I. Ledieu, cité par Floquet, IV
le regretta, disant à cette occasion qu'il était un homme admirable par sa bonté, son esprit, et son amour de Dieu. Il prêcha le sermon de profession le 4 juin 1675, et il trouva moyen, grâce à son exquise délicatesse et au sentiment des convenances qui Ta toujours caractérisé, de n'être pas « aussi divin » que l'auraient souhaité Madame de Sévigné, et avec elle les gens de cour, toujours avides de petits scandales. Il se perdit dans les généralités, disent ceux qui ne savent pas lire, qui ne voient pas que le sermon est précisément pour La Vallière seule, à l'exclusion de tous ceux qui l'entouraient.
L'affaire Montespan (1675)
Si Bossuet fut très réservé ce jour-là, s'il évita de faire la moindre allusion au passé, c'est qu'alors même il était mêlé de la manière la plus directe à une affaire de cour d'une haute gravité. Il venait de séparer Louis XIV de Madame de Montespan ; il faisait les derniers efforts pour rendre définitive une rupture qu'il avait amenée cinquante jours auparavant. Quelques détails circonstanciés sont ici nécessaires, car cette affaire de 1676 est comme
la clef de voûte de toutes les discussions relatives au caractère de Bossuet et à son attitude en face de Louis XIV.
Au commencement du moisd'avril 1675, durant la semaine sainte, Madame de Montespan, mère de sept enfants dont cinq étaient issus d'un commerce doublement adultère, se mit en tête d'accomplir ce qu'on appelle le devoir pascal. Elle aspirait au titre de bonne chrétienne, elle était dévote à sa manière, scrupuleuse même et singulièrement formaliste. Pour rien au monde elle n'aurait fait gras un jour d'abstinence, et voyant les gens s'en étonner elle leur disait : « Eh quoi I parcequeje viole quelques commandements, doisje les violer tous? » Voulant donc obéir aux troisième et quatrième commandements de l'Église, elle s'en fut trouA^er au confessionnal un prêtre de Versailles, un simple vicaire nommé Lécuyer, et après avoir fait connaître ses péchés elle en demanda, selon la formule consacrée, pénitence et absolution. Mais le vicaire, — ce n'était pas un jésuite, — se souvint des prescriptions du rituel relatives aux pécheurs publics et scandaleux, et il refusa l'absolution demandée. L'altière marquise, qui n'était pas habituée à de semblables refus, sortit furieuse, et elle prétendit obtenir du curé ce
■yO BOSSLET ET LOUIS XIV
que lui déniait abusivement le petit vicaire. Louis XIV prit fait et cause pour elle; il manda sur le champ le curé de Versailles et se plaignit hautement : mais à sa grande stupéfaction le curé déclara que l'abbé Lécuyer avait fait son devoir, qu'il approuvait sa conduite et qu'il maintenait la privation de sacrements.
C'est alors que le roi, se berçant de je ne sais quelle illusion, établit l'évêque de Condom juge de cet étrange conflit. Bossuet n'hésita pas un seul instant : il loua la façon d'agir du vicaire et du curé, et il parla si fortement à Louis XIV que Madame de Montespan fut immédiatement éloignée de la cour. Poussé dans ses derniers retranchements par le précepteur de son fils, le roi protesta même que ce n'était pas là, comme les années précédentes, une séparation de quelques jours, un semblant de conversion; il promettait (( à Dieu et au monde , ce sont ses propres expressions rapportées par Bossuet, qu'il ne retomberait plus à l'avenir dan s le péché de David. Il demanda même à Bossuet de se constituer son directeur de conscience, de lui prodiguer, de vive voix et par écrit, les consolations, les exhortations, les encouragements. Xe se sentant pas assez fort pour supporter un éloignement définitif, il
demanda qu'on lui permît de laisser revenir la mère de ses enfants, l'une des grandes dignitaires de la cour, et il promettait de ne la voir qu'en public, jamais seul à seule. Bossuet vit le danger et refusa ; « il soutint fortement, dit un auteur qui n'est pas suspect, Antoine Arnauld, que cela ne se pouvait pas, que c'était s'exposer à un péril évident de retomber, et que rien n'était plus contraire à toutes les lois de l'Église que cette permission ^ n Quelques semaines s'écoulèrent, et Madame de Montespan ne reparaissait pas à la cour ; Bossuet s'enfermait chaque jour avec le roi et le confirmait dans les bonnes résolutions qu'il lui avait fait prendre. Ensuite Louis partit pour se rendre à l'armée, et il pria Bossuet de ne pas l'abandonner durant son absence.
De là ces deux lettres si justement admirées qui font tant d'honneur à l'homme qui les a écrites. La première fut envoyée dans les derniers jours de mai 1676 ; le roi, qui prenait part à la campagne de Flandre, était séparé de Madame de Montespan depuis cinquante jours, et il se proposait de faire ses dévotions à la Pentecôte. La
I. Lettre du 9 janvier i69U, Œuvres complètes, tome III, p. 723.
lettre que lui adressa Bossuet est d'une convenance parfaite, et ce directeur expérimenté n'omet rien de ce qu'il fallait dire en pareille circonstance : on voit qu'il veut attaquer le péché jusque dans sa racine. Voici en effet ce que nous lisons à la fin de cette lettre si simplement courageuse : a Je vois, autant que je puis, Madame de Montes- « pan, comme Votre Majesté me l'a commandé. {( Je la trouve assez tranquille, elle s'occupe beau- « coup aux bonnes œuvres, et je la vois fort tou- « chée des vérités que je lui propose, qui sont les « mêmes que je dis aussi à Votre Majesté. Dieu (( veuille vous les mettre à tous deux dans le fond i( du cœur et achever son ouvrage, afin que tant u de larmes, tant de violences, tant d'efforts que u vous avez faits sur vous-mêmes ne soient pas (( inutiles. » N'est-il pas curieux de voir Bossuet s'attaquer pour ainsi dire à Madame de Montespan au moment même où il mettait la dernière main au discours qui allait pour ainsi dire sceller la pierre sépulcrale de Louise de La Vallière, ensevelie toute vivante chez les Carmélites? Mais que dire de ces derniers mots : u tant de larmes, tant de violences, tant d'efforts ? » On voit que la lutte avait été vive, et que Bossuet ne se croyait pas encore sûr de la victoire. Il joignait à sa lettre
quelques conseils pour la conscience d'un roi, et il leur donnait pour base l'amour de Dieu, chose absolument nouvelle pour Louis XIV, car il avoua que ses confesseurs ne lui en avaient jamais parlé.
Nouvelle lettre le lo juillet, plus belle encore et plus vive que la précédente. Bossuet y rappelle au prince ses engagements solennels, « la haute profession qu'il a faite de vouloir changer dans sa vie ce qui déplaisait à Dieu. » Il y prend en main avec une vigueur extraordinaire la cause du peuple, écrasé d'impôts et foulé par les gens de guerre dont il énumère les désordres, « les injustices et les pilleries . » Il lui propose alors l'exemple de son aïeul Henri IV, et là se trouve, après la peinture si justement admirée de la désolation des Français en 1610, à la mort d'un si bon roi, ce passage caractéristique : « S'il avait ôté de sa « vie la tache que Votre Majesté vient d'efFacer, « sa gloire serait accomplie, et on pourrait le pro- « poser comme le modèle d'un roi parfait. » Enfin ce n'est pas par inadvertance que Bossuet fait intervenir Saint-Paul, u qui oblige les rois à « faire vivre les peuples, autant qu'ils peuvent, u doucement et paisiblement, en toute sainteté et « chasteté. »
Il n'est pas question de Madame de Montespan dans cette lettre du lo juillet, et pour cause; la rusée marquise s'était jouée de la candeur de Bossuet, et elle n'était plus en posture de le craindre. Elle avait feint de l'écouter au début, mais alors même elle était exaspérée contre lui, et elle cherchait les moyens de le perdre. Elle avoua, longtemps après, qu'en 1675, elle avait fait faire sur la vie privée du prélat une enquête de police approfondie. Heureusement pour lui et malheureusement pour elle, on ne découvrit rien, absolument rien ; car en 1670, comme au temps du rapport confidentiel de l'évêque de Luçon, en i665, il menait la vie la plus régulière, la plus innocente et la plus sainte. Elle imagina donc un moyen de le réduire au silence, ou du moins à l'impuissance. Bossuet s'opposait à son retour au nom des lois de l'Église ; l'archevêque de Paris et le Père La Chaise interprétèrent plus humainement ces mêmes lois de l'Église, et ils jugèrent que Madame de Montespan pouvait reparaître à la cour. On se garda bien de faire connaître à Bossuet cette étrange décision, bien digne du scandaleux Harlay de Chanvallon et de son associé le confesseur jésuite ; mais c'était une affaire réglée depuis un mois lorsque Bossuet écrivit au
roi l'admirable lettre du lo juillet. Le retour de la marquise était irrévocablement décidé, et en attendant que le roi revînt de l'armée, le complaisant Colbert avait ordre de ne rien refuser à la favorite, d'aller même au-devant de ses désirs. Il mit à sa disposition, pour l'achèvement du château de Glagny, des sommes immenses ; il acheta des orangers à des prix fabuleux ; il fit travailler pour elle jusqu'à douze cents ouvriers à la fois. Le 21 juillet, jour marqué pour le retour du roi, Madame de Montespan reprit triomphalement le chemin de Versailles.
On peut juger de la désolation de Bossuet à cette nouvelle inattendue ; il crut pourtant devoir faire une dernière tentative, et suivant le mot de Saint-Simon, u il osa poursuivre le roi qui lui échappait >. Il sauta donc dans son carrosse, et alla de toute la vitesse de ses chevaux, de ses haridelles plutôt, jusqu'à Luzarches, à huit lieues de Versailles ; c'est là que le roi et sa suite faisaient leur dernière halte. Bossuet se mit sur le passage de Louis, les yeux remplis de larmes, mais le monarque ne lui laissa pas le temps de se reconnaître, et il lui dit, avec une brusquerie affectée : « Ne me dites rien, Monsieur, j'ai donné mes ordres, ils devront être exécutés ». Ils le furent si
bien que la marquise reprit peu à peu la situation que l'affaire de Pâques lui avait fait perdre ; trois enfants, dont le comte de Toulouse, vinrent au monde après 1670.
Voilà, dans toute sa simplicité, le récit des efforts tentés par Bossuet pour empêcher Louis XIV de scandaliser son peuple et de se déshonorer aux yeux de l'histoire. Il a été vaincu parce qu'il n'entendait rien aux ruses et aux hypocrisies de la vie des cours. Il a cru naïvement ce qu'on lui disait, ce qu'on lui écrivait même de part et d'autre ; rien n'empêche d'admettre, comme on l'a prétendu, qu'il a transmis à Madame de Montespan des billets doux, des protestations d'amour qu'il croyait être des lettres d'adieu et des ordres d'exil. Mais de là à dire que le précepteur du dauphin pactisait avec l'adultère et qu'il se chargeait de réconcilier le roi et sa maîtresse, il y a un abîme : Chateaubriand est inexcusable d'avoir écrit cette infamie. Convient-il donc de dire, en racontant plaisamment une histoire si triste, que Bossuet u sublime de loin, se faisait petit dès qu'il se trouvait, dans le privé, face à face avec la majesté royale ^ ? » Dans le cas présent, c'est
I. Bossuet, Textes choisis et commentés, par Henri Brémond, tome II, p. 193.
l'évêque qui est véritablement majestueux, à la manière de Saint-Ambroise, comme l'a si bien vu Saint-Simon, tandis que le roi, qui joue au plus fin et qui fait l'hypocrite, s'abaisse à des petitesses, à des subterfuges et à des roueries indignes d'un honnête homme, dignes tout au plus de don Juan et des héros de Molière.
L'affaire de Beauvais en 1679 ; Bossuet et les Jansénistes .
L'histoire ne dit rien des relations de Louis XIV et de Bossuet précepteur après ce qu'on pourrait appeler l'affaire Montespan. Évidemment, le roi ne demanda pas à reprendre les conférences quotidiennes et secrètes d'avril-mai 1675, et il ne se fit pas écrire des lettres comme celles de mai et de juillet. Bossuet, de son côté, n'avait pas qualité pour fulminer des anathèmes, puisqu'il avait été désavoué par l'archevêque de Paris et par le Père confesseur. Le précepteur s'appliqua de plus en plus à l'instruction de son élève et à son éducation religieuse et morale, et certainement le roi n'eut garde d'assister aux leçons d'histoire de France où il était question des derniers Valois.
C'est seulement en 1679, lors de la vacance du siège épiscopal de Beauvais, que nous retrouvons Louis XIV et Bossuet en face lun de l'autre. Les faits sont peu connus et ils méritent d'être mis en lumière, car on verra à ce propos quelle a été l'attitude de l'évêque en présence du roi quand il était question du jansénisme.
Tout le monde sait que Louis XIV a toujours eu en horreur Port-Royal et ses adeptes ; on était sûr de lui faire sa cour en daubant devant lui ces gens-là. Aux yeux de ce prince, écrivait Racine à Madame de Maintenon, u un janséniste était tout ensemble un homme de cabale et un homme rebelle à l'Église». Ses préventions étaient si fortes qu'après avoir refusé un poste de confiance à un seigneur réputé janséniste, il le lui accorda sans hésiter quand on lui eût assuré que ce seigneur, loin d'appartenir à la secte maudite, ne croyait pas en Dieu. Or, au mois de juillet 1679, l'évêque de Beauvais, Choart de Buzenval, vint à mourir après vingt -huit années d'épiscopat. C'était un prélat d'une éminente vertu, un des quatre qui s'opposèrent longtemps à la signature du formulaire, et qui encouragèrent à la résistance les religieuses de Port-Royal. C'est grâce à lui, non moins qu'au saint évêque d'Alet, Nicolas
Pavillon, que l'on avait pu négocier, à l'insu des Jésuites, la célèbre paix de Clément IX, qui permettait de signer le formulaire d'Alexandre VII en établissant la distinction du fait et du droit préconisée par Arnauld, Pascal, et tous les amis de Port-Royal.
L'évéché de Beauvais était comté-pairie, d'un revenu d'environ 5o.ooo Katcs, et aux portes de Paris ; il était de ceux qui pouvaient tenter un ambitieux. Bossuet ne le demanda pas, attendu qu'il ne demanda jamais rien ; mais on y songea pour lui, et le dauphin, qui aimait son précepteur, fit une démarche auprès du roi. Il dit même à son père, pour prévenir les objections et lever les obstacles, que la proximité de Beauvais permettrait à M. de Condom d'achever un cours d'études qui touchait à son terme, puisque le royal écolier avait dix-huit ans. Louis XIV ne rejeta pas la proposition, mais, circonvenu par l'archevêque de Paris, ennemi déclaré de Bossuet, il mit à son acceptation une condition sine quâ non. Il manda Bossuet et exigea de lui la promesse formelle d'écraser, ce fut son expression, les jansénistes qui étaient en grand nombre dans ce A^aste diocèse. Le précepteur n'eut pas un moment d'hésitation, il répondit au roi « que personne n'avait plus
8o BOSSUET ET LOUIS XIV
d'envie de plaire à Sa Majesté que lui, mais qu'il y avait des choses que la conscience ne permettait pas de faire. » Au sortir de cette audience, il dit à ses amis qu'il n'aurait pas Tévêché de Beauvais, qu'il n'était pas assez destructeur pour cela. Le roi de son côté déclara qu'il donnerait à l'austère Choart de Buzenval un successeur qui permettrait de danser: il choisit l'évêque de Marseille, Forbin- Janson, qui s'empressa d'épurer le clergé du diocèse de Beauvais.
Bossuet ne pouvait pourtant pas, en 1679, être suspecté de jansénisme ; il avait donné tous les gages d'orthodoxie qu'on était en droit de lui demander. Jadis même, en i665, il avait *tenté de réduire à l'obéissance les religieuses de Port- Royal, de les séduire, comme disaient Arnauld et ses amis. Élevé à Navarre par Nicolas Cornet, le fabricateur des cinq fameuses propositions, il croyait que le jansénisme n'était nullement un fantôme ; il accusait Jansénius d'hérésie, et il préconisait la signature pure et simple du formulaire d'Alexandre VIT.
Mais s'il conservait ainsi, relativement aux doctrines, les impressions souvent ineffaçables de la première jeunesse, il savait être doux et modéré envers les personnes ; il s'était montré tel envers
BOSSLET ET LOUIS XIV 8l
les religieuses de Port- Royal, en i665. Lorsque la paix de Clément IX eut été conclue, il cessa de considérer comme des adversaires ceux que le pape recevait dans sa communion. Cette paix que la mauvaise foi des Jésuites transforma en une trêve de quelques années à peine, Bossuet ne cessa jamais de la considérer comme définitive. Il le fît d'autant plus volontiers que, sur les grandes questions doctrinales, il était parfaitement d'accord avec les Messieurs de Port-Royal ; augustinien déterminé, il réprouvait les nouveautés de Molina, et il soutenait avec énergie les dogmes intangibles de la grâce efficace par elle-même et de la prédestination gratuite. Sa morale enfin rejetait avec horreur le probabilisme, la direction d'intention, la casuistique et ce qu'il appelait ses ordures ; il aurait voulu, disait-il, avoir écrit les Provinciales. Plus tard, tout-à-fait à la fin de sa vie, il prendra en main la défense du PèreQuesnel et de ses Réflexions morales, et il dira de ce livre, qui devait être foudroyé en 1713 par la Bulle Unigenitas : « Il ne faut que le lire pour y trouver, avec le recueil des plus belles pensées des saints, tout ce qu'on peut désirer pour l'édification, pour l'instruction et pour la consolation des fidèles. »
Il n'est donc pas étonnant que Bossuet, en
1679, ait refusé d'écraser des hommes qu'il considérait comme orthodoxes, le pape les ayant jugés tels, et pour lesquels il avait d'ailleurs beaucoup d'estime. Néanmoins il fit preuve de courage le jour 011 il parla de la sorte à Louis XIV fanatisé. Arnauld exilé et peu équitable, ce qui arrive ordinairement aux malheureux, aimait et honorait Bossuet, mais il lui reprochait de n'oser pas dire au roi que les prétendus jansénistes étaient odieusement calomniés. Il ne comprenait pas que les injustes préventions de Louis XIV, soigneusement entretenues par les Jésuites, étaient indéracinables, et que lui parler en faveur de Port-Royal ou de M. Arnauld, c'eût été donner un nouvel aliment à sa fureur, et avancer l'heure des exterminations. Bossuet le comprenait, et il n'avait pas tort de garder le silence. Mais sans entrer à ce sujet dans une série déconsidérations qui pourraient nous mener loin, concluons que le jour où Bossuet, par son refus d'écraser les jansénistes, se vit écarté du siège épiscopal de Beauvais, il se conduisit une fois de plus en parfait honnête homme ; il montra, comme il l'avait déjà fait, qu'il était le contraire d'un prélat de cour et d'un vil courtisan.
BOSSUET ÉVÊQUE DE MeAUX
L'éducation du dauphin, commencée en 1670, se termina sans incident notable au mois de mars 1680, et l'on ne voit pas que depuis 1675 Louis XIV ait demandé le moindre conseil à Bossuet qui, de son côté, se tenait sur la réserve. Le roi entendit alors, durant les avents et les carêmes, divers prédicateurs, Bourdaloue entre autres, et l'on sait que ce pieux jésuite, l'honneur de sa compagnie, ne ménageait pas aux pécheurs scandaleux les avertissements et les reproches. Il prêcha devant Louis XIV, et en présence de Bossuet sans doute, comme Bossuet l'avait fait avant lui, avec une liberté vraiment apostolique. Il frappait comme un sourd, dit Madame de Sévigné ; il infligeait à son royal auditoire le sermon sur VImpareié ; sauve qui peut I
Quant à Bossuet, nommé en janvier 1680 premier aumônier de la dauphine, il ne prêchait toujours pas ; on ne l'avait entendu nulle part depuis le mois de juin 1675, lorsque le roi lui demanda de paraître dans la chaire de Saint-
8/i BOSSUET ET LOUIS XIV
Germain, le jour de Pâques 1681. C'est le dernier sermon qu'il ait prêché à la cour, et à ce titre seul, même en ne tenant pas compte des circonstances, ce sermon mériterait une étude toute particulière. Il est fort beau, ce qui ne gâte rien, et il donne une idée très exacte de la façon dont Bossuet faisait, comme on Ta tant de fois prétendu, sa cour en chaire.
Sermon pour le jour de Pâques (i68i)
Le Carême de 1681, confié à l'évêque Fromentières qui tomba malade, avait été prêché par des orateurs suppléants, le jésuite Gaillard et l'oratorien Hubert ; l'évêque d'Autun, Gabriel de Roquette, parla, dit-on, d'une manière ridicule le dimanche des Rameaux, et Bossuet fut prié de faire le sermon de clôture. Louis XIV avait communié la veille, comme l'exigeait le protocole ; et pour lui faciliter l'accomplissement du devoir pascal, Mademoiselle de Fontanges, une jeune beauté de vingt ans qu'il venait de rendre mère et de créer duchesse, avait été momentanément éloignée de la cour. Elle s'était retirée au monastère de Port-Royal, — à Port-Royal de Paris, —
dont l'abbesse était alors la mère Dorothée Perdreau ; elle se proposait, au dire de Madame de Sévigné, d'y passer seulement « la bonne fête ; » la malheureuse s'y préparait, à son insu, u au voyage de l'éternité » ; elle mourut, en effet, deux mois plus tard, non sans quelque soupçon d'empoisonnement.
Le scandale était donc à son comble, et ceux qui dirigeaient la conscience du roi s'en étaient faits les complices ; c'est dans ces conditions que Bossuet dut paraître, le 6 avril 1681, dans ce qu'il appelait la chaire de vérité. Si l'on examine le manuscrit de son sermon, le dernier qu'il ait écrit pour la cour, on est amené à faire des constatations curieuses. L'orateur est visiblement embarrassé ; on voit qu'il a perdu l'habitude de ce genre de composition ; aucun de ses manuscrits n'est raturé comme celui-là. L'exorde est timide et modeste comme serait celui d'un très jeune prédicateur ; mais Bossuet ne tarde pourtant pas à se ressaisir. « Ici, dit-il, ce qui fait craindre soutient ; « cette parole divine, révérée du ciel, de la terre « et des enfers, est ferme et toute puissante par (( elle-même ; et l'on ne peut l'affaiblir lorsque, « toujours autant éloigné d'une excessive rigueur « qui se détourne à la droite, que d'une extrême
« condescendance qui se détourne vers la gauche, « on propose cette parole dans sa pureté nalu- « relie, telle qu'elle est sortie de la bouche de « J.-C. et de ses apôtres. » Ni excessive rigueur, ni extrême condescendance, voilà qui promet ; ceux qui écoutèrent ces paroles purent s'attendre à un petit cours de morale comme on en faisait dans les premiers siècles de l'Église, au temps de Théodose et de Saint-Ambroise.
Divisé en trois points à la manière classique, le sermon comprend en réalité deux parties bien distinctes : ici Bossuet parle en évêque et fait sans hésiter de la politique religieuse ; là, il se transforme en moraliste chrétien, en médecin des âmes qui ne craint pas d'employer le fer et le feu et de mettre à nu des plaies gangrenées. Considéré sous ces deux aspects différents, le sermon de Pâques 1681 est un des plus étonnants que Bossuet ait prononcés, et il faut l'avoir lu en entier pour être à même de juger son auteur. Ceux qui veulent à tout prix déconsidérer et déshonorer le grand évêque se gardent bien de le lire, et surtout de mettre les gens à même de le connaître.
On est au lendemain de la paix de Nimègue, « cette paix tant vantée, mais qui ne l'est pas encore assez, » au dire de l'orateur. Voilà pour le
présent ; mais l'avenir, un avenir prochain peutêtre, lui cause de vives inquiétudes. Il entrevoit le triomphe des libertins, c'est-à-dire des incrédules et des impies ; il a peur de voir l'Église de France entraînée dans l'abîme par la faute de ses pasteurs, sentinelles endormies, chiens muets, qui laisseront entrer l'ennemi. Il adjure donc les grands qui l'écoutent de ne pas rechercher par ambition les dignités ecclésiastiques ; il supplie le roi de ne donner que de bons évêques à l'église de France, à cette « sainte Église gallicane, pleine (( de science, pleine de vertu, pleine de force. » Cette partie du sermon est comme la préface de l'admirable discours sur l'Unité de VÉglise, que Bossuet devait prononcer quelques mois plus tard.
Mais le prédicateur avait à cœur de faire entendre au roi des vérités d'un autre genre ; il voulait lui redire du haut de la chaire, avec toute la prudence requise et tous les ménagements nécessaires, ce qu'il lui avait dit en secret, trente ou quarante jours durant, au temps de Pâques 1670. Aussi le voyons -nous procéder avec une habileté merveilleuse. Il commence par des généralités ; il vient ensuite au particulier ; il arrive par degrés aux allusions à peine voilées, aux reproches les plus
sévères, aux exhortations les plus véhémentes, car il voudrait parler « avec cette voix de tonnerre c( que Dieu donne aux prédicateurs quand il veut (( briser les rochers et fendre les cœurs de pierre. » Il s'adresse donc aux pécheurs, et en particulier à ceux 0 qui sortent de la voie des commandements après y être rentrés par la pénitence, » et il dit à tous ces pécheurs, ce qui convenait à merveille au principal d'entre eux : « La crainte « de l'enfer et de ses peines éternelles vous a u ébranlés, c'est un bon commencement; mais (( il est temps d'ouvrir votre cœur aux chastes (( douceurs de l'amour de Dieu, sans lequel il n'y a (( point de christianisme. Vous avez pu renoncer (' au crime et aux plaisirs qui vous menaçaient « d'irrémédiables douleurs, et peut-être même dès « cette vie ; la plaie n'est pas bien fermée, et ce (( cœur ensanglanté soupire encore en secret après
« ses joies corrompues Quoique vous nous van-
(( tiez l'innocence de vos désirs encore trop sen- « suels, je ne laisse pas de trembler pour vous, « parce qu'enfin, quoi que vous en disiez, du plai- « sir au plaisir il n'y a pas loin, et du sensible au
« sensible la chute n'est que trop aisée Si de
(( bonne foi nous avons renoncé à ces abominables « impuretés... comment pouvons-nous y vivre, et
(( nous replonger volontairement dans cette hor- (( reur?... Nous croyons être chrétiens lorsque u nous passons notre vie dans une inconstance u perpétuelle, aujourd'hui dans les eaux de la (( pénitence, et demain dans nos premières or- « dures ; aujourd'hui à la sainte table avec J.-C, (( et demain avec Bélial et dans toute la corruption « passée. Peut-on déshonorer davantage le chris- « tianisme ? Et n'est-ce pas faire de J-C. même, « chose abominable, un défenseur des mauvaises « habitudes? » Et il dit encore, entre autres choses qu'il faudrait citer si l'on ne craignait la satiété : « Une grande résolution se doit prendre par (( quelque chose de vif et avec un soudain effort ; (( demain, c'est trop tard ; sortez aujourd'hui de « l'abîme où vous périssez, et où peut-être vous u vous déplaisez depuis si longtemps. On n'aura « pas demain un autre évangile, un autre enfer, « ni un autre Dieu et un autre J.-C. à vous prê- (( cher ; l'Église a fait ses derniers efforts dans « cette fête, et a épuisé toutes ses menaces. La « vieillesse, où vous mettez votre confiance, ne « fera que vous affaiblir l'esprit et le cœur, et « répandre sur vos passions un ridicule qui vous {( rendra la fable du monde, mais qui n'opérera (( pas votre conversion. La mort, qui la suit de
go BOSSUET ET LOUIS XIV
(( près, vous fera jouer peut-être le personnage de « pénitent comme à un Antiochus ; vous serez « alarmés et non convertis ; votre âme sera jetée (( dans un trouble irrémédiable, et incapable dans « sa frayeur de se posséder elle-même, elle vous (( fera rouler sur les lèvres des actes de foi sug- (( gérés, comme l'eau coule sur la pierre sans la (( pénétrer ; ainsi il n'y aura plus pour vous de « miséricorde. »
Bourdaloue, dont on vante avec raison l'intrépidité, n'a rien dit au roi qui soit de cette force ; c'est à ce point même que Bossuet a cru devoir s'adoucir, et qu'il a placé à la fin de ce sermon si terrible une longue apostrophe au roi, écrite de verve et presque sans ratures. Il s'y trouve des louanges, comme dans les sermons de Bourdaloue et de tous les prédicateurs de la cour ; et ces louanges, modérées, parfaitement justifiées d'ailleurs, n'ont rien qui contrevienne aux règles de l'éloquence chrétienne la plus sévère. A ces éloges mérités s'entremêlent encore des conseils, et voici ce que Bossuet ose dire au vainqueur de la Hollande, au pacificateur de l'Europe : u Sire, vous- (( même, vos victoires, votre propre gloire, cette (( puissance sans bornes, si nécessaire à conduire « un État, si dangereuse à se conduire soi-même,
c( voilà le seul ennemi dont vous ayez à vous « défier. Qui peut tout ne peut pas assez, qui peut (' tout ordinairement tourne sa puissance contre « lui-même, et quand le monde vous accorde tout, M il n'est que trop malaisé de se refuser quelque « chose. )) Et il termine cette apostrophe à Louis XIV en lui conseillant de descendre quelquefois du trône u pour s'humilier, pour se soumettre, pour ¥ compatir, pour écouter de plus près la voix de la « misère qui perce le cœur, et lui apporter un soute lagement digne d'une si grande puissance... )) C'est ainsi que Bossuet, après avoir, dans ce magnifique discours, pris en main la cause de l'Église, vengé la morale odieusement outragée, et fait tous ses efforts pour convertir le roi, finit par intercéder une fois de plus en faveur des petits et des pauvres ; le dernier mot qu'il ait adressé publiquement à Louis XIV est une requête pour les malheureux. Pouvait-il terminer d'une manière plus noble la prédication qu'il avait inaugurée en 1662, près de vingt ans auparavant.^ Durant ces vingt années il n'a jamais cessé de dire au roi la vérité ; son courage n'a pas faibli un seul instant ; il a toujours été, n'en déplaise à ses ennemis et à ses calomniateurs, un prédicateur de récole de Saint Ambroise.
L Oraison funèbre de Marie-Thérèse (1683)
Si Bossuet a cessé de prêcher à la cour en 1681, bien qu'il eût des attaches officielles comme cidevant précepteur du dauphin et premier aumônier de la dauphine, et plus tard de la duchesse de Bourgogne, du moins il prononça en différentes circonstances quelques discours dont le roi eut nécessairement connaissance ; tels sont le sermon sur l'Unité de lÉgtise à propos de la Régale, Toraison funèbre de la reine Marie-Thérèse en i683, et les trois oraisons funèbres qui suivirent, celles de la Princesse Palatine, de Michel Le Tellier et du Prince de Gondé. Louis XIV assurément ne lisait guère, les plaisirs et les affaires ne lui en laissaient pas le temps, et l'on peut mettre en doute s'il a lu ou même parcouru le sermon sur VUnité de l'Église. Mais l'oraison funèbre de la reine son épouse, est il admissible quïl ne lait pas lue, qu'il n'en ait pas du moins entendu la lecture, puisqu'il avait des lecteurs attitrés ?Si Louis XIV ne l'a pas lue, et après tout la chose est possible, Bossuet dut être désagréablement surpris et péniblement aËFecté, car en la
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composant il n'avait cessé de penser au roi ; c'était même la dernière bataille de cette guerre qu'il fit durant de longues années, avec des alternatives de succès et de revers, aux désordres scandaleux du monarque.
L'oraison funèbre de Marie-Thérèse a été composée en vue de Louis XIV, et c'est un des actes les plus importants de la vie sacerdotale de Bossuet, un de ceux qui font le mieux connaître son caractère, il est aisé de le démontrer. Cette reine, dont l'histoire ne passionnera jamais la postérité, a été ce qu'on appelle une épouse vertueuse. Sa mort fut le premier chagrin qu'elle donna au roi ; lui-même le déclara avec une candeur quelque peu cynique, sans même se demander si la réciproque aurait pu être vraie. Née à Madrid en i638, mariée en 1660, elle mit au monde six enfants, dont un seul lui survécut, et elle eut la douleur, l'humiliation profonde, de voir le roi afficher publiquement l'adultère et légitimer ses bâtards. Elle mourut jeune encore, à quarante cinq ans, au moment où ses malheurs semblaient devoir prendre fin. Sept jours avant sa mort, que rien ne faisait prévoir, le roi, ramené à elle par les habiles manœuvres de Madame de Maintenon, venait de chasser la marquise de Montespan, après lui avoir, sui-
vanl l'expression d'un contemporain, « fait avaler des couleuvres, » et d'une manière qui rendait son retour absolument impossible. C'était la fin des scandales, et Bossuet le savait quand il composa, à la prière du dauphin, l'oraison funèbre de Marie-Thérèse.
Mais que pouvaient dire les orateurs — on en connaît plus de trente, — chargés de faire l'éloge d'un personnage aussi complètement effacé ? Comment pouvait procéder Bossuet, le seul dont nous ayons à parler ? Il n'avait pas à se préoccuper du roi, qui n'assista jamais, l'étiquette de la cour l'exigeant ainsi, à aucune cérémonie funèbre ; mais comment établir une distinction entre ce qu'il fallait dire et ce qu'il fallait taire ? Parler de ses malheurs comme il avait parlé jadis de ceux de la reine d'Angleterre, c'était impossible, car la seule chose qui l'eût rendue malheureuse c'était la mort de ses enfants, et plus encore l'infidélité du roi. Que dire alors? Bossuet prit le parti de ne pas faire la moindre allusion aux souffrances, aux tortures morales de son héroïne, mais il entreprit de la louer d'une manière qui pût attirer l'attention de Louis XIV. Au lieu de faire une oraison funèbre ordinaire, et de demander aux auditeurs des prières pour la reine défunte.
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il fit ce qu'on appelle en termes de rhétorique sacrée un panégyrique des saints ; il prit sur lui de béatifier, de canoniser Marie-Thérèse. Il savait que l'on peut enseigner la morale de deux manières différentes, soit en montrant la laideur du vice pour en inspirer l'horreur, soit en faisant voir la beauté divine de la vertu. C'est au second de ces procédés qu'il eut recours en i683, et au lieu de faire une œuvre ennuyeuse et médiocre, (ceux qui n'étaient pas prévenus l'ont parfois jugée de la sorte,) il a fait un véritable chef-d'œuvre de grâce et de délicatesse, qui est en outre une des audaces de son génie.
Dès les premiers mots de l'exorde, c'est une vision apocalyptique : les cieux sont ouverts ; la reine fait partie de la céleste phalange ; elle est au milieu des saints et des saintes, des prophètes et des docteurs, des vierges et des martyrs. Les prières qu'on devrait faire pour le repos de son âme sont transformées en chants d'allégresse : le De profanais et le Dies ine deviennent des Alléluias. Et pourquoi cela.^ uniquement, comme le dit le texte choisi par Bossuet, parce que la vie de Marie-Thérèse a toujours été pure et sans tache, sine macula; c'est-à-dire en bon français tout le contraire de la vie du roi son époux. Avoir vécu
vingt ans dans la compagnie d'une femme si pure, et lui avoir infligé le spectacle de pareilles turpitudes, quel sujet de remords ! Voilà ce que Bossuet ne se lasse pas de mettre en lumière ; c'est le fond même de l'oraison funèbre de Marie-Thérèse. Mais, dira-t-on peut-être, que devient ce contraste saisissant lorsque l'orateur fait un si pompeux éloge de Louis XIV à la fin de son premier point ? Sans vouloir dénigrer Bossuet, quelques uns ont jugé que la louange était hyperbolique. S'il s'agissait d'apprécier l'ensemble du règne ou seulement ses trente dernières années, l'exagération serait manifeste, et l'on pourrait blâmer le panég^Tiste ; mais en i683, avant la révocation de l'éditde Nantes, le règne de Madame de Maintenon et les guerres de la ligue fl'Augsbourg et de la succession d'Espagne, tout ce que dit Bossuet était vrai ; la France reconnaissante souscrivait sans réserve à ces éloges prononcés en présence du dauphin et devant le cercueil de la reine. En outre l'on ne doit pas oublier que, sous peine de passer pour un homme sans éducation, l'orateur était obligé d'introduire dans cette oraison funèbre un éloge du roi ; Fléchier, Massillon, Bourdaloue même, tous enfin ont prodigué à Louis XIV des louanges bien autrement flatteuses.
Et d'ailleurs, si l'on prend la peine de lire jusqu'au bout le passage incriminé, on y pourra voir à la fin quelques allusions bien hardies, non plus cette fois aux scandales de Louis XIV, puisqu'ils avaient cessé, mais au contraire à son amendement, à sa conversion toute récente. Reprenant presque dans les mêmes termes les observations qu'il faisait, le jour de Pâques i68i, sur la nécessité de se vaincre soi-même, Bossuet constatait avec joie, en prenant à peine le soin de voiler sa pensée, que Louis XIV venait enfin de suivre ses conseils. Après avoir parlé des puissances jalouses de la grandeur du roi, il disait que ce prince savait abattre des ennemis bien plus terribles, et il ajoutait : « Nos vrais ennemis sont (( en nous-mêmes, et Louis combat ceux-là plus (( que tous les autres. Vous voyez tomber de toutes « parts les temples de l'hérésie ; ce qu'il renverse a au dedans est un sacrifice bien plus agréable ; et (( l'ouvrage du chrétien, c'est de détruire les pas- (( sions qui feraient de nos cœurs un temple « d'idoles. Que servirait à Louis d'avoir étendu sa « gloire partout où s'étend le genre humain ? Ce « ne lui est rien d'être l'homme que les autres (( hommes admirent : il veut être, avec David, (( l'homme selon le cœur de Dieu. » Si Louis XIV
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a lu ou s'est fait lire ce passage, il a dû se souvenir de tant d'exhortations qui lui avaient été adressées en vain par Bossuet, de tant d'allusions à David, mais à David adultère, et il n'a pu taxer de flatterie un homme qui témoignait avec une si grande délicatesse sa joie de le voir enfin rentré dans le chemin de la vertu, comme le roi David. On pourrait arrêter ici cette sorte d'enquête, puisque l'évêque de Meaux n'a jamais prêché à la cour durant les vingt-trois dernières années de sa vie, et que ses trois dernières oraisons funèbres ne visaient nullement le roi ; et peut-être le lecteur de bonne foi jugerait-il que la cause est désormais entendue. Mais Lcuis XIV avait donné à l'ancien évêque de Condom le siège épiscopal de Meaux parce que cette ville est aux portes de Paris. Premier aumônier de la dauphine et ensuite de la duchesse de Bourgogne, et finalement conseiller d'État d'Église, Bossuet faisait de fréquents séjours à Paris et à Versailles, où il avait un appartement ; il vit souvent le roi dans son cabinet, et il se trouva mêlé de la manière la plus directe aux grandes affaires de la fin du règne, la Régale, la Révocation de l'édit de Xantes et le Quiétisme. Il n'est donc pas hors de propos d'étudier brièvement son rôle après 1681, depuis la fin de son
préceptorat, et de voir quelle a été la nature de ses relations politico-religieuses avec Louis XIV. S'il avait été ambitieux, il pouvait espérer le titre d'archevêque de Paris et même le chapeau de cardinal ; voyons donc quelle a été son attitude à l'égard du souverain dispensateur des grâces.
L'affaire de la Régale.
L'affaire de la Régale, qui mit aux prises le fils aîné de l'Église et le plus saint pape des temps modernes, durait depuis plusieurs années lorsque Bossuet y fut mêlé sur l'ordre du roi. Il ne devait pas faire partie de l'Assemblée de 1682, Louis XIV exigea qu'il en fût, et que le sermon d'ouverture fût prononcé par lui. La querelle, née en 1673 d'une discussion de simple fiscalité, s'était envenimée depuis, et en 1681 elle menaçait d'amener un schisme. Le dévot Louis XIV était intraitable quand il croyait avoir à défendre son autorité contre les empiétements de la cour de Rome. On lui avait cité l'exemple de Saint-Louis, qui avait osé résister au pape, et qui n'en avait pas moins été canonisé ; il résista sans hésiter, et il prétendit appliquer au Languedoc les droits de régale dont