voir Bossuet opposer aux Protestants les Pères des trois premiers siècles , qui, d'après « les errants », n'avaient pas encore sacrifié à l'idolâtrie et aux erreurs de la Babylone moderne ; opposer aux Jansénistes, au P. CafTaro , à Fénelon , à Richard Simon enfin^ tout le faisceau indestructiljle des Pères de l'Orient et des Pères de l'Occident, dont les mille voix ne forment qu'une voix pour répéter à toute la terre le même Credo infaillible et immortel.

Cela veut-il dire que Bossuet manque d'originalité et que son génie se traîne, pour ainsi dire, à la remorque de ce-

(1) Première Instruction sur la Version de Trévoux : Avis au lecteur.

BOSSLET ET LES SAINTS l'ÈRES. 4-2

lui des saints Pères, et surtout de saint Augustin, son ins- })irateur constant? — Loin de nous une telle pensée ! Bossuet n'est pas le traducteur banal et scrupuleux des œuvres dont il se nourrit : il les commente avec un art suprême qui n'appartient qu'à lui; il leur prête infiniment plus qu'il ne leur emprunte; d'une phrase presque inintelligible de Tertullien, il tire « ce cadavre,... ce je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue ». Il sait éviter « les emportements, les exagérations de ce dur africain », les « erreurs » d'Origène, les « pointes, les subtilités, les abstractions 0 de son modèle favori, saint Augustin; la surabondance de saint Chrysostorae et « sa diction trop simple, trop populaire (1) »; la « rhétorique » de saint Grégoire de Naziauze et de saint Arabruise; les antithèses forcées et peu naturelles de saint Cyprien. De telle sorte que, sans prendre leurs défauts, il nous fait admirer en lui « ce qu'il y a de plus éminent » dans chacun d'eux : la sublimité de saint Augustin, l'onCtion et l'éloquence de saint Ghrysostome , « le Démosthène chrétien » , et de saint Bernard , « l'oracle du douzième siècle » ; la tendresse dans l'expression d'Origène, l'élévation de saint Athanase, la clarté profonde de saint Thomas et la grâce charmante de saint François de Sales. De toutes ces qualités réunies et fondues ensendjle résulte un tout merveilleux, d'où s'échappe un fleuve d'érudition théologique, d'éloquence et de poésie lyri(jue, dont Villemain n'a pas craint de dire : « Un seul homme, môme dans le dix-septième siècle, nous semblerait offrir l'idée de Pindare... Ce type héréditaire,... ce gardien de l'enthousiasme lyrique au dix-septième siècle , n'était pas un poète; c'était un prêtre, un orateur sacré, Bossuet,... le théologien profond, le prédicateur incomparable, dont la voix illustrait les grandes funérailles;... le plus grand letti'é, comme le plus grand inspiré des siècles nouveaux de l'Église et le moderne le plus antique (2) ». Bossuet parait donc égal , supérieur même par la délica-

(I) i:rril coin/josr pour le ranlinal de liouillon.

{'2j Essai sur le (ji'-nie de l'hidure et sur la jiorsie lyrique, IS.'ii».

tesse et la sûrec du goût, la perfection de l'éloquence et la variété des dons du génie, à ses modèles et à ses rivaux : c'est un nouvel anneau d'or, ajouté, pour la gloire éternelle de la France, à cette longue chaîne des Pères et des docteurs de l'Église, formée par les Clément d'Alexandrie, les Origène, les Athanase, les Chrysostome, les Basile, les Grégoire de Nazianze, les Ambroise, les Jérôme, les Augustin , les Anselme , les Bernard , les Thomas d'Aquin , les Bonaventure, les Gerson et les François de Sales!

Bossuet, d'ailleurs, a magnifiquement payé les saints Pères de tout ce qu'ils lui ont donné : il les exalte à chaque page, parfois à chaque ligne de ses ouvrages principaux; il leur cède généreusement toute la gloire de développements dont il ne leur a emprunté que le germe, comme autrefois le divin Platon, dans ses Dialogues, faisait honneur à Socrate de ses idées «t de son génie. — Un jour, en 1689, dans un Panégijrique de saint Augustin, qui malheureusement ne nous est pas parvenu (1), Bossuet renferma l'éloge de ce Père dans ces deux propositions : « Ce que la grâce a fait pour saint Augustin et ce que saint Augustin a fait pour la grâce (2) )> ; il se laissa tellement emporter par son zèle qu'en une heure et demie il ne put expliquer que la première proposition, et il fallut que son grand ouvrage, la Dôfense de la Tradilion et des saints Pères ( 3 ) , fût comme le développement de la seconde , en montrant « ce que ce grand docteur a fait pour la grâce (4) » , ne peut-on pas résumer aussi tout ce travail sur Bossuet et les saints Pères en ces deux propositions : ce que les saints Pères ont fait pour Bossuet est étonnant; mais ce que Bossuet a fait pour les saints Pères n'est pas moins étonnant?

« Il n'avait rien tant à cœur, nous dit Le Dieu ( 5) , que de publier » la Défense de la Tradition et des saints Pères, et de donner ainsi un dernier témoignage de respectueuse ad-

(I) Il fut prêché aux Bernardines de Noire-Damc de Meaux. (-2) Mémoires de Le Dieu, l, ji. ">(;.

(3) Ibidem.

(4) C'est le titre du livre IV« de la Défense ih- ht Tradilion. (îi) Mémoires de I.e Dieu, t. I, p. 8-2-83.

miration à celui qui avait été, après Uieu, son maître par exxellcnco.

Noussavonstrautre part il) que Bossuet ressentit une joie profonde du bref du Pape contre le Cas de conscience et encore plus de celui que Sa Sainteté publia bientôt après contre le livre qui a pour titre : Véritable tradition de r Église sur la prédestination et la (/race, eic, à Liège, 1702, non seulement à cause de la condamnation qu'il en contient, (( mais bien plus parce que la doctrine de saint Augustin sur la prédestination et la grâce y est encore reconnue et canonisée, comme la doctrine même de l'Église romaine. C'est pourquoi il le nomma le bref de saint Augustin, tant il était zélé pour ce grand docteur ; et voilà les dernières pensées avec lesquelles il est mort. »

Ainsi la « dernière pensée «, la dernière « joie » de Bossuet et une « joie indicible )^ a été de songer à l'apologie de saint Augustin, faite par le Pape, et à l'apologie de tous les Pères, faite par lui-mèn:)e dans la Défense de la Tradition, où il reconnaissait « toute sa doctrine ».

Quelle éloquente leçon Bossuet ne donne-t-il pas ainsi au clergé français! Lui, « qu'on admire malgré soi » , disait La Bruyère à l'Académie Française; lui, « qui accable par le grand nombre et l'éminence de ses talents » ; lui, «. orateur, bistorien, tbéologien, pbilosopbe, d'une rare érudition, d'une plus rare éloquence (2) » ; lui, à propos duquel on ne peut « nommer une vertu qui ne soit la sienne », il ne craint pas de nourrir sans cesse son merveilleux talent de la lecture et de l'étude de la Bible et des saints Pères! Et tant d'autres, qui n'ont point son génie, qui ne peuvent pas, comme l'aigle de Meaux, voler de leurs propres ailes et fixer en face le soleil de la vérité éternelle, négligent ces sources admiral)les de science, de piété, de vertu, que l'Église catholique ouvre à tous ses enfants dans les ouvrages de ces hommes de génie «jui s'appellent les saints Pères.

On raconte que Victor Cousin, malade et mourant à Can-

(1) l/jidrw.

(•2) Itisrours de rrrefiliou . iri-ls. ■;■ l'-ilil. issii; (iiidiii.

nés, voyait souvent un bon curé de campagne à qui il aimait à dire : « Lisez, relisez les saints Pères : il y a des choses étonnantes, merveilleuses (1)!

Cet hommage d'un grand esprit a sans doute beaucoup de valeur. Mais combien de valeur n'a pas à nos yeux l'autorité de Bossuet, nous disant du haut de sa gloire et de son génie : « La tradition est la vraie science ecclésiastique... La tradition de l'Église et des saints Pères tient lieu de tout à ceux qui la savent pour établir parfaitement le fond de la religion... Quiconque veut devenir un habile théologien et un solide interprète, qu'il lise et relise les Pères! »

Ah ! sans doute , leur étude n'a pas le secret merveilleux de faire un penseur, un écrivain, un orateur, un philosophe, « un habile théologien, un solide interprète », un Bossuet, du premier venu qui ouvrira de tous côtés son esprit et son cœur à l'influence bienfaisante des saints Pères. Le talent et le génie viennent de Dieu.

L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel (2).

Mais il y a place dans l'Église et dans la république des lettres pour de bien beaux talents, inférieurs au génie de notre grand Bossuet ; car il faut renoncer sans doute à l'espoir de l'égaler.

L'histoire n'a vu et ne verra probablement qu'une fois le magnifique spectacle d'une telle gradation dans le développement d'un vaste et prodigieux esprit, s'épanouissant avec les années par une sorte de végétation régulière et de croissance majestueuse; ayant ses périodes et ses saisons, donnant ses premières fleurs et ses premiers fruits dans les Sermons prêches à Metz , étalant sa magnificence dans les Sermons de Paris et les grandes Oraisons funèbres, sa maturité dans V Histoire universelle , la Politique sacrée, Y Histoire des Variations ; ^\\\^ tard enfin, par un dernier jet de sève puissante et créatrice, s'épanouissant au faite, au sommet, dans les Élévations sur les Mystères, les Méclita-

(1) voir Le Doute et ses Vklimes, par Ms"- Baunard.

(2) Lamartine, NouveUes Méditalions ; le Poète mourant.

tidus sur l' Èvam/ilp et la Défense do la Tradition et des saints Pères.

L'histoire n'a vu et ne verra probablement qu'une fois un prêtre, un évèque devenir, sinon « l'Eglise catholique faite homme», ainsi que laflirme quelque part M. Crouslé, du moins « la Tradition laite homme » , la Tradition incarnée dans un nouveau » Père de l'Ejulise », qui donne aux doctrines de ses devanciers l'incomparable vêtement de sa merveilleuse parole, et en (jui l'on entend, comme il le disait lui-même, « l'Afrique, les (laules, la Grèce, l'Asie. l'Orient, l'Occident réunis ensemble ».

L'histoire n'a vu et ne verra probablement qu'une fois un tel prêtre, un tel évèque s'élever sans naissance, sans intrigue , sans ambition , par la seule force du génie et la seule autorité de la vertu , jusqu'à être l'oracle d'un siècle, où il domine et où il règne à côté du grand Koi : dans la chaire, où il triomphe et où il dépasse les Démosthèue et les Chrysostome; prèâ du trône, dont il forme l'héritier par une éducation « à laquelle toute la chrétienté a intérêt » ; à la cour, où il sait élre évèque, et « évèque des premiers temps »; au théâtre, qu'il condamne sévèrement pour en avoir compris et analysé toutes les séductions; dans les Assemblées du clergé, dont il modère ou dicte les résolutions; dans son diocèse, qu'il nourrit de la parole de Dieu, après l'avoir prolégé contre les dragonnades; dans les plus humbles monastères de religieuses, où ses conférences d'« une beauté enchantée » font penser à un « autre Jérôme »; dans toute l'Europe protestante, où les hérétiques se convcj'tissent par milliers à la lecture de ses « livres d'or » ; à Rome enfin, où les papes Innocent XI, Innocent XII, Clément XI, l'cndtMit hommage « à ses vertus, à sa doctrine, à ses mérites »; où le P. Cloche, général des Dominicains^ et le P. Campioni saluent en lui « la soui'ce de bonté la plus féconde », « le grand défenseur » de l'Eglise, et une '( encyclopédie de tous les saints Pères ».

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