DEUXIÈME PÉRIODE,' 1670-168J
Pour s'appliquer uniquement à sa tâche, il se démettait de son évêché de Condom, qu'il ne devait ainsi jamais voir, et revenait aux études profanes
qu'il avait dû abandonner. Il a tracé lui-même, dans sa Lettre au Pape Innocent XI, le programme qu'il fit suivre à son royal élève, et on ne peut qu'en admirer l'intelligent « libéralisme ». Mais, tout en dirigeant de près l'éducation du Dauphin, son propre génie achevait en quelque sorte de mûrir lui-même au contact de l'antiquité; ses idées se ramassaient et se précisaient; il prenait possession et conscience de ce qu'on pourrait appeler son « originalité de penseur », il se faisait à lui comme un domaine privé dans le vaste champ de l'apologétique; et c'est alors aussi que, comme d'autres Pères ont été, dans l'histoire de la pensée chrétienne, celui-ci le théologien de l'Incarnation, et celui-là le théologien de la Grâce, il devenait, entre tous, le théologien de la Providence.
Donnons-nous ici un bel exemple de ce que l'on appelle aujourd'hui le développement ou l'évolution d'une vérité dogmatique. L'idée de la Providence fait assurément le fond de la croyance chrétienne, en tout ce qui touche les rapports de l'homme avec Dieu, et, à cet égard, on a pu dire que le Discours sur V Histoire Universelle était déjà tout entier dans la Cité de Dieu de saint Augustin, ou dans le de Gubernatione Dei, de Salvien. Nous ajouterons volontiers qu'en ce sens large et même un peu vague, il est aussi dans l'Ancien Testament, et notamment dans le livre de Daniel. Mais cela n'empêche pas que Bossuet ne se soit à son tour approprié cette idée de la Providence; qu'il l'ait faite profondément sienne; et que, sans y rien « innover », — toute innovation en ce genre lui faisant horreur, — il en ait tiré des conséquences qu'on n'y avait pas vues jusqu'à lui. L'idée de la Providence,
dans la théologie de Bossuet, nous apparaît à la fois comme la sanction de la loi morale; — comme la loi même de riiistoire; — et comme le fondement de l'apologétique.
A. — La sanction de la loi morale, d'abord, si, ne pouvant jamais agir que sous le regard de Dieu, pas un de nos actes n'est donc indifférent, puisqu'il n'en est pas un qui ne nous soit une occasion, et pour mieux dire, une manière de <c mériter » ou de « démériter ». C'est du moins sous cet aspect qu'il semble que l'idée de la Providence se soit présentée premièrement à Bossuet, et qu'on la retrouve en quelque sorte éparse ou diffuse dans ses plus anciens Sermons. Mais puisque rien aussi ne nous arrive qui ne soit un effet de la volonté de Dieu, nous ne devons donc toujours voir dans ce qui nous arrive d'heureux ou de malheureux selon le monde, qu'un châtiment, une épreuve ou une tentation, dont il nous appartient de faire un instrument de salut ou de damnation. C'est ici le mystère de la douleur, et c'est la solution du problème du mal. Si nous ne mettions pas une confiance entière dans la Providence, l'existence du mal et la « prospérité des méchants » ne serait pour l'esprit humain qu'une occasion de scandale; et si nous n'acceptions pas nos souffrances comme « une vue de Dieu » sur nous, nous tomberions dans le désespoir. Source de résignation, la confiance dans la Providence, l'est donc aussi' d'énergie, et elle gouverne, pour ainsi parler, le domaine entier de l'action morale. Si nos actions sont « morales », c'est en raison de leur conformité ou tout au moins de leur analogie avec les vues de la Providence, et ainsi la
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la vie du chrétien n'est qu'une perpétuelle réalisation des volontés de Dieu. Nous « méritons » dans la mesure où nous nous appliquons à les connaître pour les réaliser; et, au contraire, « démériter », c!est proprement, par négligence, orgueil ou entêtement, ne tenir compte ni de la volonté, ni des avertissements de Dieu.
B. — C'est pourquoi l'idée de la Providence est en même temps la loi de l'histoire. Si le fracas des Empires qui « tombent les uns sur les autres » n'exprime pas en effet un dessein de Dieu sur l'humanité, l'histoire, ou ce que l'on appelle de ce nom, n'est plus à vrai dire qu'une chronologie chaotique, dont on s'efforcerait vainement de débrouiller le sens. C'est en ce cas la « Fortune », ou plutôt le « Hasard », qui serait le maître des événements; et l'existence de l'humanité ne serait qu'un mauvais rêve ou une fantasmagorie, dont la figure changeante ne saurait nous dissimuler le néant. Nous nous agiterions dans le vide, sans raison et presque sans cause; nos gestes eux-mêmes ne seraient que des simulacres; et, de tant d'efforts accumulés depuis tant de milliers d'années il ne résulterait enfin qu'une conscience tous les jours plus claire de leur inutilité, ce qui serait un autre néant. Et, en effet, pourquoi des Grecs et pourquoi des Romains? A quoi bon Salamine? Actium? Poitiers? Lépante? Pourquoi César et pourquoi Charlemagne? Convenons donc franchement que, s'il ne circule pas quelque chose de divin dans l'histoire, elle n'est plus l'histoire. Les nations, comme les individus, ne vivent que de la communication perpétuelle qu'elles entretiennent avec
Dieu; et, précisément, c'est cette condition de leur existence qu'on nomme du nom de Providence. L'hypothèse de la Providence est la condition de possibilité de l'histoire, comme l'hypothèse de la stabilité des lois de la nature est la condition de possibilité de la science. Et, après en avoir fait la sanction de la morale, c'est ainsi que nous nous trouvons amenés à en faire maintenant le fondement de l'apologétique.
C. — Car, s'il y a en fait plus d'un chemin qui mène à Dieu, ou, en d'autres termes, plusieurs moyens d'établir la vérité de la religion chrétienne, il n'y en a pas, aux yeux de Bossuet, de plus démonstratif que ce qui est à la fois la plus haute expression et le résumé de l'histoire de l'humanité, c'est-à-dire « la suite même de la religion », ou « le rapport des deux Testaments »; et, d'une manière plus objective, la manifestation visible de la Providence dans l'établissement du christianisme. C'est la Providence qui, du peuple juif a fait un peuple à part, un peuple unique, le peuple élu, chargé de maintenir et de défendre à travers les siècles païens, contre le prestige d'une idolâtrie qui consistait essentiellement dans la divinisation des énergies de la nature, le culte du vrai Dieu. C'est elle qui, par le moyen de l'unité romaine et de son extension à l'univers connu, a rendu non seulement possible, mais facile et presque nécessaire la conversion du monde au christianisme. C'est elle, toujours, qui du désordre des invasions barbares, a dégagé la figure du monde moderne, et, sous la loi du Christ, réconcihé les deux antiquités. On comprendra toute l'importance de ces vues de Bossuet, — puisque nous ne faisons ici que
résumer le Discours sur VHistoire Universelle, — si l'on prend garde que, de nos jours, quand ils ont voulu nous raconter à leur manière les origines du christianisme, les Strauss et les Renan n'ont rien trouvé de plus ni d'autre; et tout leur artifice a été de conclure que les choses se sont passées dans la réalité de rhistoire comme si quelque volonté mystérieuse avait de toute éternité proportionné les effets et les causes. Mais la vérité vraie, c'est que le christianisme « s'est prouvé » en se propageant. Si l'action de la Providence est évidente quelque part, c'est dans la suite de son histoire! Et quoi de plus naturel, en de semblables conditions, que de faire de son histoire la démonstration de sa vérité?
Il convenait d'insister sur cette idée de la Providence, qui est, en quelque sorte, «la pièce maîtresse » de la théologie de Bossuet. Il a d'ailleurs écrit d'autres ouvrages que son Discours, pour l'éducation du Dauphin, et notamment son Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même et sa Politique tirée des propres paroles de VEcriture Sainte, qui n'ont paru qu'après sa mort : la Politique en 1709, et le Traité en 1722. On rapporte encore à la même origine le Traité du Libre arbitre et le Traité de la concupiscence, également posthumes. Mais on se trompe certainement, et ces deux écrits, qui contiennent quelques-unes des plus belles pages de Bossuet, n'ont pas été faits pour son royal élève, lequel sans doute n'y eût rien compris. A-t-il seulement compris le Discours sur VHistoire Universelle^ Et à ce propos, on s'est demandé si, dans son rôle de « précepteur », Bossuet n'avait pas manqué à la première de ses obligations, laquelle
eût, dit-on, été, de s'accommoder lui-même à Tintelligence de son élève? Nous répondrons ici, sans vouloir examiner le fond de la question, qu'il ne s'agissait pas d'une éducation ordinaire, mais de celle d'un futur roi de France, et que, par conséquent, la première obligation qui s'iniposait à son précepteur était de le traiter en Roi. C'est d'ailleurs ainsi que dans nos Universités, nous voyons que nos professeurs ne « subordonnent » point le caractère de leur enseignement à la capacité de leurs élèves, mais aux exigences de la science qu'ils enseignent. Et nous ajouterons qu'au surplus, le Dauphin n'ayant pas régné, personne, en vérité, ne peut dire dans quelle mesure il avait ou non profité d'un précepteur tel que Bossuet.
L'éducation d'un prince se terminait ordinairement, et assez naturellement, au mariage de ce prince. Les fonctions de Bossuet comme précepteur prirent donc fin en 1681. Il avait été nommé évêque de Meaux ; on le fit « Aumônier de la Dauphine », ce qui n'était d'ailleurs que conforme aux usages ; et le Roi l'honora du titre de son « conseiller en tous ses conseils ». On nous permettra de faire observer que ce n'était là. qu'un « titre » d'honneur; et il n'en faudrait pas conclure, comme on l'a semblé faire quelquefois, que Bossuet ait « siégé » et « opiné » dans ce que l'on appelait, par exemple, le Conseil des dépêches, qui était le Conseil des affaires étrangères, ou dans le « Conseil du Roi » proprement dit, qui s'occupait des affaires intérieures. Mais, au cours de son préceptorat, et indépendamment de tout accès aux Conseils, son autorité n'en était pas moins
devenue considérable à la Cour, et auprès de Louis XIV en particulier. Personne, dans le clergé français, n'était dès lors plus en vue que lui, aucun prédicateur ni aucun évêque. Il n'avait donc pas à craindre qu'après avoir achevé l'éducation du Dauphin, la besogne fît défaut à son activité. Et en effet, la dernière époque de sa vie allait en être la plus remplie.