CHAPITRE YI
I. Discours sur l'histoire universelle. — Dessein du livre. — La première partie est un résumé vivant et dramatique de l'histoire de toute l'humanité. — La deuxième est, dans la forme d'une exposition historique, un résumé complet de toute la théoloç^ie et de tous les arguments par lesquels l'Eglise se défend contre ses ennemis.— Bossuet est-il redevable à Pascal de l'idée de son Discours ? — Essai de philosophie de l'histoire dans la troisième partie: insuflisance et mérite de cetessai. II. Histoire des Variations. — Portraits de Luther et de Calvin. — Etudes d'âme: Mclanchthon et Cranmer. — Par où l'idée générale du livre est fausse ou incomplète.
On fait généralement liouneur à Fénelon d'avoir indiqué le premier, dans un chapitre de sa lettre à l'Académie, les véritables règles de l'histoire. Mais depuis longtemps, avant qu'il donnât ses préceptes, il avait pu les voir appliqués dans une œuvre de Bossuet, et le Discours sur Vhistoire universelle nous présente ces tableaux du génie et des mœurs des peuples,
cette fine recherche des causes et des effets, cet enchaînement exact des faits, cette rigoureuse unité de composition, ce développement lumineux, continu, animé, queFénelon recommandait aux historiens futurs.
Le dessein primitif de Bossuet était plus vaste à la fois et moins profond que l'œuvre qu'il a composée. Il voulait faire, écrivait-il au pape Innocent XI, « une Histoire unive?'sc'Ue qui eût deux parties : dont la première comprît depuis l'origine du monde jusqu'à la chute de y l'ancien empire romain et au couronnement de Gharlemagne ; et la seconde, depuis ce nouvel empire établi par les Français.» Cette.] seconde partie, il ne la fit jamais. Son plan ne fut repris et achevé, mais dans un bien autre esprit;, que par Voltaire. Et malgré le mérite de V Essai sur les mœurs, combien ne doit-on pas regretter que Bossuet n'ait pas lui-même lait pour le moyen âge chrétien ce qu'il a fait pour l'antiquité juive ou païenne î Quelque belle et grande que soit l'œuvre qu'il a exécutée, n'est-elle pas inférieure à l'idée qu'on se fait de celle qu'il a seulement conçue ?Qui mieux que lui eût compris, et fait revivre avec
une plus chaude sympathie limposante grandeur de cette civilisation cléricale, ces siècles que l'Eglise instruit et gouverne, ces puissants et rapides courants d'enthousiasme religieux, qui font tressaillir parfois et dressent tout l'Occident debout, cette vive source de foi, d'où jaillissent d'innombrables vertus, tant d'exemples héroïques de pureté, de charité, de sainteté, ces subtiles disputes, ces luttes envenimées des théologiens, des moines et des légistes, des papes, des empereurs et des rois, où sous le pédantisme scolastique ou juridique, derrière ce cliquetis d'arguments barbares, ce choc de textes de droit canon ou de droit romain, l'avenir de la raison humaine et la forme de la civilisation moderne se débattent ?
En revanche, pour la première partie qu'il a seule traitée, il a élargi son plan primitif. En la repassant, comme il dit, avec le L)iiu|)hin vers 1679, il y a ajouté « des réflexions qui font entendre toute la suite de la religion et les changements des empires. » Ce qui n'était d'abord qu'un tableau synchronique des histoires anciennes, est devenu par là l'essai hardi, original et profond d'une philosophie de l'histoire.Les additions ont fait le corps de l'ouvrage, et ce qui l'a fait entreprendre, ce qui d abord en était le tout, n'est plus maintenant qu'un imposant préambule.
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Assurément celte première partie, intitulée les Epoques ou la suite des temps, ne peut plus satisfaire un historien : la chronologie souvent en est fausse ou douteuse. Bossuet jugeait avec la science de son siècle, et surtout il n'était pas homme à douter où l'on n'avait pas douté avant lui. Mais si les six ou sept premières époques ne contiennent guère de faits ou de rapports qu'on ne puisse contester, dans les autres, au contraire, quelle vérité ! quelle netteté ! quelle vue saisissante et juste de toutes les histoires ! Les erreurs ou les inexactitudes de détail n'y font rien : l'ensemble a la vérité et la vie. Voilà en effet ce qu'il y a de plus merveilleux : ce résumé de l'histoire universelle, qui en une cenlaine de pages nous mène de Cyrus à Charlemague, n'a rien de sec. De cette table chronologique, de cette longue nomenclature qui devrait être fastidieuse, de ces séries de faits qui s'enlre-croisent et se mêlent, l'imagination de Bossue! a fait une vision étrange et puissante : les hommes, les peuples tour à tour paraissent et passent, se rencontrent et se choquent, se poussent et s'effacent, marqués chacun d'un trait ineffaçable, emportes tous dans le mouvement de la narration rapide et large. Cela a la couleur et Tintérêt d'un poème, et c'est eu effet le poème de l'humanité, c'est un drame épique, qui déroule sous nos yeux quinze siècles de la vie
du monde. Ainsi cet abrégé ne parle pas seulement à la mémoire : il sollicite sans cesse l'esprit à la réflexion, il va chercher au fond de l'àme la source des réflexions, il dresse devant l'imagination de grandes et d'étonnantes images. V^oyez ce tableau de l'univers soumis à Auguste :
t Antoine et César, après avoir ruiné Lépide, se tournent Tun contre l'autre. Toute la puissance romaine se met sur la mer.
« César gagne la bataille actiaque : les forces de TÉgypte et de l'Orient, qu'Antoine menait avec lui, sont dissipées, tousses amis l'abandonnent, et même
sa Cléopàtre, pour laquelle il s'était perdu Tout
cède à la fortune de César : Alexandrie lui ouvre ses portes ; l'Egypte devient une province romaine. Cléopàtre, qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine ; Rome tend les bras à César, qui demeure, sous le nom d'Auguste et so us le titre d'Empereur, seul maitre de tout l'empire. Ildompte, vers les Pyrénées, les Cantabres et les Asturiens révoltés; l'Ethiopie lui demande la paix; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus, avec tous les prisonniers romains ; les Indes recherchentson alliance; ses armes sefontsentir aux Rhètes ou Grisons que leurs montagnes ne peuvent défendre ; la Pannonie le reconnaît, la Germanie le redoute, et le Véser reçoit ses lois. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus. Tout l'univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde. »
Tout l'univers en paix , tous les peuples silencieux et comme recueillis pour un grand événement, un petit enfant naît quelque part dans un coin ignoré : quel contraste pour l'imagination, mais quel rapport pour l'intelligence ! Bossuet sent en poète et pense en philosophe. Au tableau tracé souvent par les historiens et les poètes de Rome, il ajoute un trait, et ce trait ajoute à la peinture une beauté saisissante, un sens profond. Ce petit enfant qui vient au monde va renouveler l'humanité, et de lasse et vieillie qu'elle semblait être, se reposant à l'abri de la majesté l impériale, l'envoyer jeune et ardente par de rudes sentiers à la poursuite d'un inaccessible idéal. Un monde finit, un monde commence, et la forme dernière de celui-là aide celui-ci à développer la sienne : Rome abat les obstacles qui arrêteraient Jésus. Il suffit à Bossuet, pour nous donner la sensation î du plus grand moment de l'histoire, de joindre deux noms et rapprocher deux faits. Comment y réussit-il ? Le procédé est facile à découvrir, s'il n'est pas facile à appliquer : il atteint à cette intensité d'effet et à cette plénitude de sens par la suppression de tous les détails, mais de tous sauf un seul, qui découvre précisément le caractère et l'essence des choses. Ce seul, cet unique trait, voilà ce que nos secs faiseurs d'abrégés ne savent pas garder ; ils
l'etfacent avec les autres, et les faits arrivent à nous décolorés et vides.
Les réflexions ajoutées par Bossuet à son abrégé synoptique se sont divisées naturellement en deux parties^ conformément à cette idée de la séparation des deux pouvoirs, qui tient une place si essentielle et dans la Ihéologie et dans la politique de l'auteur. Celles qui se rapportent à la religion forment la seconde partie du livre, qui est la plus longue de beaucoup et manifestement, dans l'infenlion de Bossuet la plus importante. Ces deux cent cinquante pages, d'un style rapide et pressé, toutes pleines d'incorrections, de négligences, de constructions rompues (on a tant entendu reprochera Bossuet de faire de belles phrases qu'on note avec plaisir ces signes manifestes d'improvisation et d'indifférence à la forme littéraire), ces deux cent cinquante pages, si substantielles et si vigoureuses, contiennent et résument en somme toute la théologie éparse dans les sermons et dans les œuvres de controverse. Bcmontant à la création, s'arrêtant aux livres de Moïse, étudiant les prophéties, montrant comment l'ancienne loi préparait la nouvelle, qui devail la rendre caduque, exposant la vie et la doctrine de Jésus-Christ, et nous faisant assister à l'établissement de l'Eglise, faisant un merveilleux usage de l'Ecriture et des Pères, mêlant à chaque moment, comme choses inséparables, la
morale et le dogme, il nous déroule en vingt chapitres toute la suite de la religion ; puis s'arrètant, il suspend pendant dix chapitres l'inévitable conclusion vers laquelle il courait : il revient sur les points les plus contestés, repasse sur les doutes et les objections les plus graves, répond à tous les adversaires de l'Eglise catholique, Juifs, protestants, libertins, philologues, réduit toute la matière à la plus extrême et plus claire simplicité, et laisse alors venir sa conclusion si fortement préparée :
« Quelle consolation aux enfants de Dieu ! mais quelle conviction de la vérité, quand ils voient que d'Innocent XI, qui remplit aujourd'hui si dignement le premier siège de l'Eglise, on remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ, prince des apôtres ; d'où en reprenant les pontifes qui ont servi sous la loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse ; delà jusqu'aux patriarches et jusqu'à l'origine du monde (i). »
Sainte-Beuve, que plusieurs critiques ont suivi, a cru trouver dans les Pensées de Pascal le germe de la seconde partie du Discours sur rilistoire Universelle, et môme le cadre de tout l'ouvrage. Il est très vrai qu'on peut signaler des analogies frappantes entre l'ébauche de Pascal et l'œuvre de Bossuet. Mais qu'est-ce que cela
(1) Hifit. Univ., 2c 1 avtie. tli. xxxr.
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prouve? Sainte-Beuve a cédé à la tentation de tout ramener au jansénisme, et d'enfiiire apercevoir partout l'influence. Or, en théologie, Porl- Royal n'a rien inventé, que ses erreurs, pour lesquelles il a été condamné. Pascal, médiocre théologien, a pris toute sa science d'Arnauld, de Nicole, de Lemaistre de Sacy : là où il ne s'aventure pas témérairement, il n'y a que son admirable style qui soit à lui. Ce qu'on veut que Bossuet lui ait pris, c'étaient des idées anciennes et communes, qu'on trouve dans mainte page des Pères : le rapport de la Loi à l'Evangile, la Loi préparant l'Evangile, l'Evangile abolissant la Loi, la vocation et la réprobation du peuple juif, où devait naître le Messie et qui l'a méconnu. Est-il rien de plus banal, au fond, parmi les théologiens que celle remarque : « Qu'il est beau de voir, parles yeux de la « foi, Darius et Cyrus, Alexandre, les Bomains, « Pompée, Hérode, agir sans le savoir pour le « triomphe de l'Evangile! >• Faut-il voir là, avec SainleBeuve, « un programme que le génie impétueux de Bossuet dut aussitôt embrasser, comme l'œil d'aigle du grand Coudé parcourait l'étendue des batailles ? » Mais l'idée de Yllistoire Universelle n'était pas seulementdans Pascal, elle était partout depuis les premiers temps de l'Eglise ; elle était dans sainl Augustin, dans Paul Orose, dans Salvien; elle était même dans ce déclamateur de Balzac.
La difficulté n'était pas de la concevoir, c'était de l'exécuter; car il y fallait une science, une puissance d'esprit, une logique, une habileté incroyables. Il suffit d'être chrétien pour regarder les choses humaines de ce point de vue ; mais il fallait être Bossuet pour bâtir sur cette idée un tel ouvrage.
Il ne faut point sans nécessité lui faire emprunter ses idées à Pascal ; il faudra qu'il soit bien démontré qu'elles ne peuvent venir d'une autre source. Quand Pascal les tire lui-même de la tradition chrétienne, pourquoi Bossuet ne les en tirerait-il pas aussi plutôt que de Pascal? Car qu'est-ce que Pascal pour Bossuet? quelle autorité peut-il avoir? Ce n'est ni un théologien, ni même un prêtre ; quels que soient la force de ses pensées et l'éclat de son style, Bossuet n'y pouvait goûter et prendre que ce qu'il reconnaissait conforme à l'exacte théologie, ce qu'il savait par conséquent déjà d'ailleurs. Ne changeons pas les rôles ; Bossuet, docteur de Navarre, évèque, lisait les Pensées en juge, non en disciple. Il y pouvait trouver à admirer, il n'y pouvait guère trouver à apprendre, sur les matières du dogme et pour prouver la vérité de la religion.
A qui fera-t-on croire que Bossuet ait attendu la publication des Pensées et l'année 1G70 pour se mettre en possession de ses idées sur la suite de la religion ? Car, ne
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l'oublions pas, celte seconde parlie de Vllistoire universelle, c'est la somme abrégée des arguments que Bossuet oppose à tous ses adversaires, hérétiques ou libertins ; toute sa méthode et toutes ses preuves sont renfermées dans le choix de son point de vue, d'où il eml)rasse toute l'histoire sacrée ; c'est la source d'où il fait couler tous les raisonnements, le principe où il ramène toutes les difficultés pour les résoudre. Qui songera ce qu'est l'idée de la suite delà religion dans toute la polémique de Bossuet, n'estimera pas possible que le hasard d'une lecture la lui ait mise en main. Ce ne serait pas pour V Histoire universelle, mais pour toute son œuvre théologique, qu'il serait redevable à Pascal. Mais alors comment eùt-il prêché en 10G8 le Panégyrique de saint André, en 1G05 \q Sermon sur la divinité de Jésus-Christ, et surtout dès 1654, le second sermon pour la l'êture d'une nouvelle catholique, et dès 1651, le Sermon sur la bonté et la rigueur de Dieu, quatre discours, entre tant d'autres, qui contiennent quelques-unes des idées de la seconde partie de l'Histoire universelle, et qui supposent presque toutes les autres ? Quatre chapitres importants de cette seconde partie ont été faits avec les mêmes textes que le sermon de 1651, dont ils reproduisent parfois jusqu'aux expressions : tellement, au sortir de Navarre, Bossuet était armé de toute sa théologie, il a pu enrichir, for-
tifier son argumentation : il avait dès ce moment arrêté les grandes lignes de la défense qu'il présenta de sa foi pendant cinquante années; il n'eut pas à la changer, ni à la renouveler pour l'essentiel. Aux Juifs de Metz, il opposait déjà le Messie visiblement annoncé à chaque page de l'Ancien Testament, la Loi complétée par l'Evangile qui l'explique et la supprime ; aux protestants de Metz, il posait déjà cette question, où il fut toujours retranché : « Où est la suite de votre doctrine ? où est la succession de vos pasteurs ? » Avant comme après 1670 , dans la Bcfutalion du Catéchisme du P. Ferry, et dan^V Exposition de la foi catholique^ comme dans la Conférence avec Claude et dans ['Histoire des Variations, il fait reposer tous ses moyens de controverse sur sa conception historique de la perpétuité de la religion : et il ne l'a si fortement exposée dans V Histoire universelle que parce qu'il l'avait longuement méditée et toujours considérée comme la clef de toutes les objections et de toutes les difficultés. Mais cette seconde partie de V Histoire iiniverselle avec ce système si arrêté, si absolu sur les destinées du peuple juif et sur les événements de l'Ancien Testament, avec cette vigoureuse finesse d'interprétation et cet art de réduire tous les textes sacrés à la manifestation de la vérité unique qu'on sait d'avance, ce n'est pas vraiment de 1 histoire : c'est de la
théologie. La troisième partie ne semble être d'abord qu'une dépendance de la précédente : Bossuet nous y montre comment Dieu fait servir à sa religion les royaumes et les empires, élevant et abattant tour à tour les Assyriens, les Babyloniens, les Perses, Alexandre, Antiochus, les Romains. Ce n'est plus l'histoire juive seulement, c'est l'histoire de tous les peuples qui est soumise à la conception théologique que j'ai indiquée. Heureusement Bossuet ne s'arrête pas là : il agrandit d'abord son idée. De catholique, elle devient largement religieuse et même philosophique. Ce Dieu qui dressait successivement tant de grands empires pour châtier ou protéger son pauvre peuple, se transforme en une Providence qui se joue des desseins des hommes, qui déconcerte les calculs des ambitieux, et renversée à son heure les établissements les plus solides. On sait avec quelle énergie et quelles paroles saisissantes il a exprimé cette grande vérité dans la fin de son livre. Et cette conclusion, qui ruinant la sagesse humaine, ôtant le stupide hasard, fait de l'univers entier le théâtre des expériences d'une force intelligente, laisse assez de mystère envelopper les choses humaines pour être acceptée de ceux-là mêmes que le Dieu catholique faisant tourner Xabuchodonosor, Alexandre, et les Césars autour d'une bourgade de Palestine, ne satisfait point.
Et pourtant il y a dans cette idée une part de vérité profonde: l'histoire là-dessus ne. dément pas la théologie, etcontre Voltaire, qui' raille ce misérable peuple, rebut du monde et s'en croyant le centre, M. Renan se présente à côté de Bossuet. Il est vrai que Bossueteùt été plus scandalisé peut-être par son défenseur que par son adversaire. Mais enfin, si l'on ne regarde que l'antiquité, Israël n'est rien : si l'on regarde toute la suite des temps jusqu'à nos jours, que sont les Egyptiens, que sont les Assyriens à côté d'Israël? Les uns ont laissé quelques monumen-ts à la curiosité des érudits et à l'admiration des artistes, l'autre a donné à la moitié de l'humanité sa religion. Et, vraie ou fausse, celle-ci ne perd rien de son importance historique. Certaines paroles de quelques pauvres Juifs forment la règle et l'idéal de la conscience contemporaine : les livres juifs ont façonné toutes les âmes ; les plus incrédules, les fanatiques d'athéisme ont les prophètes et l'Evangile dans les moelles, en dépit d'eux. Nous ne sommes pas plus redevables à Rome ni à la Grèce ; et ainsi le peuple juif est un; des facteurs du monde moderne, et peut-être! le principal. Dieu n'a pas, dira-t-on, mû les Assyriens et les Romains pour remuer les Juifs ; non, mais si l'action de ces peuples n'a pas eu pour fin quelque changement en Israël, elle l'a eu du moins pour effet, et toute l'histoire du
monde s'est tournée vraiment à disposer la race juive à sa mission religieuse et à la lui faciliter. Où Bossuet a mis des intentions, nous verrons des résultats, et de ce système qui paraît choquant une vérité irrésistible se dégagera.
Beaucoup de théologiens s'en tiendraient au premier et au dernier chapitre de la troisième partie. Mais Bossuet, dans sa théologie même, trouve le principe du développement qui la remjdit. Distinguant, comme il le fait, les deux puissances et rendant souveraine, irresponsable la puissance civile, il est naturel qu'il recherche dans l'histoire politique des nations les lois de l'exercice de celte puissance. Dieu gouverne, et mène oii il lui plaît les royaumes et les rois ; mais il agit presque toujours par les causes secondes, et, ir à la réserve de certains coups « extraordinaires où Dieu voulait que sa main « parût toute seule, il n'est point arrivé de « grand changement qui n'ait eu ses causes « dans les siècles précédens. » Aussi peut-on s'efïorcer de rendre raison de tous les événements de l'histoire parles diverses conjonctures et circonstances qui les ont précédés, par les caractères des peuples, des rois et des grands hommes. Comprendre l'histoire, c'est I tout réduire en causes et en effets. L'utilité de cette étude, c'est de faire voir que la fortune 1 d'ordinaire couronne le plus sage, le plus pré- I voyant, le plus actif; et l'on y apprend aussi
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par les exemples éclatants du passé ce que doiL' faire un prince sage, prévoyant et actif dans V toutes les diverses affaires qui se présentent. Ainsi cette partie de Vllistoirc universelle rejoint la Politique ; elle en vérifie les maximes sur les faits de l'histoire profane; la même leçon se tire des deux ouvrages, et l'un est le complément de l'autre. MèmeV Histoire universelle nous fournit de quoi tempérer les doctrines trop absolues de la Politique, ou plutôt de quoi rendre aux idées de Bossuet leur véritable largeur. Il fait sa Politique pour les besoins d'un roi de France : de là vient qu'il ne regarde que la monarchie absolue. Mais si nous n'étions, du reste, avertis qu'il aime en chaque pays le gouvernement qui lui est propre, et qu'il ne juge des constitutions que par la disposition et la force qu'elles donnent au magistrat pour faire le bien public, ï Histoire universelle, au sixième chapitre de la troisième partie, nous le ferait clairement connaître. Il est aisé de voir dans cet éloquent portrait du génie romain, où les réserves pour la morale mettent à peine une ombre, que Bossuet a rencontré là son idéal d'un gouvernementraisonnable, désintéresséet fort. Il nous explique avec la plus franche admiration ces maximes si constantes, cette attention si vigilante, celte fermeté si invincible, cette sagesse si infaillibledu sénat romain : etl'on sedemande dans quelle monarchie héréditaire les affaires
de l'Etat auraient marché d'un train plus régulier, quel roi aurait plus confondu son plaisir et son intérêt dans l'utilité publique.
Ainsi Bos.-uet lui-même corrige Bossuet, et nous enseiji:ne qu'il y a des républiques où de prudentes institutions, destraditions salutaires assurent la perpétuité et la constance du gouvernement aussi bien que la succession naturelle dans une monarchie ; même la perpétuité est plus visible dans un conseil que dans un individu : car le roi succède auroi, le sénat demeure, et l'on ne peut saisir dans la suite des temps un seul moment où l'Etat ait passé d'une main dans une autre. Par hérédité la transmission du pouvoir est réglée : il n'y a plus de transmission de pouvoir quand le souverain est collectif; ce moment toujours délicat et dangereux ne se présente plus, et celui qui est chargé de l'Etat, ne meurt et ne manque qu'avec l'Etat.
Mais laissons ces considérations. C'est l'historien que nous cherchons ici, et non le politique. Il se révèle dans cinq chapitres de la troisième partie, avec une puissance et un éclat que l'abrégé synoptique lui-même n'aurait pas laissé deviner : et cependant, pour résumer ainsi l'histoire du monde, il fallait être capable également de l'expliquer ainsi. Ces cinq chapitres, où l'on n'a voulu parfois de nos jours voir que quelques vagues lieux communs, sont en efïet merveilleux, et dignes de
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l'admiralion qu'on leur accorde par tradition. Je sais ce qui manque à Bossuet, ou plutôt ce qui manquait à son temps : l'Orient était encore inconnu et impénétrable ; ni les hiéroglyphes, nilesinscriplionscunéiformesn'avaient dit leur secret : à peine un voyageur avait-il entrevu Thèbes et Memphis ; on ignorait où gisaient les ruines de Babylone et de Ninive. On en était réduit à accepter, à commenter, à développer les renseignements obscurs , inexacts, incomplets, que les historiens, les géographes, les lexicographes grecs, les compilateurs d'anecdotes et d'historiettes, imbéciles ou menteurs, parfois l'un et l'autre, avaient laissés sur les civilisations orientales. Même pour la Grèce et pour Rome, l'érudition historique était dans l'enfance. Les sciences qui prêtent leur secours à l'histoire, l'épigraphie, 1 archéologie, n'avaient point encore donné leurs plus importants résultats : surtout on ne savait pas encore les appliquer utilement à la connaissance de la vérité. C'étaient encore plutôt des curiosités que la base du travail historique. La critique des sources et des témoignages n'existait pas. On respectait les auteurs anciens, on ne les contrôlait pas ; on doutait parfois d'Elien, mais il eut fallu une àmebien hardie pour ne pas tout croire sur la parole de Tite-Live. Les grands écrivains, au moins, étaient presque aussi sacrés que l'Ecriture sainte. On
n'allait donc pas au delà de leur texte : on s'y établissait, on s'y reposait avec confiance. Toute la force de l'esprit se dépensait en interprétations et en commentaires. Faire l'histoire de Rome, c'était expliquer Tite-LÎYC, et grefïer habilement sur son récit tous les fails nouveaux que Polybe, Plularque, ou Denys d'Halicarnasse fournissaient. Le plus haut degré de génie où l'on pût atteindre, consistait non à examiner les récits des historiens, mais à en raisonner, à en tirer un système de considérations politiques ou philosophiques. Ainsi fit Bossuet ; mais pourquoi le lui re))rocherait-on ? Machiavel, au siècle précédent, ni même au suivant Montesquieu, n'ont pas fait autrement. Ce n'est que de nos jours qu'on a usé d'une autre méthode, quand on se fut aperçu que l'édifice manquait par les fondations, et que les textes des anciens ne contenaient souvent la vérité que comme le minerai impur contient l'or.
N'était-ce pas à Bossuet une témérité bien orgueilleuse de prétendre, avec la science de son temps, faire la philosophie de l'histoire universelle ? Mais, je le répète, le défaut de la science d'alors n'était pas l'ignorance : on croyait savoir. On doutait trop peu. On ignorait presque qu'il y eut de l'inconnu. Du reste, il est bon que des entreprises comme celle-là se fassent de temps à autre, pour témoigner de
l'état de la science en un siècle ; il est bon qu'un esprit vigoureux réduise en une synthèse philosophique la masse des faits connus ou acceptés.
Si l'on consent que Bossuet ait fait ce qu'il ne pouvait en son temps ne pas faire, qu'il ait suivi avec respect les historiens, on apercevra le mérite de ces cinq chapitres : ce sont les réflexions les plus substantielles, les plus vigoureuses, les plus profondes sur toute l'antiquité. Rien n'y saurait être comparable, et jusqu'au milieu de ce siècle, il n'y avait point de meilleure lecture pour qui voulait embrasser d'un regard les causes de la grandeur et de la chute des empires. Montesquieu confirmait Bossuet en le complétant : ses corrections n'étaient que de détail. Il ne luiôtait pas son crédit.
Et puis Bossuet avait, dans ce travail, un avantage que n'ont pas toujours eu ceux qui sont venus après lui, que Voltaire n'a pas eu en parlant du moyen âge. C'est la sympathie pour l'homme, la foi dans la raison humaine: grands secours pour comprendre le passé. Si diftérentes que fussent les formes de civilisation qu'il aétudiées, si opposées même qu'elles fussent à son idéal préféré, il les a aimées, il y a cherché des traces de bon sens et de justice. Il ne s'est pas plu à collectionner les singularités, les absurdités, les monstruosités ; et dans les coutumes les plus bizarres, il a dé-
couvert des intentions sages et morales. Il a trouvé à louer le bon ordre des Etats despotiques, le patriotisme des républiques démocratiques : il a saisi chaque nation, chaque institution par ce qui faisait honneur à l'homme, non par ce qui l'immiliait et le faisait méprisable. Il a estimé le sentiment religieux même dans les fausses religions ; il a senti que la piété, la foi valent leur prix, même en s'égarant sur des objets indignes.
Les chapitres sur l'Egypte et l'Assyrie n'ont plus de valeur objective aujourd'hui. Mais ils gardent un intérêt subjectif: ils nous font voir cette ardente curiosité de l'écrivain, cette imagination toujours active, qui saisit les données des historiens et transforme les froides paroles en tableaux colorés et vivants. Je ne relèverai qu'un trait : il complète d'une façon inattendue Hérodote par le récit de deux missionnaires qui ont vu les ruines de Thèbes, et s'émerveillant de ce qu'il a lu de ces avenues de sphinx, de ces hautes salles soutenues de cent vingt colonnes, de ces peintures aux vives couleurs, il exprime le vœu qu'une mission de savants aille reconnaître toutes ces richesses inconnues d'un art ancien.
Il y a encore plus de fable que de vérité dans ce qu'il dit de l'empire perse. Sur la Grèce, il voit juste, mais il ne voit pas tout. Il peint comme il faut le patriotisme grec : il oppose
bien Athènes et Sparte d'après les historiens, ou plutôt d'après les moralistes. Mais on connaissait trop peu les institutions et tout le détail de l'organisation politique et sociale des cités grecques : on ne voyait pas quels conflits d'intérêts avaient causé les troubles et les discordes ; on ne savait pas quelle place les questions économiques avaient tenue dans la vie hellénique. Réduit à regarder les beaux dehors que les historiens présentent, Bossuet dut nécessairement leur donner un commentaire un peu incomplet et incliner trop souvent vers la \ morale.
Ce qui reste vrai, c'est le chapitre de lîome. Peu importe que le détail soit parfois faux, que la lutte des deux classes ne soit pas ramenée à sa véritable origine, que d'autres causes encore aient facilité la conquête du monde ; l'ensemble est vrai et les vues lumineuses et profondes y abondent. Le génie des anciens^ Romains, actif, laborieux, dévoué au bien public, la perfection des institutions militaires, la politique prudente du sénat, sont représentés avec une justesse et une vigueur que rien n'égale. L'admiration n'aveugle pas Bussuet : il montre l'injustice, la cruauté procurant la conquête, maisla bonne administration l'atrermissant et la rendant éternelle. Les raisons qui assuraient le succès de Rome dans la lutte contre Carthage sont déduites avec une clarté,
une précision rares. Bossuel a réellement, comme on l'a dit, été le maître de Montesquieu. Celui-ci n'a eu qu'à suivre les vues de son prédécesseur, à les compléter, à corriger le détail, à étendre et à préciser par des faits l'exposition de l'organisation militaire et des maximes politiques de Rome, pour nous faire entendre les causes de la grandeur de Home : ce que Bossuet lui a laissé presque entièrement à créer, ce sont les raisons de la décadence ; à Montesquieu revient l'honneur d'avoir montré comment l'empire est devenu nécessaire, et comment il a été nécessaire que l'empire fût la proie des barbares.
Dans le Discours sur F Histoire unicorselle, Bossuet manifeste les plus rares qualités de l'historien : il est maître de sa matière, il l'embrasse et il la pénètre, il l'ordonne, il lui donne forme et sens ; il regarde en philosophe la masse innombrable des faits, il la dispose en séries continues de causes et d'effets ; et dans l'expression de tous ces rapports qu'il perçoit, de toutes ces conséquences qu'il développe, il ne se réduit jamais aux froides -abstractions ; il saisit partout dans la réalité
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vivante le trait caractéristique, où l'idée est attachée el transparaît ; il entre dans l'intelligence par l'imagination. Nul n'a peint plus vigoureusement, avec plus de relief et de couleur, les mœurs des peuples, le génie des civilisations, les altérations de l'esprit public en un pays à travers les siècles. Son sujet le retenait dans les considérations générales et ne lui permettait que les tableaux d'ensemble. Il n'avait pas le temps de s'arrêter aux individus; à peine se permettait-il d'esquisser la figure d'un Alexandre. Il n'était pas homme à avoir de la complaisance pour son talent. Cherchons donc ailleurs de quoi compléter l'idée qu'on doit se faire de Bossuet historien. Il avait une si vive imagination pour exprimer la vie, une si haute impartialité pour ne chercher qu'à faire vrai, que, dans toutes ses œuvres, il fait œuvre d'historien autant que d'orateur ou de polémiste. Ses narrations, ses portraits, ont un accent de sincérité, une force de vie, qui les rendent indépendants de la thèse qui les amène ; ils ont une étonnante solidité, et nous charment par l'intensité et la naïveté de l'expression. Bossuet a ses préventions, ses principes arrêtés qui lui font aimer ou redouter, louer ou blâmer les hommes ; mais quels qu'ils soient, quoi qu'ils aient fait, il les voit bien, il marque bien leur physionomie ; ses personnages vivent, et ce sont bien
eux ; un ami franc userait d'autres mots, il verrait les mêmes choses.
Voyez, dans la Défense de la Tradition et des saints Pcres^ ce portrait d'une âme qui cherche la vérité :
a Je plains Grotius dans son erreur. Nourri hors du sein de l'Eglise, dans les hérésies de Calvin, parmi les nécessités qui ôtoient à l'homme son libre arbitre et faisoient Dieu auteur du péché, quand il voit paroître Arminius qui réformoit ces réformes, et détestoit ces excès des prétendus réformateurs, il croit voir une nouvelle lumière et se dégoûte du calvinisme. Il a raison ; mais comme, hors de l'Église, il n'avoit point de règle certaine, il passe à l'extrémité opposée. La haine d'une doctrine qui détruit la liberté le porte à méconnoître la vraie grâce des chrétiens ; saint Augustin dont on abusoit dans le calvinisme lui déplaît ; en sortant des sentiments de la secte où il vivoit, il est emporté à tout vent de doctrine, et donne comme dans un écueil dans les erreurs sociniennes. 11 s'en retire avec peine, tout brisé pour ainsi dire, et ne se remet jamais de ce débris. On trouve partout dans ses écrits des restes de ses ignorances ; plus jurisconsulte que philosophe, et plus humaniste que théologien, il obscurcit la doctrine de l'immortalité de l'âme ; ce qu'il y a de plus concluant pour la divinité du Fils de Dieu, il tâche de l'afToiblir et de l'ôter à l'Église; il travaille â obscurcir les prophéties qui prédisent le règne du Christ: nous en avons fait la preuve ailleurs. Parmi tant d'erreurs, il entrevoit quelque chose de meilleur ; mais il ne sait pas prendre son parti, et il n'achève jamais de se purifier, faute
d'entrer dans l'Église. Encore un coup, je déplore son sort (1). »
Mais, sans nous égarer à travers l'œuvre de Bossuet, arrêtons-nous à cette admirable Ilisloire des Variations. Non pas à cause de son titre : il ne promet qu'une histoire des doctrines du protestantisme. C'est une oeuvre de théologie, et, sous forme d'exposition historique, un traité de controverse ; Bossuet de tout temps a aimé cette méthode ; il croit que pour taire triompher la vérité et réfuter l'errenr, rien ne vaut la netteté d'une franche exposition. Il fait donc ici contre l'hérésie ce qu'il avait fait précédemment pour la doctrine orthodoxe. V Histoire des Variations des églises protestantes est le complément et la contre-partie de V Exposition de la Foi catholique. Mais si, dans l'unité de la tradition catholique, les individus les plus grands disparaissent, ici il ne peut étudier les variations infinies des croyances sans regarder le génie, l'humeur, les passions, les habitudes des hommes ; car l'esprit individuel est le père des sectes. Toutes ces variations qu'il note avec une curiosité indignée et triomphante, naissent de la façon particulière dont la Bible, l'Evangile, les dogmes et la discipline de l'Eglise ont affecté certains tempéraments, certains cerveaux alle-
(1) Edit. Lachnt, t. IV, p. 358.
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mands, français ou hollandais. Ainsi est sortie l'histoire de la controverse. Bossuet, en analysant les doctrines, a peint les docteurs. Luther, Zwingle, Calvin, Biicer, Carlostadt, OEcolampade. Melanchthon , Cranmer , Cromwell, et tant d'autres, ne sont pas des noms seulement qui servent à étiqueter des opinions : ce sont des hommes dont nous aimons à noter l'humeur, le ton de la voix, que nous voyons parler et agir, qui vivent enfin. Delà Tintérêt dramatique du livre ; celui qui l'a écrit, théologien, historien, philosophe, mérite encore de prendre place parmi les plus grands, les plus puissants peintres de l'ame humaine.
« Martin Lullier, nous dit Bossuet, augaslin do profession, docteur et professeur en théologie dans l'université de Wittemberg, donna le branle à ces mouvemens. Les deux partis de ceux qui se sont dits reformés. Tout également reconnu pour l'auleur de celte nouvelle réformalion. Ce n'a pas été seulement les luthériens ses sectateurs qui lui ont donné à l'envi de grandes louanges. Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité, sa constance, l'industrie incomparable qu'il a fait paroître contre le pape ; c'est la trompette, ou plutôt c'est le tonnerre ; c'est le foudre qui a tiré le monde de sa léthargie ; ce n'étoiL pas Luther qui parloit, c'étoit Dieu (jui foudroyoit par sa bouche.
« 11 est vrai ([u'il eut de la force dans le génie, delà véhémence dans ses discours, une éloquence vive et
nO^SUEÏ IIISTORIE.N. IJOO
impétueuse, qui entrainoit les peuples et les ravissoit, une hardiesse extraordinaire quand il sévit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisoit trembler devant lui ses disciples, de sorte qu'ils n'osoicnt le contredire ni dans les grandes choses, ni dans les petites (Ij. »
Et dans le récit qui suit, tout le personnage se développe : humble d'abord, et timide, excessif en soumissions, à travers lesquelles on ressentait pourtant déjà <( je ne sais quoi de fier et d'emporté », puis insensiblement le prenant de plus haut, trivial, insolent, obscène, moqueur, violent, jovial, illuminé, fanfaron, finissant en boufïonneries ses arguments et « meltant en thèses toutes ses fureurs. » La rupture de Luther et de Carlostadt à [énafait une scène pittoresque, oià tous les détails sont pris sur le vif ; j'y reconnais celte b )nhomie familière dont les théologiens allemands couvraient leur zèle et leurs rancunes, cette verve grossière qui émaillait les plus graves raisonnements d'injures et de quolibets,
<( Au sortir du sermon de Luther, Garlosladt le vint
trouver à rOurse-Noire, où il logeoit I^à, parmi
d'autres discours, et après s'être excusé le mieux qu'il put sur la sédition, Carlostadt déclara à Luther qu'il ne pouvoit souffrir son opinion de la présence
(1) Hist. des Variât., 1, G, t. XtV, p. 23.
réelle. Luther avec un air dédaigneux le défia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d"or s'il l'entreprenoit. 11 tire le florin de sa poche. Carlostadt le met dans la sienne. Ils touchèrent en la main l'un de Tautre, en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Carlostadt et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour. Carlostadt fit raison, et avala le verre plein : ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 22 août 1524. L'adieu des combattants fut mémorable. « Puissé-je te voir sur la roue « I dit Carlostadt à Luther. — « Puisses-tu te rompre le col avant que de sortir de la ville (1). «
Calvin n'est pas moins bien dépeint, et sa physionomie s'éclaire par celle de Luther, dont il est rapproché.
« Je ne sais, dit Bossuet, si le génie de Calvin se seroit trouvé aussi propre à échauffer les esprits et à émouvoir les peuples, que le fut celui de Luther ; mais, après les mouvements excités, il s'éleva en beaucoup de pays, principalement en France, au-dessus de Luther même, et se fît le chef d'un parti ((ui ne cède guère à celui des luthériens.
« Par son esprit pénétrant et par ses décisions hardies, il raffina sur tous ceux qui avoient voulu en ce siècle-là faire une Eglise nouvelle, et donna un nouveau tour à la réforme prétendue (2).
« Rien ne le flattoit davantage que la gloire de bien écrire ; et Vesphale, luthérien, l'ayant appelé déclamateur: « Il a beau faire, dit-il, jamais il ne le
(1) Var. ir, 12 ; t. XIV. p. 59.
(2) Var. IX, 1 ; t. XIV, j). 3.Ô7.
persuadera à personne ; et tout le monde sait combien je sais presser un argument, et combien est précisela brièveté avec laquelle j'écris.
« Donnons-lui donc,puisqu'ille veut tant, cette
gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle ; mettons-le même, si l'on veut, au-dessus de Luther, car encore que Luther eût quelque chose de plus original et de plus vit, Calvin, inférieur par le génie, sembloit l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphoit de vive voix ; mais la plume de Calvin étoit plus correcte, surtout en latin ; et son style, qui étoit plus triste, étoit aussi plus suivi et plus châtié. Ils excelloient l'un et l'autre à parler la langue de leur pays; l'un et l'autre étoient d'une véhémence extraordinaire ; l'un et l'autre par leurs talents se sont fait beaucoup de disciples et d'admirateurs ; l'un et l'autre enflés de ces succès ont cru pouvoir s'éleverau-dessus des Pères ; l'un et l'autre n'ont pu souffrir qu'on les contredit, et leur éloquence n'a été en rien plus féconde qu'en injures (1). »
Il est deux livres surtout dans l'ouvrage qu'il faut admirer et lire. Ils contiennent deux merveilleuses études d'âmes : au livre Y, le doux et sincère Mélanchthon ; au livre VII, 1 habile et ambitieux Granmer.
Le tableau des agitations de Mclanchthon est d'une vérité, d'une énergie qui émeuvent profondément. Jeune, pieux, « plus versé dans les belles-lettres que dans les matières de théologie, » Mélanchtiion se laisse charmer de Luther,
(1) Ta?-., IX, 80, 81; t. XIV. p. 388. Ss'i.
comme presque tous les beaux esprits : tout lui plaît et l'enchante, l'homme, l'orateur, et la grande mission qu'il s'est donnée d'un si généreux élan, la réforme des abus de lEglise. « On (( le voit ravi d'un sermon qu'avoit fait Luther « sur le jour du Sabbat : ily avoit prêché le « repos où Dieu faisoit tout, où l'homme ne « faisoit rien. L'n jeune professeur de la langue « grecque entendoit débiter de si nouvelles pen- '< sées au plus vif orateur de son siècle, avec a tous les ornements de sa langue naturelle et « un applaudissement inouï ; c'étoit de quoi « être transporté, Luther lui paroît le plus K grand de tous les hommes, un homme envoyé « de Dieu, un prophète. Le succès inespéré de « la nouvelle réforme le confirme dans ces « pensées. Mélanchtiion étoitsimple et crédule : a les bons esprits le sont souvent ; le voilà '( pris. «On attaque Lutlier « et peut-être avec trop d'aigreur. » Mélanchlhon le défend, et s'y attache davantage. Mais bientôt les excès et les violences de son maître, qu'un bon mot dErasme l'avait aidé à supporter, l'esprit d'indocilité, de rébellion qui s'abrite sous lezèle de l'Evangile, les motifs et les vues politiques des j)rinces et des villes, la licence du peuple, les dissensions, les guerres le désolent et le jettent dans de cruelles agitations. Il voit la réforme des mœurs oubliée dans la réforme du dogme et de la discipline, la multitude décider par humeur
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de tous les points de la religion, Luther s'emporter aux dernières violences pour retenir l'autorité absolue. Il se seul contraint, tyrannisé lui-même par son maître, accablé de travail, maltraité, suspect, à tel point qu'il pensait à fuir. Sa douceur le fait haïr. Il n'ose expliquer ses sentiments : il fait le rôle ingrat de conciliateur ;il« accommode ses dogmes à l'occasion. » Luther mort, il ne se sent pas plus libre. Il (( se regarde au milieu des luthériens ses collègues comme au milieu de ses ennemis, ou pour nous servir de ses mots, « comme au milieu de guêpes furieuses, » comme Daniel parmi les lions. Il souhaite de mourir. Il s'afflige que parmi tant de débats, on ne prenne pas soin de « guérir les consciences agitées de doule. » Nulle conscience n'avait plus besoin d'être guérie que la sienne. Son incurable tourment fut de ne pouvoir jamais définir sa croyance. Il rédigea la Confession d'Àugsbourg ; il la changea, rechangea, et passa sa vie à soupirer après une formule de foi définitive. Ouarante ans après laréforme de Lulher, il cherchait encore ses dogmes, et mourut sans avoir trouvé sa religion. Le libre examen le séduisait^ l'anarchie l'épouvantait ; il respectait le sacerdoce, et l'idée du schisme lui était insupj)ortable. Il prêcha aux protestants l'autorité de l'Eglise et la supériorité du pape ; il annonçait aux catholiques la justification selon Luther.
(( Mélanchlhon crut voir la vérité d'un côté et l'autorité légitime de l'autre. Son cœur étoit déchiré, et il ne cessoit de se tourmenter à réunir ces deux choses... 11 aspiroit à l'unité : il la perdit pour jamais, sans pouvoir môme en trouver l'ombre dans le parti où il l'avoit été chercher. La réformation procurée ou soutenue par les armes lui faisoit horreur : il se vit contraint de trouver des excuses à un emportement qu'il détestoit. » Il assiste avec des douleurs, une consternation, des accablementsincroyables qui le mettent presque à la mort, aux délibérations de l'assemblée de Spire. Il blâme Luther et le suit. Dégoûté des princes et des docteurs de son parti, il met son esprit, son éloquence, son honnêteté à leur service. Au milieu de tous ces ébranlements et de ce désordre de son ûme, il reçoit, tantôt avec espoir et tantôt avec efïroi, tous les prodiges qui arrivent : un débordement du Tibre, « l'enfantement d'une mule dont le petit avait un pied de grue », la naissance d'un veau à deux têtes, près d'Augsbourg. 11 remplit ses lettres de songes et de visions. Il fait l'horoscope de sa fille, et s'eflraie pour elle d'un « horrible aspect de Mars. » Une comète le fait trembler. Il évite de voyager sur la Baltique parce qu'on a prédit un naufrage sur cette mer. Il croit aux astrologues, qui représentent l'automne comme plus favorable aux disputes pour la foi. Il se repaît des prédictions
d'un cordelier, qui annonce la ruine du pape et la venue triomphante du Turc. Et parmi ces petitesses, sa belle âme, vide d'égoïsme, ne cesse de pleurer sur les maux et sur les fautes des siens. Jamais portrait plus vif n'a été fait de ce que peut ressentir une nature douce et candide, amie de la paix et de la vérité, quand elle est jetée au milieu de disputes sans fin et de fureurs fanatiques.
Biendiflérent est Thomas Cranmer, archevêque de Cantorbéry, le héros du VI^" livre. Il faut entendre Bossuet nous conter avec une ironie singulièrement forte la vie de ce prêtre ambitieux et timide, « tout ensemble luthérien, marié, cachant son mariage, archevêque selon le Pontifical romain, soumis au pape dont il abhorroit la puissance, disant la messe qu'il ne croyoit pas et donnant pouvoir de la dire. » Instrument docile des passions de Henri VIÏI, il lui écrit « une grave lettre sur son mariage incestueux avec Catherine. » Il le cite devant lui avec la reine ; il annule leur mariage. Il marie son maître avec Anne Boleyn ; il casse ce mariage, quand le roi n'en veut plus. Il casse encore plus tard celui d'Anne de Clèves, qu'il avait lui-môme conclu. Au milieu de ces complaisances, il lui faut souscrire à tous les articles de foi qu'il rejette, condamner le mariage des prêtres, lui qui était marié, et toujours dire la messe. Il ne conserve qu'à force d'hypocrisia
une faveur aciietée à force de servilité : tout le fruit qu'il tire d'avoir érigé le roi en chef infaillible de l'Eglise, c'est d'être contraint de professer tout ce qu'il ne croit pas ; il se faille tyran du clergé d'Angleterre, poursuivant ses propres doctrines et courbant tout avec lui devant le roi. Enfin ce maître capricieux et incommode meurt, et l'archevêque de Cantorbéry peut se découvrir sous un protecteur zwinglien. Le dogme, le culte sont réformés h son gré : le célibat des prêtres étant aboli, le péché estôté de sa vie ; s'atfranchissanl de tous les canons,l'archevêque siège au Parlement, dans des causes de sang, et signe des arrêts de mort. Il travaille à exclure Marie Tudor de la succession de son frère ; il soulève le peuple contre elle. On le met à la Tour de Londres, on le dépose, on le déclare hérétique, on lui donne des juges. Il oflre d'aller se défendre devant le pape, qu'il ne reconnaît pas. Il appelle au concile général. Enfin, rien ne servant, il abjure. Il abjure son abjuration même, quand il la voit inutile, et sur une lueur d'espoir qu'il voit paraître, il la confirme de nouveau, tout en écrivant une confession secrète de ses vrais sentiments, pour le cas où il faudrait aller au supplice: il |)renait ses précautions pour être martyr. Politique malheureux, condamné par son ambition à entasser dans sa vie toutes les équivoques, toutes les basseses, toutes les con-
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tradiclions, et qui n'eut de courage, de fermeté et d'audace que pour servir contre ce qu'il croyait la vérité un maître dont il craignait tout : cette physionomie originale et vivante de l'archevêque Cranmerse détache en pleine iumièreau milieu du récit des premières variations de l'Eglise anglicane.
Je n'en dirai pas plus : en voilà assez pour faire entendre comment Bossuet a fait œuvre d'historien, et non de théologien seulement, dans ses Variations. Il va sans dire que son talent historique n'a pu s'exercer que d'accord avec sa doctrine théologique, et que partout où l'histoire eut conlredit la théologie, c'est la théologie qui seule dicte à l'écrivain sa pensée et sa phrase. Bossuet a pu peindre les hommes de la Réforme : il ne pouvait expliquer la Réforme elle-même. Il ne faut pas lui demander les causes historiques qui ont soustrait en peu d'années la moitié del'Europe à l'obéissance du pape : l'esprit audacieux des novateurs, l'humeur indocile de la multitude, les desseins politiques des princes, les décrets mystérieux de la Providence, voilà tout ce qu'il allègue pour rendre raison de ce qui s'est passé en Allemagne, en Bohême, en Suisse, aux Pays- Bas, en Angleterre, et dans tant d'autres parties delà chrétienté. Il n'a pas vu ni marqué suffisamment que la Réforme, en tousces pays, a été la conséquence fatale de l'impossibilité
que les peuples ont sentie à un moment d'aller plus loin, en restant soumis à Rome, dans le développement de leurs aspirations et de leur génie: la constitution de l'Eglise faisait obstacle à la vie nationale ; la nation qui voulait vivre et être tout ce qu'elle pouvait être, a rompu l'obstacle ; le fait religieux est enveloppé et dominé de toutes parts par les nécessités historiques. Mais ce n'est pas à un prêtre qu'il appartient de le proclamer ; ce n'est pas à Bossuet qu'on peut demander de réduire la forme de la religion à n'être qu'une des multiples expressions du génie des races, façonné et déterminé par l'histoire. Ne nous étonnons pas d'une autre erreur, suite nécessaire de la première : il n'a pas cru à la vitalité du protestantisme : il a proclamé en mainte occasion que l'hérésie approchait de son terme, et que Dieu allait rétablir l'unité de son Eglise trop longtemps affligée. Il a été faux prophète en cela. Ce que Luther et Calvin ont perdu, Rome ne l'a pas gagné. La contradiction logique que Bossuet relevait dans les Eglises luthérienne et calviniste n'a pas été résolue dans le sens que son zèle catholique espérait. Il n'a pas compris, il ne pouvait comprendre que ce qui avait détaché les peuples de Rome étant la nécessité de vivre, le besoin de remplir leurs destinées, cela devait les empêcher à jamais de s'y réunir, et qu'une nation souffre moins d'une erreur logique que
de la raison même, quand elle blesse l'esprit national.
Contentons-nous cependant de ce que Bossuet pouvait nous donner, et sachons admirer qu'il ait su mettre dans une exposition ttiéologique une telle force dramatique, des figures si pleines d'expression et de vie.