PREMIÈRE PÉRIODE
Il fait ses premières études chez les Jésuites de sa ville natale; les achève à Paris, au collège de Navarre; et, ordonné prêtre, entre en possession de l'archidiaconé de Sarrebourg, au diocèse de Metz, en 1652. Partout ailleurs qu'à Metz, et en quelque lieu du monde que ce soit, il eût sans doute été lui-même 1
En histoire littéraire, la composition des « milieux » ne rend généralement compte que de la formation des médiocrités. Mais, puisqu'il existait à Metz une communauté juive assez considérable et — en quelque sorte la seule en France qui fût reconnue par TÉtat, — et puisque, dans cette région voisine de l'Alsace, les protestants étaient nombreux, et encore ardents, on peut croire que la tendance naturelle de Bossuet à prendre la religion par le côté apologétique fut encouragée ou fortifiée par ces circonstances. On en trouvera la preuve, si l'on le veut, dans ce fait, que le manuscrit de l'un de ses premiers Sermons : sur la Loi de Dieu, 1653, porte encore cette mention de sa main : « Prêché à Metz, contre les Juifs »; et dans cet autre faitque lepremierouvrage quMlait fait imprimer, est une Réfutation du catéchisme de Paul Ferry^ en 1655. Paul Ferry est un pasteur renommé de l'église de Metz. Quoi qu'il en soit, dès que le jeune archidiacre eut commencé de prêcher, sa réputation ne tarda pas à s'étendre, et bientôt, 1656, les chaires mêmes de Paris se le disputèrent. Aussi peut-on dire que, de 1656 à 1670, il se donne tout entier au ministère de la prédication; et, en effet, c'est de cette période que datent les trois quarts des Sermons de lui qui nous sont parvenus, par fragments ou en entier, au nombre d'environ 200, ou un peu davantage. On distingue parmi ces Sermons : les Sermons proprement dits, les Panégyriques de Saints, et les Oraisons funèbres. Ces dernières sont en tout au nombre de dix. On met encore à part, dans quelques éditions, les Sermons de Vêture ou de Profession, dont le plus célèbre est le Sermon prononcé en 1674 pour la Proie
fession de Mme de la Vallière; et les Sermons pour les fêtes de la Vierge.
Quels sont les caractères essentiels de l'éloquence de Bossuet? C'est, en premier lieu, la force, ou, pour mieux dire peut-être, « Ténergie de la parole » ou du verbe, et j'entends par là tout ensemble la justesse et la précision, la propriété du terme, la netteté du tour, l'autorité du geste inclus ou inscrit dans la phrase, et généralement, toutes les qualités de l'écrivain français qui, sans doute, avec Pascal, ayant eu le plus d'horreur des artifices de la rhétorique, a, pour cette raison même, le mieux connu les ressources de la prose française. Il n'y a rien, en français, qui soit audessus d'une belle page de Bossuet. Un second caractère de cette éloquence, c'est ce qu'Alexandre Vinet, quoique protestant, n'a pas craint d'en appeler, dans une Étude sur Bourdaloue, la profondeur et la portée philosophique. Il voulait dire que, tandis que l'illustre jésuite, en ses Sermons^ est toujours strictement et visiblement catholique, Bossuel ne l'est pas moins, assurément, mais il excelle de plus à montrer, en dehors même du catholicisme, dans le fond de notre nature, et dans la suite de l'histoire, les raisons péremptoires qu'il y a, sans être catholique, de sentir et de penser catholiquement. Ceux qui voudront vérifier cette opinion de Vinet liront les Sermons de Bossuet sur la Mort, sur V Ambition, sur la Providence; sur l'Honneur du Monde, sur nos Dispositions à Végard des nécessités de la vie, sur V Eminente dignité des Pauvres, sur la Justice, sur la Soumission à la Loi de Dieu, et même les Sermons pour les fêtes de la Vierge. Le Sermon pour la profession de Mme de la
Vallière est encore un bel exemple de ce caractère philosophique de l'éloquence de Bossuet. Enfin, le troisième caractère de cette éloquence, c'en est le mouvement et la puissance lyrique. Bossuet, le Bossuet des Sermons et des Oraisons funèbres, est un poète, un grand poète ; et il est lyrique par la manière dont il mêle, à l'expression des vérités qu'il développe, celle des émotions personnelles et intérieures qu'excite en lui la contemplation de ces vérités. Elévations sur les Mystères, Méditations sur V Évangile, ce sont les titres de deux de ses plus beaux ouvrages, où il a comme ramassé, dans sa vieillesse, la substance de ses Sermons. Mais on peut bien dire qu'il n'y a pas un Sermon de lui qui ne soit une Méditation ou une Elévation. Et n'est-ce pas une chose curieuse qu'au début du xix*^ siècle, ces titres d'Élévations et de Méditations soient ceux que les Lamartine et les Vigny croiront devoir donner à leurs premières poésies? Tels sont les caractères essentiels de l'éloquence de Bossuet, auxquels on en pourrait ajouter facilement bien d'autres, et peut-être de plus « voyants », mais qu'on retrouverait aussi chez d'autres prédicateurs, tandis que ceux que nous venons de dire n'appartiennent qu'à lui.
Cependant la réputation du prédicateur grandissait tous les jours. Deux stations de Carême prêchées devant la Cour, en 1662 et en 1666, l'avaient surtout mis en lumière, particulièrement la seconde, à laquelle appartiennent quelques-uns de ses plus beaux Sermons. Les protestants, d'autre part, n'ayant pas d'adversaire plus modéré, n'en avaient pas de plus redoutable; et s'il se produisait quelque conversion
éclatante, comme celle de Turenne, on en faisait honneur ou grief à l'abbé Bossuet. Un petit livre de lui, qui courait en manuscrit, sous le titre d'Exposition de la doctrine de l'Eglise catholique sur les matières de controverse, embarrassait les pasteurs plus que ne l'avait fait depuis cinquante ans aucun infolio. La voix publique le désignait pour Tépiscopat. Nous savons d'autre part, — s'il Fa sans doute ignoré lui-même, — que son nom figurait, depuis 1667, parmi les candidats aux fonctions de précepteur du Dauphin, choisis sur l'ordre du Roi par les soins de Colbert. Et à la vérité, ce n'était pas lui que désignait alors Louis XIV : il lui préférait le président de Périgny. Mais, en 1669, Bossuet était nommé évêque de Condom. C'est en cette qualité qu'il prononçait, au mois de septembre de la même année, VOraison funèbre d'Henriette de France, et qu'il était appelé à prêcher devant la Cour VAvent de 1669. La fille ayant suivi de près la mère dans la tombe, c'était encore à lui qu'on demandait, en 1670, VOraison funèbre de Madame, Duchesse d'Orléans. C'est sur ces entrefaites que le président de Périgny mourait, tout à fait inopinément, et cette fois le choix de Louis XIV allait droit à Bossuet. Il était nommé précepteur du Dauphin le 5 septembre 1670, et une période nouvelle commençait dans l'histoire de sa vie.