‹ Bossuet et Louis XIV, 1662-1704Chapitre 11 sur 13 · I. Éd. Lâchai, tome XII, p. a · texte numérisé non relu

I. Éd. Lâchai, tome XII, p. a

En 1688, à la suite d'un rassemblement tumultueux à Nanteuil, quelques (( nouveaux convertis > furent incarcérés, jugés, et condamnés à mort. Bossuet désolé courut précipitamment à Versailles, et il en revint avec la même précipitation : il avait à force de prières obtenu la grâce des coupables. On sait enfin que l'intendant de Soissons, sévèrement admonesté par le gouvernement parce que les protestants de la région ne se convertissaient pas, croyait pouvoir se disculper en disant : u II n'y a rien à faire dans le diocèse de Meaux, car la faiblesse de l'évêque empêche les conversions ! » Ce que Bossuet avait dit à Louis XIV en 1679, quand on lui proposait d'écraser les jansénistes de Beauvais, il se le redisait sans cesse à lui-même dans son palais épiscopal de Meaux : <( Il y a des choses que la conscience ne permet pas de faire. » Il cherchait si peu à complaire au monarque en persécutant les protestants qu'on a pu l'accuser d'aller, par sa douceur taxée de faiblesse, à l'encontre des volontés du roi. Après cela, comme l'a fort bien dit M. Gustave Lanson, a persistera-t-on à faire de (( Bossuet un fanatique sans humanité, comrnan- « dant les persécutions au nom de Dieu, et tres- « saillant d'allégresse aux dragonnades ? »

V affaire da Qaiétisme.

L'affaire du Quiétisme, ce duel à mort entre deux prélats, s'est terminée, comme Ton sait, par un exil et par une condamnation ; et c'est Louis XIV qui a prononcé la sentence d'exil ; c'est lui qui a contraint le pape à condamner l'archevêque de Cambrai. C'est donc au sujet du Quiétisme que les féneloniens à outrance, — il en existe encore quelques uns, mais le nombre en a bien diminué dans ces dernières années, — se donnent carrière et témoignent la haine et le mépris que Bossuet leur inspire. Ils l'accusent surtout d'avoir abusé lâchement de son crédit à la cour pour se débarrasser d'un compétiteur, d'un rival que son ambition jugeait dangereux. Cette accusation n'a même pas le mérite de la nouveauté ; on put lavoir s'étaler complaisamment, cinq ou six ans à peine après la mort de Bossuet, dans une préface du Télémaqae, anonyme cela va sans dire, mais qui pourrait bien avoir été écrite d'accord avec Fénelon, peut-être même sous sa dictée. Voici ce qu'on peut lire, entre autres aménités à l'adresse de Bossuet, dans cette préface

d'une édition hollandaise de 17 lo. « Personne n'ignore que M. de Meaux, autrefois son ami intime, a été le plus passionné de ses ennemis ; qu'il s'est servi de l'autorité du roi et du zèle que ce grand prince témoigne pour la religion ; qu'il a engagé plusieurs prélats dans sa querelle ; qu'il a soulevé une partie de la Sorbonne ; qu'il a répandu plusieurs libelles pour ternir la réputation de son ancien ami ; et qu'enfin toutes ces démarches, 011 il a paru beaucoup de passion et d'emportement, ont plutôt fait voir le grand crédit de M. de Meaux que la justice de ( sa cause. »

Il n'est pas nécessaire de citer plus longuement cette préface, dans laquelle l'histoire du Quiétisme est présentée sous le jour le plus faux et avec force mensonges; et d'ailleurs nous n'avons pas à entrer dans le récit de cette déplorable querelle. Mais peut-être n'est-il pas hors de propos de rappeler brièvement certaine soutenance de thèse, en Sorbonne, au cours de laquelle on parla beaucoup de Bossuet et de Fénelon.

C'était dans les dernières années du siècle dernier; il s'agissait de Madame Guyon, et l'auteur de la thèse s'attachait à démontrer que Madame Guyon était une sainte, Fénelon un agneau sans

tache, Bossuet un persécuteur et un bourreau ; ce n'étaient pas les propres termes, c'était le sens. On s'entendit assez vite au sujet de la dame, dont le cas pathologique pourrait offrir un beau sujet d'études aux savants médecins de la Salpétrière ; mais quand on vint à Fénelon, la discussion fut plus animée. L'un de ceux qui argumentaient prit le parti de citer, en les rapprochant les uns des autres, quelques passages de la correspondance de Fénelon que les éditeurs avaient, sciemment ou non, imprimés très loin les uns des autres, parfois même dans des volumes différents. On lut par exemple, dans une lettre relative aux Maximes des Saints, dont Fénelon avait promis de retarder la publication et qui parut àl'improviste : « La prompte publication de mon livre ne vient pas de moi. » Et dans une lettre écrite quelques semaines auparavant, Fénelon écrivait à l'un de ses amis : « Vous voyez bien qu'il faut que nous paraissions au plus tôt. » Les citations de ce genre se multiplièrent, empruntées uniquement à la grande édition des œuvres de Fénelon dite édition de Saint-Sulpice ; si bien que l'auteur de la thèse incriminée eut la loyauté de répondre à son contradicteur : « Je ne connaissais pas ces textes là ; je suis bien forcé d'avouer que l'homme qui

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a écrit ces choses-là n'est pas un honnête homme ! » Et la discussion s'arrêta comme par enchantement, le récipiendaire ayant reconnu de bonne grâce qu'il y avait dans sa thèse, écrite d'ailleurs avec talent, trois affirmations qui étaient trois erreurs.

La vérité est que Bossuet a commencé par aimer tendrement Fénelon ; comme beaucoup de ses contemporains, comme quelques-uns des nôtres, il a été fasciné par cet incomparable charmeur. Quand le brillant abbé, fasciné à son tour, subit les premières atteintes de ce qu'on pourrait appeler non pas le quiétisme, mais le guyonisme, Bossuet s'inquiéta ; mais longtemps encore il crut qu'il pourrait arrêter son jeune ami sur la pente d'un mysticisme dangereux. Il recevait de lui des lettres si affectueuses, si touchantes, si soumises, dans lesquelles Fénelon lui assurait, en disant : « cela vaut un serment ^), qu'il n'aurait jamais d'autre doctrine que celle d'un prélat tel que lui, et cela lors même que ce qu'il aurait lu lui a paraîtrait plus clair que deux et deux font quatre. » 11 était, toutes proportions gardées, dans un état d'esprit qui fait songer à celui d'Orgon avant la grande scène du quatrième acte de Tartuffe, quand il vit ce disciple si

humble le prendre de très haut dès le lendemain de son sacre, et trouver mauvais qu'un petit évêque de Meaux osât contredire un archevêque duc de Cambrai et prince du Saint Empire, il perdit toutes ses illusions, et le lecteur du Journal de Ledieu n'est pas surpris d'y rencontrer cette phrase : « La conversation tomba sur M. de Cambrai, que M. de Meaux a tranché avoir été toute sa vie un parfait hypocrite. » Bossuet lutta vigoureusement, brutalement si l'on veut, d'autant plus que la doctrine du pur amour lui paraissait une hérésie très dangereuse, qui sapait les fondements mêmes du christianisme.

On sait le reste, Fénelon condamné par le pape se soumit, sauf à dire et à redire sans cesse dans ses lettres intimes : « Celui qui errait à prévalu, — l'hérétique, c'était Bossuet, — celui qui était exempt d'erreur a été écrasé, Dieu soit béni I » Dès le lendemain de cette soumission quelque peu théâtrale, il cessa d'être ce qu'il avait été jusqu'alors, un gallican à la manière de Bossuet ; il embrassa l'ultramontanisme, il fît avec les Jésuites un traité d'alliance offensive et défensive, et pour se. venger de ses ennemis, Bossuet et Noailles, il fut le promoteur de la Bulle Unigenitiis. 11 fît condamner, après dix ans d'intrigues, un

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ouvrage qui avait été approuvé par Noailles et justifié par Bossuet. Si Louis XIV n'était pas venu tout de suite au secours des trois prélats qui combattaient le quiétisme, nul ne pourrait dire ce qui serait arrivé. Est-ce donc Bossuet qui est entré comme un courtisan dans les vues du roi, et qui pour lui complaire a cherché à ruiner Fénelon? Pas le moins du monde, et Ton connaît cette réponse de l'évêque de Meaux à Louis XIY qui lui demandait ce qu'il aurait fait si dans l'affaire du quiétisme il avait été contre lui : J'aurais crié cent fois plus fort, parce que la religion était en péril. » Cette fois encore Bossuet a appliqué ses principes de conduite : c'est lui qui écrivit un jour sur un brouillon de sermon : a J'ai un second, le roi ; humble sujet partout ailleurs, dans la religion j'ose dire que le prince ne va que le second. » Ce second, cet auxiliaire, Bossuet ne l'a fait intervenir qu'à la dernière extrémité, car il l'avait tenu en dehors des discussions premières ; il dut même se disculper, car le roi lui reprocha durement de ne lui avoir rien dit avant la nomination de Fénelon à l'archevêché de Cambrai. Peut-être même que tout se serait passé en douceur, comme dans l'affaire du Père Caffaro en 1694, si Fénelon, jouant au plus fin et faisant

trop de fond sur la naïveté de l'évêque de Meaux, n'avait lui-même gâté son affaire. C'est lui qui a demandé l'arbitrage de Bossuet, et qui ensuite a réclamé le jugement du pape, et ses contradicteurs ont bien été alors obligés de recourir au roi. En fin de compte, l'intervention de Louis XIV dans l'affaire du quiétisme est toute naturelle, et elle n'a rien à voir avec les discussions sur la prétendue courtisanerie de Bossuet.

La Politique sacrée ; Bossuet et la monarchie absolue.

Parmi les ouvrages de Bossuet, celui dont on fait le plus d'état quand on veut déconsidérer le grand évêque et l'accuser de servilité à l'égard de Louis XIV, c'est la Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte. On va jusqu'à dire que cette œuvre. — admirable d'ailleurs, on daigne le reconnaître, — ne satisfait pleinement ni les politiques, ni les chrétiens. Bien plus, on oppose à la Politique de l'Écriture une prétendue Politique de l'Évangile, comme si l'Évangile ne faisait pas partie intégrante de l'Écriture ; comme si Bossuet n'avait pas, dès la première page de son livre,

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trois citations de l'Évangile contre une de l'Ancien Testament ! Il serait pourtant facile, si l'on y mettait un peu de bonne volonté, de se rendre compte des choses. La Politique sacrée, comme on l'appelle ordinairement, n'est pas un traité dogmatique analogue à la République de Platon, à la Politique d'Aristote, au Prince de Machiavel, ou à V Institution d'un prince de Duguet. Ce n'est guère qu'un mémento à l'usage du dauphin, d'un jeune prince à qui Bossuet inspira, dix années durant, la crainte de Dieu et de ses jugements. L'auteur est parti de cette idée que son élève monterait un jour sur le trône de France, et qu'il serait, sans réclamation, sans discussion, sans opposition d'aucune sorte, un monarque absolu, fils et père de monarques absolus. Il s'est donc proposé uniquement de lui prodiguer les conseils qui peuvent convenir aux monarchies absolues ; et ces conseils, il les a puisés dans l'Ecriture sainte, dans les deux Testaments, parfois même chez quelques Pères de l'Église. S'il avait voulu guider un roi d'Angleterre, ou un doge de Venise, ou un stathouder de Hollande, il aurait emprunté à cette même Écriture de tout autres préceptes, et ce que nous lisons dans sa Politique ne s'y trouverait pas. Bossuet le dit en

propres termes, avec sa franchise accoutumée, au début même de son ouvrage, et ses détracteurs auraient dû, en toute loyauté, tenir compte de la déclaration de principes que voici :

«... Ngus avons trouvé que, par l'ordre .de -la « divine Providence, la constitution [du royaume (( de France] était, dès son origine, la plus conte forme à la volonté de Dieu telle qu'elle est « déclarée par ses Écritures. Mais nous n'avons « pourtant pas oublié qu'il paraît dans l'anti- (( quité d'autres formes de gouvernements sur « lesquels Dieu n'a rien prescrit au genre hu- « main ; en sorte que chaque peuple doit suivre <( comme un ordre divin le gouvernement établi « dans son pays, parce que Dieu est un Dieu de « paix et qui veut la tranquillité des choses hu- « maines. Mais comme nous écrivons dans un « état monarchique, et pour un prince que la (( succession d'un si grand royaume regarde, (( nous tournerons dorénavant toutes les instruc- « tions que nous tirerons de l'Écriture au genre « de gouvernement où nous vivons ; quoique par (( les choses qui se diront sur cet état, il est aisé « dedéterminercequi regarde les autres. » (Livre II, Conclusion).

Voilà qui est clair : sujet d'un monarque

^bsohi. cl lui obéissant avec joie quand ce qu'il commande est juste, Bossuct ne se dissimule pas que des formes de gouvernement très différentes sont aussi bien selon l'ordre de Dieu. C'est par lui que régnent les rois, — per me reges régnant, — mais c'est par lui que subsistent et prospèrent les républiques qui ne veulent point de rois. Royaliste à Paris, Bossuet eût été républicain en Hollande ou à Venise, et l'homme qui dans son Discours sur r histoire universelle a jugé si favorablement la démocratie athénienne aurait été un bon citoyen d'une France républicaine.

En cela d'ailleurs, comme en beaucoup d'autres choses, il était pleinement d'accord avec Pascal. Si nous en crovons M"^ Périer, sa sœur, l'auteur des Provinciales et des Pensées avait a un grand zèle pour l'ordre de Dieu, » et ce zèle « le rendait « si ardent pour le service du roi qu'il résistait à (( tout le monde lors des troubles de Paris,... et u il disait que dans un État établi en république, « comme Venise, c'était un très grand mal de « contribuer à y mettre un roi, et à opprimer la u liberté des peuples à qui Dieu l'a donnée ; mais u que dans un État où la puissance royale est éta- « blie, on ne pouvait violer le respect qu'on lui u doit que par une espèce de sacrilège ; puisque

u c'est non seulement une image de la puissance (( de Dieu, mais une participation de cette même « puissance, à laquelle on ne pouvait s'opposersans (( résister visiblement à l'ordre de Dieu ; et qu'ainsi (( on ne pouvait assez exagérer la grandeur de cette « faute, outre qu'elle est toujours accompagnée « de la guerre civile, qui est le plus grand péché u que l'on puisse commettre contre la charité du (( prochain. »

L'analogie est frappante, et comme la Vie de Pascal n'a paru qu'en i684, il est évident que ces deux grands génies ne s'étaient ni concertés ni consultés. Faut-il s'étonner qu'ils se soient ainsi rencontrés, ce qui leur est arrivé très souvent, puisqu'ils avaient les mêmes idées, les mêmes sentiments, et qu'ils remontaient aux mêmes principes ? Ils ne faisaient point de politique fantaisiste ou chimérique à la façon des utopistes ; point de cités bâties dans les Nuées, pas de républiques de Saiente ou de royaumes de Sésostris. Bossuet et Pascal raisonnaient simplement en chrétiens ; ils avaient toujours présents à l'esprit ces deux textes du Nouveau Testament, — lequel à leur avis fait partie intégrante de l'Écriture sainte, — « Rendez à César ce qui est à César ; Craignez Dieu, honorez le roi. )) L'Évangile, la première Épitre de

Saint Pierre et les Épitres de Saint Paul, qui disent exactement la même chose, telle était la base sur laquelle Bossuet et Pascal établissaient leurs théories et leurs raisonnements relativement aux choses de la politique.

Citoyens d'un royaume qui n'est pas de ce \ monde, les chrétiens qui raisonnent ainsi ne ' résistent pas aux puissances d'ici-bas, car ce serait, comme parle Saint Paul, u résister à l'ordre de Dieu. Ils peuvent avoir leurs préférences, et) souhaiter, voire demander, préparer même par les voies légales, l'avènement d'un régime quj soit en harmonie avec leurs sentiments particuJ liers ; mais ils n'ont pas le droit de se révoltert ou de conspirer. L'obéissance dans les choses qui) ne sont pas contraires à la loi de Dieu est pour eux un devoir de conscience, ils seraient criminels s'ils agissaient autrement.

Le 4 septembre 1870 était un dimanche, et l'on sait que le second Empire fut renversé au milieu de la journée. A Notre Dame de Paris, on chanta le matin, à la grand'messe, le Domine salvum et la prière pour l'Empereur ; le soir, au salut, on ne chanta rien ; le dimanche suivant, à la grand'messe et au salut, on priait pour la République. Bossuet évêque de Meaux

aurait fait ce que fit alors l'archevêque Darboy, grand aumônier de l'Empereur ; et tout le monde sait ce qu'a fait l'illustre Léon XIII, s'appuyant précisément, pour engager les catholiques de France à chanter la Marseillaise, sur les principes de la Politique de Bossuet. On est donc bien mal venu à ressasser toujours les mêmes insanités, et à nous dire encore aujourd'hui que Bossuet (( tremblait » devant Louis XIV comme un esclave devant son maître.

L'esclave craint le tyran qui l'outrage *

et qu'ij^ était heureux de pouvoir diviniser ce prince à ses propres yeux en lui répétant sans cesse avec le psalmiste : « 0 rois, vous êtes des Dieux. ))

Assurément il l'a dit et redit, et il devait le dire, puisque c'est dans l'Écriture sainte ; mais n'oublions pas qu'il ajoutait bien vite : « 0 dieux ) de chair et de sang ! dieux de terre et de pous- j sière ! vous mourrez comme des hommes I » ; N'oublions pas surtout que le couronnement de la Politique si injustement incriminée, c'est

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