‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 8 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I. Discours sur l'Iùstoire universelle. — Dessein du livre. — La première partie est un résumé vivant et dramatique de l'histoire de toute l'humanité. — La deuxième est, dans la forme d'une exposition historique, un résumé complet de toute la théologie et de tous les arguments par lesquels l'Eglise se défend contre ses ennemis.— Bossuet est-il redevable à Pascal de l'idée de son Discours ? — Essai de philosophie de l'histoire dans la troisième partie: insuffisance et mérite de cetessai. IL Histoire des Variations. — Portraits de Luther et de Calvin. — Etudes d'âme: Mélanchthon et Cranmer. — Par où l'idée générale du livre est fausse ou incomplète.

On fait généralement honneur à Fénelon d'avoir indiqué le premier, dans un chapitre de sa lettre à l'Académie, les véritables règles de l'histoire. Mais depuis longtemps, avant qu'il donnât ses préceptes, il avait pu les voir appliqués dans une œuvre de Bossuet, et le Discours sur l'histoire universelle nous présente ces tableaux du génie et des mœurs des peuples,

cette fine recherche des causes et des eiïets, cet enchaînement exact des faits, cette rigoureuse unité de (Composition, ce développement lumineux, continu, animé, que Fénelon recommandait aux historiens futurs

Le dessein primitif de Bossuet était plus vaste à la fois et moins profond que l'œuvre qu'il a composée. Il voulait faire, écrivait-il au pape Innocent XI, « une Histoire universelle qui eût deux parties : dont la première comprit depuis l'origine du monde jusqu'à la chute de l'ancien empire romain et au couronnement de Charlemagne ; et la seconde, depuis ce nouvel empire établi par les Français.» Cette seconde partie, il ne la fit jamais. Son plan ne fut repris et achevé, mais dans un bien autre esprit, que par Voltaire. Et malgré le mérite de V Essai sur les mœurs, combien ne doit-on pas regretter que Bossuet n'ait pas lui-même fait pour le moyen âge chrétien ce qu'il a fait pour l'antiquité juive ou païenne ! Quelque belle et grande que soit l'œuvre qu'il a exécutée, n'est-elle pas inférieure à l'idée qu'on se fait de celle qu'il a seulement conçue '' Qui mieux que lui eût compris, et fait revivre avec

une plus cliaude sympathie limposaute grandeur de cette civilisation cléricale, ces siècles que l'Eglise instruit et gouverne, ces puissants et rapides courants d'enthousiasme religieux, qui font tressaillir parfois et dressent tout l'Occident debout, cette vive source de foi, d'où jaillissent d'innombrables vertus, tant d'exemples héroïques de pureté, de charité, de sainteté, ces subtiles disputes, ces luttes envenimées des théologiens, des moines et des légistes, des papes, des empereurs et des rois, où sous le pédantisme scolastique ou juridique, derrière ce cliquetis d'arguments barbares, ce choc de textes de droit canon ou de droit romain, l'avenir de la raison humaine et la forme de la civilisation moderne se débattent ?

En revanche, pour la première partie qu'il a seule traitée, il a élargi son plan primitif. En la repassant, comme il dit, avec le Dauphin vers 1679, il y a ajouté « des réflexions qui font entendre toute la suite de la religion et les changements des empires. » Ce qui n'était d'abord qu'un tableau synchronique des histoires anciennes, est devenu par là l'essai hardi, original et |)rofond d'une philosophie de l'histoire.Les additions ont fait le corps de l'ouvrage, et ce qui l'a fait entreprendre, ce qui d'abord en était le tout, n'est plus maintenant qu'un imposant préambule.

Assurément celte première partie, iiiLitiilée les Epoques ou la suite des temps, ne peut plus satisfaire un historien : la chronologie souvent en est fausse ou douteuse. Bossuet jugeait avec la science de son siècle, et surtout il n'était pas homme à douter où l'on n'avait pas douté avant lui. Mais si les six ou sept premières époques ne contiennent guère de faits ou de rapports qu'on ne puisse contester, dans les autres, au contraire, quelle vérité ! quelle netteté ! quelle vue saisissante et juste de toutes les histoires ! Les erreurs ou les inexactitudes de détail n'y font rien : l'ensemble a la vérité et la vie. Voilà en effet ce qu'il y a de plus merveilleux : ce résumé de l'histoire universelle, qui en une centaine de pages nous mène de Cyrus à Charlemagne, n'a rien de sec. De cette table chronologique, de cette longue nomenclature qui devrait être fastidieuse, de ces séries de faits qui s'entre-croisent et se mêlent, l'imagination de Bossuet a fait une vision étrange et puissante : les hommes, les peuples tour à tour paraissent et passent, se rencontrent et se choquent, se poussent et s'effacent, marqués chacun d'un trait ineffaçable, emporles tous dans le mouvement de la narration rapide et large. Cela a la couleur et l'intérêt d'un poème, et c'est en eflet le poème de l'humanité, c'est un drame épique, qui déroule sous nos yeux quinze siècles de la vie

du monde. Ainsi cet abrégé ne parle pas seulement à la mémoire : il sollicite sans cesse l'esprit à la réflexion, il va chercher au fond de l'àme la source des réflexions, il dresse devant l'imagination de grandes et d'étonnantes images. Voyez ce tableau de l'univers soumis à Auguste :

a Antoine et César, après avoir ruiné Lépide, se tournent l'un contre l'autre. Toute la puissance romaine se met sur la mer.

« César gagne la bataille actiaque : les forces de l'Egypte et de l'Orient, qu'Antoine menait avec lui, sont dissipées, tousses amis l'abandonnent, et même

sa Cléopâtre, pour laquelle il s'était perdu Tout

cède à la fortune de César : Alexandrie lui ouvre ses portes ; l'Egypte devient une province romaine. Cléopâtre, qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine ; Rome tend les bras à César, qui demeure, sous le nom d'Auguste et so us le titre d'Empereur, seul maître de tout l'empire. Il dompte, vers les Pyrénées, les Cantabres et les Asturiens révoltés ; l'Ethiopie lui demande la paix ; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus, avec tous les prisonniers romains ; les Indes recherchent son alliance; ses armes se font sentir aux Rhètes ou Grisons que leurs montagnes ne peuvent défendre ; la Pannonie le reconnaît, la Germanie le redoute, et le Véser reçoit ses lois. Victorieux par mer et parterre, il ferme le temple de Janus. Tout l'univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde. »

Tout l'univers en paix , tous les peuples silencieux et comme recueillis pour un grand événement, un petit enfant naît quelque part dans un coin ignoré : quel contraste pour l'imagination, mais quel rapport pour l'intelligence ! Bossuet sent en poète et pense en philosophe. Au tableau tracé souvent par les historiens et les poètes de Rome, il ajoute un trait, et ce trait ajoute à la peinture une beauté saisissante, un sens profond. Ce petit enfant qui vient au monde va renouveler l'humanité, et de lasse et vieillie qu'elle semblait être, se reposant à l'abri de la majesté impériale, l'envoyer jeune et ardente par de rudes sentiers à la poursuite d'un inaccessible idéal. Un monde finit, un monde commence, et la forme dernière de celui-là aide celui-ci à développer la sienne : Rome abat les obstacles qui arrêteraient Jésus. Il suffit à Bossuet, pour nous donner la sensation du plus grand moment de l'histoire, de joindre deux noms et rapprocher deux faits. Comment y réussit-il ? Le procédé est facile à découvrir, s'il n'est pas facile à appliquer : il atteint à cette intensité d'etfet et à cette plénitude de sens par la suppression de tous les détails, mais de tous sauf un seul, qui découvre précisément le caractère et l'essence des choses. Ce seul, cet unique trait, voilà ce que nos secs faiseurs d'abrégés ne savent pas garder ; ils

retîacenl avec les autres, et les fails arrivent à nous décolorés et vides.

Les réflexions ajoutées par Bossuet à son abrégé synoptique se sont divisées naturellement en deux partieS;, conformément à cette idée de la séparation des deux pouvoirs, qui tient une place si essentielle et dans la théologie et dans la politique de l'auteur. Celles qui se rapportent à la religion forment la seconde partie du livre, qui est la plus longue de beaucoup et manifestement, dans l'inlenlion de Bossuet la plus importante. Ces deux cent cinquante pages, d'un style rapide et pressé, toutes pleines d'incorrections, de négligences, de constructions rompues (on a tant entendu reprocher à Bossuet de faire de belles phrases qu'on note avec plaisir ces signes manifestes d'improvisation et d'indifférence à la forme littéraire), ces deux cent cinquante pages, si substantielles et si vigoureuses, contiennent et résumentensommi^ toute la théologie éparse dans les sermons et dans les œuvres de controverse. Remontant à la création, s'arrêtant aux livres de Moïse, étudiant les prophéties, montrant comment l'ancienne loi préparait la nouvelle, qui devait la rendre caduque, exposant la vie et la doctrine de Jésus-Christ, et nous faisant assister à l'établissement de l'Eglise, faisant un merveilleux usage de l'Ecriture et des Pères, mêlant à chaque moment, comme choses inséparables, la

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morale et le dogme, il nous déroule en vingt cha|)itres toute la suite de la religion ; puis s'arrètant, il suspend pendant dix chapitres l'inévitable conclusion vers laquelle il courait : il revient sur les points les plus contestés, repasse sur les doutes et les objections les plus graves, répond à tous les adversaires de l'Eglise catholique, Juifs, protestants, libertins, philologues, réduit toute la matière à la plus extrême et plus claire simplicité, et laisse alors venir sa conclusion si fortement préparée :

a Quelle consolation aux enfants de Dieu ! mais quelle conviction de la vérité, quand ils voient que d'Innocent XI, qui remplit aujourd'hui si dignement le premier siège de l'Eglise, on remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ, prince des apôtres ; d'où en reprenant les pontifes qui ont servi sous la loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse ; delà jusqu'aux patriarches et jusqu'à l'origine du monde (l^. t

Sainte-Beuve, que jilusieurs critiques ont suivi, a cru trouver dans les Pensées de Pascal le germe de la seconde partie du Discours sur r Histoire L'nicerselle, et même le cadre de tout l'ouvrage. Il est très vrai qu'on peut signaler des analogies frappantes entre l'ébauche de Pascal et l'ojuvre de Bossuet. Mais qu'est-ce que cela

d) Hist. Univ., 2" jartie, ch. xxxi.

prouve? Sainte-Beuve a cédé à la tentation de tout ramener au jansénisme, et d'en faire apercevoir partout l'influence. Or, en théologie, Porl- Royal n'a rien inventé, que ses erreurs, pour lesquelles il a été condamné. Pascal, médiocre théologien, a pris toute sa science d'Arnauld, de Nicole, de Lemaistre de Sacy : là où il ne s'aventure pas témérairement, il n'y a que son admirable style qui soit à lui. Ce qu'on veut que Bossuet lui ait pris, c'étaient des idées anciennes et communes, qu'on trouve dans mainte page des Pères : le rapport de la Loi à l'Evangile, la Loi préparant l'Evangile, l'Evangile abolissant la Loi, la vocation et la réprobation du peuple juif, où devait naître le Messie et qui l'a méconnu. Est-il rien de plus banal, au fond, parmi les théologiens que cette remarque : « Qu'il est beau de voir, par les yeux de la (( foi, Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, (( Pompée, Hcrocle, agir sans le savoir pour le « triomphe de l'Evangile! » Faut-il voir là, avec Sainle-Beuve, « un programme que le génie impétueux de Bossuet dut aussitôt embrasser, comme l'œil d'aigle du grand Coudé parcourait l'étendue des batailles ? » Mais l'idée de Y Histoire Universelle n'était pas seulement dans Pascal, elle était partout depuis les premiers temps de l'Eglise; elle élait dans sainl Augustin, dans Paul Orose, dans Salvien; elle était même dans ce déclamateiir de Balzac.

La difficulté n'était pas de la concevoir, c'était de l'exécuter; car il y fallait une science, une puissance d'esprit, une logique, une habileté incroyables. 11 suffit d'être chrétien pour regarder les choses humaines de ce point de vue ; mais il fallait être Bossuet pour bâtir sur cette idée un tel ouvrage.

Il ne faut point sans nécessité lui faire emprunter ses idées à Pascal ; il faudra qu'il soit bien démontré qu'elles ne peuvent venir d'une autre source. Quand Pascal les tire lui-même de la ti^adition chrétienne, pourquoi Bossuet ne les en tirerait-il pas aussi plutôt que de Pascal? Car qu'est-ce que Pascal pour Bossuet? quelle autorité peut-il avoir? Ce n'est ni un théologien, ni môme un prêtre ; quels que soient la force de ses pensées et l'éclat de son style, Bossuet n'y pouvait goûter et prendre que ce qu'il reconnaissait conforme à l'exacte théologie, ce qu'il savait par conséquent déjà d'ailleurs. Ne changeons pas les rôles ; Bossuet, docteur de Navarre, évêque, lisait les Pensées en juge, non en disciple. Il y pouvait trouver à admirer, il n'y pouvait guère trouver à apprendre, sur les matières du dogme et pour prouver la vérité de la religion.

A qui fera-t-on croire que Bosquet ait attendu la publication des l'cnsées et l'année 1670 pnur se mettre en possession de ses idées sur la suite de la religion ? Car, ne

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roublious pas, celte seconde partie de Vliistoire universelle, c'est la somme abrégée des arguments que Bossuet oppose à tous ses adversaires, hérétiques ou libertins ; toute sa méthode et toutes ses preuves sont renfermées dans le choix de son point de vue, d'où il eml)rasse toute l'histoire sacrée ; c'est la source d'oùil fait couler tous les raisonnements, le principe où il ramène toutes les difficultés pour les résoudre. Qui songera ce qu'est l'idée de la suite de la religion dans toute la polémique de Bossuet, n'estimera pas possible que le "liasard d'une lecture la lui ait mise en main. Ce ne serait pas pour l'Histoire universelle, mais pour toute son œuvre théologique, qu'il serait redevable à Pascal. Mais alors comment eùt-il prêché en 1CG8 le Panégyrique de saint André, en lOOo le Sermon sur la divinité de Jésus-Christ, et surtout dès 1054, le second sermon pour la Vêture d'une nouvelle catholique, et dès 1651, le Sermon sur la bonté et la rigueur de Dieu, quatre discours, enlre tant d'autres, qui contiennent quelques-unes d«s idées de la seconde partie de l'Histoire universelle, et qui supposent presque toutes les autres ? Quatre chapitres importants de cette seconde partie ont été faits avec les mêmes textes que le sermon de 1651, dont ils reproduisent parfois jusqu'aux expressions : tellement, au sortir de Navarre, Bossuet était armé de toute sa théologie. Il a pu enrichir, for-

tifîer son argumentation : il avait dès ce moment arrêté les grandes lignes de la défense qu'il présenta de sa foi pendant cinquante années; il n'eut pas à la changer, ni à la renouveler pour l'essentiel. Aux Juifs de Metz, il opposait déjà le Messie visiblement annoncé h chaque page de l'Ancien Testament, la Loi complétée par l'Evangile qui l'explique et la supprime ; aux protestants de Metz, il posait déjà celle question, où il fut toujours retranché : « Où est la suite de votre doctrine? où est la succession de vos pasteurs ? » Avant comme après 1670 , dans la Réfutation du Catéchisme du P. Fernj, et dans l'Exposition de ki foi catholique, comme dans la Conférence avec Claude et dans ['Histoire des Variations, il fait reposer tous ses moyens de controverse sur sa conception historique de la perpétuité de la religion : et il ne l'a si fortement exposée dans V Histoire universellr que parce qu'il l'avait longuement méditée et toujours considérée comme la clef de toutes les objections et de toutes les difficultés. Mais cette seconde partie de V Histoire universelle avec ce système si arrêté, si absolu sur les destinées du peuple juif et sur les événements de l'Ancien Testament, avec cette vigoureuse finesse d'interprétation et cet art de réduire tous les textes sacrés à la manifestation de la vérité unique qu'on sait d'avance, ce n'est pas vraiment de l histoire : c'est de la

théologie. La troisième partie ne semble être d'abord qu'une dépendance de la précédente : Bossuet nous y montre comment Dieu fait servira sa religion les royaumes elles empires, élevant et abattant tour à tour les Assyriens, les Babyloniens, les Perses, Alexandre, Antiochus, les Romains. Ce n'est plus riiisloire juive seulement, c'est l'histoire de tous les peuples qui est soumise à la conception théologique que j'ai indiquée. Heureusement Bossuet ne s'arrête pas là : il agrandit d'abord son idée. De catholique, elle devient largementreligieuse et même philosophique. Ce Dieu qui dressait successivement tant de grands empires pour châtier ou protéger son pauvre peuple, se transforme en une Providence qui se joue des desseins des hommes, qui déconcerte les calculs des ambitieux, et renversée à son heure les établissements les plus solides. On sait avec quelle énergie et quelles paroles saisissantes il a exprimé cette grande vérité dans la fin de son livre. Et cette conclusion, qui ruinant la sagesse humaine, ôtant le stupide hasard, fait de l'univers entier le théâtre des expériences d'une force intelHgente, laisse assez de mystère envelopper les choses humaines pour être acceptée de ceux-là mêmes que le Dieu catholique faisant tourner Nabuchodonosor, Alexandre, et les Césars autour d'une bourgade de Palestine, ne satisfait point.

Et pourtant il y a dans cette idée une part de vérité profonde : l'histoire là-dessus ne dément pas la théologie, etcontre Voltaire, qui raille ce misérable peuple, rebut du monde et s'en croyant le centre, M. Renan se présente à côté de Bossuet. Il est vrai que Bossuet eut été plus scandalisé peut-être par son défenseur que par son adversaire. Mais enfin, si l'on ne regarde que l'antiquité, Israël n'est rien : si l'on regarde toute la suite des temps jusqu'à nos jours, que sont les Egyptiens, que sont les Assyriens à côté d'Israël? Les uns ont laissé quelques monuments à la curiosité des érudits et à l'admiralion des artistes, l'autre a donné à la moitié de l'humanité sa religion. El, vraie ou fausse, celle-ci ne perd rien de son importance historique. Certaines paroles de quelques pauvres eîuifs forment la règle et l'idéal de la conscience contemporaine : les livres juifs ont façonné toutes les âmes; les plus incrédules, les fanatiques d'athéisme ont les prophètes et l'Evangile dans les moelles, en dépit d'eux. Nous ne sommes pas plus redevables à Rome ni à la Grèce ; et ainsi le peuple juif est un des facteurs du monde moderne, et peut-être le principal. Dieu n'a pas, dira-t-on, mû les Assyriens et les Romains pour remuer les Juifs ; non, mais si l'action de ces peuples n'a pas eu pour fin quelque changement en Israël, elle l'a eu du moins pour effet, et toute l'histoire du

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monde s'est tournée vraiment à disposer la race juive à sa mission relig,ieuseet à la lui faciliter. Où Bossuet a mis des intentions, nous verrons des résultats, et de ce système qui paraît choquant une vérité irrésistible se dégagera.

Beaucoup de théologiens s'en tiendraient au premier et au dernier chapitre de la troisième partie. Mais Bossuet, dans sa théologie même, trouve le principe du développement qui la remplit. Distinguant, comme il le fait, les deux puissances et rendant souveraine, irresponsable la puissance civile, il est naturel qu'il recherche dans l'histoire politique des nalions les lois de l'exercice de celte puissance. Dieu gouverne, et mène où il lui plaît les royaumes et les rois ; mais il agit presque toujours par les causes secondes, et, u à la réserve de certains coups (( extraordinaires où Dieu voulait que sa main « parût toute seule, il n'est point arrivé de « grand changement qui n'ait eu ses causes « dans les siècles précédens. » Aussi peut-on s'efforcer de rendre raison de tous les événements de l'histoire par les diverses conjonctures et circonstances qui les ont précédés, par les caractères des peuples, des rois et des grands hommes. Comprendre l'histoire, c'est tout réduire en causes et en effets. L'utilité de cette étude, c'est de faire voir que la fortune d'ordinaire couronne le plus sage, le plus prévoyant, le plus actif; et l'on y apprend aussi

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par les exemples éclatants du passé ce que doit faire un prince sage, prévoyant et actif dans toutes les diverses affaires qui se présentent. Ainsi cette partie deV Histoire universelle rejoint la Politique ; elle en vérifie les maximes sur les faits de l'histoire profane; la même leçon se tire des deux ouvrages, et l'un est le complément de l'autre. "Slèmo^V Histoire universel^' nous fournit de quoi tempérer les doctrines trop absolues de la Politique, ou plutôt de quoi rendre aux idées de Bossuet leur véritable largeur. Il fait sa Politique pour les besoins d'un roi de France : de là vient qu'il ne regarde que la monarchie absolue. Mais si nous n'étions, du reste, avertis qu'il aime en chaque pays le gouvernement qui lui est propre, et qu'il ne juge des constitutions que par la disposition et la force qu'elles donnent au magistrat pour faire le bien public, V Histoire universelle, au sixième chapitre de la troisième partie, nous le ferait clairement connaître. Il est aisé de voir dans cet éloquent portrait du génie romain, où les réserves pour la morale mettent à peine une ombre, que Bossuet a rencontré là son idéal d'un gouvernementraisonnable, désintéresséet fort. Il nous explique avec la plus franche admiration ces maximes si constantes, cette attention si vigilante, celte fermeté si invincible, cette sagesse si infaillibledu sénat romain : etl'on sedemande dans quelle monarchie héréditaire les affaires

de l'Etat auraient marché d'un train plus régulier, quel roi aurait plus confondu son plaisir et son intérêt dans l'utilité publique.

Ainsi Bossuet lui-même corrige Bossuet, et nous enseigne qu'il y a des républiques oii de prudentes institutions, destraditions salutaires assurent la perpétuité et la constance dugouvernement aussi bien que la succession naturelle dans une monarchie ; même la perpétuité est plus visible dans un conseil que dans un individu : carie roi succède au roi, le sénat demeure, et l'on ne peut saisir dans la suite des temps un seul moment où l'Etat ait passé d'une main dans une autre. Par hérédité la transmission du pouvoir est réglée : il n'y a plus de transmission de pouvoir quand le souverain est collectif; ce moment toujours délicat et dangereux ne se présente plus, et celui qui est chargé de l'Etat, ne meurt et ne manque qu'avec l'Etat.

Mais laissons ces considérations. C'est l'historien que nous cherchons ici, et non le politique. Il se révèle dans cinq chapitres de la troisième partie, avec une puissance et un éclat que l'abrégé synoptique lui-même n'aurait pas laissé deviner : et cependant, pour résumer ainsi l'histoire du monde, il fallait être capable également de l'expliquer ainsi. Ces cinq chapitres, où l'on n'a voulu parfois de nos jours voir que quelques vagues lieux communs, sont en effet merveilleux, et dignes de

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Tadmiralion qu'on leur accorde par tradition. Je sais ce qui manque à Bossuet, ou plutôt ce qui manquait à son temps : l'Orient était encore inconnu et impénétrable ; ni les hiéroglyphes, ni les inscript ions cunéiformes n'avaient dit leur secret : à peine un voyageur avait-il entrevu Thèbes et Memphis ; on ignorait où gisaient les ruines de Babylone et de Ninive. On en était réduit à accepter, à commenter, à développer les renseignements obscurs , inexacts, incomplets, que les historiens, les géographes, les lexicogra|)hes grecs, les compilateurs d'anecdotes et d'historiettes, imbéciles ou menteurs, parfois l'un et l'autre, avaient laissés sur les civilisations orientales. Même pour la Grèce et pour Rome, l'érudition historique était dans l'enfance. Les sciences qui prêtent leur secours à l'histoire, l'épigraphie, 1 archéologie, n'avaient point encore donné leurs plus importants résultats : surtout on ne savait pas encore les appliquer utilement à la connaissance de la vérité. C'étaient encore plutôt des curiosités que la base du travail historique. La critique des sources et des témoignages n'existait pas. On respectait les auteurs anciens, on ne les contrôlait pas ; on doutait parfois d'Elien, mais il eût fallu une àmebien hardie pour ne pas tout croire sur la parole de Tite-Live. Les grands écrivains, au moins, étaient presque aussi sacrés que l'Ecriture sainte. On

n'allait donc pas au delà de leur texte : on s'y établissait, on s'y reposait avec confiance. Toute la force de l'esprit se dépensait en interprétations et en commentaires. Faire l'histoire de Rome, c'était expliquer Tite-Live, et greffer habilement sur son récit tous les faits nouveaux que Polybe, Plufarque, ou Denys d'Halicarnasse fournissaient. Le plus haut degré de génie où l'on pût atteindre, consistait non à examiner les récits des historiens, mais à en raisonner, à en tirer un système de considérations politiques ou philosophiques. Ainsi fît Hossuet ; mais pourquoi le lui reprocherait-on ? Machiavel, au siècle précédent, ni même au suivant Montesquieu, n'ont pas fait autrement. Ce n'est que de nos jours qu'on a usé d'une autre méthode, quand on se fut aperçu que l'édifice manquait par les fondations, et que les textes des anciens ne contenaient souvent la vérité que comme le minerai impur contient l'or.

N'était-ce pas à Bossuet une témérité bien orgueilleuse de prétendre, avec la science de son temps, faire la philosophie de l'histoire universelle ? Mais, je le répète, le défaut de la science d'alors n'était pas l'ignorance : on croyait savoir. On doulait trop peu. On ignorait presque qu'il y eût de l'inconnu. Du reste, il est bon que des entreprises comme celle-là se fassent de temps à autre, pour témoigner de

l'état de la science en un siècle ; il est bon qu'un esprit vigoureux réduise en une synthèse philosophique la masse des faits connus ou acceptés.

Si l'on consent que Bossuet ait fait ce qu'il ne pouvait en son temps ne pas faire, qu'il ait suivi avec respect les historiens, on apercevra le mérite de ces cinq chapitres : ce sont les réflexions les plussubstantielles, les plus vigoureuses, les plus profondes sur toute l'antiquité. Rien n'y saurait être comparable, et jusqu'au milieu de ce siècle, il n'y avait point de meilleure lecture pour qui voulait embrasser d'un regard les causes de la grandeur et de la chute des empires. Montesquieu confirmait Bossuet en le complétant : ses corrections n'étaient que de détail. 11 ne luiôtait pas son crédit.

Et puis Bossuet avait, dans ce travail, un avantage que n'ont pas toujours eu ceux qui sont venus après lui, que Voltaire n'a pas eu en parlant du moyen âge. C'est la sympathie pour l'homme, la foi dans la raison humaine : grands secours pour comprendre le passé. Si différentes que fussent les formes de civilisation qu'il aétudiées, si opposées même qu'elles fussent à son idéal préféré, il les a aimées, il y a cherché des traces de bon sens et de justice. 11 ne s'est pas plu à collectionner les singularités, les absurdités, les monstruosités ; et dans les coutumes les plus bizarres, il a dé-

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couvert des intentions sages et morales. Il a trouvé à louer le bon ordre des Etats despotiques, le patriotisme des républiques démocratiques : il a saisi chaque nation, chaque institution par ce qui faisait honneur à l'Iiomnie, non parce qui l'humiliait et le faisait méprisable. Il a estimé le sentiment religieux même dans les fauss-es religions : il a senti que la piété, la foi valent leur prix, même en s'égarant sur des objets indignes.

Les chapitres sur l'Egypte et l'Assyrie n'ont plus de valeur objective aujourd'hui. Mais ils gardent un intérêt subjectif: ils nons font voir cette ardente curiosité de l'écrivain, cette imagination toujours active, qui saisit les données des historiens et transforme les froides paroles en tableaux colorés et vivants. Je ne relèverai qu'un trait : il complète d'une façon inattendue Hérodote par le récit de deux missionnaires qui ont vu les ruines de Thèbes, et s'émerveillanl de ce qu'il a lu de ces avenues de sphinx, de ces hautes salles soutenues décent vingt colonnes, de ces peintures aux vives couleurs, il exprime le vœu qu'une mission de savants aille reconnaître toutes ces richesses inconnues d'un art ancien.

Il y a encore plus de fable que de vérité dans ce qu'il dit de l'empire perse. Sur la Grèce, il voit juste, mais il ne voit pas tout. Il peint comme il faut le patriotisme grec : il oppose

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bien Athènes et Sparte d'après les historiens, ou plutôt d'après les moralistes. Mais on connaissait trop peu les institutions et tout le détail de l'organisation politique et sociale des cités grecques : on ne voyait pas quels conflits d'intérêts avaient causé les troubles et les discordes ; on ne savait pas quelle place les questions économiques avaient tenue dans la vie hellénique. Réduit à regarder les beaux dehors que les historiens présentent, Bossuet dut nécessairement leur donner un commentaire un peu incomplet et incliner trop souvent vers la morale.

Ce qui reste vrai, c'est le chapitre de Uome. Peu importe que le détail soit parfois faux, que la lutte des deux classes ne soit pas ramenée à sa véritable origine, que d autres causes encore aient facilité la conquête du monde ; l'ensemble est vrai et les vues lumineuses et profondes y abondent. Le génie des anciens Romains, actif, laborieux, dévoué au bien public, la perfection desinslitutions militaires, la politique prudente du sénat, sont représentés avec une justesse et une vigueur que rien n'égale. L'admiration n'aveugle pas Bossuet : il montre l'injustice, la cruauté procurant la conquête, mais la bonne administration l'afTermissant et la rendant éternelle. Les raisons qui assuraient le succès de Rome dans la lutte contre Carthage sont déduites avec une clarté,

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une précision rares. Hossiiet a réellement, comme on l'a dit, été le maître de Montesquieu. Celui-ci n'a eu qu'à suivre les vues de son prédécesseur, à les compléter, à corriger le détail, à étendre et à préciser par des faits l'exposition de l'organisation militaire et des maximes politiques de Uome, pour nous faire entendre les causes de la grandeur de Uome : ce que Bossuet lui a laissé presque entièrement à créer, ce sont les raisons de la décadence ; à Montesquieu revient l'honneur d'avoir montré comment l'empire est devenu nécessaire, et comment il a été nécessaire que l'empire fût la proie des barbares.

Dans le Discours sur F Histoire universelle^ Bossuet manifeste les plus rares qualités de l'historien : il est maître de sa matière, il l'embrasse et il la pénètre, il l'ordonne, il lui donne forme et sens ; il regarde en philosophe la masse innombrable des faits, il la dispose en séries continues de causes et d'effets ; et 4ans l'expression de tous ces rapports qu'il perçoit, de toutes ces conséquences qu'il déveIo|)pe, il ne se réduit jamais aux froides abstractions ; il saisit partout dans la réalité

BOSSL'ET IIISTORIICN. 305

vivanie le trait caractéristique, où l'idée est attachée et transparaît ; il entre dans l'intelligence par l'imagination. Nul n'a peint plus vigoureusement, avec plus de relief et de couleur, les mœurs des peuples, le génie des 'civilisations, les altérations de l'esprit public en un pays à travers les siècles. Son sujet le retenait dans les considérations générales et ne lui permettait que les tableaux d'ensemble. Il n'avait pas le temps de s'arrêter aux individus; à peine se permeltait-il d'esquisser la figure d'un Alexandre. 11 n'était pas homme à avoir de la complaisance pour son talent. Cherchons donc ailleurs de quoi compléter l'idée qu'on doit se faire de Bossuet historien. Il avait une si vive imagination pour exprimer la vie, une si haute impartialité pour ne chercher qu'à faire vrai, que, dans toutes ses œuvres, il fait œuvre d'historien autant que d'orateur ou de polémiste. Ses narrations, ses portraits, ont un accent de sincérité, une force de vie, qui les rendent indépendants de la thèse qui les amène ; ils ont une étonnante solidité, et nous charment par l'intensité et la naïveté de l'expression. Bossuet a ses préventions, ses principes arrêtés qui lui font aimer ou redouter, louer ou blâmer les hommes ; mais quels qu'ils soient, quoi qu'ils aient fait, il les voit bien, il marque bien leur physionomie ; ses personnages vivent, et ce sont bien

eux ; un ami franc userait d'autres mots, il verrait les mêmes choses.

Voyez, dans la Défense de la Tradition et des saints Pères, ce portrait d'une âme qui cherche la vérité :

a Je plains Grotius dans son erreur. Nourri horsdu sein de l'Eglise, dans les hérésies de Calvin, parmi les nécessités qui ôloient à l'homme son libre arbitre et faisoient Dieu auteur du péché, quand il voit paroître Arminius qui réformoit ces réformes, et détestoit ces excès des prétendus réformateurs, il croit voir une nouvelle lumière et se dégoûte du calvinisme. Il a raison ; mais comme, hors de l'Église, il n'avoit point de règle certaine, il passe à l'extrémité opposée. La haine d'une doctrine qui détruit la liberté le porte à méconnoître la vraie grâce des chrétiens ; saint Augustin dont on abusoit dans le calvinisme lui déplaît ; en sortant des sentiments de la secte où il vivoit, il est emporté à tout vent de doctrine, et donne comme dans un écueil dans les erreurs sociniennes. Il s'en relire avec peine, tout brisé pour ainsi dire, et ne se remet jamais de ce débris. On trouve partout dans ses écrits des restes de ses ignorances ; plus jurisconsulte que philosophe, et plus humaniste que théologien, il obscurcit la doctrine de l'immortalité de l'âme ; ce qu'il y a de plus concluant pour la divinité du Fils de Dieu, il tâche de l'affoiblir et de l'ôter à l'Église; il travaille à obscurcir les prophéties qui prédisent le règne du Christ : nous en avons fait la preuve ailleurs. Parmi tant d'erreurs, il entrevoit quelque chose de meilleur ; maisil ne sait pas prendre son parti, et il n'achève jamais de se puritler, faute

d'entrer dans l'Église. Encore un coup, je déplore son sort [i). »

Mais, sans nous égarer à travers l'œuvre de Bossuet, arrêtons-nous à cette admirable Hisloire des Variations. Non pas à cause de son titre : il ne promet qu'une histoire des doctrines du protestantisme. C'est une œuvre de théologie, et, sous forme d'exposition historique, un traité de controverse ; Bossuet de tout temps a aimé cette méthode ; il croit que pour faire triompher la vérité et réfuter l'erreur, rien ne vaut la netteté d'une franche exposition. Il fait donc ici contre l'hérésie ce qu'il avait fait précédemment pour la doctrineorthodoxe. VUistoire des Variations des églises protestantes est le complément et la contre-partie de V Exposition de la Foi catholique. Mais si, dans l'unité de la tradition catholique, les individus les plus grands disparaissent, ici il ne peut étudier les variations infinies des croyances sans regarder le génie, l'humeur, les passions, les habitudes des hommes ; car l'esprit individuel est le père des sectes. Toutes ces variations qu'il note avec une curiosité indignée et triomphante, naissent de la façon particulière dont la Bible, l'Evangile, les dogmes et la discipline de l'Eglise ont affecté certains tempéraments, certains cerveaux alle-

(1) Edit. Lâchât, t. lY, p. 358.

308 nossuET.

mands, français ou liollandais. Ainsi est sortie riiistoire de la controverse. Hossiiet, en analysant les doctrines, a peint les docteurs. Luther, Zwingle, Calvin, Bucer, Carlostadt, OKcolampade, Melanclitlion , Cranmer , Cromwell, et tant d'autres, ne sont pas des noms seulement qui servent à étiqueter des opinions : ce sont des hommes dont nous aimons à noter l'humeur, le ton de la voix, que nous voyons parler et agir, qui vivent enfin. Delà l'intérêt dramatique du livre ; celui qui l'a écrit, théologien, historien, philosophe, mérite encore de prendre place parmi les plus grands, les plus puissants peintres de l'àme humaine.

« Martin Luther, nous dit Bossuet, auguslin de profession, docteur et professeur en tliéologie dans l'université de Wittemberg, donna le branle à ces mouvemens. Les deux partis de ceux qui se snntdils reformés, font également reconnu pour l'auteur de celte nouvelle réformation. Ce n'a pas été seulement les luthériens ses sectateurs qui lui ont donné à l'envi de grandes louanges. Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité, sa constance, l'industrie incomparable qu'il a fait paroître contre le pape ; c'est la trompette, ou plutôt c'est le tonnerre ; c'est hi foudre qui a tiré le monde de sa léthargie ; ce n'éloit pas Luther qui parloit, c'étoit Dieu qui foudroyoit par sa bouche.

« II est vrai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et

impétueuse, qui entrainoit les peuples et les ravissoit, une hardiesse extraordinaire quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisoit trembler devant lui ses disciples, de sorte qu'ils n'osoient le contredire ni dans les grandes choses, ni dans les petites (1 . »

Et dans le récit qui suit, tout le personnage se développe : humble d'abord, et timide, excessif en soumissions, à travers lesquelles on ressentait pourtant déjà « je ne sais quoi de fier et d'emporté », puis insensiblement le prenant de plus haut, trivial, insolent, obscène, moqueur, violent, jovial, illuminé, fanfaron, finissant en boufïonneries ses arguments et « mettant en thèses toutes ses fureurs. » La rupture de Luther et de (^arlostadt à [énafait une scène pittoresque, où tous les détails sont pris sur le vif ; j'y reconnais cette b mhomie familière dont les théologiens allemands couvraient leur zèle et leurs rancunes, cette verve grossière qui émaillait les plus graves raisonnements d'injures et de quolibets.

« Au sortir du sermon de Luther, Carlos lad t le vint

trouver à TOurse-Noire, où il logeoit Là, parmi

il'autres discours, et après s'être excusé le mieux qu'il put sur la sédition, Carlostadt déclara à Luther qu'il ne pouvoit souffrir son f>pinion de la présence

(i) Eht. des Variât., I, 6, t. XIV, p. 23.

réelle. Luther avec un air dédaigneux le défia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d'or s'il l'entreprenoit. Il lire le florin de sa poche. Garlostadt le met dans la sienne. Ils louchèrent en la main l'un de Fautre» en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Garlostadt et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour. Garlostadt fit raison, et avala le verre plein : ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 22 août 1524. L'adieu des combattants fut mémorable. « Puissé-je te voir sur la roue « ! dit Garlostadt à Luther. — « Puisses-tu te rompre le col avant que de sortir de la ville (1). »

Calvin n'est pas moins bien dépeint, et sa physionomie s'éclaire par celle de Luther, dont il est rapproché.

« Je ne sais, dit Bossuet, si le génie de Calvin se seroit trouvé aussi propre à écliauffer les esprits et à émouvoir les peuples, que le fut celui de Luther ; mais, après les mouvements excités, il s'éleva en beaucoup de pays, principalement en France, au-dessus de Luther même, et se fit le chef d'un parti qui ne cède guère à celui des luthériens.

« Par son esprit pénétrant et par ses décisions hardies, il raffina sur tous ceux qui avoient voulu en ce siècle-là faire une Eglise nouvelle, et donna un nouveau tour à la réforme prétendue (2).

« Rien ne le flattoit davantage que la gloire de bien écrire ; et Vesphale, luthérien, l'ayant appelé déclamaleur : « Il a beau faire, dit-il, jamais il ne le

(1; Var. U. U ; t. XIV. p. 59.

(2] Var. IX, 1 : t. XIV.'i.. .'3.-)7.

persuadera à personne ; et tout le monde sait combien je sais presser un argument, et combien est précisela brièveté avec laquelle j'écris.

« Donnons-lui donc,puisqu'ille veut tant, cette

gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle; meltons-le même, si l'on veut, au-dessus de Luther, car encore que Luther eût quelque chose de plus original et de plus vil, Calvin, inférieur par le génie, semblcit l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphoit de vive voix ; mais la plume de Calvin étoit plus correcte, surtout en latin ; et son style, qui étoit plus triste, étoit aussi plus suivi et plus châtié. Ils excelloient l'un et l'autre à parler la langue de leur pays; l'un et l'autre étoient d'une véhémence extraordinaire ; l'un et l'autre par leurs talents se sont fait beaucoup de disciples et d'admirateurs ; l'un et l'autre enflés de ces succès ont cru pouvoir s'éleverau-dessus des Pères ; Tun et l'autre n'ont pu souffrir qu'on les contredit, et leur éloquence n'a été en rien plus féconde qu'en injures (1). »

Il est deux livres surtout dans l'ouvrage qu'il faut admirer et lire. Ils contiennent deux merveilleuses études d'àmes : au livre Y, le doux et sincère Mélanchthon; au livre Vil, l'habile et ainintieux Cranmer.

Le tableau des agitations de Mélanchthon est d'une vérité, d'une énergie qui émeuvent profondément. Jeune, pieux, « plus versé dans les belles-lettres que dans les matières de théologie, » Mélanchthon se laisse charmer de Luther,

(ly Va/-., IX, 80, 81 j t. XIV. p. 388, 389.

comme presque tous les beaux esprits : tout lui plaît et l'enchanle, l'homme, l'orateur, et la grande mission qu'il s'est donnée d'un si généreux élan, la réforme des abus de l'Eglise. « On « le voit ravi d'un sermon qu'avoil fait Luther '( sur le jour du Sabbat : il y avoit prêché le « repos où Dieu faisoit tout, où l'homme ne « faisoit rien. Un jeune professeur de la langue « grecque entendoit débiter de si nouvelles peu- '< sées au plus vif orateur de son siècle, avec « tous les ornements de sa langue naturelle et « un applaudissement inouï ; c'étoit de quoi « être transporté. Luther lui paroit le plus « grand de tous les hommes, un homme envoyé <( de Dieu, un prophète. Le succès inespéré de '( la nouvelle réforme le confirme dans ces (( pensées. Mélanchtiion étoit simple et crédule : <( les bons esprits le sont souvent ; le voilà '( pris. » On attaque Luther « et peut-être avec trop d'aigreur. » Mélanchlhon le défend, et s'y attache davantage. Mais bientôt les excès et les violences de son maître, qu'un bon mot d'Erasme l'avait aidé à supporter, l'esprit d'indocilité, de rébellion qui s'abrite sous lezèle de l'Evangile, les motifs et les vues politiques des princes et des villes, la licence du peuple, les dissensions, les guerres le désolent et le jettent dans de cruelles agitations. Il voit la réforme des mœurs oubliée dans la réforme du dogme et de la discipline, la multitude décider par humeur

150SSLET HISTORIEN. 313

de tous les points de la religion, Luther s'emporter aux dernières violences pour retenir l'autorité absolue. Il se sent contraint, tyrannisé lui-même par son maître, accablé de travail, maltraité, suspect, à tel point qu'il pensait à fuir. Sa douceur le fait haïr. Il n'ose expliquer ses sentiments : il fait le rôle ingrat de conciliateur ; il «accommode ses dogmes à l'occasion, » Luther mort, il ne se sent pas plus libre. 11 « se regarde au milieu des luthériens ses collègues comme au milieu de ses ennemis, ou pour nous servir de ses mots, « comme au milieu de guêpes furieuses, » comme Daniel parmi les lions, il souhaite de mourir. Il s'afflige que parmi tant de débats, on ne prenne pas soin de c( guérir les consciences agitées de doute. » Nulle conscience n'avait plus besoin d'être guérie que la sienne. Son incurable tourment fut de ne pouvoir jamais définir sa croyance. Il rédigea la Confession d'Augsboiirg ; il la changea, rechangea, et passa sa vie à soupirer après une formule de foi définitive. <Juaraute ans après la réforme de Luther, il cherchait encore ses dogmes, et mourut sans avoir trouvé sa religion. Le libre examen le séduisait; l'anarchie l'épouvantait ; il respectait le sacerdoce, et l'idée du schisme lui était insupportable. Il prêcha aux protestants l'autorité de l'Eglise et la supériorité du pape ; il annonçait aux catholiques la justification selon Luther.

(( Mélanchlhon crut voir la vérité d'un côté et l'autorité légitime de l'autre. Son cœur étoit déchiré, et il ne cessoit de se tourmenter à réunir ces deux choses... 11 aspiroit à l'unité : il la perdit pour jamais, sans pouvoir même en trouver l'ombre dans le parti où il l'avoit été chercher. La réformation procurée ou soutenue par les armes lui faisoit horreur : il se vit contraint de trouver des excuses à un emportement qu'il détestoit. » Il assiste avec des douleurs, une consternation, des accablementsincroyables qui le mettent presque à la mort, aux délibérations de l'assemblée de Spire. Il blâme Luther et le suit. Dégoûté des princes et des docteurs de son parti, il met son esprit, son éloquence, son honnêteté à leur service. Au milieu de tous ces ébranlements et de ce désordre de son ûme, il reçoit, tantôt avec espoir et tantôt avec efïroi, tous les prodiges qui arrivent : un débordement du Tibre, « l'enfantement d'une mule dont le petit avait un pied de grue », la naissance d'un veau à deux têtes, près d'Augsbourg. 11 remplit ses lettres de songes et de visions. 11 fait l'horoscope de sa fille, et s'efïraie pour elle d'un « horrible aspect de Mars. » Une comète le fait trembler. Il évite de voyager sur la Baltique parce qu'on a prédit un naufrage sur cette mer. Il croit aux astrologues, qui représentent l'automne comme plus favorable aux disputes pour la foi. Il se repaît des prédictions

d'un cordelier, qui annonce la ruine du pape et la venue triomphante du Turc. Et parmi ces petitesses, sa belle àme, vide d'égoïsme, ne cesse de pleurer sur les maux et sur les fautes des siens. Jamais portrait plus vif n'a été fait de ce que peut ressentir une nature douce et candide, amie de la paix et de la vérité, quand elle est jetée au milieu de disputes sans fin et de fureurs fanatiques.

Biendiflérent est Thomas Cranmer, archevêque de Cantorbéry, le héros du VH^^ livre. Il faut entendre Bossuet nous conter avec une ironie singulièrement forte la vie de ce prêtre ambitieux et timide, « tout ensemble luthérien, marie, cachant son mariage, archevêque selon i^ Pontifical romain, soumis au pape dont il abhorroit la puissance, disant la messe qu'il ne croyoït pas et donnant pouvoir de la dire. » Instrument docile des passions de Henri VIII, il lui écrit « une grave lettre sur son mariage incestueux avec Catherine. » Il le cite devant lui avec la reine ; il annule leur mariage. Il marie son maître avec Anne Boleyn ; il casse ce mariage, quand le roi n'en veut plus. Il cas^e encore plus tard celui d'Anne de Clèves qu'il avait lui-même conclu. Au milieu de ces complaisances, il lui faut souscrire càtous les articles de foi qu'il rejette, condamner le mariaoe des prêtres, lui qui était marié, et toujours dire la messe. Il ne conserve qu'à force d'hypocrisie

310) 150SSUET.

une faveur achetée à force de servilité : tout le fi'uit qu'il tire d'avoir érigé le roi en chef infaillible de ri^glise, c'est d'être contraint de protesser tout ce qu'il ne croit pas ; il se fait le tyran du clergé d'Angleterre, poursuivant ses propres doctrines et courbant tout avec lui devant le roi. Enfin ce maître capricieux et incommode meurt, et l'archevêque de Cantorbéry peut se découvrir sous un protecteur zwinglien. Le dogme, le culte sont réformés à son gré : le célibat des prêtres étant aboli, le péché est ôlé de sa vie ; s'affranchissant de tous les canons,l'archevêque siège au Parlement, dans des causes de sang, et signe des arrêts de mort. Il travaille à exclure Marie Tudor de la succession de son frère ; il soulève le peuple contre elle. On le met à la Tour de Londres, on le dépose, on le déclare hérétique, on lui donne des juges. Il ofïre d'aller se défendre devant le pape, qu'il ne reconnaît pas. Ilappellc au concile général. Enfin, rien ne servant, il abjure. Il abjure son abjuration même, quand il la voit inutile, et sur une lueur d'espoir qu'il voit paraître, il la confirme de nouveau, tout en écrivant une confession secrète de ses vrais sentiments, pour le cas où il faudrait aller au supplice : il prenait ses précautions pour être martyr. Politique malheureux, condamné par son ambition à entasser dans sa vie toutes les équivoques, toutes les basseses, toutes les con-

tradiclions, et qui n'eut de courage, de fermeté et d'audace que pour servir contre ce qu'il croyait la vérité un maître dont il craignait tout : celte physionomie originale et vivante de l'archevêque Cranmerse détache en pleine lumière au milieu du récit des premières variations de l'Eglise anglicane.

.le n'en dirai pas plus : en voilà assez pour faire entendre comment Bossuet a fait œuvre d'historien, et non de théologien seulement, dans ses Variations. 11 va sans dire que son talent historique n'a pu s'exercer que d'accord avec sa doctrine théologique, et que partout où l'histoire eût contredit la théologie, c'est la théologie qui seule dicte à l'écrivain sa pensée et sa phrase. Bossuet a pu peindre les hommes de la liéforme : il ne pouvait expliquer la Béforme elle-même. Il ne faut pas lui demander les causes historiques qui ont soustrait en peu d'années la moitié de l'Europe à l'obéissance du pape : l'esprit audacieux des novateurs, l'humeur indocile de la multitude, les desseins politiques des princes, les décrets mystérieux de la Providence, voilà tout ce qu'il allègue pour rendre raison de ce qui s'est pn ssé ej Allemagne, en Bohême, en Suisse, Bas, en Angleterre, et dans tant d'ai ties delà chrétienté. 11 n'a pas vu ij suffisamment que la Réforme, en touî a été la conséquence fatale de l'imp)

que les peuples ont sentie à un moment d'aller plus loin, en restant soumis à Rome, dans le développement de leurs aspirations et de leur génie: la constitution de l'Eglise faisait obstacle à la vie nationale ; la nation qui voulait vivre et être tout ce qu'elle pouvait être, a rompu l'obstacle ; le fait religieux est enveloppé et dominé de toutes parts par les nécessités historiques. Mais ce n'est pas à un prêtre qu'il appartient de le proclamer ; ce n'est pas à Bossuet qu'on peut demander de réduire la forme de la religion à n'être qu'une des multiples expressions du génie des races, façonné et déterminé par l'histoire. Ne nous étonnons pas d'une autre erreur, suite nécessaire de la première : il n'a pas cru à la vitalité du protestantisme : il a proclamé en mainte occasion que l'hérésie approchait de son terme, et que Dieu allait rétablir l'unité de son Eglise trop longtempsaffligee.il a été faux prophète en cela. Ce que Luther et Calvin ont perdu, Rome ne l'a pas gagné. La contradiction logique que Bossuet relevait dans les Eglises luthérienne et calviniste n'a pas été résolue dans le sens que son zèle catholique espérait. Il n'a pas compris, il ne pouvait comprendre que ce qui avait détaché les peuples de Rome étant la nécessité de vivre, le besoin de remplir leurs destinées, cela devait les empêcher à jamais de s'y réunir, et qu'une nation souffre moins d'une erreur logique que

de la raison même, quand elle blesse l'esprit national.

Contentons-nous cependant de ce que Bossuet pouvait nous donner, et sachons admirer qu'il ait su mettre dans une exposition théologique une telle force dramatique, des figures si pleines d'expression et de vie.

CHAPITHE VU.

Méthode de Bossuet dans la controverse.

I. — Le gallicanisme de Bossuet; forme nécessaire de son catholicisme.

II. — Bossuet adversaire du Jansénisme. — Pourquoi il n'a point entame de polémique contre cette doctrine.

III. — Bossuet lutte pendant cinquante ans contre les protestants. — Ouvrages de controverse qu'il écrivit. — Ses néo'ociations avec Leibniz pour le rétablissement de l'unité : raisons de leur insuccès.

IV. — Pourquoi Bossuet ramène tout à la question de l'Eglise, de son autorité et de son infaillibilité. — Il réduit le protestantisme à lilluminismeou au rationalisme. — Ce qu'il combat dans l'hérésie, c'est le libre examen, d'où sort l'incrédulité.

V. — Polémiques contre Malebranche, Dupin, R, Simon. — Là encore c'est le libre examen, le rationalisme, l'indifférence qu'il aperçoit et dénonce. — Il prévoit que l'ennemi le plus dangereux de l'Eglise, ce sera la critique philologique et historique.

S'il fallait étudier à fond la théologie de Bossuet, et le suivre dans toutes les polémiques où il défendit successivement toutes les parties de la religion, il y aurait de quoi

THÉOLOGIE ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. 3ll

remplir tout un volume. Et puis, je cherche dans lîossuet ce qui est encore vivant et d intérêt général aujourd'hui : la plupart de ces disputes théologiques et des arguments qui s'y sont échangés n'éveillent plus guère qu'une curiosité purement historique, et en quelque sorte archéologique. Forcé de me réduire et de couper court, je me contenterai de saisir dans cette théologie ce qui peut toucher des esprits contemporains J'entreprendrai de dégager de ces formes mortes les idées^ utiles, Tes vérités éternelles qui continuent d'y vivre sourdement.

Au reste, peut-on dire que Bossuet ait une théologie? Catholique, sévèrement orthodoxe, il professe sur tous les points des doctrines que les conciles et la tradition uniforme de l'Eglise ont autorisées : sa théologie est la théologie catholique. Il n'invente rien : si nous sommes tentés de croire le contraire, et de penser qu'il découvre ce qu'il exprime avec un accent personnel et original, c'est que nous ne lisons guère de théologie que dans Bossuet. Mais la théologie ne s'invente pas, du moins la théologie orthodoxe. Par exemple, Y Histoire des ] ariations nous émerveille à bon droit par la puissance du raisonnement. Prenons garde pourtant que la forme seule, l'agencement, l'expression appartiennent à Bossuet. Mais les deux ou trois arguments dont tout l'ouvrage est

le développement et la confirmation, il les tient de ses maîtres ; ce sont des arguments traditionnels et consacrés, (on les trouve, sans chercher plus loin, dans Charron), auxquels il donne non l'existence, mais la force. Car dès 1654, au sortir de Navarre, il les possédait et les proposait dans le SecoruI sermon pour la conversion d\me nouvelle catholique ; W Iraçait alors le cadre qu'il devait plus tard remplir. Ce qu'il met de lui, dans l'exposition, dans la discussion des dogmes, c'est la logique pressante, la neteteparlaite des démonstrations. Il a une vaste lecture, une science étendue : il ne néglige rien pour augmenter, préciser son in format'ion; il met a contribution les savants de tout ordre bénédictins, professeurs, historiens, hellénistes, orientalistes ; il ramasse de tout côtés les mémoires, les documents, les pièces et les textes qui font la conviction. En sorte qu'il n est jamais à court, et que nulle difficulté ne le surprend. Il sait tout ce qu'on a dit sur chaque matière, et l'argument qui résout chaque objection ; sa mémoire , sa présence d esprit font sa force, mais surtout sa méthode. Son originalité théologique est là tout entière: 1 ne dit rien de nouveau, encore une fois, mais il a une façon de dire les choses qui lui est propre, et qui les fait plus efficaces.

Quelle sera donc la méthode deBossuet?Le point de départ est naturellement « qu'il nefaut

rien prendre de son propre esprit, mais prendre celui des Pères, et suivre le sens que l'Eglise, dès son origine et de tout temps, a reçu par la tradition. » Mais comment maniera-l-on la tradition ? On y puisera, continue Bossuet, « des principes inébranlables dont il n'y aura qu'à suivre le fil par une théologie qui ne soit ni curieuse^ ni contentieuse, mais sobre, droite, modeste, plutôt précise et exacte que subtile et raftînée (1 1. »

Notons ces mots : ni curieuse, ni contentieuse^ ni subtile, ni raffinée. Deux règles surtout y serviront. D'abord, éviter la chicane, êtredebonne foi. « Le théologien sincère ne cherche point, « dans les écrits qu'il combat, des paroles « qu'il puisse détourner à un mauvais sens. « Où il y va du salut des ames^ le moindre ar-

« tifîce lui paroît un crime Il estime une

c( pareille infidélité de dissimuler sa propre « créance et de déguiser celle de son adver- « saire (2). »

Ensuite, ne point se perdre dans le détail. couper court, aller au vif des questions, résoudre les difficultés capitales qui emportent tout le reste avec elles ; mais celles-là, les traiter à fond, n'y laisser rien d'obscur, et qui

(T; 2^ Instruction sur la Version de Trévoux. Préface t Ilf p. 512.

2) Réfutation du catéchisme du sieur Paul Ferrn t xiiî

324 BOSSUKT.

donne lieu à renouveler la dispute. Un théologien qui ne veut point faire montre de son esprit, et qui cherche seulement la vérité, appliquera facilement ces deux règles. Bossuet en ;i tiré une force merveilleuse dans laconlroverse Il concède à l'adversaire tout ce qu'il peut ; même il lui emprunte ses principes : il fonde sa réfutation du catéchisme de Paul Ferry suideux passages qu'il y trouve ; il appuie toulo son Histoire des Variations sur les documents protestants. Puis il écarte toutes les discussions de détail : il retient sur chaque matière un on deux points essentiels, où il s'attache, où il se retranche. Ainsi au catéchisme de Ferry il oppose « deux vérités catholiques » seulement. « mais choisies de telle sorte, que la première^ renverse leur religion par les fondements, l;i seconde nous met à couvert contre leurs attaques. » Il ne procédera pas autrement dans les Variations et dans la dispute du quiétisme : c'est toujours un petit nombre d'arguments mais irrésistibles, mais décisifs ; toute son éru dition, ses ressources infinies d'esprit ne s'égarent jamais de question en question, de chicane en chicane, mais se fixent autour des idées centrales sur lesquelles tout roule : il y ramène, il y renferme ses adversaires et ne leur permet point de s'égarer et de battre la campagne. De là la sobriété, et delà la vigueuide son argumentation. De là vient que les œu-

vres de controverse de Bossuet donnent à ceux qui les lisent l'impression d'une force contenue, inépuisable, capable de se proportionner aux obstacles et de se rendre toujours supérieure à tous.

Voilà par quelle méthode Bossuet a défendu victorieusement pendant tant d'années la vérité catholique, faisant face successivement à tous les ennemis qui menaçaient quelque partie du dogme et de la morale, protestants, quiétistes, philologues, casuistes, apologistes du théâtre.

Mais avant de le suivre dans ces combats, il faut bien connaître sur quel terrain il s'établit, et de quelles doctrines il s'appuie. Je disais qu'il était catholique : cela suffit pour nous avertir qu'il n'innove rien : cela ne définit pas suffisamment ses opinions théologiques. Depuis le dernier concile, toutes les Eglises de tous les pays catholiques professent toutes les mêmes croyances, et suivent l'autorité de Bome sur toutes les questions de dogme et de discipline. L'Eglise de Erance, autrefois, avait d'autres maximes que l'Eglise romaine, sans rompre pourtant l'unité catholique. Les théologiens gallicans et ultramontains disputaient sans relâche, et les uns et les autres étaient ortho-

doxes en soutenant des opinions contradictoires. Les papes, que les doctrines ultramontaines flattaient, n'osèrent pourtant jamais^ sous l'ancien régime, condamner les sentiments gallicans, et Bossuet, avec presque tout le clergé de France, avec la grande majorité de nos évoques et de nos docteurs, pouvait maintenir, en dépit même du chef de l'Eglise, des opinions qui seraient hérétiques aujourd'hui. Je ne doute pas, au reste, que, réduit à choisir entre le schisme et l'abandon de ses principes, il ne se fût soumis, comme ont fait ses successeurs, et n'eût trouvé dans son érudition de quoi justifier les nouveaux dogmes. Aussi seraitil puéril d'ériger Bossuet en adversaire de la forme actuelle du catholicisme, autant que de s'acharner sur lui, parce qu'il a suivi, alors qu'il le pouvait sans révolte, des maximes différentes de celles qui oui prévalu longtemps après sa mort : la mauvaise foi est égale de lui reprocher sou g'allicanisme, et de s'en servir pour attaquer notre clergé devenu par force ultramontain.

Ce qu'était le gallicanisme, Bossuet l'a expliqué éloquemment dans le sermon sur V unité de VEglise, qui ouvrit les délibérations de l'assemblée du clergé de France en 1081: il l'a défini précisément dans les quatre articles que les évêques et les docteurs de l'Église gallicane votèrent l'année suivante sous son inspiration.

THÉOLOGIE ET CONTIlOVEIlSlilS IIELICIEUSES. 327

Tout se réduit à trois points, qui pouvaient, comme il le dit, blesser les tendres oreilles des Romains : « l'indépendance de la temporalité « des rois, la juridiction épiscopale immédia- « lement de Jésus-Christ, et l'autorité des con- « ciles (1). »

Le premier point regarde les rapports de l'Eglise et de la puissance civile. La doctrine ullramonlaine, à laquelle Bellarmin avait donné tout son développement et l'appui de toutes les raisons théoriques et historiques qui la favorisaient, attribuait au pape une autorité supérieure sur les rois et les princes : le pape était le suzerain universel, qui pouvait disposer des trônes, et délier les sujets du devoir de fidélité. A quoi ne consentaient pas les gallicans : appuyés sur l'Evangile, sur les deux paroles de Jésus-Christ : « Mon royaume n'est '< pas de ce monde », et « Rendons à César ce (( qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu, » ils séparaient le pouvoir civil de l'autorité spirituelle ; ils les voulaient alliés, échangeant de mutuels services, mais indépendants et distincts ; et pour bien assurer cette indépendance, en face de l'Eglise instituée de Dieu, ils dressaient l'Etat divin aussi par son origine et son institution, le magistrat investi d'une autorité également sacrée, et tenant immédiatement de

(1) Lettre au cardinal d'Esirées, t. XXVI, 292.

Dieu le pouvoir de protéger et de contraindre.

Le second et le troisième point assuraient la liberté des Eglises nationales et mettaient au large la diversité d'esprit des nations catholiques, sans rompre l'unité de l'Eglise universelle, ni détruire la primauté de l'Eglise de Rome. Selon les maximes de Rome, le successeur de Pierre, vicaire de Jésus-Christ, seul représentait Jésus-Christ ; seul investi de la mission divine d'enseigner et de conduire, il déléguait aux évêques une part de son autorité, et leur communiquait de sa sainteté par le choix qui les constituait gardiens des Eglises particulières. Les gallicans maintenaient que Jésus-Christ avait donné à Pierre la primauté, mais à tous les apôtres, comme à Pierre le droit d'enseigner en son nom, le droit de lier et de délier, et que les évêques étaient les successeurs directs des apôtres dans tous les pays évangélisés par eux et par leurs premiers disciples. On voit l'opposition des deux doctrines : dans l'une, les évêques sont des représentants du pape, dans l'autre, des vicaires de Jésus- Christ ; dans l'une, toute leur autorité émane de Rome, dans l'autre, Jésus-Christ les revêt lui-même de sa puissance et leur promet son inspiration. L'une fait des évêques les créatures du pape, l'autre fait du pape « le premier entre des égaux. »

Il suivait de là que les gallicans ne pouvaient

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reconnaître l'infaillibililé du pape : car à quelle distance des évêques ce don l'eût-il porté? et quelle égalité eût subsisté? Us ont attribué aux évêques le droit déparier dans leur diocèse au nom de l'Eglise universelle, avec toute l'autorité qui la revêt ; ils ont donné aux évêques l'assistance réelle de Jésus-Christ et l'inspiration toujours présente du Saint-Esprit, tant qu'ils suivent la tradition et interprètent fidèlement la vérité : ils n'ont donné de plus aux papes qu'un droit d'initiative pour définir la foi en toute circonstance. Mais les sentiments du pape ne deviennent dogmes et articles de foi que parle consentement de toute l'Eglise : le pape doit assembler le concile, et s'il a parlé selon le Saint-Esprit, les évêques, inspirés aussi du Saint-Esprit, avoueront ses paroles. C'est l'Eglise universelle et non le pape qui est infaillible, et l'autorité du concile est supérieure à celle du pape, au point que le concile peut déposer le pape : instruit par le Saint-Esprit, il peut déclarer aux fidèles que celui qu'ils croient le vicaire de Jésus-Christ et le chef de l'Eglise, ne l'est pas devant Dieu. Les théologiens ultramontains se scandalisaient de ces propositions, et déjà ils avaient énoncé dans toute sa rigueur, telle qu'elle a enfin prévalu, l'opinion de l'infaillibilité du pape.

Voilà en résumé par où l'Eglise gallicane se séparait de l'Eglise romaine, dont presque tous

les pays catholiques, Espagne, Autriche, Flandre, acceptaient et professaient les opinions. Pendant que les empereurs luttaient contre les papes avec de tragiques alternati' 'e victoire et de défaite, tous les ro' rance, depuis le saint roi Louis IX jusq^. idévot Philippe le Bel, assuraient contre le saint-siège l'indépendance de leur couronne ; à l'ombre de leur puissance, l'Université et le clergé établissaient dans le royaume la tradition gallicane, et même un instant dans les conciles de Pise, de Baie et de Constance obtenaient le consentement de l'Eglise universelle à leurs doctrines.

Il était naturel que Bossuel s'attachât au gallicanisme : à peine y avait-il en France quelques théologiens, sauf les jésuites, qui fussent favorables aux prétentions romaines. Bespcctueux comme il était de la tradition, celle-là était si bien établie en France, qu'elle devaitlui sembler la forme essentielle du catholicisme. Songeons qu'il était l'élève de ce collège de Navarre, qui depuis plus de trois siècles avait fourni à l'Eglise gallicane ses plus ardents défenseurs ; d'où était sorti Gerson, le hardi théologien qui avait démontré qu'on pouvait déposer le pape, l'orateur puissant qui avait persuadé au concile d'exercer ce droit terrible.

Mais ce serait méconnaître la place que les opinions gallicanes tiennent dans la théologie

et dans rame de Bossuel, que de l'y croire attaché seulement par son respect des traditions anciennes. La raison surtout lintéresse à les défendre : ce fut pour lui une afïaire de bon sens. « Il me semble, écrivait-il, qu'il n'y a rien de plus odieux que les opinions des ul- Iramontains. » Elles le blessaient comme une absurdité : il s'indignait qu'on pût méconnaître à ce point l'intérêt de l'Eglise et les conditions naturelles de toute autorité.

« Quelle espérance, disait-il, peiit-on avoir de ramener jamais les princes du Nord, et de convertir les rois infidèles, s'ils ne peuvent se faire catholiques sans se donner un maître qui puisse les déposséder, quand il lui plaira?... On perdra tout par ces hauteurs. Dieu veuille donner des bornes à ces excès. Ce n'est pas par ces moyens qu'on rétablira l'autorité du Saint-Siège. Personne ne souhaite plus que moi de la voir grande et élevée ; elle ne le fut jamais tant au fond que sous saint Léon, saint Grégoire, et les autres qui ne songeoient pas à une telle domination. La force, la fermeté, la vigueur se trouvent dans ces grands papes ; tout le monde étoit à genoux quand ils parloient ; ils pouvoienttout dansl'Eglise, parce qu'ils mettoient la règle pour eux il i. »

Outre la difficulté de convertir les hérétiques à la souveraineté temporelle du pape, Bossuet pense sur l'ordre de l'Eglise comme sur la cons-

(1) Lettre à M. Dirois, t. XXVI, p. 310.

titulion de FEtal civil : le despotisme, où la volonté individuelle du souverain faitloi, répugne à sa raison, même quand ce souverain est le successeur de Pierre, et commande au nom de Jésus-Ciirist. Il ne conçoit d'autorité que légitime, c'est-à-dire soumise aux lois, s'exerçant dans les formes régulières, que la tradition a transmises. Comme le roi, même absolu, doit respecter les privilèges des divers corps et ordres de l'Etat, et les institutions anciennes, ainsi Rome, possédant la plénitude de la puissance apostolique, doit se régler dans l'exercice qu'elle en fait « par les canons, c'est-à-dire par (c les lois communes de toute l'Eglise, de peur « que, s'élevant au-dessus de tout, elle nedé- « truise elle-même ses propres décrets (1). »

On s'est demandé souvent si Bossuet n'avait jamais douté de ce qu'il a si hautement et si constamment enseigné. Qu'on lise et le Sermon sur F Unité de l'Eglise^ et les lettres qu'il écrivit en ce temps-là, et cet immense arsenal de faits et d'arguments àl'appui de sa doctrine qu'il intitulait GaUia Orthodoxa ; on se convaincra que ce qui le préserva en grande partie de douter, fut le gallicanisme, forme pour lui raisonnable et légitime du catholicisme. Par le gallicanisme, il répondait aux objections que les protestants liraient de la tyrannie pontifî-

(1) Sermon sur l Unité de l'Eglise, 1^"' point, t. XT, p. GOO.

cale, du joug insupportable que les peuples mettent sur leur tête, en reconnaissant l'autorité spirituelle du chef de l'Eglise romaine. Par le gallicanisme, il satisfaisait à cet instinct national qui avait obligé tant de nations à rompre même la communion religieuse avec îiome : il rendait à sa patrie, à l'Etat, à son roi ce qu'en son àme il sentait leur devoir : il trouvait moyen d'être citoyen en restant catholique. Par le gallicanisme, il rendait possible l'Etat moderne, laïque, indépendant, sans détruire l'ordre ancien de l'Eglise : il accordait les deux puissances en les séparant. Il constituait les Eglises nationales, diverses d'apparence, selon le génie de chaque nation, unies dans le dogme et dans l'obéissance au successeur de Pierre ; il assurait la liberté des Eglises sans affaiblir l'unité de l'Eglise, et gagnait enfin tout ce que les protestants ont gagné sans perdre ce qu'ils ont sacritié. Et la France, autrefois, a pensé comme Bossuet : le gallicanisme l'a sauvée du schisme ; dans cette forme aujourd'hui condamnée, elle a développé son génie propre et suivi ses destinées ; et c'est ainsi qu'elle a pu, après tant de révolutions, après un si complet renouvellement, se trouver encore à la tête des nations catholiques.

Le gallicanisme donc, dans la théologie de Bossuet, est le fort où il peut se retrancher contre les hérétiques, et qui lui fournit le

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moyen de les confondre, toutes les fois qu'on discute sur l'organisation de l'Eglise et sur les conséquences politiques de l'adhésion aux dogmes catholiques. 11 est vrai que ce qui fait sa force fait en même temps sa faiblesse.

Car les théologiens protestants ont ])eau jeu à lui répondre, que ce qu'il expose là-dessus n'est pas la croyance universelle de l'Eglise, et qu'il a contre lui, avec les trois quarts des nations catholiques, le chef, dont ces nations, et la France, et lui-même vénèrent la pleine et divine autorité.

Le jansénisme était en quelque sorte le parti avancé de l'Eglise gallicane : Bossuet a-t-il poussé jusque-là? On l'a cru parfois, et Fénelon aurait bien voulu l'y prendre sur le fait. Il est certain que Bossuet, qui a si vigoureusement fait la campagne contre tous les adversaires du dogme et de la morale chrétienne, n'a point fait acte d'hostilité contre les jansénistes, et qu'il a inspiré, et même en partie rédigé l'instruction pastorale sur laquelle le cardinal de Noailles s'est vu accuser de jansénisme.

Il est certain aussi que Bossuet estimait Jansénius et Saint-Cyran, qu'il en permettait même la lecture à des religieuses, et qu'il a inscrit les livres de Porl-Uoyal, diNQc les Provinciales,

parmi les ouvrages qui peuvent former l'élocution d'un prédicateur. Il admirait, il aimait Arnauld et Nicole, qui ne demeuraient pas en reste avec lui : il voyait en eux d'illustres et vaillants défenseurs de l'Eglise.

Mais tout cela ne doit pas nous faire illusion : il est avec Nicole, avec Arnauld, quand ils combattent les erreurs de Malebranche et des prolestants. Il est avec eux quand ils sont avec l'Eglise. Il est conlre eux sur les questions où ils se séparent de Rome et de T Eglise. Toute son admiration aboutit alors à les condamner.

a Grands hommes, dit-il, éloquents, hardis, décisifs, esprits forts et lumineux, mais plus capables de pousser les choses à l'extrémité que de tenir le raisonnement sur le penchant, et plus propres à commettre ensemble les vérités chrétiennes qu'à les réduire à leur unité naturelle (1). o

Il loue sans réserve Nicolas Cornet, son ancien maître, qui a fait condamner le jansénisme en Sorbonne. 11 se rend à Port-Royal, sur l'ordre de l'archevêque de Paris, pour conférer avec les religieuses et tâcher de leur persuader l'obéissance. Il ne comprend pas que quelques fidèles, des religieuses surtout, tiennent en échec le pape et des évêques, et refusent de

(1) Oraison funèbre de N. Cornet, t. XII, p. 678.

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souscrire, ne fût-ce que par pure soumission, aux décisions de toute l'Eglise. Il estime que les cinq propositions condamnées, si elles ne sont pas littéralement dans Jansénius, sont « l'ame » de son livre. 11 approuve, il défend les doctrines des jésuites sur la grâce, et sans consentir à l'opinion de Molina, il le reconnaît orthodoxe. Contrairement aux sentiments d'Arnauld, il ne se lasse pas de recommander à ceux qu'il dirige l'usage de la communion : (c II faut prier et communier jusque dans les '' derniers délaissemens, et au delà : il est a ainsi (I) ». Il blâme même la morale des jansénistes : il leur reproche de Irouvcr partout des crimes nouveaux^ d'accabler la fa > blesse humaine en ajoutant au joug que Dieu nous impose, et de faire pari Ire le christ ianis me impossible (2.). Il s'éloigue d'eux autant que des casuistes indulgents : (' Il faut marcher au milieu, dit-il, sans <( se laisser surprendre à cette rigueur affectée « qui ne fait que des superbes et des hypo- « crites (3j, » non plus qu'aux maximes mondaines et profanes.

Bossuet n'est donc pas janséniste. Pourquoi, s'il en est ainsi, n'a-t-il pas attaqué le jansénisme? La raison en est simple : il n'a point jugé leur erreur dangereuse. Toute fausse

(1) Lettre à Mme Cornuau, t. XXVII. p 533.

(2) Oraison funèbre de N. Cornet, t. XII, p. 070. (3, Ihid t. XII, p. G72.

THÉULoùlE ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. 337

qu'elle fût, leur morale altéiuiait la fausseté de leur dogme : car elle rendait le salut difdcile, la vie triste; elle effrayait les hommes, elle ne les flattait pas. Elle n'avaitrien pour séduire la foule: c'était l'erreur de quelques-uns. Bossuet jugea que d'autres dangers plus pressants, qui menaçaient plus généralement l'Eglise et les fidèles, exerceraient plus utilement son zèle et son activité Et puis, dans ses égarements, le jansénisme a toujours gardé une mesure, qui devait aider à lui faire trouver grâce aux yeux de Bossuet. Jamais il n'a franchi l'étroite limite qui sépare l'hérésie du schisme. Il a voulu toujours rester en communion avec l'Eglise : dans la plus grande ardeur de sa querelle contre Home, il s'acharnait contre les protestants, pour attester sa volonté de ne pas rompre l'unité. Condamnés , les jansénistes ne se sont pas soumis ; mais indociles, ils n'ont jamais été rebelles : ils sont restés catholiques en dépit du pape. C'étaient là des hérétiques d'un nouveau genre, qui ne mettaient pas l'Eglise en péril. Ils avaient contre eux le pape, le roi, les évéques, la Sorbonne : c'était assez pour accabler des gens qui ne se séparaient point.

iS'ous voyons maintenant la position prise par Bossuet : gallican, partisan contre Rome de l'autorité du concile et de l'indépendance des rois, en tout le reste, et dans la question du jansénisme, uni à Rome, autant par le consen-

Icment de sa raison (|ue par la soumission de son cœur, voilà en quel état, avec quelle forme de doctrine, il est entré au plus fort des controverses religieuses de son temps.

Pendant près de cinquante ans son principal effort a été dirigé contre les protestants : seule la querelle du quiélisme a pu détourner pendant quelques années loutes ses forces et tout son zèle de leur plus ordinaire objet. J'aurai à dire plus loin quelle conduile Bossuet a lenue, comme pasteur, à l'égard des protestants : nous n'avons à regarder ici que les raisons qu'il a opposées, comme docteur, à leurs doctrines. Dès son arrivée à Melz, il engage la lutte : le ministre F^aul Ferry, un des plus anciens et des plus respectés pasteurs de l'Eglise calviniste, homme de savoir et de vertu, sincère et modéré, avait publié à Sedan un Catéchisme général (le la ré formation de la religion (1654). Il y soutenait la nécessité delà réforme, et que, depuis cette réforme, et spécialement depuis 1543, on ne pouvait plus se sauver dans l'Eglise romaine. Bossuet, jeune et brûlant de zèle, accepta la lutte sur le terrain choisi par le vieux théologien de l'hérésie, et dans sa Réfutation du catéchisme du sieur Paul Ferry

(1653), s'allacha à établir que rEglise catholique n'ayant pas varié, on pouvait y faire sou salut depuis comme avant 1543 ; en second lieu, que la prétendue réformation non seulement n'étaitpas nécessaire, mais ne saurait se justifier, et qu'on ne saurait y faire son salut. Après ce premier début, qui fut éclatant, Bossuet se fit une place de plus en plus considérable parmi les théologiens. On le regarda comme un des plus forts défenseurs, comme un des plus sûrs dépositaires de la vérité catholique. Beaucoup d'hérétiques s'adressèrent à lui, pour lui proposer les difficultés qu'ils rencontraient en sa croyance, les doutes qu'ils ressentaient sur la leur. 11 conçut que pour les particuliers, sinon pour les docteurs, la dispute n'était pas toujours la plus sûre voie pour toucher le cœur et éclairer la raison, et que l'ignorance des vraies croyances de l'Eglise catholique était en eux le principal obstacle à leur conversion. Aussi écrivit-il dans cette vue, en 1608, son Exposition de la doctrine de f Eglise catholique sur les matières de controverse, afin d'établir, sur toutes les questions débattues, les vrais sentiments de l'Kglise catholique, constamment professés par elle et formellement définis au concile de Trente : sans rien céder sur le fond des choses, il s'étudia à leur donner une forme nette, simple, incontestable, à retrancher toutes les chicanes, à tourner dans le

bon sens, conforme également aux Ecritures et à la tradition, tout ce qui dans le dogme ou dans la discipline avait révolté les protestants et motivé leur rupture. Bossuet publia son livre en 1071. Il en avait fait tirer d'abord douze exemplaires, qu'il soumit à la critique de ses amis : il corrigea, sur leur avis, l'édition qui fut donnée au public. Un des douze exemplaires des amis, celui deTurenne, tomba aux mains d'un docteur anglican : les difïérences qu'il y put noter avec le texle de l'édition publique donnèrent occasion de publier en Angleterre et en Hollande que Bossuet avait lui-même varié dans sa docirine, et avait dû corriger son livre pour éviter la censure de la Sorbonne. Ces différences pourtant ne touchaient pas au fond, et n'avaient pour but que de rendre le style plus net et plus clair. On disait aussi que Bossuet, dans son livre, s'était rapproché des protestants : que ses sentiments pouvaient souvent être avoués par eux, mais qu'ils déguisaient la véritable doctrine catholique. La seconde édition du livre (1674) fit tomber ces propos, revêtue qu'elle était d'une approbation authentique du pape, de celles de plusieurs archevêques et évêques de France, et de plusieurs prélats étrangers ou romains.

h^ Exposition avait procuré la conversion de plusieurs protestants de marque : elle avait achevé de dissiper les doutes de Turenne.

THÉOLOGIE ET G(JNTHOYERSES RELIGIEUSES. 3 il

M"*-' de Duras, nièce du maréchal, n'élait pas convaincue ; elle voulut meltre aux prises les deux do -Irines, entendre sur chaque matière les objeclions et les réponses, s'éclairer enfin par une discussion contradictoire. Bossuet, sûr de sa cause, consentit d'abord à ce duel théologique : le ministre Claude, membre du consistoire (le Charenton, un des plus érudits et des plus habiles desa religion, en accepta aussi la proposition, et bien qu'un moment arrêté par l'opposition du consistoire, se rendit , le l*^'' mars 1678, chez la comtesse de Roye, où étaient M"* de Duras et Bossuet. La dispute porta sur l'Eglise, sur son autorité, et sur sa visibilité, question que d'un commun accord on considéra comme capitale et contenant la solution de toutes les autres difficultés. Bossuet publia la Relation delà conférence : Claude publia la sienne, diflérente de celle de Bossuet, qui y répliqua par des Réflexions, et offrit de recommencer le débat, s'engageant à tirer publiquement de son adversaire, ou de tout autre qui ])rendrait sa place, les réponses qu'il ]ui avait attribuées dans sa relation. Le ministre ne releva pas le défi : M"' de Duras se convertit. Ce qui apparaît à travers les contradictions des deux rédactions, c'est que Bossuet poussa vivement le ministre, etl'obligea à reconnaître que, sans l'autorité de l'Eglise, il peut y avoir autant de religions que d'hommes, et que les

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protestants ont donné parfois à leurs synodes une autorité pour définir et imposer la foi, qui ressemi)le fort à celle des conciles catholiques : il triompha aussi manifestement sur ce que l'Eglise de Jésus-Christ doit être visible sur la terre et perpétuelle, tandis que les protestants ne peuvent remonter au delà de Luther, ni relier à Jésus-Christ la succession de leurs pasteurs. En revanche, il fut possible à Claude de maintenir que, si l'autorité seule de l'Eglise nousdécouvre la vérité et la divinité de l'Ecriture, toutes les Eglises auront un droit pareil à l'égard de leurs sectateurs, et toutes les religions serontainsi également autorisées. Bossuet ne se débarrassait de l'objection, qu'en la montrant aussi redoutable pour le calvinisme que pour le catholicisme, et en faisant appel à la croyance de son adversaire en une vérité unique et uniforme.

Jurieu, ministre réfugié en Hollande, entreprit de faire voir que l'Eglise romaine avait varié sur la façon dadministrer l'Eucharistie, et que sa pratique actuelle était condamnée par les paroles mêmes de Jésus dans l'institution du sacrement : Bossuet répliqua parle Traité de la communion sous les deux espèces {\ ()S2) , dont Bayle loue le raisonnement serré et judicieux. La solide érudition n'en fut point entamée par les deux docteurs protestants, qui en essayèrent la réfutation : Bossuet avait préparé, pour conli-

THÉOLOi;iE ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. 343

nuer cette querelle, de nouvelles armes, dont il ne fit pas usage. Les affaires du gallicanisme détournèrent son attention, mais surtout il conçut dès lors un vaste projet qui devait embrasser toutes les controverses particulières, et détruire ensemble toutes les défenses du protestantisme.

C'était ÏHistoire des Variatiojis, qui parut en 1088. S'appuyant sur les confessions de foi des diverses sectes, sur les décrets des synodes, sur les écrits des docteurs et des historiens de la réforme , il opposait les variations des Eiilises protestantes sur la foi à l'immutabilité de l'Eglise catholique. 11 exposait les doctrines nouvelles qui avaient paru en Allemagne, en Suisse, à Genève avec Luther, Zwingle, OEcolampade, Calvin, le progrès, les indécisions, lescontradictions des réformateurs, les vains efïorts pour arrivera l'unité et à la conciliation : il montrait par quel chemin l'Angleterre était venue au schisme et à l'hérésie, sous Henri YIIl et sous Edouard VI ; il étudiait les prétendus ancêtres du protestanlisme, albigeois, vaudois, sectateurs de Wiclef et de Huss ; il descendait, à travers les guerres civiles de France, à travers les querelles des arminiens et des gomaristes de Hollande, jusqu'aux plus récentes manifestations de la foi des protestants, jusqu'aux derniers actes qui cfablissent l'état des croyances de leurs Eglises.

Il terminoit, enfin, par un quinzième livre, le plus vigoureux el le plus pressant de l'ouvrage, où il élal)lissait la visibilité, l'infaillibilité et l'immutabilité de l'Eglise, dérivant toutes les erreurs des protestants, leurs hérésies, leur schisme, de l'ignorance où ils étaient sur cette partie essentielle et fondamenlale de la foi.

Les adversaires de Bossuet ne pouvaient rester indilîérents ù une attaque si générale, si vivement poussée ; par la masse des documents rassemblés, par la puissance de dialectique qui les mettait en œuvre, l'ouvrage était vraiment le plus redoutable cfïort que la théologie catholique eût fait jusqu'à ce jour contre la réforme. Les réponses, les objections, les réfutations ne se firent pas attendre.

L'ardent Jurieu se signala d'abord par ses Lettres Pastorales ; à ce critique intempérant, fécond en arguments et en injures, et qui, avec tout le savoir et tout l'esprit du monde, déconcertait souvent ou compromettait son propre parti, Bossuet adressa successivement Six Avcrtisseuiens, où, reprenant sur quelques points contestés la défense de la toi catholique, démontrant à nouveau la constance de la tradition et la i)ureté de la croyance dans l'Eglise romaine, il relevait et discutait les opinions étranges, nouvelles ou scandaleuses du ministre. Les gens qui n'aiment pas le style oratoire de lîossuet et qui le croient trop beau pour

être solide, devraient lire pour se détromper Y Histoire des Variations et les Âvcrtissemens : ils y trouveraient un style vif, naturel jusqu'à la négligence, abondant en phrases familières, en constructions rompues, en anacoluthes, comme disent les rhéteurs, non point étudiés et volontaires, mais tels qu'ils échappent à un homme passionné dans la chaleur de la parole improvisée; un style, enfin, net, court, haché, qui fait penser, comme je l'ai déjà dit, à Montesquieu par la concision saisissante des formules, à Voltaire par la légèreté rapide de l'allure. La Cinquième Avcrtissenteut, surtout, éclate parmi les autres, parce qu'il a de plus pour nous l'intérêt vivant des choses. Jurieu, pour justifier les soulèvements des protestants, avait mis en avant avec hardiesse le principe de la souveraineté du peuple, qui, l'ayant autrefois aliénée aux mains des princes, pourrait cependant la retirer à lui légitimement: c'était greffer une discussion polili(|ue sur la controverse théologique. Bossuet suivit Jurieji sur ce nouveau terrain, et réfuta dans le Cinquième Avertissement une doctrine qui choquait plus encore son idée de la puissance civile que sa foi religieuse : avec quelle vigueur et par quels arguments il l'a fait, je l'ai montré dans le chapitre oh j'ai étudié ses théories politiques.

Les Avertissen}ens , dirigés surtout contre

Jurieu, louchaienl aussi parfois Basnage et lîurnet, qui étaient à leur tour entrés en lice contre VHistoirc des Variations. Le premier, Français réfugié en Hollande, homme honnête, érudit, modéré, essaya dans un ample traité de démontrer la perpétuité et l'unité de la doctrine des réformés, en même temps que les erreurs et les changements de l'Eglise romaine.

L'autre, évêque anglican de Salisbury, irrité de voir sou Histoire de la Réformât ion d' Angleterre si habilement employée à maltraiter son parti, exhala son dépit dans un court et vague pamphlet. Bossuel ramassa tout ce qu'il avait de plus fort à dire contre ces deux adversaires dans sa Défense de l'Histoire des ]'ariations.

11 devait retrouver encore Basnage quelques années plus tard. 11 fit en 1700 une Instruction Pastorale pour les nouveaux convertis de son diocèse; il y traitait surtout de l'Eglise. Basnage l'attaqua, avec plusieurs autres évoques et archevêques de Fi'ance. Bossuet réfuta les objections et résolut les difficultés proposées par le ministre dans une seconde Instruction, qui parut en 1701.

Voilà, en peu de mots, quels furent les principaux épisodes delà grande lutte entamée par Bossuet en 1654 contre les protestants, et qu'il soutenait encore en 1701, à soixante-quatorze ans, avec la même vigueur qu'à vingt-six. Une chose est remarquable tout d'abord, dans

ce grand nombre d'ouvrages, écrits en des occasions si diverses et contre des adversaires de toute sorte : qu'il parle au violent Jurieu, à l'acre Burnet, ou bien au doux Ferry, à l'honnête Claude, Bossuet garde dans la discussion une parfaite convenance de ton. Il est véhément, passionné, parce qu'il est convaincu : il sait pourtant respecter la conviction de ses adversaires. .Jamais homme n'a disputé plus chaudement avec moins d'injures ; son raisonnement est impitoyable, mais son cœur est sans haine, sans aigreur, et sa parole sait unir la courtoisie avec la force.

Si parfois le mot d'absurdité, d'extravagance ou de calomnie lui vient sous la plume (et cela est rare), il faut songer que Jurieu, par ses emportements et ses témérités, révolta même les ministres réformés, que Basnage ne put supporter tout ce qu'il avançait sur la foi, et qu'enfin Bossuet s'était vu indignement traiter.

« Que je vais recevoir d'injures après ce dernier Avertisseinent, écrivait-il, et que le nom de M. deMeaux va être flétri dans les écrits du ministre ! Déjà on ne trouve dans sa sixième Lettri' que les ignorances de ce prélat, ses vaines déclamations avec les comédies qu'il donne au public ; et quand le style s'élève, ses i'ourberies, ses friponne-ries, son mauvais cœur, son esprit mal fait, baissé et affaibli par son grand âge, [ui passe soixante-dix ans, ses violences qui lui font mener les gens à la messe à coups de barre, sa vie

qu'il passe à la cour dans la mollesse et dans le crime, car on poussela calomnie à tous ces excès, et tout cela est couronné par son hypocrisie, c'est-à-dire, comme on l'explique, par un faux semblant de révérer les mystères qu'il ne croit pas dans son cœur (1). »

Qu'y aurait-il d'étonnant qu'il eût ressenti de telles injures? Cependant, s'il lâche quelque dureté, elle ne qualifie que la doctrine, et il ne porte aucun jugement qu'il ne prouve: même en répondant à Jurieu, il ne vise jamais l'homme. Il s'est abstenu de toute ditïamation personnelle, fût-ce par représailles, et la seule vengeance qu'il se permette, c'est de ruiner sans ménagement, à coup d'arguments directs et rudes, toutes les assertions du contradicteur qui l'a insulté. Bossuet agissait ainsi par un juste souci de sa dignité, par charité aussi ; mais peut-être plus encore par habileté, ou par une charité plus large qui ne regardait pas les ministres. Car, remarquons-le, ce n'est pas pour eux que Bossuet écrit : il ne lui importe pas de les confondre, et il n'espère guère de leur faire avouer leur défaite. Mais derrière eux il aperçoit la foule de ses frères égarés, qui les écoute ; c'est à eux qu'il parle, c'est eux qu'il veut toucher, et il sent bien que ce n'est pas par des invectives furieuses,

(1) 6^ Averlissemcnt, t. XIV, p. 2.

THÉOLOGII': KT CONTROVKI'.^KS ItKLKilEl SES. oïO

mais par de solides raisons, qu'il pourra les éclairer. De là les ménagements qu'il observe envers les personnes, de là cette attention à éviter les paroles acerbes contre les protestants, dont il choque impitoyablement la doctrine ; il a des délicatesses infinies pour ne point les blesser, et si quelque part il donne en exemple ce que l'on fit contre les hérétiques des premiers siècles, il s'en excuse à ses frères de la Réforme, il les avertit que, sans vouloir faire de comparaisons odieuses, il veut seulement éclaircir, au moyen de l'histoire, la pratique constante de l'Eglise catholique.

S'il est doux, il ne fait pas le doucereux : il veut convaincre et non séduire. Aussi ne leurre-t-il pas les hérétiques d'une vaine promesse d'impartialité. Il dit au contraire hautement qui il est dès les premières pages des Variations ; il fait profession d'être catholique, et soumis en tout à l'Eglise.

« Après cela, d"aller faire le neutre et l'indifférent, à cause que j'écris une histoire, ou de dissimuler ce que je suis, quand tout le monde le sait et que j'en fais gloire, ce serait faire au lecteur une illusion trop grossière. »

Cela dit, il argumente loyalement : il tire des conséquences directes de faits avérés. Comme les personnalités et les injures, il supprime les

350 nossuiîT.

chicanes et les arguties, il s'inlerdil de tronquer les textes, d'équivoquer sur les mots. Il n'a souci que de la vérilé, il croit la posséder, il la montre comme il la voit, sans artilice et sans déguisement, et il estime assez l'esprit humain pour le croire capable de lui céder et de ne céder qu'à elle.

Car, dans la douleur que lui causent tous ces enfants perdus pour l'Eglise, et qu'une vaine illusion a fait renoncer aux promesses de Jésus- Christ, il voudrait les regagner, et sa charité active lui inspire la seule chimère peut-être qui soit entrée dans cet esprit si net si sensé, l'espérance de faire rentrer les peuples indociles dans l'unité hors de laquelle on ne sera point sauvé. Toujours il a gardé cette espérance au fond du cœur, et il a saisi impatiemment toutes les ouvertures qui se sont présentées de travailler à la réunion.

En 1606 et 1667, il échange des lettres avec son ancien adversaire, demeuré son ami, le ministre Paul Ferry : ils ont ensemble plusieurs conférences dans un voyage qu'il fait à Metz. La chose n'aboutit pas pourtant. Les collègues de Ferry ne désiraient peut-être pas aussi sincèrement que lui la fin du schisme : mais surtout quand on s'était trouvé d'accord sur un point, le protestant croyait avoir convaincu le catholique, qui de son côté se flattait que le protestant était venu à lui : et ainsi quand on s'était

mis d'accord, on ne s'entendait pas sur cet accord même, et rien n'était jamais fait.

En 1691, l'empereur Léopold donna commission à l'évêque de Neustadt de Irailer de la réunion des protestants. Plusieurs théologiens de la confession d'Aiigsbourg arrêtèrent avec ce prélat quelques articles qui pouvaient faciliter l'accommodement. La duchesse de Hanovre envoya ce projet à Bossuet, dont la polémique aurV Histoire des Variations venait de faire éclater la loyauté et la modération. Bientôt l'abbé luthérien de Lokkum, Van derMuelen, luicommuniquades vues qu'il avait conçues sur ce projet, et lui fil savoir à quelles conditions il croyait que les protestants pouvaient rentrer dans l'Eglise catholique. Leibniz écrivit sur le môme sujet à M'"" de Brinon, directrice de Saint-Cyr, à Pellisson et h Bossuet. Celui-ci reçut les mémoires de Van der Muelen, et y fit ses remarques et ses objections ; il entretint avec Leibniz une correspondance assez active, que la guerre finit par interrompre vers 1695, et qui se renoua après la paix en 1699, pour se continuer pendant deux ans encore.

Tous ces échanges de vues et ces bonnes dispositions, qu'on peut croire sincères des deux parts, n'aboutirent pas, et ne pouvaient aboutir. Les faits étaient plus forts que les hommes. Van der Muelen était plus conciliant, Leibniz plus disputeur : au fond, Van der .Mue-

Ion ne cédait rien de plus que Leibniz, et lîossuet, avec tout son zèle pour l'unité, ne pouvait rien abandonner non plus du dogme catholique. On pouvait résoudre toutes les difficultés secondaires. Bossuet avait beau promettre la communion sous les deux espèces, laisser aux ministres leurs femmes : Van der Muelen avait beau accepter la primauté du pape, la messe et la prière pour les morts. Tout cela ne servait à rien : il était impossible de faire convenir les catholiques et les protestants sur les points essentiels. Les uns et les autres voulaient la réunion : mais pour les uns comme pour les autres, elle consistait dans le consentement des adversaires à leur doctrine. Pour les catholiques, l'unité devait être rétablie par la soumission des protestants à l'Eglise : pour les protestants, par la liberté que leur laisserait l'Eglise de croire ce qu'ils avaient cru pendant leur schisme. Mais comment le pape eût-il pu accorder la justification par la foi? Et comment les lutliériens pouvaient-ils accepter le concile de Trente ? 11 eut fallu que les protestants se tissent catholiques ou les catholiques protestants. Quand même les théologiens des deux partis fussent parvenus à tout concilier, rien n'était fait. La question de procédure, dans l'acte décisif de la réunion, remettait tout en question. L'Eglise voulait que les protestants se soumissent avant de les recevoir, les proies-

THÉOLOGIE ET CONTROVERSES UELIGIEL'SES. 3o3

tants voulaient être reçus avant de se soumettre. Ce n'était pas une pure cliicane : clans ce débat, la forme emportait le fond. Selon la procédure adoptée, ou bien l'Eglise romaine déclarait les protestants orthodoxes et les déchargeait de l'accusation d'Iiérésie, ou bien les protestants, en renonçant à l'hérésie, l'avouaient. Cela revenait toujours à ce que les réformés demandaient à l'Eglise de se faire protestante, et l'Eglise demandait aux réformés de se faire catholiques. Chaque religion prétendait être d'abord reconnue par les sectateurs de l'autre, et donner ensuite les concessions dont on serait convenu, comme des témoignages gratuits d'indulgence et d'esprit pacifique. Il n'y avait de la faute de personne. Nulle bonne volonté ne pouvait supprimer un siècle de l'histoire.

Sans nous faire juge de tous ces débals théologiques, il y a pourtant un point qu il faut noter. Dans toutes les polémiques, dans toutes les tentatives de conciliation, Bossuet a sans doute discuté, et discuté à fond, toutes les matières sur lesquelles les protestants ne s'accordaient pas avec les catholiques. Mais on a pu s'en apercevoir même dans le rapide

3o4 BOSSUEÏ.

résumé qu'on vient de lire, depuis sa réfutation du catéchisme de Ferry jusqu'à ses négociations avec Leibniz, Bossuet a fait tourner toute la controverse sur une question principale, à laquelle il est toujours revenu, à laquelle il a subordonné toutes les autres, qu'il détachait du corps de la narration de V Histoire des Variations, pour l'exposer à part : et ses adversaires ne lui ont pas dénié que de là dépendit la décision de toute l'affaire. Cette question est celle de l'Eglise. Aucune nouveauté n'est possible, en effet, tant que le dogme de l'Eglise infaillible, souveraine arbitre des croyances, n'est pas méconnu. Toute hérésie commence nécessairement pas nier expressément ou implicitement l'autorité et l'infaillibilité de l'Eglise. Luther, Zw ingle, Calvin ont proposé et fait agréer aux peuples leurs opinions particulières sur l'Eucharistie, sur les sacrements, sur le mariage des prêtres, sur le culte et sur la discipline : ils ne l'auraient pu faire s'ils avaient été soumis à l'Eglise, et s'ils l'avaient crue incapable d'erreur : c'est presque un truisme de le dire. Mais ils prétendaient revenir aux croyances et à la forme de la primitive Eglise, rétablir le christianisme dans la pureté de ses origines, et se refaire pour ainsi dire chrétiens à la façon du Christ. Il fallait donc savoir si l'Eglise avait dû conserver le dépôt de la loi ; si Jésus-Christ avait pu permettre que

THÉOLOGIE ET CONTROVERbES RELIGIEUSES. 355

sa vérité fût obscurcie, et que ceux qui enseignaient les nations en son nom, enseignassent l'erreur et l'idolâtrie. La question de l'autorité de l'Eglise se résolvait ainsi en une discussion des promesses faites par Jésus à son Eglise, et l'on passait à examiner si la vraie Eglise du Christ devait, par son institution même et sa nature, être toujours sur la terre en un corps visible. On débattait si la succession du sacerdoce pouvait être jamais interrompue, en sorte que la mission de prêcher la vérité appartînt à des individus poussés d'une vocation extraordinaire, sans cette consécration qui, tour à tour reçue et donnée, transmet de pasteur en pasteur, à travers les siècles, le caractère apostolique. Toutes ces questions étaient contenues dans la grande question de l'Eglise, et elle fait vraiment le fond de la polémique de Bossuet, qu'il ait affaire à Ferry, Claude ou Jurieu.

Je le laisserai rechercher contre eux les arguments théologiques, interpréter l'Ecriture, feuilleter les Pères et les conciles, établir par l'immutabilité de la doctrine catholique que si l'Eglise a jamais dès sa naissance été dépositaire de la vérité, elle lapossède encore aujourd'hui ; demander aux hérétiques, l'Iiistoire à la main, où était la vraie Eglise quand leurs Eglises n'existaient pas, si ce n'était l'Eglise catholique, sommer les pasteurs de produire

leurs titres, de déclarer qui lésa institués, de qui ils tiennent leur mission, sinon parfois de l'Eglise catholique qu'ils renient, et le plus souvent d'eux-mêmes, de leur propre fantaisie, qui a imposé aux peuples. Ce que valent ces raisons, c'est aux théologiens de le voir, et je ne veux dans ce débat faire le catholique ni le protestant. Mais Bossuet produit et ramène sans cesse un argument singulièrement intéressant et dont la portée dépasse l'objet particulier de la controverse.

Il dit aux prolestants : « L'Ecriture, ditesvous, contient toute vérité. A merveille, et je le dis aussi. Mais qui expliquera toutes ces vérités contenues dans l'Ecriture ? Car il n'en est pas une qui n'ait besoin d'explications. Jésus- Christ a dit: « Ceci est mon corps. » Vous, luthérien, vous entendez cela d'une façon ; vous, zwinglien, d'une autre ; vous, calviniste, d'une autre encore. Vous, calviniste, vous niez la présence réelle. Vous, zwinglien, vous affirmez que « ceci est mon corps » veut dire : « ceci est le signe, le symbole de mon corps. » L'Ecriture n'est donc pas claire, puisque vous tournez, tous les deux, le sens littéral en sens figuré. Elle n'est donc pas claire, puisque vous n'y apercevez pas, tous les deux, les mêmes choses, et que le luthérien y découvre encore ce que vous n'y trouvez pas ; à vous trois, avec votre libre examen, vous tirez trois religions de l'Ecri-

THÉOLOGlt: ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. 357

ture. Il ne suffît donc pas d'en comprendre la lettre, il faut l'interpréter.

« Mais, je le répète, qui interprétera ? Nous, catholiques, nous nous en remettons à l'Eglise, instituée de Jésus-Christ pour enseigner les nations ; à elle seule appartient le droit de définir, de préciser le sens de l'Ecriture. La vérité que nous croyons est celle qu'elle nous dit être dans l'Ecriture, et la foi que nous avons aux promesses que Jésus-Christ lui a faites nous préserve de la tentation de suivre notre sens individuel plutôt que son autorité. Mais vous, à qui donnez-vous le droit d'expliquer l'Ecriture ? à tout le monde ? Chaque fidèle qui lit l'Evangile est donc assisté du Saint-Esprit mais alors il y aura autant de religions que de fidèles, il n'y a plus d'Eglise, plus de dogme universel, et la vérité, c'est ce que chacun croit à chaque moment. Non, répond-on, car quelques-uns seulement seront en eflet inspirés. Je le veux, mais d'autres diront aussi qu'ils le sont. Oui distinguera les faux prophètes des vrais pasteurs, ministres de vérité ? De toutes €es bouches qui prétendent faire parler le Saint- Esprit, quelle est celle où l'on entend en effet sa voix ? à quelle marque reconnaîtra-t-on la véritable inspiration ? S'il n'y a point d'autorité qui levé les doutes et prescrive le choix, nul ne cède, chacun suit sa fantaisie, et appelle Dieu tout ce qu'il songe. Pourquoi préférerais-je

votre sens au mien ? Vous ôles éclairé d'en liant, et moi, le suis-je moins que vous? Qui croire ? Ce que croit le plus grand nombre ? Mais c'est reconnaître une autorité ; et où est le plus grand nombre, sinon dans l'Eglise catholique ? Ce qui offre les signes les plus manifestes d'une inspiration divine? L'extase donc, la fureur, la possession, toutes les extravagances des illuminés seront les marques de la vérité. Le fanatisme devient ainsi la forme nécessaire et excellente de la foi.

« Et puis, pour chercher la vérité dans l'Ecriture, il faut croire d'abord que l'Ecriture contient la vérité, il faut ajouter foi à la révélation. Mais d'oili naît en nous cette croyance ? Pour moi, catholique, point d'embarras : l'Eglise m'affirme que Dieu lui même a déposé dans son Ecriture toute sa vérité, et je le crois paisiblement sur sa parole. Mais vous, qui ne reconnaissez pas l'Eglise, d'où savez-vous que l'Ecriture est divine? Le Saint-Esprit, ditesvous, me le persuade, en la lisant. Le persuadet-il ainsi à tous? Chaque fidèle aurait alors sa révélation particulière. Et celui qui n'a pas lu l'Ecriture, celui qui ne sait pas lire, les voilà doncexclusdelaconnaissance de la vérité, exclus de la religion du Christ, exclus du bénéfice de la foi, exclus du salut? Ou bien ce sera l'autorité qui les fera croire. Car comment soutenir que Dieu les persuade qu'il a lui-même dicté son Ecri-

tiire, sans qu'ils la connaissent? Jésus ne sera donc pas venu pour les plus pauvres, les plus déshérités, il ne sauvera plus les illettrés, et l'A BC sera la condition première de la justification.

« Mais, si je lis l'Ecriture, et si je n'en aperçois pas le divin caractère ? c'est que je ne serai pas prédestiné au salut éternel. J'entends ; mais, en attendant, je serai dispensé de croire, et tous ceux à qui l'évidence de la révélation ne se découvrira point auront le droit aussi de la nier. Dieu n'a point voulu que sa religion fût sans mystères, et son Ecriture sans obscurités: si ma raison répugne à ces mystères, si elle ne démêle point ces obscurités, qui pourra m'obliger à croire ? Catholique, je me soumets, et dans la révolte de ma raison je vois une tentation funeste de l'orgueil, je la brise, je l'humilie, je traîne mon doute comme un péché, et si je ne puis le chasser, je tremble, je m'accuse et j'espère. Mais si j'ai repoussé l'autorité de l'Eglise, si j'ai revendiqué mon droit de libre examen, ma raison seule parle et me commande. Vous ne trouvez pas dans l'Evangile les vérités que croient les catholiques ; mais je n'y trouve pas, moi, lesvérités que vous croyez. Le luthérien ne croit pas que Jésus-Christ change lu substance du pain et du vin en son propre corps dans l'Eucharistie, comme le croit le catholique. Le calviniste ne croit pas que

Jésus-Christ soit réellement présent sous les espèces du pain et du vin, comme le croient le catholique et le luthérien. Et moi, je ne crois pas que le sacrement ait une origine ni une vertu divines, comme le croient le catholique, le luthérien et le calviniste. Je ne vois pas que Jésus-Christ ait institué ni Eglise, ni sacrements, ni culte, ni dogmes : je ne vois qu'un homme, et non le Fils de Dieu, dans le Galiléen, au nom duquel toutes les sectes débitent des fantaisies contradictoires. Je ne vois point que les prophètes juifs aient prédit sa venue, ils étaient inspirés de leur passion, et non de Dieu. Je ne vois dans l'histoire d'Israël qu'une histoire humaine, et j'aperçois autant de véracité dans la Genèse et dans le livre de Moïse, que dans la Théogonie d'Hésiode et daus V Iliade d'Homère. Je doute entin, ou je nie : qui m'empêchera de nier ou de douter ? Vous prélendez que le Saint-Esprit vous fait croire : si c'était une illusion qui vous trompe ? Je suis ma raison et vous la vôtre, c'est le seul guide autorisé et sûr; si elle vous fait croyant, elle me fait incrédule ; mon impiété est légitime comme votre piété.

« Et même elle est plus raisonnable. Car enfin vous faites appel au bon sens pour détruire la tradition de l'Eglise catholique ; luthérien , calviniste , sacramentaire , vous taxez d'absurdité les dogmes que vous retranchez,

et VOUS prétendez accommoder au sens commun le mystère de l'Eucharistie ; chacun de vous en élague ce qui lui paraît le plus contraire au témoignage des sens et aux principes de la raison. Mais pourquoi vous arrêter dans cette voie ? Si les sens et la raison valent ici ou là, pourquoi pas partout, et dans toute la religion ? Au nom des sens, au nom de la raison, je nie la divinité de Jésus-Christ, la Conception, immaculée ou non, peu m'importe, les miracles, la résurrection, le péché originel, la Trinité, entin je nie tout ce que je ne comprends pas et tout ce que dément le cours ordinaire de la nature. Vous êtes inconséquents, je suis logique.

« En un mot, dès qu'on sort du catholicisme, on aboutit nécessairement au fanatisme ou bien au scepticisme : il n'y a point d'autre issue, et l'on ne peut s'arrêter où l'on veut. Les protestants ont cru constituer des Eglises ; mais leurs Eglises imposent-elles la croyance sans examen auxfidèles ? Sinon, si le fidèle demeure juge des interprétations qu'on lui soumet, il ne reste dans l'Eglise qu'autant qu'il le veut, il aura droit de se faire sa religion, de dresser son Eglise, le jour où il lui semblera bon. S'il doit accepter nécessairement la décision de son Eglise, comment ceux qui ont fondé cette Eglise ont-ils pu se soustraire à l'obéissance do l'Eglise catholique ? Si l'on doit se rendre à

leur autorité, ne devraient-ils pas, eux, se rendre à l'autorilc des conciles ? Il faut, pour éviter l'anarcliie religieuse et l'instabilité absolue des sectes et des croyances, il faut, pour constituer de véritables et durables Eglises, relever cette infaillibilité qu'on n'apu supporter dans l'Eglise romaine. »

Voilà, en peu de mots, l'argument de Bossuet. On en voit la portée et le caractère. L'autorité de l'Eglise lui paraît le support nécessaire de la religion ; sans l'autorité, nulle Eglise ne peut subsister : et le rationalisme ou l'illuminisme sont les deux termes où l'on aboutit logiquement. Logiquement, oui, mais la logique n'est pas ce qui règle les opinions des hommes. Jamais en fait, dans les questions vitales, ils ne sont embarrassés d'écbapperaux nécessités fâcheuses où la logique les condirirait, pardes contradictions : les prot.stantsont insensiblement coulé dans leurs Eglises tout ce qu'il fallait d'autorité pour les faire subsister. Bossuet le leur défend au nom de la logique : ils n'en ont cure et font bien. Cependant il n'a pas été si mauvais prophète, et les faits lui ont en partie donné raison : voyez ce nombre infini de sectes qui attestent moins la vitalité du protestantisme — car ce n'est plus guère qu'un mot dont le sens est négatif — que la vivacité du sentiment religieux dans certaines races. Et le caractère commun de toutes ces sectes,

THEOLOGIE ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. ôbô

le seul, c'est l'enthousiasme, la frénésie, l'extase ; depuis les quakers elles méthodistes jusqu'à l'armée du Salut, regardez naître les Eglises : dans toutes, au moins à l'origine, les troubles nerveux sont la base de la foi, et le Saint- Esprit s'annonce par des phénomènes d'iiyslérie.

Mais où surtout la vue de Bossuet a été pénétrante, c'est quand il dénonce le danger du principe du libre examen, quand il montre à Claude, à Jurieu, à Basnage, que ce qui a fondé leurs Eglises les renversera, et quand il les oblige en vertu de leurs propres maximes à admettre la tolérance ou l'indifïércnce universelle. En dépit qu'ils en aient, il les pousse du calvinisme dans le socinianisme et de là dans Xindiffi'rentisme. Ce n'est pas seulement une adresse de raisonnement, pour obliger ses adversaires à se rétracter ou à se contredire : il n'est point douteux que les sociniens n'aient vivement préoccupé Bossuet. Ils niaient la Trinité, la divinité de Jésus-Christ, tous les mystères ; ils interprétaient au sens métaphorique tout ce que la raison ne comprend pas dans l'Ecriture. « Le grand principe des socic( niens — c'est qu'on ne peut nous obligera « croire ce que nous ne connoissons pas clai- « rement » (1). Et quand les calvinistes ou les

(1; G' Avertissement, t. XVI, p. 176,

luthériens alléguaient dans les disputes de foi la raison humaine, l'impossibilité de comprendre ou de croire à la façon de l'Eglise catholique, Bossuet apercevait par delà la discussion particulière l'étendue du principe socinien, et le rationalisme qui ruine la foi en la jugeant. 11 avait Yu qu'il y allait du christianisme tout entier autant que de l'Eglise romaine. « Tant « qu'on ne voudra point fonder sur une promesse « certaine une autorité infaillible, qui arrête « la pente des esprits, la facilité déterminera^ « et la religion où il y aura le moins de mys- « tères sera nécessairement la plus suivie. » (1) Une religion sans mystères, c'est une philosophie, c'est le déisme : Bossuet l'apercevait comme le dernier terme de l'évolution de la doctrine protestante, comme l'inévitable résultat de sa méthode. Il voyait sortir de la simple lecture de l'Ecriture la tolérance universelle, la libre prédication de toutes les religions : car si chacun est juge de sa croyance, nul ne peut être contraint à croire ce qu'il ne veut pas, ni empêché de prêcher ce (ju'il croit. Le magistrat laissera les luthériens, les calvinistes, les sociniens dresser leurs temples à côté des catholiques, et s'il « s'élève sous son empire quelques « dévots de l'Alcoran, pourra-t-il leur refuser « une mosquée ? » (2) Cette proposition paraît

(1) 6* Avertissement, t. XVÎ, p. 141.

(2) Ibifl., t. XVI, p. Ht7.

THÉOLOGIE ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. iJ65

horrible à Bossiiet : non par un fanatisme avide de rigueurs et de persécution; mais la tolérance pour lui est le signe et l'etlet de l'indifférence. On ne peut tolérer toutes les religions sans les croire toutes également bonnes ; car si l'on ne pensait que toutes les religions peuvent sauver leurs fidèles, on serait coupable de les laisser prêcher toutes. Or, croire à toutes les religions, n'est pas possible ; les tolérer toutes, c'est ne croire à aucune, c'est professer l'indilïérence. Donc, si l'on veut bien y regarder attentivement, Bossuet réduit à la discussion sur l'Eglise toute la controverse avec les protestants, et dans cette discussion, il fait de l'autorité de l'Eglise le seul moyen d'éviter la tolérance, Tindifférence et le rationalisme. Nous tenons maintenant le secret de sa doctrine : comme il a été gallican afin d'être catholique, il a été catholique afin d'être chrétien. Le protestantisme lui a répugné, moins par ses doctrines formelles que par ses principes cachés et ses conséquences iuévitables ; ce qu'il a détesté, combattu dans les hérétiques, c'étaient moins telles ou telles oj)inions, que l'insoumission, que la raison se faisant juge de la religion. 11 a vu que l'autorité était le seul rempart contre l'incrédulité, et que chaque coup porté au nom du libre examen à 1 Eglise romaine, ébranlait le christianisme. Il lui a paru qu'il n'était pas plus facile de croire à.Tésus-Clirist qu'à la iranssub-

slantiation, qu'il n'y avait pas un mystère qui fût vraisemblable, et que ceux qui niaient un seul dogme invitaient leurs successeurs à nier tous les dogmes. Le calholicisme, non jDoinl malgré, mais par rinfaillihililé de l'Eglise, est la seule forme possible du chrislianisme : les autres doclrines périssent parleur propre principe, et tout protestant n'est qu'un philosoplie inconséquent et timide. L'incrédulité est une hérésie totale, comme l'hérésie est une incrédulité partielle.

Combien il y avait de vérité dans cette vue qui, dès le xvii" siècle, montrait la réforme s'achevant dans rindifîérence^ et prédisait à Luther et à Calvin des héritiers dont ils auraient horreur: on peut le voir aujourd'hui, et les événements ont justifié ici encore l'argumentation de Bossuet. Voltaire doit à liayle, c'est-à-dire à la théologie protestante, encore plus qu'àMontaigne, et les plaisanteries légères des libertins n'auraient pas entamé l'Eglise et la religion, si les philosophes ne s'étaient approprié l'érudition de la Réforme, et n'avaient tourné contre la révélation et le surnaturel les armes forgées contre le papisme et ses dogmes. Historiquement, comme logiquement, le rationalisme est sorti du libre examen : la polémique irréligieuse continue en Erance la controverse prolestante. Et si l'on veut cherclier en Angleterre l'origine de notre pliilosophie duxviii" siè-

cle, en Angleterre aussi le scepticisme prend sa source dans les débats des théologiens, et c'est dans les disputes de foi que la raison essaie la méthode qui renversera la foi.

Quelle erreur était-ce donc de croire que Bossuet n'a pas pressenti le péril de l'incrédulité, et qu'il a usé ses forces sans utilité dans une polémique rétrospective contre les réformateurs du xvi^ siècle ! On l'a accusé d'aveuglement ; l'ennemi, a-t-on dit, l'ennemi de la religion, à la fin du règne de Louis XIY, ce n'est pas l'hérétique, qui croit à sa façon, mais qui croit d'autant plus ardemment que sa croyance est libre, c'est le sceptique, qui se moque de l'hérésie comme de l'orthodoxie, et que le proteslant abhorre autant que le catholique. En 1690, un défenseur avisé de l'Eglise eût laissé là la Réforme, et tourné toutes ses armes contre la philosophie. Par ce qui précède, on peut estimer la valeur de 1 objection. Oui, Bossuet a fait de la lutte conire le protestantisme la principale affaire de sa vie. iMais ce n'est pas le passé qu'il regarde, c'est l'avenir. Ce qu'il déteste dans Luther et dans Calvin, ce n'estpas ce qu'ils ont (ait, c'est l'exemple qu'ils

308 IJOSSUET.

ont donné: ieiir œmrc le scandalise moins que les conséquences de leur principe ne l'effraient, (le qui le préoccupe surtout, c'est cette raison humaine, qui se glisse dans toutes les controverses, et qui substitue insensiblement son autorité à celle de l'Ecriture.

Bossuet n'a pas négligé les libertins. En mainte occasion, dans ses sermons, dans les Oraisons funèbres, il les a pris à partie; il a confondu leur scepticisme du bel air, leur légèreté spirituelle et frondeuse, et les saillies téméraires de leur Montaigne, dont l'ouvrage est leur livre de cbevet. Mais que peut l'incrédulité mondaine contre la religion, tant que l'érudition ne lui fournit pas les raisons de douter? Les épigrammes ne peuvent rien contre un si grand édifice, et la négation du surnaturel n'est pas dangereuse, tant qu'elle est générale et ne prend pas tous les miracles et les mystères corps à corps. Bossuet l'a bien compris; et je ne sais s'il a jamais fait preuve de plus de largeur d'esprit et de prévoyance, que quand il a choisi leprotestanlisme, c'est-à-dire le libreexamcn, pour y diriger ses coups les plus vigoureux. Et dans toutes les autres controverses où il s'est engagé, qu'il s''ag1t de la religion des Chinois ou des doctrines du père Malebranche, rien ne l'a tant ému que d'apercevoir les traces de l'esprit d'indifférence, de celte indifférence qui n'est pas tiédeur de zèle, mais opinion ré-

fléchie de régale bonlé de toutes les religions, et « qui est, dil-il, la folie du siècle où nous vivons )) (1). Le venin de toute nouveauté, selon lui, c'est le refus de déférer à l'autorité, et dans loule hérésie il poursuit un triomphe du rationalisme.

« Je vois, écrivait-il à un disciple de Malel)ranclie, « je vois non seulement en ce point de la nature et « de la grâce, mais en ])e lucoup d'autres articles « très importans de la religion, un grand combat se <' préparer contre fEglise sous le nom de la philoso- « phie cartésienne. Je vois naître de son sein et de '< ses principes, à mon avis mal entendus, plus d'une « hérésie

« De ces mêmes principes mal entendus, un autre 8 inconvénient teri'ible gagne sensiblement les es- <■ prits. Car sous prétexte qu'il ne faut admotli-e que « ce qu'on entend clairement, ce qui réduit à cer- « tailles bornes est très véritable, chacun se d(jnne la « liberté de (!ire : J'cntens ceci, et je n'entens pas 0 cela; et sur ce seul fondement on approuve, et on « rejette tout ce qu'on veut .... Il s'introduit snus ce (' prétexte uneliberté de juger qui fait que, sans égard « à la tradition, on avance témérairement tout ce « qu'on pense. .

a Le mal gagne : à la vérité je ne m'aperçois pas « que les théologiens se déclarent en votre faveur; « au contraire ils s'élèvent tous contre vous. Mais

(1) Lettres, t. XXVII, p. 221.

ir

« vous apprenez aux laïques à les mépriser : un « grand nombre de jeunes gens se laissent llallcr à « vos nouveautés. En un mot, ou je me trompe bien « fort, ou je vois un grand parti se former contre « l'Eglise : et il éclatera en son temps, si de bonne « heure on ne cherche à s'entendre avant qu'on s'en- « gage tout à fait ». (1)

Les mômes craintes armeront Bossuet contre l'érudition iiistorique et grammaticale. Il dénonce au chancelier la Nouvelle Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques de Dupin, et demande qu'on oblige l'auteur à une rétractation nette et précise : c'est un savant qui, sur les conciles, sur les Pères, sur les doctrines du christianisme primitif, critique exact plutôt que théologien soumis, a démenti les traditions de l'Eglise catholique. Mais Richard Simon, helléniste, hébraisant, qui applique aux livres saints une méthode hardie d'exégèse historique et philologique, est plus pernicieux que Dupin. Trois fois, de 1678 à 1703, Bossuet revient à la charge «contre lui : quand V Histoire critique du Vieux Testament paraît, il s'adresse au chancelier Le Tellier, qui donne ordre au lieutenant de police de faire détruire toute l'édition de l'ouvrage. Contre l'Histoire critique des principaux commentateurs du Nouveau Testament, il publie deux Instructions Pastorales, et deux

(1; Lettres, t. XXVI, p. 3'J7.

encore contre la Version du jSouvcau Testament, où il contraint l'auteur à mettre force cartons. Il pousse toujours Richard Simon, comme Diipin, comme les protestants, dans le socinianisnie : tous les adversaires de la tradition sont des sociniens déguisés ou inconscients, par la profession qu'ils font de croire leur raison sur le sens de l'Ecriture. Il sait pourtant que Richard Simon n'est pas un hérétique : c'est bien pis.

« Il n'établit directement aucun dogme particulier,

« cela est vrai : mais toutes ses remarques ten-

« dent àrinuiîTérencedes dogmes, et à affaiblir toutes tt les traditions et décisions dogmatiques : et c'est là « son véritable système qui emporte, comme vous a voyez, l'entière suliversiou de la religion.

« Son véritable système dans sa Critique du

« Vieux Testament est de détruire rauthenticilé des a Ecritures canoniques : dans celle du Nouveau^ sur

« la fin, d'attaquer directement l'inspiration ;

a dans celle des Commentateurs^ d'affoiblir toute la « doctrine des Pères ». ^l)

Rossuet était clairvoyant, en poursuivant avec un si impitoyable zèle le « littéral judaïque et rabbinique », la « dangereuse et libertine critique » des Dupiu et desSimon. Le protestantisme s'enveloppait encore de dogmes, et ne discutait la .tradition catholique que pour établir une autre tradition ; il ne touchait

(1) Lettres, t. XXVII, p. 253.

372 lîossuET.

que (Vune main timide aux livres sacrés sur lesquels s'écliafaudait la religion, et chacun de ses docteurs, entr'ouvrant la porte de l'exégèse et de la critique, la refermait en hâte derrière soi. Ils prétendaient tous arrêter le libre examen dans la limite où ils s'enfermaient eux-mêmes : ils travaillaient pour les sociniens, pour les rationalistes malgré eux, en les détestant, en les injuriant, et le plus téméraire des ministres, cet enragé de Jurieu, distribuait équitablement ses invectives entre les catholiques et les sociniens. Mais voici bien d'autres ennemis : Dupin, Simon surtout, c'est-à dire la science profane, qui cherche le vrai sans idée préconçue, esclave du fait et du texte, insouciante des ruines qu'elle fait, demandant à tous les dogmes leurs titres authentiques et leur droit de possession. Ceux-là vont jusqu'au bout de leur méthode : ils ne reconnaissent aucune tradition, et traitent les Ecritures et la religion plus hardiment qu'on ne traitait de leur temps Tite-Live et l'histoire de Home. Armés de la connaissance des langues, de l'hébraïque, de la grecque, ils déterminent le sens des livres saints comme ils feraient pour un discours de Démosthène ou pour un chant d'Homère, sans s'inquiéter si les contre-sens qu'ils corrigentdans les anciennes traductions sont la base des dogmes de l'Eglise. Appliquant à ces mêmes livres saints, aux écrits des

Pères, aux canons des conciles les règles de la science historique, ils changent les idées qu'on avait des textes, des faits, des hommes, des croyances, sans s'embarrasser si leur nouvelle histoire ne jette pas à bas toute la religion. Ils donnent à la théologie la même valeur qu'un helléniste donne au commentaire d'Eustathe sur Homère, et même moindre : car ils s'en |)assent, et selon les maximes de Richard Simon, « il ne faut plus de théologie : tout sera léduit à la critique ; c'est elle seule qui donne le sens littéral, parce que sans rien ajouter aux termes de l'Ecriture pour en faire connoî- Ire l'esprit, elle s'attache seulement à peser les mots : tout le reste est théologique, c'est-à-dire peu littéral et peu rccevable (1) ».

Voilà les hommes vraiment dangereux, |)arce qu'ils fournissent au scepticisme mondain les raisons de douter. Encore s'ils écrivaient en latin.

« Mais il n'écrit, dit-il, (jue pour les savans, qui « en peuvent tirer quelque avantage. Pour(4uoi donc, «puisqu'il y a parmi nous une langue des savans, « ne parle-t-il pas plutôt en celle-là ? Pourquoi met- « il tant d'impiétés, tant de blasphèmes entre les « mains du vulgaire et des femmes qu'il rend curieuses, u disputeuses et promptes à émouvoir, des questions i dont la résolution est au-dessus de leur portée »?(2)

1) Dff. delà irad.et des saints Pères, t. IV, p. 100. (2) Jbid., t. IV, p. 87.

Mais ces ennemis si dangereux étaient difficiles à combattre. Contre Simon, comme aussi contre Dupin, tout son raisonnement est désarmé, manque d'un principe dont l'adversaire puisse convenir. Bossuet, je l'ai dit, aime à traiter les questions générales, à saisir dans une controverse les points essentiels, qui emportent tout le reste : contre Dupin, contre Simon, il abandonne cette méthode. Lui qui détestait la méthode chicanière et contentieuse, il dispute sur le détail : il prend une à une les erreurs qu'il impute à ses adversaires ; il épluche les faits, les textes, ergote sur une phrase, sur un verbe, se fait subtil, ingénieux, parfois abuse des mots : lui, raisonneur si franc, si loyal, il équivoque.

C'est que Uichard Simon tourne toutes ses défenses et l'attaque pour ainsi dire à revers. La théologie ne sert à rien contre un homme qui nie la théologie : on ne peut lui alléguer la tradition, elle n'est pour lui qu un principe d'erreur. Toute Targumentation de Bossuet contre les protestants, toute sa théologie sont fondées sur une idée : celle de la seconde partie de l'Histoire inivcrscllc, la suite de la religion. L'Eglise est aujourd'hui telle qu'elle a été instituée de Jésus-Christ : immuable dans son dogme, toujours visible et toujours identique, elle se relie aux apôtres par la succession ininterrompue de ses pasteurs. La religion

chrétienne achève, en l'abrogeant, La loi judaïque : Jésus-Ciirist est annoncé par les prophètes : Moïse libérateur du peuple juif est la figure du Messie qui sauve le monde : son livre prépare l'Evangile. Dieu renouvelle avec lui le pacte qu'il avait fait avec Abraham ; et de Jésus à Moïse, de Moïse à Abraham, d'Abraham à Noé etcà Adam, le chrétien fait remonter sa religion et les promesses de Dieu jusqu'au premier jour du monde. Celte suite de la religion est la source de tous les arguments qui défendent l'Eglise catholique : contre les Juifs, on leur montre la loi incomplète, absurde sans l'Evangile ; contre les prolestants on leur demande quand ils ont commencé ; on les défie de montrer la naissance d'un dogme, de marquer le point de partage où le catholicisme se détache de ce grand courant de vérité, qui descend de la création du monde, sans se mêler et sans dévier. Protestants et juifs, on les tient parce qu'ils admettent de supérieur à la raison, et par les conséquences nécessaires qu'on en tire. xMais que dire à ce critique, qui faisant al)straction de la révélation, note, textes en main, la formation lente et le progrès des dogmes et de la discipline, qui traite les Evangiles comme des œuvres humaines, des récits de gens pieux, simples et crédules, ayant rin>|jiration du cœur, et non celle de Dieu : qui soutient que Moïse n'a point fait de livre, et que ce qu'on a

SOUS son nom nest qu'une compilation de date rrcente, failepar desscribes sans autorité? 11 n'y a qu'à le suivre sur son terrain, à se faire philologue et critique avec lui: tache difficile, à laquelle Bossuet était mal préparé, il ignorait l'hébreu, il savait le grec en lettré, non en philologue; il n'était pas versé dans la critique des textes, Avecplusdescience, eûl-ilétéplusfort?Peutêtre n'eût-il fait que loger en lui-même l'ennemi. Sur quels points a-t-il réussi à vaincre l'érudition de Richard Simon ? sur quels points y a-t-il échoué ? Il faudrait les suivre dans la discussion d'une infinité de textes : et du reste cliacun se prononcera là-dessus selon qu'il sera croyant ou critique. 11 me suffira de faire remarquer que Richard Simon touchait vraiment à la base même de la foi : il atteignait le j)rincipe qui ne se démontre plus, le postulat, qui, admis, entraîne tout, et rejeté, rend impossible la religion. Aussi Bossuet ne lui oppose-t-il pas d argument général : mais une affirmation seulement, qui reparaît à cliaque page, et s'impose, d'autant plus hautaine et violente qu'elle est indémontrable : « La tra- « dition est la vraie science ecclésiastique : la « science profane, critique, histoire, gram- « maire, ne vaut que pour confirmer la tradi- M tion. Hors de la tradition, point de vérité. (' La tradition de l'Eglise et des saints Pères tient 0 lieu de tout à ceux qui la savent. »

Dans celte polémique, comme dans les autres, la prévoyance de Bossuet est merveilleuse. Cet homme, qui semble s'attarder dans une théologie surannée, a toujours, sous le nom d'hérétiques, de philosophes, de critiques^ poursuivi le même ennemi, l'ennemi de demain, l'exégèse rationaliste. 11 semble à peine jeter un regard surles incrédules : c'est que le grand parti de l'incrédulité, de l'incrédulité raisonneuse et savante, n'était pas formé encore.. Mais au sein même du christianisme, dans la société religieuse, il a discerné nettement les trois éléments de la combinaison desquels allaient sortir la philosophie du xviii" siècle et celle même, plus redoutable encore, de notre temps : la théologie protestante, la philosophie cartésienne, l'érudition grammaticale, appuyées toutes les trois sur la raison, et décidant les matières de foi par son autorité. De ceux qu'ilattaque, Jurieu, Malebranche,Diipin, Simon, aucun n'est sceptique, aucun n'est laïque : ce sont tous des ecclésiastiques, tous des croyants, et, sauf le dernier, descroyantszélés, rigoristes, ou mystiques, ou fanatiques.il n'importe : de sa voix retentissante, il dénonce ces chrétiens qui raisonnent comme les promoteurs de l'irréligion de l'avenir, les maîtres des disciples qu'il ne connaît j»as, qu'il pressent, et qui s'appelleront Voltaire, Strauss et Renan. Qui donc, en ce temps-là, vil ])lusloin et plus juste? qui donc a dit plus haut que

l'hérétique, i'hélérodoxe contenait un incrédule plus dangereux que l'esprit fort, que l'athée découvert ? et que l'Eglise, qui défiait l'impiété railleuse, pouvait périr parla critique érudite?

CIIAPITHE VIII

[Suile].

I. - Le quiélisme. — Conduite de Bossuet et de Fénelon dans cette affaire. — Le livre des Maximes en cour de Rome : intrigues des deux parties. Condamnation et triomphe de Féiieloii.

ï[. — Controverses sur la morale. — Condamnation des casuisles. — Les Maximes et Réjlexions sur la comédie : fine analyse du plaisir que procure l'œuvre dramatique.

La querelle du quiélisme, qui occupa Bossuet pendant quelques années, eut une vivacité et un éclat que la polémique contre les protestants, et mêmecontreJurieu, n'atteignitjamais. La matière était importante , mais pleine d'obscurités et de subtilités. Mais elle mettait aux: prises deux grands hommes : c'était un beau spectacle, Bossuet contre Fénelon ! Le public prit intérêt dès lors aux personues plus qu'aux choses. Pour nous surtout, que nous importe aujourd'hui le pur amour, et de savoir si dans l'braison de quiétude on fait ou ne fait pas d'actes distincts et successifs? Mais com-

;î80 bossuet.

ment Bossuet, comment Fcnelon se sont-ils conduits dans ce long duel? quels caractères, quels sentimenls onl-il révélés ? Voilà ce qui excite notre curiosité. Il s'est fait une légende (les emportements, de la dureté, de la superbe de Bossuet, de la douceur, de la candeur^ de l'humilité de Fénelon. La légende est déjà fort ébranlée aujourd'hui : M. Nisard a justifié Bossuet; M. Brunetière a, je ne dis pas accuse Fénelon, mais marqué les ombres de son caractère, rs'en croyons que les faits : ils portent toute la lumière avec eux.

En 1G82, le cardinal Caraccioli dénonçait une nouvelle secte de mystiques qui, sous le nom de quiétistes, avait fait de grands progrès dans le royaume de Naples. En 1685, l'Inquisition faisait arrêlerà Rome un prêtre du diocèse de Saragosse, Molinos, coupable d'avoir enseigné dans un livre intitulé la Condu/lc spirituelle les erreurs du quiétisme, et d'en avoir poussé les conséquences pratiques jusqu'au dernier excès d'immoralité. Après un long procès, qui dura deux ans, Molinos fut condamné à la prison perpétuelle et à diverses pénitences. Un décret et une bulle du papeInnocentXI condamnèrent (i8 propositions de son livre comme « héré-

tiques, erronées, scandaleuses, blasphématoires ».

Les quiétistes faisaient consister l'état parfait du chrétien dans une oraison perpétuelle, passive, contemplative, où ils honoraient l'essence divine sans songer ni à Jésus-Christ, ni à la Trinité, ni aux dogmes chrétiens, ni aux attributs divins: où, sous prétexte de désintéressement, ils ne demandaient pas même à Dieu de les sauver, contents d'être damnés éternellement, s'il le voulait : où ils supprimaient tout acte, toute prière, tout effort volontaire pour s'élever à Dieu, toute mortification, tout exercice d'aucune vertu particulière, déclarant qu'un seul acte d'amour et d'abandon produit une fois au commencement suffit pour toute la vie, et exempte de produire tous les autres. Il suivait de là qu'après cet acte unique, on pouvait ne penser à Dieu de sa vie, et qu'anéanti devant lui, abandonné absolument à lui, on recevait comme de lui toutes les tentations, toutes les sollicitations des sens et des passions, et l'on y cédait comme à sa volonté : Molinos et les quiétistes italiens ne reculaient pas, paraît-il, devant ces suites de la doctrine, et on leur reproche toute sorte de turpitudes. Cependant ces erreurs, condamnées à Rome, faisaient leurchemiu en France : un Marseillais, laïque, aveugle, Malaval, les enseigna ; son livre fut dénoncé, censuré, et l'auteur se soumit

de bonne foi. I\I™* Guyon fut moins facile à réiUiire : elle déchaîna l'orage où sombra la fortune de Fénelon. Jeanne Bouvier de la 'Molle, mariée à seize ans à Jacques Guyon, Ycuve à vingt-huit ans, après ce mariage malheureux qu'on lui avait imposé, se rend toute à Dieu : dès son enfance la vie spirituelle l'attirait ; les élans de la piété la plus impétueuse contentaient seuls son ardente imagination et son besoin infini d'aimer. Elle se voue d'abord aux bonnes œuvres, travaille à convertir les hérétiques, à fonder des hôpitaux : Tévèque de Genève l'envoie dans un couvent de nouvelles catholiques au pays de Gex ; c'est là qu'elle trouve le P. Lacombe, religieux barnabite qui lui révèle les douceurs du pur amour. Les allures étranges de leur mysticisme inquiètent l'évêque de Genève, qui les renvoie. Les voilà courant le monde, cette veuve avec ce religieux, bien accueillis partout pour leur dévotion, suspects bientôt et chassés pour les singularités de leur oraison, prêchant, écrivant, prophétisant, débitant, elle surtout, comme inspiration de Dieu, toutes les fantaisies de leur imagination malade, et persuadés qu'où ils cessaient de se comprendre eux-mêmes, la grâce opérait seule en eux : tendres, sublimes, séduisants, ridicules, par Thonon, Grenoble, Yerceil, Turin, et de nouveau Grenoble, où ils extorquent au cardinal Le Camus, qui les renvoie, une lettre

de recommandation banale dont ils sauront faire bon usage, ces adroits illuminés arrivent à Paris en 1687. C'était le temps précisément où finissait le procès de Molinos, et déjà le cardinal Cibo, chef de la congrégation du saint office, avait mis par une circulaire tous les évêques de la chrétienté en garde contre les nouveautés quiétistes : les livres du P. Lacombe et de M'"^ Guyon les avaient précédés à Paris, et désignés à l'attention défiante de l'autorité ecclésiastique. Le Père Lacombe fut mis à la iîastille, puis transféré à Lourdes, ramené de hi à Vincennes ; et quand on eut tiré de sa pauvre tête affaiblie tous les aveux qu'on voulut sur ses relations avec son amie, on l'enferma à Charenton, où il mourut en 1699. Cependant M'"'" Guyon, qu'on estimait moins coupable, comme femme, d'avoir enseigné une doctrine erronée, avait été mise aux Filles de Sainte- Marie du faubourg Saint- Antoine : bientôt elle eut autour d'elleune petite Eglise, qui la révérait comme une sainte : M™" de Chevreuse, de Ijeauvilliers, de r3éthune, de Miramion, les dames les plus pieuses et les plus charitables du temps, allaient prônant partout la nouvelle oraison, et celle qui la leur avait fait connaître. M'"^ de Maintenon se laissa présenter .M'"" Guyon, et ne résista pas plus que les autres au charme de cette étrange personne : quoiqu'elle n'entendît pas bien tous les raffinements

(le cette spiritualité, ce qu'elle avait de sincère et d'ardent l'enchantait. Bientôt Saint-Cjr l'ut quiétiste : on y avait troj» d'esprit et trop de tîerté pour ne pas s'engouer d'une dévotion si line, et qui n'était pas pour tout le monde. M'"" de la Maisonfort, belle, ardente, spirituelle, hardie, dont W"" de Maintenon disait qu'elle « jugeait tous les saints du paradis », répandait dans la communauté les maximes et les écrits de M'"" Guyon, dont elle était parente. Ce fut à Saint-Cyr que Fénelon rencontra M"'" Guyon. Après avoir montré quelque réserve, il se livra tout entier : le pur amour, par ses belles apparences de désintéressement absolu, d'entier abandon, d'anéantissement devant Dieu, répondait aux plus intimes aspirations de sa tendre et impétueuse nature. Son cœur l'emporla : il n'avait point une assez profonde théologie pour apercevoir combien ces beaux mois le menaient loin de l'orthodoxie : enfin la doctrine lui parut innocente, et la personne le ravit : il l'aima comme une nouvelle sainte Thérèse, comme une àme sœur de celle qui dicla Vbnitation.

Mais la sainte faisait d'étranges choses, h^lle recevait une abondante grâce, qui se manifestait par des effets inattendus. La plénitude de son àme enllait son corps, .à tel point qu'une fois, à Reyncs, chez M'"" de Béthune, il la fallut <lélacer, et son corsage creva. D'autres foison la

soulageait en se tenant près d'elle : un écoulement de la grâce qui la remplissait se faisait dans les personnes voisines, selon que chacune était avancée dans l'oraison, et à mesure que les autres se sentaient inondés intérieurement, elle se vidait et était soulagée. Avec cela, divers incidents qui arrivèrent à Paris rendaient M™^ Guyon de plus en plus suspecte à l'autorité diocésaine.

En même temps, M""* de Maintenon s'apercevait que la nouvelle oraison était en train de ruiner à Saint-Cyr la discipline et l'obéissance. Par abandon, on faisait tout ce qu'on était tenté défaire; par simplicité, on prenait la meilleure place, le meilleur morceau; et comme on jugeait être dans l'état le plus parfait, on méprisait les supérieurs, les directeurs, les confesseurs; avec un « qu'importe ?» on s'abstenait de tout acte, de tout effort; on allait au plus facile, au plus vite fait, au plus agréable ; on se dérobait à toute autorité. Ces effets donnèrent à penser à M"^ de Maintenon : sans cesser de croire que le pur amour fût l'état le plus parfait, elle estima que cet état parfait ne convenait pas au grand nombre des âmes : elle défendit la lecture des livres de M'"^ Guyon, elle éloigna insensiblement Fénelon, sermonna M""^ delaMaisonfort,enlui défendant de pousser personne dans la voie où elle lui permettait encore de poursuivre,

Fénelon fit alors un coup hardi, qui, s'il eût réussi, assurait le triomphe de M'"" Guyon ; mais il ne pouvait réussir, et Fénelon ne le vit pas, tant il était alors de bonne foi, et agissait dans l'innocence de son cœur. Au lieu de tout gagner, il perdit tout. Cette adresse fatale fut de provoquer l'intervention de Bossuet, qui, à peine sorti de sa polémique contre Jurieu et Basnage, occupé toujours h retouciier sa défense du gallicanisme, très appliqué aux affaires de son diocèse, avait peu de goût pour les ouvrages mystiques, et ne pensait nullement à se mêler des affaires de M"" Guyon : il l'eût sans doute laissé condamner par l'archevêque de Paris, son supérieur diocésain, sans y prendre intérêt. Mais Fénelon conseilla à son amie de remettre tous ses ouvrages à l'examen de Bossuet, avec quiilétaitintimement lié. Comme il n'y voyait rien de condamnable, il crut que Bossuet en jugerait de même : et tous les artifices de leurs ennemis seraient déjoués, pensait-il, quand un évoque de cette vertu, un docteur de cette autorité aurait parlé. Qui oserait condamner ce que M. de Meaux, ce « Père de l'Eglise », aurait absous ?

Son calcul, par malheur, se trouva faux par la base. Bossuet lut la Vie de M"" Guyon, écrite par elle-même: il en fut choqué dans son bon sens. Il lut les Torrens, le Moyen court et facile pour Voraison^ les interprétations (\w Cardiriue

THEOLOGIE ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. ÔOi

des Cantiques et de Y Apocalypse : il en fut scandalisé dans son orthodoxie. Son exacte théologie ne pouvait s'accommoder de tout ce fatras, incroyable mélange d'ertusions débordantes, de folles imaginations et d'opinions aventurées. Il entra en correspondance avec M""^ Guyon ; il eut au moins deux conférences avec elle : il lui défendit d'écrire, de plus parler de visions, miracles ou prophéties : il raisonna avec elle, lui montra ses erreurs, lui définit ce qu'il fallait croire selon l'Ecriture et la tradition. Elle lit toutes les soumissions qu'il voulut, ofïrit de jeter ses écrits au feu, multipliant du reste les objections, les explications, opposant ses expériences aux principes de la saine théologie, et laissant apercevoir à travers tout ce qu'elle écrivait la plus ferme persuasion de n'être pas comprise et de parler à un homme qui n'entendait rien au mystère de l'état parfait (août 1693-1694).

Au milieu de cet examen de sa doctrine, M'"^ Guyon s'avisa qu'on l'attaquait sur les mœurs: elle se sentait forte de ce côté, et écrivit à M'"*" de Maintenon pour offrir d'aller en prison ; elle demandait instamment des juges, mais des juges séculiers, qui fissent plus d'attention aux actes qu'aux opinions. M"" de .Maintenon, que l'évêque de Chartres Godet- Desmarais, directeur de Saint-Cyr, avait commencé à détromper sur l'oraison de quiétude,

voulut s'éclairer tout à fait : elle consulta Bossuet, M. de Noailles, évêque de Châlons , 'M. Tronson, directeur du séminaire de Saint- Sulpice, le Père Bourdaloue, et trois ou quatre abbés, bons théologiens. Tous furent unanimes à lui déclarer que le système de M"- Guyon était erroné, mauvais, et renouvelait l'erreur du quiétisme condamnée par le pape. Tout à fait désabusée sur la doctrine, elle tacha de sauver la personne, qu'elle aimait encore. Pour empêcher l'éclat que voulait faire l'archevêque de Paris, Bossuet,Noailles et Tronson furent désignés avec l'agrément du roi pour examiner à fond la matière (juin 1G94). Tronson, malade, ne pouvait quitter la maison de campagne du séminaire, où il résidait, à Issy : ce fut là que se tinrent les conférences. M'"" Guyon écrivit qu'elle adhérait d'avance atout : elle professait la même soumission envers l'archevêque de Paris. Fénelon n'était pas moins compromis qu'elle : leur commerce était si intime, leur union si étroite, il s'était tellement approprié le système de l'amour désintéressé, que la juger, c'était le juger, et que toute sentence qui la frappait, l'atteignait. I^récepleur du duc de Bourgogne, sa foi ne devait pas être suspecte. Au reste, il se montra aussi souple, aussi docile que son amie. Le 22 juin, il signa de luimême un billet, où il déclarait devantDieu qu'il souscrivait « sans équivoque ni restriction » à

tout ce que les trois commissaires décideraient sur les malières de spiritualilé, à toutes les condamnations que l'Éi^lise ferait , « même des personnes, sans exception », consentant qu'on montrât ce billet «toutes et quantes fois » que les examinateurs le jugeraient nécessaire. Il confirma et renouvela ces déclarations àBossuet, à qui il témoigna maintes fois qu'il se remettait aveuglément entre ses mains « comme un petit enfant », « comme un petit écolier » : il protestait de ne tenir à aucune opinion, et quand tout ce qu'il croirait lui paraîtrait « plus clair que deux et deux font quatre d, de préférer suivre un évêque et un théologien tel que Bossuet. Il le suivraiten tout, et non « par obéissance », mais « par conviction » (1).

En attendant, il défendait pied à pied toute la doctrine, envoyant à Issy une foule d'explications, d'éclaircissements, de citations des Pères et des mystiques, s'eflorçant d'établir qu'il y avait dans l'Eglise une tradition du pur amour. Il assistait parfois aux conférences, et |)roposait mille difficultés. Il prenait aussi ses mesures pour l'avenir : par une adresse tout ecclésiastique, il offrit à Bossuet de lui dire tous ses plus intimes sentiments « comme à un confesseur». C'était lui lier les mains et lui

(1) Lettres du 14 et 28 juillet, du 12 et 16 décembre 1694, du 20 janvier 1695.

fermer la bouche à jamais. Bossuet déclina la proposition.

Cependant l'archevêque de Paris avait lancé une ordonnance conlrelequiétisme (iG octobre 1C94). Pour soustraire M""* Guyon à ses sévérités, M'"" de Maintenon et l'évèque de Chartres obliurent de Bossuet qu'il la fît recevoir à la Visitation de Meaux (janvier 1095) : on regarda son consentement comme une grâce qu'il lui faisait.

A la même époque, Fénelon fut nommé à l'archevêché de Cambrai ; le roi ne savait rien de ce qui se passait à Issy. M"'^ de Maintenon voulait le sauver ; les trois commissaires gardèrent un secret absolu sur la part qu'il avait dans leurs coufércnces. Le nouveau prélat, prince du Saint-tlmpire, fut d'abord aussi humble que l'abbé. Mais peu à peu il se redressait. Les ol)iections étaient plus abondantes que les soumissions. Il se soumet encore; mais le 0 mars, il y a une proposition qu'il acceptera « par obéissance, non par persuasion. » Le 10 mars, les examinateurs ont arrêté les trente-quatre articles qui définissent la vraie doctrine de l'Eglise sur l'oraison. Ils veulent que Fénelon paraisse comme juge, non comme accusé. Fénelon signe donc avec eux, mais il signe par obéissance. M'"* Guyon, toujours retirée à Meaux, adhère aussi aux articles d'Issy : elle souscrit par un acte en forme à la

censure de son système et à la condamnation de ses livres, moyennant quoi Bossuet la reçoit aux sacrements, et lui donne un certificat de piété et d'ortliodoxie. Munie de ces yjièces, elle s'enfuit de son couvent, disant avoir permission de Bossuet pour aller aux eaux, et on ne la retrouve qu'à la fin de Tannée dans un faubourg de Paris. Conduite à Vincenues, on lira d'elle de nouvelles soumissions ; on la mit à Vaugirard dans une petite maison qu'avait l'archevêque: elle recommença à débiter ses erreurs et ses visions ; on la ramena à la Bastille, d'où elle ne sortit qu'en 1702. En voilà assez sur celte dame : la lutte est engagée désormais et circonscrite entre Bossuet et Fénelon.

Dès le mois d'avril, Bossuet avait donné une Inslruction pastorale sur l'oraison, où il définissait le quiétisme et publiait les articles arrêtés à Issy. Noailles et Godet-Desmarais en firent autant dans leurs diocèses. Fénelon garda le silence. Cela parut suspect. Néanmoins Bossuet accepta de le sacrer (10 juillet 1695). Il en reçut de nouveau les plus formelles assurances de soumission en matière de foi. Mais Fénefon était toujours entêté de M"'*" Guyon, travaillait à la délivrer, et prenait insensiblement un nouveau tour en écrivant à Bossuet : le « petit écolier » de l'année d'avant devient un « disciple » ; l'enfant s'est fait

392 HOSSUET.

homme : on sent qu'il n'est plus iin avec son maître ; il s'en dislingue : il n'est pas indé- Ijendant encore, si l'on veut; mais il est une autre personne (1). Au reste, il se déclare ravi à l'avance d'avoir à approuver les Etats tVoraison. C'était un ouvrage que Bossuet avait composé pour compléter les articles d'Issy. ïl croyait utile d'établir que les vrais mystiques n'avaient rien de commun avec le quiétisme. <-omme Fénelon passait pour attaché plus que jamais à M'"" Guyon, il lui oiïrait un moyen de mettre sa foi au-dessus des soupçons : c'était de donner son approbation aux Etats d'oraison. Cela n'avait rien d'humiliant ; l'approbateur était un juge. Bossuet, selon le témoignage de M'"" de la Maisonfort, ne parlait alors de Fénelon qu' « avec éloge et tendresse; >:» il disait que l'archevêque de Cambrai se trompait sur certains points, « mais qu'il ne falloit pas s'en inquiéter, parce que, de la droiture dont il était, il en reviendroit imman- (piablement. » Voilà dans quelle confiance il agissait.

Fénelon, de son côté, essayait de soustraire M""" de la Maisonfort à la direction de Bossuet. Il écrivait en confidence à M. Tronson qu'il ne pourrait approuver les Etats d'oraison^ si M'"° Guyon ou ses livres y étaient notés ; il lui

(1) Lettres du 7 et 18 décembre 1G95.

semblait qu'après le commerce qu'il avait eu avec elle, il ne pouvait souscrire à sa condamnation sans se donner à lui-même un désaveu qui le déshonorerait ; il croyait à un concert formé pour l'y amener par degrés, et désignait Hossuet comme le chef de cette conspiration qui tendait àson humiliation. 11 annonçait qu'il préparait, lui aussi, un livre pour expliquer les articles d'Issy. En vain Tronson lui montraitil que M""" Guyon s'élant rétractée, et ayant elle-même condamné ses livres, il pouvait bien reconnaître qu'on les avait censurés avec raison. Fénelon n'entendait rien. Il voulait surtout éviter de se prononcer publiquement. Dans une lettre à M"" de Maintenon, il condamnait les sens mauvais qu'on avait trouvés dans les livres de M"""" Guyon, quoiqu'elle ne les y eût pas mis ; il y reconnaissait des passages dignes de censure, si on les prenait littéralement, mais elle les entendait ellemême autrement, dans un sens orthodoxe. Il maintenait d'ailleurs que c'était « une sainte ». 11 appelait toujours M. de Meaux « son maître » ; mais de quel ton lui cédait-il ! « Je consens qu'il soit victorieux et qu'il m'ait nimené de toute sorte dégaremens » Le ton retirait tout ce que la lettre de la phrase accordait. Il semait négligemment, d'un ton d'innocence, sans y paraître songer, quelques accusations graves contre Bossuet : celui-ci avait

39 i BOSSUET.

abusé de quelques expressions figurées pour imputer à M'"" Guyon des sentiments impies et extravagants. Par deux fois j'y vois affirmé que (( M. de Meaux avait redit comme des impiétés des choses qu'elle lui avait confiées avec un cœur soumis et en secret de confession (I),» et l'une de ces choses était écrite au long dans un des livres examinés parBossuet.

En mai, Fénelon écrit très amicalement à Bossuet ; il est en tournée pasiorale, il n'a pas le temps de lire, il prie le prélat de retenir encore quelques mois son ouvrage. Bossuet, « croyant ressentir un je ne sais quoi qui les séparait encore un peu », envoie néanmoins ses Etats cr oraison h Ctxmhvàï, et Fénelon s'excuse sur les affaires qui l'empêchent de s'appliquer pour le moment à ce qu'il appelle non sans dédain « la métaphysique ». Il vient à Paris en juillet, il ouvre le livre de Bossuet, il aperçoit en marge des citations du Moyen court : c'en est fait; sans autre examen, il déclare qu'il ne peut donner son approbation. Le 5 août, il fait remettre à Bossuet son manuscrit, avec une lettre vague et polie, que le duc de Chevreuse appuya verbalement de quelques raisons. En septembre, il adresse à M"" de .Maintenon une longue lettre, où il critique amèrement toute la conduite de Bossuet à l'égard

(I) Lettre du 7 mars 169G.

de M'"'^^ Guyon ; il se porte garant de Fiiinocence de cette femme ; il exagère Thorreur du système « monstrueux » qu'on lui impute, et de cette horreur même conclut qu'elle ne peut l'avoir enseigné; il la déclare digne, non de censure, mais du feu, si elle était tombée dans les erreurs qu'on disait. Omettant la rétractation qu'elle avait faite, il moutrait Bossuet censurant les livres et communiant l'écrivain, et feignait de s'étonner d'une si étrange contradiction. Cela ne l'empêchait pas de protester que le livre qu'il préparait développerait la doctrine même de M. deMeaux, et qu'il '< aimerait mieux mourir » que de le contredire.

Dans les derniers mois de 169G, Fénelon travaille à séduire Xoailles, maintenant archevêque de Paris, et Tronson. Il affirme à Xoailles que son Explicalion des Maximes des Saints donne « dans une suite nette et précise » ce que Bossuet admet a confusément par morceaux détachés )j . Il lui demande de donner le livre à l'examinateur qu'il voudrait, excluant le seul M. Pirot, trop attaché à Bossuet. Il écrit à Tronson que S'oailles et ce même Pirot approuvent le livre, et lui demande de l'approuver aussi : Tronson se dérobe et déclare qu'il s'en rapporte à de telles autorités. A tous, àl'arch vêque, à M. Tronson, à l'évêque de CharJ^^, ^^ il demande de lui garder le secret; il crainfefic-^yjjaH ^ ' tout que Bossuet ne soit instruit de son delsir '

L'archevêque de Paris, faible, peu éclairé, se laisse arracher une vague approbation. Fénelon affirme qu'il ne fera paraître son ouvrage qu'après celui de Bossuel : le duc de Chevreuse en donne de sa part l'assurance à M. Tronson. Cependant, en février 1697, V Explication des Maximes des Saiîits paraît sans aucune approbation, et les Etats d'oraison ne sont achevés d'imprimer qu'en mars, avec les approbations de MM. de Paris et de Chartres. C'est le duc de Chevreuse qui a publié sans autorisation le manuscrit de son ami, et par un fâcheux accident, il y a inséré des expressions fort compromettantes, que ni Noailles, ni l'évêque de Chartres n'avaient lues dans les copies qu'on leur avait confiées.

Au même moment où son livre était donné au public, Fénelon adressait à Bossuet une lettre, ou plutôt un mémoire tout plein de récriminations et de justifications de sa propre conduite, qui tournaient en accusations de celle de son ancien ami. M. de Meaux, disait ensuite Fénelon, n'a rien pu y répondre. Je le crois, car la lettre est longue, les faits y sont très adroitement arrangés; il s'y fait un mélange d'insinuations vagues, de détails précis, d'affirmations et d'omissions, singulièrement difficile à débrouiller : et cette pièce, dont il fallait peser, discuter tous les mots, Fénelon ne l'envoie pas à Bossuet, ne la lui laisse pas entre

les mains : il la lui fait lire par le duc de Ghevreuse, et il triomphe du silence de son adversaire ! car c'est ainsi qu'on peut le nommer maintenant. Cette lettre est vraiment la déclaration de guerre, et c'est Fénelon qui l'a écrite. Une phrase est à signaler, qui jette un peu de jour sur la politique de Fénelon : il promet à Bossuet de garder le silence sur tout ce qui s'est passé entre eux, « sur des choses où nous nous devons l'un à l'autre un secret inviolable en honneur et en conscience ». On ne lui a pas demandé ce secret ; mais c'est la même tactique que dans l'ofïre d'uneconfession générale. Il tâche toujours d'obliger son adversaire au silence, par des raisons de conscience.

Le livre de Fénelon eut le plus mauvais succès qu'on puisse imaginer. Il souleva contre lui, écrivait à l'auteur même un de ses amis, (( des prélats des moins suspects de préoccupation contre lui, des abbés très sensés, des curészélés, des docteurs habiles, des supérieurs de communautés séculières et régulières, des laïques de poids, très iutelligens dans les matières spirituelles », enlin « le gros du monde » à Paris, « avec le gros du courtisan ». — « Il est vrai, continuait-il, qu'il ne se trouve presque personne qui ose vous soutenir ni dans la forme, ni dans le fond »(1). L'évêque de Char-

(1) L'abbé Brisacier à Fénelon, lettre du 28 février 1697.

très, l'archevêque de Paris, Tronson s'élevèrent contre le livre aussi vivement que Hossuet. M. Pirot, dont Fénelon faisait sonner l'approbation, figure partout dans sa Co)respondance comme un adversaire décidé. Fénelon s'alarme, mais il ne songe pas à céder. 11 donne des explications que l'évèque de Chartres juge contraires au livre, et aussi insoutenables que lui. Des conlérences ont lieu à l'archevêché de Paris, par ordre du roi. Fénelon maintient l'innocence, la pureté de sa doctrine. Il se refuse à tout ce qui aurait l'air d'une rétractation : il est humble, mais la dignité de son siège lui prescrit son devoir. Il veut bien s'expliquer, et envoie par écrit des éclaircissements infinis. Il tache surtout d'écarter Bossuet de l'aflaire : il prétend d'abord qu'on ne lui communique pas ses explications. Puis il consent non pas à lui justifier son ouvrage, mais à lui proposer des questions auxquelles il le somme de répondre par oui ou par 7ion, ou en deux lignes. On lui otïre de venir à l'archevêché s'expliquer verbalement : il y met la conditioninacceptable que Bossuet ne sera point admis aux conférences. Dans toutes ses lettres, il n'en parle qu'avec amertume, il se plaint de ses procédés, de l'oppression qu'il soutire depuis cinq mois (1). » Mais il fallait empêcher les évêques de se

(1) Lettre du 6 juillet 1G97.

prononcer sur les Maximes des Saints. Fénelon en a|)pelle au pape le 18 avril, avec la permission (lu roi. Il demande (l'aller défendre sa cause à Rome : il reçoit l'ordre de se rendre dans son diocèse. Il obéit, et fait partir à sa place son grand vicaire l'abbé de Chanterac. Bossuet avail un neveu, fils de son frère Anloine, ecclésiaslique, qui était alors en Italie et sur le point de revenir : en apprenant le voyage do l'abbé de Chanterac, il envoie à son neveu l'ordre de rester à Home avec l'abbé Pliélypeaux, qui l'accompagnait.

Jusqu ici Bossuet n'a fait aucun acle public contre Fénelon. Lorsc^u'il examinait les livres de .M"'' Gtiyon, il lui en adressait des extraits, pour lui découvrir les extravagances et les erreurs de la dame. Pendant lesconférencesd'Issy, à ces volumineux cahiers du Gnoslique, qui tendaient à démontrer l'existence d'une tradition secrète sur l'oraison, il avait répondu par la Tradition des nouveaux mystiques, mais il n'avait pas publié son ouvrage, qui n'était destiné qu'à persuader le seul Fénelon. Il l'avait laissé nommer à l'archevêché de Cambrai, quand un seul mot dit au roi l'eût perdu. H avait fait ses Etats d'oraison, où il n'y avait pas un mol (jue Fénelon pût prendre pour lui, et il lui avjul offert d'y mettre son approbation. Il s'était tenu en repos après le refus qu'il avait essuyé, et n'avait connu V Explication des Maximes des

Saillis qu'avec le public ; avec le public il en avait clé scandalisé ; il avait tenté dans des conférences toutes privées de décider Fénelon a retirer lui-même son livre, et à reconnaître qu'il avait mal expliqué la véritable doctrine. D'où venait l'animosité de l'énelon ? Il était blessé dans son amour-propre et dans son ambition, qui étaient sans bornes. Sans Bossuel, dont l'intervention avait tout arrêté, M'"" de Maintenon, gagnée, gagnait le roi ; la petite église dont M"" Guyon était l'àme, mais dont il était la tête, gouvernait le royaume, et le rêve de Fénelon se réalisait avant le changement du règne. Bossuet avait été l'écueil où sa fortune s'était brisée : et ce qui devait lui être le plus cruel à penser, c'est qu'il était allé luimôme s'y jeter, c'est qu'il l'avait obligé à s'occuper de M'"° Guyon, à laquelle il ne songeait guère. Cette fausse manœuvre, dont il était seul coupable, dut être une des choses qu'il pardonna le moins à Bossuet : rien n'est plus humain. Et puis Fénelon avait une de ces modesties superbes et inflexibles, qui sont incapables d'avouer une erreur : il pouvait s'humilier, se mépriser, se faire petit, s'offrir aux coups, aux outrages, se coucher dans la poussière ; mais de dire une fois bonnement qu'il avait eu tort, qu'il s'était trompé, il ne le pouvait pas : cette simple parole ne pouvait lui passer par la gorge. Et non seulement se ré-

tracter, mais donner lieu de dire que Bossiiel l'avait l'ait clianger, se reconnaître convaincu, persuadé par celui qui avait trompé tous ses calculs, voilà ce qui lui paraissait encore plus impossible à subir. Tout lui paraissait préférable à cette extrémité. Car s'il était réduit à se justifier, s'il faisait figure d'accusé, à qui encore le devait-il, sinon à Bossuet? Sans Bossuel, le bon M. de Noailles n'eût pas entendu malice aux !\laximcs des Sainls^ et sans doute il y aurait eu moyen de séduire l'évêque de Chartres : Fénelon avait assez d'esprit et de ressources pour se jouer de tous les évoques, hormis Bossuet. C'était donc Bossuet toujours qui lui était fatal : de là ses défiances , ses plaintes, ses accusations, tous ses efforts enfin pour mettre Bossuet hors de l'affaire et lui en arracher la décision.

Mais cela n'était plus au pouvoir de Fénelon. Il avait écrit dans son livre qu'il ne le faisait que pour expliquer les articles ifissy. C'était mettre sa doctrine sous l'autorité des deux évoques qui les avaient signés. Ils jugèrent qu'ils devaient se dégager : de concert avec Godet- Desmarais, qui avait adhéré publiquement aux articles d'Issy, l'archevêque de Paris et l'cvéque de Meaux firent une déclaration, où ils désavouaient le système de Fénelon, et le déclaraient contraire aux articles arrêtés entre eux, dont ils rétablissaient le vrai sens (août1G97).

i02 BOSSUET.

Celte déclaration, qui est le premieracte d'hoslililé publique dont Fonelon ait été l'objet, fut pour lui un coup sensible : envoyée à liome, répandue dans le publie,elle dissipa une équivoque, et aggrava l'insuccès des Maximes des Suints.

Alors commença vraiment le duel des deux hommes. Pendant plus de dix-huit mois, du mois d'août 1697 au mois de mars 1099, ils occupèrent le public et la cour de Rome : Bossuet, une fois engagé, atta(|ue vigoureusement; Fénelon se défend bien. Il vient de Cambrai des Letlres,àes Ifistnictions pastorales, des traités : de Meaux parlent des réponses aux lettres, aux traités, aux instructions pastorales, et des traités aussi, des disserlations, des questions. El de Cambrai, et de Meaux des remaïujues sur les réponses, des réponses aux remarques, des éclaircissements sur les réponses aux remarques : parfois Fénelon se procure les écrils de Bossuet en feuilles, et la réplique parait en même temps que l'attaque. L'activité des deux parts est égale, et le désir de vaincre. Si Bossuet fr.i[)pe fort, Fénelon pare avec adresse : il déploie une agilité, une souplesse merveilleuses.Suivons-le et ohser'vons sa tactique : elle nous fera comprendre la nécessité des « coups de massue » de son aiiversaire.

Bossuet donne ses livres : ils font leureflet en France et à I{ome. Il n'en est pas ainsi de Fénelon : 11 a une attitude en France, une autre

à Home. Cette ardeur de polémique dont j'ai parlé, cette fécondité d'explications et d'arguments, il les réserve à l'Italie. La France ne les connaît pas. Il avait jugé bien vite la situalion que son livre lui avait faite : sa cause était perdue àParis comme à la cour. Une Instruction pastorale^ qu'il donna en 1698, fut aussi mal accueillie que V E.cpUcation des Maximes des .Sa//^/5. Au contraire, \e?> Etats d'oi-aison avaient rallié tous les suffrages, et l'abbé de Rancé, un contemplatif assurément, et connaisseur des voies spirituelles, avait hautement pris parti contre le pur amour. L'opinion du public était faite : ce n'était pas par le raisonnement qu'on pouvait le retourner. Les intelligences lui étaient fermées : il ne lui restait qu'à s'insinuer dans les cœurs. C'est à quoi il travailla. Bossuet avait le roi pour lui : le roi qui avait déféré les Maximes à l'examen des évéques, qui après l'appel de Fénelon avait écrit une lettre pressante au pape pour lui recommander l'affaire, qui enfin avait reproché fortement à Bossuet de l'avoir trompé en lui laissant faire un archevêque de si douteuse orthodoxie. Avoir le roi pour soi, c'était un grand avantage : c'était un désavantage aussi, en France, où le public de tout temps a été disposé à traiter en martyrs tous ceux sur qui tombent les sévérités du pouvoir. Voilà de quoi Fénelon tira un admirable parti. Lui-même relégué à Cambrai, avec dé-

40 i BOSSUET.

fense de communiquer avec le duc de Bourgogne, son élève ; M"" de la Maisoufort, et tout ce qui était suspect d'attacliement pour lui, chassés de SainlCyr ; ses parents, ses amis renvoyés de la cour avec éclat : toutes ces rigueurs qui se succédèrent l'aidaient à jouer son rôle de persécuté.

Les livres de Bossuet éclataient l'un après l'autre. Pendant que les Réponses de Fénelon prenaient leur vol vers l'Italie, la France les ignorait. Le bon abbéde Chanterac, un de ces naïfs dont les habiles aiment à se servir, et qui ne comprennent rien à la comédie dont ils t'ont souvent un personnage principal, l'abbé de Chanterac n'entendait rien à ce manège. « Parler si hau- « tement à Borne et ne dire mot à Paris ! Quel (( mystère ! quelle politique ! Celte conduite ne (( paroît ni simple, ni uniforme : je n'en pénè- « tre ni la piété ni la prudence (1) ». Les étonnements de l'excellent abbé n'émouvaient pas Fénelon : il continuait de se taire ; seulement ses amis, le duc de Beauvilliers, le duc de Chevreuse, les fidèles de la petite église montraient parfois une lettre qui respirait une angélique résignation : c'était le juste opprimé qui consentait humblement à souflrir pour ses péchés. « Laissons-nous fouler aux pieds », dit-il sans cesse.

(1) Lettre dn 20 décemhro IfiOS.

THÉOLOGIE ET CONTROVERSES RELIGIEUSES- 40o

oc J'ai joint l'indolence dos Flamands avec celle qu'on o me reproche, écrivail-il à la maréchale de Noailles, « et j'entens de loin tout le hruit qu'on fait, avec une tt soumission paisible aux ordres de Dieu. Je n'ai qu'à « me taire et à souffrir, en attendant que le pape « justifie ma doctrine ou me corrige. Je suis, Dieu i merci, soumis comme un enfant à mon supérieur « J'avois besoin d'humdiation : Dieu m'en a envoyé et « je l'en remercie. Je songe au bien qu'ils me font, et

u. non au mal qu'ils me veulent faire J'aurais eu de

« la peine à me tourner à bien, sans les coups d'étri- « vières dont on m'a honoré. » (1)

Parmi ces liumilités louchantes, un mot amer se glissait parfois, qui semblait une plainte arrachée par la soulïVance : « On a refusé de me laisser expliquer, d écrit il après qu'il a refusé de conférer avec Bossuel (2). Ou bien c'est un vap:ue gémissement comme d"uQ agneau parmi les loups, sur le manque d'équité, (le bonne foi, sur l'acharnement, sur la dureté, sur la cruauté de ses ennemis : il ne nomme personne, ce qui lui permet de prendre des qualificatifs plus forts.

Cela fit son eflet. Le public eut pitié de ce saint prélat si doux, si pacifique, qui s'était trompé peut-être sur la doctrine, mais qui se laissait égorger sans résistance et tendait le col-

(1) Lettre du 5 novembre 1G97.

(2) Lettre du 12 août 1607.

iOO bossui':t.

au coiileaii. La vigueur <le Bûssiiet devint odieuse, les coups'répélés (ju'jl portait paraissant inutiles ; il avait l'air d'accabler un ennemi sans défense. On lui donnait raison toujours: mais on haïssait sa façon d'avoir raison, et toutes les sympalhies allaient à celui qui errait. L'h'unine avait grandi de toute la faiblesse du thé )logit'n. Le pur amour fut condamna, mais Fénelon i:a*ina sa cause on France. Il avait ramené l'opinion. En 1097, son livre mit tout le monde contre lui : en 1GU9, tout le monde plaiiiuit sa condamnation. Voilà le secret de cellt^ politique où se perdait rhonnète abbé de Chanlerac.

Pi'uilantqu'il accomplissait ce prodiue à i^aris et à la cuur, Fénelon, cette muette vie! i me, ne laissait passer sans ri'îpon^e aucune lii^ne de Bossuet. Mais quelles allures difïérentes dans la poléuiii|ue ! et que les deux hommes se peign» Il dans leur dialecli(jue I lîossuel, riche de pensées, d'une érudition immense, est facile à suivre Tous ces écrits en latin et en français que la nécessité lui arrache, rentrent tous l'un dans l'autre : ils se raunieal aux: Elals cf oraison. (;ciix-ci il V Instriaiion /jcistoralp, qui n'est quiiii CDiumiMitairt; des arlicles d'Issy . en une demi page, en deux ou trois principes, on a toute sa doctrine, celle, dit-il, del'Egli-ie. Avec Fénelon, c'est autre chose : il a un système dai'i^ \(is Maximes (Us Sainls ; on l'accuse d'er-

reur, il s'explique, et l'explication est un système tout (iitlérent. Il donne une Instruction pastorale, et c'est encore autre chose. Aucune réfutation ne l'atteint : il a toujours en réserve un point d'où dépend toute l'aflaire. Battu encore sur ce points la question n'est pas là, dit-il : tout consisteà bien entendre ceci. Et si ceci s'explique contre lui, c'est ce/a qu'il fallait voir. On l'attaque sur sa doctrine : il se défend sur ses mœurs ; n'ayant rien à répliquer sur le fond, il se prend à un adjectif, à une figure ; il mène un bruit efïroyable parce que Bossuet, si pur, a dit innocemment « Gmjonia sua », ou l'a nommé « le Alontan de cette nouvelle Priscille » : tellement que tout le reste s'efïace, et qu'il n'est plus question que de définir l'étendue de la comparaison, ou le sens du scandaleux possessif. Ainsi va-t-il , insaisissable, inépuisable, déplaçant à chaque moment la question, faisant surgir de nouveaux sujets de dispute, avançant intrépidement aujourd'hui des maximes qu'il abandonne demain, jamais plus prolixe et plus subtil que quand il promet de tout réduire à un principe bien évident et bien simple. Jamais on ne l'a compris ; si on le cliicane, c'est qu'on ne veut pas prendre les clioses comme il les dit. Il tombe d'accord de tout ce qu'on dit ; mais cela ne le touche pas, il n a pas le sentiment qu'on condamne. Il serait hérétique, et digne du feu, s'il avait

conçu la moindre des erreurs qu'on lui prête : mais il en est bien loin. Lui quiétisle? comment peut-on le croire? Il est l'adversaire du quiétisme ; son livre le ruine. Il est bien plus modéré dans sa spiritualité que les auteurs mêmes des articles d'Issy; il en a tempéré, non outré la doctrine. M™' Guyon son amie? Mais non, on l'a appelée « son amie » ; il l'a fait aussi, seulement pour se servir du même mot que les autres (Ij. N'insistons pas : il vous dira que le quiétiste, l'ami de M""' Guyon, c'est Bossuet (2).

Cette rapidité d'évolutions déroutait ses partisans : l'abbé de Cbanlerac lui écrivait que ses amis romains voulaient le défendre sur leurs principes et ne pouvaient s'accommoder aux siens (3). Le pauvre abbé surtout, son plus intime confident, ne pouvait pas le suivre. A chaque pas il perdait pied dans ce sable mouvant : le bonhomme ! Dévoué corps et âme à Fénelon, en qui il avait une foi aveugle, ce fut un agent précieuv par sa candeur môme et sa simplicité. Tout se purifiait, se clarifiait en passant par celle bouche, par ces mains innocentes, les affirmations hasardées, les insinuations diffamatoires, les tours d'adresse équi-

(1) Bossuet, t. XX, p. 222.

(2; Lettre du 30 octobre 1697. Cf. Lettre de l'abbé Bossuet, du 27 eeptembre 1G97.

(3) Lettred^VL 12 octobre 1G97.

vogues, les manœuvres louciies ; il était si convaincu qu'il ne venait rien de Cambrai que de vrai, que de saint. Il croyait : il faisait croire. Mais sa foi était mise souvent à de rudes épreuves : il ne comprenait pas ce qu'on lui faisait faire, mais il le faisait exactement, les yeux fermés, sans hésiter et sans douter. Il épanciiait ses incertitudes et ses stupéfactions dans ses lettres intimes au maître, qu'il aimait. Disciple dévot, il interrogeait avec respect, prêt à adorer la réponse. Mais le maître ne répondait pas toujours. Pourquoi parlait-il en Italie, non en France? Quelles étaient les circonstances précises de cette confession, dont il accusait Bossuet d'avoir violé le secret? Le bon abbé était réduit à faire des hypothèses, sur cette base toujours que M. de Cambrai était l'innocence même. Il était plus heureux sur la doctrine : Fénelon ne lui ménageait pas les explications, et il en avait besoin : car, logeant préciensement dans son cœur toutes les paroles du prélat, il ne se résignait pas à abandonner ce qu'il avait dit hier, pour ce qu'il devait dire aujourd'hui ; tout était vérité à ses yeux, mais il n'arrivait pas à concilier ces vérités successives, et tombait dans des anxiétés incroyables. Fénelon, intarissable, limpide comme ces lacs sans fond où l'œil plonge sans rien trouver que la nuit, endoctrinait complaisamment l'abbé, et lui prescrivait chaque jour le système à

défendre, ou la face do l'affaire à présenter.

Là ne se bornaient pas les peines du grand vicaire : il fallait distribuer les écrits manuscrils et imprimés, signaler les passages décisifs, recommander le secret surtout, et prendre garde que les adversaires n'en eussent pas communication. Cela, à vrai dire, le gênait un peu. Puisqu'on ne disaitrien que de vrai, pourquoi se cacher? (( La vérité et l'innocence, écrivait-il, marchent plus simplement (1). » Fénelon devait sourire en lisant les lettres de son agent, et pour seule réponse, confirmait ses précédentes recommandations. L'abbé, étonné et confiant, obéissait. Avec la même fidélité, il retirait les exemplaires distribués, pour en donner d'autres, oui les choses trop faciles à contredire étaient retranchées, ou bien encore pour y mettre des carions, aux endroits scabreux, qui laissaient paraître trop visiblement quelque fausseté ou quelque contradiction. Ce qu'il courut de cardinal en cardinal, de théologien en théologien, pour rattraper les écrits dangereux, ce qu'il mit de cartons aux livres de son maître, ne saurait s'imaginer.

Au fond, Fénelon ne changeait pas plus que Bossuet : avec tous ses tours et ses volte-face, il no cédait pas un pouce de terrain : il refusait toute rétractation, maintenait l'exactitude

(i; Lettre du '23 août 1G98.

de sa doctrine, et ne consentait même pas à prononcer la condamnalion de M'"^ Guyon. Il sentait pourtant que Bossuet le poussait \ivement : tout en ripostant, il ne cessait de protester, à Rome comme en France, contre le scandale d'une polémique entre deux évêques : il suppliait le roi, le nonce, le pape d'imposer le silence aux deux partis, jusqu'à la décision de l'affaire. En attendant, il n'en écrivait pas une ligne de moins.

Quelles étaient cependant les dispositions de Bossuet ? Il s'était fort échauffé dans la lutte : jamais il n'avait été si vif, ni si fort. On pourrait n'en pas chercher d'autre raison que l'intérêt qu'il prenait à la question même. « Si je « moUissois, disait-il, dans une querelle où il y « va de toute la religion, ou si j'afïectois des « délicatesses, on ne m'enlendroit pas, et je a trahiroisla cause que je dois défendre (I). »

Persuadé que la foi était doublement eu danger, et par la doctrine même du pur amour, et par la tradition secrète qu'on alléguait pour la justifier, il devait ne trouver que des motifs de redoubler son zèle dans tout ce qui rendait Fénelon considérable, sanaissance, sa dignité, son génie, sa vertu même. Les séductions de la personne profitaient à l'hérésie : ce qui nous désarme irritait Bossuet et le fai-

(1) Lettre du 18 novembre 1G97.

412 BOSSU lîT.

sait frapper plus fort. Mais de plus, à quoi scrlil de le nier ? des niolils plus humains augmentaient la fougue du défenseur de la foi. On conçoit les impatiences de cet esprit franc et droit devant les « tortillements » de Fénelon : ces (extes « mis à l'alambic », ces chicanes de terminologie, ces évasions, ces finesses, ces contorsions, cet esprit « à faire peur », cette rhétorique éblouissante, révoltaient ses habitudes de théologien exact et déloyal dialecticien. L'irritation le gagnait: il n'avait plus ce calme souverain dont il dominait ton tes les discussions. Ses raisonnements s'imprégnaient d'aigreur, d'amertume, d'ironie acre, chose nouvelle chez lui (1). Il triomphait brutalement, sans charité. Il ne ménageait plus ses coups, ayant senti qu'il fallait assommer son adversaire pour le réduire au silence. Au reste, il se tenait dans la question théologique, et les arguments les plus droits (uJ homincm n'allaient qu'à dénoncer sans pitié les contradictions et les fautes de logique, à percer à jour les équivoques et les malentendus volontaires de Fénelon. Celui-ci jetait des cris de victime égorgée, à chaque argument qu'il ne pouvait détruire : il avait des nerfs de femme, et la logique impitoyable qui le contrariait, lui faisait l'effet d'un outrage.

(1) Voyez surtout Œuvres, t. XIX, p. 523, 527; le morceau du reste est beau.

Ces cris plaintifs, ces attitudes de juste crucifié, ces abandons de martyr à la rage des bourreaux exaspéraient encore Bossuet. Voilà comment il en vint à écrire dans une lettre intime: « M. de Cambrai est un bomme sans <( mesure, qui donne tout à l'esprit, à la subli- « lité et à l'invention, qui a voulu tout gou- « verner, et môme l'Elat, parla direction; ou a rampant, ou insolent outre mesure (j;. » C'est son plus grand excès de langage.

Mais la Bcla! ion sur le Quiéiisme ? Comment se laissa-t-il aller à écrire ce terrible pampblet qui écrasa Fénelon avec M""^ Guyon ? comment des bauteurs de doctrine où il avait porté le débat descendit-il à faire des personnalités, à verser sur ses adversaires le ridicule et la bonté ? Il y avait dix-buit mois que la polémique durait, telle que je l'ai dépeinte. Dans les lettres intimes, dims les écrits imprimés de Fénelon se rencontraient des pbrases qui se répétaient, couraientle monde, pbrases vagues et inquiétantes, sous-entendus, réticences, qui laissaient tout soupçonner et ne précisaient rien, affirmations sans preuves et sans faits. 11 en résultait que les procédés de Bossuet avaient été loin d'être bonnêtes, qu'il avait abusé de la confiance d'un ami, que si Fénelon voulait parler, il en aurait long à dire ; mais il se tai-

(1 14 septembre 1G98, à l'abbé Bossuet.

41 i BOSSUET.

sait, par égard pour qui n'en gardait pas avec lui. l'endant dix-huit mois, ces insinuations taquinèrent, harcelèrent, provoquèrent Bossuel . Il éclata à la fin : Fénelon l'avait présumé plu-^ magnanime, plus saint qu'il n'était. Puisqu'on accusait ses procédés, il s'expliquerait sur les procédés; puisqu'onledéfiaitsur lesfaits, ilavait des faits à dire. Il découvrit les exlravaaance^ de M'"® Guyon, dont il avait lui-même instruit Fénelon ; il découvrit comment elle et lui s'étaient joués de lui pendant deux ans ; comment son amitié même, sa confiance, sa facilité avaient été tournées, exploitées contre lui : tout cela avec une précision accablante de détails, avec une vigueur de logique et une verve de style qui rendaient cette précision mortelle à Fénelon. Celui-ci, en effet, ne s'en releva pas ; après la Relation, il fut perdu à Rome comme en France. Si elle lui laissa quelque espoir, c'est qu'elle dépassa le but ; on le vit si durement assommé par ces révélations, qu'il en fit pitié.

Pour la première fois, il faillit rester courl. Il tarda à répondre. L'abbé de Chanterac n'y comprenait rien : ce n'était que mensonges, puisque son maître y était maltraité. Pourquoi donc ne faisait-il pas briller la vérité ? Enfin Fénelon répliqua ; il accusait Bossuet d'avoir, en parlant de lui dans la Rrlation, violé le secret de la confession. C'était tout ce qu'il avait

trouvé. Bossiiet nia. Fénelon ne précisa pas l'accusation. Nous l'avons entendu prétendre déjà que M'"" Guyon n'avait découvert ses sentiments à Bossuetqu'en confession. Nous l'avons vu manœuvrer pour prendre ces sûretés luimême par ce moyen, et tâcher de persuadera Bossuet qu'ils étaient tenus tous les deux de se taire en honneur et en conscience sur leurs entretiens de 1694 et lG9o. Mais l'adversaire, ne se sentant pas lié, ne s'était pas laissé lier. La manœuvre avait échoué. Fénelon eut beau crier : il ne fit croire à personne que Bossuet se fût rendu coupable d'un crime si odieux. Chanterac même cherchait des biais pour atténuer l'horreur d'une telle conduite, et décharger M. de iMeaux, sans douter de M. de Cambrai.

Enfin, s'il fallait quelque chose de plus pour expliquer l'ardeur de Bossuet et ce qu'on a appelé» ses emportements » d'un mot de Fénelon, regardons de quels alliés chacun d'eux est soutenu dans ce débat. Fénelon a peu de monde, mais des amis dévoués à sa personne non à sa doctrine, qui, vainqueur ou vaincu, ayant raison ou tort, tout-puissant ou exilé, orthodoxe ou hérétique, l'aimeront, le défendront, le couvriront de leur corps, l'embrasseront de toute leur Ame. Ils avaient Bossuet en horreur : le duc de Chevreusedétourn;iit les yeux pour ne pas le saluer. Bossuet a le public, la cour, c'est-

416 lîOSSUET.

à-(lire les spectateur^ indinérents, qui, rendant Jiommage froidement à la vérité, applaudiront avec le même enthousiasme à tous les beaux coups, de quohiue côté qu'ils viennent. IM'"" de Maintenon est tiède: elle adlièreàla bonne doctrine ; elle aime encore Fénelon, et ne veut point aider à le perdre. L'archevêque de l*aris, l'évêque do Chartres marchent avec Bossuet ; mais ce concert se maintient avec peine. Les deux prélats « n'agissent qu autant qu'ils sont poussés (1). » L'évêque de Cliartres est faible : il n'aime pas le bruit ; il partage les sentiments de M"'^ de xMaintenon. M. de l'aris, faible aussi, a peur de Bossuet, mais une peur égale de Fénelon ; et de plus le noble archevêque est jaloux de cesufîragant, dont le talent offusque sa médiocrité. L'archevêque de Cambrai travaille à désunir les trois prélats : il y réussirait, sans la vigilance de l'évêque de Meaux. Tout retombe sur celui-ci ; l'acharnement de son adversaire, la mollesse de ses amis l'obligent de plus en plus à se considérer comme seul en cause, et à faire du débat une affaire personnelle. Il y a le roi, cela est vrai: mais l'affaire n'est pas à la décision du roi, et en cour de Rome, que de forces, même invisibles et inappréciables, peuvent balancer ou vaincre la force du roi de France !

(1) Lettre an 10 juin 1G97.

Arrêtons-nous un instant à cette cour de Rome : le procès du livre des Maximes est une délicieuse comédie. Chaque prélat a ses agents et son parti. Xous connaissons déjà l'abbé de Chanterac : doux, humble, modeste, il va sans bruit avec une activité discrète, et qui jamais ne se lasse; il cède avec l'infaillible régularité du plus délicat instrument à toutes les impulsions qui viennent de Cambrai : c'est vraiment Fénelon qui parle, qui agit en lui, mais un Fénelon revêtu de naïveté et de simple innocence. Bossuet, au contraire, s'en remet à ses agents : il ne leur dicte que les raisons de doctrine, et quelques démarches de pure bienséance ; il leur laisse à inventer les manœuvres, les coups de politique, les pièges et les bottes secrètes. Ce sont deux bonnes tètes pour de pareilles taches : l'abbé Bossuet, fastueux, bruyant, avecses carrosses, sa livrée d'argent et ses pages enrubanés, de mœurs équivoques, rossé un jour parles laquais d'un prince romain dont il a courtisé de trop près la fille, insigne fripon, impudent et sans scrupules, fertile en mensonges et en louches projets, poursuit Fénelon avec la passion d'un chasseur, espérant en faire curée, et gagner dans l'atTaire quelque bon bénétice, un évôché peut-être. L'abbé Phélypeaux, plus froid, moins tapageur et plus habile, laissait l'éclat des visites cérémonieuses à son confrère, et s'en allait la

il 8 BOSSUET.

nuit, sans laquais, entretenir les gens sûrs, réconforter les timides, ramener les hésitants. r,ar rien ne se passait au grand jour : ce n'élaient que mines et contre-mines, travaux sous terre. On se faisait bon visage, on se souriait, on se gardait mutuellement des places aux solennités. Et l'on se cachait l'un de l'autre, on prenait des précautions inouïes pour assurer ses succès, pour dépister l'adversaire ; écritures déguisées, courriers travestis, lettres cachées dans des boîtes de pommade, c'était une dépense prodigieuse d'esprit et d'inventions.

Bossuet avait pour lui le roi, qui écrivit plusieurs fois à Rome pour presser la sentence ; mais Fénelon avait l'ambassadeur du roi, le cardinal de Bouillon, un intrigant qui rêvait la tiare: pendant deux ans il fit échec à son maître, et retarda l'aiTaire qu'il avait ordre d'avancer. Fénelon avait le roi d'Espagne, les cardinaux d'Espagne et de l'Empire, les jésuites, les cardinaux papables^ qui craignaient Bouillon et les jésuites, les carmes, les moines (le tout habit, qui avaient eu des saints et des bienheureux mystiques. Quelques théologiens, quelques cardinaux, plus éclairés, ou plus timides, ou plus hns, s'étaient rangés d'abord du côté de 13ossuet et deLouis XIV. En somme, les forces se balançaient ; le terrain même à lîome était meilleur pour Fénelon. Entre les

inÉOLOGIE ET CONTROVERSES RELIGIEUSES. 419

partis, très indécis, très ennuyé de tout ce tapage, désireux de ne mécontenter personne, et ne comprenant pas grand'cliose au fond à ce (|ui se remuait, le pape, Agé de 83 ans, dont la tète n'était pas « trop bonne », troublait parfois le cours de l'atïaire parles inquiétudes que sa santé donnait : ses jambes avaient enflé, toutes les tètes travaillaient sur ce qui pouvait arriver, chacun ne pensait plus qu'à soi, et prenait ses mesures.

Uome procédait toujours avec une majestueuse lenteur. Le pape consulta d'abord s'il devait nommer des examinateurs, cela prit trois mois ; sept qualificateurs, puis dix, examinèrent le livre des Maximes, cela dura quinze mois ; puis les cardinaux de la congrégation du saint office délibérèrent sur le travail des qualificateurs, il y fallut cinq mois; après quoi, quatre cardinaux rédigèrent le bref, et le pape donna sa sentence le 12 mars 1699, vingt-trois mois après l'appel deFénelon. Il faut voir, pendant ce temps, ces bons théologiens et cardinaux romains, habitués à la douce vie, à la nonchalance souriante, étonnés des ardeurs de nos prélats, n'entendant rien à cette furie française de dispute, à cette rage qui les pousse à tant écrire, à tant se tracasser, excédés d'explications verbales, de communications manuscrites, d'imprimés, demandant grâce, et le pape le premier, à chaque écrit qu'on leur remet.

encore que, pourleiir plaire, on ait traduit l'original français en un bon latin de leur goût, bien plat et scolastique, ou bien en pur toscan, tout semblable à celui de la version d'iVnacréon qu'ils aiment. En voilà assez, ils se trouvent éclairés : qu'on ne leur rompe plus la tête. Ce qui leur plaît, ce sont les faits, les confidences sur les personnes, les indiscrétions et les commérages. On leur sert les plats dont ils sont friands. L'abbé de Clianterac, l'abbé Bossuet lultent d'insinuations malignes, de petites perfidies, de demi- calomnies, aussitôt retirées qu'insinuées, et qui font leur efiet sans laisser de traces. L'un dit que Bossuet est jaloux de Fénelon, et puis qu'il est janséniste, et puis qu'il n'aime pas les moines. L'autre colporte les aveux scabreux du P. Lacombe, conte les nouvelles de la cour, et ce qu'a dit le roi, ou M'"" de Maiutenon, à l'évoque de Meaux. La Relation sur le quiétismeîoÂi un elïet admirable : il n'y a que des faits et pas de théologie : voilà les écritures qu'on aime. Cela met Bossuet en vogue, et l'abbé exhibe triomphalement le portrait de son oncle, une copie de lîigaud. Les raisons politiques aussi foni merveille auprès de ces fins Romains. Bossuet estgallican ; Fénelon, ultramontain ; du moins il le sera, si on lui donne raison. Que ne peut un archevêque de Cambrai, prince du Saint-Empire, précepteur et directeur du futur roi, qui le sera bien-

THÉOLOGIE ET CO^'TROVERSES RELIGIEUSES. 4il

tôt, en faveur de l'autorité du Saint-Siège et de l'infaillibilité du pape ? Quel intérêt n'a-t-on pas à se prononcer pour lui ? Il est l'ami, Bossuet l'ennemi. L'abbé Bossuet pallie, commeil peut, le gallicanisme, crime grave à Rome. Mais il joue du nom du roi : il en fait peur aux Italiens. L'annonce de l'envoi d'un ambassadeur, M. de Monaco, étonne les adversaires, rassure les amis, rallie les indécis ; mais l'ambassadeur n'arrive pas : voilà nos cardinaux aux champs! S'il allait ne pas venir! s'il avait au moins loué un palais, disait le bon cardinal Casanati, si l'on voyait son majordome. Et puis le roi ne peut pas faire pape qui il veut : il peut empêcher de l'être qui il veut. Cela donne à réfléchir aux plus ardenls. Le résultat de ces réflexions est que tous dissimulent, sourient à l'abbé Bossuet, caressent l'abbé de Chanterae, et donnent à celui-ci les mêmes assurances que celui-là vient d'en recevoir.

Comme ce sont gens prudents et timorés, on tache de les entraîner par des autorités. On récolte à laSorbonne des signatures pour Bossuet: ce que voyant, Fénelon fait avancer Louvain, ébranle Douai, et travaille à mettre en ligne Alcala et Salamanque. Les prélats romains hochent la tête, avouent que ces témoignages ont du poids. Mais la chose leur déplaît: ils ont leur fierté. Ils ne veulent prendre le mot de personne. Leur grande atïaire, à quel-

que parti qu'ils se rangent, est de trouver, pour absoudre ou condamner, des raisons que ni Kénelon ni Bossuet n'aient données : c'est à ce soin qu'ils consacrent leurs doctes veilles, quand ils veillent.

Enfin d'une allure inégale, avec mille arrêts et force cahots, poussé par l'abbé Bossuet, releuu par Chanterac et Bouillon, qui mettent des bâtons dans les roues, incidentent, tirent en longueur, le procès avance, et l'on entrevoit la certitude prochaine du jugement. En vain Bouillon se débat-il, passant des heures pour perdre le temps, se faisant malade pour empêcher les séances, allant presque jusqu'à traiter les cardinaux d'ànes, quand ils montrent le dessein d'en finir: on tient quatre séances par semaine, et des séances de cinq heures. Et à mesure que le temps s'écoule, Fénelon perd du terrain : une partie même des jésuites le lâchent. Le cardinal Olloboni passe à Bossuet et se déclare héroïquement: il fait exécuter chez lui un oratorio où il a mis des vers contre le quiétisme.

Le pape vient assister aux congrégations : il n'entend rien à ce qui se dit, et compte sur le Saint-Esprit. Il est pressé de terminer, et de donner satisfaction au roi, pour qu'on le laisse en paix. Mais il y a des choses qui le gênent. Et il le dit avec cette familiarité italienne, ces demi-bouffonneries de Napolitain, qui décon-

certent le respect des hommes du Nord, et que nous avons peine à concilier avec la dignité de la tiare. Au début, comme cinq examinateurs sur sept étaient contre lui, Chanterac, par un chef-d'œuvre de diplomatie, leur a fait adjoindre trois amis sûrs, et la congrégation s'est trouvée partagée cinq contre cinq. Cette égaillé tourmente le pape : « Il ne fait que répéter : Cinque! ciuque! corne far me ? »

Il fait appeler le commissaire du saint office, « et pendant un quart d'heure il ne dit que ces mots : Cinque! Ciuque! » (1) Puis on lui fait croire qu'en frappant Fénelon, il donnait sur le nez à sainte Thérèse : « condannare sanla Teresa ! » Faire une sainte hérétique ! Le saintpère en suait d'angoisse (2). Il n'était pas seul à avoir des craintes. Le Père Philippe, général des Carmes, un des examinateurs, sourd, très attentif et très bavard, les partageait aussi: qu'allaient devenir sainte Thérèse, et le bieniieureux Jean de la Croix, et tous les mystiques? A grand'peine on calmait ses terreurs. Et Bossuet, pour le digne carme, écrivait un traité : « Mijstici in tuto » ; voilà les saints en sûreté, on peut procéder contre M. de Cambrai.

L'impatience gag-nait le pape, outre la peur

(1 Bossuet, Œuvres, t. XXX, p. 188.

{■!) Ibid., p. 330.

du roi qui devenait pressant. Aux dernières séances, il ne se tient plus. Il n'écoute plus les objections: Avanli ! Avanti ! répète-t-il vivement au cardinal qui lit le projet de décret, s'il fait mine de s'arrêter pour laisser parler quelqu'un (1). Enfin tout est fini. Le saint-père se frolte les mains: avec l'aide du Saint-Esprit, voilà la loi réglée , on va pouvoir vivre en repos et sans disputes. Quel soulagement ! E ita la botta (2), dit-il à qui veut l'entendre, tout épanoui, un sourire aux lèvres.

Bossuet triomphait. L'évidence de la cause et les injonctions de Louis XIV avaient arraché la condamnation deEénelon. Mais quelle condamnation ! Ceux qui la prononçaient, cardinaux et pape, étaient pour lui : c'est bien l'hérésiarque qui est en l'a\ eur ; on hait la personne en acceptant la doctrine de Bossuet ; on prête les mains aux amis de M. de Cambrai pour adoucir la sentence ; on y choisit les termes les moins durs, on efface la qualification d'(( hérétique », et par une suprême adresse, on fait un bref et non une bulle, parce que le bref, dans sa teneur, comportait des formules que les gallicans ne pouvaient accepter. On espérait, en éveillant les susceptibilités françaises sur l'infaillibilité, empêcher

(1) Bossuet, Œuvres, t. XXX, p. 333.

,2) Ibid.,l^. 342.

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que la condamnation ne fût rendue publique en France. Ce calcul fut déjoué : le roi, les évoques glissèrent sur les endroits scabreux, elle bref fut publié dansions les diocèses.

On connaît la soumission publique que fit Fénelon, et les démonstrations d'humilité qui lui valurent lanl de gloire. Bossuet le suivait d'un air défiant : il ne le croyait pas changé, ni persuadé de son erreur. S'il faisait dans un Maîîdemeîit V éloge du bel exemple que donnait son confrère, il disait, dans une lettre intime, qu'il fallait se contenter de sa soumission, « parce qu'après tout l'essentiel y est rie à rie, et que l'obéissance y est bien étalée (1) ». Ce n'était à ses yeux qu'un acte de politique. Le pape se montra coulant, reçut « pour argent comptant » les protestations de l'archevêque de Cambrai, et lui répondit par un bref très bienveillant. Tous les honneurs allaient au coupaijle. Les Romains pansaient la blessure qu'ils avaient faite eux-mêmes : ils disaient « qu'il falloit fermer les yeux et l'embrasser (2) ». A peine saluait-on Bossuet.

Ils savaient bien au fond à quoi s'en tenir, et Bossuet avait raison. Dans son Mandement, Fénelon condamne son livre \)iir obéissance ; il n'adhère pas à la condamnation : il l'embrasse

(1) Œuvres, t. XXX, p. 387.

(2) Ibkl. p. 407,

42G I50SSUET.

Comme une épreuve salutaire, comme une croi.r; mais une croix, dit Bossuet, c'est « une persécution pour lajustice ». On ne voit qu'un chrétien, un martyr baisant l'instrument de son supplice. Dans ses deux lettres au pape, des i et 10 avril 1699, il parle de son innocence, des oulrages qu'il a subis : il affirme qu'il a, non favorisé, mais combattu Terreur, il maintient ses explications ; il veut bien croire qu'il a mal exprimé son sens dans son livre, et déclare qu'il portera les tribulations d'un cœur humble et soumis. Ecrivant à l'abbé de Chanterac, le 24 avril, il s'applaudit des bons eflets de sa soumission, promet de ne plus écrire et laisse « aux catiiolicjues zélés » le soin de défendre « la doctrine de la charité ». Le 9 octobre, il écrit encore : « Je ne me suis jamais « rétracté : au contraire, j'ai toujours soutenu « que je n'avais cru aucune des erreurs en ft question. Le Pape n'a condamné aucun des « points de ma vraie doctrine, amplement éclair- « cie dans mes défenses. Il a seulement con- (( damné les expressions de mon livre avec le « SC71S (ju\'llcs présentent naturellement, et que je a n'ai jamais eu en vue. » Dès 1700 il renouvelle le débat et reprend ses explications dans une lettre latine au cardinal Gabrielli. Dans son testament en 1705, il proteste de n'avoir jamais erré sur la doctrine. Partout dans sa correspondance il parle du môme ton. Il écrit

au Père Tellier : « Celui qui erroit a prévalu; celui qui étoit exempt d'erreur a été écrasé. Dieu soit béni ! (1) ». Celui qui errait, c'est Bossuet ! Jusqu'à son dernier jour il se dit, il se croit victime de haines injustes.

(( Je n'ai fait quesoutïrir sans ressentiment», dit-il encore quelque part. Il en est de son pardon comme de son innocence. Fénelon haïssait comme il aimait, en femme, sans trouble, avec la paix de l'inconscience, d'une haine souriante, tenace et éveillée. Après sa défaite, il n'eul plus qu'une passion, prendre sa revanche sur la doctrine de ses adversaires. Bossuet mourut trop tôt : écoutez de quel ton il se défend d'en avoir voulu faire l'oraison funèbre (2). Mais le cardinal de Xoailles survivait: il faut voir, dans la Correspondance, avec quelle implacable persévérance Fénelon guette l'occasion de le prendre sur le fait de jansénisme : comme il travaille à former l'orage coutre lui, comme il excite sous main les évoques, le Père Tellier, tout cela sans paraître, ayant l'air de ne se mêler de rien, répondant à la famille in(|uiete avec l'étonnement candide d'un solitaire détaché de tout, au moment où il écrit qu'il faut donner le choix au cardinal entre une rétractation solennelle ou une condamnation publique. « Je ne puis expliquer mon fond, » disait Fé-

(1) Fénelon, Correspondance, t. III, p. 247.

(2) Ibid., p. 43.

428 lîossuET.

nelon dans un moment d'abandon avec un clier ami. « Il m'échappe, il me paroîl clianu ger à toule heure. Je ne saurois rien dire qui « ne me paroisse faux un moment après. Le « défaut subsistant et facile à dire, c'est que « je liens à moi, et que l'amour-propre me <( décide souvent (1). » C'est tout ce que j'ai voulu dire: et cela suffît à justilier la conduite de Bossuet.

Je n'ai point voulu entrer dans la discussion théologique : je ne puis cependant quitter la matière du quiétisme sans faire quelques brèves réflexions. D'un certain point de vue, en nous élevant au-dessus du christianisme et de toutes les religions formelles , nous serions ])Our Fénelon, et nous trouverions une belle et haute vérité dans son système. Que le chrétien selon Bossuet, qui a toujours sous les yeux l'inintelligible Dieu fait homme, et qui escompte la valeur de sa prière et de sa foi, est grossier et terre à terre, qu'il est loin de cet idéal embrassé par Fénelon, où l'àme, perdant la vue des dogmes et des attributs de Dieu, cessant toutes les opérations de son intelligence linie, n'adore plus un Dieu, mais s'abîme en Dieu, et n'en peut plus dire qu'une chose, c'est-à-dire qu'il est? Cet anéantissement, cet acte d'amour sans espérance et sans connaissance, qu'est-ce autre

(1) Correspondance, t. VI, p. lOG.

chose que saisir dans une religion l'élément essentiel de la religion, commun à toutes les religions, dégager la vérité universelle des formules trop précises qui l'allèrent en l'exprimant, et prendre conscience de linconnaissable, cause, source et matière de toute forme et de toute existence, éternel objet d'adoration pour tous les êtres éphémères et bornés, dont la contemplation élargit les pensées, rabat l'orgueil et ruine l'égoïsme?

Oui, mais le chrétien de Bossuet est chrétien : c'est là son avantage. Combien d'intelligences sont capables de s'élever à cette hauteur où les différences des religions s'évanouissent dans le principe même de la religion? Combien d'ûmes, portées si haut, ne se refroidiront pas, ne se sécheront pas, et produiront l'amour tendre, enflammé ? Pour éviter les ordures de Molinos, ou les extravagances de M"" Guyon, pour n'être ni le voile de la débauche, ni la manifestation de l'hystérie, la religion de Fénelon devait dégénérer en système philosophique, en déisme, en dilettantisme. Les successeurs de Fénelon, ce sont les croyants sentimentaux à la mode de Rousseau, et les sceptiques religieux de l'école de M. Renan, à moins que l'on n'aime mieux le prendre pour maître de ces malades illuminées qui, indifférentes aux dogmes, incapables en eflet de toute o])éralion intellectuelle, ne sentent Dieu que dans leurs nerfs.

Bossuet, cette fois encore, avait le sentiment de combattre le scepticisme en maintenant la forme traditionnelle de la prière chrétienne. Dans la tradition secrète invoquée par Fénelon, il reconnaissait l'argument sous lequel se déguisait toujours le sens individuel, l'effort de la raison humaine pour autoriser l'ouvrage du libre examen. Dans l'amour passif des quiétistes, il apercevait un principe d'incrédulité, d'indifférence religieuse. « Ils mettent, disait- « il, la perfection de l'oraison chrétienne à « s'élever au-dessus des idées qui appar- « tiennent proprement au christianisme » (I). Il avait peur qu'en épurant, en subtilisant Dieu, on ne le rendît moins présent, moins sensible, moins réel aux fidèles ; il sentait que pour la commune humanité , sans les dogmes et les symboles, l'idée religieuse n'a pas assez de corps, et que l'amour s'adresserait mieux à un Dieu personnel, à l'Homme- Dieu incompréhensible, qu'à l'Etre pur indéterminé. Avec sa fermeté de sens accoutumée, il écartait toutes les chicanes, qui transformaient le désir du salut en un mouvement intéressé, égoïste ; il comprenait que l'espérance et la demande du bonheur éternel, appuyées sur nne certitude indémontrable, sans preuves, et toute de foi, laissent à l'effort

(1) Bossuet, Œuvres, t. XVIII, p. 353.

liumain vers la perfection, à la bonté, au sacrilice leur valeur infinie. Enfin il n'aimait pas les voies extraordinaires^ où l'on va seul, loin (le la foule qu'on méprise, oij l'orgueil se délecte dans la possession d'une doctrine secrète ou d'une vertu supérieure ; toute hérésie mise à part, il trouvait plus de sûreté, de mérite et de véritable perfection, si grand, si saint qu'on fût, à ne point se croire d'une autre essence que le peuple, et àdire, en confiance et en simplicité de cœur, la prière des bonnes femmes et des petits enfants : « iNotre Père qui êtes aux cieux. .. »

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