‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 7 sur 19 · I. — LA POLITIQUE TIRÉE DE L'ÉCRITURE SAINTE · texte numérisé non relu

I. — LA POLITIQUE TIRÉE DE L'ÉCRITURE SAINTE

Bossuet s'inspire d'Aristote et de llobbes.

II. — Bossuet est avant tout conservateur. — Tous les gouvernements sont de droit divin. — Utilité de la prescription en politique. — Théorie du gouvernement absolu. — Inconvénient de la souveraineté du peuple ; avantages de la monarchie héréditaire. — Différence du pouvoir absolu et du pouvoir despotique. — La rovauté légitime respecte les lois fondamentales de l'Etat.

III. — Devoirs des rois fondés sur la loi de Dieu qui fait les hommes égaux et frères.

IV. — Force et faiblesse du système politique de Bossuet.— La bonne volonté et le sentiment de la responsabilité sont les bases de ce système. — Part qu'il fait à la liberté, à l'égalité, à la fraternité : dans quelle mesure il s'adapte aux besoins de l'état moderne.

L'éflucalion du Dauphin était presque aclievée, et ce fut pour la couronner que Bossuet écrivit le Discours sur V histoire universelle, et la Politique tirée de VEcriture sainte. Toujours préoccupé d'approprier son enseignement au besoin futur de son élève, il réduisit l'histoire universelle aux faits essentiels et aux idées générales. f|ui donnent l'intelligence du déve-

loppement des sociétés, et qui permettent de trouver dans la considération des causes de leur grandeur et de leur ruine, d'utiles leçons pour l'avenir. Puis, au moyen des Ecritures, et s'appuyant à chaque pas sur les faits de l'histoire sacrée et sur les paroles des écrivains inspirés de Dieu, il ramassa sous les yeux de son élève toute la science politique, non seulement tous les préceptes et les conseils qui pouvaient éclairer sa conduite, et le mettre en disposition de bien régner, mais aussi tout ce qu'il avait conçu sur l'origine, la nature et l'étendue de l'autorité royale. Ces travaux, si différents de ceux qui l'avaient occupé avant 1670, ne l'avaient point trouvé aussi novice qu'on aurait pu croire. Il ne les eût point entrepris, si un devoir précis ne l'y eût forcé. Car il n'eut jamais de curiosités en dehors de son état, et s'il suffit à toutes les tâches qui successivement s'imposaient à lui, c'est qu'il s'y renferma toujours et ne laissa point vagabonder sa fantaisie à travers toutes les questions d'art et de littérature. Ce furent les circonstances qui firent de lui un politique et un historien. Mais elles ne le surprirent point : sa théologie l'avait préparé à tout : pour un esprit comme le sien, elle donnait la clef et les principes de toutes les sciences. Il est aisé de le voir : le Discours sur l'histoire universelle et la Politique tirée de VEcriture sainte sont en germe dans divers sermons.

180 BOSSUKT.

panégyriques et oraisons funèbres. L'idée maîtresse du Discours est la môme qui soutient VOrdison funèbre delà reine cf Angleterre, prononcée en 1669, et la doctrine originale de la Politique se retrouve dans le sermon sur les devoirs des rois (1662) et dans le Panégyrique de saint Thomas de Cantorbéry (1668).

Le Discours sur V histoire universelle fut composé avant la Politique. Néanmoins, comme il nous sera plus aisé de comprendre les vues historiques de Bossuet quand nous connaîtrons ses théories politiques, je ne suivrai pas l'ordre qu'il établit dans les études du Dauphin, et je commencerai par la Politique tirée de V Ecriture sainte.

L'ouvrage, tel que le publia l'abbé Bossuet en 1709, n'est pas complet, ni parfait. Les six premiers livres, où tous les principes généraux sont contenus, furent écrits pour le Dauphin. Bossuet se remit à l'œuvre en 1693, en fut détourné presque aussitôt par l'affaire du quiétisme, y revint en 1700, et avait écrit quatre nouveaux livres, quand la maladie le saisit en 1703, et lui ôta la force de mettre la dernière main à son travail. De là vient que le livre n'a pas de conclusion, et qu'ayant été composé en deux fois, à des intervalles si éloignés, il offre des redites que l'auteur n'a pas eu le temps de faire disparaître. Ces légères imperfections^, qu'heureusement l'abbé Bossuet n'a pas corri-

LES IDÉES POLIT 10ri:> DE BDSSL'ET, 187

gées, n'empêchent pas l'ouvrage d'être un des chefs-d'œuvre de l'écrivain. Surtout il y en a peu où la pensée soit plus originale et qui présentent aujourd'hui un plus vivant intérêt Et pourtant c'est peut-être ce qu'on lit le moins dans Bossuet. L'a-t-on assez méprisé, assez calomnié, ce pauvre livre ? Et cela à cause de son titre : « La Politique tirée de l'Écriture sainte ! » La Politique tirée de l' Écriture sainte ! Ouelle sottise , quelle idée étroite de prêtre fanatique ! Prétendre faire dépendre l'organisation politique et sociale des Etats modernes, des traditions plus ou moins fabuleuses, qui s'étaient conservées chez un des plus petits et des plus grossiers peuples de l'Asie, et des visions fantastiques que les événements avaient fait éclore dans des cerveaux d'illuminés \Que peut enseigner David, ce chef de bandits, qui se fit obéir de quelques tribus barbares, aux grands chefs d'Etat qui gouvernent des millions d'hommes, aux Louis XIV, auxF'rédéric II, aux Napoléon ! Je conçois que pour tous les hommes nourris des idées voltairiennes, le titre seul condamne le livre. Mais si on lit le livre, ce qui ne laisse pas d'être utile, même en voulant le condamner, on y trouvera infiniment de sens , des enseignements très pratiques , et une doctrine politique qu'on peut ne pas recevoir, mais où l'on ne saurait, à coup sur, trouver trace de fanatisme ou de puérilité.

Ce titre si choquant, si scandaleux pour le fanatisme libre-penseur, ne doit pas nous faire illusion. La Politique tirée de f Écriture sainte, cela ne veut pas dire que Bossuet a bouclié ses yeux et ses oreilles, a vidé son esprit de toutes ses lectures profanes, qu'il a effacé toutes les impressions que les anciens, l'histoire et le monde de son temps avaient pu faire sur lui, pour se rapetisser à la mesure de la civilisation rudimentaire des Juifs. Mais non : ce que l'Écriture a fourni à Bossuet, c'est un critérium pour reconnaître la vérité. Toutes les idées qu'il a d'ailleurs, il les confronte avec le texte sacré ; tout ce qu'il croit vrai, par tradition, par observation, ou par raisonnement, il l'affirme vrai, quand la parole révélée y consent. L'Ecriture est pour lui la pierre de touche de toute vérité. Ou, si l'on veut, tout s'y trouve, mais il faut savoir l'y trouver, et la science et l'expérience sont les guides indispensables de cette recherche. Et pour qui sait tout ce que la théologie, qui asservit l'esprit à la lettre d'un texte divin, lui donne de subtilité, de puissance et de ressources pour interpréter la phrase immuable et adorable, pour la tourner en mille sens, et en tirer ce que la raison et la con-

venance exigent , pour qui sait aussi quel théologien c'était que Bossuet, est-il possible de douter qu'il ait su faire sortir de l'Écriture précisément tous les principes de politique qu'il estimait nécessaires à la conservation des États modernes, et particulièrement de la France ? A son insu, dans l'insignifiance de la plupart des textes et dans l'infinité des interprétations possibles, s'il a trouvé dans l'Écriture justement son système, et non pas un autre, ce n'est pas qu'elle le contînt plutôt qu'un autre; mais c'était celui-là qu'il voulait apercevoir, parce qu'il le jugeait vrai d'une vérité à la fois rationnelle et empirique. Ne soyons pas dupes d'un tour de force de logique que Bossuet a su accomplir, avec une sincérité du reste et une naïveté de foi qu'on ne saurait mettre en doute.

Essayons de retrouver les sources de ces idées, que Bossuet, avant de nous les présenter, fait passer à travers l'Ecriture sainte, et qu'il a dû y mettre pour pouvoir les en tirer. La chose est délicate, mais non pas impossible. Un manuscrit daté de 1 672 contient des « sentences choisies pour Mgr le Dauphin » ; elles regardent, les unes la morale, les autres la politique. Ces dernières sont fournies par Cicéron : « 11 ne faut pas toujours user de douceur ; la sévérité doit avoir aussi son exercice, à cause du bien de l'État qui sans elle ne peut exister » ;

190 BOSSUEÏ.

OU par Platon : « Opprimer les laboureurs, c'est opprimer les nourriciers de l'Etat » ; ou par Arislote : « Ce qui fait tomber les royaumes héréditaires, c'est quand il y naît des princes faibles que les peuples méprisent » ; un grand nombre enfin par les Proverbes, la Sagesse ou VEcclésiaste : « Une justice très rigoureuse sera faite à ceux qui commandent, et les puissants seront puissamment tourmentés. » Si Bossuet ne se faisait pas scrupule, pour former un recueil de maximes politiques, d'invoquer tantôt Aristote ou Cicéron, et tantôt 1 Ecriture, pense-t-on qu'il se soit imposé d'écarter de son esprit toutes les vérités d'origine humaine, lorsque plus tard il composa son grand ouvrage ? Pourquoi, les ayant reçues d'abord sans difficulté, les aurait-il ensuite si rigoureusement proscrites ? Comment, en particulier, se serait-il affranchi d'Aristote, qu'il n'a cessé de lire et d'étudier, la plume à la main, faisant des extraits, des traductions, des résumés, s'y attachant tout comme si c'eût été un Père de l'Eglise, et dont la doctrine lui a fourni les principes les plus essentiels de sa philosophie? Mais à quoi bon employer les inductions et les vraisemblances ? les faits sont là.

Bossuet écrit quelque part dans sa Politique : « Aristote l'a dit, mais le Saint-Esprit l'a prononcé avec plus de force. » Cette ligne nous

donne la clef du livre. «. Aristote l'a dit )>, et si Aristote ne l'avait pas dit, peut-être Bossuet ne l'aurait-il pas entendu prononcer si distinctement par le Saint Esprit II ne l'a nommé que cette fois-là, mais à chaque moment c'est Aristote qui l'aide à généraliser les exemples offerts par la sainte Ecriture, à traduire les faits en formules, à transformer les émotions en principes.

Eve dit, à la naissance de Caïn : « J'ai possédé un homme par la grâce de Dieu. » Le Décalogue dit : « Honore ton père et ta mère. » Bossuet conclut : " De là nous pouvons juger que la première idée de commandement et d'autorité liumaine est venue aux hommes de l'autorité paternelle. » 11 continue :

« On voit des rois de bonne heure dans le monde. On voit du temps d'Abraham, c'est-à-dire quatre cens ans environ après le déluge, des royaumes déjà lormés et établis de longtemps... Tl paroit par l'Ecriture que presque chaque ville el cha(iue contrée avoit son roi... Au reste, ce gouvernement étoit tellement le plus naturel qu'on le voit d'abord dans tous les peuples... Tout le monde commence donc par des monarchies ; et presque tout le monde s'y est conservé, comme dans l'état le plus naturel.

« Aussi avons nous vu qu'il a son fondement et son modèle dans l'empire paternel , qui les accoutume en même temps à n'avoir qu'un chef. ))

Tout ce raisonnement est tiré de l'Écriture, comme Newton a tiré les lois de la gravitation delà chute d'une pomme. iMais dans cette déduction, je reconnais une page d'Aristote. « Les cités, avait-il écrit en substance, furent d'abord gouvernées par des rois... En effet, dans toute famille, le plus âgé est investi d'un pouvoir qui ressemble à celui des rois (1) ».

« Les véritables richesses , dit ailleurs Bossuet, sont celles que nous avons appelées naturelles, à cause qu'elles fournissent à la nature ses vrais besoins. La fécondité de la terre et celle des animaux est une source inépuisable de vrais biens; l'or et l'argent ne sont venus qu'aprrs pour faciliter les échanges. »

Nulle part l'Ecriture ne lui a suggéré cette doctrine économique. Elle résume un passage de la Po/Z^/çj/e d'Aristote, identique au fond et souvent dans la forme à deux morceaux de la Morale, que Bossuet avait traduits du temps qu'il était à Navarre (2).

a L'intérêt et la passion corrompent les hommes, dit Bossuet. La loi est sans intérêt et sans passion ;

(1) Aristote, Politique, I, 1, 7. — Bossuet, Politique, II, 1, 3, 7.

(2) Aristote, Politique, I, 3, 12. — Morale, Y, 8 ; VII, 15. — Bossuet, Politique, X, 1 , ]0. Cf. Bossuet, Pensées morales et chrétiennes, t. X, p. 627.

« elle est sans tache et sans corruption, elle dirige les âmes ; elle est tidèle; elle parle sans déi^uisement et sans flatterie. Elle rend sages les enfans «; elle prévient en eux l'expérience, et les remplit dès leur premier âge de bonnes maximes. « Elle est droite et réjouit le cœur. » On est ravi de voir comme elle est égale à tout le monde, et comme au milieu de la corruption elle conserve son intégrité. «Elle est pleine de lumières » ; dans la loi sont recueillies les lumières les plus pures de la raison. « Elle est véritable et se justifie par elle-même » ; car elle suit les premiers principes de l'équité naturelle, dont personne ne disconvient que ceux qui sont tout à fait aveugles. « Elle est plus désirable que l'or, et plus douce que le miel»; d'elle vient l'abondance et le repos. David remarque dans la loi de Dieu ces propriétés excellentes, sans lesquelles il n'y a point de loi véritable. »

Le commentaire ici n'éclaircit pas le texte ; il le dépasse iafîniment. Le texte est tout en images et en ligures; les mots essentiels, pleins de sens, qui sont comme les pivots de la doctrine, sont dans le commentaire. Je lis dans Aristote : (' Celui donc qui veut que la loi commande, semble ne reconnaître d'autre autorité que celle de Dieu même et de la raison ; mais celui qui prétend que c'est à l'homme de commander, y ajoute aussi le pouvoir de la bête féroce. Car les passions ont quelque chose d'aussi violent, et la colère corrompt et dégrade même les plus vertueux des hommes, lorsqu'ils disposent

du pouvoir. Au lieu que l'on peut dire de la loi qu'elle est une intelligence sans passions (1). »

« En général, poursuit Rossuet un peu plus loin, les lois ne sont pas lois si elles n'ont quelque chose dinviolable... On perd la vénération pour les lois quand on les voit si souvent changer C'est alors que les nations semblent chanceler, comme troublées et prises de vin, ainsi que parlent les prophètes. L'esprit de vertige les possède et leur chute est inévitable, a parce que les peuples ont violé les lois, changé le droit public, et rompu les pactes les plus solennels. » C'est l'état d'un malade inquiet, qui ne sait quel mouvement se donner. »

Isaïe, que Bossuet invoque, n'a jamais rétléchi aux inconvénients de l'instabilité des lois, ni parlé du droit public; le pacte qu'ont rompu les nations était avecJéhovah, et Jéhovah les détruira pour leurs iniquités. Encore ici Bossuet transpose dans les fortes images d'un prophète la pensée abstraite du philosophe. «. Tandis qu'il est dangereux, disait Aristote, d'accoutumer les citoyens à abroger trop facilement les lois, il est clair qu'il vaut mieux laisser subsister quelques erreurs du législateur... La société ne tirera pas autant de profit du changement, que l'habitude de l'insubordination envers les magistrats

(1) Aristote, Po/(7., III, 11,4, — Bcssuet, Polit., I, 4, 4.

lui causerait de dommage... La loi n'a de force pour se faire obéir que dans l'habitude, et l'habitude ne peut être que le produit delà longueur du temps ; en sorte que changer facilement les lois établiespourleurensubstiluerde nouvelles, c'est atïaiblir la puissance de la loi (Ij. »

Il serait facile de multiplier les rapprochements, de montrer que la distinction de la monarchie absolue et du despotisme, la reconnaissance de diverses formes de gouvernement, dont chacune convient aux peuples où elle se rencontre, et qui, étant établies, sont légitimes, viennent d'Aristole plutôt que de la Bible. Mais les exemples que j'ai donnés suffiront à faire voir la part que le philosophe grec peut revendiquer dans l'ouvrage de Bossuet ; encore une fois ce qui vient de l'Écriture, ce n'est pas la matière de l'ouvrage, la doctrine, les préceptes, c'est seulement l'autorité qui au nom de Dieu leur est confiée.

Toutefois il ne faudrait pas exagérer l'influence d'Aristote etl'imporlance des emprunts que Bossuet lui a faits. Sujet comme il l'est d'une monarchie absolue, à laquelle des millions d'hommes obéissent, son système est si différent de celui du philosophe grec, citoyen d'une démocratie libre, resserrée dans un petit territoire, que les points de contact ne sau-

;i) Aristote, Polit., II, 5. 13, 14. — Bossuet, Polit, I, 4, 8.

raient être fort nombreux, ni les coïncidences se produire que sur des détails. Les oppositions éclatent nécessairement plus tories que les ressemblances.

Tandis qu'Aristote est surtout frappé des inconvénients de la monarchie, Bossuet en voit de préférence les avantages : et il ne s'inquiète guère de la liberté, et surtout de la liberté politique, hors de laquelle, selon Aristote, il n'y a point de bon gouvernement. Aristote fait dériver la société d'un instinct primitif de l'humanité, qui la distingue des bêtes. L'homme est « un animal politique » par définition. S'il nous dit que l'homme est le pire des êtres en dehors des lois et de la société civile, il ne conçoit pas qu'il puisse s'arrêter dans cet état, ni surtout que l'humanité ou une fraction notable de la société ait jamais pu vivre dans l'anarchie absolue ; l'individu, s'il en existait jamais un, qui n'aurait pas l'instinct politique, serait une brute, à moins qu'il ne fût un dieu : voilà tout ce qu'il veut dire. Bossuet ne connaît pas cet instinct politique. A vrai dire, dans un sermon de 1053, au sortirdu collège, il a fait naître la société de la sympathie de Fhomme pour l'homme. Mais, en mûrissant, ses idées ont changé. Dans la Politique tirée de r Ecriture sainte, comme dans le Cinquième Avertissement aux Protestans , qui la complète et la précise sur bien des points, il ne s'agit plus

de sympathie ni d'instinct primitif. « Il n'y a rien, dit-il, de plus brutal et de plus sanguinaire que l'homme. La société est née de l'expérience et du besoin mutuel.. » Enfin qu'y a-t-il de plus contraire à l'esprit d' Aristote, que cette théorie d'un pouvoir absolu, indépendant, irresponsable, n'ayant de limite et de contrepoids que dans l'idée de Dieu et de la viefuture ? Quel rapport cela a-t-il même avec la monarchie que le philosophe ancien connaissait?

Si ce n'est Aristote, qui donc lui a mis en main le fil dont il a guidé ses pas à travers le labyrinthe inextricable des Écritures ? D'oii venait en son esprit l'idéal qu'il n'a exprimé des textes sacrés que parce qu'il l'avait conçu d'abord ? L'histoire, sans doute, lui a fourni de précieux enseignements : il a vu, en fait, la puissance absolue de la royauté, et, sujet fidèle autant que logicien sévère, il n'a pu être satisfait avant d'avoir découvert le principe qui légitimait le fait. Or delà réalité quil contemplait ne pouvait sortir que la théorie qu'il énonça. Ainsi à la base de la Politique nous trouvons l'expérience, et ce que la révélation investit d'une souveraine autorité, n'est que l'observation généralisée et réduite en lois. Les traditions du clergé de France, et en particulier l'esprit de cet antique collège de Navarre, où Bossuet avait été élevé, l'inspirèrent dans ce travail et le lui rendirent plus aisé La doctrine

198 ROSSUET.

gallicane, qui niait rintaillibilité du pape et sa souveraineté temporelle sur les Etats chrétiens, ne pouvait guère proclamer l'indépendance des rois sans en reconnaître la puisance absolue toute : la théorie du droit divin en découlait par une conséquence inévitable. En contredisant Bellarmin, Bossuet devait nécessairement rencontrer le système qu'il a développé. Mais tout cela ne rend compte que de l'esprit général de la Politique de Bossuet : dans la forme qu'il lui a donnée, j'aperçois une influence qu'on ne s'attendrait guère avoir s'exercer ici, celle de Hobbes. Plus qu'Aristote, plus que l'étude de l'histoire de France et de la constitution du royaume, plus que le gallicanisme et la volonté deréfuter Bellarmin, la lecture de Hobbes a décidé du choix et de la disposition des matériaux dont Bossuet a construit l'édifice politique. Bappelons-nous que Hobbes n'était pas un inconnu en France ; qu'il y avait séjourné longtemps, fréquenté le P. Mersenne, Gassendi, et autres savants ; que son traité latin du Citoyen^ que Descartes lisait, avait été traduit en français par Sorbière ; que lui-même, en 1668, avait traduit de l'anglais en latin son Léviathan ; et que parmi les contradictions et les attaques dont ses idées et lui-même avaient été l'objet, il avait fait grande impression sur le public, avait joui notoirement d'une grande faveur auprès du roi Charles II, et s'était mis

LES IDKES POLITIQUES DL MOSSUET. 199

en possession d'être considéré comme le plus fort défenseur du principe monarchique. Songeons aussi que le Lcviathan contenait une longue, vigoureuse et détaillée réfutation de Bellarmin, qui y était combattu pied à pied, avec autantd'érudition que de logique, et que si les théologiens anglicans y avîiient trouvé de quoi les choquer souvent, tout le livre, bourré de textes de l'Écriture, démentait l'accusation d'impiété et d'athéisme qu'ils dirigeaient contre l'auteur. Bossuet, qui avait l'esprit si ouvert, et tant de soin de se procurer une information exacte et complète sur tous les sujets qu'il traitait, qui ne négligeait jamais aucune source, et qui aimait à s'appuyer sur les ouvrages de ses adversaires mêmes, ne pouvait ignorer des écrits qui avaient fait grand bruit, et qui se recommandaient à lui par tant de titres.

Au reste, comme pour Aristote, nous avons ici l'aveu même de Bossuet. Peignant, avec des couleurs empruntées aux Prophètes, l'iniquité, qui déborde parmi les hommes : « C'est ainsi, poursuit-il, que sont les hommes, naturellement loups les uns aux autres (1). » Il ne nomme pas Hobbes; mais il fait mieux : il lui emprunte la formule si expressive de la dédicace du Citoyen : « Homo homini lupus. » Et ce n'est pas une coïncidence fortuite, ni une ren-

(1) Bossuet, Po/(< . Vlir, 4, 2.

contre d'un moment, sur un détail accidentel, dans une expression parliculière. Chez Bossuet et chez Hobbes, la formule a la même valeur. Chez tous les deux, c'est la vérité fondamentale de la science politique : tout en sort, tout en dépend. Voyez plutôt le développement qu'en donne le Cinquième Avertissement aux Proie stans.

« A regarder les hommes comme ils sont naturellement et avant tout gouvernement établi , on ne trouve que l'anarchie , c'est-à-dire dans tous les hommes une liberté farouche et sauvage, où chacun peut tout prétendre et en même temps tout contester; où tous sont en garde, et par conséquent en guerre continuelle contre tous ; où la raison ne peut rien parce que chacun appelle raison la passion qui le transporte ; où le droit même de la nature demeure, .sans force, puisque la raison n'en a point; où, par conséquent, il n'y a ni propriété, ni domaine, ni bien, ni repos assuré, ni, à vrai dire, aucun droit si ce n'est celui du plus fort : encore ne sait-on jamais qui l'est, puisque chacun tour à tour le peut devenir, selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de gens... Voilà l'état où on imagine les hommes avant tout gouvernement... C'est néanmoins du fond de cette anarchie que sont sorties toutes les formes de gouvernement, la monarchie, l'aristocratie, l'état populaire, et les autres...

« Où tout est indépendant, dit-il un peu plus loin, il n'y arien de souverain: carie souverain domine de droit ; et ici le droit de dominer n'est pas encore :

on ne domine que sur celui qui est dépendant ; or nul homme n'est supposé tel en cet état, et chacun y est indépendant, non seulement de tout autre, mais encore de la multitude, puisque la multitude ellemême, jusqu'à ce qu'elle se réduise à faire un peuple réglé, n'a d'autre droit que celui de la force (1). »

La Politique tirée de l'Ecriture consacre cette théorie : « Il n'y a rien de plus brutal ni de plus

«sanguinaire que l'homme Quand chacun

« fait ce qu'il veut, et n'a pour règle que ses (( désirs, tout va en confusion... Selon ce droit (( primitif delà nature, nul n'a de droit partice culier, et tout est en proie à tous (2) .... »

N'est-ce pas vraiment Hobbes qui parle ici ? N'est-ce pas l'état de guerre, décrit dans le Citoyen et dans le Léviathan en traits si énergiques et si précis ? Qu'il me suffise de rappeler une seule phrase : « Il appartient à la même « condition naturelle de l'humanité, qu'il n'y « ait ni souveraineté, ni propriété, ni aucune « sorte de mien et de tien, mais que chacun (( soit maître de ce qu'il a pris, c'est-à-dire « tant qu'il peut le conserver (3)... »

On sait comment Hobbes fait sortir de cette anarchie primitive le pouvoir absolu, et le rend légitime. L'état de guerre est contraire aux fins

(1, Bossuet, Cinquième Avert., t. XV, p. 465, 466. (2) Bobsuet, Polit. I, 2, 1 ; I, 3, 2, 4. {3i Léviathan, 1^ L3. (Hobbes, Opéra philosophica , Amsterdam, 2 vol. ii>4°, 166^'.

essentielles de l'Iiomme, qui sont la conservation delà vie et l'acquisition du bonheur. De là vient l'établissement de la société, oii chacun aliène son droit et son indépendance, atin d'assurer sa vie et de n'être pas troublé dans la recherche du bonheur. Le souverain, substitué aux droits primitifs de tous les individus, a pour mission de maintenir la paix. Plus le pouvoir est fort, plus la paix sera assurée. Il s'ensuit que la monarchie absolue est le meilleur des gouvernements. Les sujets n'ont aucun droit contre le roi : car toute désobéissance au pouvoir tendrait à ressusciter les forces individuelles , et par conséquent à dissoudre la société et ramener l'état de guerre. Le roi a droit de tout faire, sauf ce qui, restreignant son pouvoir, le désarmerait, et rendrait des armes aux individus.

Bossuet procède de môme : « La seuleauto- (( rite du gouvernement peut mettre un frein (I aux passions, et à la violence, devenue '. laprès la chute) naturelle aux hommes — « Le gouvernement est le meilleur qui est le « plus éloigné de l'anarchie. » S'il préfère la monarchie, c'est parce qu'elle est le gouvernement le plus fort. Il n'ose même pas prononcer que la puissance arbitraire, qu'il nomme barbare et odieuse, est illicite.

Comme Ilobbes, Bossuet explique l'institution du gouvernement parmi les hommes, par

le consentement mutuel, ou par la conquête.

Parle consentement mutuel, chacun renonce à son droit naturel, c'est-à-dire à tout envahir et à user de violence, à condition que son voisin en fasse autant. « Chacun renonçant à sa volonté la transporte et la réunit à celle du prince et du magistrat.... Toute la force est transportée au magistrat souverain (1). »

Ce sont les termes mêmes de Hobbes: » Le (( pouvoir et le droit de commander consistent « en ce que chaque individu transporte à cet « homme ou à ce corps toute sa force et sa « puissance. »

Parla conquête aussi, l'autorité s'établit, et le temps la légitime, dès que le vainqueur a su procurer aux vaincus l'ordre et la sécurité. (( Pour rendre le droit de conquête incon- « testable, la possession paisible y doit être « jointe (2)... »

Le même principe autorisera l'esclavage, car l'objet suprême de l'homme étant de vivre, le vaincu pour vivre transporte au vainqueur tous ses droits. « L'origine de la servitude vient «. des lois d'une juste guerre, où le vainqueur « ayant tout droit sur le vaincu jusqu'à pouce voir lui ôter la vie, il la lui conserve : ce qui « même, comme on sait, a donné naissance « au mot de servi, qui, devenu odieux dans la

(1) Bossuet, Polit , I, 3, 3 et 5, — Hobbes, De Cive, V, 11.

(2) Bossuet. Polit , II. 2. 2 ; cf. II, I, 4.

« suite, a été dans son origine un terme de (( bienfait et de clémence, descendu du mol « scrvarc, conserver. » Hobbes disait : k La <( souveraineté s'acquiert par la victoire, quand « le vaincu, pour éviter la mort, prend l'enga- « gement de faire, moyennant la vie sauve (( et la liberté pbysique, tout ce que le vain- « queur lui commandera. Après le pacte, le « vaincu est l'esclave [scrvus) du vainqueur. Ce « mot de serviis vient-il de servare (conserver) « ou de servire (servir) ? Je laisse à discuter ce « point aux grammairiens (1). »

Le but du gouvernement, sa raison d'être, et la source de son droit, c'est de procurer le salut public, ce qui consiste à protéger laviedes sujets et à leur faciliter lajouissance des biens de la vie. « C'estun droit royal, dit Bossuet, de pourvoir (( aux besoins du peuple. Qui l'entreprend au « préjudice du prince, entreprend sur la royauté, « c'est pour cela qu'elle est établie ; et l'obliga- « tion d'avoir soin du peuple est le fondement « de tous les droits que les souverains ont sur (( leurs sujets (2). «

Afin de remplir sa mission, il faut que le souverain ait un pouvoir absolu et universel. Son droit une fois créé, tous les autres droits

(1) Bossuet, Cinquième Averi., t. XV, p. 4G7. — Ilobbes, Léviathan, II, 20.

(2) Bossuet, Politique, III, 3, 3. — Hobbes, Léviathan, II,

disparaissent. Ce qu'on appelle les droits des particuliers, n'existe que s'il est reconnu par la loi, et c'est le souverain qui fait la loi. « De là « (d'un premier partage fait par le magistrat « souverain) est né le droit de propriété ; et « en général tout droit doit venir de l'autorité « publique(l). » C'est ce qu'avait dit Hobbes, et notamment dans la préface de son Citoyen. Qu'on entende bien ce principe , les droits naturels sont annulés selon Hobbes comme selon Bossuet, sous le droit absolu du souverain ; celui-ci seul est réel ; les autres sont purement virtuels, et ne sauraient se passer de la reconnaissance du souverain. Pour que personne ait droit de faire valoir ses droits, il faut qu'il y consente.

Aussi ne saurait-on jamais invoquer aucun droit contre lui. « Le peuple a mis son salut à « réunir toute sa puissance sur un seul, par « conséquent à ne rien pouvoir contre ce seul, « contre ce seul à qui il transportoit tout (2). » Ces paroles du Cinquième Avertissement sont confirmées et développées à chaque page de la Politique. Les individus ont renoncé même à leur propre vie, en cédant leurs droits au souverain, et s'ils désobéissent, il peut la leur ôter. Même les mauvais princes, même les

(1) Bossuet, Polit., î, 3,5.

(2) Bossuet, Cinquième A vert., t. XV, p. 461.

tyrans ont droit à l'oboissance des sujets, aussi entière, aussi prompte que les rois bons et paternels. Môme injustes, il faut leur obéir a comme à la justice môme. » xMème infidèles, en môme temps qu'injustes, ils gardent un caractère de sainteté que rien n'ellace, et les premiers chrétiens faisaient leur devoir en priant pour un >«éron. « L'tiitat est en péril et « le repos public n'a plus rien de ferme, s'il est « permis de s'élever pour quelque cause que ce « soit contre les princes. »

On reconnaitlà encore la doctrine de Hobbes : « La souveraineté ne peut être retirée au sou- (( verain pour sa mauvaise administration (1). ))

Mais regardons comment Bossuet, dans son Cinquième Avertissement, réfute la doctrine de la souveraineté du peuple, soutenue par Jurien.

«■ Le peuple, dit-on, donne la souveraineté, car il la possède. Ce seroit plutôt le contraire qu'il faudroit conclure, puisque, site peuple l'a cédée, il ne Ta plus, ou, en tout cas, pour parler avec M. Jurien, il ne l'a que dans le souverain qu'il a créé. — C'est ce que le ministre vient d'avouer en disant qu'«an peuple qui a fait un souverain ne peut plus exercer la souveraineté par lui-même », et que sa souveraineté est « exercée » par le souverain qu'il a fait.

« Il n'en faut pas davantage pour renverser le système du ministre. Car tout ce où il veut venir par ses

(1) Ilobbes, Léviathan, II, 18. — Bossuet, IV, 1, 2 et 3 ; YI, 2, t.

principes, c'est que le peuple peut faire la loi à son souverain en certains cas, jusqu'à lui déclarer la guerre, le priver, comme on l'a dit, de sa couronne, changer la succession et même le gouvernement. Or tout cela est contre la supposition que le ministre vient de faire. Car sans doute ce ne sera pas parle souverain que le peuple fera la guerre au souverain même et lui ùtera sa couronne : ce sera donc par lui-même que le peuple exercera ces actes de souveraineté, encore qu'on ait supposé qu'il n'en peut exercer aucun (1). »

Ce n'est plus seulement ici la pensée de Hobbes, c'est son argumentation même, c'est la forme même, singulièrement originale, de son raisonnement. Même en supposant, dit Hobbes, que le souverain tienne son pouvoir d'un pacte consenti par les sujets, ceux-ci ne peuvent plus rien contre lui, dès que le pacte est fait, et quoi qu'il fasse, ils ne peuvent le dépouiller du pouvoir sans son consentement. Ils sont sans droit et sans action contre lui. Car « toute la puissance que possédait le peu- « pie avant l'élection du souverain, le souverain « la possède légitimement du fait de son élec- « tion. Depuis ce moment, \e peuple n'est plus « une personne, mais une multitude sans unité, « car il n'était un qu'en vertu du souverain « pouvoir qu'il a transporté au souverain, y^ N'est-ce pas vraiment l'argument si direct et

(1) Bossuet, Cinquième Avert., t. XV, p. 4134.

«i invincible : a s'il l'a cédé, il ne l'a plus » ? Comment, dit encore Hobbes, pourrait-on punir ou déposer le souverain pour sa mauvaise administration ? Car le souverain, c'est l'État^ et « qui peut accuser l'État ? » L'rJtat seul a droit de justice sur tous, nul n'a droit sur lui. Il faudrait lui demander de se condamner lui-même. Et n'est-ce pas sottise d'espérer le consentement du magistrat à son châtiment ou à sa déposition (1) ?

Il n'y a pas jusqu'à cette distinction de la multitude et du peuple^ que je ne trouve dans Bossuet. Dans l'anarchie, a il peut bien y avoir une troupe, un amas de monde, une multitude confuse ; mais il ne peut y avoir de peuple. » Au contraire, a on voit l'unité d'un « peuple, lorsque chacun, renonçantà sa volonté, « la transporte et la réunit à celle du prince et (( du magistrat. » Mais c'est le prince qui fait cette unité ; elle n'existe pas hors de lui, ni à plus forte raison contre lui.

Selon Hobbes, le plus grand crime du souverain est de se relâcher de ses droits ; car, en s'affaiblissant, il devient moins propre à sa mission, qui est de procurer ou d'imposer la paix. Pareillement Bossuet veut que le roi soit jaloux de son autorité ; il le prémunit contre la faiblesse ; il lui demande de se faire

(1) Hobbes, Léviathan, VI, 20 ; VII, 11 ; De Cive, II, 18.

aimer, mais craindre aussi ; il lui recommande de veiller à ce que tout bien pour les sujets ne vienne que de lui. Il se défie par la même raison des garanties constitutionnelles.

a Ce que vous voulez faire foible à vous faire du bien, par la condition des choses humaines le devient autant à proportion à vous faire du bien ; et sans borner la puissance par la force que vous pourriez réserver contre elle, le moyen le plus naturel pour l'empêcher de vous opprimer, c'est de l'intéresser à votre salut » (1).

Cela se fait tout seul et comme de soi-même dans une monarchie héréditaire.

« A une chose aussi nécessaire que le gouvernement parmi les hommes, il faut donner les principes les plus aisés, et l'ordre qui roule le mieux tout seul... Le prince qui travaille pour son Etat, travaille pour ses enfans, et l'amour qu'il a pour son royaume, confondu avec celui qu'il a pour sa famille, lui devient naturel (i).

a Lui mettre l'Rlat entre les mains afin qu'il le conserve comme son bien propre, c'est un moyen très propre do l'intéresser. Mais c'est encore l'engager au bien public par des liens plus étroits que de donner l'empire à sa famille, afin qu'il aime l'Etat comme son propre héritage, et autant qu'il aime ses enfant

(1) Cinquième Avertissement, t. XV, p. 475.

(2) Bossuet, PoZ27., II, 1, 10.

Ainsi les peuples où la royauté est héréditaire, en apparence se sont privés d'une faculté, qui est celle d'élire leurs princes ; dans le fond, c'est un bien de plus qu'ils se procurent : le peuple doit regarder comme un avantage de trouver son souverain tout fait, et de n'avoir pas pour ainsi parler à remonter un si grand ressort » (1).

Je crois entendre Hobbes : « Ouand l'inté- « rêt public et l'intérêt privé sont le plus étroi- M tementunis, alorsTinlérêt public est procuré. « Or dans la monarchie l'intérêt public et

« l'intérêt privé se confondent La meilleure

'( condition est que le salut et le bien-ôlre des « sujets intéressent le souverain. Cela arrive « quand la souverainelé est héréditaire ; car « chaque homme aime naturellement à con- « server son héritage (2). »

Je ne veux pas pousser la démonstration plus loin. ïl serait facile de montrer que, comme Hobbes, Bossuet indique les inconvénients delà monarchie, et que, comme Hobbes, il se laisse toucher des avantages ; que ces avantages essentiels, pour lui comme pour Hobbes, sont la paix, l'ordre, la stabilité des lois ; que, comme Hobbes, il remet tout à ia volonté du souverain, mais en exigeant que cette volonté s'exerce « par une prévoyance

(1) Bossuet, Cinquième Avert., t. XV, p. 474.

(2) Hobbes, Léviathan, II, 19 ; D« Cive, X, 18.

universelle j>, paroles décisions générales, par des lois, non au jour le jour, par des arrêts capricieux et contradictoires ; que, comme Hobbes, enfin, il n'admet de désobéissance aux ordres du prince, que quand ils sont contraires aux commandements de Dieu. Sans pousser plus dans le détail la comparaison, je remarquerai seulement encore que l'idée originale de Bossuet, celle qui a surtout étonné et scandalisé notre esprit d'indépendance et de critique, l'idée de fonder sur l'autorité de l'Écriture son système politique, se trouve dans Hobbes, comme ce système lui-même. Après avoir exposé la doctrine dans les dix premiers chapitres du Citoyen, Hobbes, dans le onzième, recueillait « les lieux et exemples de la sainte Ecriture, qui autorisent la théorie précédente de la puissance royale. » Et dans le Léviathan il alléguait à chaque instant l'Écriture ; ainsi, après avoir parlé du droit de conquête et d'asservissement, il réunissait tous les textes sacrés favorables à sa doctrine. C'était aussi à grand renfortde citations des deux Testaments, qu'il combattait les prétentions de Bellarmin, déniait à l'Église toute puissance temporelle, maintenait l'indépendance absolue du pouvoir civil, se fondant surtout, comme Bossuet, sur la parole de Jésus-Christ: « rendez à César ce « qui est à César », et sur celle de saint Paul : « toute puissance vient de Dieu », enfin comme

212 liOSSUET.

lui sur la soumission prêtée par les chrétiens aux tyrans infidèles et persécuteurs.

Bossuet donc a lu Hobbes, comme il a lu Aristote. Mais, quoiqu'il doive plus à celui-là, il ne l'a pas suivi plus servilement que l'autre ; il lui a pris les grands traits de sa doctrine, mais il l'a adaptée à sa propre raison, à ses croyances, à son expérience. Hobbes est un pessimiste, et comme il ne reconnaît dans l'homme aucun principe naturel de justice et 4e bonté, il ne lui impose pas non plus l'obligation universelle et absolue d'être bon et juste ; il le voit méchant, et ayant droit de l'être. Les lois naturelles ne sont que les conditions qui permettent à l'être de se conserver et de jouir. Toute sa politique prend delà un caractère impitoyable et sombre; il faut museler la bête humaine, voilà en deux mots toute la théorie du gouvernement. Dans cette dure et triste doctrine, Bossuet transfuse la moralitéet la charité. Les hommes sont méchants, depuis le péché d'Adam, et livrés à la férocité de leurs passions ; mais ils connaissent le bien, ils ont des devoirs moraux à l'égard de leurs semblables, qui en ont de pareils envers eux ; et tous aussi ont des droits que l'équité natu-

relie reconnaît, et que l'Etat doit consacrer. Us sont tous régis par la loi d'amour, et dans les rapports du souverain et des sujets, la parole du Christ : « Aimez-vous les uns les autres h, allégera le poids de l'autorité, en rendant le commandement plus doux et l'obéissance plus facile. Ce qui, chez lïobbes, servait à rendre la tyrannie plus lourde en l'imposant comme sacrée aux consciences, l'Ecriture sainte, fournirai! Bossuet, en même temps qu'un fondement divin à son édifice rationnel, un moyen de réconcilier les peuples avec leurs maîtres et d'affectionner les cœurs au dogme que sa logique imposait aux esprits. Tout prend ainsi chez lui une autre couleur, un autre accent : c'est Hobbes tout pur, et ce n'est plus Hobbes. Enfin ce que les raisonnements abstraits et secs du penseur anglais avaient d'étroit, d'excessif et de choquant, ce qui dans cette âpre logique froissait à chaque pas la raison et le sens commun, s'atténue chez Bossuet, parce qu'il voit et qu'il aime la vie ; la sympathie, la considération du réel, et le sens du possible adoucissent le système, l'élargissent, et de toutes ces abstractions sèches et révoltantes, font une noble et généreuse doctrine, qu'on peut discuter, repousser même, mais qui peut contenir l'humanité vivante, sans la mutiler ni l'étouffer. Cherchons donc, non plus Aristote ou Hobbes, mais Bossuet lui-même dans sa

Politique. Voyons quelle construction originale il a su faire de tous ces éléments, qu'il a pris ici et là, au commandement de sa raison, partout où il découvrait un fondement solide de vérité.

Bossuet est le théoricien du droit divin delà monarchie. Mais entendons bien ce qu'est pour lui le droit divin. N'allons pas imaginer qu'il courbe les peuples esclaves devant une royale idole, instrument de prêtres fanatiques, et avant de nous récrier, comprenonsle. J'ai dit déjà sur quel fait il fondait le droit naturel du pouvoir. Les hommes, dans l'état de nature, sont violents, livrés à leurs instincts et à leurs passions ; chacun prétend à tout, emporte par force ce qu'il convoite et le possède tant qu'il a la force ; point de repos et de sécurité pour personne ; c'est la guerre permanente, féroce, entre toutes ces volontés contraires qui tendent également à vivre et à jouir. L'anarchie cesse le jour où les hommes, fatigués de cette lutte sans trêve et sans merci, s aperçoivent qu'en renonçant à prétendre à tout, ils se rendront la vie plus facile et plus sûre ; chacun abdique alors sa souveraineté et la transporte au magistrat qui, contenant toutes les volontés individuelles, leur imposera la paix, et, conservant les personnes, leur prescrira les formes dans lesquelles, sans violence et sans brutalité, leur activité pourra

rechercher la satisfaction de leurs besoins. L'autorité est nécessaire, parce que sans elle il n'y a point d'union, partant de paix entre les individus, parce que seule elle les désarme, et moyennant qu'ils cessent de convoiter tout, leur permet de posséder quelque chose.

Voilà le fondement naturel du droit humain du pouvoir ; le droit divin n'en a point un autre. Dieu veut que l'hunianilé se perpétue; il veut que du fond de l'abîme de corruption et d'iniquité où la faute d'Adam l'a précipitée, elle puisse se relever par une suite d'efforts paisibles et continus, qu'elle travaille en repos et sans être troublée à sa rédemption. Il a commandé l'amour, et hors de la société, point d'amour; sans le gouvernementpointde société. La loi de Dieu n'est pas exécutable, tant que le besoin mutuel n'a pas rapproché les hommes sous une môme autorité. Dieu donc a luimême consacré la nécessité naturelle qui crée la société politique. Il a lui-même donné aux peuples leurs gouverneurs, et par la bouche de saint Paul, il a prononcé que toute puissance vient lie lui ; le droit divin est fondé, et la parole même de Dieu le consacre.

Mais remarquons-le, saint Paul a dit : «toute puissance », et non « toute monarchie. » Bossuet n'a garde de l'oublier. Si, dans toute sa Politique^ il parle de la monarchie absolue, c'est qu'il écrit pour l'héritier d'une monarchie abso-

lue ; s'il préfère celte forme à toute autre, c'est en bon sujet, attaché aux institutions de son pays. Mais il n'est point exclusif ni intolérant. Il n'y a point de puissance qui ne soit de Dieu ; il n'y en a donc point qui ne soit légitime. « Je respecte dans chaque peuple, dit-il, le « gouvernement que l'usage y a consacré, et (c que l'expérience a fait trouver le meilleur. » En eflet, il ne condamne même pas ce qui le choque le plus, même le despotisme arbitraire, qu'il juge barbare et odieux. « Il y a des peu- « pies et de grands empires, remarque-t-il, (( qui s'en contentent ; et nous n'avons point u à les inquiéter sur la forme de leurgouver- « nement. » Il n'inquiétera pas non plus les peuples qui sont organisés en république aristocratique ou démocratique. Non seulement 1 n'éprouve point d'embarras à reconnaître la république romaine, ou la république athénienne, qui n'existaient plus depuis longtemps, et que l'éducation littéraire pouvait lui rendre plus supportables. Mais il admet fort bien que les Vénitiens, les Suisses, les Hollandais même conservent leur gouvernement au milieu des monarchies européennes. « Chaque peuple doit « suivre comme un ordre divin le gouverne- (( ment établi dans son pays. »

Ce droit divin nest pas conféré par l'Église. La puissance civile existe du même droit que la puissance religieuse ; elles découlent

toutes les deux directement de Dieu, elles sont indépendantes l'une de l'autre, elles doivent agir de concert, non s'asservir l'une à l'autre.

Cette distinction, pour Bossuet, ce n'est point seulement une idée politique. C'est un des points essentiels de sa théologie, et nous y reconnaissons un des articles qui constituent le gallicanisme.

Ce n'est donc pas le roi très chrétien qui est institué de Dieu, c'est le roi ; ce n'est pas même le roi, c'est le souverain magistrat. Et ainsi hérétique, païen, athée même(l), héréditaire, élu à vie ou à temps, empereur, roi, stathouder, président, prince, dictateur, chef unique, collège de magistrats, corps de peuple, quel qu'il soit, le dépositaire de la souveraineté est sacré, il tient de Dieu sa puissance, et l'exerce au nom de Dieu.

Cependant, à suivre rigoureusement les conséquences de cette doctrine, on tomberait dans un grave inconvénient, qu'on prétend que Hobbes n'a pas évité : lorsqu'il publia son Léviathan, plusieurs crurent qu'il avait écrit pour justitier le pouvoir révolutionnaire de

(1) « Si néanmoins il 8'en trouvoit où le gouvernement fût « établi, encore qu'il n'j* eût aucune religion (ce qui n'est pas a et ne paroît pas pouvoir être), il y faudroit conserver le 0 bien de la société le plus qu'il serait possible^ et cet état « vaudroit mieux qu'une anarchie absolue, qui est un état « de guerre de tous contre tous, o ( Bossuet, Politique, VII, 2,4.)

Cromwell ; car, une fois établi, ce pouvoir, <3onnantà tous protection et sécurité, se légitimait par là même. La théorie de Hobbes mène en edlet à la consécration du fait. Bossuet y a pris garde, et a usé d'un sage tempérament. Il a introduit dans la théorie l'idée de temps, de longue possession, de tradition : le gouvernement légitime et de droit divin, dans un pays, est celui qui s'y trouve anciennement établi, et qu'une expérience prolongée a démontré convenir à l'esprit de la nation. Ainsi se trouve exclue la notion révolutionnaire et qui choque notre équité naturelle, qu'un coup de force puisse en un moment créer une juste autorité, que le droit résulte du fait, et que le crime se légitime par le succès. Mais alors on introduit un autre inconvénient. Si le fait ne crée pas le droit, si le pouvoir détruit reste légitime en face du pouvoir établi, on ouvre la porte à des revendications sans fin : chaque gouvernement qui tombe, sans droit à l'égard de celui qu'il avait remplacé, a le droit contre celui qui l'a renversé. Et de là on en viendrait à maintenir le droit de la monarchie contre la république issue d'une révolution, mais aussile droit des Carolingiens contre les Capétiens, et s'il se présentait un héritier de Dagobert, le fils deCharlemagne serait un usurpateur comme le fils de saint Louis, et le Mérovingien chevelu régnerait par droit divin, jusqu'à ce qu'un consul romain se

présentât, qui serait chassé à son tour par un chef gaulois. On voit dans quel chaos on se perd, de combien de guerres civiles, d'émeutes et de révolutions une pareille doctrine doit être la source.

Le bon sens de Bossuet ne pouvait manquer d'apercevoir le mal, et le remède. Ce remède, il l'a pris dans la coutume civile : le droit naît, non de la possession, mais de la longue possession, par laquelle tout droit antérieur et contraire se trouve prescrit. Avec une grande sûreté de jugement, Bossuet a vu quel instrument de paix, quelle garantie de repos public la prescription fournissait : aussi en a-t-il fait un usage étendu. Le temps légitime la conquête, en procurant l'acquiescement tacite des peuples soumis; nulle protestation ne se produisant, la possession paisible crée la possession légitime ; ainsi la guerre peut engendrer la paix, et tout n'est pas remis en question, chaque fois que le vaincu reprend des forces et croit pouvoir autant que le vainqueur. A plus forte raison, si le peuple soumis consent à l'autorité d'abord imposée par force, nul n'aura droit de parler en son nom, et, sous aucun prétexte, de l'arracher malgré lui violemment à la société politique dont il est devenu membre volontaire. De même, à mesure qu'un gouvernement dure, l'illégitimité qu'y attachait son origine violente et révolutionnaire, diminue,

ainsi que la légitimité du gouvernement détruit. Le temps s'écoule, et un moment, difficile à préciser, il est vrai, mais enfin un moment arrive, où ce qui est a droit d'être, parce qu'il est ; ce qui n'est plus n'a plus droit d'être, parce qu'il n'est pas et ne saurait être sans violence et sans bouleversement. La prescription enfin a lieu. Nulle forme de gouvernement , nulle famille souveraine, n'échappe à la prescription : Bossuet s'exprime formellement là-dessus dans son Cinquième Avertissement.

« Que si on venoit à dire, quoique sans aucune apparence, qu'il n'y a point de prescription contre les familles royales, ni en particulier contre celle de David à cause des promesses de Dieu, il s'en suivroit de là que les Romains auroient été des usurpateurs, et que lorsque Jésus-Christ a dit': « Rendez à César ce qui est à César », il auroit jugé pour l'usurpateur contre sa propre famille et contre lui-même, puisqu'il étoit constamment le fils de David. Concluons donc qu'à ne regarder que l'empire temporel de la famille de David, la prescription avoit lieu contre elle; que le trône n'en devoit être éternel que d'une manière spirituelle en la personne du Christ ; et qu'en attendant sa venue le peuple se pouvoit soumettre aux Asmonéens. (1) »

Si la prescription a lieu môme contre la famille de David, dont est Jésus-Christ, à qui

(1) Bossuet, Cinquième Avert., t. XV, 363.

ne s'appliqiiera-t-elle point ? et c'est assurément afin d'empêclier cette prescription que Bossuet, ne croyant pas à l'éternelle légitimité des revendications d'une dynastie déchue, engageait Jacques II à accepter par serment, pour remonter sur le trône, les exceptions les plus injustes et les plus gênantes contre les catholiques.

Xous voyons maintenant se dessiner nettement les traits essentiels de la théorie politique de Bossuet : pour parler en langage moderne, il ne rêve pas une théocratie, car il affranchit le trône de l'autel ; il n'est pas légitimiste, car il ne croit pas que le droit au pouvoir persiste indéfiniment, sans la possession effective du pouvoir; il n'est pas même monarchiste , car il ne l'est qu'accidentellement, comme Français : Hollandais ou Suisse, il serait républicain. Ce qu'il est seulement, mais ce qu'il est essentiellement et absolument, le voici : il est conservateur, il professe la plus large doctrine de conservation sociale, qui se résume excellemment dans la proposition suivante :

a On doit s'attacher à la forme de gouvernement qu'on trouve établie en son pays. Il n'y a aucune forme de gouvernement ni aucun établissement humain, qui n'ait ses inconvéniens, de sorte qu'il faut demeurer dans l'État auquel un long temps a accoutumé le peuple. C'est pourquoi Dieu prend en sa

protection tou? les gouvernemens légitimes, en quelque forme qu'ils soient établis : qui entreprend de les renverser, n'est' pas seulement ennemi public, mais encore ennemi de Dieu » (1).

Ceci bien établi, nous apercevons facilement les raisons, et le véritable caractère de ce qui paraît le plus choquant dans les idées politiques de Bossuet.

Il goûte médiocrement les garanties constitutionnelles qui restreignent le pouvoir royal. Mais le motif n'est pas celui qu'on pourrait imaginer, un respect idolàtrique de la prérogative royale. Il ne voit aucun attentat dans ces restrictions, et juge que là où elles existent, rois et peuples doivent les conserver religieusement.

« Je n'empêcbe pas, dit-il, que plusieurs peuples n'aient excepté ou pu excepter contre le droitcommun de la ro3'aulé, ou, si l'on veut, imaginer la royauté d'une autre sorte (qu'absolue) et la tempérer plus ou moins, suivant le génie des nations, et les diverses constitutions des États » (2).

Mais il est incrédule sur l'efficacité de ces institutions : les inconvénients, selon lui, surpassent les avantages. Car ou l'autorité garde

(1) Bossuet, Polit. .U, 1, 12.

(2) Bossuet, Cinquième Avert.,t. XV, p. 462, Cf. Polit, X, G, 2.

assez de force pour franchir toutes les barrières, ou, si on Taftaiblit assez pour ne plus nuire, on la rend impropre à servir : en lui otant la force de violenter les sujets, on lui ôte celle de les défendre; elle ne peut plus maintenir la paix contre les perturbateurs du dedans, ni contre les ennemis du dehors. La raison qui conduit Bossuet à préférer la monarchie à la république, l'oblige à souhaiter la monarchie absolue.

S'il se prononce contre la souveraineté du peuple, c'est par une conséquence du même principe, pour l'intérêt du corps social, et non par aucune haine des principes libéraux et démocratiques. Car entendons bien ce qu'il nie en niant la souveraineté du peuple, entendons surtout ce qu'il ne nie pas.

11 n'est pas arrivé ordinairement que Dieu ait de sa miiin, par une intervention directe, donné des chefs aux peuples : cela ne se trouve que dans l'histoire du peuple qu'il s'était réservé. Dans les autres nations, le pouvoir de droit divin s'est fondé par des moyens humains. Je les ai indiqués déjà : ces moyens sont la conquête, suivie avec le temps d'un consentement tacite, et l'élection, où se manifeste un consentement exprès du peuple. Ainsi l'on peut voir, dans l'histoire de France rédigée pour le Dauphin, que les grands du royaume élurent roi Hugues Capet ; mais, l'élection faite, toute la

puissance d'agir, exercée en cette occasion par les grands, passa au roi et à ses héritiers de mâle en maie. Pareillement, où ce ne sont pas seulement les grands, mais tout le peuple qui a choisi le roi, le peuple a fait acte de souverain en le nommant ; mais sa souveraineté a été épuisée par l'acte même qui la manifestait, elle a péri dès qu'elle s'est exercée : comme disait Bossuet, il ne l'a plus, dès qu'il l'a cédée. Mais enfin il l'a eue, et il peut la reprendre quand cesse l'efTet de la translation qu'il en a faite. Ainsi la famille royale s'éteignant, ou la délivrance du joug étranger laissant le peuple sans chef, Bossuet ne lui dénie pas la souveraineté, dont l'exercice consistera à la transporter chez un homme ou un corps de magistrats. Ainsi encore en Pologne, le peuple est souverain à la mort du roi, puisque la monarchie n'est pas héréditaire : cette souveraineté s'affirme par l'élection du nouveau roi, mais cette élection la supprime, ou du moins la suspend durant la vie du prince élu.

Même Bossuet consent que la souveraineté réside d'une façon permanente dans le peuple : il ne condamne pas en principe la démocratie. Là, le souverain est l'assemblée du peuple, et ce corps de citoyens, sur l'agora d'Athènes ou le forum romain, est une personne aussi sacrée que David, oint du Seigneur, ou Louis XIV, roi très chrétien.

Mais ce que nie Bossuet, c'est celte idéale souveraineté du peuple, au nom de laquelle se renversent tous les gouvernements, et qui légitime tous les attentats, toutes les révolutions. Suivons, en efïet, son raisonnement contre Jurieu. <« Le peuple fait les souverains, disait en « abrégé le ministre, et donne la souveraineté ; « donc le peuple possède la souveraineté et la a possède dans un degré plus éminent. » Il en tirait cette conclusion qui révoltait Bossuet : (( que le peuple peut exercer sa souveraineté « en certains cas, même sur les souverains, « les juger, leur faire la guerre, les priver de « leurs couronnes, changer l'ordre de la suc- « cession et même la forme du gouverne- « ment » (1).

C'est alors que Bossuet répond: «s'il l'a cédée, il ne l'a plus » ; mais il ne s'arrêlepas là. Il remonte à l'anarchie primitive, d'où sont sorties toutes les formes de gouvernement, la monar- :hie, l'aristocratie, l'état populaire et les autres : en un sens, on a pu dire que toutes sortes de magistratures ou de puissances légitimes venaient originairement de la multitude ou du peuple.

« Mais il ne faut pas conclure de là, avec M. Jurien, que le peuple comme un souverain ait distribué les

^1) Bossuet, Cinquième Avert., XV, 463.

220 150SSUET.

pouvoirs à un chacun : car pour cela il fauJroit déjà qu'il y eût ou un souverain ou un peuple réglé : ce que nous voyons qui n'cloit pas. Il ne faut non plus s'imaginer que la souveraineté ou la puissance publique soit une chose comme subsistante, qu'il faille avoir pour la donner ; elle se forme et résulte de la cession des particuliers, lorsque, fatigués de l'état où tout le monde est maître et où personne ne l'est, ils se sont laissé persuader de renoncer à ce droit qui met tout en confusion, et à cette liberté qui fait tout craindre à tout le monde, eu faveur d'un gouvernement dont on convient. »

Ainsi voici comment il faut se représenter les choses à l'origine : la souveraineté transportée au magistrat n'est pas réelle et intégrale antérieurement clans le corps du peuple, qui la lui transmet : il n'y a pas de peuple faisant corps. Elle est formée, par l'acte même qui la cède, du faisceau des souverainetés individuelles, je veux dire des volontés indépendantes et contrairesqui entretenaient l'état de guerre en exerçant leurs droits illimités : en môme temps que la souveraineté, le corps de peuple est créé, du moment que les individus, aliénant leurs droits incompatibles, s'unissent dans] l'obéissance à l'autorité, quiles protégeraetlesréprimeratous.

Quand même on admettrait que le peuple fut en eftetle souverain primitif, etqu'ileùtcommuniqué au magistrat la souveraineté qu'il possédait effectivement, cette communication ne sau-

LES IDÉKS POLITIQUES DE ROSSUET. 227

rait être une délégation provisoire et résiliable, mais une cession absolue et définitive. Sinon, il n'y a plus de gouvernement possible ; toute démocratie est renversée comme toute monarchie : c'est le retour à l'anarchie primitive. Suivons, en effet, les conséquences du principe qu'on veut poser :

« Où veut-on aller par cet empire du peuple ? Ce peuple, à qui on donne un droit souverain sur les rois, en a-t-il moins sur toutes les autres puissances? Si, parce qu'il a fait toutes les formes de gouvernement, il en est le maître, il est le maître de toutes, puisqu'il lésa toutes faites également. M. Jurieu prétend, par exemple, que la puissance souveraine est partagée en Angleterre entre les rois et les parlemens, à cause que le peuple Ta voulu ainsi. Mais si le peuple croit être mieux gouverné dans une autre forme de gouvernement, ilne tiendra qu'à lui de l'établir, etil n'aura pas moins de p 'Uvoir sur le parlement, qu'on luT^'n veut attribuer sur le roi. Il ne sert de rien de répondre que le parlement, c'est le peuple lui-même. Car les évêques ne sont pas le peuple ; les pairs ne sont pas le peuple ; une chambre haute n'est pas le peuple : si le peuple est persuadé que tout cela n'est qu'un soutien de la tyrannie, et que les pairs en sont les fauteurs, on abolira tout cela. Cromwell aura eu raison de réduire tout aux communes, et de réduire les communes mêmes à une nouvelle forme. On établira, si l'on veut, une république, si l'on veut, l'état populaire, comme on en a eu le dessein et que tant de gens l'ont peut-être encore. Si les provinces ne

conviennent pas delà forme du gouvernement, chaque province s'en fera un comme elle voudra. Il n'est pas de droit naturel que toute l'Angleterre fasse un même corps. L'Ecosse, dans la même île, fait l)ien encore un royaume à part. L'Angleterre a été autrefois partagée entre cinq ou six rois : si on en a pu faire plusieurs monarchies, on en pourroit faire aussi bien plusieurs républiques, si le parti qui Tentreprendroit étoit le plus fort : le peuple, qui est le vrai souverain, l'auroit voulu. Mais le sage Jurieu, qui a établi l'empire du peuple, a prévu cet inconvénient, et a bien voulu remarquer que le peuple peut abuser de son pouvoir. Je l'avoue, il l'a dit ainsi. Il semble même donner des bornes à la puissance du peuple, « qui, dil-il, ne doit jamais résistera la volonté du souverain, que quand elle va directement et pleinement à la ruine de la société » ; mais qui ne voit que de tout cela c'est encore le peuple qui en est le juge ? C'est, dis-je, au peuple à juger quand le peuple abuse de son pouvoir. Le peuple, dit ce nouveau politique, est cette puissance « qui seule n'a pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes. » Qui donc dira au peuple qu'il n'a pas raison ? Personne n'a rien à lui dire ; ou bien il en faut venir, pour le bien du peuple, à établir des puissances contre lesquelles le peuple lui-même ne puisse rien, et voilà en un moment toute la souveraineté du peuple à bas avec le système du ministre... 0 Qu'il cesse donc de nous demander quel droit a un prince d'opprimer la religion ou la justice, car il avoue àla fin que, sans avoir droit de mal ordonner ou de mal faire (car personne n'a un tel droit, et ce droit même n'est pas), il y a dans la puissance publique un droit d'agir, de manière qu'on n'ait pas droit de lui

résister par la force, el qu'on ne puisse le faire sans attentat.

« Que s'il dit que, selon ses maximes, ce droit n'est que dans le peuple, et que le peuple a seul cette autorité de valider ses actes sans raison, il est vrai qu'il l'a dit ainsi dans la lettre XYlll ; mais il n'est pas moins vrai qu'il s'en est dédit dans la lettre XXI, où nous avons lu ces paroles : que non seulement les arrêts du peuple, mais encore « ceux des cours souveraines, ou des souverains, ou des assemblées souveraines, sont exécutoires » de droit ; et ainsi celte autorité n'est pas seulement dans le peuple, comme il l'avoit posé d'abord.

« S'il répond qu'à la vérité elle peut être dans les souverains ou dans les cours de justice, mais qu'elle n'est en sa perfection que dans le peuple ; et encore, non pas dans un peuple séditieux, m.ais, comme il l'a défini, dans une « assemblée » où il en fait un acte « juridique et légitime », ne voit-il pas que la question revient toujours ? Car qu'est-ce qu'une assemblée, et qu*'est-ce qu'un acte juridique ? L'acte qu'on passa sous Cromwell pour supprimer l'épiscopat et la chambre haute, et attribuer aux communes lasuprême autorité de la nation, jusqu'à celle de juger le roi, n'étoit-ce pas l'acte d'une assemblée qui prétendoit représenter tout le peuple et en exercer le droit ? Car qu'est-ce enfin que le peuple selon M. Jurieu, si ce n'est le plus grand nombre ? Et si c'est le petit nombre, qui peut lui donner son droit, si ce n'est le grand ? L'a-t-il par la loi de Dieu ou par la nature ? Et s'il l'a par l'institution et la volonté du peuple, le même peuple qui Ta donné ne peut-il pas l'ôter ou le diminuer comme il lui plait? Et quelles bornes

M. Juriou poiirra-t-il donner à sa souveraine puissance ? Sera-ce les lois du pays et les coutumes déjà établies, comme si M. Jurieu ne les fondoit pas sur l'autoFilé du peuple, ou que le peuple n'en fût pas autant le maitre sous CromwcU qu'il l'est à présent, et autant cette puissance suprême qui n'a pas besoin d'avoir raison pour rendre ses actes valides et exécutoires de droit? Dira-t-il enfin que Cromwell agissoit parla force, etavtjil les armées en sa main? cjuanddonc on a une armée, l'acte n'est pas légitime ; ou bien est-ce peut-être qu'une armée de citoyens, telle qu'étoit celle de Cromwell, annule les actes, eî qu'une armée d'étrangers rend tout légitime. Avouons que M. Jurieu nous parle d'un peuple qu'il ne sauroil définir : et cela, qu'est-ce autre chose que ce peuple sans loi et sans règle, dont il a été parlé au commencement de ce discours ? d Ij

Y a-t-il tant de quoi se scandaliser, quand Bossuet nie en ces termes la souveraineté du peuple? Qu'esi-ce à dire, sinon que la forme du gouvernement une fois établie, le j^euple d'oîi l'on veut bien que la souveraineté émane, ne la garde pas en réserve pour battre en brèche et détruire le gouvernement ? En d'autres termes, le prétendu droit d'insurrection n'est qu'une pernicieuse utopie. Car, en fait, l'universalité du peuple ne se soulèvera pas pour retirer au magistrat la souveraineté, ni même à l'ordinaire

(1) Bossuet, Cinquitine Avert., t. XV, p. 47.'^ sq(-[.

la majorité des citoyens. Ce sera le petit nombre qui interprétera la volonté nationale à sa fantaisie, otqui disposera par un acte vraiment arbitraire de tout l'État; et ainsi ce principe en apparence si juste, et si propre à prévenir les excès du pouvoir, ne servira qu'à procurer aux ambitieux la facilité de l'usurper, et à faire de toute la nation le jouet de quelques-uns. Un germe destructeur est introduit dans la société politique, qui, affaiblie dans son unité., prête à chaque instant à se dissoudre, occupée sans cesse à se reconstituer et à ramasser ses organes, en devient moins capable de remplir sa fonction de défenseetde conservation publique : tandis que le gouvernement est forcé de songer à vivre, il n'a plus le temps de songer à protéger ni à améliorer la vie des sujets. L'expérience de notre siècle lui permet de témoigner si c'est un bon sens éclairé qui fait parler ainsi Bossuet, ou un préjugé fanatique.

^lais il ne faut pas arrêter là les conséquences du raisonnement de Bossuet. Il n'atteint pas seulement le droit d'insurrection : il vaut aussi contre la doctrine qui permet au peuple assemblé en corps de reprendre par un simple vote la souveraineté oij il l'a déposée, pour la mettre ailleurs , soit qu'il en prétende seulement changer le dépositaire (quand nul terme n'a été fixé par le contrat primitif, comme dans la royauté héréditaire), soit que l'ayant jadis

cédée , il veuille désormais l'exercer effectivement, soit que^ l'exerçant antérieurement, il se décide à l'aliéner , sous réserve, bien entendu^ de cette idéale et inaliénable souveraineté qui lui permettra, ou k qui voudra parler en son nom, de casser le marché à la première occasion. Bossuet ne consent pas que le contrat passé par les pères avec une famille souveraine puisse être résiliable à la volonté des fils : une génération engage l'autre, et toutes les autres. Car, comme tout le droit d'agir est transporté à la puissance publique, et que nul ne peut faire d'acte public sans elle et contre elle, il n'est pas vraisemblable que le souverain renonce de son plein gré à la souveraineté qu'il exerce. Or admettre qu'on pût l'y contraindre, ce serait revenir à proclamer le droit d'insurrection. Cela n'est pas vrai seulement des monarchies absolues, qui ne sauraient guère être réduites en monarchie constitutionnelle ni en république sans révolution violente. Mais cela est vrai aussi des monarchies constitutionnelles, et même des républiques. Car là, comme la souveraineté ne résidepas dans un seul homme, ou dans un seul corps, il faudrait l'accord de tous les hommes et de tous les corps de l'État pour changer ou abroger le pacte constitutionnel, et il suffirait de la résistance d'un corps ou d'un homme pour rendre l'innovation illégale et violente. Il y a plus; même dans la pure démo-

cratie, où l'assemblée du peuple est souveraine, cettesouveraineté ne saurait légitimemenlchanger les formes traditionnelles par lesquelles elle s'exerce, à plus forte raison s'aliéner elle-même et se détruire effectivement, même en se réservant celte survivance idéale, dont j'ai déjà parlé. Car ici le peuple souverain est comme un roi absolu : nul n'aurait droit de se révolter contre sa décision: mais cette décision, prise contre les lois fondamentales de rii,lat, serait illicite et caduque, et il y aurait toujours lieu de revenir sur cette nouveauté. En fait cela souffrirait bien des difficultés , mais en théorie il n'y a pas de doute : le peuple dans une démocratie n'a pas plus le droit de se donner un maître que le roi d'une monarchie héréditaire n'a le droit d'établir la république. Même quand le salut public exige ce changement , c'est au temps aie justifier, et la prescription seule légitimera le nouveau gouvernement.

Je sais bien que je vais un peu au delà des paroles mêmes de Bossuet ; mais c'est bien là sa pensée, et je n'en force pas les conséquences. Il est conservateur : c'est-à-dire qu'il tient pour les formes de gouvernement anciennement établies, et consacrées par un long usage. Il exige que l'acte, nécessaire à l'origine, de la cession de la souveraineté, ne soit renouvelé que le plus rarement possible. Tant que la constitution de l'Etat assure l'exercice et la transmission du

pouvoir, (aiit que, par héritage ou élection, quelqu'un se présente avec un bon titre pour commander au lieu du magistrat qui manque, la reprise de la souveraineté par le corps de la nation est un attentat, dont les auteurs sont responsables devant les hommes, ou seulement devant Dieu, selon qu'il y a illégalité ou inutilité. Dans une démocratie, pour suivre l'idée de Bossuet, il faudrait, je crois, distinguer entre l'acte primitif par lequel les individus, pour se tirer de l'anarchie, s'organisent eu état populaire, et les actes subséquents où, en vertu de ce premier pacte, la communauté exerce tous les droits de la souveraineté. Ces droits sont illimités, sauf en ce qui porterait atteinte au pacte fondamental; et bien que nul n'ait qualité pour le contraindre, le peuple est moralement, devant Dieu, obligé d'exercer effectivement les fonctions souveraines dans les formes établies à l'origine. Chacun, en tant que participant à la souveraineté; est lié envers tous, en tant que sujets et protégés du souverain, comme, dans une monarchie, le roi, bien qu'irresponsable, est tenu à l'égard de son peuple. L'abdication peut être une ressource extrême dans les cas particuliers : en principe, nul souverain, collectif ou individuel, n'a droit de se décharger du fardeau de l'intérêt public.

Il importe en effet que l'acte d'établissement de la souveraineté soit un acte rare, ou unique

dans la vie d'iiii peuple. Car Bossuet l'a bien vu, le cas d'un contrat réel, où le consentement des individus soit unanime, ne se rencontre guère à l'origine des gouvernements, et n'est qu'une hypothèse invérifiable. Autantqu'on peut observer et induire, il y a eu volonté de quelques-uns, résignation du grand nombre, contrainte d'une minorité, parfois même un seul a contraint tous les autres, ouïe petit nombre a opprimé le grand. Le temps a passé là-dessus, et l'habitude a réconcilié les vaincus avec la nécessité; ils ont acquiescé, au vainqueur qui a désarmé: un accord s'estfait, formel ou tacite, et le souverain de fait, s'engageant à exercer l'autorité qu'on ne lui déniait plus pour le bien de la multitude qui s'engageait à lui obéir, est devenu souverain de droit. Si donc on néglige ce que le temps, l'usage et l'expérience introduisent de bonté et de légitimité dans un gouvernement, si l'on croit pouvoir renouveler et changer aussi souvent qu'on veut le pacte fondamental, on tombe dans lesplus funestes inconvénients. Car peut-on espérer d'obtenir de prime abord ce consentement unanime, qu'on voit partout être l'œuvre du temps qui efface les traces des anciennes violences et de la contrainte primitive? Le gouvernement d'hier gardera ses partisans, et comme un état passager de l'humeur du souverain a créé le gouvernement d'aujourd'hui, il se rencontrera des gens

pour espérer un gouvernement du lendemain, qui aura contre lui, étant institué, les amis des gouvernements passés d'iiieret d'avant-hier. Et ainsi, faute de l'esprit de tradition, faute de ce respect inviolable qui donne pour sacrée la forme essentielle et antique de la société politique, l'exercice en apparence légal de la souveraineté aura tous les eflets de la reconnaissance du droit d'insurrection. Le dogme de la souveraineté du peuple, entendu en ce sens que le peuple a toujours le droit d'en prescrire à nouveau les modes d'exercice, sans être jamais lié par son propre consentement aux modes antérieurement fixés, ce dogme, dis-je, crée une anarchie légale, aussi pernicieuse que l'autre : car, encore ici, le gouvernement tendra à vivre, et non à faire vivre la société. Ou pour parler en langage moderne,, la question politique passera au premier plan et fera négliger la défense et l'amélioration sociales.

La préférence que Bossuet témoigne pour la monarchie héréditaire n'a point d'autre fondement. Outre, en effet, que, comme l'a ditHobbes, c'est dans cette forme de gouvernement que l'intérêt public et que l'intérêt privé se confondent et qu'il suffit d'avoir le sentiment paternel, c'est-à-dire de n'être pas un monstre, pour se sentir engagé à faire prospérer la nation, la monarchie héréditaire a le grand avantage de supprimer la question politique dans un Etat.

a Rien n'est plus durable qu'un État qui dure et se perpétue par les mêmes causes qui font durer l'univers, et qui perpétuent le genre humain Point de

brigues, point de cabales dans un État pour se faire un roi, la nature en a fait un : le mort, disons-nous, saisit le vif, et le roi ne meurt jamais (1; »

Le grand avantage de l'hérédité, c'est donc son principe, si naturel et si aisé ; c'est qu'elle établit « l'ordre qui roule le mieux tout seul. » Jamais on ne doute qui doit être maître; jamais on ne peut disputer sur les titres. Hors le cas, bienrare, d'extinction totale de la famille royale, non de la ligne directe seulement, mais de la descendance collatérale et des branches cadettes, il y a toujours un roi ; jamais l'acte délicat du transfert de la souveraineté n'a besoin d'être renouvelé ; il se fait de lui-môme, sans intervention humaine, par l'opération de la nature, et l'Etat, protecteur des citoyens, profite de la stabilité des lois de l'univers ; il perd ces caractères essentiels des manifestations de la liberté humaine, l'irrégularité, Fà peuprh, l'intermittence : éternel, nécessaire, il n'a pas à lutter pour être, et toute la force qu'il ne dépense pas en efforts égoïstes, il la consacre à la conservation du corps social, dont il est l'âme. Jamais l'autorité n'a plus de facilité, plus de loisir et de moyens pour justifier son existence par des

(1) Bossuet, Polit., Il, ;l, 10.

238 liossuET.

services, que quand de là ne dépend pas son droit.

Hérédité, absolutisnie, ce sont les conséquences nécessaires du principe posé d'abord; <( le gouvernement le meilleur est le plus éloigné de l'anarchie. » Toute cette tli('orie estraisonnabl3 et logique. Il faut vraiment n'avoir jamais lu Bossuet, pour en faire le flatteur servile du despotisme de Louis XÏV.

Toutau contraire, il distingue soigneusement le despotisme de la monarchie absolue. Mais par où se fait cette distinction ? quels sont les caractères propres au despotisme ? Ecoutons-le :

« Quatre conditions accompagnent ces sortes de gouvernement. Premièrement , les peuples sujets sont nés esclaves , c'est-à-dire vraiment serfs : et parmi eux il n'y a point de personnes libres.

« Secondement, on n'y possède rien en propriété, tout le fonds appartient au prince ; et il n'y a point de droit de succession, pas même de fils à père.

« Troisièmement le prince a droit de disposer à son gré, non seulement des biens, mais encore de la vie de ses sujets, comme on feroit des esclaves.

« Et enfin en quatrième lieu, il n'y a de loi que sa volonté » (1).

Ceci, pour le dire en passant, ne vaut-il pas mieux que la fameuse comparaison par laquelle Montesquieu définit le despotisme "? mais notez

(1) Bossuet, Politique, VIII, 2, 1.

surtout que ce qui dans l'histoire de l'ancien régime révolte le plus notre conscience, est précisément ce queBossuet exclut de la définition du pouvoir monarchique, et ce dontilt'ait l'essence du gouvernement arbitraire. Jamais il n'a pu lui venir à l'es [irit ce que rêvèrent des commis et que des docteurs appuyèrent : que le roi était maître des corps et des biens de ses sujets, et que dans son besoin il pouvait prendre à sa discrétion sur leurs biens. Jamais il n'a pu lui venir à l'esprit d'interpréter la formule traditionnelle : « car tel est notre bon plaisir. y> en ce sens que la volonté royale fît seule à chaque moment la loi. A la parole despotique du faible Louis XVI : a C'est légal, puisque je le veux », il eût répondu: x Xon, Sire : ce n'est pas légal, quoique vous le vouliez. Car votre volonté, pour faire loi, doit se conformer aux lois anciennes de la monarchie. Nous devons obéissance à votre volonté même illégale, mais notre devoir de subir ne vous donne pas le droit de faire le mal. Votre héritier, peut être vousmême mieux informé, le temps enfin réformera votre volonté vicieuse, et rétablira l'ordre ancien ».

En efîet, aux quatre caractères de la puissance arbitraire, Bossuet oppose les quatre caractères de l'autorité légitime dans une monarchie comme est la France. Cette autorité

est sacrée, paternelle, absolue , et soumise à la raison. Comme sacrée et absolue, elle ne peut recevoir de limite par une contrainte extérieure, mais comme paternelle et soumise à la raison^ elle se limite elle-même par une force interne que la définition met en évidence. Comme paternelle, elle procure le bien des sujets, et voilà la nature et la fin de son action déterminées ; comme soumise à la raison, elle agit par des volontés générales plutôt que par des décisions particulières. Mais dans les rois qui se succèdent de père en fils à travers les siècles, la puissance royale est la même, et remplit sensiblement les mêmes fonctions : l'héritier d'une ancienne dynastie n'a donc point en général à inventer des modes d'action nouveaux dans l'exercice du pouvoir. Les volontés générales que la raison lui suggérerait à l'avantage del'Étatdevraient être essentiellement identiques à celles où la même raison a conduit ses aïeux. Ce qu'il y avait dans leurs arrêts de plus individuel, de plus relatif, de moins conforme aux principes éternels, s'est en quelque sorte compensé et annulé d'un règne à l'autre par les contradictions elles réactions successives : le résidu, ce qui a mis d'accord les princes les plus opposés d'humeur et d'esprit, ce qu'ils ont établi et gardé d'une volonté commune, c'est le vrai, lejuste absolu, universel, impersonnel ; c'est l'intérêt essentiel et permanent de l'État; et

c'est ce résidu que les lois expriment. Voilà pourquoi le roi doit les prendre pour les règles générales de sa conduite, et y couler en quelque sorte ses volontés particulières. Et si le peuple doit obéir aux lois, Bossuet a bien vu que l'obligation est un vain mot, sans la bonne volonté. Donc, pour que le peuple veuille obéir aux lois, il faut qu'il les croie saintes, et respectableSj et bonnes ; or l'antiquité des lois en garantit la bonté et leur assure le respect. Kt comment auront-elles cette antiquité, si chaque roi se croit autorisé à les changer ? S'il les change, que mettra-t-il en leur place? D'autres lois, c'est-à-dire des règles générales pour procurer en tout temps le bien commun ? ou des arrêts de circonstance, utiles tout au plus comme expédients provisoires, ou peutêtre suggestions capricieuses d'une fantaisie égoïste? Qui le saura, avant que le temps l'ait montré ? Il faudra donc que ces volontés, pour recevoir la sanction du long usage, s'imposent au successeur ; mais à quel titre y sacrifierait-il les siennes, puisque celles-là même n'ont pas été sacrifiées à celles des anciens rois ? On tomberait donc dans les inconvénients du despotisme, où la loi de chaque moment, qui abroge toutes les autres, est la volonté présente du maître.

Voilà pourquoi Bossuet est si attentif à maintenir le principe delà stabilité des lois.

242 130SSUET.

Assurément aux cas imprévus il faut chercher des ressources extraordinaires ; les besoins nouveaux appellentdes lois nouvelles; maiscequ'on innove doit continuer le passé et préparer l'avenir. Au reste, il y a plus à interpréter qu'à créer: en général, les institutions, les formes, les coutumes anciennes fournissent de quoi satisfaire à toutes les nécessités qui surgissent, et si l'on peut parfois construire, il faut bien rarement démolir. Un souverain — le conseil ne vaut-il que pour les rois ? — doit se persuader qu'il est bon de garder les lois fondamentales, et même les autres, que les louables coutumes tiennent lieu de lois, et que la puissance absolue ne l'affranchit pas des lois. Elles sont des instruments de justice qu'il doit conserver, et parce qu'il doit être juste, et parce qu'il doit au peuple l'exemple de la justice (1).

De ces lois, les unes règlent la transmission du pouvoir : il ne dépend pas d'un roi de France défaire hériter sa fille. D'autres assurent l'élat des sujets ; les personnes sont libres ; la propriété est légitime et inviolable (2). Mais de plus il y a des lois et des coutumes qui ordonnent l'exercice du pouvoir et prescrivent les formes dans lesquelles la volonté royale descendra au peuple. Or « le premier effet de la

(1) Bossuet ; Politique, I, 4, 8, IV, 1, 4.

(2) Id., ibld.,\U\,2, 2 et 3.

justice )) pour un prince, « est de conserver « non seulement à tout le corps de l'Etat, mais « encore à chaque partie qui le compose, les (( droitsaccordés parles princes précédens» (1). Ainsi, dans une monarchie, nonseulemenl le roi ne doit pas porter atteinte aux droits communs de tous ses sujets, ni aux privilèges que diverses classes ou catégories peuvent posséder ; mais là où il rencontre un droit de j uger souverainement ou un droit de résister à ses commandements, il doit les conserver intacts. 'Son que de tels droits affranchissent aucune partie de la nation de la puissance royale : le roi peut les révoquer, s'il veut, comme il peut faire le mal, sans que personne lui en demande compte. Mais il ne doit pas vouloir les révoquer : il faut qu'il veuille que les arrêts de certains conseils soient souverains même pour lui : il faut qu'il veuille que certains corps, par des remontrances, par un refus d'enregistrement, fassent échec même à lui : ce n'est reconnaître aucun pouvoir indépendant du sien, puisque ce pouvoir de décider sans lui ou contre lui émane de la volonté de ses prédécesseurs, et ne subsiste que par un acte en quelque sorte général et continu de sa propre volonté. La contrainte, s'il y en a, est pareille à celle que le devoir impose à une âme vertueuse :

(1) Bossuet, Polit., VIII, 3, 2.

il convient donc de regarder ces institutions dans une monarchie, non comme des obstacles, mais comme des appuis^ que les règnes précédents ont préparés au prince, afin que son intention générale de bien faire prévale sur les tentations accidentelles qui l'engageraient au mal.

C'est un des points où Bossuet se sépare le plus formellement de Hobbes et le corrige le plus heureusement, éclairé par l'expérience et par l'étude des institutions du royaume. Hobbes livre tout à la volonté royale, et quoiqu'il l'exhorte à agir « par une prévoyance générale », on ne voit pas par où il l'y obligerait, puisque le seul devoir qu'il lui impose en vertu de son principe, est de ne pas diminuer et de tendre au contraire le plus fortement possible l'autorité. A vrai dire, il distingue le bon prince qui songe au public, et le mauvais qui use du pouvoir pour lui-même; mais bon ou mauvais, son prince est toujours un despote : son idéal est le despote intelligent de quelques philosophes du xviii^ siècle. Au lieu que Bossuet ne s'est pas lassé de répéter :

« Que les monarchies les plus absolues ne laissent pas d'avoh' des bornes inébranlables dans certaines lois fondamentales, contre lesquelles on ne peut rien faire qui ne soit nul de soi. Ravir le bien d'un sujet pour le donner à un autre est un acte de cette

nature : on n'a pas besoin d'armer Toppressé contre l'oppresseur ; le temps combat pour lui ; la violence réclame contre elle-même ; et il n'y a point d'homme assez insensé pour croire assurer la fortune de sa famille par de tels actes » (1).

En voilà assez pour nous faire entendre ce que c'est que ce pouvoir absolu, qui choque tant certains ennemis plutôt que lecteurs de Bossuet.

Jamais il n'a prétendu donner aux rois le droit de faire tout ce qu'ils veulent, ni même de faire seuls en tout et partout la loi. Il n'a pas donné la sanction d'un droit divin à leurs caprices, à leurs passions. Mais en proclamant que les rois sont absolus, il a voulu enseigner que tout dans l'État relevait d'eux, et que seuls ils ne relevaient de personne ; que seuls ils avaient non pas droit, mais pouvoir de tout faire, qu'enfin ils étaient seuls indépendants et irresponsables devant les hommes. Les rois, disait-il, sont soumis aux lois, mais ils ne sont pas soumis aux peines des lois; « ou, comme « parle la théologie, ils sont soumis aux lois, « non quant à la puissance coactive, mais quant « à la puissance directive » (2). Il n'y a dans

(1) Bossuet, Cinquième Avert,, t. XV, p. 47. Cf. presque les mêmes termes. Politique, VJII,2, 1.

(2) Bossuet, Politique, IV ,1 , 4. — Cf. Defensio Declarationis CleriGallicani, t. XXI, p. 193 :« Regia acsuprema potestassio

l'État ni hors de l'Etat sur la terre « aucune puissance capable de forcer le souverain. » Et quels qu'ils soient, « bons ou méchans », on les doit toujours respecter et servir. Il n'y a pas de plus grand crime que de leur résister, sinon de cette résistance respectueuse qui tâche de les éclairer par les voies légitimes, et qui s'arrête aux remontrances.

Le droit le plus sacré est sans doute pour un chrétien de suivre le commandement de Dieu, et Hobbes lui-même reconnaissait que les sujets ne sont pas tenus d'obéir aux ordres du prince qui sont contraires à la loi de Dieu. Mais c'est un droit tout négatif que celui-là ; c'est le droit d'être inerte et passif. Le refus d'obéissance qu'on permet en de certains cas, n'implique aucune rébellion. La rébellion est, en violantleslois, de prétendre échapper aux peines des lois ; celui qui, n'obéissant pas, accepte de bon cœur le châtiment de la désobéissance, est bon sujet fidèle elsoumis. Il rendàl'autorité par son supplice l'hommage qu'il lui a dénié dans ses actes. Voilà tout le droit que Bossuet accorde (1) : le droit de choisir, quand la conscience l'exige, entre les prescriptions des lois et leurs sanctions. Les premiers chrétiens de-

aDeo coristituta,ut esset oranino in euo ordine rebusque suis' a»VTr£v6vvoî'. D

(1) Défense de VHist. des variations, t. XV, p. 523.

LES IDÉES ENCLITIQUES DE BOSSL'ET. 247

valent refuser d'adorer les faux dieux; mais leur droit s'arrêtait à ce refus, qui satisfaisait à Dieu, et pour satisfaire à leurs princes, ils devaient souffrir el mourir. Ainsi encore saint Thomas de Cantorbéry, lorsque le roi Henri II entreprend contre l'Elglise, lui résiste de toute sa force : " mais cette force n'est point rebelle, ce parce que cette force, c'est sa patience (I). » Mais les justes seront donc persécutés justement ? Est-il nécessaire, répondra Bossuet, que les justes soient heureux en ce monde? Leur récompense là-haut sera mesurée à leurs épreuves ici-bas, et « leur tristesse sera changée en joie. » Un devoir n'afïranchit pas de l'autre, quand ils entrent en conflit ; et pour les maintenir inviolés tous les deux, il faut suivre l'un et subir la peine d'avoir manqué à l'autre. La théorie de Bossuet rejoint ici les belles et nobles idées des Grecs, d'un Sophocle qui nous fait voir Antigone mourant pour satisfaire aux lois civiles que les lois non écrites, les impérieux commandements de la conscience morale l'ont engagée à transgresser ; d'un Socrate, injustement condamné, qui proclamant la loi sainte et souveraine même dans ses injustices, se reconnaît obligé à mourir, quand elle le veut, même innocent,

(1) Panégyrique de saint Thomas de Cantorbéri/, t. XII, p. 53.

et qui juge la fuite un acte de rébellion, un attentat capable de légitimer l'arrêt inique.

Ne confondons donc plus les termes. Quand Bossuetnous parle de l'autorité absolue, entendons bien qu'il ne s'agit ni d'un pouvoir arbitraire, ni d'un droitillimité d'agir. Absolu, dans son sens étymologique, veut dire indépendant, et non pas infini.

Jusqu'ici, malgré les différences que j'ai signalées, le système de Bossuet est sensiblement identique à celui de lïobbes. Voyons maintenant comment, dans ce système aride et sans pitié, dans ce problème de mécanique, ce problème de composition de forces, où le penseur anglais réduit toute l'organisation sociale, comment Bossuet introduit, ainsi que je l'ai dit, la vie, la moralité, la charité. Au delà des formules et des raisonnements, il regarde ce qui est la matière de la science politique, l'homme, son prochain, racheté du sang de Jésus-Christ ; il regarde ce qui est le fondement et le critérium de toute vérité, la loi de toutes les lois, l'Evangile de Dieu.

Hobbes se contente du besoin mutuel pour fonder la société, de la crainte pour la maintenir. Tous, faibles contre tous, réunissent la

force aux mains d'un seul qui les conserve en les opprimant. Bossuet a senti que tous les liens étaient faibles sans l'amour, dont il a trouvé le principe naturel dans cette humanité corrompue, et le précepte impérieux dans la loi de Dieu,

» Un bon sujet aime son prince comme le bien public, comme le salut de tout l'État, comme l'air qu'il respire, comme la lumière de ses yeux, comme sa vie et plus que sa vie ^l). »

C'est que le prince est plus que le chef, il est l'incarnation vivante de l'État, de la patrie ; mais la patrie, qu'est-ce, si ce n'est une pure abstraction ? C'est, ou du moins le fondement ou le moyen de l'idée est « la terre, où l'on habite ensemble ; on la regarde comme une mère et une nourrice commune ; on s'y attache, et cela unit. C'est ce que les Latins appellent caritas patrii soli, l'amour de la patrie; et ils la regardent comme un lien entre les hommes; les hommes en elfet se sentent liés par quelque chose de fort, lorsqu'ils songent que la même terre qui les a portés et nourris étant vivans, les recevra en son sein quand ils seront morts (2). »

(1) Bossuet, Politique, VI, 1, 4.

i2l Bossuet, Politique, I, 2, 3.

Si l'amour de la terre commune est le lien des sociétés politiques et comme la force primitive qui distribue l'humanitéen diverses nations, cet amour lui-même tire son origine des sentiments premiers et instructifs de l'être humain. « Tout l'amour qu'on a pour soi-même, pour « sa famille et pour ses amis, se réunit dans « l'amour qu'on a pour sa patrie, oii notre (( bonheur et celui de nos familles et de nos « amis est renfermé (1). »

Voilà les faits, dont Hobbes ne s'inquiétait pas, et dont la considération pourtant est nécessaire, pour communiquer à la construction logique un caractère de possibilité pratique.

Ce que Bossuet a vu surtout, c'est que l'amour seul peut faire subsister entre les hommes une société oîi un seul (pour nous en tenir à la forme monarchique) peut tout sur tous et contre tous. Combien faut-il qu'on l'aime, ce monarque, pour accepter l'autorité absolue, dont il est en possession ! Aussi Bossuet ne cesse-t-il de prêcher l'amour du prince ; c'est un dévouement entier, c'est une passion ardente qu'il exige. Après l'amour de Dieu, aucun amour plus fort ne doit emplir les cœurs. Mais ce prince aussi, combien faut-il qu'il aime son peuple, pour en conserver l'amour ! C'est là le plus difficile encore et le plus délicat, et c'est

(1) Bossuet, Politique, I, 6, 1.

à faire naître et fortifier ce lien que Bossuet dépense tous ses soins.

Ainsi s'explique ce premier livre : des principes de la société parmi les hommes, qui nous transporte bien loin de Hobbes, et ne nous ferait pas présumer qu'on doive ensuite le rencontrer.

Ecoutez ces propositions :

« Les hommes n'ont qu'une même fin et un même objet, qui est Dieu.

« L'amour de Dieu oblige les hommes à s'aimer les uns les autres.

tt Tous les hommes sont frères.

« Nul homme n'est étranger à un autre homme.

« Chaque homme doit avoir soin des autres hommes.

« L'intérêt même nous unit » (1).

Voilà les rois avertis dès le dé] peuvent tout, ils sont bommes ; ment ils doivent aimer les homme; sauraient s'en passer. « Le fort a (( foible, le grand du petit, chacun de ce qui « paraît le plus éloigné de lui, parce que le (f besoin mutuel rapproche tout, et rend tout (c nécessaire. »

Tous les hommes sont frères, et doivent s'aimer comme frères : « A Dieu ne plaise qu'on

(1) Bossuet, Politique, I, 1, 1.

« croie que les rois soient exempts de cette loi, (( et qu'on craigne qu'elle ne diminue le res- <( pect qui leur est dû. » De cette loi dérivent les obligations des rois ; car chaque homme doit aimer son prochain et manifester cet amour par les moyens que sa condition met en son pouvoir; les rois donc régnent pour le public.

« En effet, Dieu, qui a formé les hommes d'une même terre pour le corps, et a mis également dans leurs âmes son image et sa ressemblance, n'a pas établi entre eux tant de distinctions, pour faire d'un côté des orgueilleux et de l'autre des esclaves et des misérables. Il n'a fait des grands que pour protéger les petits ; il n'a donné sa puissance aux rois que pour procurer le bien public et pour être le support du peuple » (1).

Si Dieu a rompu l'égalité primitive, ce n'est pas au profit de quelques-uns, c'est au profit de tous. Au fond, il a moins donné des droits souverains aux rois, qu'il ne leur a imposé des devoirs absolus, et le fondement même de ces droits, ce qui les légitime et les fait durer, c'est qu'il faut qu'ils fassent leurs devoirs, et qu'ils ne le peuvent sans cela. De là découlent tous ces beaux enseignements que Bossuet donne aux rois, et qui pour la noblesse de la pensée, pour

(1) Bossuet, Politique, III, 3, 1.

le dévouement à Tintérêt public, pour la beauté expressive delà forme, n'ontrien d'égal que les Pensées de Marc-Aurèle. C'est vraiment le livre des souverains, disons mieux, le livre des magistrats, des hommes d'État, de tous ceux dont les mains un moment tiennent le sort d'une nation ; jamais on ne leur a fait plus fortement sentir l'étendue de leur responsabilité ; jamais on ne leur en a rendu le sentiment plus présent et plus nécesaire. Ecoutez quelques-unes de ces maximes, dans leur brièveté saisissante et lumineuse.

tt Le prince est un personnage public, qui doit croire que quelque chose lui manque à lui-même, quand quelque chose manque au peuple et à l'État.

« La bonté du prince ne doit pas être altérée par l'ingratitude du peuple.

« Il y a un charme pour les peuples dans la vue du prince, et rien ne lui est plus aisé que de se faire aimer avec passion . Que le prince soit donc facile à distribueides regards bénins et à dire des paroles obligeantes.

(( Le prince doit tenir ses mains nettes de sang et de violence ; mais il doit aussi retenir sa langue. Surtout un discours moqueur est insupportable en sa bouche. Que peut-on attendre d"un prince dont on ne reçoit pas même d'honnêtes paroles ?

« Si le prince craint le peuple, tout est perdu.

« Si le prince craint les grands, qu'y aura-t-il de ferme en l'État ?

« Que les princes doivent prendre garde à ne se ipi s rendre aisément ! Aux autres la difficulté de l'exécu-

tion donne lieu à de meilleurs conseils ; dans le prince, à qui parler c'est l'aire, on ne peut comprendre combien la facilité est détestable.

« Le prince aisé à mener et trop prompt à se résoudre perd tout.

« Celui qui veut mollement, veut sans vouloir : il n'y a rien de moins propre à exercer le commandement, qui n'est qu'une volonté ferme et résolue.

a La force du commandement poussée trop loin ; jamais plier, jamais condescendre, jamais se relâcher, s'acharnera vouloir être obéi à quelque prix que ce soit : c'est un terrible fléau de Dieu sur les rois et sur les peuples.

« Les bennes maximes outrées perdent tout. Qui ne veut jamais plier, casse tout à coup.

« C'est la plus grande de toutes les foiblesses, que de craindre trop de paraître foible.

« Qui n'est pas mailre de ses passions, n'a rien de fort, car il est foible dans le principe.

« Le gouvernement est un ouvrage de raison et d'intelligence.

a Sous un prince sage tout abonde, les hommes, les biens de la terre, l'or et l'argent. Le bon ordre amène tous les biens.

« La sagesse est la plus sûre défense des États. La guerre met tout en hasard.

« Il y a quelque chose de divin à ne se tromper pas; et rien n'inspire tant de respect ni tant de crainte.

a La sagesse pour l'intelligence de la loi et des maximes; la prudence pour l'application ; l'étendue de connaissances, c'est-à-dire une grande capacité, pour comprendre les difficultés et toutes les minuties

des affaires : Dieu seul donne tout cela. — Dieu le donne, il est vrai, mais Dieu le donne à ceux qui le cherchent.

« Il ne faut pas s'imaginer le prince un livre à la

main, avec un front soucieux, et des yeux profondé-

, ment attachés à la lecture. Son livre principal est le

monde, son étude c'est d'élre attentif à tout ce qui se

passe pour en profiter.

« Que la vie de prince est sérieuse ! 11 doit sans cesse méditer la loi.

a Si toutes choses dépendent du temps, la science du temps est donc la vraie science des affaires, et le vrai ouvrage du sage.

« Nul ne fait ce qu'il veut, une force majeure domine partout : les momens passent rapidement et avec une extrême précipitation : qui les manque , manque tout.

« Le prince qui s'habitue à bien connaitre les hommes, paroit en tout inspiré d'en haut : tant il donne droit au but.

« Sans regarder aux conditions, il doit juger de chacun par ce qu'il est dans son fond.

« Sous un prince habile et bien averti, personne n'ose mal faire. On croit toujours l'avoir présent, et même qu'il devine les pensées. Les avis volent à lui de toutes parts, il en sait faire le discernement, et rien n'échappe à sa connoissance. C'est à lui principalement que s'adresse cette parole du Sage : « achetez la vérité. « Mais qu'il prenne garde à ne point payer des trompeurs, et à ne pas acheter le mensonge. « Il n'y a point de force oii il n'y a point de secret. « Le désir de montrer qu'on sait empêche de pénétrer et de savoir beaucoup de choses.

256 lîossuET.

tt Ce n'est pas assez au prince de voir, il faut qu'il prévoie.

a Dans la plupart des affaires, ce n'est pas tant la chose que la conséquence qui est à craindre: qui n'entend pas cela, n'entend rien.

a 0 prince ! vous mourrez ; mais votre Ktat doit être immorlel.

<( La raison doit être dans la tète. Le prince habile fait les ministres habiles.

« On a beau avoir la vérité devant les yeux ; qui ne les ouvre pas ne la voit pas.

« Il faut entendre, et non pas croire : cest-à-dire peser les raisons.

« Toutes les malices auprès des grands se font sous prétexte de zèle.

« Qui veut bien juger de l'avenir, doit consulter les temps passés.

a Nos fautes mêmes nous éclairent, et qui sait en profiter est assez savant.

" Il n"est pas donné aux hommes de trouver l'assurance entière dans leurs conseils et dans leurs affaires. Après avoir raisonnablement considéré les choses, il faut prendre le meilleur parti et abandonner le surplus à la Providence.

a Écoutez vos amis et vos conseillers, mais ne vous abandonnez pas à eux. Prenez garde qu'ils ne se trompent ; prenez garde qu'ils ne vous trompent.

« Il est malaisé, dans votre jeunesse, que vous no croyiez quelqu'un ; car l'expérience manque dans cet âge, les passions sont trop impétueuses, les délibérations y sont trop promptes. Mais si vous voulez devenir l)ic'ntôt capable d'agir par vous-même, croyez de telle nianièro que vous vous fassiez expliquer les

raisons do tout, accoutumez-vousà goûter les bonnes.

« 11 n'y a rien qui se découvre plutôt que les mauvaises finesses.

« La majesté est l'image de la grandeur de Dieu dans le prince. Dieu est la sainteté même, la bonté même, la puissance même, la raison même. En ces cboses e?t la majesté de Dieu. En l'imago de ces choses est la majesté du prince.

a Taisez-vous, pensées vulgaires, cédez aux pensées royales. Les pensées royales sont celles qui regardent le bien général.

• « On a beau compasser dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins ; l'occasion apporte toujours je ne sais quoi d'imprévu, en sorte qu'on dit et qu'on •lait toujours plus ou moins qu'on ne pensoit. Et cet endroit inconnu à l'homme dans ses propres actions et dans ses propres démarches, c'est l'endroit secret par où Dieu agit, et le ressort qu'il remue.

« S'abandonner à Dieu sans faire de son côté tout ce qu'on peut, c'est lâcheté et nonchalance.

« Il ne faut non plus juger par pitié que par complaisance ou par colère, mais seulement par raison. Ce que la justice demande, c'est l'égalité entre les citoyens.

« L'esprit du prince doit être une glace nette et unie, où tout ce qui vient, de quelque côté que ce soit, est représenté comme il est, selon la vérité

« C'est un désavantage de faire la guerre sans raison. Une bonne cause ajoute aux autres avantages de la guerre le courage et la confiance.

« Dans une guerre civile, un bon prince doit ménager le sang des citoyens.

« Dieu aime les pacifiques, et la gloire de la paix a

la préférence sur celle des armes, quoique saintes et religieuses.

« Tout homme que Saiilvoyoit courageuxel propre à la guerre, il se l'attaclioit. » C'est le moyen de s'acquérir tous les braves. Vous en prenez un, vous en gagnez cent. Quand on voit que c'est le mérite et la valeur que vous cherchez, on entre en reconnoissance du bien que vous faites aux autres, et chacun espère y venir à son tour.

€ Les vraies richesses d'un royaume sont, les hommes.

« La jalousie des ministres, toujours prêts à se traverser les uns les autres, et à tout immoler à leur ambition, est un»3 source de mauvais conseils, et n'est guère moins préjudiciable au service que la rébellion.

« Etre trop scrupuleux, c'est une foiblesse.

« Le bon conseil ne donne pas de l'esprit à qui n'en a pas, mais il excite, il éveille celui qui en a. »

Que d'observations fines et profondes dans tout cela ! quelle vue large et nette des affaires et des besoins de l'État, fruit non de l'expérience, mais de la réflexion attentive ! Ce qu'il faut retenir surtout, c'est que ce ne sont pas des conseils que Bossuet donne aux rois : c'est la loi de Dieu qu'il leur explique. Tout ce qui est d'utilité publique est de devoir étroit pour eux. Nous touchons ici à ce qui est le complément du système de Bossuet, et le contrepoids de l'autorité absolue.

Les rois sont indépendants des hommes,

irresponsables devant eux : c'est pour les mettre plus pleinement dans la dépendance de Dieu, c'est pour ne point donner de bornes à leur responsabilité devant Dieu : et ce sentiment développé en eux sera le grand ressort de leur activité et le frein de leurs passions :

« Vous êtes des dieux, leur dit-il. Vous êtes les enfans du Très-Haut, c'est lui qui a établi votre puissance pour lo bien du genre humain. Mais, ô dieux de chair et de sang ; ô dieux de boue et de poussière, vous mourrez comme des hommes, vous tomberez comme les grands. La grandeur sépare les hommes pour un peu de temps ; une chute commune à la fin les égale tous. 0 Rois, exercez donc hardiment votre puissance ; car elle est divine et salutaire au genre humain ; exercez-la avec humilité. Elle vous est appliquée par le dehors. Au fond elle vous laisse foibles, elle vous laisse mortels, elle vous laisse pécheurs, et vous charge devant Dieu d'un plus grand compte » (l).

Ne l'oublions pas, afin de rendre justice à Bossuet : jamais il n'a manqué de présenter à côté de la puissance royale ce qui en est le correctif, le jugement de Dieu sur les rois. Plus grand est l'homme, plus sévère sera le juge, et il demandera compte aux rois du mal

(1) Bossuet, Polit., — V, 4, 2. Cf, le sermon sur les Dex^oirs des Rois.

qu'ils auront fait, mais aussi du bien qu'ils n'auront pas fait. « La primauté de leur état (c leuratlire une primauté dans les supplices. » Il les a menacés lui-même d'une justice plus rigoureuse et de châtiments plus terribles. « Et « celui là est bien endormi, qui ne se réveille « pas à ce tonnerre. » Bien fou celui qui se -confierait légèrement à la bonté divine. « La « miséricorde est pour les petits, mais les « puissans seront puissamment tourmentés. )) Dieu donc, qui assure l'autorilé des rois, en assure aussi le bon usage : il instruit les peuples à suivre la volonté des rois, mais il commande aux rois de vouloir le bien des peuples, et c'est un crime égal aux uns de ne pas tout endurer, aux autres de tout oser.

En voilà assez pour nous permettre déjuger la doctrine de Bossuet. Je le répète, cette théorie du pouvoir absolu est généreuse, large, humaine. Elle est raisonnable et pratique. Du moins elle l'était, dans une société chrétienne. La foi religieuse était le support delà foi monarchique.

Ce qui fait la force du système en fait la faiblesse aussi. Otez Dieu : le pouvoir absolu se change en domination arbitraire et en despo-

tisme. Dès que le prince ne craindra plus le jugement dernier, qui le retiendra ? S'il est indépendant des hommes, il sera le vrai Dieu, dès qu'une philosophie pernicieuse ou une science imprudente aura résolu la personne divine en une conception abstraite et idéale de l'esprit humain. Mais je veux que les familles royales, sentant qu'elles doivent cà Dieu leur majesté, en conservent le culte avec dévotion : si le peuple ne croit pas, il n'apercevra plus ce qui borne le droit de son roi ; ne l'apercevant plus, il se croira soumis à la tyrannie illimitée d'un homme, il se croira esclave. De cette idée à la révolte, à la révolution, il n'y a qu'un pas qui sera vite franchi, dès que le pouvoir sera maladroit, ou faible.

Il suffit donc que la crainte de Dieu ne puisse pas tout sur le roi, ou sur le peuple, et l'édifice de Bossuet croule. C'est dire qu'il serait naïf et insensé de prétendre le relever aujourd'hui. Mais notons-le, ce qui se dit des rois, peut se dire de tous les souverains absolus : dans une démocratie, c'est le peuple. La tentation du pouvoir sans dépendance ni responsabilité est aussi forte, aussi funeste pour un être collectif que pour un individu ; et le mal aussi grand, s'il enmésuse.Il faut la crainte de Dieu, ou cette haute moralité qui sans la crainte de Dieu n'est encore accessible qu'aux plus grandes intelligences, pour garantir que des hommes useront

sans égoïsme et pour le bien commun d'un pouvoir sans bornes.

Un autre danger de la monarchie absolue, et une des causes qui la font dégénérer en despotisme, c'est que tout étant remis à la volonté d'un seul, le remède appartient à celui qui a fait le mal. Bossuet nous dit : « Le temps combat pour l'opprimé, pour la raison, pour la justice, et pour la loi. Il y a toujours lieu de revenir sur ce qui s'est fait contre les anciens usages et la tradition constante du royaume. » C'est vrai : mais si l'on n'y revient pas ? Si la volonté qui a fait le mal persiste à ne pas vouloir du remède? Si le successeur y est contraire aussi ? S'il pense dans le même sens que son devancier ? et si à travers les générations et les siècles, dans le cœur des rois qui passent, la volonté royale, immuable, fixée vers le même but, tend à détruire tous les pouvoirs secondaires, les institutions, les lois, les formes qui la réglaient et la dirigeaient, qui, l'aidant publiquement au bien, l'entravaient secrètement pour le mal ? Quefera-t-on? et que deviendra l'État ? Ce n'est pas une hypothèse en l'air. Nous avons vu la royauté s'étendre, absorber peu à peu toutes les puissances de l'Etat, faire elle-même ce qui se faisait hors d'elle, mais de par elle, et enfin dans la ruine de tous les pouvoirs, de toutes les traditions, toute la nation soumise également au bon plai-

sir, à la volonté particulière du roi régnant, sur tout l'État peser un despotisme qui n'a jamais paru plus lourd que quand le despote était le plus faible. Quand on en fut là, comme le peuple n'était pas fait au despotisme, comme son génie répugnait à la puissance arbitraire, il se trouva que ce qui gênait les monarques était ce qui soutenait la monarchie. Ces appuis ôtés, le peuple inquiet fit un mouvement, et tout croula. Encore ici, le danger est le même dans le gouvernement républicain, mais l'évolution se fait en sens inverse. Le peuple supporte impatiemment, ou les ambitieux qui le mènent lui font porter impatiemment tout ce qui le contient et l'empêche d'exercer réellement la souveraineté. Aristocratie, sénat, corps judiciaires, magistrature, tout est anéanti, ou annulé, tourné en vain honneur ou instrument servile. Et le jour où le peuple reste seul souverain absolu dans son assemblée ou par la chambre émanant de lui, il n'a rien de plus pressé que de se livrer à un maître, à moins qu'il ne soit pris avant de se donner.

Pour éviter tous ces inconvénients, il faudrait donc borner les pouvoirs du souverain par des lois, et imaginer ce qu'on appelle des garanties constitutionnelles. On a vu que Bossuetne croit guère à l'efficacité de ces moyens. Si tous ces pouvoirs sont égaux, ils s'empêchent, et l'action protectrice de l'État ne s'exerce plus ; l'autorité

manque à sa mission essentielle. Si un pouvoir domine sur les autres, il tendra à les absorber ou à les détruire : le fort mangera les faibles. Et puis n'oublions pas que ce sont des bommes qui exercent et représententcespouvoirs. Qu'on s'ingénie à équilibrer artistement les attributions des divers pouvoirs, on n'arrivera pas à faire que les bommes pèsent le même poids. La médiocrité n'est même pas une garantie: caries petits cerveaux sont susceptibles de grandes passions ; l'égoïsme et l'ambition sont des forces. Qu'on fasse toutes les lois qu'on veut, qu'on multiplie les garanties, on n'y fera rien. Il faudra toujours remettre aux bommes le soin de faire aller la macbine : plus on l'aura compliquée, plus le bon fonctionnement de tous les rouages dépendra des hommes. Et dès qu'on a affaire aux bommes, il n'y a qu'une cbose qui serve et qu'une garantie efficic^ : c'est leur bonne volonté. On en revient donc ibrcément au ressort principal, que Bossuet s'attachait si passionnément à fortitier, dont il assurait si soigneusement le jeu. Il l'appelait la crainte de Dieu : dépouillons l'idée de sa forme religieuse ; notre temps l'entendra mieux : c'est la bonne volonté. Monarchies, aristocraties, démocraties, tous les gouvernements qui ont existé ou existeront jamais, ne vivent que par la bonne volonté des individus qui y sont soumis, mais surtout par celle de ceux qui exercent le

pouvoir. Leur prospérité ou leur décadence se mesure presque exactement à la somme et l'ardeur des bonnes volontés qui y travaillent. Toute la différence entre les gouvernements, c'est que là où la puissance est concentrée aux mains d'un seul, une bonne volonté à larigueur suffit. Là où la souveraineté est dispersée, il faut autant de bonnes volontés qu'il y a d'individus qui en possèdent une fraction. Un bon despotefaitprospérer un Etat despotique : pour combien compte un électeur honnête ou intelligent dans un État démocratique, sous le despotisme du sufïrage universel ?Comparez ce que peut faire un grand ministre, qui n'a qu'un roi à persuader une fois, un Kiclielieu, un Bismarck, avec les échecs et les impuissances d'un grand citoyen, qui doit convaincre chaque jour une assemblée et tout un peuple. Mais de plus, lequel est le plus aisé à produire, la bonne volonté d'un homme, ou la bonne volonté d'un être collectif, d'un parlement, d'un corps électoral ? Une vérité incontestable, c'est que le sentiment de la responsabilité morale aide puissamment à créer et à soutenir la bonne volonté. Or, ce sentiment existe au plus haut degré dans les œuvres qu'on fait soi-même et seul : plus 1 action est collective et indirecte, plus la responsabilité se divise^ et le sentiment qu'on en a s'affaiblit peu à peu et s'évanouit. D'autre part, lequel est le plus aisé, d'élever un

roi ou d'élever un peuple ? La question est délicate. Si Ton pouvait isoler le prince, l'arracher aux courtisans et aux valets, le dépouiller pour un temps de la majesté de sa naissance, on aurait plus vile trouvé de bons maîtres pour un homme que pour tout le peuple : mais où cela s'est- il vu ? Avec les meilleurs maîtres, les meilleurs princes sont élevés en mauvais air, et l'éducation qu'on leur donne ne réussit jamais entièrement, à moins que la nécessité brutale et le sentiment pressant des plus funestes réalités ne les instruisent. Pour le peuple, si l'État sait asseoir l'éducation nationale sur les vrais principes dérivés des réels besoins et des devoirs essentiels de la communauté, comme les influences mauvaises qui agissent sur tous les individus se compensent et se neutralisent, la grande œuvre de préparer des hommes de bonne volonté pour recevoir le dépôt du salut public et le transmettre intact à leurs successeurs, n'a rien de chimérique : elle est difficile, mais elle peut être tentée avec un espoir de succès. Bossuet peut-être n'eût pas travaillé si vainement, s'il eût, au lieu d'instruire un Dauphin, tracé le programme d'une éducation nationale.

Cependant, dira-t-on, il ne fût pas entré dans l'esprit moderne, et ne lui eût pas donné les satisfactions qu'il réclame le plus impérieusement. Évidemment il y a loin delà France du

xix" siècle à l'idéal politique de Bossuet. Mais sans forcer les rapprocliements, il y a moins loin peut-être qu'on ne croit. Car il ne rêve pas une restauration de l'ordre féodal: il passe par-dessus le moyen âge, et il nous paraît moins arriéré, retournant à l'Évangile. On ne s'en étonnera pas trop, si l'on songe que l'Evangile, en politique comme en toute chose, est sa loi suprême, et que d'autre part la déclaration des droits de l'homme est une conséquence lointaine mais directe de l'esprit évangélique. Considérons la formule consacrée, dont, quoi qu'on fasse ou qu'on dise, la société française a fait en ce siècle et fera longtemps peut-être le credo de sa foi politique : la fameuse devise inscrite sur nos murs, Liberté, Egalité, Fraternité. Demandons nous quelle part , quelle influence Bossuet donne à chacun de ces principes dans la société qu'il organise. Pour la fraternité, c'est une noble pensée, mais qui n'est pas d'ordre politique : dans toutes les formes de gouvernement, elle peut mettre de la pitié au cœur des gouvernants ; elle n'existait pas dans les démocraties antiques : elle s'insinua dans les âmes, et de là dans les lois, au temps les plus durs de l'empire romain. Bien que certains philosophes païens, un Sénèque, un Marc- Aurèle, aient proclamé que tous les hommes étaient frères et devaient s'entr'aimer, c'est l'Évangile qui a répandu dans le monde et

2C8 HOSSUET.

imposé aux consciences la notion de la fraternité universelle. Si bien qu'on peut dire que la part qu'une société fait dans ses institutions à ce principe est la mesure de ce qu'elle a retenu de l'esprit évangélique. En voilà assez pour juger que Bossuet n'a point dû l'ignorer ni le négliger ; et de fait nous avons vu qu'il l'a inscrit au premier chapitre de son livre, comme le pivot de tout le système : c'est sur la fraternité que tout roule en effet ; c'est elle, elles devoirsqu'elle imposcou que Dieu impose avec elle, qui fournit le contrepoids sans lequel l'autorité absolue des rois serait le plus capricieux et le plus insupportable despotisme.

Quant à l'égalité, Bossuet nous otTre l'égalité devant la loi : la justice ne connaît pas les personnes ; elle extrait le droit de toutes les affaires, elle fait prévaloir. Il n'y a ni riches, ni pauvres, ni grands, ni peuple devant les tribunaux : il y a l'opprimé et l'oppresseur, la bonne cause et l'injustice. Déplus, toutes les personnes sont également libres, toutes les propriétés également inviolables. Voilà à peu près tous les droits que Bossuet reconnaît communs à tous les habitants d'un pays. C'était quelque chose en ce temps-là, et ce sont au moins les principes essentiels de l'égalité civile. -Même on pourrait conclure de certaines propositions, que Bossuet est contraire au privilège de la noblesse en matière d'impôt.

d La raison, dit-il, fait voir que tout l'Ëtat doit contribuer aux nécessités publiques , auxquelles le

prince doit pourvoir Le tribut n'est autre chose

qu'une petite partie de son bien qu'on paie au prince, pour lui donner moyen de sauver le tout » (1).

On aurait de la peine à tirer de là que, sous aucun prétexte, une partie de la nation, et la plus riche, puisse s'exempter du tribut. D'autant qu'il semble bien résulter d'une autre phrase du même article, qu'on n'est pas dispensé, par l'otîre de son sang, de donner son argent ; les devoirs militaires de la noblesse ne sauraient donc la soustraire aux charges financières. Mais Bossuet, qui ne veutqueposer les principes généraux et non régler les Etats dans le détail, ne s'explique 'point expressément. Au reste l'àme de sa doctrine, c'est l'esprit conservateur, l'attachement à la tradition : par sa théorie de l'inviolabilité des lois anciennes, il oblige le prince à respecter l'inégalité séculaire des classes, des provinces, des individus, des terres. Si peut-être au nom de la fraternité humaine, et par esprit d'équité, il eût souhaité qu'on tempérât les inégalités sociales, assurément il s'accommodait de l'inégalité politique qu'il trouvait établie en France.

Car, faisant tout dépendre du souverain, il ne pouvait être blessé de voir certaines fractions

(1) Bossuet, Politique, VI, 2, 4. Cf. aussi X, 1, G.

du peuple, à l'exclusion de tout le reste, exercer parfois un droit de contrôle ou de direction sur les affiiires publiques : ce droit était un don parliculier et gratuit de la volonté royale, seule juge de l'intérêt public et des moyens de le procurer. Sur l'inégalité fondamentale des sujets et du roi, s'appuyaient toutes les inégalités politiques qu'on pouvait remarquer entre les diverses parties du royaume ; ou, si l'on veut, l'égalité des citoyens, pour Bossuet, consistait dans un droitégal à la protection, non à la direction de l'État.

De liberté, enfin, il n'en est guère question dans la Politique de Bossuet : « Dans le gouvernement légitime , dit-il , les personnes sont libres. » Ce qu^'il oppose au principe du gouvernement arbitraire, selon lequel les sujets sont nés esclaves et vraiment serfs. C'est tout, et cela est bien vague. Quelle est l'étendue de celte liberté personnelle ? Veut-il la garantir contre les violences et l'oppression des individus, ou même contre l'Etat ? Cette liberté personnelle, est-ce une propriété essentielle et théorique des individus, ou se traduit- elle en droits positifs ? Leur confère-t-elle un droit d'agir, de se réunir, de penser, d'écrire, de parler? ou bien cette qualité naturelle laisset-elle au gouvernement, en vertu de son pouvoir absolu, la faculté de régler, limiter ou réprimer toutes les manifestations extérieures delà

personne ? La cession de tous les droits individuels qui, réelle ou tacite, est la base de toute société, n'a-t-elle rien réservé ? J'ai peur que ce ne soit au fond le sentiment de Bossuet. Tout droit émane du pouvoir : il n'y a pas de droit antérieur ou supérieur au droit de l'Etat. Même cette vague liberté qui n'est guère que la liberté physique, même le droit de propriété n'existent qu'en vertu des lois fondamentales de l'État ; ce n'est pas comme droits naturels, mais comme droits anciens du royaume, qu'un roi de France doit les respecter. Ce qu'on appelle droits naturels est une fiction dans l'état d'anarchie ; « selon (( le droit primitif delà nature », tous peuvent tout contre tous, tout est en proie à tous (1) : il n'y a de droit réel que celui delà force. La liberté, la propriété sont des conséquences de l'organisation sociale: 1 État ne garantit pas, il crée mon droit de garder ma personnelibre, et mon droil de posséder des biens en propre. C'est pourquoi je crois que Bossuet soumet à l'autorité publique, qui peut le défiûir et le borner à son gré, le droit que les personnes libres auront d'agir ou de parler. Non qu'il soit précisément ennemi des libertés civiles et politiques : que d'autres peuples en jouissent, rien de mieux. C'est leur humeur: ils ont les coutumes sans

• (1) Bossuet, Politique, I, 3, 4, et VIII, 2, 2 .

doute et les lois qui leur conviennent. Mais il est Français et sujet de la monarchie absolue : tant que le roi par un don volontaire et gracieux n'aura pîis donné les libertés civiles et politiques à la nation, il n'y a pas d'équité ou de raison naturelle qui autorise personne à les réclamer. Etcomme l'avantage du gouvernement monarchi(|ue est d'assurer l'ordre par la concentration de toute l'autorité aux mains d'un seul, Bossuet ne conseillera jamais au roi de donner à ses sujets des libertés qui, le soumettant à leur surveillance ou leur contrôle, diminueraient sa force salutaire avec sa responsabilité.

Sur une seule de ces libertés, que nous regardons aujourd'hui comme nécessaires, et comme reconnues ou garanties, non comme créées ou gracieusement données par l'Etat, Bossuet s'est expliqué formellement : c'est la liberté de conscience, et naturellement il la nie. Mais ce n'est pas pour la raison qu'on attendrait : ce n'est pas en vertu de la vérité de la foi catholique, qu'il refuse aux protestants le libre exercice de leur religion, et donne au roi le droit de les contraindre à la quitter. Son principe est plus général. L'État est souverain : son devoir est de bien faire à tous les sujets. Son droit, c'est de tout faire pour leur bien. N'entendons pas seulement leur bien matériel, mais leur bien moral. Il doit les rendre,

autant qu'il peut, heureux, sûrs, prospères, mais éclairés aussi et vertueux. Comme il a droit (le les empêcher de nuire à leurs intérêts matériels, il peut aussi les obliger au bien dans la vie morale : il a charge des âmes, autant que des corps. Le prince, connaissant la vérité, ou jugeant la connaître, peut Timposer à ses sujets, et c'est par un motif de charité que Bossuet lui déconseillera la violence et les rigueurs, ou par une raison de logique, parce que ce ne sont paslàles moyens qui font croire. L'opportunité, l'efticacité de la persécution peuvent être niées : mais non le droit des gouvernements. Ce droit est absolu et sans réserves. En tout pays, lEtat peut demander aux sujets de croire ce qu il veut, et notons-le, quoi qu'il veuille, quelle que soit la doctrine oula religion dont il s'agisse. Bossuet ne nie pas le droit des empereurs païens. Ils avaient tort parce qu'ils luttaient contre la vérité, mais s'ils usaient mal de leur puissance, ils en usaient légitimement. La preuve, c'est que les chrétiens contre les empereurs n'avaient qu'un droit: celui de souffrir et de mourir. Toute la différence entre Néron et Louis XIV, c'est que l'un persécute la vérité, l'autre l'erreur ; l'un a Dieu contre lui, etl'autre a Dieu pour lui. Cela change la moralité, non la légitimité de l'emploi de la puissance temporelle. La neutralité de l'Etat en matière relii:;ieusc . la tolérance,

2 / i BOSSUET.

sont pour Bossuet des mots sous lesquels l'indifférence et l'incrédulité se dissimulent. En résumé, quand il refuse aux hérétiques la liberté de consicence, ce n'est pas en catholique que'parle Bossuet : c'est en théoricien du pouvoir absolu, et en partisan de la doctrine philosophique de la liberté du bien.

Ne nous hâtons pas trop cependant de croire que notre idée de la liberté^soit de tout point irréconciliable avecle système de Bossuet. Làoù ce système nous choque le plus vivement, les principes mêmes dont il dérive nous fournissent le moyen de l'amender. Toutdépend delafaçon d'entendre cette cession primitive par laquelle les individus transportent leur puissance à l'Etat. Bossuet avec Ilobbes conclut que l'individu ne réserve rien, ne garde rien; qu'ayant tout cédé, il tiendra comme un don ou une faveur tout ce que l'État lui laissera de liberté et de droits. Cela est faux. Si 1 autorité tire sa raison d'être et sa légitimité de la mission qu'elle a de procurer au corps social l'ordre, la paix et la sécurité, il est faux que les individus aient dû aliéner l'universalité de leurs droits primitifs : ils en ont aliéné ce qui est nécessaire pour que le gouvernement puisse faire sa fonction. C'est une affaire de bonne définition ; le meilleur gouvernement est celui qui fait le mieux son métier à moins de frais, c'est-à-dire en retirant le moins de

libertés aux citoyens. Or , entre les droits primitifs de l'homme, un des principaux est celui de se tromper et de mal faire , sans avoir de compte à rendre qu'à sa conscience et à Dieu. Le mérite moral est à ce prix. Le gouvernement devra donc respecter dans les citoyens le droit à l'erreur et au péché, en tant que l'exercice de ce droit ne l'empêchera pas de faire son office et ne menacera pas la paix, l'ordre et la sécurité du corps social. Il olîrira, s'il veut, la vérité, il recommandera le bien : il ne les imposera pas. 11 aura droit ici de persuader, mais non pas de contraindre.

Il y a en somme à retirer de la Politique de Bossuet, même pour nous, quelques bonnes maximes, ctquelques enseignements salutaires. C'est beaucoup que de nous rappeler qu'en fait de garanties constitutionnelles, pour préserver une nation des abus du pouvoir, ce qu'il y a de mieux est la bonne volonté des gouvernants et des gouvernés, fondée sur l'idée de la loi et sur le sentiment de la fraternité humaine. C'est beaucoup aussi que de nous rappeler que la société est fondée pour la conservation et la défense de la communauté, qu'il importe moins de mettre le gouvernement aux mains de tous que de donnera tous la protection du gouvernement, et que la première nécessité pour un État, c'est d'être un et d'être fort. Ce n'est pas non plus une leçon inutile en ce temps-ci, quand

Bossuet nous (lit qu'un gouvernementn'est pas une œuvre d'un jour, que tout pouvoir avec le temps devient légitime, mais n'est légitime que par le temps, quand l'habitude et les services rendus lui attirent le consentement universel des citoyens, quand il fonde l'aulorité des lois sur leur stabilité, et qu'il recommande de les changer rarement et jamais sans une absolue nécessité. Ce sont là des idées conservatrices, mais telles qu'une démocratie s'en peut accommoder, telles qu'elle doit tôt ou tard s'en inspirer, pour peu qu'elle ait souci de durer et de faire durer la nation où. elle est établie. Si révolutionnaire que soit un gouvernement à son origine, il y a un moment où il faut bien qu'il soit conservateur, ne fût-ce que pour se conserver lui-même. C'est alors qu'au lieu do lancer l'anathème à Bossuei, il convient de le lire et souvent de le suivre : il n'est pas malaisé de tirer de sa théorie, si calomniée, du droit divin, de larges et solides principes de conservation sociale, dont une république même no saurait se mal trouver.

Jamais, au reste, le temps n'a été plus favorable à l'idée maîtresse de la politique de Bossuet, l'idée d'un pouvoir fort, auquel appartienne le droit d'agir, absolument et exclusivement. Peu importe de quel nom on le nomme, de quelle façon il se transmette, à quelles main? il soit commis. Mais il n'y a pas de société qui

puisse réaliser ces deux conditions de salut et de prospérité, l'ordre et la paix, sans une autorité suffisamment armée et par conséquent assez indépendante pour mettre à la raison les perturbateurs domestiques et les ennemis du dehors. Les circonstances de notre histoire, depuis un siècle, avaient mis au cœur de la majorité des citoyens la défiance et la haine de l'autorité : chaque fois qu'un parti arrivait au pouvoir, la nation qui l'y avait porté se retirait bientôt de lui, et lui faisait la môme opposition qu'au gouvernement précédent; il y avait même des politiques en crédit qui ne visaient à s'emparer de l'autorité que pour l'énerver et la désarmer. Il semble qu'insensiblement l'on revienne à une plus saine intelligence des conditions essentielles du salut public, et les jeunes gens pourront peut-être assistei* et concourir à une restauration salutaire du principe d'autorité dans la conscience nationale.

A l'origine, dans la brutalité des âges barbares, les hommes ont organisé l'anarchie plus qu'ils ne l'ont supprimée : ils ont formé des sociétés fermées, i'orlement unies, pourexercer contre les groupes analogues les mêmes violences et le même droit de la force dont ils renonçaient à user entre eux. Dans cet état permanent de guerre, de rapt etpiraterie, pourcommettrele mal comme pour y résister, on sentait le besoin de réunir toute la puissance publique

en un seul, et l'on obéissait sans réserve et sans peine au chef, que ses qualités personnelles ou les rapports qu'il entretenait avec les dieux mettaient à même de procurer plus sûrement la victoire. Ces temps-là sont revenus de nos jours : la révolution économique, qui s'est faite en ce siècle, a rétabli toutes les nations du globe sur un pied de guerre permanente et irréconciliable. Autrefois, dans ces vingt et quelques siècles de civilisation littéraire dont l'humanité occidentale a joui, un droit des gens existaitselonlequel, tant qu'on n'était pas en guerre, on était en sûreté. Les guerres étaient des crises dans la vie des peuples, après lesquelles ils avaient le loisir, sur la foi des traités, de s'occuper à leurs affaires domestiques, aux querelles des citoyens et des partis avides de posséder ou désireux de retenir le pouvoir : si l'ennemi se présentait, il suffisait que la force militaire fût intacte et organisée hiérarchiquement, avec un commandement absolu et une forte discipline. Aujourd'hui, tous les instants perdus aux luttes intestines, aux discordes politiques, même pacifiques, se traduisent par un réel affaiblissement du corps social. La guerre armée n'est qu'un accident dans la lutte universelle et sans trêve où le conflit des intérêts économiques a engagé toutes les nations. Qui cesse un moment de combattre et de se défendre, pour régler son ménage, s'expose à

perdre la bataille et à recevoir un coup mortel. Il importe d'avoir une bonne fois ordonné l'état intérieur de la société politique, d'avoir nommé les chefs et assuré la transmission facile et comme naturelle du pouvoir, pour employer toutes les forces publiques et privées au grand combat pour la vie dans cette mêlée pacifique de tous les peuples, plus brutale et plus féroce que toutes les guerres des temps primitifs.

Si l'Etat ancien pouvait se comparer à une armée, et si le pouvoir militaire donnait l'idée du pouvoir monarchique, l'État moderne est une usine, et prospère ou dépérit par les mêmes causes qui font réussir ou échouer une entreprise industrielle. C'est beaucoup d'être bien outillé : mais encore faut-il être bien administré : il faut que chaque individu soit employé selon ses forces et ses talents, qu'un pouvoir régulateur oblige tout le monde à faire sa besogne et à n'empêcher pas celle d'autrui ; il faut une direction ferme qui, sachant où l'on va et embrassant à chaque moment l'ensemble de l'entreprise, porte au maximum la somme de travail produit, en abaissant au minimum les frais de toute nature. Peut-être n'y avait-il rien de mieux autrefois que la monarchie héréditaire pour assurer le bon fonctionnement de tous les rouages de l'État ; peut-être la société moderne, plus éclairée, plus intelligente.

et plus morale même, a-t-elle des procédés aussi surs pour arriver au même but, sans aliéner pour jamais à une famille la souveraineté publique. L'expérience dira si nos machines plus délicates, plus indépendantes du jeu brutal des forces naturelles, et disposées pour distribuer l'autorité aux plus dignes, accomplissent aussi bien, aussi régulièrement l'ouvrage de la conservation sociale que le ressort grossier et primitif de l'hérédité monarchique.

Cela nous entraîne loin de Bossuet : il fallait le dire pourtant, pour faire sentir l'inlérêt que peut avoir pour nous sa Politique. Mais remarquons que quand elle ne nous donnerait pas, à nous, de grandes et utiles leçons, il n'en resterait pas moins qu'elle fut à son heure une œuvre généreuse, et si étrange que le mot puisse paraître, une œuvre libérale.

Songeons que Louis XIV, ses légistes et ses docteurs avaient perdu de vue la distinction du pouvoir despotique et de l'autorité absolue ; songeons que l'un se croyait, que les autres le déclaraient seul propriétaire du royaume ; que l'ordonnance de 1692 retira à tous les sujets la pleine propriété de leurs biens, pour soumettre leur droit au droit « supérieur et universel » du roi, et qu'ainsi, comme dit Saint- Simon, ce que le roi laissait aux particuliers était de pure grâce. Songeons que depuis la

Fronde, la notion des lois fondamentales de l'Etal, et des pouvoirs et privilèges que la volonté royale est tenue de respecter, s'était évanouie ; qu'à Louis XIV, qui, dans son enfance, copiait comme modèles d'écriture cette maxime: « Les rois font ce qui leur plaît », succéda le petit Louis XV auquel l'imbécile Villeroy disait : « Sire, tout ce peuple que vous voyez est à vous. » Songeons à tout cela, et demandons-nous si aucune chimère de restauration féodale ou de réforme philosophique valait ce retour à l'Evangile, expliqué par Aristote et parHobbes : si l'idée la plus noble, la plus utile et la plus pratique à la fois, que pût inspirer le désir de raflermir la monarchie et de soulager le peuple, n'était pas d'enfoncer au cœur de l'héritier du trône les principes d'une politique ennemie du despotisme et des voies arbitraires, volontairement asservie aux traditions anciennes et aux formes légales, et qui tendait exclusivement au salut de la patrie et à la prospérité des citoyens. N'étant pas législateur, n'ayant pas lEtat et la nation à refondre, n'ayant reçu qu'une âme de roi à pétrir, que pouvait en faire de mieux Bossuet, que de la façonner au respect des lois et à l'amour du peuple ?

Page 1