I) § XXXIV
lîOSSlET ET LES SAINTS PÈP.ES. î^îi
mœurs, c'est à ce point qu'il faut s'attaclier, et c'est par là que j'attaque votre lettre, si vlU' est de vous. »
Et alors Bossuet s'indigne qu'on ait « pu dire et répéter que la comédie, telle qu'elle r'/ai/ alors, n'a rien de contraire aux bonnes mœurs ». Il parle des « impiétés et des infamies dont sont pleines les comédies de Molière », et il demande pourquoi la jeunesse aime le théâtre, « si ce n'est, dit saint Auç/usiui (livre III des Confessions et chapitre XVIII du de Calechizandis rudibus), qu'on y voit, qu'on y sent l'image , l'attrait, la pâture de ses passions? Et cela, dit le même saint, qu'est-ce autre chose qu'une déplorable maladie de notre cœur? « Après avoir démontré éloquemment « que la représentation des passions agréables porte naturellement au péché, puisqu'elle flatte et nourrit, de dessein prémédité, la concupiscence qui en est le principe » , l'évêque de Meaux réfute toutes les raisons , ou plutôt tous les prétextes allégués en faveur de la comédie. « Vous appelez les lois à votre secours, dit-il au P. Caffaro, et vous dites que, si la comédie était si mauvaise, on ne la tolérerait pas, on ne la fréquenterait pas, sans songer que saint Thomas (1), dont vous abusez, a décidé que les lois huniaines ne sont pas tenues à réprimer tous les maux, mais seulement ceux qui attaquent directement la société. » « L'Église même, dit saint Augustin (2), n'exerce la sévérité de sa censure que sur les pécheurs, dont le nombre n'est pas grand »... Et de qui recherchera-t-on la loi de Dieu , si ceux qui en sont les prédicateurs , donnent de l'autorité aux \ices, comme parle saint Cijprien (3)? » Bossuet finissait en disant : « Saint Augustin met en doute s'il faut laisser dans les églises un chant harmonieux , ou s'il vaut mieux s'attachera la sévère discipline de saint Aihunase et de l'Église d'Alexandrie, dont la gravité soutirait ;\ peine le chant... Maintenant on a oublié ces saintes délicatesses des Pères, et on pousse si loin les délices de la musique
(1) Homme théoloQifjue, I" n«", Quacsl. OU, art. i.
(2) Episl. 22.
(3) De Spcctaculis.
que, loin de les craindre, dans les cantiques de Sion, on cherche à se délecter de celle dont Babylone anime les siens. Le môme saint AiiyHsfin reprenait un homme qui étalait beaucoup d'esprit à tourner agréablement des inutilités dans ses écrits : « Eh! lui disait-il (1), je vous prie, ne rendez point agréable ce qui est inutile » ; et vous, mon Père , vous voulez qu'on rende agréable ce qui est nuisible. »
Le P. Caffaro répondit à Bossuet, le 11 mai 169Y, qu'il « n'était pas l'auteur de la lettre » qui favorisait les comédiens; qu'il était désolé quelle fit scandale; qu'il avait envoyé une lettre de rétractation en latin à l'archevêque de Paris; qu'il n'avait jamais lu aucune comédie ni de Molière, ni de Racine, ni de Corneille; qu'il n'en connaissait que quelques-unes de Boursault; qu'il s'était fait une idée métaphysique d'une bonne comédie, et qu'il avait raisonné là-dessus, « sans pourtant jamais croire, depuis si longtemps qu'il avait écrit cela, et qu'il l'avait presque oublié, il dût être su, lu et publié,... altéré et corrompu (2) ».
Bossuet, satisfait, de ce « désaveu aussi humble que solennel », crut devoir développer sa Lettre au P. Caffaro et combattre l'erreur des gens, même dévots, qui ne se faisaient aucun scrupule d'aller à la comédie. Ce furent les Maximes et lié flexions sur la Comédie, qui, malgré leur impitoyable sévérité et le fameux anathème lancé contre Molière, que Bossuet semble vouer aux pleurs éternels (3), demeurent un des chefs-d'œuvre du grand évêque de Meaux. La philosophie de l'art dramatique n'a jamais été mieux comprise ni surtout mieux rendue.
Les textes des saints Pères brillent à chaque page. « On a tâché, dit-il, d'éluder l'autorité des saints Pères, à qui on a opposé les scolastiques, et on a cherché entre les uns et les autres je ne sais quelles conciliations; comme si la comédie était enfin devenue meilleure ou plus favorable avec le
(1) On soupçonne D. Clirysoslome Coursault, llu'atiii, lils du poète, de s'être procuré cet écrit et de l'avoir traduit et modifié.
(2) De Anima et rjus oriçiine, lilj. I, c. ii.
(3) « Mallieur à vous qui riez; car vous pleurerez I » § "►.
temps. Les grands noms de saint Thomas et des autres saints ont été employés en sa faveur. » C'est contre « cette mauvaise cause » que Bossuet veut protester : il discutera plus tard les passages tirés de saint Thomas en faveur des comédies; il commence par critiquer celles qui sont opposées aux bonnes mœurs. — Il reproduit d'abord (1) le passage des Confessions et du de Catechisandis rudibus de saint Augustin , déjà cité; il y en ajoute d'autres tirés du de A'up/iis et concupiscentia et des livres Contre Julien sur la concupiscence, ce mal « dont l'impureté use mal, dont le mariage use bien, et dont la virginité et la continence font mieux de n'user point du tout 1 2j ». « Au commencement de sa jeunesse emportée, saint Augustin disait : Je n'aimais pas encore, mais j'aimais à aimer : il cherchait, continue-t-il , quelque piège où il prit et où il fût pris; et il trouvait ennuyeuse et insupportable une vie où il n'y eût point de lacets : Vitani sine ?nuscipulis. Tout en est semé dans le monde : il y fut pris , selon son souhait ; et c'est alors qu'il fut enivré du plaisir de la comédie , où il trouvait « l'image de ses misères, l'amorce et la nourriture de son feu ». [Confessions, livre III) (3). « Selon la doctrine de saint Augustin, dit encore Bossuet s'inspirant du livre IV" Contre Julien et du livre X" des Confessions , la malignité de la concupiscence se répand dans l'homme tout entier. Elle court, pour ainsi parler, dans toutes les veines, et pénètre jusqu'à la moelle des os. C'est une racine envenimée qui étend ses branches par tous les sens... Il faut, dit saint Augustin, distinguer dans l'opération de nos sens la nécessité, l'utilité, la vivacité du sentiment, et enfin l'attachement au plaisir : Libido senliendi. De ces quatre qualités des sens, les trois premières sont l'ouvrage du Oéateur : la nécessité du sentiment se fait remarquer dans les objets qui frappent nos sons à chaque moment ; on éprouve l'utilité, dit saint Augustin , particulièrement dans le goût qui facilite le choix des aliments et en prépare la
digestion ; la vivacité des sens est la même chose que la promptitude de leur action et la subtilité de leurs organes. Ces trois qualités ont Dieu pour auteur; mais c'est au milieu de cet ouvrage de Dieu que l'attache forcée au plaisir sensible et son attrait indomptable, c'est-à-dire la concupiscence introduite par le péché , établit son siège. C'est celle-là, dit saint Augustin , qui est l'ennemie de la sagesse, la source de la corruption, la mort des vertus... Ce Père a démontré qu'elle est la même partout, parce que c'est partout le môme attrait du plaisir... Le spectacle saisit les yeux; les tendres discours, les chants passionnés pénètrent le cœur par les oreilles. Quelquefois la corruption vient à grands flots; quelquefois elle s'insinue goutte à goutte; à la fin on n'en est pas moins submergé. On a le mal dans le sang et les entrailles, avant qu'il éclate dans la fièvre. » — A propos des lois alléguées par le P. CafTaro, Bossuet cite les textes de saint Thomas et de saint Augustin, (ju'il avait donnés dans sa Lettre du 9 mai, et il ajoute : « Dès le temps de saint Chrysostome , les défenseurs des spectacles « criaient que les renverser c'est détruire les lois )) ; mais ce Père, sans s'en émouvoir, disait, au contraire, que l'esprit des lois était contraire aux théâtres... Tout ce que nous sommes de prêtres , nous devrions imiter l'exemple des Chrysostome et des Augustin : pendant que les lois du siècle, qui ne peuvent pas déraciner tous les maux, permettaient l'usure et le divorce, ces grands hommes disaient hautement que, si le monde permettait ces crimes, ils n'en étaient pas moins réprouvés par la loi de l'Évangile (1). » — Bossuet ne veut pas se jeter sur les textes des Pères; il dit seulement que c'est les lire trop négligemment que de dire qu'ils ne blâment dans les spectacles de leur temps que l'idolâtrie et les scandaleuses et manifestes impudicités. « Ils blâment, dans les jeux et les théâtres, l'inutilité, la prodigieuse dissipation, le trouble... ils y blâment les passions excitées,... le désir de voir et d'ê-
(1) § ;t. — Saint Chrijsost. Nom. t'Sin Malih.; Aug., Epist. .Vi.
.,18 ROSSUtT ET LliS SAINTS PERES.
ire vu, la malheureuse rencontre des yeux qui se cherchent les uns les autres... Dites que les Pères ne blâment pas toutes ces choses;... dites que saint Augustin n'a pas déploré, dans les comédies, ce jeu des pî^ssions et Te.vpression contagieuse de nos maladies, et ces larmes que nous arrache Timage de nos passions si vivement réveillées , et toute cette illusion qu'il appelle une misérable folie (1). » A ceux qui prétendent « (ju'il faut bien trouver un relâchement à l'esprit humain », saint Chnjsostouw répond que, sans courir au théâtre, nous trouverons la nature si riche en spectacles divertissants, et que d'ailleurs la religion et même notre domestique sont capables de nous fournir tant d'occupations où l'esprit peut se relâcher, qu'il ne faut pas se tourmenter pour en chercher davantage (2)... On rejette en partie sur les libertés et les indécences de l'ancien théâtre les invectives des Ph-ps contre les représentations et les jeux scéni(jues. On se trompe , si on veut parler de la tragédie : car ce qui noiis reste des anciens païens de ce genrelà est si fort au-dessus de nous en gravité et en sagesse que notre théâtre n'a pu en souffrir la simplicité (3) >^. Bossuet cite alors Platon, Aristote, Cicéron.
« Il est temps , dit-il ensuite (4) , de dépouiller (la Dissertation du P. Caffaro^ de l'autorité qu'elle a prétendu se donner par le grand nom de saint T/ioinas et des aiitres saints. » Les deux articles de la question de la modestie extérieure [So/)it)ie Tliéologique, IT II'"', quaest. 168, art. 2 et 3) ne prouvent rien en faveur de la comédie : car il faudrait en premier lieu que par histrions saint Thomas eût entendu les comédiens, et cela n'est pas; secondement, il ne parle que de discours facétieux accompagnés de gestes plaisants , ce qui est encore bien éloigné de la comédie; en troisième lieu , il n'eût pas été capable d'approuver les bouffonneries dans la bouche des Chrétiens et il les blâme dans son Commentaire sur CEpître uu.r Ej)hésiens; en quatrième lieu,
(1) 7, 12. — Aus., Confrssion.s, liv. MI, C. il.
(2) •.; 1'». — Homil. 37, in Mal th.
(3) '.; Ui. — (4) i-î-2.
LES SAINTS PÈRES ET IJOSSUET POLEMISTE. 519
quand il serait vrai que saint Thomas ait voulu parler de la comédie , le divertissement qu'il approuve de\^rait être revêtu de trois qualités qu'il exige et que n'ont pas les pièces de théâtre ; en cinquième lieu , saint Thomas reconnaît que, « si les histrions poussaient le jeu et le divertissement jusqu'à l'excès, ils seraient tous en état de péché » ; en sixième lieu, il compte ailleurs, II'' 1P\ quest. 87, art. 2, ad 2, l'art des histrions parmi les arts infâmes, et le gain qui en revient parmi les gains illicites et honteux. « Voilà donc comment saint Thomas favorise la comédie : les deux passages de la Som))ir dont les défenseurs de cet infâme métier se font un rempart, sont renversés sur leur tête [\) ».
Après saint Thomas, le docteur qu'on oppose le plus, c'est saint Antonin ; mais d'abord on le falsifie en lui faisant dire « ce qu'il ne dit pas. Et puis, on peut voir l'esprit de saint Antonin sur ces dangereuses tendresses de nos théâtres, lorsqu'il réduit la musique à chanter ou les louanges de Dieu, ou les histoires dos baladins, ou d'autres choses honnêtes en temps et lieu convenable (2) ».
Pour permettre les comédies en carême , le P. Caffaro citait encore une fois un article de saiut Thomas sur les Sentences comme garant de ses erreurs. Bossuet montre « qu'il ne s'y agit point du carême , dont il n'y a pas un mot en tout cet endroit ». Il rappelle la sévérité de l'ancienne discipline, d'après un Sermon de saint Césaire, archevêque d'Arles, qu'on trouve parmi ceux de saint .4/>?ôrowe, d'après le Maître des Sentences (3), d'après saint Thomas Ini-mëmQ , d'après saint Augustin et d'après saint Charles (4).
« Après avoir purgé la doctrine de saint Thomas des excès dont on la chargeait », Bossuet avoue, « avec le respect qui est dû à un aussi grand homme, qu'il semble s'être un peu éloigné, non pas des sentiments dans le fond, mais plutôt des expressions des saints Pères sur le sujet des divertissements ». Saint Thomas, qui n'était pas attentif au grec, n'a
pu faire sur le terme (\'r'/t//v//jf'hs (un homme qui se tourne iiisément de tous côtés) une remarque ([ui n'a pas échappé à saint Chri/sustome (1). Les Latins ne sont pas moins sévères (que saint Chrysostome , T/i t^op/u/ lac te et OEcaménms). Saint Tiiomas cite un passage de saint Ambroise, qu'il a peine à concilier avec Aristote. « Si on trouve ces discours des saints Pèrrs excessifs et trop rigoureux, saint Jérôme y apporte un tempérament sur ÏEp/i/'e aux Ephésiens en expliquant les deux vices marqués par saint Paul : Sialtiloquiuin , scin^i'ilitas... Encore que les saints Pères n'approuvassent pas qu'on fit rire , ils reçoivent pourtant dans le discours la douceur, les agréments, les grâces et un certain sel de sagesse, que saint Thoma>i semble pousser un peu loin. Il était ordinaire aux Pères de prendre à la lettre la parole de Notre-Seigneur : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez! » Saint Basile en a conclu qu'il n'est permis de rire en aucune sorte; mais il tempère cette sentence par celle-ci, de VEcclésiasliqae : « Le sage rit à peine à petit bruit. »
Bossuet a donc le droit de conclure (2) : « Par tous les principes des saints Pères, sans examiner le degré de mal qu'il y a dans la comédie, ce qui dépend des circonstances particulières, on voit qu'il la faut ranger parmi les choses les plus dangereuses; et, en particulier, on peut juger si les Pères, ou les saints docteurs qui les ont suivis, et saint Thouias , comme les autres, avec les règles sévères qu'on vient d'entendre de leur bouche, auraient pu souffrir les bouffonneries de nos théâtres, ni qu'un chrétien y fit le ridicule personnage de plaisant... (Test pour vous qu'un chrétien se fait ])ouffon , vous dira saint Chri/sostome, avec une étrange force; c'est pour vous qu'il renonce à la dignité du nom qu'il porte. « Otez les auditeurs, vous ôterez les acteurs ; s'il est si beau « d'être plaisant au théâtre, que n'ouvrezvous celte porte aux gens libres (3)? » ... Saint Thomas,
(.'{) Ilomil, G in Malt.; llomil. M in Epist. ad Eplies.
comme on a va, marche sui" ses pas; et s'il a un peu suivi les idées, ou, si vous voulez, les locutions d'Aristote, dans le fond, il ne s'est éloigné en rien de la régularité des saints Pf'/'Ps... La comédie ne pourrait se soutenir, si elle ne mêlait le bien et le mal, plus portée encore au dernier, qui est plus du goût de la multitude. C'est aussi pour cette raison que parmi tant de graves invectives des sai/if Ph('s contre le théâtre, on ne trouve pas que jamais ils soient entrés dans l'expédient de le réformer... Le charme des sens est un mauvais introducteur des sentiments vertueux (1 ). »
On peut trouver Bossuet sévère et dire que l'àme a droit à l'exercice légitime de ses facultés esthétiques, comme de ses autres puissances moins nobles. Mais il faudrait nier le dogme du péché originel et la corruption native du cœur humain ; il faudrait n'être ni chrétien, ni surtout théologien, pour ne pas comprendre que le théâtre est ordinairement une « des choses les plus dangereuses » pour l'innocence des mœurs. Bossuet qui « savait les règles de l'Evangile » , comme le lui écrivait le P. Caffaro, et qui n'ignorait rien du monde, de la cour, de la ville et de leurs passions, ne pouvait parler guère autrement qu'il ne l'a fait, avec une rigueur qu'expliquent et justifient en grande partie les abus et les dangers presque toujours inséparables du théâtre.
ARTICLE V
Les saints Pères et la Polémique Gallicane de Bossuet.
Le Gallicanisme (2) est l'erreur de Bossuet, et non pas « la forme nécessaire de son catholicisme » , comme le dit M. Lanson (3), « le fort où il peut se retrancher contre les hérétiques et qui lui fournit le moyen de les confondre ,
(2) Bossuet, p. 320.
(3) Ibidem, p. 333-334.
toutes les fois qu'on discute sur l'organisation de l'Église et sur les conséquences politiques de l'adhésion aux dogmes catholiques ». — • Le cardhial Bellarmin, Suarez, saint François de Sales et tant d'autres, qui n'étaient pas gallicans, ont confondu les protestants avec autant de facilité et de vigueur que Bossuet. D'ailleurs, comme le reconnaît très hien M. Lanson lui-même , « il est vrai que ce qui fait sa force fait en même temps sa faiblesse. Car les théologiens protestants ont beau jeu à lui répondre que ce qu'il expose là-dessus n'est pas la croyance universelle de l'Église et qu'il a contre lui, avec les trois quarts des nations catholiques, le chef dont ces nations et la France et luimême vénèrent la pleine et divine autorité (1). »
L'excuse du grand évêque, c'est qu'il n'y avait pas en France beaucoup de théologiens, en dehors des Jésuites, des prêtres de la Mission ou Lazaristes et des Sulpiciens , (jui soutinssent les doctrines ultramontaines : l'infaillibilité du Pape et sa puissance indirecte sur le temporel des rois. « Sur ces choses on ne biaise pas en France » , écrivait Bossuet, le 1" décembre 1081, au cardinal d'Estrées, à propos du Sermon sur l'iuii/r de VÉglise, et je me suis étudié à parler de sorte que, sans trahir la doctrine gallicane, je pusse ne point offenser la majesté romaine. C'est tout ce qu'on peut demander à un évêque français ». Respectueux, comme il l'était, de la tradition, Bossuet ne pouvait guère s'écarter « de cette doctrine gallicane », que, depuis plus de trois siècles, on soutenait à la Sorbonne, et (pic Nicolas Cornet et les autres docteurs de Navarre avaient enseignée à leur ancien élève, comme un legs de Gerson et du passé. Bossuet aurait dû, comme Fénelon, dire des théories gallicanes : « Libertés à l'égard du Pape , servitude à l'égard du Boi »! Mais il ne l'a pas fait, du moins en 1082. Ceux qui lui jettent la pierre ne devraient pourtant pas oublier qu'ils sont infiniment moins sévères pour saint Thomas d'Aquiu, (jui semble bien s'être trompé dans la Somme théo-
(Ij Itosnufl, p. 3;{4.
LES SÂhNTS PÈRES ET BOSSUET POLÉMISTE. 523
logique sur l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge f 1), devenue dogme de l'Église en 185i, avant l'infaillibilité du Souverain Pontife, défmie seulement au concile du Vatican en 1870.
« Cent auteurs , disait le comte de Maistre dans son livre lie rÉglisc gallicane , p. 195, ont répété à l'envi que Bossuet fut rame de l'Assemblée de 1()82; mais rien n'est plus faux, du moins dans le sens qu'ils attribuent à cette expression ». L'âme de l'Assemblée, ce fut Colbert, ce fut Louis XIV, comme l'établit la savante étude de M. Gérin, bien sévère peut-être, mais juste au fond pour ce monarque, dans le livre Louis XIV et le Saint-Siège (2). D'ailleurs, l'estimable éditeur des Nouveaux opuscules de Fleury (3), p. 194-175, a rendu un service signalé à la mémoire de Bossuet en montrant que l'illustre prélat fut bien le rédacteur, mais non le promoteur des quatre articles; qu'il n'oublia rien pour calmer les esprits, et qu'il se rendit infiniment utile à l'Église, en s'opposant à des hommes emportés, et surtout en faisant avorter par ses représentations et son autorité la rédaction de l'évêque de Tournay, entièrement schismatique, puisqu'elle admettait la défectibilité du Saint- Siège. Il faut donc tenir compte à Bossuet de tout ce qu'il empêcha dans cette occasion. « Vous savez, écrivait-il à son neveu le 9 décembre 1G97, tout ce que je fis alors pour empêcher qu'on n'allât plus loin. » Floquet, dans son beau livre Bossuet précepteur du Dauphin (Deuxième partie, Bossuet évêque, ch. XIV), a parfaitement établi que (( nul ne se montra plus loyalement, plus saintement pacifique, plus filialement affectionné au Saint-Siège, plus opposé aux déterminations dont Rome pourrait être blessée ». Il n'agit certes pas en courtisan et fit tout ses eiTorts, déploya toute son énergie pour détourner rassemblée « de faire une dé-
(1) Il est vrai qu'on allègue d'autres textes de saint Thomas favorables à ce dogme.
(i) Voir le BuUetin critique, du 1"' octobre 1894. — Bossuet, le IT jauvier 1700, disait à l'abbé Le Dieu que « M. Colbert était véritablement l'auteur » des propositions de !(i82 et que « lui seul y avait détermine' le roi ».
i'-i) C'est le pieux et savant abbé Émery, 1807.
claration des sentiments de la France » , <( Les quatre articles, sans doute, n'auraient jamais dû être écrits; mais puisqu'on voulait ({u'ils le fussent, la plume de Bossuet n'y pouvait rien changer : ils sont ce qu'ils sont. Le plus grand homme de France n'en pouvait faire rien de mieux, ni le scribe le plus vulgaire rien de pire (1). » Des prélats tels que de Harlay, Le ïellier, de Choiseul, Gosnac, etc., n'auraient pas reculé devant un schisme , ils auraient <( signé l'Alcoran » , disent les pamphlets contemporains, afin déplaire à Colbert écrivant à Louis XIV, le i juillet 1673 : « La volonté de Votre Majesté sera la seule règle de son pouvoir. » Pour donner une pâture à ces emportés, Bossuet leur jeta les quatre propositions qu'il appelait odieuses : « Vous aurez la gloire, disait-il avec amertume à Le Tellier, archevêque de Reims, d'avoir terminé l'affaire de la régale; mais cette gloire sera obscurcie par ces propositions odieuses ». « Ce mot décisif, dit M. de Maistre, contient l'absolution parfaite de Bossuet, quant à la Déclaration (2). »
Ecoutons, d'ailleurs, à ce sujet, un historien impartial.
« Quand on parle de l'Assemblée de 1682, dit M. Gaillardin dans son Histoire du règne de Louis XIV, 1875, tom. V, p. 69, le nom de Bossuet se présente le premier à tous les souvenirs. La routine n'en démord pas : il a été l'âme, le dominateur de l'Assemblée; l'œuvre de l'Assemblée est l'œuvre de Bossuet. Au contraire, il ressort clairement de ses lettres , de ses confidences ; Voir en particulier sa Lettre à Kancé, et ses confidences à Fleury et à l'abbé Le Dieu (3 ) ) et surtout du fameux Sermon de r Unité (4) , qu'il appréhendait, dans cette convocation extraordinaire (5), de grands
(1) De Maistre, De l'Eglise Gallicane, p. l!i-i.
Cî) Ibidem, p. i9-2.
Ci) Mémoires, p. 19.3.
(4) S'il clahlil une distinction oliscurc et suijliic entre I'/;<'/('/ec/(7j(7»7é du Saint- Siège et ViiifaiUihiUlé personnelle du l'ape . il ne loue l'Église gallicane ([ue dans son union avec le Saint-Siège, et il lait répéter par Cliarleniagne ([Ui, ((uaïul rii- Klise romaine imposerait un joug à peine supportable, il Taudrait le soulïrir plutôt <|ue de romi)re la communion avec elle. - yuelle erreur, (luand des rois ont cru se rendre plus indéi)en(lants en se rendant inailrcîs de la religion ! Dieu préserve nos rois très chrétiens de prétcndi'e à l'empire des choses sacrées! »
(■'<) On élut ceux dont Sa Majesté aidait fuit choix... On sait que liossuct, qui
LES SAliNTS PERES ET BOSSUET POLEMISTE. 525
dangers pour lÉglise. Il ne ressort pas moins clairement de la marche de l'Assemblée qu'il en a été tout au plus et par moments le modérateur (1), qu'il a été débordé par des meneurs rompus à l'intrigue (2), que plus d'une fois ses avis ont été méprisés, ses propositions raturées; et s'il est un reproche qu'on puisse lui infliger sans injustice, c'est d'avoir pris tant de peine dans la suite pour justifier une déclaration qui n'était pas la sienne (3 ). Que craignaitil donc?... Il craignait un schisme (4) ».
La rédaction de tous les actes authentiques de 1682, parait inspirée par la pensée des saints Pères , que Bossuet avait cités à profusion dans le Sprmon sur U Unité do VÉglise, 9 novembre 1681.
Ainsi, la Lettre du clerr/r gallican, à Innocent AT commence par un long texte d'une Lettre du Concile de Milève au Pape Innocent, lettre qui se trouve parmi celles de saint Augustin, la 176^ Elle contient de belles paroles de Geoffroy de Vincennes, à'Yces de Chartres et de saint Bernard, a la lumière , non pas seulement de l'Église gallicane, mais de l'Église universelle », sur les schismes et « la tunique sans couture du Christ » ; — du Pape saint Gélase
aurait voulu fuir cette charge, ne fut élu (|ue parce que le roi le voulut; c'est luimême qui le dit et le regrette {Lettre de Bossuet à l'abbé de Rancé).
(I) « L'évêque de Meaux, dit Fleury dans ces Xoureaitx opusculse, répugnait à voir traitée la question de l'autorité du Pape : il la croyait hors de saison et il ramena à son sentiment l'évêque de Tournay, qui pensait d'abord comme l'archevêque de Reims (I.e Tellier, fils du chancelier de ce nom)... On voulait faire mention des appellations au concile; mais l'evéque de Meaux résista : « Elles ont été, disait-il, condamnées par les bulles de Pie II et de Jules H; Rome esl engagée à les condamner. Il ne faut pas donner prise à condamner nos propositions. »
(-2) Il proposait d'examiner toute la tradition, alin de gagner du temps et de rendre aux esprits la liberté de se calmer et de connaître véritablement les sentiments de l'Église dans tous les siècles. Mais cet ajournement ne faisait pas le compte des empressés, qui éprouvaient « le besoin si français de donner uni; leçon au Pape. On fut pourtant obligé de reconnaître que les quatre articles n'étaient pas une décision de foi. mais la constatation d'une opinion. »
{'.^) C'est à M. Géiin que revient l'honneur d'avoir fait la découverte intéressante d'une copie de \2l Ik'claration.où Bossuet, tout en reconnaissant le consentement de l'Église nécessaire pour valider définitivement les jugements des Papes, établissait implicitement que, si le chef avait besoin du consentement des membres, les membres avaient besoin du consentement du chef : « Nec nisi in ea capitis membrorumrjue consensione cerlum ac tutum Spiritus Sancti judicium agnoscen- (him. » Celte seconde partie fut repoussée et raturée dans une copie apparlenaiil à l'archevêque de Reims.
(i) « Monsieur de Paris, disait-il plus tard à Le Dieu (Journal), ne faisait en tout cela que llatter la cour, écouter les ministres et suivre à l'aveugle leurs volontés comme un valet. •
sur la concorde entre les deux puissances ecclésiastique et civile; — de saint Bernard encore, de saint Augustin, de saint Léon et d'autres Pères , comme Geoffroij de Nogent, Yves de Chartres, TertuUirn , sur ce qui dans les décrets de l'Église est immuable et irréformable et sur ce qui ne l'est pas; de saint GyY^'(/o/;Y^ le Grand et de saint Cijrillr d'Alexandrie; à^ Innocent III, de Benoit XII, sur l'interprétation du droit strict; — de saint Augustin, à' Yves de Chartres, auxquels sont encore empruntées plusieurs sentences.
La. Lettre du clergé gallican à tous les prélats de Vunivers en réponse à la Lettre du Pape Innocent XI rappelle les paroles « des Prres (F Afrique » au Pape Innocent, la conduite d'Innocent III, d'Alexandre III, d'Urbain II, de Paschal II, d'Yves de Chartres, de Benoit XII, de Boniface VIII, et un décret de Léon le Grand sur les biens ecclésiastiques.
Une troisième Lettre à tous les prélats de l'Eglise gallicane cite le De Unitate Ecclesiœ de saint Cyprien à plusieurs reprises, les Lettres àe sdàni Augustin, celles de Léon le Grand, le traité De la Considération de saint Bernard et les Pères du Concile de Constantinople.
Faut-il maintenant analyser le traité intitulé Gallia ortJiodoxa, sive Vindiciae scholae Parisiensis totiusque Cleri Gallicani adversus nonmillos et V Appendice à la France orthodoxe, Appendix ad Galliani orthodoxam, seu Defensio Declarationis Cleri Gallicani de Ecclesiastica potestatc anni M.D.C.LXXXII?
Tous les ouvrages posthumes sont suspects, surtout quand l'intérêt et la passion sectaires ont présidé à leur puljlication. Or, c'est le cas pour la France orthodoxe et pour la Défense de la Déclaration de 1082. — Est-ce (|ue les rapports de Bossuet avec Rome et le Pape dans l'alîaire du Quiétisme et la condamnation de Fénelon n'avaient pas changé ses idées sur l'infaillibilité pontificale? Le Dieu nous dit bien que, « depuis l'assemblée de 1082, un travail de plus longue haleine (que Y Histoire des Variations) et d'une plus grande application avait rempli les veilles de l'évoque de Meaux ». Mais il nous dit aussi que Bossuet avait bille
les trois premiers livres de la Déf^m^c de lu Drclaralion , et qu'en septembre 1701 il demanda à son secrétaire « son traité De Ecclesiastica poteslate , dont il retint seulement les premiers livres de la dernière revision et correction, sous le titre de Gallia orthodoia contre Rocaberti, avec le Corollarium, qui est la conclusion de tout l'ouvrage ». En 1702, l'abbé Le Dieu ne trouve « aucun changement dans la forme » du manuscrit , mais seulement des additions et corrections (1). Il apprend en même temps que l'auteur a biffé tout ce qui concerne le pape Libère. Il aurait pu remarquer, en outre, que les quatre premiers livres, et non pas seulement les trois premiers , étaient totalement supprimés, par conséquent tout ce qui a rapport au saint pape Grégoire VIL Quant aux quatre articles ou à la Déclaration (le 1682, il y avait dans le testament de Bossuet ce mot significatif : « Abeat quo libueritl qu'elle aille où il lui plaira » ! Muzzarelli, théologien du Pape, affirmait qu'il était prêt à démontrer, par le seul témoignage et les seules affirmations de Bossuet, toutes les prérogatives du Saint-Siège. Le cardinal de Bausset, quoique gallican, n'hésite pas à reconnaître que le dessein de Bossuet était de changer son ouvrage tout entier, comme il avait changé les trois premiers livres (2). Le Queux « a trouvé l'ouvrage presque entièrement corrigé suivant le nouveau projet ». — Quel était le nouveau projet? « Il contenait peut-être, dit de Maistre, les variations et les repentirs du grand homme; il n'en fallait pas davantage pour déterminer l'abbé Bossuet à le supprimer (3) ». On conserve des copies de la première et de la deuxième rédaction 1683-85, 1095-96. Mais il a été impossible de trouver des copies de la troisième, 1700-1702.
En tout cas, dans le texte publié en 1730 et la Dissertation préliminaire contre Rocaberti, des faits sont allégués que la critique historique a démentis (4) et que Bossuet, avec
(I) Journal de Le Dieu, 1701, l'O-i.
(iî) Histoire de Bossuet, liv. VI, pièces juslilicalives. H, p. '«(Mi. I8il.
(3) De l'Etjlise Gallicane . liv. Il, cliap. ix.
(4) Voir Rolirbaclic;- et l'abbé Darras, Histoire de l'Église.
sa science si étendue et si précise , n'aurait pas avancés :
(irégoire le Grand condamnant des statuts de Pelage II (1 j; le pape Honorius tombant dans Terreur. 11 y a aussi de nombreux textes de saint Léon, de saint Cyrille, de saint Crlcsliii ^2) , de saint Ba.'^ilr (3) . de saint Cijprien , à propos de sa querelle avec saint Etienne sur la question du baptême à donner après les hérétiques (4), à'Eusèbe, de saint Jérôme , de saint Anyualin, de saint Vincent de Lérins (5), parlant du même sujet, et de saint Augustin et de saint Léon . distinguant entre le Pape et le Saint-Siège i? ) [b).
La. pf-emière Partie de la Gallia orthodoxa traite du pouvoir suprême dans les choses temporelles, et le premier livre discute les textes de l'Écriture et les traditions des Pères sur le premier article de la Déclaration. — Tertullien et son Apologie (7), son Scorpion; ^divai Augustin (8) et son de Ordine, sa Cité de Dieu , ses Explications des Psaumes, ses Sermons; saint Grégoire de Nazianze et ses Discours (9), saint Jean Chrgsostome et ses Homélies (10), saint Irénée et ses livres Contra haereses (11), saint Ambroise et ses divers ouvrages (12), Lucifer de Cagliari (13), Hincmar, archevêque de Reims (14), Eusèbe et son Histoire (15), saint Bernard et son de Consideratione (16), saint Basile (17), saint Thomas d'Ac/uin et sa Somme (18), saint Grégoire de Tours (19), saint Isidore de Séville (20), Yves de Chartres (21), saint Gélase (22), viennent plus ou moins témoigner en faveur de cette thèse, que les Papes n'ont aucun pouvoir direct ni indirect sur le temporel des Rois.
Dans le deuxième livre , « où l'on apporte les témoignages et les exemples dos /V/y^s jusqu'à Grégoire VII », c'est le même défilé de saints Docteurs : Tf^rlullirn (23i, saint Eucher (24), évêque de Lyon, saint Grégoire de Nazianze (25),
(1) § LUI. — (2) § LIX. — (3) LXV et LXVI. — ('*)§ I.XVII. — (,"i) § LXIX-l.XXVIII. -
;<>) 5 i-xxxvr. - (7) Cliap. i, ii, xvi, xxii, xxxii. — (8) Cliap. i, v, xvi, xxxi, xxiii. (!•) Cliap. Il, III, XXVI. — (10) Chap. m, xv, xvi. xxm. — (11) Cliap. m. — (1-2) Chap. ix. XX, XXVI. — (VA) Cliaii. XII. - (14) Chap. xii, xxvii. — (l."i) Chap. xx. — (l(i) Chap. xx. - (17) Chap. XXVI, XXXVII. ~ (18) Chap. xxx. — (97) Chaji. xxxii. — (-20) Chap. xxxii. - (-21) Chap. xxxii. — {-n) Chap. xxxiii. — m) Chap. i, xxx. — (-24) Chap. i. — (a-;)' Chap. Il, m. IX.
Théodoi-et (1), saint AïK/iislin (2), saint Thomas (3), saint Hilaire (4), Lucifer de Cagliari {5), saint Athanase (6), saint Z?«.s//f^ (7), saint ^4///<^/'o/.sr (8), saint Fulgencf (9), saint Gêlase (lOj , saint G rt' go ire le Grand (11) , saint Pierre Dajnien {i'i),Gerson (13), VHistoire de Grégoire de Tours (14), saint 0/j^«/ de Milève (15), Hincmar, les Capitulaires, les Actes des Conciles du P. Labbe , les Annales de Baronius, les Chroniques de Frédég-aire, d'Angilbert, du Moine de Saint- Gall, les œuvres de dom Mabillon, les Décrétales, etc., etc.
Le troisième livre, « où sont rapportés les faits qui, depuis le temps de Grégoire VII , se sont accomplis en dehors des conciles œcuméniques » , est encore rempli de citations de Vincent de Lérins (16j, de TerlulUen (17), deïHis(oire de Trêves, d'Yves de Chaj'tres (18), de Guillaume de Malmesburg, de saint Bernard (19), de Hugues de Saint -Victor (20) , et de tous les historiens laïques et ecclésiastiques qui ont raconté la querelle de Philippe le Bel et de Boniface VIII.
Le quatrième livre fait le récit de « ce qui s'est passé dans les Conciles œcuméniques depuis l'époque de Grégoire VII », et, sauf quelques passages de saint Augustin (21), de saint Pierre Dainien (22), à'Origène (23) et de saint Jean Chrysostome (24) , il n'y a guère que l'Histoire des Conciles et l'Histoire générale qui y soient citées.
On peut en dire autant de la Seconde partie tout entière, livres V et VI, où « il s'agit des Conciles de Constance et de Bâle et des suivants » : en dehors de quelques textes de saint Bernard (25), de saint Antonin (26), de Gerson, de Pierre à'Ailly (27), de saint Augustin (28), de saint Cyrille d'Alexandrie (29), de saint Grégoire le Grand (30), l'auteur
(1) Chap. Il, m, IV, VII. — (-2) Chap. ii, xxxii. — (3) Cliap. ii. — (i) Chap. m. — (o) Chap. III. — ((i) Chap. m. — (7) Chap. iv. — (8) Chap. iv, v. — (it) Chap. vi. — (10) Chap. VI. — (11) Chap. viii, iv. — (1"2) Chap. xxviii, xxix. — (13) Chap. xxxiii. — (14) Chap. XXXII, xxxiii. — (l,"i) Chap. xxxii. — (Ki) Chap. m. — (17) Chap. m. — (18) Chap. X. — (lit) Chap. XV, XVI, XVII. — (20) Chap. xvii. — (21) Chap. m. — (22) Chap. v. — (23) Chap. XXIII. — (24) Cliap. xxvii. — (2:>) Liv. V, chap. vu. — (20) Liv. V, chap. xii.
(27) Ils sont cités plus souvent que tous les autres.
(28) Liv. V, chap. XXVII. — (29) Liv. V, chap. xxvii. — (30) Liv. V, chap. xxvii.
BOSSUET ET LES SAINfS PÈRES. 34
s'y contente alléguer les histoires gallicanes contre Bellarmin et les autres théologiens ultra montains.
Dans la Troisihnc Partie, « qu'il faut faire remonter à l'origine même du christianisme l'opinion de la Faculté de Paris » , le livre VIP n'est guère que l'histoire des Conciles généraux depuis celui de Jérusalem tenu par les Apôtres, ou plutôt depuis celui de Nicée jusqu'à celui de Trente : Tertullien (1), saint Léon, saint Grégoire le Grand, saint Grldsc , saint Innoceni 1", sont à peu près seuls cités. — Le livre Vlir réfute ou prétend réfuter les objections qui se tirent de la confirmation des Conciles par les Papes et celles que les ultramontains puisent dans de nombreux passages de saint Augustin (2), de saint Grégoire le Grand (3) et de saint Chrgsostome. — Dans le livre IX% où il s'agit des questions de foi qui ont été définies, en dehors des conciles généraux, par le consentement de l'Église, l'autorité des Pères est plus souvent invoquée ou même contestée, contrairement à l'habitude de Bossuet, qui jure par elle : saint Auf/Kstin lui-même et son mot célèbre : Rama locuta est, causa finita est , ne trouve pas grâce devant l'auteur de la Gallia orthodoxa (4) ; il reprend aussi la fameuse controverse sur les rebaptisants entre saint Cgprien et le Pape ^dimi Etienne : Tertullien , ssiini. Jérôme, sdiUit Basile , saint Jean Chrgsostome , saint Vincent de Lérins , Easèbe, sont cités dans un sens gallican , qui n'était pas le leur (5). C'est ensuite saint Gélase, saint Hormisdas, saint Fiih/encc, saint Léon, qui témoignent en faveur de l'autorité indépendante (6) des évêques (7) ; les objections tirées des Actes des Conciles sont résolues longuement, et « un remarquable passage de saint Léon » fournit à l'auteur une arme bien douteuse.
Le livre X*" prétend prouver « que la Déclaration gallicane s'harmonise avec celle-ci : le Siège Romain et sa foi saint indéfectibles, et le premier siège n'est jugé par per-
(\) Itri/uln l'idi'i immobilis et irrcformahUi!^ » (Cn[). primuni). (-2) Cliap. XII, XIII, XIV, xviii, XIX. — ('A) Cliap. xv. — ('0 Cliai). xvi. xvii. — v>) Liv. I\, cliap. II. — {(>) Chai), m à xv. — (7) Clia|). xv-xix.
sonne •. Saint Lroii , saint Augusfin, saint Irr/irr, Tcrfiillien , saint Ci/piioii, saint Optât de iMilève, saint .h'-rôme, saint G('last% saint Aritc devienne, Gerson, Pierre (VAilbi, saint Thomas, sa\i\i Bunaventure, saint Antonin, saint Ambroise, sont invoqués pour ou contre l'indéfectibilité du Saint-Siège. Après une thèse en faveur de ceux qui en appellent du Pape au Concile général, l'auteur récapitule ce qui précède, cite saint Lron et saint Augustin et essaie de montrer que l'autorité du Pontife Romain n'est pas nulle pour n'être pas infaillible.
Le XI" livre roule sur « le tempérament à apporter à l'usage de la puissance Pontificale » et le troisième article de la déclaration de 1682 : saint Gélase, saint Léon le Grand, sdJmi Augustin , saint Anibroise, saint Grégoire le Grand, Yves de Chartres , Hincmar de Reims , passent tour à tour sous nos yeux avec la Pragmatique Sanction, faussement attribuée à saint Louis, et Gerson , dont la doctrine, soi-disant « tirée de saint Bernard » (1), est opposée à celle de Bellarmin .
Dans le Corollaire, pour faire voir que « la doctrine gallicane n'obscurcit pas, mais illumine et confirme la primauté du Pontife Romain » , l'auteur cite saint Léon, saint Antonin, saint Jérôme et une foule d'Actes de Conciles.
L'Appendice à la France orthodoxe, ou la Défense de la Déclaration du clergé gallican de l'année 1682, sur la puissance ecclésiastique , où il est prouvé que la Déclaration gallicane est indemne de toute censure et ne nuit en rien à Vautorité du Pontife Romain, ne doit contenir et ne contient en effet dans ses quatre livres que quelques citations de sdiVûX Augustin (2), de saint Vincent de Lérins, de saint Thomas, de saint Antonin (3) et de quelques autres docteurs. Qu'importe leur autorité pour établir que le gallicanisme n'est pas censuré, comme « cela ressort de la profession de foi de Pie IV et de l'autorité des docteurs qui sont de l'avis » des Gallicans (livre premier) , comme cela se prouve encore
(I) Chap. XVI. — (-2) Liv. I, c. i. — ('$) Passim.
« par les auteurs contraires à l'opinion de la Faculté de Paris » (livre deuxième), comme « on le démontre aussi par Tétat même de la question (livre troisième)? Les P/vr.s , saint Ambroise , saint Vincent de Lcri/is, saint Grégoire le Grand, etc.) n'interviennent qu'au livre quatrième, où « l'état de la question et la nouveauté de la chose » sont allégués pour réfuter le pouvoir direct et indirect qu'aurait le Pape de déposer les rois.
Comment ne pas regretter que tant d'érudition ait été dépensée par Bossuet, — si tant est qu'il soit bien l'auteur de la Ga/lia orthodoxa et de la Défense de la Déclaration (1) — pour soutenir une cause mauvaise en elle-même, des propositions qu'il déclarait « odieuses » et qui sont en contradiction flagrante avec l'enseignement authentique du grand évêque? M. Algar Griveau dans son Etude sur la condamnation des Maximes des Saints (2), livre « un peu pénible à lire, mais singulièrement instructif », au dire de M, Brunetière (3), établit que Bossuet, après la querelle du Qxiiétisme, où il avait appelé Rome « la maîtresse des Églises, magistram Ecclesiarum », n était plus galHcan.
ARTICLE VI
Les saints Pères et la Polémique de Bossuet contre les Quiétistes.
Si Bossuet perd, en soutenant le Gallicanisme, l'immense avantage que lui donnait l'assurance d'enseigner la pure doctrine des saints Pères et de la Tradition , il retrouve cet avantage et cette supériorité dans la querelle du Quiétisme : (juerelle regrettable, sans doute, puisqu'elle mit aux prises, en présence de la France, de l'Europe et du monde , les plus grands évoques de l'Eglise GalUcane et que de deux amis intimes de la veille elle fit deux rivaux, deux adversaires
(I) L'auteur de celle lliése ijiouvc ailleurs [Quid confvranl latina liosstteli o)icra, etc.) que la Dissertalio pracvia est clans sa i)lus graiulo partie apocryphe. (•2) i vol in-K. l»oussiel(,'ue, 187S.
(:J) Nouvelles Éludes, l. Il, 188-2.
intraitables, dépassant plus d'une fois la juste mesure de la justice et de la charité chrétiennes (1) ; mais après tout querelle nécessaire , puisque, comme Bossuet Fa très bien dit , « il y allait de toute la religion (2) », et qu'à travers les défaillances des passions humaines il fallait que la vérité soutint ses droits et fit triompher son autorité souveraine. « Dieu , comme dit Fénelon lui-même (3) , veille toujours afin qu'aucun motif corrompu n'entraîne jamais contre la vérité ceux qui en sont les dépositaires. Il peut y avoir dans le cours d'un examen certains mouvements irréguliers; mais Dieu sait en tirer ce qu'il lui plaît; il les amène à sa fin , et la conclusion promise vient infailliblement au point précis qu'il a marqué. »
Sans revenir sur l'histoire de la Querelle du Quiéti^me — que le cardinal de Bausset a racontée deux fois, d'une manière , il est vrai , fort différente , dans son Histoire de Fénelon, 1808-1809, et dans son Histoire de Bossuet, 181 i, que M. Antonin Bonnel, professeur aux Facultés catholiques de Lyon, a résumée dans son beau livre de la Controverse de Bossuet et de Fénelon sur le Quiétisme, 1853 (i) , et que M. Crouslé , l'éminent professeur de la Sorbonne , vient de traiter magistralement dans le second volume de son Fénelon et Bossuet (5), — il faut se demander quel usage a fait des saints Pères le grand évèque de Meaux pour cette lutte mémorable contre l'archevêque de Cambrai.
(I) Bossuet dit au début de la Relation du Quiétisme , .% : « il est vrai qu'il est affliseant de voir les évoques en venir à ces disputes, même sur des faits. Les libertins en triomphent, et prennent occasion de tourner la piété en hypocrisie et les afl'aires de l'Église en dérision; mais si l'on n'a pas la justice de remonter à la source, on juge contre la raison ».
{•2) Lettre du 9 (l(''cenil)re 1697.
(3) Instruction. Pastondc du -2 mars no.'i.
(i) Nisard et M. Brunetiére ont nettement marqué les ombres du caractère de Fénelon dans cette querelle, et M. Lanson qui, dans son Bossuet. 1891. lui a consacré ."iO pages excellentes, ;i79-43l. a montré clairement combien était ébranlée «la légende des emportements . de la dureté, de la superbe de Bossuet, de la douceur, de la candeur, do l'humilité de I-énelon ». — Le P. de la Broise {Bossuet et la Bible, 1891) et M. Janet, dans le Féni'lon de la collection des Grands écrivains de la France, ont bien essayé de réagir contre un courant favorable à Bossuet, et i)arlé de Vâpreté , de la dureté de langage, du zélr austère de l'évèque de Meaux. Mais quelque belle âme qu'ait eue Fénelon , il n'était ni droit, ni ferme ■ ni doux comme Bossuet.
(o) Voir notre travail Bossuet et Fénelon d'après les derniers traraux de la critique ; un vol. in-12, Paris et Lyon , 189(j.
D'abord, Bossuet « dans toute l'affaire du Quiétisme, dit Le Dieu (1), demanda avec instance des conférences amiables, tant de fois pratiquées par saint Aiigii.sti/t ». La Relation du Quiétisme contient toute une section, la VHP, « sur les voies de douceur et les conférences amiables ».
Bossuet avait, certes, le droit d'en parler. — Après avoir été prié par Fénelon, vers le mois de septembre 1693, d'examiner loraison et les livres de M"^" Guyon (^Jeanne Bou\ier de la Motte), après avoir lu sa Vie écrite par elle-même, des Conintentaires sur Muïse, sur Josué, sur les Juges ^ sur Y Évangile, sur les Epitres de saint Paul, sur YApocalgpse et sur beaucoup d'autres livres de l'Écriture , du Cantique en particulier, il fut choqué dans son bon sens et son orthoxie de voir que M"" Guyon parlait « dune abondance de grâces dont elle crevait » , si bien qu'il fallut un jour « qu'une duchesse la délaçât : ce qui, ajoutait-elle, nempêcha pas que, par la violence de la plénitude, mon corps ne crevât de deux côtés ». Il entra en relations avec cette étrange mystique, dont les erreurs étaient <> infinies » ; celle qu'il releva le plus alors était celle qui regardait l'exclusion de tout désir et de toute demande pour soi-même, en s'abandonnant aux volontés de Dieu les plus cachées (2). C'est ce sur quoi il l'interrogea dans une longue conférence qu'il eut avec elle en particulier. Il en eut plus tard une seconde, «( au commencement de l'année lOOi. Tùt après, elle fut suivie d'une autre conférence plus importante avec M. l'abbé de Fénelon dans son appartement à. Versailles ». Il se retira étonné de voir « un si bel esprit dans l'admiration d'une femme dont les lumières étaient si courtes, le mérite si léger, les illusions si palpables, et (|ui faisait la prophétesse (3) ». Il s'attacha d'autant plus à ramener M. de
(1) Mihnoires. p. ."il.
(-2) C'étaient là les théories d'un prêtre espagnol Molinos. auteur de la Guide xpirilueUe, arrêté ;i Kome jiar riu(|uisili<>ii en Uix:> el condamné à la prison i>erpi-tiielle pour avoir poussé jusqu'au dernier degré d'irnuioralilé les consécpiences pialif)U(;s d'une doctrine, dont soixante-huit pro[)osilions (nriMil condamnées i>ar Innocent XI couime « hércti(|ues. erronées, scandaleuses, l)Ias|)hématoires ».
(.1) Ui'ialion <lu (^uirlismc; section U, :20. — Itossuct ajoute « (|u'il ne songeait qu'a icnii- (;a('hé ce qu'il voyait ».
Fénelon que ceux qui avaient écouté leur discussion étaient dans sa main.
11 écrivit donc, le 16 mars 1694, une longue lettre à M"^ Guyon sur ses écrits, « pleins de choses insupportables et insoutenables, ou selon les termes, ou selon les choses et dans le fond ». Il s'y révélait déjà tel qu'il devait être dans toute la querelle , champion intrépide de la Tradition des Prres, dont la doctrine était pour lui une règle invariable. Après avoir cité l'exemple de sœur Marguerite du Saint-Sacrement et de sainte Thérèse, il ajoute : « Si on veut remonter aux premiers siècles, saint Augustin était intérieur; maison n'a qu'à lire ses Co/t/essions, qui sont une perpétuelle contemplation, on y trouvera partout des demandes qu'il fait pour lui-même , sans qu'on y puisse remarquer le moindre vestige de la perfection d'aujourd'hui... Je n'ai jamais hésité un seul moment sur les états de sainte Thr/'he, parce que je n'y ai rien trouvé que je ne trouvasse aussi dans l'Écriture, comme elle dit elle-même que les docteurs de son temps le reconnaissaient. »
Pendant qu'il travaillait « à désabuser Fénelon d'une personne aussi étrange » que M""" Guyon, celle-ci se mit dans l'esprit de faire examiner les accusations qu'on intentait contre ses mœurs, juin 1694, et de demander au roi des commissaires avec pouvoir de prononcer sur sa vie. M""" de Maintenon, afin d'éviter l'éclat que voulait faire l'archevêque de Paris, désigna Bossuet, l'évêque de Châlons, M^'' de Noailles, et M. Tronson, supérieur g-énéral de Saint-Sulpice , pour examiner à fond la doctrine. Les infirmités de M. Tronson obligèrent ses deux collègues « à tenir leurs conférences » à Issy, maison du séminaire de Saint-Sulpice. Durant sept à huit mois qu'ils employèrent à une discussion sérieuse, Fénelon « multiplia les écrits et alla avec quelques-uns de ses amis à Issy, tandis que W^" Guyon envoyait quinze ou seize gros cahiers pour faire le parallèle de ses livres avec les saints P/tcs, les théologiens et les auteurs spirituels ( 1 ) ». Elle protestait, du reste,
(1) Relation du Quirtisme ; sect. III, I, '2.
53fi BOSSUET ET LES SAINTS PERES.
de sa parfaite soumission, et Fénelon écrivait à Bossuet : « Je suis dans vos mains comme un petit enfant. Je puis vous assurer que ma doctrine n'est pas ma doctrine : elle passe par moi, sans être à moi... Je ne tiens à rien... Je ne vous demande en tout ceci aucune des marques de cette bonté paternelle que j'ai si souvent éprouvée en vous. Je vous demande, par l'amour que vous avez pour l'Église, la rigueur d'un juge et l'autorité d'un évêque, jaloux de conserver l'intégrité du dépôt. Je tiens trop à la tradition, pour vouloir m arracher celui cjui doit en être la principale colonne de nos jours (1)... Je ne tiens qu'à une seule chose, qui est l'obéissance simple... Je suis prêt à me taire, à me rétracter, à m'accuser et même à me retirer, si j'ai manqué à ce que je dois à l'Église (2)... Je dois tout à l'Église et rien à moi ni à ma réputation personnelle... Il ne me reste toujours qu'à obéir; car ce n'est pas l'homme, ni le très grand docteur que je regarde en vous, c'est Dieu i3)... Au nom de Dieu, ne m'épargnez point; traitez-moi comme un petit écolier, sans penser ni à ma place, ni à vos anciennes bontés pour moi. Je serai toute ma vie plein de reconnaissance et de docilité , si vous me tirez au plus tôt de l'erreur (4). »
Sur ces entrefaites, l'archevêque de Paris ayant lancé une ordonnance contre le Quiétisme (16 octobre 1694j, Bossuet, pour sauver M™' (iuyon (5) , la fit recevoir à la Visitation de Meaux, le 13 janvier 1695, sous le nom de M™' de la Houssayc, et le roi. qui ignorait les confi-rmces d'Issy et la part qu'y prenait Fénelon, le nomma archevêque de Cambrai, le 8 février 1695. Le nouvel élu continua d'assister aux conférences, mais cette fois '< comme juge », au même titre que Bossuet et M. de Noailles. Le prélat fut d'abord aussi humble que l'abbé. Pourtant, le 6 mars 1695,
en LvUrr du -1% juillet KJ'JV.
(-2) LcAtrc (lu l'2 décembre IG!»i.
(:i) Ldlre du 1(> décembre 10!)'*.
(4) Le/</-edu iii janvier lOO.'i.
(•*>) Elle avait voulu, comme Fénelon d'ailleurs (Lettre du Ki décembre KJOi), se confesser à Bossuet; mais celui-ci ne consentit pas a se laisser lier les mains.
il y avait déjà un point auquel, « dans sa situation présente, il ne pouvait souscrire par persuasion ». Puis, quand on lui proposa les trente-quatre articles à signer, « il apporta des restrictions à chaque article, qui en éludaient toute la force et dont l'ambiguité les rendait non seulement inutiles, mais encore dangereux ». Fénelon céda entîn; mais il eut tort plus tard de déclarer que, dès le premier moment, il était prêt à signer de son sang ( 1 ) . Il signa (10 mars ) comme M""" Guyon , à laquelle Bossuet donna un certificat de piété et d'orthodoxie; elle s'enfuit aussitôt de son couvent, abusa des lettres de Bossuet, et, après s'être cachée quelques mois, fut enfermée à Vincennes (fin de 1695), puis, après une nouvelle soumission, mise à Vaugirard, d'où, revenue à ses erreurs, elle fut conduite à la Bastille jusqu'en 1702.
Les trente-quatre articles, publiés par Bossuet dans une Instruction pastorale du 16 avril 1695, où le prélat protestait contre « les nouveaux mystiques » , « les nouveaux docteurs » et leur « doctrine outrée » , contenaient des allusions formelles , à la doctrine des saints Pères : « Article XXXI... Il ne faut pas permettre (aux spirituels) d'acquiescer à leur désespoir et damnation apparente; mais avec saint François de Sales les assurer que Dieu ne les abandonnera pas. — XXXII... L'abandon du chrétien est de rejeter en Dieu toute son inquiétude, mettre en sa bonté l'espérance de son salut, et, comme l'enseigne saint Augustin après saint Cfjprien , lui donner tout : Ut totum detur Deo. »
Bossuet annonçait en même temps « une instruction plus ample, où paraîtrait l'application avec les preuves des susdits articles, encore qu'ils se soutiennent assez par eux-mêmes, et ensemble les prinicipes solides de l'oraison chrétienne selon l'Écriture sainte et la tradition des Pères,' enfin, en suivant les règles et les pratiques des saints docteurs, nous tâcherons de donner des bornes à la théologie
(1) Réponse à In Relation du Quiétisme.^
peu correcte et aux impressions et exagérations irrégulières de certains mystiques inconsidérés ou même présomptueux ».
En attendant, Bossuet,dans une Lettre du 24 mai 1695 à M""" de la Broue, évêque de Mirepoix, défendait l'article XXX^ par Tautorité de saint Chrysostome, de Théodoret, « de plusieurs auteurs très approuvés et notamment de saint François <le Sales en plusieurs endroits... Tout ce qu'on pourrait dire, c'est que les actes (sur la supposition que Dieu tiendrait les justes dans les tourments éternels) sont très inutiles, et que les esprits les plus solides, comme sdlwi Augustin, ont atteint la perfection sans les faire ». Il parle dans la même lettre de saint Bernard et du bienheureux Jean de la Croix. Dans une autre lettre du 29 mai au môme prélat, il dit que l'article XW" se trouve dans tous les livres de dévotion et dans les plus approuvés depuis plusieurs siècles et, à remonter jusqu'aux sources, dans saint Chrijsostume ». — Il « travaillait dès lors sans relâche » à son Instruction sur les rlats d'oraison. Le 3 juin, il défendait « un sentiment que saint Chrysostorne sur de très solides fondements a trouvé et admiré dans saint Paul. Il est suivi de Théodoret , de saint Isidore de Damiette , d'OEcuménius, et dans nos jours, d'Estius et de Fromont, sans avoir encore examiné les autres; saint François de Sales, sainte Thérèse et beaucoup d'autres Ames saintes, dont je ne dois point souffrir qu'on condamne les sentiments, sont de même avis ».
Vers la même époque, Bossuet s'empressait d'accepter d'être le prélat oonsécrateur de Fénelon, comme pour lui donner une sorte de témoignage public de leur parfait accord d'esprit et de Cd'ur. Le 7 décembre 1695, Fénelon écrivit à Bossuet : « ,1c ferai profession toute ma vie d'être votre disciple et de vous devoir la meilleure partie de ce que je sais. .le vous conjure de m'aimer toujours et de ne douter jamais de mon zèle, de mon respect et de mon attachement. » Le 18 décembre, l'archevêque de Cambrai promettait A l'évêque de Meaux (( de passer quelques jours
LES SAINTS PÈRES ET ROSSUET POLEMISTE. 539
auprès de lui et de prendre à son ouvrage (Vlnstruc/ion sur les états d'oraison) toute la part qu'il voudrait bien lui donner. Il serait ravi , non pas d'en aug-menter l'autorité , mais de témoigner publiquement combien il révérait sa doctrine ». « Ne soyez point en peine de moi, lui écrivait-il encore le 21 mai 1696; Dieu en aura soin; le lien de la foi nous tient étroitement unis par la doctrine; et pour le cœur je n'y ai que respect, zèle et tendresse pour vous. » Hélas! pourquoi faut-il ajouter qu'en ce moment Fénelon avait refusé d'approuver le livre de Bossuet (1), « parce qu'il y condamnait iM""^ Guyon »i? Dans une Lettre à M™" de Maintenon (7 mars 1696), il formulait des accusations graves contre M. de Meaux , qui aurait « redit comme des impiétés des choses que M"" Guyon lui avait confiées avec un cœur soumis et en secret de confession ». Bossuet, accusé de trahir le secret de la confession , en reproduisant des choses écrites tout au long dans les livres de M"° Guyon 1 Et Fénelon , après une accusation si injurieuse pour un prêtre, pour un prélat, écrivant à ce prélat, le k octobre 1696, qu'il était « l'homme du monde le plus attaché à lui avec le respect le plus sincère » 1
LEj'plication des Maximes des saints parut en février 1697 (2), et V Instruction sur les états d'oraison en mars seulement, mais avec les approbations de MM. de Paris (3) et de Chartres ii. Bientôt après, le 6 mai. Innocent XII, à qui Bossuet avait adressé son ouvrage avec une admirable Lettre, lui répondait par un Bref, qui n'était pas le simple remerciement d'une noble politesse, mais l'effusion de cœur d'un Pontife, bénissant l'auteur d'une œuvre glorieuse pour l'Église.
(I) Bossuet, par déférence, le lui avait fait remettre en manuscrit : il le rendit le .% août KjiMi. par l'intermédiaire du duc de Chevreuse avec une lettre polie, mais vague. Un Mémoire à M""" de Maintenon expliquait le refus d'approbation.
(-2) Bossuet écrivait, dès le mois de janvier 169". à l'abbé de Mauleuvrier que la publication de cet écrit causerait un grand « scandale, parce que Fénelon nu pourrait pas se résoudre à. condamner les livres de M"'" Guyon et parce qu'il voulait établir comme possible la perpétuelle passivelé et laisser dans le doute plusieurs articles à éclaircir. »
(3) C'était alors M-''^ de Xoailles.
(4 C'était M"-'"' Godet des Marais.
5i0 BOSSUET ET LES SAINTS PERES.
La Préface indique avec une lumineuse précision la méthode sui\'ie par Bossuet : k Je me suis proposé la règle sûre et invariable pour juger de toutes ces choses, qui est TÉcriture sainte et la Ti^acUtion,.. Grrson , que nos pères ont justement appelé docteur très chrétien , tant à cause de sa piété que pour avoir été en son temps la lumière de ce royaume, remarquait dès lors qu'un des artifices de ceux qui veulent se donner toute liberté d'enseigner ce qu'il leur plait sur une matière si cachée et si délicate , est d'en appeler toujours aux expériences... Mais il est clair qu'il y a des règles cerlaines dans l'Église pour juger des bonnes et mauvaises oraisons, et que toutes les expériences qui y sont contraires sont des illusions. On ne peut douter que les prophètes et les apôtres que Dieu nous a donnés pour docteurs n'aient été très instruits et très expérimentés dans ses voies : les saints Pères, qui les ont suivis et nous en ont expliqué la sainte doctrine, ont pris leur esprit, et, animés de la même grâce, ils nous ont laissé des traditions infaillibles sur cette matière comme sur toutes les autres qui regardent la religion. Voilà les expériences solennelles et authentiques sur lesquelles il faut se fonder, et non pas sur les expériences particulières. » Et alors le grand évèque cite Gerson, condamnant « les énormes excès » des béguards et des béguines; sainte Thérèse, désirant « de trouver dans les directeurs la science et l'expérience » et préférant >< le savant à celui qui n'est que spirituel », ou bien nous apprenant qu'on est contemplatif sans le savoir, dit saint Augustin, d'après lequel l'étude du bon et simple docteur « n'est qu'une attention à la lumière éternelle et un saint attachement de cœur à Celui qui est la vérité même ». Bossuet, « appuyé sur ces solides fondements •> , a le droit d' « entrer avec confiance dans ces matières » et d'y établir « la vérité révélée par l'Écriture et par les Pères ». Il peut déclarer à Innocent XII (1) qu'il n'a fait dans tout son livre que confir-
(I) l.i'llri' (lu 17 mars 1G!»7 : . Et nunc lolo opusculo niliil aliuil agiinus quam ut i(l guud est gestum Scripturarum testimoniis. traditioiic l'atrum ac vcrae tlieologiac (Jecretis fulcialur. •
mer « par les témoignages des Écritures, la tradition des Pères et les décrets de la véritable théologie », ce que le Pape avait eu en vue par la condamnation des erreurs des faux mystiques. Il peut dire surtout : « Dieu sait que ce n'est pas de moi-môme, mais de la doctrine des sain/s et de la force de la vérité que j'espère des avantages de mon travail pour découvrir les erreurs et attirer les simples à l'oraison ».
Dans le livre premier, Les erreurs des mystiques en général et en particulier leur acte continu et universel, Bossuet constate dabord qu'il y a longtemps que les mystiques, les contemplatifs, ont introduit dans l'Église un nouveau langage, plus ou moins imité « du style extraordinaire » des livres attribués à saint Denis V Aréoparjitc et qui leur a valu des contradicteurs comme Gerson : ce saint homme leur reproche " de pratiquer tout le contraire de Jésus- Christ et des apôtres, qui, ayant à développer des mystères impénétrables et cachés à tous les siècles, les ont proposés en termes simples et vulgaires. Saint Augustin , saint Bernard, tous les autres saints les ont imités ; au lieu, dit le docte et pieux Gerson, « que ceux-ci, dans une moindre élévation, semblent ne songer qu'à percer les nues et à se faire perdre de vue par leurs lecteurs ». Tel est le cas de Kusbroc, « le plus célèbre des mystiques de son temps et le maître de tous les autres » , d'Henri Harphius, qui l'a copié, et de Nicolas Tanière, qui l'a suivi. — Bossuet entreprend ensuite un travail ingrat : rechercher dans de petits livres de peu de mérite un nombre infini d'erreurs, à l'exemple des Pères, qui n'ont pas dédaigné d'attaquer les moindres écrits. Après avoir divisé son traité en dix livres, l'évêque de Meaux expose le premier principe du Quiétisme , qui « consiste dans un certain acte continu et universel qu'on y établit » avec le P. Falconi [Moyen court, etc.), Molinos et Malaval ; puis il réfute ce principe par un passage des Confessions de saint Augusti)t, qui répète en cent endroits ce que tous les autres Pères, saint Bernard , saint Grégoire, saint Thomas inculquent sans cesse, à savoir
que, si la contemplation était de durée, elle serait quasi la même chose que celle dont les saints jouissent dans le ciel , mais qu'elle ne peut durer ici-bas. Personne, avant Falconi, n'a enseigné le nouveau prodige de cet acte irréitérable , sans autorité ou de l'Écriture ou des Pères , quoi qu'en dise Molinos, qui se réclame à tort de saint François de Sales.
Le livre deuxième, De la suppression des actes de foi sur la Trinité, sur l'Incarnation, sur les attributs divins sur les articles du Credo , sur les demandes du Pater, sous prétexte que les contemplatifs ne doivent s'attacher qu'à la seule essence divine , réfute cette erreur dangereuse par un passage des Stromates de saint Clément d' Alexandrie', par l'autorité de Scot et de Suarez, de toute l'école après saint Thomas dans sa Somme théologique, où il établit qu'il est nécessaire, de nécessité de salut, de croire explicitement à la Trinité, à l'Incarnation, au symbole, enfin par une définition du concile de Reims tirée de saint Aagastijt et de saint Bernard, d'où il résulte « que c'est une ignorance grossière de dire que Dieu soit plus que sa propre toutepuissance ».
Dans le livre troisième ^ De la suppression des demandes et de la conformité à la volonté de Dieu, Bossuet- montre que c'est là une erreur profonde, « bien contraire à saint Augustin " , qui, dans le de Dono perseverantiae et VEpitre à Sixte, prouve que toute prière , et celle des commençants comme des autres, est inspirée de Dieu, et qui, dans les Explications des Psaumes, soutient que, quoique le Saint- Esprit forme nos prières , il ne faut pas attendre comme en suspens que cet Esprit nous remue d'une façon extraordinaire ; ce serait ôter à nos prières cet effort du libre arbitre, ce conatus c\\\(i tous les saints y reconnaissent; ce serait introduire « la passiveté » dans l'oraison la plus commune.
« Comme le prétexte do la suppression des demandes est une fausse conforinité à la volonté de Dieu fort vantée par les nouveaux mystiques » , Bossuet emploie le livre tjuatrième , on il est traité plus à fond de la conformité à la volonté de Dieu , à montrer comment elle est mal entendue
et à coml)icn d'erreurs et d'illusions elle ouvre la porte. Saint Augustin et son Ouvrage imparfait contre Julien , sa Cité «le Dieu , <( le saint homme Gerson , dans le savant livre qu'il a composé de la Disiiiirtion des véritables visions d'avec les fausses », et saint Jean de Damas sont les autorités qu'invoque l'évéque de Meaux à l'appui de sa thèse.
Au livre cinquième , il examine les actes directs et réfléchis, aperçus et non aperçus , dont parlent les quiétistes pour rejeter les réflexions de tout l'état des contemplatifs, et il « ôte aux nouveaux mystiques une fausse idée de recueillement et une source intarissal)le de fausses maximes ». Il établit qu'ils « contredisent tous les traités ascétiques de saint Basile et des autres, les théories de saint Thomas sur la réflexion et la volonté, celles de saint François de Sales sur l'amour de Dieu, celles de saint Antoine et de Cassien sur l'état de l'àme dans la pure contemplation, où « elle perd les riches substances de toutes les belles conceptions, de toutes les belles images, de toutes les belles paroles dont elle accompagnait ses actes intérieurs ».
Dans le livre sirihm' , Où Von oppose à ces nouveautés la tradition de FÉglise, Bossuet remonte à la Lettre du concile de Carthage au Pape saint Innocent sur les grâces qu'il faut demander à Dieu. « Ces deux grands saints, saint Cyprien et saint Augustin, ne connaissent point le mystère du nouveau désintéressement, qui persuade à nos faux mystiques de ne rien désirer pour eux-mêmes , puisqu'ils tournent tous deux à eux-mêmes toutes les demandes de l'oraison dominicale , et entre autres celle-ci : « Que votre nom soil sanctifié »; car, disait saint Cgprienet après lui saint ^4?^gustin, nous ne demandons pas que Dieu soit sanctifié par nos oraisons, mais que son nom, saint par lui-même, soit sanctifié en nous. « Dieu commande à ses saints de lui demander la pei'sévérance )> , dit ^sAni Augustin... Pour entendre maintenant que cette foi (définie par les conciles d'Orange, de Carthage et de Trente) est aussi ancienne que l'Église , il ne faut que lire quelques passages de saint Clément d' Alexandrie, dont l'autorité est considérable par deux
endroits : l'un qu'elle a été révérée dès la première antiquité, puisqu'il a été dès le second siècle , après le grand Pantenus et devant le grand Origène , le théologien et le docteur de la sainte et savante Église d'Alexandrie; et l'autre, qu'il nous propose ce qui convient aux plus parfaits qu'il appelle </;#o.stiques. )) Or, saint Clément dit en maints endroits des Stromales et du Pédagogue que ceux à qui il convient de faire à Dieu le plus de demandes sont les parfaits, les gnostiques. Les anciens, saint Jérôme, saint Jean Climaque , saint jy«caire , disciple de saint Antoine , saint Arsène, les âmes les plus consommées dans la vertu , étaient bien éloignées de se croire dans la perfection de l'impassibilité ou de V apathie. « Après saint Clément d'Alexandrie, celui des anciens qui est le plus propre à confondre les novateurs , c'est Cassien, parce que, comme saint Clément, il a expressément traité de l'oraison des parfaits contemplatifs et même de leur apathie ». Or, d'après Cassien, cette demande Fiat voluntas , « qui est la plus parfaite de toutes, et la vraie demande des enfants et par conséquent des parfaits, contient la demande de notre salut. » « C'est une doctrine constante de SBimi Augustin et de tous les Pères, que Jésus-Christ, en nous proposant l'oraison dominicale comme le modèle de la prière chrétienne , y a renfermé tout ce qu'il fallait demander à Dieu », quoi qu'en dise le P. La Combe. De plus. Cassien conserve toujours dans les plus parfaits contemplatifs, ce (ju'il appelle volutatio eordis, c'est-à-dire la succession et la volubilité des pensées et des mouvements du cœur, et sdiini François de Sales, dont les faux mystiques allèguent si souvent l'autorité, donne le moyen de résoudre (( les endroits des Pères, de Clément d'Alexandrie, de Cassien, de saint Augustin même et des autres spirituels anciens et modernes, qui, en parlant du sommeil des justes, semblent dire que leurs exercices n'y sont point interrompus, et il est vrai «jue l'impression en demeure dans un certain sens ». Dans le livre septième. De r oraison passive, de sa vérité f't de Vabiis (péitn en fait, liossuet commence par « découvrir combien les faux mysti(]ues abusent de l'oraison pas-
sive OU de quiétude, et il en explique la pratique et les vrais principes par la doctrine constante des mystiques véritables et approuvés, tels que sont le bienheureux P. Jean de la Croix et le vénérable P. Baltazar Alvarez, de la Compag"nie de Jésus, un des confesseurs de sainte Thérèse ». Saint Augustin et son de Spiritu et littera, son de Dono perseverantiae , ses Lettres, ses Sermons , son de Perfectione justi, saint Ambroise , saint Thomas d'Aquin, saint Jean Climaque confirment par leur autorité la thèse de l'évèque de Meaux.
Comme « la doctrine de saint François de Sales et la conduite de la vénérable mère de Chantai, sa fille spirituelle, servent d'un vain refuge aux faux mystiques )> , le livre huitième, Doctrine de saint François de Sales, et le livre neuvième. Où est rapportée la suite de la doctrine de saint François de Sales et de quelques autres saints , sont consacrés à expliquer les maximes de ce saint évêque , qui (( aimait le train des saints devanciers et des simples » , et dont les Entretiens, les Lettres, le Traité de V amour de Dieu, sont en harmonie parfaite , ainsi que la conduite de la Mère de Chantai, avec les principes de sainte Thérèse , de sainte Catherine de Gènes, de sainte Catherine de Sienne, de saint Jean de la Croix, de saint Jean d'A^dla, de saint Pierre cT Alcantara et de « quelques autres excellents spirituels » , qui n'ont jamais parlé de l'indifférence des saints pour le salut éternel.
Dans le livre dixième, « qui est l'un des plus importants, parce que c'est comme un résultat de la doctrine de tous les autres », Bossuet s'explique d'abord « sur les qualifications des propositions particulières » condamnées chez les Quiétistes, puis « sur l'article XXXII », sur le parfait abandon, à propos duquel il montre, avec saint Ci/prien, saint .4^^gustin [de Dono perseverantiae , de Praedestinatione sanctorum, de Doctrina christiana, etc.),ii3imt François de Sales, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, le P. Baltazar Alvarez, saint Thomas, saint Bonaventure , saint Clément d'Alexandrie , que « la contemplation , ni active ni passive ,
n'est que passagère et comme momentanée en cette vie et n'y peut être perpétuelle. >
Les Additions et Corrections; exposent la doctrine constante de saint Augustin et des Pères sur les demandes contenues dans rOraison dominicale et montrent que, « selon saint Augustin, l'amour désintéressé, loin d'exclure le motif de la récompense en tant qu'elle est Dieu môme, le comprend dans son désir. En attendant, dit Bossuet, qu'on établisse une vérité si constante par le sentiment unanime des saint Pères et de tous les théologiens . tant scolastiques que mystiques, et qu'on ait expliqué plus à fond les principes de saint Augustin, le pieux lecteur sera bien aise de voir comment ce Père était entendu par un des plus grands théologiens et des plus sublimes contemplatifs du treizième siècle. C'est Hugues de Saint-Victor, ami et contemporain de saint Bernard, chanoine régulier et prieur du célèbre monastère de Saint- Victor. Ce grand et pieux docteur se propose de prouver que « celui qui aime Dieu pour soi-même, l'aime d'un amour pur et gratuit ». Après avoir traduit un long passage de cet auteur, le grand évêque de Meaux révèle toute son âme dans cette conclusion : « On connaît la doctrine de saint Augustin à ce discours d'un de ses enfants, d'un de ses religieux, d'un de ses disciples. Elle est devenue si commune dans l'Église, comme la suite le fera voir, qu'elle a été embrassée par tous les docteurs anciens et nouveaux, que tous, en ce point comme dans les autres, se sont glorifiés d'être humbles disciples d'un si grand maître. »
Cette admirable Instruction sur les états d'o?'aison est le chef-d'd'uvre de la théologie mystique en France, et il serait difficile de rencontrer dans les autours ascétiques une érudition plus étendue, une doctrine plus sûre, une éloquence plus lumineuse.
On fait suivre ordinairement cette Instruction célèbre d'un écrit intitulé Tradition des nouveaux mgstiques et publié par l'abbé Le Roi en ITVS. — ■ Ce sont des Notes que Bossuet écrivit pour Fénelon à l'époque des conférences
cVIssy, alors que le précepteur du duc de Bourgogne, pour justifier M™* Guyon et ses théories du pur amour, avait apporté à ses trois juges une série de Remarques, intitulées le Chwstique, sans doute parce qu'il y assimilait les Quiétistes aux Gnostiques de Clément d'Alexandrie, et qu'il voulait faire aux nouveaux mystiques « une chaîne de tradition » , allant de l'homme spirituel de saint Paul au contemplatif déifonne de saint Denis , à l'initié à la Gnose de l'auteur des Stromates ^ au solitaire en oraison continuelle de Cassien, à <( l'homme sublime » de?,di\\\i Augustin, « instruit de Dieu seul », à l'àme passive du Bienheureux Jean de la Croix, à l'indifférent de saint François de Sales, au contemplatif d'Alrarf'Z, enfin au quiétiste de Molinos, de Malaval et de M'"® Guyon. — Bossuet prouve clairement, dans la Tradition des noureaux mystiques^ que « tous les auteurs, soit des premiers, soit des derniers siècles », ont des vues très diQ'érentes de celles des Quiétistes, dont le contemplatif est un homme tout nouveau, très éloigné de tous les autres et fabriqué par les mystiques contemporains. Dans des Remarques d'une incroyable érudition, où presque tout le livre des Stromates et celui du Pédagogue sont passés en revue, ainsi que quelques textes de Cassien et des Noms divins, de la Hiérarchie céleste , de la Hiérarchie ecclésiastique et de la Théologie Mystique de Denis l'Aréopagite, l'évêque de Meaux détruit tous les arguments de Fénelon et lui fait voir que Clément d' Alexandrie n'a pas dessein de proposer aux païens l'oraison passive ni un état extraordinaire, mais simplement les maximes communes qui font de bons chrétiens, de vrais chrétiens spirituels. La Gnose, d'ailleurs, n'était pas « une tradition apostolique secrète » , dont on fit un mystère au commun des fidèles. « Saint Iré née et saint Éjjiphane ont condamné ces traditions; saint Augustin a combattu cette erreur des secrets de religion cachés aux fidèles dans trois Traités sur saint Jean, où il donne le sens véritable de cette parole de Xotre-Seigneur dont les hérétiques abusaient : « J'ai beaucoup de choses à vous dire que vous ne pouvez pas encore porter. » La marque de la tradition apostolique,
d'après saint Augustin, c'est qu'elle soit répandue publiquement dans toute l'Église : Quod a Patribus tmditu))i unirersa observât Ecclesia (1). « C'est de cette sainte doctrine de saint Augustin , ou plutôt de toute l'Église catholique que Vincent de Lérins a pris son Quod ubique, quod seniper, qui est le caractère incommunicable et inséparable... des traditions apostoliques » (2 . Comme Bossuet était « plein de fentes par où le sublime échappait de tous cotés » , il y a dans ces simples Notes ^ communiquées à Fénelon, une vigueur de raisonnement et une éloquence si lumineuses qu'elles forcèrent l'archevêque de Cambrai à désavouer son Gnostique , « écrit à la hâte », disait-il.
Pendant que le public admirait les États d'oraison, les Maximes des Saints faisaient scandale : elles soulevaient contre elles « le gros du monde » à Paris , « avec le gros du courtisan », si bien, ajoutait l'abbé Brisacier écrivant à Fénelon son ami, le 28 février 1697, « qu'il ne se trouve presque personne qui ose vous soutenir ni dans la forme, ni dans le fond » (3) .
Ce qui fut plus pénible à Bossuet que la publication inopportune des Marinies des Saints, c'est que Fénelon lui fit lire par le duc de Chevreuse une lettre, ou plutôt un Mémoire tout plein de récriminations et de justifications de sa propre conduite, qui tournaient en accusations de celles de son ami. C'était la déclaration de guerre, et elle ne venait pas de Bossuet, l'homme « le plus doux du monde ».
Il avouait alors à son neveu, 2i mars 1G97, combien il y avait de choses répréhensibles dans les Maximes des Saints: « J'écris tout ceci avec douleur, disait-il, à cause du scandale de l'Église et à cause de l'horrible décri où tombe un homme dont j'avais cru faire le meilleur de mes amis et que j'ai?ne encore sinrère/nent , malgré Virrégularité de sa
(I) XXXII' Sermon sur les paroles de l'apolre.
(-2) Cliapilre xvii. sections I el II.
(3) l,e l'ellelier, ministre d'Klat, écrivait h Fénelou : » Pour l'honneur du roi, pour l'iiitiTfl de la reliffion et pour voire propre gloire, il serait à souhaiter que votre palais et votre livre eussent 6lé réduits en eeudre, il va six semaines. » {Manuscrits du Grand Séuiiiiaire de Saint-Suli)icc.)
conduite envers moi. Je n'ai point la liberté de me taire après ce qu'il dit dans son Avertissement , qu'il expose la doctrine que M. de Paris et moi avons établie dans les trentequatre articles. Nous serions prévaricateurs, si nous nous taisions, et l'on nous imputerait la doctrine du nouveau livre. » Où est l'amertume dans cette lettre d'un prélat, relevant une double provocation? L'abbé de Rancé, c qui ne pouvait penser à l'ouvrage de Fénelon sans indignation », écrivait à Bossuet qu'il comptait sur lui en cette rencontre pour soutenir la vérité avec le même bonheur que par le passé. Le roi ordonnait à W de Noailles et à Bossuet d'examiner les Maximes des Saints. Les conférences recommencèrent à l'archevêché de Paris : on y appela Fénelon. Mais si Bossuet aimait, selon la pratique des Pères, à traiter toutes choses « à l'amiable » , l'archevêque de Cambrai n'y tenait guère : il donna d'abord des explications contraires à son livre et aussi insoutenables que lui , d'après l'éveque de Chartres, Godet des Marais; puis il refusa de se rendre aux conférences de rarchevêché, à moins que Bossuet n'en fût exclu ; enfin , pour empêcher les évêques de se prononcer sur son livre, il en appella au Pape le 18 avril.
MM. de Paris , de Meaux et de Chartres publièrent le 6 août nuQ Déclaration en latin d'abord, puis en français, où, au nom delà pure doctrine de s,dÀ\ii Augustin, de saint François de Sales et « de tous les contemplatifs, sainte Thérèse, Jean de Jésus, son interprète Jacques Alvarez Paz, ils désavouaient le système de Fénelon et le déclaraient contraire aux 34- articles, dont ils rétablissaient le vrai sens.
C'était le premier acte d'hostilité publique de Bossuet contre Fénelon ; mais celui-ci l'avait gratuitement provoqué. Presque en même temps que la Déclaration , le 20 août, paraissait en latin pour les théologiens romains, en français pour le public, que l'archevêque de Cambrai avait imprudemment mêlé à la querelle (1), le Sommaire de la doctrine du livre qui a pour titre : Explication des Maximes
(1) Dans ['Avertissement des Maximes des Saints.
des saints, etc. , ^^^5 conséquences qui s'ensuivent, des défenses et des explications qui // ont été données. Bossuet y disait avec une sincérité parfaite : « Quoique ce prélat que j'honore semble vouloir mettre sa principale défense à me faire regarder comme sa partie et son accusateur (ce que je ne puis taire et aussi le dire sans une extrême douleur), Dieu m'est témoin que toute ma vie je n'ai rien eu tant à cœur que son amitié, l'entretenir et y correspondre par toute sorte de moyens : sans que jamais il y ait eu entre nous la moindre division, si ce n'est depuis ce livre malheureux. » — Après avoir relevé deux erreurs attribuées par Fénelon à saint François de Sales et à saint Augustin., \e Sommaire constate que l'évéque d'Hippone . bien éloigné des pensées qu'on lui prête, rapporte cent et cent fois le désir même de voir Dieu à l'amour chaste et gratuit ; et si l'on souffre que ces beaux endroits soient détournés par de vains raffinements, cette pure et ancienne théologie s'évanouira avec les maximes et les principes de ce Père : cette belle distinction des choses dont on peut user et de celles dont on doit jouir disparaîtra, quoique enseignée par ce saint docteur et posée depuis par le Maître des Sentences, par ses interprètes et par tous les scolastiques , pour le fondement de la théologie ; et la définition même de la charité que saint Aufjust'nt nous a donnée (1) et que saint Thomas a répétée après lui (2j, qui porte qu'elle n'est autre chose qu'un mouvement de l'âme pour jouir de Dieu pour l'amour de luimême, ne demeurera pas sans atteinte. Mais on ne peut croire que la théologie scolastique soit différente de celle des saints Pères , d'où elle tire son origine : saint Thomas est tout à fait de notre sentiment , saint Bonaventure aussi , ainsi que Scot lui-même et Suarez, Hossuet relevait enfin le tort qu'avait eu Fénelon eu essayant de faire des quiétistes de Grégoire Lopez et de Cassien.
Désormais, pendant plus de dix-huit mois, du mois d'août 1G97 au mois de mars 1000, le duel des deux prélats
(1/ iJij iJoctrina Christian., liv. \\\. c. x. (innomme Thvobxj., 11'"^ II", (|uc!sl. -2:1, art. i.
LES SAINTS PÈKES ET BOSSUET POLEMISTE. 551
va passionner la France et Rome , partagées entre Cambrai et Meaux. De Cambrai partent des Lettres^ des Instructions pastorales, des Traités ; de Meaux, des réponses à ces Traités, à ces Instructions , à ces Lettres. Puis, des deux côtés, ce sont des Remarques sur les réponses, des Réponses aux Remarques, des Eclaircissetiieîits, etc., etc.
Pour ne pas parler ni de la Lettre à M"'' de la Maisonfort (1), où Rossuet redresse ce que celle-ci disait de saint François de Sales, mal compris, ni de la Lettre à M***, qui est évidemment de Rossuet, il faut signaler d'abord ses Divers écrits ou Mémoires à M^'" Carcheeéque de Cambrai sur le livre intitulé : Explication des Maximes des saints.
Dans Y Avertissetiient qui précède ces écrits, Rossuet se réclame de la pratique de l'Église, « des saints Pères, qui n'ont pas cru embrouiller les choses, mais au contraire les mettre au net. quand ils ont écrit sur les erreurs », et de saint Augustin, qui -< est mort en défendant les écrits que ses subtils adversaires avaient combattus... L'exemple de saint Augustin aussi bien que des autres Pères nous fait voir qu'il faut éviter partout » les subtilités. Après avoir ramené à quatre principales questions toute la matière des Maximes des saints, le sacrifice du salut éternel, le pur amour, la suppression du propre effort et la contemplation exclusive de l'essence divine , Rossuet montre que l'archevêque de Cambrai allègue à tort en sa faveur des passages de saint Chrysostome , de saint Augustin, de saint Ambroise, de saint Thomas, qui rejette si clairement ce qu'on lui fait dire « dans le lieu même qu'on en cite ». de saint François de Sales, (( dont M. l'archevêque de Cambrai fait tout son fondement, mais qui se tourne contre lui ».
Le premier Mémoire, « envoyé par les soins de M. l'archevêque de Paris » , le lundi 15 de juillet 1697 , parle en termes délicats de la conférence proposée par MM. de
(1) C'ctail une femme belle, spirituelle, hardie, dont M™» de Maintenon disait qu'elle •' jugeait tous les saints du paradis ». Elle avait rendu tout Saint-Cyr quiétisle, et Fénelon essaya de la soustraire à la direction de Bossuet.
Paris, de iMeaux et de Chartres, et refusée par Fénelon, Puis , il signale les erreurs de ce prélat , contraires à l'esprit de saint7^'/y7;?ço/.s de Sales, dont dix ou douze textes sont « supposés , tronqués , altérés » , contraires aussi à l'esprit de saint Bernard et à celui des Pères, dont on prétend montrer la tradition (1).
Le deuxième Ecrit ou Mémoire pour répondre à quelques Lettres (2), où Vétat de la question est détourné, proteste contre un auteur qui croit mettre ses théories « à couvert de toute attaque sous l'autorité de saint François de Sales », de la Mère de Chantai, de sainte Thérèse et des autres mal interprétés. Il « met en fait que jamais M. de Cambrai, avec la tradition qu'il a tant vantée, ne trouvera un seul auteur, ou parmi les Pères, ou parmi les scolastiques, ou parmi les mystiques », qui exclue Tespérance de la charité chrétienne. Bossuet (( ne censure donc aucune opinion de l'École , comme on voudrait le faire accroire aux ignorants ».
Dans le troisième Écrit ou Mémoire sur les passages de saint François de Sales (3), on voit que d'une douzaine de textes allégués par Fénelon, il n'en est « aucun qui ne soit tronqué, ou pris manifestement à contre sens, ou même entièrement supposé;.., ce qui suffit pour montrer qu'il n'y a rien à attendre de la tradition des sain f.s , que le même auteur promet sans en alléguer aucune preuve, puisqu'il altère en tant de manières le seul des saints qu'il a cité et sur lequel il a fondé toute la doctrine de son livre ». D'ailleurs, « l'état d'une àmc parfaite (jui se croit damnée » n'est autorisé ni par l'exemple, ni parla doctrine de saint François de Sales, ni par les 34 articles d'Issy.
Le quatrième Ecrit ou Ménu)ire a deux parties : la pre- , mière où « le motif de la récompense (V) est établi par l'É-
(I) Bossuet dit, à propos de « la cupidité soumise », explication donnée par Fénelon, « qu'aucun mystique, aucun scolasliciue, aucun auteur ne s'en est servi avant cette réponse, c'est-à-dire avant l."; jours ».
(i) I.a première était du .'l août et de l'archevêque de Cambrai à un ami; la seconde, du mémo prélat « khc reli^Meus(!; la iroisièmc. de l'abbé de Clianterac , grand vicaire de Fénelon cl son délégué à Kome.
(3) IJossuet, dans les livres VIII et IX des États d'oraison, avait montré que l'évê- (juc de Oenévc n'éiait pas (|uiélistc. Mftis Fénelon avait produit d'autres textes.
(4; Qui peut se mêler à la charité.
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criture et la tradition constante •> ; la seconde, où « les passages de l'Écriture allégués par le sentiment contraire » apparaissent comme un abus manifeste de la parole de Dieu, « comme détournés de leur sens naturel à un sens étranger et faux, dont aussi on n'allègue aucun garant parmi les Pères ».
Dans le cinquième Ecrit ou Mémoire sur les trois états des justes et les motifs de la charité , Bossuet dit que saint Clément d'Alexandrie, qui a le premier exposé ses trois états, est suivi par saint Grégoire de Nazianze , saint Basile, Cassien et beaucoup d'autres. Puis il donne deux principes : — que la récompense c'est ou les biens qu'on reçoit de Dieu, ou lui-même; et que la vue de cette dernière récompense n'est jamais regardée par les saints docteurs comme faisant des mercenaires; — c'est d'après ces principes que les Pères , saint Clément , saint Augustin, saint Cyprien, saint Grégoire de Nazianze, les scolastiques, saint Thomas , saint Bonaventure^ Scot, Suarez, etc., et les spirituels, sainte Catherine de Gènes, Rodriguez , sainte Thérèse et les autres doivent être entendus, si l'on veut débrouiller les règles ou les maximes qui établiront les motifs du divin amour.
Ces Mémoires étaient imprimés , lorsqu'une Instruction pastorale de Fénelon, donnée à Cambrai le 25 septembre 1697, parut à Paris, au commencement de 1698; Bossuet, pour y répondre, suspendit la publication de ses cinq Mémoires, auxquels il ajouta la Préface sur TInstruction pastorale de M. de Cambrai. Cette Instruction s'annonçait comme une Explication de V Explication des Maximes des saints. Mais, en la lisant, on s'apercevait, « malgré les douces et coulantes insinuations dont elle était remplie » , que c'était « un autre livre construit sur d'autres principes, directement opposés à ceux du premier et qui avaient eux-mêmes besoin d'explications » . Bossuet se propose donc de désabuser les gens qui croyaient qu'il s'agissait d'une « dispute de mois et de quelques finesses indifférentes d'école... La vérité nous force à dire , écrit-il , avec la sincérité et la liberté qu'elle inspire à ses défenseurs, qu'il g vu du tout
pour la religion. » Il traitera donc deux questions : « la première, si l'explication proposée dans rinstruction pastorale excuse le livre; la seconde, si elle-même est excusable ». — L'évêque de Meaux montre clairement (section III) que Fénelon a tort d'attribuer au parfait gnostique de Clément d'Alexandrie, à saint Franrois do Sales et à quelques autres, l'idée du sacrifice absolu de la béatitude éternelle. Il a tort aussi d'alléguer Gerson, en taisant les endroits où ce pieux docteur condamne le quiétisme , et de chercher à se mettre à couvert de toute censure, en citant sans cesse de saint François de Sales des textes qui ne sont pas plus dans l'édition de Lyon que dans celle de Paris. — Bossuet établit ensuite (1) que son adversaire a été contraint d'abandonner le principe de son premier livre (2) , « qui était tiré des principes de l'École, mais outrés et mal entendus » , comme le prouvent des textes de saint Ansfdme , de qui l'École s'est inspirée avec saint Bernard, Scof, saint Thomas et saint Bonaventure. « Il n'y a nul doute que saint François de Sales n'ait suivi les idées de l'École » , lui qui était scholastique aussi. Quant à saint Augustin, il est, de tous les Pères, le plus éloigné des idées quiétistes. — Parmi un grand nombre d'erreurs « inexcusables » chez Fénelon , Bossuet signale ce qu'il dit « des épreuves fort courtes » des saints , alors que celles de saint François de Sales ont duré trois ou quatre ans, et celles de sainte Thérèse quinze ans, et ce qui concerne la contemplation quiétiste, dans laquelle on n'explique point ce propre ell'oj't qui fait dire à saint Augustin que w la grâce n'aide que ceux qui s'efforcent d'eux-mêmes ». — On voit ensuite [Seconde partie, section VI°) que les docteurs que Fénelon allègue ])our son amour naturel, c'est-à-dire saint Thomas, Estius et Denis le Chartreux, sont éloignés de ses idées, et que saint Bonaventure , saint Anselme , saint Bernard, Scot et toute l'École mettent l'essence de l'espérance chi'étienne dans l'intérêt propre qui « est éternel ». Quand l'archevêque de Cambrai assure que l'espérance parfaite,
(I) Section IV.
(-2) Il consistait à exclure de roraison • le désir du salut ».
telle que saint Thomas la représente après saint Aiubroise, vient de l'amour, il a raison; mais il devait ajouter que c'est l'espérance de tous les justes. Outre Sylvius et le Vénérable Bède, dont l'auteur de V Instruction pastorale abuse, il y a saint Augustin , saint Anselme, saint Bernard et Albert le Grand, dont l'examen prouve qu'ils sont, le premier surtout, très éloignés des idées du nouveau système (1). C'est une faute de faire dire à saint Augustin, en général, que tout ce qui ne vient pas de la charité vient de la cupidité : u Fénelon fait tout ce qu'il veut des Prres , de la théologie, de ses paroles, de celles des saints, et les nouveautés les plus inouïes ne lui coûtent rien. » Ainsi, saint Thomas ni les autres n'ont jamais songé à « l'amour naturel » qu'on leur fait enseigner. Saint Augustin n'a pas interprété saint Paul comme M. de Cambrai sur la grâce et le libre arbitre. Scot et saint Thomas parlent tout autrement qu'il le dit (2). — Vient alors toute une Section , la XP , sur « l'autorité des saints canonisés et sur saint François de Scdes » , où Bossuet oppose à Fénelon deux règles invariables de l'Égiise catholique, que Vincent de Lérins a prises de saint Augustin : la première, c'est de ne regarder comme inviolable dans la foi que ce qui a été cru partout et toujours : Quod ubique, quod semper' la seconde , c'est qu'une erreur crue ou enseignée de bonne foi n'est pas un obstacle à la sainteté. Quant à l'évèque de Genève , « c'est un grand saint » et sa doctrine est toute contre les quiétistes; mais « il ne faut pas pour cela la rendre infaillible » , et l'Église en le canonisant n'a pas voulu consacrer ses paroles. D'ailleurs, « quelque effort qu'on ait fait pour s'autoriser du saint évêque de Genève , on n'y trouve rien de semblable aux paroles » de Fénelon. — Sur l'explication de l'anathème de saint Paul (3), Bossuet observe qu'il faut que ceux qui suivent l'interprétation de saint Chrysostome (4) se gardent bien de la donner
(1) Section IX. — ('!) Section X.
(3) Le grand Apôtre désire [Galat. . III. \'i) d'être anathéme pour Jésus-Christ, (i) Elle consiste à croire (|ue saint Paul était disposé à subir les peines éternelles, si Dieu l'avait voulu.
comme la seule, puisque saint Grégoire de Nazianze, saint Jérôme, saint Augustin et Cassien en suivent une autre, et d'oublier qu'elle procède par suppositions impossibles. <( Nous conjurons M. l'archevêque de Cambrai, dit Bossuet, de ne plus chercher dans les passages de saint Chrysostome et de saint Grégoire de Nazianze son affection naturelle , dont il n'y a pas le moindre trait de son discours. » — La Conclusion de toute cette Préface , de tout « le discours précédent », constate « qu'il n'est pas vrai de dire que le sens le plus naturel de l'amour intéressé , c'est que cet amour soit naturel; car au contraire, il a été démontré par saint Anselme, par saint Bernard, par Scot , par ^diVaX Bonaventure , par Suarez, par Sylvius.par toute l'Ecole, que ce qu'elle appelle intérêt et propre intérêt, c'est l'objet surnaturel de l'espérance chrétienne » (1). C'est par « une ignorance manifeste de l'état de la question » que Fénelon a cité en faveur de son système Sylvestre de Prière, Tolet, Bellarmin, Sylvius, saint Augustin, saint Anselme^ saint Bernard, Albert le Grand, saint François de Sales, saint Grégoire de Nazianze, saint Chri/sostome , saint Thomas, Denis le Chartreux et Estius. Le Saint-Esprit est l'auteur du propre intérêt, c'est-à-dire de l'objet que saint Bernard, toute V Ecole, saint François de Sales et cent autres donnent à l'espérance chrétienne. « Résistons donc de toutes nos forces à cette audacieuse théologie, qui, sans principes , sans autorité, sans utilité, met en péril la simplicité de la foi :... plus l'erreur s'enveloppe et se replie, pour ainsi parler, en elle-même, plus il faut la mettre au jour, et, comme dit saint Augustin, quanto periculosior et tortuosior est, tanto instantius et operosius corrigenda est. »
Ainsi donc. Tradition, doctrine et autorité des Pères, voilà toute la force de Bossuet dans cette polémique , et cette force est invincible.
Dans la Réponse de Monseigneur révêque de Meaux à quatre lettres de Monseigneur C archevêque duc de Cambrai
(1) Fénelon onlendail p.ir iulrrêt propre « nn aninur naturel el délibéré de soimême », non vicieux, mais permis, quoique non parlait.
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(1698), Bossuet dit à Fénelon , après avoir admiré avec tout le monde la fermeté de son génie, la délicatesse de ses tours, la vivacité et les douces insinuations de son éloquence : « Vous alléguez saint François de Sales en preuve de votre discours, quoiqu'il n'ait dit rien de semblable... Les grands esprits, dit saint Augustin, les esprits subtils, magna et acuta ingénia, se sont jetés dans des erreurs d'autant plus grandes que , se fiant à leurs propres forces , ils ont marché avec plus de hardiesse. » Et alors, l'éloquent cvêque reproche à Fénelon, « avec douleur » , d'avoir voulu raffiner sur la piété, « d'avoir allégué en sa faveur Albert le Grand , saint François de Sales, saint Anselme , saint Bernard, Scot, Suarez, Sylvius et les autres docteurs de l'École, qui ne parlent pas comme lui de l'intérêt propre; de citer Tévêque de Genève pour une résignation et pour une indifférence dont il est bien constant qu'il ne parle point. « Voci le principe inébranlable de saint Augustin, que personne ne révoqua jamais en doute : La chose du monde la plus véritable, la mieux entendue, la plus éclaircie, la plus constante , c'est non-seulement qu'on veut être heureux . mais encore qu'on ne veut que cela et qu'on veut tout pour cela... Dieu veut que nous l'aimions, non par le désir qu'il i\ d'avoir de nous quelque chose , mais afin que ceux qui l'aiment reçoivent de lui le bien et la récompense éternelle . qui n'est autre que celui qu'ils aiment. » Cent passages de saint Augustin prouveraient cette vérité (1). »
Quant à l'anathème de saint Paul, Bossuet répète que saint Chrgsostonie ne l'a pas entendu d'une séparation d'avec Dieu et que, d'ailleurs, tous les Pères, saint Grégoire de Nazianze entre autres, ne sont pas du sentiment de saint Chrysostome. Pour « le sacrifice absolu » , on ne peut le prendre ni dans saint Chrysostome , ni dans Clément d'Alexandrie. « Otez donc (aux quiétistes) , dit l'évèque de Meaux à Fénelon , cet appui fragile que vous cher-
(1) « Vous combattez saint Augustin, dit encore Bossuet. Vous combattez tout ensemble la nature et la grâce; vous vous combattez vous-même; vous ne voulez qu'éblouir le monde. »
chez contre l'Écriture , contre les Phes , contre la nature, contre vous-même... Il n'y a rien de plus net que la distinction (entre les objets premiers et seconds de la charité) que vous ne voulez pas entendre. J'en ai marqué les fondements dans les passages exprès de tant de docteurs. Je vous ai montré dans saint Thomas vingt endroits formels, où il met parmi les raisons d'aimer Dieu notre béatitude éternelle... J'ai mis dans notre parti saint Bonavfinture , Scot, Suarez... C'est saint Thomas que vous attaquez sous mon nom... Votre grand argument est par terre, non seulement par l'autorité de saint Thomas, mais encore par la conséquence des principes démonstratifs, que vous établissez. Je vous ai fait voir par les témoignages contextes de saint Thomas, de saint Bonaienture , de Scot, de Suarez, en un mot de toute l'École, que vous vantez sans la suivre, que l'École arrange les motifs (de l'amour") entre eux, sans les séparer l'un de l'autre;... que les saints, les docteurs, les spirituels, n'ont jamais agi autrement. ... 11 faudrait (aussi) me plaindre à vous-même de l'injustice que vous me faites et des sentiments que vous m'imputez contre mes paroles, à propos de saint François de Sales... En ai-je plus dit que saint Thomas? — Montrez-moi un seul docteur de l'École qui ne dise que la béatitude est la fin dernière de la vie humaine et de toutes ses actions... Vous êtes seul dans (votre) pensée . vous n'avez pas nommé un seul auteur pour (votre) sentiment; vous avez ^-àini A a g ustin . et après lui saint Thomas et toute l'École expressément contre vous. »
Que répondre à ces autorités écrasantes? Des subtilités. Fénelon ne s'en abstint pas. Son illustre rival composa aussitôt pour les théologiens, notamment pour ceux de Rome (1), occupés alors à l'examen de Y Ji.iplicalion des Maximes drs saints, trois traités en latin : Dr nova rptaestione tractatus
(I) Bossuet dcclare liaulcmeiil . dans sa belle Ldlrc au cardinal Spada, (lu'il no veut pas dicter leur décision aux liiéolosicns de Kome . ni au Souverain Pontife; mais (|u'il faut « que l'univers entier sache et (jue la postérité apprenne f|nel a clé le fond de nos pensées, et combien jurande notre v('nération pour le Saint-Sic^e et pour le très haut et très clément Pontife Innocent XII. notre commun maître ».
très, — Les Mijstiques en sûretr, Mtjstici in tulo ; V École en sûreté , ou De la notion de la chanté et de Vaniour pur; Schola in tiito, sive De notione charitafis et amore puro ; et le QuiélisniP ressuscité , Quictismus redirivus.
Comme on pouvait craindre à Rome que la condamnation des Maximes des saints n'atteignit les mystiques en renom dans FÉg-lise, Bossuet montre qu'ils sont à l'abri de toute suspicion : Mijstici in tuto. Il s'agit « de sainte Thérèse, du bienheureux Jean de la Croix et d'autres pieux mystiques ^), sdAni François de Sales, s-oÀTiie Jeanne de Chantai, le P. Alvarez Paz, le P. Baltasar Alvarez, le P. Louis du Pont et Gerson. — Fénelon d'abord les attaque ouvertement, pos palam oppagnat, soit à propos de la suspension des facultés et des puissances de l'âme par des empêchements divins, suspension extraordinaire et tout à fait audessus des grâces communes, soit à propos des actes de propre effort, que l'archevêque de Cambrai veut exclure de l'oraison, contrairement à la doctrine de tous les spirituels, soit à propos de la contemplation, où il veut qu'on ne songe ni au Christ, ni à ses divins attributs, ni aux personnes de la sainte Trinité, ce qui est encore du pur fanatisme. — En second lieu, Fénelon tire à lui malgré eux tous ces pieux auteurs, in suas partes invitos trahit, et toutes les objections qu'il puise dans leurs ouvrages se résolvent facilement par le simple exposé du contexte. « Tout cela prouve clairement qu'il n'importe en rien aux mystiques que le procès de l'archevêque de Cambrai ait lieu; bien plus, qu'il importe beaucoup que leur cause et la sienne ne soient pas regardées comme connexes et compliquées ensemble (1) ».
V Ecole n"a pas plus à craindre que les vrais mystiques de la condamnation des Maximes des saints : c'est ce qu'établit le traité Schola in tuto, sive de notione charitatis et amore puro. Bossuet y déclare que, « nourri dans le sein
(I) « Ex his plane constat niliil interesse mystioorum quid D. Cameracensis causa liatjnio multum intei-esse ne utraeque causae connexae implicitaeque habeantur. »
de l'École, dès sa première jeunesse, sous l'autorité delà Faculté de théologie de Paris , il lui est facile d'acquiescer à ses opinions et à ses décrets, et il ne doute pas que l'Académie de Louvain (1), imbue de la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, ne condamne les nouvelles erreurs des quiétistes. » — II définit d'abord la charité d'après saint Augustin, le Maître des Sentences , saint Thomas, Scot et les autres théologiens, « un mouvement de l'âme qui la porte à jouir de Dieu pour lui-môme et de soi et du prochain pour Dieu ». Il cite ensuite longuement (2) sur l'amour naturel de la béatitude saint Augustin , le Maitre des Sentences, saint Thomas^ Estius, Sylvius (3). Mêmes autorités invoquées à propos de l'amour de la béatitude surnaturelle, et de plus, saint De/tis, saint Boiuiventure et saint Bernard. Quant à Scot, quoi qu'il contredise souvent saint Thomas, il est d'accord avec lui sur les motifs primaires et secondaires de la charité (i). — Fénelon abuse de la formule scolastique qui dit que \k charité est l'amour de Dieu « sans aucun égard à nous, n?i/lo respectu ad nos : ni saint Ajigustin, ni saint Denis, ni saint Grégoire de Nazianze, ni saint Thomas n'excluent de la charité la pensée de la vie future. Il suffit, pour s'en convaincre , de citer la définition de la charité donnée par saint Augustin , répétée par le docteur angélique et acceptée par toute l'École (5). Il suffit ensuite de voir ce que saint Thomas, sdàni Bonaventure, seâni Augustin et toute l'Ecole entendent par l'espérance, qui a pour objet la béatitude éternelle, c'est-à-dire Dieu, comme la charité (6). Cette charité , en tant qu'elle est un amour mutuel, a été comprise par saint François de Sales et saint Bernard autrement que ne le dit Fénelon (7). Il se trompe aussi sur
(1) nossuet en parle, parce (|iril répond à une Lettre d'un Hwolor/iende Louvaiii à un docteur de Sorbonnc, I(i!t8. Fénelon en était l'auteur. Il accusait son adverraire d'avoir attaqué et repoussé la notion de la charité, communément enseignée, et de vouloir renverser toute la théorie de la charité parfaite du jiur amour.
(■2) Quaestio II.
(:i) Bossuet conclut qu'en l'attaiiuant Fénelon « attaque saint Tliomas . saint Augustin, la théologie, la nature, et s'attaciue lui-même ».
(4) QuacHlio V. — (.■;) Quaestio VI. — ((>) Quaestio VII. — (7) Quaestio IX et Quaestio X.
l'amour du quatrième et du cinquième degré , comme le prouvent les textes les plus clairs de saint Thomas. Il a tort encore d'alléguer le texte de Moïse : Dele me de lib/o vitae (1), et Tanathème de saint Paul, puisque saint Augustin affirme que Moïse a dit cela avec sécurité, securus hoc dirit. L'abbé Le Dieu (*2j nous raconte que Bossuet était heureux d'avoir trouvé là « en un mot le point de décision. Ce securus hoc dixit explique, disait-il, le dévouement de Moïse et par conséquent l'anathème de saint Paul, et le sacrifice absolu, par impossible, des âmes peinées (ce sont choses, en effet, impossibles, et qui se font avec une si pleine sécurité qu'il n'en sera rien); et ce petit mot, qui tranche absolument le Quiétisme par la racine, a tellement embarrassé ses défenseurs qu'ils n'ont seulement jamais entrepris d'y répondre : de même des autres principes de ce Père sur le désir d'être heureux, par lesquels il (3) a poussé son adversaire à la contradiction.
« Il n'était pas moins habile à trouver dans l'Ecriture de pareilles décisions, nettes, précises, en un mot, comme il fit encore sur cette question si importante du Quiétisme, qu'on ne peut pas se désintéresser du désir d'être heureux : « Car, disait-il, cette question est décidée par la fin même de tous les préceptes, et de celui de la charité comme des autres, que Dieu a marquée par ce petit mot : Ut benc sit tibi. « Écoute, Israël, garde ces commandements du Seigneur; aime le Seigneur ton Dieu ». Pourquoi? Afin que tu sois heureux. C'est ce petit mot, tant de fois inculqué dans cette dispute, qui est néanmoins demeuré sans réponse. Et ce mot, M. de Meaux le trouvait employé par saint Augustin dans des passages exprès au sens qu'il l'employait luimême, pour faire voir que le motif de nous rendre heureux est inséparable du précepte même de la charité. Je ne parlerai pas de ces autres mots : le Seigneur ton Dieu; termes relatifs à nous, expressifs de l'être souverainement parfait, souverainement bon, et communicatifs , sur lesquels notre
(I) Exode, XXXII, 3-2. — (2) Mémoires, t. I, p. M. — (3; Bossuet.
docteur appuyait avec une force invincible pour y montrer, après l'École , l'union et la subordination des motifs premiers et seconds de la charité : Dieu bon en lui-môme et Dieu bon à nous ».
Bossuet répète, dans la Question XII* de Y Ecole en sûreté, ce qu'il a dit ailleurs, que saint Chrysostome pense autrement que Fénelon sur Tanathème de saint Paul, et que, d'ailleurs, ni saint Augustin, ni Cassien, ni saint Grégoire de Nazianze ne sont de l'avis de saint Chrysostome. Sur la question de la fin dernière et du souverain bien, saint .4mbroise, SRmt Augustin, saint Thomas condamnent l'archevêque de Cambrai (1), comme saint Bernard, saint Chrysostome. saint Amhroise, saint Augustin et \e Docteur angélique lui donnent tort sur la question de l'espérance et du désir du salut (2), Les passages de saint Thomas, d'Estius, de saint Bonarenture, de Denis le Chartreux, que cite Fénelon à propos de l'amour naturel de soi-même, se retournent contre le Quiétisme ou ne s'y rapportent pas (3).
Dans une seizième et tlernirre questioti, Bossuet récapitule toutes les erreurs de l'archevêque de Cambrai qui. sous le nom de l'évêque de Meaux, combat saint Augustin, le Maitre (les Sentences , saint Tho7nas , saint Bonaventwe , Scot, les autres princes de l'École, Estius, Sglrlus^ Suarez, sans parler de saint Bernard et d'Albert le Grand. « Jamais on ne s'est plus dangereusement joué de la religion qu'on ne le fait maintenant. »
La question de droit semble désormais vidée : il est évident pour tout homme impartial que l'auteur des Ma.rhnes professe des doctrines contraires à la foi chrétienne, subversives de la vraie spiritualité et de la morale, et que, pour étayer les chimères d'un dangereux illuminisme, il interprète à faux et allègue mensongèrement l'autorité des Pères de l'Église, des docteurs de la foi, des maîtres de la vie spirituelle.
Heste une question de fui/ : le livre des Maximes et tous
(1) Quaesdo XIII. — (-2) Quuvstio \IV. — (:t) Quaestio XV.
les autres écrits composés pour le défendre reproduisentils Terreur du Quiétisme, déjà condamnée par l'Église? — Oui, répond le traité le Quiétisme ressuscité, Quictisnius redivivus. Bossuet n'a pas ici à parler directement des Pères de l'Église : il se contente de défendre saint Augustin (1), Clément d'Alexandrie (2) , saint François de Sales (3) , sainte Thérèse et saint Jean de la Croix (4), contre les fausses interprétations de leur doctrine données par Fénelon.
Ce qu'il y a de plus significatif , ce qui révèle le mieux la pensée intime de Bossuet, c'est le petit Index ^ Indiculus, des questions traitées dans l'ouvrage latin qu'on vient d'analyser. Après l'Écriture et les Conciles, l'auteur passe aux Pères : Jam ad Patres.
« De la béatitude et des causes de l'amour. Ambroise, Schoi. i/i tut., n. 4, prop. 3; it. n. 137, etc.
« De même des causes d'aimer, saints Grégoire de Nazianze , Augustin, Cassien, Thomas d\Aquin' Schol. in tut., n. 100, 101, 102, 103.
(( Augustin, de l'amour nécessaire de la béatitude, Schol. in tut. etc. De l'amour de soi... Le pur amour n'est pas moins inconnu d'Augustin, n. 294 à 299.
(( De saint Bernard et des deux causes d'aimer. Mgst. in tut., etc.
Le Dieu (5) nous affirme que Bossuet « lut et relut plusieurs fois saint Bernard pour combattre le Quiétisme et qu'il s'en servit avec l'avantage que l'on sait ».
« Du Maître [des Sentences). Schol, in tut., n. 8.
« D'.l/ô^v/ le Grand, Schol. in tut., n. 237 à 243.
« De saint Thomas, ou de l'objet de la charité et de l'amour de la béatitude soit naturelle, soit surnaturelle, et de la nature et de l'objet de la volonté : Schol. in tut., n. 8 à 19, etc.
« De Scot et de Suarez: Sch. in tut., n. 87, 88, 89, 127.
(1) Admonitio praevia , •2-2, 41, Sectio \'^, cap. n, Sectio VH", xxii.
(2) Sectio V», cap. II.
(3) Sectio V, cap. iv. et v. et Sectio VH", xxi et xxii.
(4) Sectio VP, cap. m, et Sectio VU".
(5) Mémoires, t. I, p. 5".
« De la conciliation de l'école thomiste avec l'école scotiste : Sch. in tut., n. 83, 84.
« De saint Bonavcnfni'f : Sc/i. in tut., n. 63 à 80, etc.
« Des autres scolastiques , Durand, Gabriel, etc. : Quiet, red., sect. 5, c. 3, n. 8.
<( Des mystiques , sur la pratique des mœurs.
« Du livre de Vlmitation de Jésus-Christ : Mijst. in tut., n. 226 à 241.
(( De sainte Thérèse : Myst. in tut., première partie presque entière.
<( Du bienheureux Jean de la Croix, etc.
« De saint François de Sales, de la résignation et de l'indifférence : Myst. in tut. n. 216 à 225, Schol. in tut., n. 150-
u De l'archevêque de Cambrai sur l'amour de la béatitude... Cet amour aveugle répugne à saint Augustin et saint Thomas...
« De la récompense éternelle comme excitant et enflammant le pur amour... Voir sous les titres de saint Thomas, de saint Bonaventure , de Scot, de Suarez et des autres scolastiques et mystiques.
(( Des suppositions impossibles et de leur valeur. Des interprétations diverses de Grégoire de Nazianze , et de Chrgsostome. — Dans ces suppositions, la sécurité est établie par saint Augustin et par saint Chrgsostome : Sch. in tut., n. 240-242, etc.
« Des actes de propre effort blâmés à tort... Du sens propre des Pères et de saint Augustin : Myst. in tut., n. 120 à 128, et Quietism. red. sect. , 6, etc.
(( Que l'oraison de quiétude, ou de simple intuition, ou passive et contemplative, de sainte Thérèse, de saint François de Sales, de Jean de la Croix, de Balthasar Alvarez et des autres bons mystiques du dernier siècle, est constituée par un empêchement divin, réel et véritable, d'où naissent l'impuissance et la suspension des pouvoirs de l'ûme et des actes de propre effort : Myst. in tut., partie V\ etc.
« Sur cette impuissance, on voit par un seul mot de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix que . dans cette oraison , l'âme , même en le voulant . ne saurait méditer : n. 137.
« Jusqu'à quel point les extases et toutes les choses extraordinaires doivent être écartées de cette même oraison, d'après sainte Thérèse ,.. sdiini Jean de la Croix,.. Balthasar Alvarez et Louis du Pont, etc., etc. »
Après des traités si clairs et si irréfutables , dont Bossu et disait le IT mars 1698 (1 1 : '< Il faut espérer qu'à cette fois la tour de Babel et le mystère de la confusion sera détruit », on se demande où sont dans Bossuet la passion, l'animosité, la haine, la jalousie, la dureté, qu'on lui a si souvent reprochées. Ce qui est dur dans Bossuet , ce qui est inflexible ( 2j^ ce qui est impitoyable, ce n'est pas l'homme, ce n'est pas le prélat , qui portait si bien son nom de Bénig-ne et à qui Saint-Simon trouvait <( une douceur charmante » : c'est le raisonnement , c'est la logique , c'est la foi sereine et inébranlable. Fénelon jette des cris de victime, toutes les fois qu'il est touché par un argument péremptoire , comme font ces personnes à qui la logique , quand elle les contrarie , produit l'effet d'une insulte. Où Fénelon n'a pas de réplique, il crie à l'outrage, à la cruauté. Bossuet, lui — ses Lettres en font foi — n'a eu d'autre souci que celui de la vérité. On peut mettre hardiment ses détracteurs au défi de signaler un seul mot de lui qui indique de l'irritation haineuse contre Fénelon. Il y a dans ses œuvres de vigoureuses et sanglantes apostrophes; mais il reste toujours par le fond de ses entrailles attaché à son ancien ami; il en demande, il en espère le retour (3) ; et quels accents d'une suprême éloquence ne trouve-t-il pas pour exprimer la douleur que lui cause une lutte regrettable, où se réalise pleinement ce qu'il avait écrit en 1692 contre Dupin à pro-
(1) Lettre à son neveu.
(-2) Il écrivait à M"i= d'AII^ert de Liiynes en KiO" « qu'il était aussi tendre pour les personnes (\\ï inflexible contre la doctrine ».
(3) « Je ne souhaite, dit-il. que de voir M. de Cambrai parfaitement séparé d'avec ceux dont la soumission est ambiguë. • (Relation, Section X.)
pos de Théodoret : « Un grand homme entêté devient bien petit (1). »
La Rplafion sur h' Quirtisinp, qui eut tant de retentissement à la fin de 1G98, suffirait seule à montrer la sereine grandeur de l'évêque de Meaux.
Les Pères tiennent dans ce récit moins de place que dans les œuvres didactiques. Mais Bossuet affirme [Section VI, 7) que dans ses États d'oraison « il enseignait la théologie de toute l'Église » et que dans l'article 33 des conférences d'Issy on avait « tout dit sur les conditions et suppositions impossibles : il n'en fallait pas davantage pour vérifier ce qu'en avaient dit saint Chrysostome et les autres saints, qui n'ont jamais introduit ces suppositions qu'avec l'expression du cas impossible. Mais ce qui suffisait pour les saints ne suffisait pas pour excuser M"^" Guyon (2) ». Après avoir relevé deux « manifestes erreurs » dans l'interprétation donnée par Fénelon d'un texte de saint Thomas (3), Bossuet établit que l'archevêque de Cambrai ne peut citer pour son sentiment aucun docteur qui ait un nom [%) : il nomme les Pères (5) et quelques auteurs ecclésiastiques qu'il tâche de traîner à lui par des conséquences; mais où il ne trouve ni son sacrifice absolu, ni ses simples acquiescements, ni ses contemplations d'où Jésus-Christ est absent par état, ni ses tentations extraordinaires auxquelles il faut succomber; ni sa grâce actuelle, qui nous fait connaître la volonté de bon plaisir en toutes occasions et dans tous les événements; ni sa charité naturelle, qui n'est pas la vertu théologale ; ni sa cupidité qui , sans être vicieuse , est la racine de tous les vices; ni sa pure concupiscence, qui est, quoi- ([ue sacrilège, la préparation à la justice ; ni sa dangereuse séparation des deux parties de l'àmc, à l'exemple de Jésus- Christ involontairement troublé; ni sou malheureux retour à ce trouble involontaire; ni son amour naturel, qu'il ré-
(1) Remarques sur les Concilrs. etc.; cliap. iv, Dixième Rem.
(-2) Section VI, '11.