I. Polit. Livre X
avec la cour durant les deux dernières années de sa vie. Il s'agit surtout de ses fâcheuses démarches pour faire donner à son neveu l'évêché de Meaux. On s'est complu à le représenter marchant péniblement dans les galeries de Versailles et ironiquement encouragé par l'impitoyable mère du Régent, qui ajoutait tout bas : (( Que ne s'en va-t-il mourir chez lui ? » Assurément c'est un triste spectacle, aussi navrant que celui de la détresse et de l'enfance du grand Corneille septuagénaire ; mais Bossuet souffrait de la pierre, une maladie si cruelle, et son indigne famille abusait de sa faiblesse et de sa bonté. Il obéissait pour échapper aux avanies, peut-être même aux mauvais traitements! Un historien ou un biographe, pour peu qu'il ait de délicatesse, n'a pas le droit de faire fond sur ces inévitables misères de la vieillesse des grands hommes.
Concluons donc sans hésiter, et déclarons que Bossuet n'a pas eu à se reprocher la moindre défaillance durant les quarante deux années qu'ont duré ses relations avec Louis XIV. Prédicateur, il lui a dit les vérités les plus dures, et avant le courageux Bourdaloue, il a su frapper comme un sourd ; jamais il n'a fait sa cour en
chaire. C'a été la même chose quand il a été par sa situation de précepteur, et dix années durant, à même de parler au roi seul à seul. Son rôle dans l'affaire Montespan a été tout simplement admirable.
Évêque et contraint de faire de la politique religieuse dans des circonstances bien graves, il a toujours pensé que les rois sont « les seconds » des évêques, et que la religion doit marcher la première ; telle a été sa règle de conduite invariable dans les grandes affaires de la Déclaration de 1682, de la Révocation de l'édit de Nantes et enfin du Quiétisme. Il a été si peu ce qu'on appelle un prélat courtisan que les Jésuites l'ont toujours desservi auprès de Louis XIV. Les honneurs, les dignités, les richesses dont disposaient le roi et le Père confesseur n'ont jamais été pour lui : il n'a été ni évêque-comte de Beauvais ou de Châlons, ni archevêque de Paris, ni enfin cardinal. Peu lui importait d'ailleurs, puisqu'il est établi que Bossuet n'a jamais rien demandé, et que l'évêché de Condom, le poste de précepteur, Févêché de Meaux enfin, lui ont été donnés spontanément, sans qu'il ait fait faire la moindre démarche. Il a loué le roi, comme tous ses contemporains, sans en excepter Bourdaloue, mais
il ne Ta jamais flatté, ce que Bourdaloue même a fait quelquefois*, et surtout il ne l'a jamais flagorné ; il est resté fidèle à ce principe énoncé par lui que « tout flatteur est un animal traître et odieux. » Plus on étudie l'histoire des relations de Bossuet avec Louis XIV, et plus on reconnaît en lui, suivant un vers de Boileau légèrement modifié :
L'accord d'un grand génie et d'un grand caractère.
Le jugement définitif de l'histoire est exactement celui que Saint Simon, le moins bienveillant de tous les juges et le moins sujet à tomber dans l'illusion, a consigné dans ses Mémoires; Il appelle Bossuet u un évêque des premiers temps,. » et dit qu'il parla souvent à Louis XIV a avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évêques de l'Église. » L'étude que l'on vient de lire n'est que le commentaire historique de ces trois lignes de Saint Simon.
I. Voir dans le sermon sur l'Aumône l'allocution au duc d'Orléans, un si triste personnage.