L'ÉDUCATION DU DAUPHIN
I. Pourquoi Bossuet réussit mal à instruire le Dauphin. — II. Comment ill'instruisit ; son programme ; son but : faire un roi. — III. Les rédactions d'histoire du Dauphin.
Bossuet dirigea l'éducation du Dauphin de 1670 à 1679 : le prince avait neuf ans, quand on le lui confia, et avait reçu du Président de Perigny les premiers éléments de l'instruction.
Que n'a-t-onpas dit de l'inutilité des efforts de Bossuet ? Il avait l'esprit trop haut pour s'abaisser à l'intelligence d'un enfant. Il employait trop l'autorité pour gagner son élève et s'en faire aimer. Il le rebuta par des leçons qui le dépassaient : il lui fit haïr l'étude en l'y courbant rudement. In enfant degénie, d'une curiosité insatiable, aurait seul supporté ce maître de génie, d'une érudition universelle. Pour le
Dauphin, un tel précepteur était trop grand et trop lourd : il en fut écrasé.
J'ai peine à croire que là où Bossuet a échoué, un plus médiocre eût réussi. Mais d'abord a-t-il échoué, du moins aussi complètement qu'on le dit ? Voyons les faits.
Le Dauphin, indolent et têtu, était bien, selon la duchesse d'Orléans, « le fils de sa mère » ; il tenait d'elle surtout une indifférence qui rien ne pouvait réveiller. Sa complète absence de sentiment et de curiosité et son insuffisance d'esprit en faisaient l'élève le plus apathique et le moins capable d'attention. 11 ne s'intéressait à rien, et tout le dépassait. 11 était enclin à la colère ; mais sa fureur brutale n'était pas cet emportement qui enlève une ûme généreuse par-dessus les obstacles; elle ne l'excitait pas à l'action. Ce que Bossuet trouva de résistance dans cette épaisse nature se devine par une lettre qu'il écrivit en lG77au maréchal de Bellefonds : « Il y a bien à soutïrir, disait-il, avec un esprit si inappliqué; on n'a nulle consolation sensible, et on marche, comme dit saint Paul, en espérance contre l'espérance. » Cependant il ne croyait pas travailler tout à fait en vain. « Il se commence , ajoutait-il , d'assez bonnes choses. » Et il priait Dieu de soutenir ce qu'il .avait bâti.
De fait, il instruisit IcDauphin malgré lui. En
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dépit de son incapacité, en dépit de son inertie, le Dauphin apprit, retint, et sut. La duchesse d'Orléans nous l'assure : « Le Dauphin n'est pas ignorant en réalité. Il a beaucoup appris, mais il ne veut jamais parler de rien : il met toute son application à oublier tout ce qu'on lui a enseigné : cartel est son bon plaisir ; on n'en sauroit trouver d'autre motif. » Le motif, nous le devinons : oublier, c'était sa revanche de mauvais élève contre le maître qui lui avait inculqué de force quelque science. Apprendre avait été son supplice, désapprendre fut sa vengeance. 11 n'ouvrit plus un livre de sa vie.
S'il lui fallut de l'application pour se défaire des connaissances qu'il n'avait pas mis d'application à rechercher, cela prouve au moins que l'effort du précepteur n'avait pas été tout à fait sans résultat, fl ne faut pas condamner légèrement Bossuet : on peut ramener les tempéraments ardents, dompter les indociles: il n'est rien qui vienne à bout de l'inertie. On peut exciter la paresse, el fortifier la faiblesse d'esprit ; mais quand le mêmeesprit est paresseux et faible, que faire ? quand au défaut de la nature le vice de la volonté s'unit contre le maître, il est vaincu sans ressource, le cas est désespéré.
Si cela est vrai de tous les enfants, combien plus d'un prince, de l'héritier du trône, dans une courfastueuse, dans une monarchie absolue!
Là, le maître vaut bien peu, quelque valeur qu'il ait : àmoins qu'il ne rencontre une Ame extraordinaire. Un Aristole éleva un Alexandre : cela s'est vu une fois dans l'histoire du monde. A défaut de génie, ou de certaines qualités morales, plus rares peut-être que le génie, un prince a toutes les chances du monde d'être mal élevé. Supposez-le honnête, médiocrement intelligent, suftisamment laborieux, une bonne et droite nature, ni au-dessus, ni au-dessous de la moyenne des cœurs et des cerveaux : je serais bien étonné que son éducation réussît. Je laisse de côté l'influence démoralisante des courtisans, l'orgueil et la paresse que leur complaisante servilité enfoncent dans lame molle de l'enfant; ces propos même indifférents, ces menues actions de chaque jour, ces attitudes, cet air pour ainsi dire de la cour, dont l'inévitable contact détruit les germes excellents que le précepteur a déposés; cette indirecte leçon que tous, jusqu'au dernier des laquais, lui donnent sans dire mot, qu'il sera le maître un jour : à quoi bon se peiner lui-même ? il aura des gens qui sauront et penseront pour lui. Ne sortons pas de la pure pédagogie : quel hasard ne court pas une éducation sans émulation, sans sanction, sans épreuve, où l'élève se sent supérieur au maître même en s'y soumettant, où le maître commande en s'inclinant? où nulle expérience delà réalité, nulle concurrence d'esprits rivaux,
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nulle nécessité vitale ne vient contrôler le travail, exciter le progrès? Fatalement, chez les meilleurs, la régularité matérielle de l'emploi du temps se substitue àl'activité intellectuelle; l'élève assiste docilement etpassivementau travail que le maître fait pour lui et en lui ; il en est la matière, et non l'agent. 11 donnera son temps, son attention, sa mémoire, ce qu'il faut de réflexion pour entendre et retenir : mais ce sera tout; rien ne le sollicitera à aller plus loin, à ajouter par l'initiative personnelle aux connaissances procurées par le maître, à en faire le point de départ de conceptions nouvelles, qui seront la conquête de son esprit et son bien véritablement propre. Il étudie comme le soldat qui apprend sa théorie : jamais il ne dépasse les paroles de l'instructeur ou les termes du livre : quand il peut les répéter sans faute, et en expliquer le sens littéral, c'est fini : il sait. Et cela même n'est pas commun. J'admire, pour moi, les princes qui, ayant reçu ce qu'on appelle une excellente éducation, en sortent honnêtes gens, laborieux, appliqués à leurs devoirs, et capables de faire pour l'Etat ce qu'un particulier de bonne volonté, sans génie, fait pour sa fortune et sa famille. A égalité de dons naturels, un prince jeté, dès son enfance, dans des situations violentes ou pénibles, qui, sans instruction réglée, a lentement été formé par l'expérience directe et le besoin pressant, aura plus de
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chances de bien régner, qu'un autre que dans des temps prospères et glorieux, au milieu d'alïections empressées ou des apparences de l'atlection, les plus savants hommes se seront efforcés d'éclairer.
Si ces vices des éducations de cour pèsent fâcheusement sur tous les esprits d'ordre moyen, quelle facilité la pesanteur apathique du Dauphin n'y trouva-t-elle pas pour neutraliser le génie et l'activité de son précepteur?
D'autant que Bossuet — et on ne saurait lui en faire trop d'honneur — s'interdit un moyen d'action que son état l'invitait en quelque sorte à employer, et qui se fût trouvé très approprié au caractère de l'élève. Il aurait pu se faire le directeur du Dauphin, prendre cette àme épaisse par le seul endroit délicat et sensible, la peur de la mortel de l'enfer, s'y rendre maître absolu par un adroit ménagement de ces terrifiants objets, la gouverner impérieusement et l'accoutumer peu à peu à ne jamais se mouvoir par elle-même, à chercher hors de soi, et en lui, le principe de toutes ses pensées et de toutes ses volontés. Il ne l'a pas fait. Il a pensé qu'élevant l'héritier du trône, il devait faire un roi; qu'il fallait le dresser à être actif, autocrate, à ne prendre le mot de personne, à vouloir par un choix libre et éclairé ; il a taché de le mettre en état de se passer de tout le monde, et même de son précepleiir. Pource dernier article, il réussit
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au delà de ses vœux. Le Dauphin se passa de lui, et dans Tœuvre immense de Bossuet, je ne trouve point une lip;ne qui atteste un commerce un peu régulier ou intime avec son élève, après le jour où il cessa ses fonctions.
Mais laissons le succès, qui dépend tant de l'élève, et voyons comment le maître a rempli sa tâche. Voici le programme d'études qu'adopta Bossuet f I).
Tous les jours, le Dauphin écoutait chapeau bas, soir et matin, deux leçons de religion : d'abord l'explication du catéchisme, qu'il apprit par cœur avec l'iiistoire sainte ; plus tard la lecture des textes : VÉvauf/ile, les Actes des Ajjôtrès, des parties du Vieux Testament^ notamment le livre des Rois ; les EpUres des Apôtres, par fragments ; des morceaux des Prophètes ; el parmi tout cela, à l'occasion, des Vies de Saints, des Actes de martyrs, l'histoire ecclésiastique.
Quant à l'instruction profane : « Notre principal soin, écrivait Bossuet au Pape, a été de lui faire connoitre premièrement la propriété, et ensuite l'élégance de la langue latine et de la
(1) Bossuet, De Institut ion e Ludovici Lelphini ad Innocentium XI. Edit. Lâchât, XXIII, 1, sqq.
françoise. » Le Dauphin a tout jeune... enten- (loit Fort aisément les meilleurs auteurs latins. » lia lu principalement Virgile^ Térence, Salluste, César, les œuvres philosophiques, les discours et les lettres de Cicéron, et chaque ouvrage en entier, tout d'une suite.
Quels auteurs français étudia-t-il ? Bossuet par malheur ne nous le dit pas. Lui fit-il lire Balzac, Pascal, Perrot d'Ablancourt, Corneille, Racine, qu'il recommandait vers J 070 comme les écrivains français les plus propres à former le style ? on peut en douter.
Puislagéographie, surtoutcelle delaFrance; l'histoire, et celle de la France aussi surtout. Le Dauphin lut, en partie, Comines et du Bellay.
En général, Bossuet a tiré lui-même des sources la matière d'un cours, que le Dauphin écoutait, puis répétait de mémoire; puis il l'écrivait en français, et le mettait en latin. « Cela lui servoit de thème «, pour son plus grand profit, et avec une notable économie de temps. Ce cours d'histoire, rapide et bref jusqu'à la fin de XV* siècle, devint très détaillé à partir du xvi* siècle : toutes les négociations, les intrigues, les guerres, les querelles religieuses et politiques sont fort exactement débrouillées.
La philosophie : lame, le corps. Dieu; dans le monde extérieur, les animaux, et ce qui lès distingue de l'homme.
La logique, et principalement la dialectique;
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puis la rhétorique d'après Aristote, Platon, Cicéron, Quintilien.
La morale d'après l'Écriture, mais aussi d'après Aristote et Socrate.
Des notions de droit romain, de physique, d'histoire naturelle.
Les mathématiques : art militaire, fortifications; mécanique, statique, cosmographie, géométrie.
Ces études achevées, le Dauphin devait, dans trois grands ouvrages que méditait Bossuet, et dont le dernier ne fut pas écrit, apprendrela philosophie de l'histoire universelle, la politique, et l'état de la France et de l'Europe : c'était comme un enseignement supérieur, complétant et couronnant l'instruction secondaire.
Ce programme auquel Bossuet se conforma, est vaste sans doute. Il n'est pas accablant. Il n'a pas pour objet de procurer un savoir encyclopédique. Bossuet a su faire de grands sacrifices : il a exclu le grec. Il ne voulait pas faire du Dauphin un savant, ni l'armer pour la critique et la dispute.
Il a passé légèrement sur les parties contentieuses de laphilosopliie spéculative, delà métapliysique, sur les parties les plus abstraites des sciences.
Ce qu'il voulait procurer au Dauphin, c'était le développement général des facultés intellectuelles, l'adaptation de l'esprit aux nécessités
vitales, l'acquisition des notions pratiques. De là ce système bien coordonné d'éUules qui se lient et se soutiennent mutuellement. Le but pratique que Bossuet poursuit, assigne à chaque science son rang etsonimporlance dans le programme d'éducation qu'il a Iracé : nulle science n'est étudiée pour elle-même, dans son intégrité, sans autre fin que la vérité qui en est l'objet propre. Chaque science est prise par le côté qui a rapport à la conduite de la vie, et le temps d'étude lui est mesuré selon qu'elle y contribue plus ou moins. Ainsi dans la logique, le Dauphin s'est arrêté principalement (^ à cette partie <( qui sert à trouver les argumens probables, a parce que ce sont ceux que l'on emploie dans « les affaires. »
Mais ce n'est pas tout : les princes ont des besoins comme des devoirs particuliers. Laissant l'érudition, les questions, les curiosités, Bossuet tourne môme la morale et les connaissances pratiques du côté qui intéresse son élève. Il n'est pas un article, dans ce plan d'études, qui ne le prépare à son métier de roi : il n'est pas une heure de travail qui ne soit destinée à l'y mieux adapter.
Lisant la Bible, « nous remarquions, dit Bossuet, que c'est sur les rois que Dieu exerce ses plus redoutables vengeances » ; lisant les auteurs latins, « nous ne nous sommes jamais écartés de notre principal dessein, qui étoitde
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taire servir toutes ses études à lui acquérir tout ensemble la piété, la connoissance des mœurs et celle de la politique. » a On ne peut dire a; combien il s'est diverti agréablement et utile- « ment dans Térence, et combien de vives (( images de la vie humaine lui ont passé devant c( les yeux en le lisant. )>
Dans l'histoire de France : « Nous remarquons les mœurs de la nation bonnes et mauvaises; les coutumes anciennes, les lois fondamentales ; les grands changemens et leurs causes ; le secret des conseils ; les événemens inespérés, pour y accoutumer l'esprit et le préparer atout ; les fautes des rois et les calamités qui les ont suivies... Mais afin que ce prince apprît de l'histoire la manière de conduire les affaires, nous avons continué, dans les endroits où elles paroissent en péril, d'en exposer l'état... Nous lui demandons son avis... et conduits par l'expérience, nous établissons la manière de former les desseins et de les exécuter. »
Tout a ce caractère éminemment pratique. Tout, religion, philosophie, morale, histoire, César, Térence, la grammaire latine même et les modèles d'écriture, tout instruit ainsi le Daupliin de ses obligations particulières, et le forme aux deux fonctions essentielles du commandement : juger et agir.
Le plan donc est sage : comment sappliquait-
ilO 150SSUKT.
il à l'élève? Par quelle méthode devenait-il eflicace et se réalisait-il dans le travail quotidien?
Bossuet fît tousses efforts pour que son enseignement ne restât pas lettre morte et allât vraiment au fond de l'esprit du Dauphin. Il prit bien garde d'abord de graduer les éludes, de proportionnner le travail à l'âge de son élève. « Toutes ces choses, dit-il, ne lui ont été enseignées que peu à peu, chacune en sou lieu. Et notre soin a été qu'on les lui donnât à propos, et chaque chose en son temps, afin qu'il les digérât plus aisément, etqu'elles lui tournassent en nourriture. »
Pour assurer Tuuité de l'enseignement , il se chargea de tout enseigner lui-même au Dauphin, sauf les mathématiques. Il craignait que des maîtres particuliers ne fissent de leur science spéciale un tout indépendant , une fin, et n'eussent de la peine à sacrifier tout ce qui n'était pas une pièce nécessaire de l'éducation d'un roi. Voulant maintenir le concert et la subordination de toutes les parties, il accepta un labeur immense. Il repassa ses auteurs grecs et romains, refit ses humanités: ce qui était plus ardu, il se mit en état d'enseigner l'histoire, la géographie, l'anatomie, la physique. Et il ne mit point de livres aux mains de son élève, de ces livres qui ménagent surtout la peine du maître, et qui le
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portent doucement au bout de sa tâche : il composa sur cliaque matière l'ouvrage qui répondait exactement au besoin. Il ne se contenta point d'écrire la Connaissance de Dieu et de soi-même, \b. Logique, le Traité du libre arbitre. Va Politique tirée de l'Ecriture sainte, le Discours sur F Histoire universelle; il fît un cours d'Histoire de France, des matières de versions et de tlièmes, des recueils de locutions notables ou difficiles, des modèles d'écriture. Il descendit à toutes les minuties, grammairien, répétiteur, éplucheur de syllabes, excellent régent de huitième avant d'être un maître incomparable des études supérieures.
11 veillait avec la même attention aux petites et aux grandes choses, persuadé que tout se tient dans léducation, et que si les éléments mal enseignés ne donnent pas à l'esprit une bonne préparation, la haute culture n'y saurait germer. Déplus, il pensait que les plus humbles éléments acquièrent de la noblesse et de la valeur dans une éducation bien réglée. Il porta de l'intérêt dans la fastidieuse étude du vocabulaire et de la grammaire de la langue latine : « autant que son âge le permettoit, dit-il, nous joignions à létude des mots la connoissance des choses. »
Pourchasser dans un thème les solécismes et les barbarismes, ce métier de cuistre ingrat, vide H'inlelligence. il s'y abaissa moins qu'il
ne l'éleva à lui. Il poursuivit moins les fautes que les causes mentales des fautes: la correction d'un thème fut un travail de psychologie et une leçon de morale.
Bossuet tacha d'intéresser le Dauphin à la grammaire latine en lui découvrant le rapport qui unissait l'avenir au présent, et faisait d'un bon thème la promesse d'un bon règne.
« Ne croyez pas, Monseigneur, qu'on vous reprenne si sévèrement pendant vos études, pour avoir simplement violé les règles delà grammaireen composant... Nous ne blâmons pas tant la faute elle-même que le
défaut d'attention qui en est la cause Vous parlez
maintenant contre les lois de la grammaire, alors
vous mépriserez les préceptes de la raison Il n'est
pas en notre pouvoir de vous mettre dans l'esprit ce qui sert à cultiver la raison et la vertu, pendant que
vous penserez à tout autre chose Éveillez-vous
donc, Monseigneur Si vous n'appliquez votre esprit, il deviendra engourdi, et tombera dans une honteuse léthargie. »
Malheureusement Monseigneur lisait ces belles paroles, Monseigneur les traduisait en latin ; mais Monseigneur ne s'éveillait pas.
Peut-être le maître était-il trop sérieux, et ne s'accommodait-il pas à la faiblesse, à la légèreté d'un esprit d'enfant? Pourtant Bossuet n'a pas méconnu cette nécessité plus que Fénelon et Madame de Maintenon. Il voulut toujours
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intéresser son élève, et captiver en lui l'imagination en même temps qu'il fortifiait la raison. Pour cette raison, il est contraire à la méthode desextraits: il lui fait lire « chaque ouvrage entier de suite, et comme tout d'une haleine, -» toute l Enéide, tous les Commenlairescle César : le goût y profite plus, mais aussi l'œuvre a plus de prise par là sur le cœur. Il charge Térence de lui découvrir a les trompeuses amorces de la volupté et des femmes » : maître charmant, à coup sûr, et sans fâcheuse austérité. Il lui fait voir la géographie « en jouant et comme en faisan voyage : tantôt en suivant le courant des fleuves, tantôt rasant les côtes de la mer, et allant terre à terre, puis tout d'un coup cinglant en haute mer ; nous traversions dans les terres, nous voyions les ports et les villes..., examinant tout, recherchant les mœurs, surtout celles de la France. «»
Il évite le ton dogmatique : « Nous faisions le plus souvent ces observations, non comme des leçons, mais comme des entretiens familiers, et cela les faisoit entrer plus agréablement dans son esprit.. » Montaigne et Fénelon eussent-ils mieux fait? Ne reconnaît-on pas là leur esprit, leurs maximes, toute leur pédagogie?
Cependant Bossuet s'est gardé ici d'un excès où l'on est tombé bien souvent, et plus d'un moderne réformateur trouverait à apprendre dans le programme inefficace de l'éducation du
Dauphin. Il y verrait Bossuet, d'accord avec Louis XIV, condamner la doctrine de l'instruction amusante, et poser comme bases d'une éducation pratique la régularité, la nécessité, le devoir, qui forment les habitudes nécessaires pour la conduite future de la vie.
a II faut qu'un enfant joue, qu"il se réjouisse, cela l'excite : mais il ne faut r;il:)andonner de sorte au jeu et au plaisir, qu'on ne le rappelle ciiaque jour à des
choses plus sérieuses Comme toute la vie des
princes est occupée, et qu'aucun de leurs jours n'est exempt de grands soins, il est bon de les exercer dès l'enfance à ce qu'il y a de plus sérieux, et de les y faire appliquer chaque jour pendant plusieurs heures : afin que leur esprit soit déjà rompu au travail et tout accoutumé aux choses graves, lorsqu'on les met dans les affaires... La force de la coutume est douce, et l'on n"a plus besoin d'être averti de son devoir, depuis qu'elle commence à nous en avertir elle-même. »
C'est ce que disait plus tard le spirituel abbé Galiani : la vie consiste à s'ennuyer et à faire ce qu'on ne veut pas, l'éducation, qui doit préparer à la vie, doit apprendre à s'ennuyer et à faire ce qu'on ne veut pas ; l'éducation amusante, sans l'ennui du travail et la contrainte de la régularité, n'est qu'un funeste contresens. « Mon traité d'éducation est tout fait. Je prouve que l'éducation est la même pour l'homme et pour les bêtes... Oue fait-on faire
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dans im manège à un cheYal? Lechevalfait naturellement l'amble, le trot, le galop, le pas. Mais il le fait quand bon lui semble, et selon son plaisir. On lui apprend à prendre ces allures malgré lui..., et aies continuer deux heures, b Qu'importe au fond d'apprendre la géographie ou la géométrie ? Ce qu'il faut, c'est prendre l'habitude de plier sa volonté, de faire céder son plaisir au devoir. Cela est plus vrai des rois que des autres hommes, à qui la nécessité parle au défaut du devoir. .Mais les rois échappent le plus souvent à la nécessité : il faut donc que le devoir soit souverain sur eux.
Ce programme, cette méthode, nous font sentir avec quelle hauteur de vues Bossuet a conduit l'éducation du Dauphin ; si le mot ne devait paraître un anachronisme, je dirais encore, avec quel libéralisme. Prêtre, il n'a pas imbu son élève de l'esprit ecclésiastique, de la religion des séminaires et des couvents. Il a, voulu que le Dauphin fût chrétien, mais en roi, non en moine. Au temps même où il l'instruisait, il écrivait au roi, qui tournait à la dévotion, ces admirables paroles :
'( Aimer Dieu, à un roi, ce n'est rien faire d'extraordinaire : mais c'est faire tout ce que son devoir
exige de lui, pour l'amour de celui qui le fait régner.
— En se proposant le bien de TÉtat pour la fin de ses actions, il pratique l'amour du prochain dans le souverain degré, puisque dans le bien de l'État est compris le bien et le repos d'une infinité de peuples. »
Et passant en revue l'autorité, lajustice, les finances, la paix, la guerre, les sciences et les arts, les travaux publics, toutes les afïaires enfin d'un grand royaume, il continuait :
« Ainsi, quoi que Fasse le prince, il peut toujours avoir en vue le bien du prochain, et dans le bien du prochain le véritable service que Dieu exige de lui.
— Que fera donc le Roi, en se donnant à Dieu, et que changera-t-il dans sa vie ? Il ny changera que le péchi', et faisant pour Dieu toutes ses actions, il sera saint sans rien affecter d'extraordinaire. — Il n'est ici question ni de longues oraisons, ni de lectures souvent fatigantes à qui n'y est pas accoutumé, ni d'autres choses semblables. On prie Dieu allant et venant^ quand on se tourne à lui au dedans de soi. Que le Roi mette son cœur à bien faire les prières qu'il fait ordinairement, c'en sera assez. Du reste tout ira à l'ordinaire pour l'extérieur — : le grand changement
doit être au dedans. »
Tels étaient les enseignements qu'il donnait au Dauphin : tout écartait la triste dévotion, tout tendait à l'action pour le bien.
Avec la même facilité, la même absence d'é-
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troits scrupules, Bossuct aborda franchement les parties les plus <lifticiles de l'histoire de France, sans que jauiais son caractère ni la naissance du Dauphin le fissent biaiser sur les affaires religieuses ou les fautes des rois. Il lui paria plus librement sans doute qu'il n'eût fait au lils d'aucun particulier. La flatterie courtisanesque n'était point son défaut ; mais il se dépouilla même du respect, et n'adoucit jamais la sévérité des arrêts de l'histoire. Il eut raison: dans une monarchie absolue, il est peut-être utile d'entretenir l'esprit monarchique en jetant le voile sur les fautes anciennes de la dynastie ; mais il y a un homme au moins à qui il faut apprendre à condamner, mépriser, haïr, sans réserve et sans excuse, les inhdèles dépositaires du pouvoir: celui-là, dont on ne craindra pas de faire un républicain, c'est l'héritier du trône.
De plus, les enseignements moraux de l'histoire, qui ne sont guère à l'usage des particuliers, sont exactement appropriés à la condi tion des princes : c'est pour eux qu'un cours d'histoire est vraiment la morale en action. Bossuet le sentit, et l'absolue indépendance de jugement fut sa règle. Aussi les rédactions françaises du Dauphin, qui nous conduisent de Pharamond à la mort de Charles IX, prennent-elles un vif intérêt, quand on y cherche l'esprit du maître.
Avaul l'Essai sur les mœurs de Voltaire, jamais noire histoire n'avait été ramassée dans une ex{30sition plus rapide, pluslumineuse.plus sérieuse, plus exacte. Mais le cours était fait pour un seul et un certain élève : partout le dessein parliculier apparaît. Philippe P'" sert d'exemple du mal que l'ont les railleries des princes. Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, enseigne à aimer et protéger les lettres. Charles le Téméraire, perdu par l'orgueil de son premier succès, instruit à se défier de la bonne opinion de soi-même. La mort de Jean Sans-Peur, trahi, dit-on, par sa maîtresse, « doit apprendre aux princes combien peu ils doivent se fier à ces sortes de personnes. » L'assassin^ du duc d'Orléans périt assassiné :
ainsi mourut un méchant prince, par une méchante action, qu'on doit regarder comme un effet de la justice de Dieu. » Philippe, fils aîné du roi Louis VI, meurt d'une chute de cheval en pleine jeunesse : « tant il est vrai que la mort ne pardonne ni à la dignité, ni à l'âge. »
Les rois doivent protéger l'Eglise ; mais Dieu est maître de leurs cœurs, et ils sont maîtres de leurs royaumes. Saint Louis autorise la résistance à la cour de Home. Même Bossuet se déclare 'pour Philippe le Bel; il est dur pour Boniface VIII, il ne croit pas au soufflet donne par Nogaret au Pape. Il sera aussi pour Louis XII contre Jules II, qu'il ne ménage pas. Il
l'i-:dl'<:atj(^.n uu dali'Iii.x. 171)
blâmera le concile de Trente d'avoir i-epoussé les propositions que le cardinal de Lorraine apportait touchant le rétablissement de l'ancienne discipline.
Tout cela, je le sais, vient du gallicanisme ; c'est l'esprit de la déclaration de 1G82 et de la Gallia orf/iodoxa. Mais est-ce l'intérêt gallican qui, dans d'autres affaires religieuses, dictait à Bossuet de si libres remarques ? quand il justifie les Juifs accusés d'avoir empoisonné les fontaines, quand il juge Alexandre VI, « homme décrié par sa mauvaise foi, par son peu de religion, par son avarice insatiable, etpar ses désordres » ; quand il blâme la conduite de Léon X qui. « au lieu de réformer les abus qui donnoient lieu à l'hérésie, ne songeoit qu à perdre Luther » ; quand il reconnaît quelle prise le Pape donnait aux insolences du moine allemand, « car il est certain, entre autres choses, qu'il avoit donné à sa sœur les revenus des indulgences » ; quand il approuve pleinement et sans nul embarras l'alliance du roi de France avec le turc ; quand il rend justice à la belle discipline que Dandelot avait établie dans l'armée protestante ; quand il loue le patriotisme de Coligny,« François jusqu'au fond du cœur » ; quand il signale à plusieurs reprises les cruautés que commettent les catholiques, « selon la malheureuse coutume des guerres civiles « ; quand enfin il peint avec une énergique exac-
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tilude les préparatifs du massacre des hugiienols, et riiorrible nuit de la Saint-Barthélémy, ne voilant rien, n'abrégeant rien, détestant la « grimace » des actions de grâces rendues à Dieu, et proclamant « qu'on ne peut trouver un prétexte qui eût la moindre apparence » pour atténuer l'horreur d'une telle action , enOa laissant toute la ])itié, toute l'admiration aller sans réserve aux hérétiques: n'admirerat-on pas cette rare sincérité ?Et si le gallicanisme n'y est pour rien, à quelle cause la rapporter, sinon au devoir dont il se sentait obligé envers le Dauphin, et à une si haute conception de la religion catholique, qu'il ne croyait pas que la découverte même du mal fait en son nom pût l'atteindre ?
Au reste, les rois ne le trouvent pas plus disposé à faire taire sa conscience. Il ne cache pas qu'il blàm.e François I'''" d'avoir trafiqué des droits de l'Église en cédant au Pape l'abolition de la Pragmatique : et ce concordat, qui règle encore de son temps les affaires ecclésiastiques, lui paraît « un poids terrible » dont les rois de France f( ont la conscience cliargée ». Sur toutes les affaires, il n'épargne pas les rois. Philippe le Bel, Charles le Bel ont écrasé leurs peuples d'impôts excessifs ; le roi Jean s'est déshonoré par cette ruineuse paix, où il a sacrifié le salut de l'État à sa délivrance personnelle ; Louis XI, dont il reconnaît les grands
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services et l'étendue d'esprit, est marqué comme un roi superstitieux, défiant, injuste, cruel, « qualités d'une âme basse et indigne delà royauté. » François F"" est condamné avec Louise de Savoie dans l'affaire 'du procès de Semblançay. « Henri II donna tout à ses favoris. » Enfin Charles IX est plus maltraité peut-être par Bossuet que par les historiens de notre temps. Charles IX, dans la rédaction du Dauphin , « rude » , d'uu naturel dur et féroce, « n'ouvre la bouchequ'enjurant, » ordonne à Maurevel d'assassiner Coligny, puis visite et caresse l'amiral blessé « avec une profonde dissimulation » ; pendant le massacre de la Saint-Barthélémy, il regarde les cadavres dans la cour du Louvre « non seulement sans horreur, mais avec plaisir » ; il tire d'une fenêtre sur les huguenots fugitifs ; il meurt, suant le sang de toutes parts, par un juste jugement de Dieu, qui faisait « nager dans son propre sang un prince qui avoit si cruellement répandu celui de ses sujets. »
Pourtant Bossuet avait reconnu en Charles IX un « fonds de droiture » ; il relève dans sa vie « plusieurs marques d'honnêteté et même de politesse v, et sur la fin de ses jours une réelle ardeur pour bien régner. Mais « on l'avoit gâté par de mauvaises maximes », et ce roi détestable, quiaurait pu être un bon et grand roi, « peut servir d'exemple aux princes, pour
leur apprendre combien une bonne éducaHon leur est nécessaire, et combien ils doivent craindre de prendre trop tard de bonnes résolutions. »
Comme on le conçoit, Louis IX est l'idéal que Hossuet propose au Daupbin. Mais ponrquoi ? parce qu'il l'ut un saint. Mais par oi^i tutil saint ? par les vertus que tout à l'heure nous voyions Bossuet recommander à Louis XIV. Louis IX fut un saint, parce qu'il fit chrétiennement tous ses devoirs de roi, parce qu'il était juste, sage, bienfaisant, doux à l'ordinaire, sévère dans le besoin, pacifique, courageux dans les guerres nécessaires, prudent, l'oreille ouverte aux sages conseils, résolu, actif, prenant sur lui toute la |)eine et toute la responsabilité du pouvoir, roi tout ensemble et père de la France.
On ne s'étonnera pas que Bossuet professe dans le cours qu'ilfaitau Dauphin, le plus entier attachement à la monarchie absolue. Le roi légitime est le représentant de Dieu, inviolable, ne devant de compte qu'àDieu : même coupable, même hérétique, il est le roi légitime, il est sacré. Bossuet est, comme on dirait aujourd'hui, légitimiste ; il l'est contre le Pape, contre le roi au besoin ; Urbain V, Charles V donnent permission à Du Guesclin de détrôner Pierre le Cruel, « prince impie et inhumain » : pour cette fois Bossuet passe du côté des Anglais,
l'éducatioxN du dauphin. 183
quand le prince de Galles se résout à rétablir le roi de Castille, « pour venger la majesté royale... violée en sa personne. »
Mais le droit divin de leur naissance ne confère pas aux rois une puissance despotique et sans limites. L'autorité absolue n'est pas arbitraire. Issue del'élection, la royauté capétienne doit respecter les lois anciennes el fondamentales du royaume. Louis XI est blâmé, comme « plus curieux de faire tout ce qu'il voudroit dans son royaume, que d'en conserver les anciennes lois. » Si les bons Français ne s'émeuvent point de la cession que Charles VI fait du royaume aux Anglais, si les lionnêtes gens ne s'indignent point que François P' viole le traité de Madrid, c'est que ces actes extorqués à la faiblesse d un roi fou ou d'un roi captif étaient nuls de plein droit. Le sacre, qui fait du roi le vicaire de Dieu, irresponsable aux hommes, lui impose par le serment qu'il doit prêter l'obligation de transmettre à son successeur Frétât intact dans son territoire et dans sa forme essentielle, tel que ses pères l'ont fait et le lui ont transmis. Sa volonté peut tout, mais à condition de suivre les lois, qui sont les vaies par où elle doit descendre du trône au peuple.
Ainsi, tandis qu'il apprenait son histoire, le Dauphin s'apprivoisait insensiblement, sans qu'il y songeât, à la sévère et noble doctrine de la Politique tirée de VEcriture sainte.