‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 9 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

Les controverses sur le dogme enveloppaient souvent ou amenaient des discussions sur la morale. Ainsi nous avons vu Bossuet combattre les théories politiques des ministres protestants, et se prononcer contre les conséquences morales du jansénisme et du quiétisine. Il eut peu d'occasions de défendre la morale sans le dogme. C'est que les commandements évangéliques sont chose dont on ne fait guère difficulté de convenir en général, encore qu'on ne s'y conforme point dans la pratique. Cependant il se rencontra quelques circonstances où Bos-

suet dut venir au secours de la morale menacée: et Iti, comme dans les questions de dogme, pour régler la conduite comme la foi des chrétiens, il ne se piqua que d'interpréter fidèlement la tradition de l'Eglise et la parole du Christ.

Il prit très énergiquement parti contre les casuistes, d qui réduisent tout l'Evaugile en « problèmes, qui forment des incidents sur « l'exécution de ses préceptes, » et qui « ne trace vaillenten vérité qu'à nous envelopper la règle (( des mœurs ». Il condamnait cette « malheu- « reuse complaisance >> celte « pitié meurtrière » qui leur faisait '< porter des coussins sous les « coudes des pécheurs » et favoriser la corruption. Il s'indignait contre ces « questions de « néant, qui ne servent qu'à faire perdre, parmi a des détours infinis, la trace toute droite de la « vérité )j; il proclamait que a: ces chicanes raffi- « nées, ces subtilités en vaines distinctions, sont (( véritablement de la poussière soufflée, de la « terre dans les yeux, qui ne font que troubler la « vue ». Il refusait de croire qu'il y eut « aucun « expédient pour accorder l'esprit et la chair, « entre lesquels nous avons appris que la guerre « doit être immortelle » (I). Bossuet, après ces déclarations, jugea inutile de refaire les Provîn-

(1) Bossiiet, Ovdison faiichrede N. Cornet, i. XII, p. GG9 et

Bqq.

ciales ; mais toute sa prédication, condamnant la morale relâchée comme le rigorisme, tendit à discréditer à la fois casuisles et jansénistes, et à faire triompher la pure morale du Christ, lourde et légère à la fois, impérieuse et douce, qui n'est jamais facile ni jamais odieuse. Il ne s'amusa pas à argumenter : il enseigna, et quand il eut la responsabilité avec l'autorité, il condamna. Nous verrons plus loin les mesures qu'il prit, étant évêque, contre la morale relâchée.

Il montra même fermeté et même décision contre toute doctrine qui lui paraissait affaiblir, sur quelque matière que ce fût, la rigueur de la règle. Il fît un traité de V Usure, pour maintenir dans sa vérité la tradition de l'Eglise, qui interdisait le prêt àintérêt. Il ne fléchissait même pas sur la condamnation du théâtre, et malgré la passion de tout son siècle pour ce genre de divertissement, ne consentait pas à le permettre aux fidèles :

Il parut en 1694 une édition des comédies de Boursault, précédée d'une dissertation en forme de lettre, où l'on soutenait que les Pères de l'Eglise, qui avaient condamné les spectacles, n'avaient eu en vue que les spectacles indécents de leur temps ; mais que dans un siècle où l'immoralité et les discours déshonnêtes étaient bannis de la scène, la fréquentation du théâtre n'avait rien d'incompatible avec la

pureté de la vie chrétienne. L'auteur de cette spécieuse argumentation était un religieux, le Père Cafîaro, professeur de théologie et de philosophie au collège des théatins. Une grande clameur s'éleva parmi les âmes pieuses et les théologiens ; mais la grande voix de Bossuet domina tout le bruit. Il adressa au Père Caffaro une longue lettre, brûlante d'indignation et toute pleine de superbes mouvements, peignant à grands traits, éclatants et précis, les pernicieux effets des représentations dramatiques. Commentant dans un bref exposé les passages décisifs des Pères, il faisait honte au théatin de défendre l'immoralité, et le sommait de désavouer ou rétracter sa malencontreuse dissertation. Le bon religieux, homme candide et pacifique, déjà fort étonné du tapage que faisait sa préface, demeura écrasé sous l'éloquente apostrophe de l'évèqucde Meaux. Il se fit tout petit, et se précipitant parla porte que lui entr'ouvrait l'indulgence de Bossuet, il désavoua la lettre, mise sous son nom : il avait bien jadis écrit quelque chose en latin sur cette matière, mais on avait dénaturé ses sentiments ; il protestait enfin qu'il n'avait jamais lu de sa vie une pièce de Corneille ou de Racine, ou du moins une tout entière.

L'affaire semblait finie ; mais Bossuet, jugeant utile de combattre une erreur répandue dans la société, où les gens dévots même ne se

font pas scrupule souvent d'aller à la comédie, développa sa lettre au Père Caffaro dans des Maximes et Réflexions sur la Comédie^ qui sont un de ses chefs-d'œuvre. Il s'y rapprochait des jansénistes ; Nicole et le prince de Conti, qui avaient écrit avant lui sur la matière, n'avaient pas déployé une plus inflexible sévérité.

On connaît Fanathème fameux qu'il prononça dans ce traité contre Molière, mort depuis vingt ans, et qu'il voue, au nom de son Dieu, aux pleurs éternels. Bossuet, je l'ai dit déjà, n'aimait pas le rire : la question du théâtre mise à part, il était de ces âmes graves, toujours vibrantes d'émotion, que le rire blesse comme une dissonance, et qui l'interprètent comme un manque d'intelligence, de respect et de sympathie devant le sérieux de la vie et la misère humaine. Puis il était prêtre de cette Eglise qui déclarait infâmes les comédiens, et les retranchait de la communion des fidèles, et il avait senti combien l'œuvre de Molière était peu chrétienne. Ne nous scandalisons pas trop du langage de Bossuet : la société, comme la nature, mettait un abîme entre ces deux hommes. Peut-être cependant eût-il appartenu à Bossuet de se souvenir de la parole du Maître : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Il fut en cette occasion plus pharisien que disciple de Jésus. Leibniz avait raison de lui écrire un jour : « Le moins

d'anathèmes qu'on peut, c'est le meilleur. » Qui sait le nom que la postérité donnera au misérable que nous lapidons ?

Bossuet est dans son rôle aussi et fait sa charge en défendant le théâtre aux chrétiens. Sans parler des passages des Pères, on ne saurait refuser de souscrire à ce qu'il établit être les principes de la vie chrétienne. Quand il n'y aurait point d'autre raison, il suffirait, pour inspirer à une âme pieuse l'horreur des spectacles,de songer aux comédiens qui les donnent. On aura beau faire du métier des comédiens une carrière régulière ; ils auront beau se croire des fonctionnaires el vivre en bourgeois : il leur sera toujours difficile, et surtout aux femmes, sur certains articles, d'observer à la rigueur les commandements de Dieu. La profession sera toujours par elle-même essenliellement dangereuse et presque incompatible avec certaines vertus, celles mêmes que le christianisme met le plus haut. Aller au théâtre, c'est vouloir et rendre nécessaire qu'il y ait des comédiens : ainsi le spectateur est cause que, pour lui donner un plaisir qu'il croit innocent, des chrétiens risquent le salut de leur âme. Celte seule considération pourrait éloigner un chrétien du théâtre.

Au reste, l'analyse que fait Bossuet du plaisir qu'on y prend est admirable de finesse et de vérité. Il y était ailé quelquefois en sa jeunesse.

avant d'avoir reçu les ordres, et quoiqu'il n'y fût jamais retourné que pour voir jouer Esther à Saint-Cyr, ces lointains souvenirs avaient laissé dans son esprit une impression assez vive pour qu'il parlât du sujet en connaissance de cause. Il mesure, en homme d'expérience, la différence qui sépare la lecture de la représentation des pièces. 11 en accorderait volontiers la lecture, et lui-même faisait étudier au Dauphin les comédies de Térence ; mais il sent trop vivement la force que prennent les choses à la scène, « où tout paraît effectif » ; où ce sont (( des personnages vivans, de vrais yeux, « ouardens, ou tendres et plongés dans la « passion : de vraies larmes dans les acteurs, « qui en attirent d'aussi véritables dans ceux « qui regardent ; enfin de vrais mouvemens, « qui mettent en feu tout le parterie et toutes « les loges. » Jamais il n'autorisera de si pressants appels aux passions endormies en nous. Il ne fait grâce à aucun poète, ni à aucun genre. 11 met au même rang les pièces de Molière « où la vertu et la piété sont toujours (( ridicules (l), la corruption toujours excusée « et toujours plaisante, et la pudeur toujours « offensée ou toujours en crainte d'être violée « parles derniers attentats, je veux dire parles a expressions les plus impudentes, à qui l'on ne

;1) Il a en vue le Misanthrope, le T.irtufe et Don Juan.

« donne que les enveloppes les plus minces » ; les opéras de Quinault, où l'on voit « la corruption réduite en maximes » et insinuée sans qu'on y pense par « la douceur de la mélodie » et par « le merveilleux du spectacle » ; les tragédies de Racine, et celles même de Corneille.

Qu'on ne lui allègue pas que la comédie se termine par un mariage : c'est à l'amour, au trouble du cœur et des sens, non à la sainteté du lien conjugal, aux devoirs du mariage chrétien que tout le monde pense et s'intéresse ; ou, que la tragédie présente l'amour comme une faiblesse.

tt Je le veux, répondit-il, mais il y paroît comme une belle, comme une noble foiblesse, comme la foiblessp des héros et des héroïnes : enfin comme une foiblesse si artificieusement changée en vertu, qu'on l'admire, qu'on lui applaudit sur tous les théâtres, et qu'elle doit faire une partie si essentielle des plaisirs publics qu'on ne peut souffrir de spectacle, où non seulement elle ne soit, mais encore où elle ne règne et n'anime toute l'action. »

Ecartant donc les vaines excuses, il va chercher dans la nature de l'intérêt dramatique les motifs de la condamnation qu'il prononce.

<< Dites-moi que veut un Corneille dans son Cid, sinon qu'on aime Chimène. qu'on l'adore avec Rodrigue, qu'on tremble avec lui lorsqu'il est dans la

crainte de la perdre, et qu'avec lui on s'estime heureux lorsqu'il espère de la posséder? Le premier principe sur lequel agissent les poètes tragiques ou comiques, c'est qu'il faut intéresser le spectateur; et si l'auteur ou l'acteur d'une tragédie ne le sait pas émouvoir, et le transporter de la passion qu'il veut exprimer, où tombe-t-il, si ce n'est dans le froid, dans l'ennuyeux, dans le ridicule, selon les règles des mailres de l'art? aut ilonnitabo dut rUlebo, et le reste. Ainsi tout le dessein d'un poète, toute la lin de son travail, c'est qu'on soit, comme son héros, épris des belles personnes, qu'on les serve comme des divinités : en un mot, qu'on leur sacrifie tout, si ce n'est peut-être la gloire, dont l'amour est plus dangereux que celui de la beauté même » (1).

Et, passant plus avant encore, il découvre la raison profonde de l'intérêt que notre cœur prend à la représentation des passions des héros anciens ou imaginaires : cette raison, c'est la conformité de nos passions réelles avec les passions figurées sur le théâtre. Nous trouvons en nous la vérité des sentiments qu'on nous dépeint, et c'est pour cela qu'ils nous touchent tant.

« On se voit soi-même dans ceux qui nous paraissent comme transportés par de semblables objets : on devient bientôt un act^'ur secret dans la tragédie ; on y joue sa propre passion; et la fiction au dehors

(1) Maximes et Réflexions, t. XXVII, p. 2.S.

est froide et sans agrément, si elle ne trouve au dedans une vé rite qui lui réponde.»

Toute la philosophie de l'art dramatique lient dans cette phrase; elle nous découvre l'essence même du drame, et la source du plaisir qu'il procure. Boileau même, dans son Art poéti(iue^ n'a pas vu plus juste ni plus profondément. Mais en même temps nous comprenons pourquoi un théologien ne peut véritablement pas autoriser le théâtre : la nature de l'émotion dramatique est contraire au principe fondamental du christianisme. Pour goûter en paix et sans scrupule le plaisir que peuvent donner le Ciel on Bérénice^ le spectateur doit avoir banni de son esprit l'idée que la nature humaine est corrompue, que la perfection morale consiste à contredire la nature, à réprimer les instincts et tous les mouvements irraisonnés de la sensibilité, et qu'enfin tous nos élans spontanés d'amour et de tendresse sont coupables, dès qu'ils ne vont pas à Dieu seul. Il faut donc traiter de chimère le dogme du péché originel; il faut n'être plus chrétien. Alors, quand l'on admettra que l'àme a droit, sous de certaines conditions, d'exercer toutes ses puissances, que l'usage en est, en soi, légitime et bon, ainsi que le plaisir qu'elle tire de se sentir vivre et agir, on pourra résoudre la question autrement que Bossuet ; on proposera de fortes raisons pour

établir que le théàlre enregistre, sans la produire, la corruption des mœurs, et que certains spectacles laissent dans l'àme, par leur beauté même, une impression de haute et pure moralité.

CHAPIÏHE IX

I. — Bossuet membre de l'épiscopat fiançais : son inlluence dans les affaires prénérales du cier.c^é.

H. — Activité et autorité de Bossuet dans son diocèse: il s'occupe de tout ce qui touche au bien moral ou matériel des fidèles. — 6a sévérité ; son dévouement.

III. — Les protestants et la Révocation dans le diocèse de Meaux.

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