AVANT-PROPOS. IX
ser du fait au devoir. La science, en ce moment, renouvelle l'idée qu'on se faisait de l'univers et de la vie : sorlira-t-il jamais une morale des théories evolutionnistes ? Peut-être un jour; mais il n'en est point sorti encore. En attendant, il faut vivre, et l'homme ne peut vivre sans une morale, sans une morale qui commande à la raison, et que la volonté ne puisse nier, même quandelle la transgresse, une morale enfin qui fixe des devoirs. Cr, il n'y a que l'ancienne morale qui répond à ce besoin de l'humanité. Force est de nous en contenter provisoirement comme nos devanciers l'ont fait pendant quelques milliers d'années, et de cette morale la forme la plus haute, la plus épurée^ c'est celle que le christianisme a présentée au monde. Kn attendant que la science soit assez avancée dans son œuvre de généralisation pour fonder une morale sur des principes sûrs, gardons donc la bonne et simple morale chrétienne. Il serait dangereux de répudier trop vite les idées de devoir et de sanction, et, par des généralisations hâtives et incomplètes, de
X AVAiNT-FHOl'OS.
présenter au peuple, sous le nom de morale, uu code d'iniinoralitë brutale et féroce.
De toutes paris donc, je ne dirai pas que Ton revient aux idées de Bossuet, mais on s'en éloigne moins ; on s'en approche, à mesure que le fanatisme du siècle précédent cesse de nous aveugler ; elles n'inspirent plus l'indignation ; on leur trouve des raisons d'être, et du moins de l'utilité pratique. Ce que le siècle dernier avait repoussé avec mépris, on se reprend à l'examiner avec intérêt, avec sympathie. Nous avons bâti sur les principes du xvui^ siècle ; mais l'édiiice sera éternellement inachevé et ruineux, si nous n'empruntons au xvu*^ siècle quelques solides matériaux. La Révolution nous a menés trop loin, du moins en politique : nous comprenons que, sans défaire ce qui a été fait, il faut le compléter, et que ce complément, c'est le passé qui peut l'indiquer à l'avenir. Parla l'œuvre de Bossuet est redevenue, si jamais elle a cessé de Tétre, actuelle et vivante.
En Religion, il nous offre l'hypothèse
AVAiNT-PROPOS. XI
cluëtienne dans sa forme la plus logique, la plus efficace, la plus séduisante.
Kn Politique, il nous donne la formule la meilleure, la plus sensée, lapins appropriée aux nécessites pratiques, delà théorie conservatrice, des idées de tradition et d'autorité.
Kn Morale, appuyé sur riwangile, mais aussi sur la science de l'homme, il nous offre le plus haut idéal de bonté que l'on puisse concevoir, mais un idéal approprié à notre nature, un idéal qui ne la décourage point, mais qui l'attire au contraire et la sollicite à l'effort, un idéal enfin qui exerce ces deux inclinations essentielles de notreàme, le besoin d'agir et le désir du bonheur.
Ceux qui en sont encore à traiter Bossuel de rhéteur pompeux, ou n'ont pas lu Bossuet, ou ne l'ont pas compris Jl^'est point d'écrivain, auxvu'' ni aL(*^»ftT*>i,6^, <|ui ait traité plus de que|Upi|^^itaî^5, d'un intérêt inépuisable eiu3ermayifî«t pour l'humanité, et qui le^ air^^î+ëç^j>ms sérieusement, plus fortement.
Devant parler de Bossuet, je me suis
XII AVANT-PBOPOS.
replace en flice de son œuvre, et je n'ai voulu regarder qu'elle seule : c'est l'impression sincère de cette lecture qu'on trouvera ici. Mais je ne puis oublier de rappeler combien je suis redevable, pour les faits biograplii([ues et la chronologie des œuvres, aux savantes études de M. Floquet et au récent ouvrage de M. l'abbë Le Barq. Encore moins dois-je omettre de déclarer ia part que quelques écrivains éminents peuvent revendiquer dans ce travail. Leurs ouvrages ont contribue d'avance à former en moi l'idée que 1 étude directe de Bossuet a achevée, et peut-être plus d'une lois leur influence a-t-elle, à mon insu, détermine mon impression. Je n'aurais j)u, quand je l'aurais voulu, mettre décote' loutcequem'avaient appris des maîtres tels que M. Nisard, M. Gandar et M. Brunetière.
Paris, le 13 novembre 4890.
CHAPITUE PREMIER
I. Vie de Bossuet. — II. Unité de cette vie : identité de l'homme et de Tccuvre. — Caractère de Bossuet : simplicité, tendresse, désintéressement, franchise, patriotisme, volonté et activité. — III. L'esprit de Bossuet : équilibre des facultés, bon sens, amour de la vérité, logique. Solidité de l'œuire de Bossuet : ses causes. Universalité d'intelligence et de connaissances. Ce que Bossuet doit à l'expérience, ce qu'il doit à l'antiquité profane : Bossuet commentateur d'Aristote et de Lucrèce. — IV. Le style de Bossuet : propriété, nécessité des tours et des termes ; variété : les grandes périodes, les phrases courtes et vives. Indifférence de l'écrivain au mérite littéraire. L'imagination de Bossuet : le pittoresque, la poésie de son stj'le. — V. Limites et lacunes du caractère et du génie de Bossuet. Ce qui lui a manqué pour être un saint. Ce qui manquait à sa psychologie pour savoir manier les hommes.
Né à Dijon, le 27 septembre 1627, d'une race de magistrats, grave et pieuse, élevé par un oncle, qui lui mit de bonne lieure la Bible entre les mains, tonsuré à huit ans, à treize
pourvu d'un canonicat à Metz, brillant élève des Jésuites de sa ville natale, puis, à 15 ans, écolier au collège de Navarre, d'où le bruit de ses précoces talents pénétrait jusqu'aux cercles mondains, Bossuet, après de fortes études classiques, s'applique à la théologie : docteur de Sorbonne, et prêtre à 25 ans, archidiacre de Sarrebourg, puis grand archidiacre et doyen de l'Église de Metz, il fait pendant six ans sa principale résidence en cette ville pleine de protestants et dejuifs, prêchant, conférant, instruisant, convertissant, réfutant le catéchisme du pasteur Ferry, et s' éloignant parfois pour faire entendre sa voix, chaque jour plus retentissante et plus autorisée, à Dijon ou à Paris. — De JGo9 à 1670, sans perdre de vue l'œuvre de conversion entreprise à Metz, négociant avec Ferry la réunion des calvinistes à l'Église catholique, il prêche à Paris trois carêmes et deux avents, des panégyriques de saints, des sermons de charité, des sermons de profession etdevêture, des conférences dans les séminaires ; deux carêmes et deux avents à la cour ; des oraisons funèbres, dont celle d'Anne d'Autriche, très goûtée alors et perdue aujourd'hui ; il écrit V Exposi lion de la Doclrine catholique, qui décide les conversions de Dangeau, de Turenne, de lord Perth, et ne laisse aux protestants d'autre ressource que de nier, malgré les approbations du Pape et de tant de prélats, la
l'homme et l'écrivain. 3
conformité du livre à la véritable doctrine catholique. — Évèque de Condom en 1669, il se démet deux ans après, quand, nommé aux fonctions de précepteur du Dauphin, il perd l'espoir de pouvoir résider dans son diocèse. Pendant qu'il emploie le meilleur de son temps et de son génie à tâcher de rendre l'héritier du trône digne de sa fortune et des devoirs qui l'attendent ; pendant que, pour vaincre la nature, il appelle à son secours tout ce que les deux antiquités, la profane et la sacrée, ont laissé de bonnes et généreuses leçons, descendant sans effort aux plus simples notions de la propriété des termes et de l'application des règles grammaticales de la langue latine, éclaircissant sans les affaiblir les plus hautes idées de l'histoire, de la politique et de la philosophie, il remontait parfois dans la chaire, dans les occasions solennelles qui se présentaient d'être utile aux âmes par sa parole. Il prêcha pour la profession de M"*" de la Vallière aux Carmélites. Mais surtout, après avoir en 1669 prononcé l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, il rendit le même honneur à la duchesse d'Orléans, sa fille (1670), et plus tard à la reine Marie-Thérèse (1683), à la princesse Palatine (1685), au chancelier Le Tellier (1686), enfin au prince de Condé(l687), de tout temps son protecteur, et, malgré la différence des rangs, son ami effectif. — Théologien autant
4 150SSUET.
qu'oraleur, défenseur vigilant de la pure doc- Irine, et pêcheur d'âmes infatigable, il maintenait la tradition des Pères contre l'érudition pliilo>ophique de Richard Simon, dont il faisait condamner une //«s/o//'e critique de ^Ancien Testament, et soutenait contre le ministre Claude une longue et chaude discussion, d'où mademoiselle de Duras sortit soumise à l'infaillible autorité de l'Église catholique (1678). Evéque de Meaux en 1681, il est vraiment jusqu'à sa moi't, par son exacte théologie, par son éloquente logique, et par son zèle que rien ne lasse, le chef autorisé de l'uglise de France, que consultent et suivent les archevêques, les cardinaux, les prélats grands seigneurs, jaloux parfois de ce talent qui écrase leur naissance. Il ouvre l'assemblée du clergé de France par le Sermon sur f unité de VEylise, en dirige les délibérations, et fait voter les quatre articles qui consacrent les libertés de l'Eglise Gallicane (1682) : respectueux envers Rome, et ne lui cédant rien, il défend la doctrine gallicane contre les théologiens ultramonlains. Préoccupé toujours d'éteindre l'hérésie, et comptant plus sur la persuasion que sur la force, malgré la révocation de l'édit de Nantes, où il applaudit surtout l'intention et maintient le droit du roi, il ramasse toutes les ressources de l'érudition historique et théologique dans l'Histoire des variations des églises protestantes (1688), et en
défend les faits, les preuves^ les conclusions contre Burnet, Basnage, Jurieu^ et d'autres docteurs de la Réforme. Il reprend l'idée de réunir tous les chrétiens par un accord des théologiens, qu'il négocie sans succès avec Van Muelen, abbé de Lokkum, d'abord, puis avec Leibniz (1691-1694, 1699-1 70 Ij. Le P. Caffaro, théatin, ayant essayé d'autoriser le théâtre, Bossuet en tire une humble rétractation et instruit le public de la tradition de l'Eglise et des pernicieuses séductions de l'art dramatique par ses Maximes et réflexions sur la Comédie ( 1 694) . Mais une grave affaire s'engage, et va, pendant plusieurs années, demander tout l'effort de sa science, de sa logique et de sa constance : madameGuyonrenouvelleles erreurs duquiélisme, récemment condamnées à Rome; Fénelonla soutient secrètement. Pendant que Bossuet, pour éclaircir la matière, fait imprimer ses États d'oraison, Fénelon le devance et donne son Explication des maximes des saints. Désavoué par les prélats dont il prétendait interpréter la croyance, Fénelon porte son ouvrage à Rome. Bossuet, pour convaincre le livre d'erreur, et pour anéantir les explications et défenses multipliées de Fénelon, écrit pour la France ou pour Rome une foule de dissertations, d'instructions, de mémoires en latin et en français, et enfin cette terrible Relation sur le quiétisme, qui ruine la doctrine en écrasant la personne.
Le roi, M'"^ de Mainlenon, la Soi bonne, Tépiscopat sont déclarés pour lui : enfin le Pape donne un bref condamnant les Maximes des saints (1G99). L'année suivante l'assemblée du clergé de France, dominée encore et dirigée par Bossuet, condamne un grand nombre de propositions de morale relâchée et la doctrine de la probabilité des casuistes. Dans ses dernières années, il se retourne contre Richard Simon qui venait de traduire le Nouveau Testament (1702) et reprend, pour la compléter, sa Défense de kl tradition et des saints Pères contre la dangereuse indépendance de la critique individuelle. — Cependant tant de travaux pour la défense de la foi, ni tant de titres et de fonctions, dont il est revêtu à Paris et à la cour, — membre de l'Académie française depuis 1671, premier aumônier de la Dauphine et plus tard de la duchesse de Bourgogne, supérieur de la maison de Navarre, conservateur de l'Université, conseiller d'État d'Église, — tout cela ne l'absorbe et ne le distrait pas de ce qu'il regarde toujours comme son essentiel et principal office : il réside en son diocèse, et ne perd point de vue la conduite des âmes. Tantôt à Meaux, tantôt à la maison de campagne épiscopale de Germigny, souvent en tournée pastorale, affrontant, malgré son grand âge, les pluies, les orages, la neige, la nuit, les mauvais chemins, très ferme à maintenir son autorité, moins par
hauteur et par gloire que pour pouvoir faire sa charge de pasleur, il éclaire et dirige le peuple, réveille les catholiques, raflermit les nouveaux convertis par ses mandements, ses instruclioiis, son catéchisme et son assidue prédication. II veille sur les communautés, qu'il dompte, réforme, instruit, visite, offrant aux religieuses vraiment mortes au monde ses Méditations sur l'Evangile, et ses Elévations sur les mystères ; il accueille quelques âmes d'élite qui, dans leurs saintes tristesses, crient vers lui, les console, les relève, les redresse, et à force de foi, de science, de bonté, de patience, les achemine à la béatitude de la perfection chrétienne. Atteint de la pierre en 1701, il lutte pendant deux ans, et ne renonce à chaque partie de ses devoirs pastoraux, à la confirmation, à la présidence des synodes du clergé diocésain, que réduit et forcé par les progrès du mal ; après quinze mois de cruelles souffrances, dans l'intervalle desquelles il se fait relire le Nouveau Testament, et « plus de soixante fois » l'évangile de saint Jean, il meurt le 12 avril 1704. Il fut enterré, sur sa demande, dans sa cathédrale de Meaux, à côté de ses prédécesseurs.
Voilà cette vie, d'une si belle et si sévère unité, si vide d'accidents et depensers person-
nels, toute dévouée aux plus liauts et plus universels intérêts, tout agissante, car les écrits y sont encore des actes : pour tout dire en trois mots, vie d'un chrétien, d'un docteur, d'un pasteur. Mais que fut l'homme? Un chrétien, un docteur, un pasteur : il est impossible de trouver autre chose, lorsqu'on cherche dans la multitude de ses œuvres et de ses lettres le secret de sa nature intime. Jamais l'homme intérieur ne se distingue du rôle apparent ; il semble faire par nature ce que le devoir lui commande de faire, et l'on ne saisit pas trace de lutte, de contradiction, de discordance même fugitive entre ses sentiments et sa volonté, entre ses actes et ses principes.
S'il avait apporté des germes de vices ou de passions, le christianisme qui l'a pris de bonne heureet tout entier, a tout étoufïé ouréduit à la règle. S'il a eu des faiblesses, rien n'en a passé dans ses écrits, même dans ses lettres : non qu'il se soit déguisé par orgueil, mais il était trop humble pour parler de lui, trop occupé deschoses éternelles pour expliquer ses impressions passagères, trop attentif à édifier son prochain pour adresser ses confessions à d'autres qu'à Dieu. Quand M'"'' Cornuau ou M™" d'Albert l'interrogaient sur ses dispositions intérieures, espérant la consolation de trouver en lui l'écho de leurs pieuses angoisses, il restait obstinément et doucement fermé : il voulait ne mon-
l'homme et l'écrivain. 9
trer en lui que ce qui était de Dieu ; évêque, il n'ouvraitUibouchequepour faire parlerle Saint- Esprit. Mais peut-être n'a-t-il pas fait de confidences, parce qu'il n'en avait point à faire ; et, s'il ne découvre nulle part le secret profond de sa nature, ne serait-ce pas que sa nature n'a point de secret ? Prenons-le comme sa vie et ses œuvres le montrent, et puisqu'il ne s'y aperçoit rien dj douteux, d'obscur, d'enveloppé, pensons qu'il s'est manifesté tout entier et tel qu'en effet il était.
a Dieu me fait la grâce, disait un jour Bos- « suet, que rien ne m'incommode ; le soleil, «le vent, la pluie, tout est bon. » C'était un solide Bourguignon, de haute mine etde robuste tempérament; un sang riche et chaud, point de nerfs ; un bel équilibre de santé physique^, qui préparait et servait l'équilibre de la nature morale.
C'était une âme simple ; il crut toute sa vie comme il avait cru au premier jour ; avec sa science, sa logique de docteur, il garda sa foi de petit enfant, humble, naïve, épanouie- Nulle expérience de l'humaine corruption n'altéra sa candeur: il put tout savoir et demeurer (( pur comme un ange. » De cette simplicité, de cette pureté inaltérées coulaient cette joie sereine, cette bonhomie enjouée qu'on trouvait en lui, cette enfance, comme il disait luimême, quand il se détendait et se reposait de
ses grands combats. Grave pourtant, ennemi de la plaisanterie, delà raillerie, qu'il estimait indignes d'un chréti en et d'un honnête homme, ses plus grandes gaietés étaient un sourire. Un jour, raconte M™° Cornuau, la pluie survint, pendant qu'il se promenait avec elle dans un jardin où il y avait assez de monde, prêtres, religieux et autres. Tout le monde se mit à courir pour gngner la maison, et on lui dit en passant : « Eh quoi, Monseigneur, vous n'allez pas plus vite ! » Il répondit avec un air très sérieux : « Il n'est pas de la gravité d'un prélat de courir ; » et il alla toujours à petits pas Il revint trouver la compagnie avec un air de joie qui était charmant, en disant :«Nousavons été mouil- « lés un peu plus que vous, mais nous ne som- « mespointsi las, car nous n'avons point couru.» Il haïssait le manège et le mensonge : il était franc, il allait en toutes choses, et recommandait d'aller, même en piété, abonnement, rondement, simplement. » Son cœur, ses actes, sa pensée, son style, tout était chez lui droit et net. Si quelque chose lui donna de l'impatience et de l'humeur, ce furent les actes enveloppés et les raisonnements louches. Il porta à Fénelon des a coups de massue », lorsqu'il vit que son adversaire ne se déclarerait jamais touché, à moins d'être assommé. Les artifices où sa franchise butait, le rendaient brutal et violent.
l'homme et l'écrivain. h
Mais, à l'ordinaire, cet homme qu'on se représente dur, hautain, le bras toujours levé pour menacer ou maudire, insultant à l'ennemi vaincu, avait l'Ame douce et tendre.
Ce rude logicien avait la plus fine, la plus universelle sensibilité, qui ne laissait perdre aucune des impressions du dehors, et les transformait en émotions profondes, a La grâce inopinéed'un beau jour d'hiver », « le croissantd'argent » de la lune dans la nuit sereine, parmi les étoiles innombrables, c'en est assez pour le remuer délicieusement : il ne rêve pas, il ne se fond pas en contemplations molles etalanguies; mais il a senti, il a fixé le sentiment dans sa conscience, et quelque jour il le fera reparaître dans son style par une image fraîche et charmante. Et, d'autre part, ce docteur de la mort, qui n'avait à la bouche que notre caducité et l'imminence du grand jugement, a été faible devant la mort de ceux qu'il aimait : il a pleuré comme une femme, il a fait plus, il s'est étonné. On l'a vu presque évanoui devant Madame mourante, et quand il reçut la nouvelle de la mort de Turenne, on l'a vu accablé dans tous ses sens, suffoqué, chancelant, sans couleur et sans voix. La nature avait pour un instant surpris sa religion.
Cette nature était tout amour et toute charité. « Ne vous étonnez pas, chrétiens, disaitil un jour du haut de la chaire, si dans une vie
si dure, si laborieuse, l'admirable François de Paule a toujours un air riant et toujours un visage content. 11 aimoit, et c'est tout vous dire, parce que, dit saint Augustin, celui qui aime ne travaille pas, rjui amat, non lahorat... C'est par l'amour qu'on aime : mais comment se peut-il faire qu'on aime l'amour ? Ah ! c'est que fàme fidèle, blessée de l'amour de son Dieu, aimant, elle sent qu'elle aime, elle s'en
réjouit, elle en triomphe de joie Et cet
amour lui plaît tellement, qu'en faisant toutes ses délices, elle regarde tout le reste avec indifférence. C'est ce que dit le tendre et affectueux saint Bernard, que celui qui aime, il aime : qui amat, amat. Ce n'est pas, ce semble, une grande merveille. Il aime, c'est-à-dire il ne sait autre chose qu'aimer; il aime, et c'est tout François de Paule, ô l'ardent amoureux ! 11 est blessé, transporté Tous ses
discours éloient des cantiques del'amour divin.» Mais lui-même qui parle ainsi, autant que saint Bernard, autant que François de Paule, il a été blessé, il a aimé : mieux qu'eux, il a chanté le cantique de l'amour divin, avec quelle tendresse, avec quelle efiusion, quel ravissement de toute l'àme ! avec quels cris parfois où sa passion débordait ! a Vive Dieu ! \'ive l'Eternel ! » Nul cœur mystique, depuis ï Imitation, n'a été plus profondément épris. Et voilà le principe de cette sérénité, de cette joie grave et
l'homme et l'écrivain. 13
pleine qu'il a portées toute sa vie sur son visage ; il aimait. Comment donc eût-il été dur pour le prochain ?I1 l'aimait en Dieu. S'il était ferme contre le pécheur endurci, s'il avait de fortes paroles pour courber l'àme impénitente, celle-là même, il ne la jetait pas dans l'épouvantementet le désespoir, il annonçait la miséricorde avec la colère de Dieu. Mais il avait de douces paroles, d'insinuantes manières pour guérir l'ame malade, pour lui verser la force et la confiance. Il n'était point d'esprit grossieret lent qui rebutât sa paiience, dès qu'il avait découvert une étincelle de vraie pénitence et de sincère amour. « Il fut une fois trois heures de suite, nous dit-on, à faire faire une confession générale à une ame pénible à entendre et encore plus à s'expliquer. » Il aimait les pauvres. Prédicateur, il ne cesse d'offrir leurs misères aux yeux des riches, il les fait grands dans le royaume du ciel pour forcer les grands de la terre à mériter leur intercession par l'aumône. Évèque, il emploie toute son activité et toute son autorité pour adoucir les misères de l'année 1693. Ouand son neveu lui demande de l'argent en 1699 : « Cette année est si mauvaise, répond-il, et nous sommes si chargés de pauvres, qu'on ne peut pas ce qu'on veut. » Il était lui-même pauvre d'esprit^ et quand son intendant lui refusait de l'argent pour ses charités, il s'en affligeait pour les pauvres ; il se
réjouissait en un sens pour lui de sentir « la sainte pauvreté. »
Il était sans aigreur et sans haine. Dans tout ce qu'il écrivit contre les protestants, il n'y a pas un mot qui aille à blesser es personnes. II gémissait sur « tant d'honnêtes gens ^ qui étaient dans l'erreur. Sa logique seule était cruelle, à force d'être invincible : son cœur était doux. Ses « emportements »
étaient des coups de raisonnement qui froissaient les doctrines, et dans les personnes ne pouvaient humilier que l'amour-propre trop attaché à son sens. Après avoir réfuté Ferry, il le servit à la cour, pour lui conserver sa chaire de ministre. Loin de chanter le Te Deiim sur les dragonnades, comme on dit vulgairement, il ne souffrit pas de violences dans son diocèse, il les déconseilla aux évêques et aux intendants du Midi ; il sollicita et obtint la grâce de plusieurs protestants condamnés à mort. Rapprit auDauphin à détester la Saint Barthélémy, chargeant Charles IX plus encore que ne fait l'histoire aujourd'hui. Même à l'égard de Fénelon, dans cette pénible affaire où on l'accuse tant d'avoir ignoré la charité, il n'apporta point de passion personnelle. Il pensait qu' « il y allait de toute la foi », et crut faire son devoir : personne n'a le droit de douter de sa déclaration, ni de penser même qu'il ait exercé avec trop de plaisir un devoir rigoureux. Il fut doux envers
l'homme et l'écrivain. 15
M""* Guyon, au début, lorsqu'elle se disait soumise, jusqu'à la maladresse, et lui donna par son indulgence des armes contre lui. Il couvrit Fénelon, et le fit archevêque de Cambrai, sachant ses erreurs, et es cachant, parce qu'il le croyait liumble de cœur et défiant de son sens propre : il répondit du pécheur publiquement, et fit tout en silence pour le ramener jusqu'à cet éclat qui ne vint pas de lui. Alors il combattit vigoureusement ; il voulut vaincre, parce qu'avec lui la tradition aurait succombé. Jamais homme n'eut moins d'orgueil et d'amour-propre. Parce qu'il croyait tirer tout de la tradition, et que, s'il la mettait en lumière avec plus de bonheur que ses prédécesseurs, il en rendait grâces à Dieu, dont l'Esprit-Saint assistait toujours les successeurs des apôtres, il n'apportait point à la défense de ses doctrines cette aigre et blessante animosité qu'y met l'intérêt personnel. Sur que Dieu, qui le faisait parler, ferait à son heure triompher sa parole, il n'avait point ces inquiètes agitations de la vanité, qui craint la défaite. Il ne désirait pas pour lui le succès, ni ne redoutait l'humiliation : Dieu ne pouvait être liumilié, mais à Dieu appartenait le succès. La partie la plus haute de son àme ayant soif de la vérité et amoureuse desonDieu, entrait donc seule dans les disputes : la partie liasse et sensible n'y avait point de part, et n'y mêlait point d'impureté.
Directeur, il parlait avec autorité, au nom de Dieu ; mais il ne prenait point un ton de maître, il ne s'assujettissait pas despotiquement les âmes; il les aidait à marcher librement dans leurs voies. La domination des consciences ne le tentait pas.
Il n'avait pas d'ambition. Les dignités et les honneurs vinrent le chercher sans aucune sollicitation ni intrigue de sa part. Il entrevit sans empressement, etmanqua sans regret les archevêchés de Lyon et de Paris : il ne lui coûta pas de n'être pas cardinal, et ilsentitsans amertume que son génie ne pouvait surmonter sa médiocre naissance, à Versailles, ni les jésuites, à Rome. Il se réjouit sincèrement de la promotion de M. de Noailles, qu'il savait jaloux de lui. Il ne fut solliciteur que pour son neveu, et quand la maladie l'eut brisé.
Il ne rudoyait ni n'injuriait personne; il ne flattait personne, pas même le roi. Il le vénéra, il l'aima, mais il lui dit la vérité. S'il le fit avec convenance, c'est un mérite de plus ; si le roi le prit bien, cela lui fait honneur, et ne diminue pas Bossuet. Il y a moins de courage à écrire des insultes anonymes que les deuxlettres respectueuses et fermes de Tannée 1675.
Comme il aimait le roi, il aimait la France. Il mêla dans ses sermons aux mouvements de la charité chrétienne les joies et les tristesses du citoyen. Aux religieuses qui lui demandaient
l'homme et l'écrivain. 17
des pratiques extraordinaires, il indiquait de prier « pour l'Etat et pourceux qui souffrent » ; c'était l'aumône qu'il demandait à celles qui n'avaient rien.
Ce qu'il y avait de plus admirable en lui, c'était cette volonté sereine qui disposait de toute l'âme à chaque moment, et la faisait suffire sans effort à toutes les tâches. Elle tenait en bride la sensibilité ; elle soumettait l'imagination (combien forte et fougueuse, on le voit au style de Bossuet), et les enfermait dans la vérité de la raison et de la foi.
Gardant toujours l'entière possession de soi, il ne se pressait jamais : il fuyait l'inquiétude et le tracas, qui empêchent d'agir. i\i écrasé, ni tiraillé, il allait toujours comme s'il n'avait qu'une chose à faire, celle qu'il faisait : si petite qu'elle fut, elle étaitla seule à son tour. « Tout ce que jobserve, écrivait-il, est de ne me pas laisser accabler, non par crainte d'être accablé, mais parce que l'accablement jette dans l'agitation et la précipitation : ce qui ne convient pas aux affaires de Dieu. Un homme, surtout de ma médiocrité, ne pourroit pas suffire à tout, s'il ne se faisoit une loi de faire tout ce qui se présente à chaque moment avec tranquillité et repos, assuré que Dieu, qui charge ses faibles épaules de tant d'affaires, ne permettra pas qu'il ne puisse faire tout ce qui est nécessaire ; etquand les affaires de Dieu retardent les affaires
de Dieu, tout ne laisse pas d'aller bien. » Sa grande maxime était: A chaque jour suffit sa malice. Par là son activité fut sans fièvre, continue et féconde.
Il était sans crainte comme sans présomption, mettant sa force en Dieu. Il avait une hardiesse égale et paisible, qui ne s'effrayait de rien. Ce chrétien soumis fit tranquillement la guerre à Rome, et déféra au Pape les théologiens qui maintenaient contre la tradition gallicane l'infaillibilité du Pape. Si discret dans la direction, et si libéral pour ainsi dire, il ne rappelait l'autorité que pour revendiquer la responsabilité ; afin de mettre en repos les Ames timorées, il prenait sur lui impérieusement tout le péché que craignaient leurs éternels scrupules.
Il était fait pour l'action. Il l'aimait, comme étant le but de la vie, la vie même. La sienne fut toute action. Nul ne fut plus intérieur que lui ; mais nul aussi ne fut plus actif. Il a senti les ravissantes délices de la contemplation ; il s'est anéanti dans l'amour et dans l'adoration de son Dieu ; mais il a songé toujours aux actes que ce Dieu demandait, et il s'est porté avec une prompte docilité à ceux auxquels il s est senti particulièrement appelé. Ce n'est pas sécheresse, ou pauvreté du fonds spirituel : l'amour, l'obéissance, autant que sa forte nature, l'engageaient aux œuvres. Homme d'action, il n'estimait rien tant que la décision. Il prenait son
l'homme et l'écrivain. 19
parti vite, résolument, et l'ayant pris, il s'y tenait. Il allait droit au fait et droit au but, écartant les broussailles, les scrupules et les chicanes. H craignait les raffinements d'analyse qui énervent la volonté, dissolvent la conscience, et dans lesquels se perdent la force et la raison d'agir. Il tendait au vrai, mais au possible : son génie était pratique, sa volonté modérée autant que forte.
Douceur, désintéressement, charité, détachement, joie, maîtrise de soi, égalité, hardiesse, activité, tout lui venait de la foi et s'y entretenait. Mais la foi ne pouvait porter de tels fruits que dans une telle nature. Il falhiit cette Ame pour aimer Dieu avec ces effets.
Par une rare fortune, Bossuet eut l'esprit que méritait son cœur: fort, simple et franc, toujours au commandement de la volonté, s'étendant sans effort, et se ramassant au besoin. Capable de s'égaler à tout, il savait se réduire, s'appliquer à l'objet que son devoir lui proposait, s'y enfermer tout entier sans peine et sans dédain. Rien n'était trop grand pour lui ni trop bas. Chaque faculté de ce rare esprit faisait son service, exactement et modestement, sans zèle et sans froideur, fournissait l'effort demandé.
et, sa lâche faite, s'efïaçait, sans essayer de dominer, de se mêler où elle n'avait que faire, sans se dérober aussi, ni manquer son but. Par un merveilleux équilibre, ou par une sévère discipline, elles collaboraient toutes à l'œuvre commune, précisément dans la mesure où il était convenable, et cette œuvre était précisément celle que le temps et l'objet demandaient. On n'y pouvait trouver, selon le mot de Pascal, « rien de trop, rien de manque ». La convenance et la nécessité étaient les lois suprêmes de l'écrivain ; toute sa rhétorique, tout son art s'y réduisaient ; volontairement asservi à la matière que son intelligence comprenait, il y mesurait ses pensées, et retranchait tout ce qu'il eut écrit pour lui, et non pour elle. De là la force et la simplicité de ses ouvrages.
On a souvent dit que le bon sens était la qualité maîtresse de son esprit. C'est vrai ; mais il faut élargir le mot autant qu'on peut pour qu'il convienne à Bossuet. Tout ce que l'usage y a fait entrer de signification négative, il faut l'en retirer, et donnera l'affirmation qu'il enferme toute la force et toute l'étendue qu'elle peut recevoir.
Le bon sens, chez lui, c'est d'abord le sens droit, la force de l'esprit qui va au vrai, sans s'égarer, ni se laisser séduire aux prestiges de l'erreur flatteuse ou facile. Ce droit et sûr élan vient du cœur autant que de l'esprit. Le discer-
l'homme et l'écrivain. 21
nement de la vérité en suppose Famour : Bossuet aima passionnément la vérité. 11 eut ce parfait et pur désir, que l'absolu désintéressement accompagne. Aucune vue d'utilité, aucune réflexion d'amour propre ne le détournèrent jamais de la chercher ou de la recevoir. 11 la saluait avecjoie, comme une amie, d'où qu'elle vînt, et quelle que fût la bouche qui la proposât. Antoine Arnauldlelouait surtout par cet endroit, et admirait en lui ce rare « fonds d'équité et de sincérité ». Et jamais il n'y trouva d'amertume : plus il la médita et la comprit, plus il y découvrit de douceurs.
C'est que Dieu fut sa vérité. L'ayant connu de bonne heure, il ne sentit jamais d'inquiétude ni de doute, et crut toujours qu'évidemment il fallait croire. Sa foi ne fut point une aveugle et sourde ignorance des raisons contraires : il les connut, les discuta, et s'affermit dans sa foi. Il put répondre en toute sincérité de cœur à ce libertin qui, au lit de mort, lui demandait non comme à un prêtre, mais comme à un honnête homme, s'il croyait que Dieu existât : il répondit simplementet gravement : «Oui, Monsieur, je le crois ». Disposé d'abord à croire parles impressions de son enfance, par l'autorité de ses parents et de ses maîtres, par son impérieux besoin d'ordre et de justice, par l'infinie tendresse de son cœur, il ne trouvait pas de sens à l'univers, hors de la foi en un Dieu juste et
bon, le Dieu des prophètes et de ri^>angile ; il estimait que le sens humain, impuissant à prouver ce Dieu, comme à le détruire, était encore plus impuissant à lui opposer même une hypothèse qui expliquât tout le réel, et d'où toute vérité découlât. ATexamen du plus sévère jugement, rien n'infirmait, tout confirmait la révélation. Tout l'incompréhensible de la religion ne faisait que lui rendre le monde, et la vie, et lui-même compréhensibles : si bien que sa raison, avide de connaître, trouvait plus à gagner quà perdre dans Thumble crédulité du cœur.
Une marque singulière de la rectitude de son esprit, c'est qu'ayant tant écrit, et toujours en fondant son discours sur la vérité révélée, il y ait si peu de parties faibles ou caduques dans son œuvre, même pour ceux qui nient la révélation. Je ne dis pas seulement que, la révélation admise, il faut admettre tout ce qu'a dit Bossuet : c'est l'effet d'une infaillible logique, et nous y reviendrons. Mais, la révélation ôtée, la démonstration manque par la base, et pourtant la vérité des pensées qui en sont l'objet, subsiste. Tout s'attache là pour Bossuet, mais tout se soutient sans cela pour l'incroyant.
J'y vois l'effet d'une rare justesse d'esprit : ramassant toute la philosophie, la morale, la politique dans un vaste système dont l'idée maîtresse et le premier principe était la déti-
l'homme et l'écrivalx. 23
nition calliolique de la divinité, Bossuet n'a employé que des matériaux solides et de bon aloi. Ou'on supprime Dieu, le système est découronné, la raison suprême et transcendante des choses est retranchée; mais il reste une philosophie, une morale, une politique, excellentes et substantielles, que de très bons esprits sans religion, que des sages païens peuvent recevoir. Les doctrines de Bossuet sur l'homme, sur la vie, sur la société, si elles sont vraies, le sont en dehors du catholicisme, en dehors de toute religion. Quelle sûreté naturelle de jugement ne fallait-il pas à un homme qui examinait tout avec le plus absolu parti-pris, pour ne s'arrêter qu'aux pensées dont la valeur spéculative ou pratique fût indépendante de ce parti-pris ?
Dans les limites posées par la foi, il n'était rien qu'il ne demandât au bon sens et à la raison discursive. Même quand la démonstration directe et rigoureuse lui manquait, l'analogie, l'a fortiori, les preuves indirectes et approximatives accompagnaient sa penséejusqu'à l'extrême limite de l'intelligible : « de là, aidé de la foi, dit-il, je m'élève, et prends mon vol. »
La vérité suprême lui apparaît comme première cause et premier principe : toute autre vérité est tour à tour efïet et cause, conséquence et principe. Jamais il n'en conçoit d'isolée, qui ne se lie à nulle autre. Dieu même, indépendant
et absolu, n'est pas détaché du reste des êtres; il y tient par son infinie libéralité, qui les crée et les fait durer ; jamais Bossuet ne put comprendre, et ce fut le fond du débat sur le quiétisme, qu'on aimât Dieu sans l'invoquer comme le Père qui est aux cieux, qu'on s'abîmât par la pensée dans sa perfection, sans faire appel par le désir à sa bonté.
A cet esprit logique, dont la sévère discipline de l'i^cole a fortifié l'inclination naturelle, chaque idée se présente avec son cortège de preuves ; chacune prend son rang dans la longue file des raisonnements ; tout s'enchaîne, tout se subordonne, tout se hiérarchise. Les séries diverses convergent; la multitude innombrable des vérités se réduit à quelques vérités générales, qui toutes aboutissent à la vérité universelle. l*ar une puissante synthèse, d'une seule idée, Jésus crucifié, il tire toute science, et règle par là tous les efforts de la pensée et de l'activité humaine.
Jamais le vrai ne l'embarrasse. Il tient si fortement sou principe, que rien ne l'en délaclie ; il le pénètre si profondément, qu'il y trouve tout. Aussi n'hésite-t-il pas à recevoir les vérités que ses adversaires professent. Il n'en craint rien, il les reconnaît, et les reprend, sachant bien où les placer, et dans quel rapport nécessaire avec la vérité suprême.
De Kl la franchise puissante de son argumen-
l'homme et l'écrivain. 25
tation. Il n'a pas besoin de chicaner, de ruser, de se dérober, de donner le change. Au contraire, il désarme ses adversaires, et les confond par leurs plus forts arguments. Il prend les principes de Ferry pour réfuter Ferry, et démontre la Providence par l'objection dont se prévalent les libertins. Il tire son Histoire des Variations des sources protestantes. C'est là son ordinaire et invincible tactique. Plus il y a de raison dans ce qu'ils lui opposent, plus il en triomphe aisément, parce que cette raison même les trahit et le sert ; toute vérité est sienne et n'a de force et d'éclat que par la vérité qu'il défend.
Aussi aperçoit-on dans ses raisonnements une sécurité candide, qui se marque d'abord par le choix sévère des preuves. Il ne les reçoit pas toutes ; il n'estime pas le nombre, mais la qualité des raisons. Ne plaidant pas en avocat, et tendant moins à vaincre qu'à instruire, il n'entasse pas les bons et les mauvais arguments pour satisfaire à la fois les bons et les mauvais esprits. Il n'avance rien que de solide : ce n'est pas assez, rien que décapitai. D'un coup d'œil sûr il saisit la difficulté qui suspend tout, et propose la preuve qui tranche tout. En toute matière, il évite les discussions contentieuses sur le détail, il se refuse aux personnalités : il va droit au point essentiel, et apporte la raison décisive. Même il aime mieux prouver que ré-
futer ; il croit faire plus pour convaincre les protestants en exposant sa doctrine, qu'en renversant leurs opinions. Il ne se satisfait pas des négations et tend toujours aux résultats positifs, marque d'un esprit fort et confiant, qui tient la vérité, et les moyens de la rendre manifeste.
Comme il n'y a rien de terre à terre dans son bon sens, il n'y a rien d'étroit dans salogique. [1 n'est pas de ces scolastiques enfermés dans leurs syllogismes, aveugles et sourds à toute réalité. Il a l'intelligence ouverte, vaste et libre. Il n'y a pas d'athée qui se meuve plus à l'aise à travers les sciences et les faits. Sa théologie n'est pas le fantôme poudreux de l'École, elle est jeune et vivante, parce qu'elle regarde le monde et la vie. ('omme rien ne le gêne, sûr qu'il est de sa foi et de la vérité, il approche tout avec curiosité, connaît tout et profite de tout. C'est « l'homme de toutes les sciences et de tous les talents. » Et il pénètre le fond de tout ; son étude est rapide et sommaire, sa connaissance n'est jamais confuse, ni superficielle ; en tout il voit nettement ce qu'il y a d'essentiel et de caractéristique.
Les arts ne l'ont point occupé : dans cette vie toute donnée à Dieu, leur amusement n'avait point de place. Pourtant il écrit une fois un mot sur la peinture, qui marque qu'il avait regardé des tableaux autrement que le vulgaire, comme
l'homme et l'écrivaln. 27
ferait un homme du métier ou qui a bien écouté les hommes du métier.
Pour instruire le Dauphin, il apprend la physiologie et Tanatomie, et rédige la plus claire, la plus exacte description du corps humain, qu'on eût encore écrite en français.
Défenseur infatigable de l'orthodoxie catholique, il conçoit la bonté des fausses religions Qt leur efficacité pratique.
Ayant trouvé dans l'i^vangile le dernier mot de la philosophie, il s'intéresse aux recherches des philosophes ; il écoute Leibniz développant sa dynamique ; il aime et accueille les nouveautés.
Pénétré qu'il est du néant de l'homme et de la fragilité de ses ouvrages, il sonde le passé avec curiosité ; il s'attache à l'archéologie naissante. Il lit les récits des premiers voyageurs qui découvrent la Grèce antique et l'Asie ; il s'émerveille aux descriptions des ruines de Thèbes, et cent vingt ans au moins avant l'expédition de Bonaparte, il propose à son élève l'envoi d une mission scientifique en Egypte.
Condamnant le théâtre au nom de la morale chrétienne et de la tradition ecclésiastique, il pénèlre, il analyse la nature du poème dramatique et du plaisir qu'il procure, avec plus de finesse et de profondeur que les critiques de métier, que l'abbé d'Aubignac, et que Boileau même.
Enfin, même dans l'étude de la religion, il voit an delà de l'objet qu'il regarde, et son intelligence à son insu dépasse et déborde sa matière. Tandis qu'il dispute sur la foi, derrière les raisonnements tbéologiques et la plus subtile métaphysique, il aperçoit les hommes, et en abattant les hérésies, il dessine le portrait des hérétiques : la discussion dogmatique devient une peinture dramatique, et les figures vivantes des Grotius,des Luther, des Melanchton, des Cranmer, dont son cerveau est obsédé, pénètrent dans ses ouvrages et se mêlent aux sévères abstractions. Quand il explique l'Ecriture ou commente les Pères, attentif aux dogmes, il saisit, exprime, traduit la poésie ou l'éloquence de la forme. Le lyrisme des psaumes, la simplicité épique des récits bibliques, la suavité élégiaque ouïe pathétique émouvant de l'Evangile, le tempérament elle génie d'un Origène, d'un Athanase, d'un Augustin, l'ont frappé pendant sa lecture, et tandis qu'il ne cherchait qu'à nous instruire de notre foi, il nous entretient de ses émotions littéraires ; le grave docteur, sans y penser, s'est doublé d'un fin critique. Adorant Dieu en esprit et en vérité, il aime de tous ses sens les pompes catholiques, la beauté des cérémonies et des ornements, la pénétrante simplicité du plain-chant : il est peuple, il est petit enfant pour jouir des messes solennelles, des processions pittoresques, des
l'homme et l'écrivain. 29
riches couleurs, de la belle musique ; il a développé les plus hautes facultés de son esprit sans dessécher les plus communes. 11 comprend et sent tout ce qui peut être compris et senti. Cette largeur de son intelligence applicable à toute matière, ce don d'aller toujours à l'essentiel et au décisif, ce sentiment de la réalité extérieure et vivante, l'ont préservé des périls de la logique. Chez lui point de ces rêves absurdes, point de ces affirmations révoltantes, comme en fait éclore souvent dans l'étroit cerveau d'un logicien le culte obstiné du syllogisme. Son œuvre, je l'ai dit, garde, malgré le temps et les révolutions, un singulier caractère de vérité, ou, si l'on veut, de possibilité théorique et pratique. C'est que la déduction est pour lui une méthode d'exposition bien plus qu'une méthode de recherche. Il a l'œil sur les faits : il les saisit, les compare, les analyse, il les tourne et retourne pour en extraire le sens profond, pour y démêler la trace révélatrice des causes qui les ont produits. Il est sans inquiétude sur le résultat : la cause unique, universelle, il la tient ; mais c'est la manière dont les faits s'y ramènent qu'il veut trouver. Les faits sont infiniment nombreux : infiniment multiple est l'action de Dieu, dont les livres révélés ou inspirés nous font entrevoir quelques modes. Toute la subtilité de son esprit, toutes les adresses de sa logique, Bossuet les emploie à
réduire l'inextricable diversité des faits aux modes de l'action divine que l'Écriture nous fait connaître. Puis, lorsqu'il est parvenu par une vive logique à remonter des créatures à Dieu, il nous tait redescendre alors de Dieu aux créatures par une déduction fortement liée, et de l'Écriture sainte fait sortir avec une étonnante dextérité les principes de tout ce qui est ou peut être, de toute réalité et de toute science. Il trouve dans sa Bible et dans son Evangile toute la philosophie, toute la morale, toute la politique, la décision enfin de tous les problèmes que l'intelligence humaine peut poser, de toutes les difficultés qui peuvent se présenter dans la vie des individus et des sociétés. Il régit la France de Louis XIV par les maximes de gouvernement d'un petit roi de quelques tribus sémitiques. Il suspend toute activité humaine à d'obscures rêveries écloses il y a tant de siècles dans un coin de l'Asie, aux images forcenées d'un prophète fanatique, ou bien aux suaves paraboles d'un doux Galiléen.
C'eût été absurde, et l'outrance de cette conception logique n'eût fait qu'une œuvre violente et frêle, si, avant de rien déduire, Bossuet n'eût pris dans la réalité conscience des eflets à déduire. De Dieu, cause toute-puissante, tout peut venir : pour en tirer ce qui est, il fallait ne pas perdre de vue les faits.
Aussi cette construction du raisonnemeat dé-
l'homme et l'écrivaln. 31
ductif repose-t-elle tout entière sur la plus vaste expérience et la plus universelle érudition.
Qu'il s'intéresse à la vie, qu'il ait regardé les hommes, qu'il les connaisse, nul n'en doute, et nous en aurons bientôt d'amples preuves.
Mais surtout, outre cette expérience personnelle, ramassée dans l'exercice assidu de ses multiples devoirs, tous ses ouvrages reposent surd'amplesetminutieuses recherches. Chacun d'eux est précédé d'une exacte enquête, qui lui met en main les faits, base solide de ses démonstrations. Il a en France, en Ecosse, en Allemagne, en Italie, à la cour, dans le monde, dans les cloîtres, des amis curieux et dévoués, qui l'instruisent, lui font parvenir les pièces, les documents nécessaires, des mémoires, des livres. Milord Perth, chancelier d'Ecosse; -M. Obrecht, préteur royal à Strasbourg; Mabillon, Montfaucon, Jean-Claude Devert, bénédictins ; M.M. Le Feuvre et Pirot, docteurs de Sorbonne, l'abbé Renaudot, M. Capperonnier, M'°' de Motteville, mettent en diverses occasions leurs connaissances ou leurs informations particulières à son service. Il accueille tout, examine tout, et en tire ce qui est à son usage.
Il a, du reste, une lecture immense, et une mémoire exacte. Il a la curiosité et le sens du passé qu'il explique et ressuscite à la fois.
L'histoire est pour lui une inépuisable mine de faits, qu'il transforme en arguments. Cette science, déilaignée des raisonneurs, lui fournit le moyen d'écrire ses plus beaux et ses plus forts ouvrages : V Histoire Universelle, les Variariations^ la Gallia Orthodoxa^ et même la Politique.
11 connaît l'antiquité profane comme l'antiquité sacrée. S'il a lu peu de livres français, — et il en a lu plus qu'il ne le dit, — il sait bien ses Latins et ses Grecs. 11 cesse de les lire, il est vrai, pour appliquer toutes ses études et ses récréations même à la religion ; mais c'est qu'il n'a plus rien à en apprendre, et ne gagnerait rien à les relire : il en sait le plus exquis par cœur, s'en est assimilé la substance et la fait passer en son propre esprit.
Il lisait, parlait, écrivait le latin comme le français. Pour le grec, sans se targuer d'une érudition grammaticale et pédantesrpie, il l'entendait parfaitement. Il lisait les écrivains grecs, païens, Pères, et mystiques même, dans l'original ; et plus d'un projet de sermon nous est parvenu, orné d'un texte grec et de citations grecques.
Aussi c'est bien en lui, autant qu'en personne autre, que s'est opéré, selon l'expression de M. Nisard, la fusion et l'accord des deux antiquités. Il est toutchrétien, mais il a dérobé et versé dans le christianisme toute la sagesse
l'homme et l'écrivain. 33
païenne. S'il a tout trouvé dans la sainte Ecriture, c'est qu'il y a mis ce qu'il a trouvé partout. Son gOLit excellent et le respect de sa religion l'ont préservé de mêler le profane au sacré, et d'appeler, comme témoins de la vérité, à côté de Jésus-Christ, ceux qui ne l'avaient pas connu. Mais s'il ne nomme guère les païens, il ne les oublie guère non plus. Et ce qui, malgré ce qu'a d'exclusif et d'absolu la formule catholique d'où il fait tout sortir par la plus systématique déduction, ce qui maintient dans les ouvrages de Bossuet un si beau caractère de vérité large et profonde, c'est que, si la révélation chrétienne donne le texte, la sagesse païenne, c'est-à-dire la raison humaine, indépendante et ferme, fournit le commentaire. Il extrait la politique de l'Ecriture sainte, comme la morale; mais l'outil qu'il y emploie est la philosophie antique ; et sans Aristote, il n'eût pas si bien réglé parla Bible les Etats et les individus. Le grand principe de sa morale, le désir naturel du bonheur, lui vient, par saint Augustin, de Cicéron et d'Aristole. Enfin il s'est nourri d'Aristote, et dans toute son œuvre, c'est souvent la pensée du philosophe qui fait le sens de la parole de Dieu. Ce qu'on attendrait moins, il mêle souvent à ses pieux discours les pensées des poètes païens, et il emploie Lucrèce même à expliquer la Genèse.
« Tu ne mangeras ton pain qu'avec la sueur de ton front », dit Jéhovah à notre premier père : et méditant sur cette parole, voici que la mémoire du pieux évêque lui fait redire sans y songer la grave plainte du poète matérialiste sur l'inclémence delà nature qui traite Ihomme en marâtre irritée (1).
« La terre est maudite dans ton travail » : la terre n'avoit point péché ; et si elle est maudite, c'est à cause du travail de l'homme maudit qui la cultive ; on ne lui arrache aucun Iruit, et surtout le fi'uit le plus nécessaire, que par force et parmi des travaux continuels.
« Tous les jours de ta vie » : la culture de la terre est un soin perpétuel qui ne nous laisse en repos ni jour ni nuit, ni en aucune saison : à chaque moment l'espérance de la moisson et le fruit unique de tous nos travaux peut nous échapper ; nous sommes à la merci du ciel inconstant, qui fait pleuvoir sur le tendre épi, non seulement les eaux nourrissantes de la pluie, mais encore la r.ouille inhérente et consumante de la niellure.
« La terre te produira des épines et des buissons »: féconde dans son origine et produisant d'elle-même les meilleures plantes : maintenant, si elle est laissée à son naturel, elle n'est fertile qu'en mauvaises herbes: elle se hérisse d'épines ; menaçante et déchirante de tous côtés, elle semble même nous vouloir refuser la
(1) Elévations sur les mystères, Vie sem., 12^ et 13" Elév. — LUCRÈCE, de Rerum natura, v. 201-235.
l'homme et l'échivain. 35
liberté du passage, et on ne peut marcher sur elle sans combat
« Tu mangeras Therbe de la terre » : il semble que dans Finnocence des commencements, les arbres dévoient d'eux-mêmes offrir et fournir à Thomme une agréable nouriture dans leurs fruits. Mais depuis que l'envie du fruit défendu nous eût fait pécher, nous sommes assujettis à manger l'herbe que la terre ne produit que par force ; et le blé dont se forme le pain, qui est notre nourriture ordinaire, doit être arrosé de nos sueurs. C'est ce qu'insinuent ces paroles : « Tu mangeras l'herbe ; et ton pain le sera donné ù la sueur de ton visage. i> Voilà le commencement de nos malheurs : c'est un continuel travail qui seul peut vaincre nos besoins et la faim qui nous persécute.
« Jusqu'à ce que lu retournes à la terre dont tu as « été formé, et que tu deviennes poussière. » Il n'y a point d'autre lin de nos travaux ni d'autre repos pour nous, que la mort et le retour à la poussière, qui est le dernier anéantissement de nos corps. Cet objet est toujours présent à nos yeux : la mort se présente de toutes parts ; la terre même que nous cultivons nous la met incessamment devant la vue : c'est l'esprit de cette parole: L'homme ne cessera «de travailler la terredont il est pris, etoù ilretourne, »
Homme, voilà donc ta vie : éternellement tourmenter la terre, ou plutôt te tourmenter toi-même en la cultivant, jusqu'à ce qu'elle te reçoive toi-même, et que tu ailles pourrir dans son sein. 0 repos affreux ! 0 triste fin d'un conlinuel travail !
« Et le Seigneur Dieu fit à Adam des habits de « peaux, et il les en revêtit.» L'homme ne devient
pas seulement mortel, mais exposé par sa mortalité à toutes les injures de l'air d'où naissent mille sortes de maladies : voilà la source des habits que le luxe rend si superbes ; la honte de la nudité les a commencés ; l'infirmité les aétendus sur tout le corps, le luxe veut les enrichir, et y mêle la mollesse etTorgueil. 0 homme, reviens à ton origine ! Pourquoi t'enorgueillir dans tes habits ? Dieu ne te donne d'abord que des peaux pour te vêtir ; plus pauvre que les animaux dont les fourrures leur sont naturelles, infirme et nu que tu es, tu te trouves d'abord à l'emprunt, mais ta disette est infinie : tu empruntes de tous côtés pour te parer ; mais allons à l'origine et voyons le principe du luxe, après tout il est fondé sur le besoin; on tâche en vain da déguiser cette faiblesse en accumulant le superflu sur le nécessaire.
L'homme en a usé de même dans tout le reste de ses besoins, qu'il a tâché d'oublier, et de couvrir en les ornant : les maisons qu'on décore par Farchitecture, dans leur fond ne sont qu'un abri contre la neige et les orages, et les autres injures de l'air ; les meubles ne sont dans leur fond qu'une couverture contre le froid ; ces lits qu'un rend si superbes ne sont après tout qu'une retraite pour soutenir la faiblesse, et soulager le travail par le sommeil ; il y faut tous les jours aller mourir et passer dans ce néant une si grande partie de notre vie. »
Faites la synthèse maintenant de toutes ces qualités que nous venons d'analyser, réunissez
l'homme et l'écrivain. 37
ce cœur et cet esprit ; mettez en communication ce jugement, celte science, cette imagination, celte sensibilité ; que le zèle de Dieu et la charité fondent tout cela dans leur flamme ; vous aurez l'homme, et vous aurez le style, où l'homme s'est exprimé et survécu tout entier.
Il est simple, d'abord, ce style ; c'est la qualité qui contient toutes les autres. Il est simple, c'est-à-dire qu'il est exactement équivalent à la pensée, il n'y ajoute rien, et n'en laisse rien tomber. Il vaut par ce qu'elle vaut. Sa grandeur et sa chaleur ne sont que la chaleur et la grandeur de la pensée. Dans cette beauté continue qu'on admire, rien n'appartient aux mots, tout vient du sens. Le seul mérite des termes et des tours est leur rigoureuse propriété ; ils sont les termes et les tours nécessaires ; et seuls, à l'exclusion de tous autres, ils forment l'unique combinaison de signes capable d'exprimer nettement et complètement la combinaison particulière d'idées et de sentiments qui s'est développée dans le cerveau de l'écrivain. Si bien quevouloirdéfinirle style de Bossuet, c'est recommencer la peinture de son cœur et de son esprit.
Mais la simplicité et la propriété nous sont faciles, à nous, esprits et cœurs médiocres, qui n'atteignons que des vérités communes et ne ressentons que des émotions vulgaires. Un peu
de tact, un peu d'étude, et nous nous exprimons bien; nous avons un bon style. 11 n'est pas très malaisé de bien écrire, quand on n'a rien de rare à dire. Mais plus l'esprit monte ou vareuse, plus l'àme vibre ou brûle, plus alors l'expression adéquate se dérobe, plus il faut de science, d'adresse et de force pour la découvrir et s'en emparer. On pense dans une langue à soi, et l'on peut penser ainsi de grandes choses ; il faut écrire dans la langue de tous, et l'on peut n'y pas trouver de quoi rendre ce que seul on a pensé. Aussi de très grands penseurs ont-ils été de piètres écrivains; et souvent un style impropre, embarrassé, tendu, emphatique, a masqué plutôt que revêtu des conceptions nettes et des sentiments sincères. Ce n'est pas assez de connaître sa langue comme tout le monde, quand on a plus et mieux à dire que tout le monde.
Si Bossuet a pu égaler ses paroles à ses pensées, c'est qu'il a connu admirablement la langue française. Guidé par un instinct très sûr, qu'une réflexion assidue et une longue pratique rendirent comme infaillible, il ne se sentait pas contraint à se traîner sur les traces d'autrui, à ramasser les locutions usées et publiques: il créait ses phrases, et fabriquait les expressions originales et personnelles de ses pensées, assuré qu'il était de ne rien innover contre le génie de la langue. Ou plutôt il
l'homme et l'écrivain. 39
n'innovait pas, il mettait au jour des richesses jusque-là sans emploi. Il avait pénétré, mesuré, tout ce que le vocabulaire, la syntaxe et l'usage offrent et permettent à l'écrivain: les mots, leur étendue ou leur intensité de sens, leurs nuances les plus délicates et leurs plus subtiles affinités ; les constructions, leur force, leur souplesse, et comme leur élasticité. En sorte qu'il atteignait sans effort à cette suprême et simple perfection des grands écrivains, qui attribuent à chaque locution son maxinium de valeur. De là aussi la plénitude et l'énergie expressive de son style, où rien ne tombe et tout porte: aucun élément du mot ou de la phrase n'est insignifiant, ni ne signifie au contraire ou à côté de l'intention de l'auteur. Dans ce mécanisme compliqué du langage que sa pensée compose et meut, nulle force ne se perd^ nulle force ne contrarie le jeu de l'ensemble.
Bossuet avait le don du style : il n'a jamais fait de style, sauf en quelques passages des Oraisons funèbres. 11 ne se souciait pas d'être loué par là. Insensible à la gloire de bien écrire, il n'y cherchait que l'avantage de rendre efficace sa pensée intérieure. Donc à quoi bon étudier son style en grammairien et en rhéteur ? à quoi bon y noter telles qualités, tels procédés ? On risquerait de se faire illusion et de tromper les autres. Ce qu'on prendrait pour une belle figure, ne serait souvent qu'un état d'àme naïvement
décrit; ce qu'on donnerait pour une habileté littéraire j30iii'rait n'être que la naturelle allure de l'espril. Tout l'art qu'il faudrait louer dans Bossuet, serait d'avoir su découvrir et rassembler les signes qui représentaient le plus fidèlement ce qui se passait en lui, d'avoir écrit et parlé de telle sorte qu'il nous rend en etïet les témoins de sa vie et de son activité intimes.
Je ne m'arrêterai donc pas à juger les caractères de son style, les genres divers de beauté qui s'y rencontrent, à en décomposer le mécanisme pour en expliquer la structure et les ressorts. Je n'en dirai que ce qui peut nous faire mieux connaître l'homme, et le tour ou l'étendue de son génie.
On a trop parlé des magnifiques phrases, des pompeuses périodes de Bossuet : c'est le connaître mal et lui faire tort. S'il a au besoin l'ampleur oratoire, la phrase large où les idées logiquement dépendantes se ramassent, s'étagent et se distribuent par plans, il a, dans les discussions subtiles de doctrine, dans les expositionsde faits multiples et mêlés, la phrase courte, lumineuse et nette, d'une vive et légère allure. C'est déjà la forme dont on fait honneur aux polémiques piiilosophiques duxviii'" siècle, la forme de Montesquieu, avec moins de hachures et de reflets; la phrase de Voltaire un peu plus dense et plus résonnante. 11 a le mérite rare, et que nous commençons à goûter,
l'homme et l'écrivain. 4J
de n'avoir pas de style où il n'y a pas lieu d'en avoir. On lit des chapitres de ses traités, on lit de ses lettres: c'est un homme qui discute le sens d'un passage controversé des Pères, ou qui parle de ses aflaires ; il nous semble que nous ne nous exprimerions pas autrement : il n'y a rien décidément qui puisse faire récrier un amateur de beau style et de grande éloquence. Ceux qui s'imaginent que BossLiet a loujours la voix tonnante et le geste sublime seraient bien empêchés de l'y reconnaître. Rien de pareil à : '(Celui qui règne dans les cieux », ou bien à « Un homme s'est rencontré », ou à « Nuit effroyable ! Nuit désastreuse ! » Si c'est là ce qu'on appelle la griffe du maître, elle n'y est pas. C'est un autre homme qu'on entend : ce qu'il dit est clair, précis, rapide; mais soudain le lecteur est heurté et secoué: l'accent a changé, le ton s'élève ; les phrases se suivent, se pressent, éclatantes et nerveuses, découpant la pensée en formules inoubliables ; ou quelque vaste période se déroule avec de merveilleuses sonorités. On a senti, on a retrouvé le maître incomparable : c'est que, dans l'enchaînement naturel de ses pensées, il s'en est rencontré une qui intéressait toute son àme, et en a remué tous les ressorts. La magnificence de l'expression correspond à l'intensité de l'ébranlement intérieur ; et la chose dite, sans plus de façons que s'il
n'eût pas cesse de parler comme loul le monde, Bossuet reprend son parler égal, lucide et nu de docteur ou d'homme d'affaires.
Une qualité qui ne fait jamais défaut à son style, parce qu'elle estinséparablede sa pensée, et qu'elle lui appartient, à vrai dire, c'est la rapidité. Comme il est franc, ennemi des équivoques, comme il va toujours au fait, sans chicane et sans détour, le développement jamais ne s'égare et jamais ne languit. Chaque chose est dite en aussi peu de mots que possible : dès qu'elle est dite, une autre suit, qui ne reste également sous nos yeux que le temps nécessaire pour se bien faire voir. Et toutes ces choses sont les intermédiaires nécessaires et suffisants qui font passer notre esprit de la proposition à la conclusion. En un mot^ le style est d'une rectitude absolue et d'un mouvement continu : style de logicien qui sait enchaîner des pensées; style d'homme pratique qui sait le prix du temps et donne à ses paroles la décision tranchante des actes ; style d'honnête homme enfin, qui ne tortille jamais, et ne veut se faire suivre qu'à force de se faire comprendre.
Bossuet avait l'intelligence large, ouverte à tout. Eaudra-t-il s'étonner que son style soit suggestif, et sollicite la réflexion du lecteur à découvrir mille choses qu'il n'exprime pas?
?s'a-t-il pas dit lui-même que « ce qu'il y a de <( plus nécessaire pour former le style, c'est...
l'homme et l'écrivain. 43
« de péiiélrer le fond et le fin de tout, et d'en <( savoir beaucoup, parce que c'est ce qui a enrichit et qui forme le style qu'on nomme <c savant^ qui consiste principalement dans des « allusions et rapports cachés, qui monlient « que l'orateur sait beaucoup plus de choses ft qu'il n'en traite, et divertit l'auditeur par <( les diverses vues qu'on lui donne ? »
C'était là sa méthode : il ne disait rien qui ne fût nécessaire à la démonstration proposée ; mais comme sa science dépassait le besoin présent, elle débordait de ses paroles : elle jaillissait pour ainsi dire de toutes les jointures du style, comme la lumière des fentes d'un volet, et illuminait vivement tout un monde de vérités inexprimées. Chaque phrase de Bossuet nous éclaire sa pensée, mais elle a des reflets quinousdécouvrenten nous-mêmes des pensées que nous n'y soupçonnions pas. Il y a mille choses auxquelles il n'a jamais songé, et que nous ne trouverions pas sans lui.
Que son style soit coloré, que les objets et les impressions s'y peignent vivement, cela ne surprend pas. La vraie éloquence suppose l'imagination et la sensibilité, et celles-ci suggèrent ou imposent l'expression pittoresque, les figures, les mots et les tours qui font voir les choses. Ce qui est plus intéressant, c'est que ce logicien,, ce manieur d'abstractions, cet -adorateur de l'éternel et de l'absolu, ce chrétien
abîmé euDieu et pénétré du néantdelacréalure, a regardé, aimé, exprimé les choses concrètes, contingentes, passagères, tout ce qui est matière d'arl, et non seulement objet de science et de foi. Vraiment c'était déjà, selon le mot célèbre, un homme « pour qui le monde extérieur existait », et de là vient cette couleur chaude de son style, tout plein de formes sensibles et vivantes. Ses sens, toujours ouverts, maîtrisés et non rebutés parla raison, ont ramassé de toutes parts et mêlé dans le courant du style toute sorte d'images nettes et vives. Sur la scène froide où s'agitaient les fantômes incolores et muets de l'abstraction, la réalité a fait irruption, versant ses bruits et sa lumière, apportant la chaleur et la vie.
Mais que d'orateurs, que d'excellents prosateurs ont su revêtir leurs spéculations d'expressions concrètes et de formes sensibles ! Bossuet est poète.
Il faisait des vers médiocres, je le sais. Et d'autre part, c'est tout confondre et se condamnera n'avoir point de conceptions nettes, que de séparer la poésie du vers. Le vers n'est pas la poésie : il en est l'instrument et la matière à la fois. Il lui est ce que les couleurs sont à la peinture. Enfin qui définira la poésie? qui dira ce qu'elle est, de quoi elle est faite?
Pourtant, il n'en faut pas douter. Il y a des mois de poète dans Bossuet; il y a des pages
l'hcJ.mme et l'écrivain. 45
de poésie. Il y a de ces phrases, de ces morceaux qui pénètrent l'âme, l'inondent, la ravissent, comme un beau tableau ou une belle symphonie, qui vous laissent pour un moment sans pensée et sans désirs, incapable de tous les actes discursifs, doucement frémissants, dans une passivité délicieuse.
Voyez, dans le sermon de rimpcnitcnce finale^ le mauvais riche mourir : autour de son lit, les amis importuns, les médecins qui le tourmentent, les serviteurs qui « courent de çà et delà avec un empressement inutile. » Et cependant, tandis que « les médecins consultent l'état de sa maladie, et que sa famille tremblante attend le résultat de la conférence », les saints anges planent au-dessus de lui dans sa chambre, et « ces invisibles médecins consultent d'un mal bien plus dangereux... Laissonsle là, disent-ils, retournons à noire patrie, d'oii nous étions descendus pour son secours... Ne voyez-vous pas sur son front le caractère d'un réprouvé?... Le ciel est de fer à ses prières, et il n'y a plus pour lui de miséricorde. )•>
Ecoutez, dans le sermon sur les Démons^ écoutez le chœur des mauvais anges :
a Enfin, enfin, disent-ils, nous ne serons pas les seuls ; çà, çà ! voici des compagnons ! 0 justice divine ! tu as voulu des supplices, en voilà ; soûle ta vengeance, voilà assez de sang, assez de carnage. Voilà,
voilà ces hommes, que Dieu avait voulu égaler à nous; les voilà enfin nos égaux dans les tourments ;
cette égalité nous plait Ils nous jugeront quelque
jour, ces hommes mortels; il faudra bien l'endurer, puisque Dieu le veut. Ah ! quelle rage pour ces superbes ! mais auparavant, disent-ils, comj^ien en mourra-t-il de notre main 1 Ah I que nous allons faire de sièges vacans, et qu'il y en aura parmi les criminels de ceux qui pouvoient s'asseoir parmi les juges ! Puis, se tournant aux saints anges : « Eh bien ! vous en avez de votre côté? Esl-ce que nous sommes seuls? Vous semblons-nous mal accompagnés, au milieu de tant de peuples et de nations ? Allez, glorifiez-vous de votre petit nombre d'élus, que vous avez à peine tirés de nos mains; mais confessez du moins que notre multitude l'emporte. »
Ces morceaux-là ont l'accent dramatique : ce sont deux scènes d'un mystère. Et vraiment, Bossuet a fait revivre dans ce xyii*^ siècle grécoromain la poésie de nos anciennes Passio?is et des Résurrections. Animé de la même foi ardente etnaïve qui transportait lésâmes du x*' siècle, il a fait vivresous nos yeux, agir, parler ces grands et surnaturels acteurs. Dieu, et Jésus-Christ, et les anges, et les démons, et les saints, avec une aussi saisissante et familière réalité que les Gréban ou les Jean-Michel.
Dans notre siècle aussi sensible à la beauté du sentiment religieux qu'incrédule à toute religion, quel poète a mieux peint l'Ame du moyen
l'homme et l'écrivain, 47
âge, ses dégoûts et ses ravissements que l'auteur du Panégyrique de saint Bernard ? Relisez cette méditation, ces pensées dont le saint, tout jeune encore, rêveur et pensif, fuvant le monde, amoureux du secret et de la solitude, s'entretient doucement :
« Bernard, que prétends-lu dans le monde? y voistu quelque chose qui te satisfasse? Les fausses voluptés, après lesquelles les mortels ignorants courent d'une telle fureur, qu'ont-elles après tout qu'une illusion dépende durée ?... Bernard, Bernard, disaitil, cette verte jeunesse ne durera pas toujours : cette heure fatale viendra, qui tranchera toutes les espérances trompeuses par une irrévocahle sentence : la vie nous manquera, comme un faux ami, au milieu
de nos entreprises Hélas! on ne parle que de
passer le temps. Le temps passe en effet, et nous passons avec lui ; et ce qui passe à mon égard par le moyen du temps qui s'écoule, entre dans l'éternité qui ne passe pas ; et tout se ramasse dans le trésor de la science divine qui subsiste toujours. 0 Dieu éternel, quel sera notre étonnement lorsque lejuge sévère qui préside dans l'autre siècle, où celui-ci nous conduit malgré nous, nous représentant en un instant toute notre vie, nous dira d'une voix terrible : Insensés que vous êtes, qui avez tant estimé les plaisirs qui passent, et qui n'avez pas considéré la suite qui ne passe pas !
■3 Allons, concluoit Bernard, et puisque notre vie est toujours emportée par le temps, qui ne cesse de nous échapper, tâchons d'y attacher quelque chose qui demeure »; puis, retournant à son grand livre»
qu'il éludioit continuellement avec une douceur incroyable, je veux dire à la croix de Jésus, il se rassasioit de son sang, et avec cette divine liqueur, il liumoit le mépris du monde. « Je viens, disait-il, ô mon maître, je viens me crucifier avec vous. Je vois que ces yeux si doux, dont un seul regard a fait fondre saint Pierre en larmes, ne rendent plus de lumières : je tiendrai les miens fermés à jamais à la pompe du siècle : ils n'auront plus de lumières pour les vanités. Cette bouche divine de laquelle découloient des fleuves de cette eau vive qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle, je vois que la mort l'a fermée ; je condamnerai la mienne au silence, et ne l'ouvrirai que pour confesser mes péchés et votre miséricorde. Mon corps sera de glace pour les vains plaisirs ; et comme je ne vois sur tout votre corps aucune partie entière, je veux porter de tous côtés sur moi-même les marques de vos souffrances, afin d'être un jour entièrement revêtu de votre glorieuse résurrection. Enfin je me jetterai à corps perdu sur vous, ô aimable mort, et je mourrai avec vous, je m'envelopperai avec vous dans votre drap mortuaire. »
Est-ce là de l'éloquence? Ces émotions notées en paroles légères et mélodieuses, ces impressions d'un cœur détrompé de la jeunesse, des plaisirs et de la vie même par la mort, ce suave couplet d'une tristesse si pénétrante où soudain éclate la voix terrible du juge éternel, cette méditation de Jésus crucifié, de ses yeux, desabouche, de tout son corps, imprégnée de
l'homme et l'écrivain. 49
tendresse physique, cette dévotion dont les élans passionnés s'excitent par les sens : n'y a-t-il pas là cette exquise et poétique évocation d'une humanité lointaine, où se complaît l'imagination contemporaine? Ce qui fait la beauté de cette page, n'est-ce pas en somme le même charme qui nous séduit , quand l'historien moderne du sentiment religieux nous déroule les parties les plus exquises de la légende des saints, ou la vie d'un saint François d'Assise ? Et puisque j'ai prononcé le nom de saint François d'Assise, ne faut-il pas se souvenir ici que Bossuet a eu cet amour des créatures et des ouvrages de Dieu qui inspirait au saint de si délicieuses paroles? Xous ressentons souvent, en lisant les Méditations sur les Mystères^ cette impression de simplicité fraîche et gracieuse qui fond l'âme et la ravit.
« Ilsne sèment, ni ne moissonnent, ni ne recueillent, ils ne travaillent ni ne filent : et votre Père céleste les nourrit et les habille. » Heureux ces petits animaux, heureuses les fleurs, heureuses mille et mille fois toutes ces petites créatures, si elles pouvoient sentir leur bonheur! Heureuses des soins patei'nels que Dieu prend d'elles! heureuses de tout recevoir de sa main, o
Ne retrouve-t-on pas là, à travers celte réminiscence sensible du plus tendre des poètes, la suavité poétique du discours que le plus tendre
des saints adressait aux « hirondelles ses sœurs? »
Mais cette poésie est encore toute pénétrée de sentiment et de pensée : cherchons l'expression de la sensation pure ; nous la rencontrons plus •d'une fois dans Bossuet. Et tandis que son style oratoire est d'un ton chaud et d'une couleur puissante, Là, comme dans ce que j'appelle la poésie de Bossuet , la phrase est surtout plastique, toute baignée de lumière, exquise de ligues, d'un relief pur et léger, telle enfin qu'était la phrase d'un poète grec.
Bappelez- vous que Bossuet, deux siècles avant le \ersdé\\cieu\ de Dooz endormi qui nous montre la terre « encor mouillée et molle de déluge », nous représentait « le monde encore nouveau et pour ainsi dire tout trempé des eaux du déluge. » Bappelez-vous cette Elévation, où il exprime dans une phrase d'une tonalité si douce « cette délicate vapeur que la mer doucement touchée du soleil et comme imprégnée de sa chaleur envoie jour et nuit comme d'ellemême vers le ciel. » Bappelez-vous surtout la merveilleuse page du Traité de la Concupiscence :
« Je me suis levé pendant la nuit avec David « pour voir vos cieux qui sont les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez fondées » : qu'ai-je -vu, ô Seigneur!... Le soleil s'avançoitet sonapproche SQ faisoit connaître par une céleste blancheur qui se
l'homme et l'écrivaln. ol
répandoit de tous côtés ; les étoiles étoient disparues, et la lune s'étoit levée avec si m croissant d'un argent si beau et si vif que lesyeux en étoient charmés.... : à mesure qu'il approchoit, je la voyais disparoitre ; le faible croissant diminuoit peu à peu; et quand le soleil se fut montré tout entier, sa pâle et débile lumière s'évanouissant, se perdit dans celle du grand astre qui paraissoit, dans laquelle elle parut comme absorbée Et la place du croissant ne parut plus dans le
ciel, où il tenoit auparavant un si beau rang parmi les étoiles !... »
X'est-ce pas la sereine et candide poésie des Grecs, qui dans la nature aimaient surtout à exprimer la transparence des profondeurs aériennes et l'immortelle beauté de la lumière infinie? Et faut-il après cela faire honneur au Vicaire Savoyard d'avoir inventé dans la littérature française le lever du jour?
On ne veut voir ordinairement en Bossuet que l'orateur à l'imagination ardente, faisant passer dans son discours la sombre poésie des Hébreux ou l'éloquence colorée des Pères africains. Il y avait en lui — je l'ai indiqué, et une étude plus minutieuse de son style le montrerait pleinement — une délicatesse d'impressions physiques, toute grecque ou toute moderne, comme on voudra, une sensibilité d'artiste, émue à la caresse d'un souffle ou d'un rayon, qui aspirait pour ainsi dire tout le monde visible, et qui mêlait les exquises images de ses fines
perceptions aux: plus sérieuses méditalions du docteur et du clirétien.
Cet homme n'avait-il donc pas de faiblesse? ne manquait-il donc rien à son esprit et à son cœur? n'avait-il donc pas quelque part la marque de l'humanité, l'imperfection, le mal ? Il a été souvent méconnu; certaines parties de son génie ont obscurci les autres, et caché le fond de son âme : on l'a connu si grand qu'on ne l'a point vu si bon. Nous l'avons regardé tout entier : ne lui laisserons-nous pas quelque chose, qui contente notre scepticisme moral, et donne au portrait un air de vraisemblance?
Est-ce un saint ? non, quoiqu'il ail valu mieux que bien des saints. Il a eu trop de mesure dans l'esprit et dans la conduite ; il a eu trop de sens de toutes les convenances; il a été trop parfaitement sensé, trop parfaitement « honnête homme » ; et la sainteté, au contraire, est dans l'effort qui enlève l'homme au delà des possi bilités, au delà des bienséances ; elle esl, selon les temps et selon les hommes, chimère, folie, indécence, manque de respect ou de savoirvivre. Il n'y a guère de saint qui ne soit à sa façon un révolté, et les conservateurs ne peuvent aspirer à la sainteté que quand la révolution
L'HOMME ET l'ÉCRIVALN. 53
triomphe et leur ouvre la voie du martyre. Bossuet, fidèle sujet, catholique soumis, n'eut pas assez à risquer, ni à souffrir, pour avoir occasion de déployer les vertus excessives qui font les saints. Il passa sa vie à lutter pour la vérité, mais il ne fut pas persécuté pour elle. Il savait la présenter sans brutalilé, de façon qu'elle ne fût ni amère, ni blessante : en bonne justice, on doit lui en savoir gré, car il la rendait ainsi efficace ; mais il s'ôtait par là un grand prestige aux yeux de la foule, il s'ôtait la chance d'être victime, et l'éclat des souffrances. Il ne s'est pas assez regardé, dans tout ce qu'il a entrepris; il n'a pas soigné son rôle ni drapé son personnage pour la postérité : ce n'est pas seulement de lagloire qu'il s'est retranché ; il faut l'avouer, ce sont aussi des mérites.
Car, effaçant sa personne dans toutes les affaires, détaché de tout intérêt d'ambition et d'amour-propre, il nous oblige à nous demander si l'absolu désintéressement, si la complète abdication du moi sont toujours un bien. Le dévouement parfait de l'homme à l'œuvre, le renoncement à toute fin personnelle, sont-ils toujours sans inconvénients ? S'i ne faut pas que le 7noi poursuive son avantage particulier au préjudice des résultats généraux, est-il décidément bon qu'il disparaisse tout à fait, et n'est-il pas à souliaiter que, sans s'opposer à l'œuvre en s'y dévouant, il s'en distingue pour-
tant encore, et ne s'y absorbe pas ? En d'autres termes, le sacrifice de l'intérêt n'est pas la destruction du )noi, la ruine de l'existence personnelle. Hé bien ! je me le demande, Bossuet — l'orateur et l'écrivain mis à part — n'at-il pas, dans son zèle de désintéressement, renoncé même à quelques-uns des droits inaliénables et sacrés de la personne humaine ? Ne s'est-il pas trop immolé aux résultats qu'il poursuivait ? Je ne parle pas de défaillances de la conscience morale : je ne crois pas qu'on puisse sérieusement reprocher à Bossuet d'avoir pactisé avec le mal, même en vue du bien à venir, et fait aux passions humaines, à celles d'autrui, des concessions que la plus sévère moralité réprouve. Non : mais il a trop connu peut-être la juste mesure ; trop sur peut-être de ne pas la dépasser, il s'en est approché trop paisiblement. On voudrait un peu plus d'inquiétude, plus d'ombrages, une aliénation moins entière (lu moi, quand ce devrait être par un peu d'orgueil et d'honneur mondain qu'il se fît sentir dans les alTaires.
11 aimait la pauvreté, et il ne s'est pas dépouillé ; il a usé pour ses besoins des biens d'Église ; lia été généreux, charitable, mais il a tenu son rang et vécu comme tous ses pareils en dignité. Cela valait mieux ainsi, pour les •œuvres oi!i Dieu et son talent l'appelaient : mais ne s'est-il pas troj) paisiblement, trop
L IlO.MME ET L ÉCRIVAIN. 00
entièrement résigné à se passer de la sainte pauvreté ? Il était parfaitement détaché, aussi n'avait-il pas de scrupules sur l'usage de la richesse ; mais c'est cette sécurité qui choque, et qui met en défiance la malignité humaine.
On pourrait dire de lui ce que M. Renan dit de saint Paul : i ce fut un homme d'action éminent, une àme forte, envahissante, enthousiaste, un conquérant, un missionnaire, un
propagateur Or l'homme d'action, tout
noble qu'il est quand il agit pour un but noble, est moins près de Dieu que celui qui a vécu de
l'amour pur du vrai, du bien ou du beau
Le contact avec la réalité souille toujours un peu. » Car il faut réussir et vaincre : ce qui ne se peut, quand on n'a pas la force, qu'en tenant compte de la sottise et de la méchanceté humaine. Sans doute Bossuet se retranche dans sa conscience, et sera inflexible à ne jamais rien entreprendre sur elle ; mais avec cette franche décision qui est un des traits de sa nature, il retient l'essentiel, et lâche d'un coup tous les scrupules et toutes les délicatesses dont les esprits timorés enveloppent les contours indécis de leur idée du bien. Dans l'affaire du quiétisme, il envoie son neveu à Rome solliciter la condamnation des Maximes des saints. Fénelon, de son coté, y est représenté par son grand vicaire ; les deux agents luttent d'intrigues. Tout au moins ne peut-on rien dire contre
Bossuet qu'on ne puisse aussi bien reprocher à Fénelon. Et Bossuet est mû certainement par l'idée qu'il y va de toute la religion et de toute la morale. Knfin tout ce manège était nécessaire à Rome : toute la raison du monde n'eut pas seule arraclié au Saint-Siège la condamnation de Fénelon. Mais, malgré tout, on eût attendu de Bossuet un peu moins de promplilude à se plier aux faiblesses et aux misères de la cour de Rome : la décision prise, puisqu'il le fallait, on se fût réjoui de trouver dans ses lettres une inquiétude, une tristesse, sur les voies équivoques par où se préparait le lriomi)!ie de la vérité. Mais non : sûr de son intention, sûr de sa propre conduite, laissant le mal retomber sur ceux qui le rendent nécessaire, il suit son chemin, sans une hésitation, sans un regret, sans ombre même d'affliction.
Pareillement, dans les conflits des devoirs, il prend son parti, et toujours le bon parti, si vivement, si nettement, si délibérément, qu'on peut se demander si l'obligation la moins (essentielle a été sacrifiée nar choix, ou délaissée par aveuglement. Tant l'action le possédait' Tant il avait cette hardiesse paisible qui coupe court et va au fait ! Après tout, y a-t-il là matière à reproche ? et si cela nous diminue Bossuet, n'est-ce point en nous une vaine délicatesse et une fausse idée de la grandeur ? Cela se réduit à regretter de trouver une grande et incontes-
l'homme et l'écrivain. 57
table vertu si vraisemblable, si facile à croire, si peu faite enfin pour amuser 1 imagination. 11 ne lui a peut-être manqué que de savoir parler de lui, et de semer dans ses écrits quelques phrases de confidence orgueilleuse ou de fastueuse liumilité. Mais pour un juge qui lirait dans les cœurs et qui embrasserait l'universalité des effets des actes humains, celui qui, gardant seulement sa conscience pure et inviolée, renonce à la gloire de l'héroïsme, au mérite de la sainteté, pour procurer le bien du plus grand nombre d'âmes et pour mettre la vérité dans une évidence efficace, celui-là n'est-il pas encore le meilleur? Qui vaut le plus aux yeux de Dieu, de se créer à soi-même des occasions d'être extraordinairement vertueux, ou de travailler sans éclat à mettre un peu plus de vertu dans l'humanité ?d'être un saint, que sa révolte contre le mal glorifie, ou un homme de bien adroit, dont l'elTort patient jette quelques semences de bien dans ce monde de corruption et de péché ?
Si Bossuet a été un homme d'action, du moins n"était-ce pas un politique. Toute sa diplomalie était dans ce fond de charité qu'il avait dans l'àme et dans ce sentiment exquis des convenances qui s'appuyait chez lui sur le respect de toute hiérarchie et de toute autorité. Il présentait la vérité sans blesser, et relevait le pécheur en écrasant le péché : ne croyant point
à la perfection de la vertu humaine, il ne croyait pas non plus à l'entière méchanceté, et s'attachait à saisir en toute ûme quelques principes de bien, tant afin d'y bâtir sur un fondement solide que pour l'encourager et lui donner bonne espérance. Mais il n'a pas eu celte sûreté de coup d'oeil pour lire dans les cœurs, cette dextérité à les manier, qui font les politiques de génie. Il a co/«/H^ l'àme humaine autant que peut le faire un grand esprit, qui atout lu sur les passions, qui a beaucoup réfléchi, et qui a vu les hommes. De la théorie, rien ne lui écliappe ; il excelle à analyser, à décrire, et s'il ne fait pas dans ses sermons ces anatomies minutieuses, ces portraits singulièrement caractérisés où se plaît Bourdaloue, il est permis de croire que la raison en est dans sa volonté, non dans son impuissance. Mais ce qu'il ne saurait faire, c'est de la psychologie appliquée, celle qui n'instruit pas les hommes, mais qui les meut et en joue, celle enfin où les Retz et les Fénelon sont passés maîtres. Il est pour cela trop logicien et trop candide. Il attaque les cœurs par la vérité et par la charité ; il offre à ceux qui veulent, le tableau de leurs misères et le remède ; à ceux qui s'ouvrent, qui s'abandonnent et se confient, il dit exactement, efficacement ce qu'ils doivent craindre et faire. Alais il ne ])eut rien sur ceux qui se déguisent et se ferment. Il a connu tous
l'homme et l'écrivain. 59-
les replis de la perversité humaine par les aveux des pénitents : il ne voit pas dans les profondeurs obscures de rame actuellement impénitente. Il est incapable de démêler dans l'action même les motifs secrets, de suivre les démarches tortueuses de l'amour-propre, de l'intérêt et des passions; d'en calculer les etïets, la direction de leurs mouvements et l'intensité de leurs efforts. A plus forte raison ne peut-il pas prendre ses points d'appui dans l'intérieur du cœur de ses adversaires, déterminer leurs actes par d'adroites pesées sur les sentiments qu'il a démêlés en eux, et mesurer sa propre conduite sur la connaissance qu'il a de ce que leurs vices, leurs ignorances, leurs préjugés leur feront faire. Tout ce manège de la psychologie pratique est bon pour Retz ou pour Fénelon, je le répète ; Bossuet n'y peut atteindre : les contradictions et les soupçons sont trop peu dans sa nature.
Tous ceux qui l'ont voulu, l'ont joué. Il n'a triomphé que dans la dispute ; il n'a emporté que les coHirs qui se donnaient. Pour abattre Fénelon, toute sa doctrine a moins fait que le nom du roi et la diplomatie de deux abbés, désintéressés de l'absolu.
Voilà les réserves que l'on peut faire sur le caractère et l'esprit de Bossuet. Il n'est pas sûr qu'elles soient à son désavantage. En lui retirant un peu de perfection et un peu de capacité,
je ne sais vraiment si on le diminue. Après tout, il reste un des meilleurs hommes, un des plus vigoureux esprits qui aient existé : et je ne vois qui Ion peut mettre au-dessus de lui, que quelques saints de la légende.