CHAPITRE YIL
]Méthodc de Bossuet dans la controverse.
L — Le gallicanisme de Bossuet; forme nécessaire de son catholicisme.
II. — Bossuet adversaire du Jansénisme. — Pourquoi il n'a point entamé de polémique contre cette doctrine.
m, — Bossuet lutte ]oendant cinquante ans contre les protestants. — Ouvrages de controverse qu'il écrivit. — Ses négociations avec Leibniz pour le rétablissement de l'unité .-raisons de leur insuccès.
IV. — Pourquoi Bossuet ramène tout h la question de l'Eglise, de son autorité et de son infaillibilité. — Il réduit le protestantisme à lilluminismeou au rationalisme. — Ce qu'il combat dans l'hérésie, c'est le libre examen, d'où sort l'incrédulité.
V. — Polémiques contre Malebranche, l)upiii, R. Simon. — Là encore c'est le libre e.vamen, le rationalisme, l'indifférence qu'il aperçoit et dénonce. — Il prévoit que l'ennemi le plus dangereux de l'Eglise, ce sera la critique philologique et historique.
S'il fallait éliidier à fond la théologie de Bossuet, et le suivre dans toutes les polémiques oîi il défendit successivement toutes les parties de la religion, il y aurait de quoi
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remplir tout un volume. El puis, je cherche dans Bossuet ce qui est encore vivant et d'intérêt général aujourd'hui : la plupart de ces disputes Ihcologiques et des arguments qui s'y sont échangés n'éveillent plus guère qu'une curiosité purement historique, et en quelque sorte archéologique. Forcé de me réduire et de couper court, je me contenterai de saisir dans cette théologie ce qui peut toucher des esprits contemporains ; j'entreprendrai de dégager de ces formes mortes les idées utiles, les vérités éternelles qui continuent d'y vivre sourdement.
Au reste, peut-on dire que Bossuet ait une théologie?Catholique, sévèrement orthodoxe, il professe sur tous les points des doctrines que les conciles et la tradition uniforme de l'Eglise ont autorisées : sa théologie est la théologie catholique. Il n'invente rien : si nous sommes tentés de croire le contraire, et de penser qu'il découvre ce qu'il exprime avec un accent personnel et original, c'est que nous ne lisons guère de théologie que dans Bossuet. Mais la théologie ne s'invente pas, du moins la théologie orthodoxe. Par exemple, Vllisloirr des ]'ariations nous émerveille à bon droit par la puissance du raisonnement. Prenons garde pourtant que la forme seule, l'agencement, l'expression appartiennent k Bossuet. Mais les deux ou trois arguments dont tout l'ouvrage est
le développement et la confirmation, il les tient de ses maîtres ; ce sont des arguments traditionnels et consacrés, (on les trouve, sans chercher plus loin, dans Charron), auxquels il donne non l'existence, mais la force. Car dès 1654, au sortir de Navarre, il les possédait et les proposait dans le Second sermon pour la conversion (Fune nouvelle catholique ; W traçait alors le cadre qu'il devait plus tard remplir. Ce qu'il met de lui, dans l'exposition, dans la discussion des dogmes, c'est la logique pressante, la netteté parfaite des démonstrations. Il a une vaste lecture, une science étendue : il ne néglige rien pour augmenter, préciser son information ; il met à contribution les savants de tout ordre, bénédictins, professeurs, historiens, hellénistes, orientalistes ; il ramasse de tout côtés les mémoires, les documents, les pièces et les textes qui font la conviction. En sorte qu'il n'est jamais à court, et que nulle difficulté ne le surprend. Il sait tout ce qu'on a dit sur chaque matière , et l'argument qui résout chaque objection ; sa mémoire , sa présence d'esprit font sa force, mais surtout sa méthode. Son originalité théologique est là tout entière: il ne dit rien de nouveau, encore une fois, mais il a une façon de dire les choses qui lui est propre, et qui les fait plus efficaces.
Quelle sera donc la méthode deBossuet?Le point de départ est naturellement « qu'il ne faut
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rien prendre de son propre esprif, mais prendre celui des Pères, et suivre le sens que l'Eglise, dès son origine et de tout temps, a reçu par la tradition. » Mais comment maniera-t-on la tradition ? On y puisera, continue Bossuet, « des principes inébranlables dont il n'y aura qu'à suivre le fil par une théologie qui ne soit ni curieuse, ni contentieuse, mais sobre, droite, modeste, plutôt précise et exacte que subtile et raffinée (I). »
Notons ces mots : ni curieuse, ni contentieuse^ m subtile, ni raffinée. Deux règles surtout y serviront. D'abord, éviter la chicane, être de bonne foi. « Le théologien sincère ne cherche point, (( dans les écrits qu'il combat, des paroles « qu'il puisse détourner à un mauvais sens. « Où il y va du salut des ûmes^ le moindre arec tifice lui paroît un crime Il estime une
« pareille infidélité de dissimuler sa propre « créance et de déguiser celle de son adverse saire (2). »
Ensuite, ne point se perdre dans le détail, couper court, aller au vif des questions, résoudre les difficultés capitales qui emportent tout le reste avec elles ; mais celles-là, les iraiter à fond, n'y laisser rien d'obscur, et qui
d] 2^ Instruction sur la Version de Trévoux. Préface t Ilf p. 512.-
(2) Réfutation du calécJtisine du trieur Paul Ferrii t Xli'
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donue lieu à renouveler la dispute. L'n lliéologien qui ne veut point faire montre de son esprit, et qui cherche seulement la vérité, appliquera facilement ces deux règles. Bossuet en ;i tiré une force merveilleuse dans lacontroverse Il concède à l'adversaire tout ce qu'il peut : même il lui emprunte ses principes : il fonde sa réfutation du catéchisme de Paul Ferry suideux passages qu'il y trouve ; il appuie toute son Histoire des Variations sur les documents protestants. Puis il écarte toutes les discussions de détail : il retient sur chaque matière un on deux points essentiels, où il s'attache, où il se retranche. Ainsi au catéchisme de Ferry il oppose « deux vérités catholiques » seulement. « mais choisies de telle sorte, que la première renverse leur religion par les fondements, la seconde nous met à couvert contre leurs attaques. » Il ne procédera pas autrement dan^ les Variations et dans la dispute du quiétisme : c'est toujours un petit nomhre d'arguments mais irrésistibles, mais décisifs ; toute son érudition, ses ressources infinies d'esprit ne s'égarent jamais de question en question, de chicane en chicane, mais se fixent autour deidées centrales sur lesquelles tout roule : il y ramène, il y renferme ses adversaires et ne leur permet point de s'égarer et de battre la campagne. iJe là la sobriété, et delà la vigueur de son argumentation. De là vient que les œu-
vres de controverse de Bossuet donnent à ceux qui les lisent l'impression d'une force contenue, inépuisable, capable de se proportionner aux obstacles et de se rendre toujours supérieure à tous.
Voilà par quelle méthode Bossuet a défendu victorieusement pendant tant d'années la vérité catholique, faisant face successivement à tous les ennemis qui menaçaient quelque partie du dogme et de la morale, protestants, quiétistes, philologues, casuistes, apologistes du théâtre.
Mais avant de le suivre dans ces combats, il faut bien connaître sur quel terrain il s'établit, et de quelles doctrines il s'appuie. Je disais qu'il était catholique : cela suffit pour nous avertir qu'il n'innove rien : cela ne définit pas suffisamment ses opinions théologiques. Depuis le dernier concile, toutes les Eglises de tous les pays catholiques professent toutes les mêmes croyances, et suivent l'autorité de Bome sur toutes les questions de dogme et de discipline. L'Eglise de France, autrefois, avait d'autres maximes que l'Eglise romaine, sans rompre pourtant l'unité catholique. Les théologiens gallicans et ultramontains disputaient sans relâche, et les uns et les autres étaient ortho-
doxes en soutenant des opinions contradictoires. Les papes, que les doctrines ultraniontaines flattaient, n'osèrent pourtant jamais^ sous l'ancien régime, condamner les sentiments gallicans, et Bossuet, avec presque tout le clergé de France, avec la grande majorité de nos évèques et de nos docteurs, pouvaif. maintenir, en dépit même du chef de l'Eglise, des opinions qui seraient hérétiques aujourd'hui. Je ne doute pas, au reste, que, réduit à choisir entre le schisme et l'ahandon de ses principes, il ne se fût soumis, comme ont fait ses successeurs, et n'eût trouvé dans son érudition de quoi justifier les nouveaux dogmes. Aussiseraitil puéril d'ériger Bossuet en adversaire de la forme actuelle du catholicisme, autant que de s'acharner sur lui, parce qu'il a suivi, alors qu'il le pouvait sans révolte, des maximes différentes de celles qui ont prévalu longtemps après sa mort : la mauvaise foi est égale de lui reprocher son gallicanisme, et de s'en seryir pour attaquer notre clergé devenu par force uîtramontain.
Ce qu'était le gallicanisme, Bossuet Fa expliqué éloquemment dans le sermon sur Viinitc de l'Eglise, qui ouvrit les délibérations de l'assemblée du clergé de France en IGSliill'a défini précisément dans les quatre articles que les évoques et les docteurs de l'Église gallicane votèrent l'année suivante sous son inspiration.
Tout se réduit à trois points, qui pouvaient, comme il le dit, l)lesser les tendres oreilles des Romains : « l'indépendance de la temporalité « des rois, la juridiction épiscopale immédia- « tement de Jésus-Christ, et l'autorité des con- (( ciles (1). »
Le premier point regarde les rapports de l'Eglise et de la puissance civile. La doctrine ultramontaine, à laquelle Bellarmin avait donné tout son développement et l'appui de toutes les raisons théoriques et historiques qui la favorisaient, attribuait au pape une autorité supérieure sur les rois et les princes : le pape était le suzerain universel, qui pouvait disposer des trônes, et délier les sujets du devoir de fidélité. A quoi ne consentaient pas les gallicans : appuyés sur l'Evangile, sur les deux paroles de Jésus-Christ : « Mon royaume n'est « pas de ce monde », et « Rendons à César ce « qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu, » ils séparaient le pouvoir civil de l'autorité spirituelle ; ils les voulaient alliés, échangeant de mutuels services, mais indépendants et distincts ; et pour bien assurer cette indépendance, en face de l'Eglise instituée de Dieu, ils dressaient l'Etatdivinaussi par son origineetson institution, le magistrat investi d'une autorité également sacrée, et tenant immédiatement de
(1) Lettre au cardinal d' Estrées , t. XXVI, 292.
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Dieu le pouvoir de protéger et de coutraindre.
Le second et le troisième point assuraient la liberté des Eglises nationales et mettaient au large la diversité d'esprit des nations catlioliques, sans rompre l'unilé de l'Eglise universelle, ni détruire la primauté de l'Eglise de Rome. Selon les maximes de iîome, le successeur de Pierre, vicaire de Jésus-Christ, seul représentait Jésus-Christ ; seul investi de la mission divine d'enseigner et de conduire, il déléguait aux évêques une part de son autorité, et leur communiquait de sa sainteté par le choix qui les constituait gardiens des Eglises particulières. Les gallicans maintenaient que Jésus-Christ avait donné à Pierre la primauté, mais à tous les apôtres, comme à Pierre le droit d'enseigner en son nom, le droit de lier et de délier, et que les évêques étaient les successeurs directs des apôtres dans tous les pays évangélisés par eux et par leurs premiers disciples. On voit l'opposition des deux doctrines : dans l'une, les évêques sont des représentants du pape, dans l'autre, des vicaires de Jésus- Christ ; dans l'une, toute leur autorité émane de Rome, dans l'autre, Jésus-Christ les revêt lui-même de sa puissance et leur promet son inspiration. L'une fait des évêques les créatures du pape, l'autre fait du pape « le premier entre des égaux. »
Il suivait de là que les gallicans ne pouvaient
reconnaître l'infaillibilité du pape : car à quelle distance des évoques ce don l'eût-il porté? et quelle égalité eût subsisté? Us ont attribué aux évêques le droit déparier dans leur diocèse au nom de l'Eglise universelle, avec toute l'autorité qui la revêt ; ils ont donné aux évêques l'assistance réelle de Jésus-Christ et l'inspiration toujours présente du Saint-l^isprit, tant qu'ils suivent latradition et interprètent fidèlement la vérité : ils n'ont donné de plus aux papes qu'un droit d'initiative pour définir la foi en toute circonstance. Mais les sentiments du pape ne deviennent dogmes et articles de foi que parle consentement de toute l'Eglise : le pape doit assembler le concile, et s'il a parlé selon le Saint-Esprit, les évêques, inspirés aussi du Saint-Esprit, avoueront ses paroles. C'est l'Eglise universelle et non le pape qui est infaillible, ell'autorité du concile est supérieure à celle du pape, au point que le concile peut déposer le pape : instruit par le Saint-Esprit, il peut déclarer aux fidèles que celui qu'ils croient le vicaire de Jésus-Christ et le chef de l'Eglise, ne l'est pas devant Dieu. Les théologiens ultramontains se scandalisaient de ces propositions, et déjà ils avaient énoncé dans toute sa rigueur, telle qu'elle a enfin prévalu, l'opinion de l'infaillibilité du pape.
Voilà en résumé par où l'Eglise gallicane se séparait de l'Eglise romaine, dont presque tous
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les pays catholiques, Espagne, Autriche, Flandre, acceptaient et professaient les opinions. Pendant que les empereurs luttaient contre les papes avec de tragiques alternatives de victoire et de défaite, tous les rois de France, depuis le saint roi Louis IX jusqu'à l'indévot Philippe le Bel, assuraient contre le saint-siège l'indépendance de leur couronne ; à l'ombre de leur puissance, l'Université et le clergé établissaient dans le royaume la tradition gallicane, et même un instant dans les conciles de Pise, de liùle et de (Constance obtenaient le consentement de l'Eglise universelle à leurs doctrines.
Il était naturel que Bossuet s'attachât au gallicanisme : à peine y avait-il en France quelques théologiens, sauf les jésuites, qui fussent favorables aux prétentions romaines. Respectueux comme il était de la tradition, celle-là était si bien établie en France, qu'elle devait lui sembler la forme essentielle du catholicisme. Songeons qu'il était l'élève de ce collège de Navarre, qui depuis plus de trois siècles avait fourni à l'Eglise gallicane ses plus ardents défenseurs ; d'où était sorti Gerson, le hardi théologien qui avait démontré qu'on pouvait déposer le pape, l'orateur puissant qui avait persuadé au concile d'exercer ce droit terrible.
Mais ce serait méconnaître la place que les oj)inions gallicanes tiennent dans la théologie
et dans l'àme de Bossuet, que de l'y croire attaché seulement par son respect des traditions anciennes. La raison surtout l'intéresse à les défendre : ce fut pour lui une atîaire de bon sens. « 11 me semble, écrivait-il, qu'il n'y a rien de plus odieux que les opinions des ultramontains. » Elles le blessaient comme une absurdité: il s'indignait qu'on pût méconnaître à ce point l'intérêt de l'Eglise et les conditions naturelles de toute autorité.
« Quelle espérance, disait-il, pent-on avoir de ramener jamais les princes du Nord, et de convertir les rois infidèles, s'ils ne peuvent se faire catholiques sans se donner un maître qui puisse les déposséder, quand il lui plaira?... On perdra tout par ces hauteurs. Dieu veuille donner des bornes à ces. excès. Ce n'est pas par ces moyens qu'on rétablira l'autorité du Saint-Siège. Personne ne souhaite plus que moi de la voir grande et élevée ; elle ne le fut jamais tant au fond que sous saint Léon, saint Grégoire, et les autres qui ne songeoient pas à une telle domination. La force, la fermeté, la vigueur se trouvent dans ces grands papes ; tout le monde étoit à genoux quand ils parloient ; ils pouvoienttout dans l'Eglise, parce qu'ils mettoient la règle pour eux (1). »
Outre la difficulté de convertir les hérétiques à la souveraineté temporelle du pape, Bossuet pense sur l'ordre de l'Eglise comme sur la cons-
(1) Lettre à M. Dirais, t. XXVI, p. 310.
tihilion de l'Etal civil : le despotisme, où la volonté individuelle du souverain (aitloi, répugne à sa raison, même quand ce souverain est le successeur de Pierre, et commande au nom de Jésus-Christ. Il ne conçoit d'autorité que légitime, c'est-à-dire soumise aux lois, s'exerçant dans les formes régulières, que la tradition a transmises. Comme le roi, même absolu, doit respecter les privilèges des divers corps et ordres de l'Etat, et les institutions anciennes, ainsi Rome, possédant laplénilude de la puissance apostolique, doit se régler dans l'exercice qu'elle en fait « par les canons, c'est-à-dire par (c les lois communes de toute l'Eglise, de peur « que, s'élevant au-dessus de tout, elle nedé- « truise elle-même ses propres décrets (1). »
On s'est demandé souvent si Bossuet n'avait jamais douté de ce qu'il a si hautement et si constamment enseigné. (Ju'ou lise et le Sermon sur Vlnité de l'Eglise^ et les lettres qu'il écrivit en ce temps-là, et cet immense arsenal de faits et d'arguments àl'appui de sa doctrine qu'il intitulait GciUia Orlhodoxa ,• on se convaincra que ce qui le préserva en grande partie de douter, fut le gallicanisme, forme pour lui raisonnable et légitime du catholicisme. Par le gallicanisme, il répondait aux objections que les protestants tiraient de la tyrannie pontifi-
(1) bennon sur l L'nilé de l'Eglise, l" point, t. XI, p. GOO.
cale, (kl joug insupportable que les peuples mettent sur leur tête, en reconnaissant l'autorité spirituelle du chef de l'Eglise romaine. Par le gallicanisme, il satisfaisait à cet instinct national qui avait obligé tant de nations à rompre même la communion religieuse avec Home : il rendait à sa patrie, à l'Etat, à son roi ce qu'en son unie il sentait leur devoir : il trouvait moyen d'être citoyen en restant catholi- ({ue. Par le gallicanisme, il rendait possible l'Etat moderne, laïque, indépendant, sans détruire l'ordre ancien de l'Eglise : il accordait les deux puissances en les séparant. Il consti- Uiait les Eglises nationales, diverses d'apparence, selon le génie de chaque nation, unies dans le dogme et dans l'obéissance au successeur de Pierre ; il assurait la liberté des Eglises sans affaiblir l'unité de l'Eglise, et gagnait enfin tout ce que les protestants ont gagné sans perdre ce qu'ils ont sacrifié. Et la France, autrefois, a pensé comme Bossuet : le gallicanisme l'a sauvée du schisme ; dans cette forme aujourd'hui condamnée, elle a développé son génie propre et suivi ses destinées ; et c'est ainsi qu'elle a pu, après tant de révolutions, après un si complet renouvellement, se trouver encore à la tête des nations catholiques.
Le gallicanisme donc, dans la théologie de Bossuet, est le fort où il peut se retrancher contre les hérétiques, et qui lui fournit le
moyen de les confondre, toutes les fois qu'on discute sur l'organisation de l'Eglise et sur les conséquences politiques de l'adhésion aux dogmes catholiques. Il est vrai que ce qui fait sa force fait en même temps sa faiblesse.
Car les théologiens protestants ont beau jeu à lui répondre, que ce qu'il expose là-dessus n'est pas la croyance universelle de l'Eglise, et qu'il a contre lui, avec les trois quarts des nations catholiques, le ciief, dont ces nations, et la France, et lui-même vénèrent la pleine et divine autorité.
Le jansénisme était en quelque sorte le parti avancé de l'Eglise gallicane : Bossuet a-t-il poussé jusque-là? On l'a cru parfois, et Fénelon aurait bien voulu l'y prendre sur le fuit. Il est certain que Bossuet, qui a si vigoureusement fait la campagne contre tous les adversaires du dogme et de la uiorale chrétienne, n'a point fait acte d'hostilité contre les jansénistes, et qu'il a inspiré, et même en partie rédigé l'instruction pastorale sur laquelle le cardinal de Noailles s'est vu accuser de jansénisme.
Il est certain aussi que Bossuet estimail Jansénius et Saint-Cyran, (ju'il en permettait même la lecture à des religieuses, et qu'il a inscrit les livres de Porl-Uoval, iwcc les Provinciales,
parmi les ouvrages qui peuvent former l'élocution d'un prédicateur. 11 admirait, il aimait Arnauld et Nicole, qui ne demeuraient pas en reste avec lui : il voyait en eux d'illustres et vaillants défenseurs de l'Eglise.
Mais tout cela ne doit pas nous faire illusion : il est avec Nicole, avec Arnauld, quand ils combattent les erreurs de iMalebranclie et des prolestants. Il est avec eux quand ils sont avec l'Eglise. Il est contre eux sur les questions où ils se séparent de Rome et de l'Eglise. Toute son admiration aboutit alors à les condamner.
« Grands hommes, dit-il, éloquents, hardis, décisifs, esprits forts et lumineux, mais plus capables de pousser les choses à Textrémité que de tenir le raisonnement sur le penchant, et plus propres à commettre ensemble les vérités chrétiennes qu'à les réduire à leur unité naturelle (t). o
Il loue sans réserve Nicolas Cornet, son ancien maître, qui a fait condamner le jansénisme en Sorbonne. 11 se rend à Port-RoyaU sur l'ordre de l'archevêque de Paris, pour conférer avec les religieuses et tâcher de leur persuader l'obéissance. Il ne comprend pas que quel^ ques fidèles, des religieuses surtout, tiennent en échec le pape et des évêques, et refusent de
(1) Oraison funèbre de N. Cornet, t. XII, p. 678.
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souscrire, ne fût-ce que par pure soumission, aux décisions de toute l'Eglise. 11 estime que les cinq propositions condamnées, si elles ne sont pas littéralement dans Jansénius, sont c( lùme » de son livre. Il approuve, il détend les doctrines des jésuites sur la grâce, et sans consentir à l'opinion de Molina, il le reconnaît ortliodoxe. Contrairement aux sentiments d'Arnauld, il ne se lasse pas de recommander à ceux qu'il dirige l'usage de la communion : « Il faut prier et communier jusque dans les " derniers délaissemens, et au delà : il est a ainsi (I) ». Il blâme même la morale des jansénistes : il leur reproche de trouver partout des crimes nouveaux., d'accabler la fa 'blesse huma iîic en ajoutant au joug que Dieu nous impose, et de faire parltre le cliristianis me impossible (2.). Il s'éloigne d'eux autant que des casuistes indulgents : « Il faut marcher au milieu, dit-il, sans (( se laisser surprendre à celte rigueur affectée a qui ne fait que des superbes et des hypoa criles (3j, » non plus qu'aux maximes mondaines et profanes.
Bossuet n'est donc pas janséniste. Pourquoi, s'il en est ainsi, n'a-t-il pas attaqué le jansénisme? La raison en est simple : il n'a point jugé leur erreur dangereuse. Toute fausse
(Il Lettre à Mme Cornuau, t. XXVII. p. 533. (2; Oraison funibrede N. Cornet, t. Xll, p. G70. (3, IbUl t. XII, p. G7-J.
THÉULUGIK ET COiNTtiOVERSES RELIGIEUSES. 337
qu'elle fût, leur morale alléiuiait la fausseté de leur dogme : car elle rendait le salut difficile, la vie triste; elle effrayait les hommes, elle ne les flattait pas. Elle n'avaitrien pour séduire la foule: c'était l'erreur de quelques-uns. Bossuet jugea que d'autres dangers plus pressants, qui menaçaient plus généralement l'Eglise et les fidèles, exerceraient plus utilement son zèle et son activité Et puis, dans ses égarements, le jansénisme a toujours gardé une mesure, qui devait aider à lui faire trouver grâce aux yeux de Bossuet. Jamais il n'a franchi l'étroite limite qui sépare l'hérésie du schisme. [1 a voulu toujours rester en communion avec l'Eglise : dans la plus grande ardeur de sa querelle contre Bome, il s'acharnait contre les protestants, pour attester sa volonté de ne pas rompre l'unité. Condamnés, les jansénistes ne se sont pas soumis ; mais indociles, ils n'ont jamais été rebelles: ils sont restés catholiques en dépit du pape. C'étaient là des hérétiques d'un nouveau genre, qui ne mettaient pas l'Eglise en péril. Ils avaient contre eux le pape, le roi, les évêques, la Sorbonne : c'était assez pour accabler des gens qui ne se séparaient point.
Nous voyons maintenant la position prise par Bossuet : gallican, partisan contre Bome de l'autorité du concile et de l'indépendance des rois, en tout le reste, et dans la question du jansénisme, uni à Bome, autant par le consen*
lement de sa raison que par la soumission de son cœur, voilà en quel état, avec quelle forme de doctrine, il est entré au plus fort des controverses religieuses de son temps.
Pendant près de cinquante ans son principal effort a été dirigé contre les protestants : seule la querelle du quiélisme a pu détourner pendant quelques années toutes ses forces et tout son zèle de leur plus ordinaire objet. J'aurai à dire plus loin quelle conduile Bossuet a tenue, comme pasteur, à l'égard des prolestants : nous n'avons àregarder ici que les raisons qu'il a opposées, comme docteur, à leurs doctrines.
Dès son arrivée à Melz, il engage la lutte : le ministre Paul Ferry, un des plus anciens et des plus respectés pasteurs de l'Eglise calviniste, homme de savoir et de vertu, sincère et modéré, avait publié à Sedan un Catéchisme général de la réformation de la religion (1654). ïl y soutenait la nécessité delà réforme, et que, depuis cette réforme, et spécialement depuis 1543, on ne pouvait plus se sauver dans l'Eglise romaine. Bossuet, jeune et brûlant de zèle, accepta la lutte sur le terrain choisi par le vieux théologien de l'hérésie, et dans sa liéfutation du catéchisme du sieur Paul Ferry
(1655), s'attacha à établir que l'Eglise catholique n'ayant pas varié, on pouvait y faire son salut depuis comme avant 1543 ; en second lieu, que la prétendue réformation non seulement n'étaitpas nécessaire, mais ne saurait se justifier, et qu'on ne saurait y faire son salut. Après ce premier début, qui fut éclatant, Bossuet se fit une place de plus en plus considérable parmi les théologiens. On le regarda comme un des plus forts défenseurs, comme un des plus sûrs dépositaires de la vérité catholique. Beaucoup d'hérétiques s'adressèrent à lui, pour lui proposer les difficultés qu'ils rencontraient en sa croyance, les doutes qu'ils ressentaient sur la leur. Il conçut que pour les particuliers, sinon pour les docteurs, la dispute n'était pas toujours la plus sûre voie pour toucher le cœur et éclairer la raison, et que l'ignorance des vraies croyances de l'Eglise catholique était en eux le principal obstacle à leur conversion. Aussi écrivit-il dans cette vue, en 1668, son Erposilioti de la doctrine de l' Eglise catholique sur les matières de controverse, afin d'établir^ sur toutes les questions débattues, les vrais sentiments de l'Kglise catholique, constamment professés par elle et formellement définis au concile de Trente : sans rien céder sur le fond des choses, il s'étudia à leur donner une forme nette, simple, incontestable, à retrancher toutes les chicanes, à tourner dans le
bon sens, conforme également aux Ecritures el à la tradition, tout ce qui dans le dogme ou dans la discipline avait révolté les protestants et motivé leur rupture. Bossuet publia son livre en 1671. Il en avait fait tirer d'abord douze exemplaires, qu'il soumit à la critique de ses amis : il corrigea, sur leur avis, l'édition qui fut donnée au public. In des douze exemplaires des amis, celui deTurenne, tomba aux mains d'un docteur anglican : les différences qu'il y put noter avec le texte de l'édition publique donnèrent occasion de publier en Angleterre et en Hollande que Bossuet avait lui-même varié dans sa doctrine, et avait dû corriger son livre pour éviter la censure de la Sorbonne. Ces différences pourtant ne touchaient pas au fond, et n'avaient pour but que de rendre le style plus net et plus clair. On disait aussi que Bossuet, dans son livre, s'était rapproché des protestants : que ses sentiments pouvaient souvent être avoués par eux, mais qu'ils déguisaient la véritable doctrine catholique. La seconde édition du livre (1674) fit tomber ces propos, revêtue qu'elle était d'une approbation authentique du pape, de celles de plusieurs archevêques et évêques de France, et de plusieurs prélats étrangers ou romains.
h^ Exposition avait procuré la conversion de plusieurs protestants de marque : elle avait achevé de dissiper les doutes de Turenne.
M""" de Duras, nièce du maréchal, n'était pas convaincue ; elle voulut mettre aux prises les deux doctrines, entendre sur chaque matière les objections et les réponses, s'éclairer enfin par une discussion contradictoire. Bossuet, sûr de sa cause, consentit d'abord à ce duel théologique ; le ministre Claude, membre du consistoire de Charenton, un des plus érudits et des plus liabiles desa religion, en accepta aussi la pro- |)Osition, et bien qu'un moment arrêté parl'op- |)Osition du consistoire, se rendit , le 1*"' mars 1678, chez la comtesse de Roye, oii étaient M"" de Duras et Bossuet. La dispute porta sur l'Eglise, sur son autorité, et sur sa visibilité, question que d'un commun accord on considéra comme capitale et contenant la solution de toutes les autres difficultés. Bossuet publia la Relation delà conférence : Claude publia la sienne, difiérente de celle de Bossuet, qui y répliqua par des Réflexions, et offrit de recommencer le débat, s'engageant à tirer publiquement de son adversaire, ou de tout autre qui prendrait sa place, les réponses qu'il lui avait attribuées dans sa relation. Le ministre ne releva pas le défi : M"'' de Duras se convertit. Ce qui apparaît à travers les contradictions des deux rédactions, c'est que Bossuet poussa vivement le ministre^, etl'obligea à reconnaître que, sans l'autorité de l'Eglise, il peut y avoir autant de religions que d'hommes, et que les
3i2 BOSSUET.
prolestants ont donné parfois ù leurs synodes une autorité pour définir et imposer la foi, qui ressemble fort à celle des conciles catholiques : il triompha aussi manifestement sur ce que l'Eglise de Jésus-Christ doit être visible sur la terre et perpétuelle, tandis que les protestants ne peuvent remonter au delà de Luther, ni relier à Jésus-Christ la succession de leurs pasteurs. En revanche, il fut possible à Chiude de maintenir que, si l'autorité seule de l'Eglise nousdécouvre la vérité et la divinité de l'Ecriture, toutes les Eglises auront un droit pareil à l'égard de leurs sectateurs, et toutes les religions serontainsi également autorisées. Bossuet ne se débarrassait de l'objection, qu'en la montrant aussi redoutable pour le calvinisme que pour le catholicisme, et en faisant appel à la croyance de son adversaire en une vérité unique et uniforme.
Jurieu, ministre réfugié en Hollande, entreprit de faire voir que l'Eglise romaine avait varié sur la façon d'administrer l'Eucharistie, et que sa pratique actuelle était condamnée par lesparoles mêmes de Jésus dans l'institution du sacrement : Bossuet répliqua par le Trailé de la communion sous les deux espèces {\ QS2) ,don[ Bayle loue le raisonnement serré et judicieux. La solide érudition n'en fut point entamée par les deux docteurs protestants, qui en essayèrent la réfutation : Bossuet avait préparé, pour conli-
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nuer cette querell-e, de nouvelles armes, dont il ne fit pas usage. Les affaires du gallicanisme détournèrent son attention, mais surtout il conçut dès lors un vaste projet qui devait embrasser toutes les controverses particulières, et détruire ensemble toutes les défenses du protestantisme.
C'était VlUstoire des Variations, qui parut en 1688. S'appuyant sur les confessions de foi des diverses sectes, sur les décrets des synodes, sur les écrits des docteurs et des historiens de la réforme , il opposait les variations des Eglises protestantes sur la foi à l'immutabilité de l'Eglise catholique. 11 exposait les doctrines nouvelles qui avaient paru en Allemagne, en Suisse, à Genève avec Luther, Zwingle, OEcolampade, Calvin, le progrès, les indécisions, lescontradictions des réformateurs, les vains ellorts pour arriver à l'unité et à la conciliation : il montrait par quel chemin l'Angleterre était venue au schisme et à l'hérésie, sous Henri YIII et sous Edouard VI ; il étudiait les prétendus ancêtres du protestantisme, albigeois, vaudois, sectateurs de Wiclef et de Huss ; il descendait, à travers les guerres civiles de France, à travers les querelles des arminiens et des gomaristes de Hollande, jusqu'aux plus récentes manifestations de la foi des protestants, jusqu'aux derniers actes qui établissent l'état des croyances de leurs Eglises.
Il terminait, enfin, par un quinzième livre, le plus vigoureux et le plus pressant de l'ouvrage, où il établissait la visibilité, l'infaillibilité et l'immutabilité de l'Eglise, dérivant to.ites les erreurs des protestants, leurs hérésies, leur scbisme,de l'ignorance où ils étaient sur cette partie essentielle et fondamentale de la foi.
Les adversaires de Bossuet ne pouvaient rester indifférents à une attaque si générale, si vivement poussée ; par la masse des documents rassemblés, par la puissance de dialectique qui les mettait en œuvre, l'ouvrage était vraiment le plus redoutable efiort que la théologie catholique eût fait jusqu'à ce jour contre la réforme. Les réponses, les objections, les réfutations ne se firent pas attendre.
L'ardent Jurieu se signala d'abord par ses Lettres Pastorales ; à ce critique intempérant, fécond en arguments et en injures, et qui, avec tout le savoir et tout l'esprit du monde, déconcertait souvent ou compromettait son propre parti, Bossuet adressa successivement Six Avertissemens, où, reprenant sur quelques points contestés la défense de la foi catholique, démontrant à nouveau la constance de la tradition et la pureté de la croyance dans l'Eglise romaine, il relevait et discutait les opinions étranges, nouvelles ou scandaleuses du ministre. Les gens qui n'aiment pas le style oratoire de Bossuet et qui le croient trop beau pour
être solide, devraient lire pour se détromper VHistoirc des Variations et les Avcrtissemens : ils y trouveraient un style vif, naturel jnsqu'tà la négligence, abondant en phrases familières, en constructions rompues, en anacoluthes, comme disent les rhéteurs, non point étudiés et volontaires, mais tels qu'ils échappent à un homme passionné dans la chaleur de la parole improvisée; un style, entin, net, court, haché, qui fait penser, comme je l'ai déjà dit, à Montesquieu par la concision saisissante des formules, à Voltaire par la légèreté rapide de l'allure. LeCinquième Avertissement, surtout, éclate parmi les autres, parce qu il a de plus pour nous l'intérêt vivant des choses. Jurieu, pour justifier les soulèvements des protestants, avait mis en avant avec hardiesse le principe de la souveraineté du peuple, qui, l'ayant autrefois aliénée aux mains des princes, pourrait cependant la retirer à lui légitimement: c'était greffer une discussion politique sur la controverse théologique. Bossuet suivit Jurien sur ce nouveau terrain, et réfuta dans 1p Cinquième Avertissement une doctrine qui choquait plus encore son idée de la puissance civile que sa foi religieuse : avec quelle vigueur et par quels arguments il l'a fait, je l'ai montré dans le chapitre où j'ai étudié ses théories politiques.
Les Avertissemens , dirigés surtout contre
Jurieu, toiicliaienl aussi parfois Basnage et Burnet, qui étaient à leur tour entrés en lice contre l'Histoire des Variulions. Le premier, Français réfugié en Hollande, homme honnête, érudit, modéré, essaya dans un ample traité de démontrer la perpétuité et l'unité de la doctrine des réformés, en même temps que les erreurs et les changements de l'Eglise romaine.
L'autre, évêque anglican de Salisbury, irrité de voir son Histoire de la Réformation d' Angleterre si habilement employée à maltraiter son parti, exhala son dépit dans un court et vague pamphlet. Bossue! ramassa tout ce qu'il avait de plus fort à dire contre ces deux adversaires dans sa Défense de r Histoire des Variations.
11 devait retrouver encore Basnage quelques années plus tard. 11 lit en 1700 une Instruction Pastorale pour les nouveaux convertis de son diocèse; il y traitait surtout de l'Eglise. Basnage l'attaqua, avec plusieurs autres évêques et archevêques de France. Bossuet réfuta les objections et résolut les difficultés proposées par le ministre dans une seconde Instruction, qui parut en 1701.
Voilà, en peu de mots, quels furent les principaux épisodes delà grande lutte entamée par Bossuet en 1654 contre les protestants, et qu'il soutenait encore en 1701, à soixante -quatorze ans, avec la même vigueur qu'à vingt-six. Une chose est. remarquable tout d'abord, dans
ce grand nombre d'ouvrages, écrits en des occasions si diverses et contre des adversaires de toute sorte : qu'il parle au violent Jurieu, à l'acre Ikirnet, ou bien au doux Ferry, à l'iionnête Claude, Bossuet garde dans la discussion une parfaite convenance de ton. Il est véhément, passionné, parce qu'il est convaincu : il sait pourtant respecter la conviction de ses adversaires. Jamais homme n'a disputé plus chaudement avec moins d'injures ; son raisonnement est impitoyable, mais son cœur est sans haine, sans aigreur, et sa parole sait unir la courtoisie avec la force.
Si parfois le mot cVabsurdité, (['extravagance ou de calomnie lui vient sous la plume (et cela est rare), il faut songer que Jurieu, par ses emportements et ses témérités, révolta même les ministres réformés, que Basnage ne put supporter tout ce qu'il avançait sur la foi, et qu'enfin Bossuet s'était vu indignement traiter.
« Que je vais recevoir d'injures après ce dernier Avertissement, écrivait-il, et que le nom de M. deMeaux va être flétri dans les écrits du ministre ! Déjà on ne trouve dans sa sixième Lettre que les ignorances de ce prélat, ses vaines déclamations avec les comédies qu'il donne au public ; et quand le style s'élève, ses fourberies, ses friponneries, son mauvais cœur, son esprit mal fait, baissé et affaibli par son grand âge, qui passe soixante-dix ans, ses violences qui lui font mener les gens à la messe à coups de barre, sa vie
qu'il passe à la cour dans la mollesse et dans le crime, car on poussela calomnie à touscesexcès, et tout cela est couronné par son hypocrisie, c'est-à-dire, comme on l'explique, par un faux semblant de révérer les mystères qu'il ne croit pas dans son cœur (1). »
Qu'y aurait- il d'étonnant qu'il eut ressenti de telles injures ? Cependant, s'il lâche quelque dureté, elle ne qualifie que la doctrine, et il ne porte aucun jugement qu'il ne prouve: même en répondant à Jurieu, il ne vise jamais l'homme. Il s'est abstenu de toute difïamation personnelle, fût-ce par représailles, et la seule vengeance qu'il se permette, c'est de ruiner sans ménagement, à coup d'arguments directs et rudes, toutes les assertions du contradicteur qui l'a insulté. Bossuet agissait ainsi par un juste souci de sa dignité, par charité aussi ; mais peut-être plus encore par habileté, ou par une charité plus large qui ne regardait pas les ministres. Car, remarquons- le, ce n'est pas pour eux que Bossuet écrit : il ne lui importe pas de les confondre, et il n'espère guère de leur faire avouer leur défaite. Mais derrière eux il aperçoit la foule de ses frères égarés, qui les écoute ; c'est à eux qu'il parle, c'est eux qu'il veut toucher, et il sent bien que ce n'est pas par des invectives furieuses,
(1) 6" Avertissement, t. XIV, p. 2.
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mais par de solides raisons, qu'il pourra les éclairer. De là les ménagements qu'il observe envers les personnes, de là celte attention à éviter les paroles acerbes contre les protestants, dont il choque impitoyablement la doctrine ; il a des délicatesses infinies pour ne point les blesser, et si quelque part il donne en exemple ce que l'on fit contre les hérétiques des premiers siècles, il s'en excuse à ses frères de la Réforme, il les avertit que, sans vouloir faire de comparaisons odieuses, il veut seulement éolaircir, au moyen de l'histoire, la pratique constante de l'Eglise catholique.
S'il est doux, il ne fait pas le doucereux : il veut convaincre et non séduire. Aussi ne leurre-t-il pas les hérétiques d'une vaine promesse d'impartialité. Il dit au contraire hautement qui il est dès les premières pages des ]ariaiions ; il fait profession d'être catholique, et soumis en tout à l'Eglise.
« Après cela, d'aller faire le neutre et l'indifférent, à cause que j'écris une histoire, ou de dissimuler ce que je suis, quand tout le monde le sait et que j'en fais gloire, ce serait faire au lecteur une illusion trop grossière. »
Cela dit, il argumente loyalement : il tire des conséquences directes de faits avérés. Comme les personnalités et les injures, il supprime les
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chicanes et les arp;ulies, il s'interdit de tronquer les textes, d'éqiiivoquer sur les mots. Il n'a souci que de la vérité, il croit la posséder, il la montre comme il la voit, sans artifice et sans déguisement, et il estime assez l'esprit humain pour le croire capable de lui céder et de ne céder qu'à elle.
Car, dans la douleur que lui causent tous ces enfants perdus pour l'Eglise, et qu'une vaine illusion a fait renoncer aux promesses de Jésus- Christ, il voudrait les regagner, et sa charité active lui inspire la seule chimère peut-être qui soit entrée dans cet esprit si net si sensé, l'espérance de faire rentrer les peuples indociles dans l'unité hors de laquelle on ne sera point sauvé. Toujours il a gardé cette espérance au fond du cœur, et il a saisi impatiemment toutes les ouvertures qui se sont présentées de travailler à la réunion.
En 16G6 et 1667, il échange des lettres avec son ancien adversaire, demeuré son ami, le ministre Paul Ferry : ils ont ensemble plusieurs conférences dans un voyage qu'il fait à Metz. La chose n'aboutit pas pourtant. Les collègues de Ferry ne désiraient peut-être pas aussi sincèrement que lui la fin du schisme : mais surtout quand on s'était trouvé d'accord sur un point, le protestant croyait avoir convaincu le catholique, qui de son côté se flattait que le protestant était venu à lui : et ainsi quand on s'était
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mis d'accord, on ne s'entendait pas sur cet accord même, et rien n'était jamais fait.
En 1691, l'empereur Léopold donna commission à l'évèque de Neustadt de traiter de la réunion des protestants. Plusieurs théologiens de la confession d' Augsbourg arrêtèrent avec ce prélat quelques articles qui pouvaient faciliter l'accommodement. La duchesse de Hanovre envoya ce projet à Bossuet, dont la polémique sur V Histoire des Variations venait de faire éclater la loyauté et la modération. Bientôt l'abbé luthérien de Lokkum, Van derMuelen, lui communiqua des vues qu'il avait conçues sur ce projet, et lui fit savoir à quelles conditions il croyait que les protestants pouvaient rentrer dans l'Eglise catholique. Leibniz écrivit sur le même sujet à M'"'' de Brinon, directrice de Saint-Cyr, à Pellisson et à Bossuet. Celui-ci reçut les mémoires de Van der Muelen, et y fît ses remarques et ses objections ; il entretint avec Leibniz une correspondance assez active, que la guerre lînit par interrompre vers 1695, et qui se renoua après la paix en 1699, pour se continuer pendant deux ans encore.
Tous ces échanges de vues et ces bonnes dispositions, qu'on peut croire sincères des deux parts, n'aboutirent pas, et ne pouvaient aboutir. Les faits étaient plus forts que les hommes. Van der Muelen était plus conciliant, Leibniz plus disputeur : au fond, Van der Mue-
len ne cédait rien de plus que Leii)niz, et Bossuet, avec tout son zèle pour l'unité, ne pouvait rien abandonner non plus du dogme catholique. On pouvait résoudre toutes les diftlculiés secondaires. Bossuet avait beau promettre la communion sous les deux espèces, laisser aux ministres leurs femmes : Van der Muelen avait beau accepter la primauté du pape, la messe et la prière pour les morts. Tout cela ne servaità rien : il était impossible de fiiire convenir les catholiques et les protestants sur les points essentiels. Les uns et les autres voulaient lu réunion : mais pour les uns comme pour les autres, elle consistait dans le consentement des adversaires à leur doctrine. Pour les catholiques, l'unité devait être rétablie par la soumission des protestants à l'Eglise : pour les protestants, par la liberté que leur laisserait l'Eglise de croire ce qu'ils avaient cru pendant leur schisme. Mais comment le pape eût-il pu accorder la justification par la foi? Et comment les luthériens pouvaient-ils accepter le concile de Trente ? Il eût fallu que les protestants se fissent catholiques ou les catholiques protestants. Quand même les théologiens des deux partis fussent parvenus à tout concilier, rien n'était fait. La question de procédure, dans l'acte décisif de la réunion, remettait tout en question. L'Eglise voulait que les protestants se soumissent avant de les recevoir, les protes-
THÉoLor.[i<: i-:t c:(j.ntrovi-:rses iiKr.ic.iEUSES. 353
tants voulaient être reçus avant de se soumettre. Ce n'était pas une pure clncane : dans ce débat, la forme emportait le fond. Selon la procédure adoptée, ou bien l'Eglise romaine déclarait les protestants orthodoxes et les déchargeait de l'accusation d'hérésie, ou bien les protestants, en renonçant à l'hérésie, l'avouaient. Cela revenait toujours à ce que les réformés demandaient à l'Eglise de se faire protestante, et l'Eglise demandait aux réformés de se faire catholiques. Chaque religion prétendait être d'abord reconnue par les sectateurs de l'autre, et donner ensuite les concessions dont on serait convenu, comme des témoignages gratuits d'indulgence et d'esprit pacifique. Il n'y avait de la faute de personne. Nulle bonne volonté ne pouvait supprimer un siècle de l'histoire.
Sans nous faire juge de tous ces débats théologiques, il y a pourtant un point qu il faut noter. Dans toutes les polémiques, dans toutes les tentatives de conciliation, Bossuet a sans doute discuté, et discuté à fond, toutes les matières sur lesquelles les protestants ne s'accordaient pas avec les catholiques. Mais on a pu s'en apercevoir même dans le rapide
3b4 BOSSUET.
résumé qu'on vient de lire, depuis sa réfutation du catéchisme de Ferry jusqu'à ses négociations avec Leibniz, Bossuet a fait tourner toute la controverse sur une question principale, à laquelle il est toujours revenu, à laquelle il a subordonné toutes les autres, qu'il détachait du corps de la narration de V Histoire des Variations, pour l'exposer à part : et ses adversaires ne lui ont pas dénié que de là dépendît la décision de toute l'affaire. Cette question est celle de l'Eglise. Aucune nouveauté n'est possible, en effet, tant que le dogme de l'Eglise infaillible, souveraine arbitre des croyances, n'est pas méconnu. Toute hérésie commence nécessairement pas nier expressément ou implicitement l'autorité et l'infaillibilité de l'Eglise. Luther, Zwingle, Calvin ont proposé et fait agréer aux peuples leurs opinions particulières sur l'Eucharistie, sur les sacrements, sur le mariage des prêtres, sur le culte et sur la discipline : ils ne l'auraient pu faire s'ils avaient été soumis à l'Eglise, et s'ils l'avaient crue incapable d'erreur : c'est presque un truisme de le dire. Mais ils prétendaient revenir aux croyances et à la forme de la primitive Eglise, rétablir le christianisme dans la pureté de ses origines, et se refaire pour ainsi dire chrétiens à la façon du Christ. Il fallait donc savoir si l'Eglise avait dû conserver le dépôt de la foi ; si Jésus-Christ avait pu permettre que
sa vérité fût obscurcie, et que ceux qui enseignaient les nations en son nom, enseignassent l'erreur et l'idolâtrie. La question de l'autorité de l'Eglise se résolvait ainsi en une discussion des promesses faites par Jésus à son Eglise, et l'on passait à examiner si la vraie Eglise du Christ devait, par son institution même et sa nature, être toujours sur la terre en un corps visible. On débattait si la succession du sacerdoce pouvait être jamais interrompue, en sorte que la mission de prêcher la vérité appartînt à des individus poussés d'une vocation extraordinaire, sans cette consécration qui, tour à tour reçue et donnée, transmet de pasteur en pasteur, à travers les siècles, le caractère apostolique. Toutes ces questions étaient contenues dans la grande question de l'Eglise, et elle fait vraiment le fond de la polémique de Bossuet, qu'il ait affaire à Ferry, Claude ou Jurieu.
Je le laisserai rechercher contre eux les arguments théologiques, interpréter l'Ecriture, feuilleter les Pères et les conciles, établir par l'immutabilité de la doctrine catholique que si l'Eglise a jamais dès sa naissance été dépositaire de la vérité, elle lapossède encore aujourd'hui ; demander aux hérétiques, l'histoire à la main, où était la vraie Eglise quand leurs Eglises n'existaient pas, si ce n'était l'Eglise catholique, sommer les pasteurs de produire
leurs titres, de déclarer qui lésa institués, de qui ils tiennent leur mission, sinon parfois de l'Eglise catholique qu'ils renient, et le plus souvent d'eux-mêmes, de leur propre fantaisie, qui <i imposéaux peuples. Ce que valent cesraisons, c'est aux théologiens de le voir, et je ne veux dans ce débat faire le catholique ni le protestant. Mais Bossuet produit et ramène sans cesse un argument singulièrement intéressant et dont la portée dépasse l'objet particulier de la controverse.
11 dit aux protestants : « L'Ecriture, ditesvous, contient toute vérité. A merveille, et je le dis aussi. Mais qui expliquera toutes ces vérités contenues dans l'Ecriture ? Car il n'en est pas une qui n'ait besoin d'explications. Jésus- Christ a dit: <( Ceci est mon corps. » Vous, luthérien, vous entendez cela d'une façon ; vous, zwinglien, d'une autre ; vous, calviniste, d'une autre encore. Vous, calviniste, vous niez la présence réelle. Vous, zwinglien, vous affirmez que « ceci est mon corps » veut dire : «. ceci est le signe, le symbole de mon corps. » L'Ecriture n'est donc pas claire, puisque vous tournez, tous les deux, le sens littéral en sens ligure. Elle n'est donc pas claire, puisque vous n'y apercevez pas, tous les deux, les mômes choses, et que le luthérien y découvre encore ce que vous n'y trouvez pas ; à vous trois, avec votre libre examen, vous tirez troisreligions de rEcri-
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iure. Il ne suffit donc pas d'en comprendre la lettre, il faut l'interpréter.
c( Mais, je le répète, qui interprétera ?Nous, catholiques, nous nous en remettons à l'Eglise, instituée de Jésus-Christ pour enseigner les nations ; à elle seule appartient le droit de définir, de préciser le sens de l'Ecriture. La vérité que nous croyons est celle qu'elle nous dit être dans l'Ecriture, et la foi que nous avons aux promesses que Jésus-Christ lui a faites nous préserve de la tentation de suivre notre sens individuel plutôt que son autorité. Mais vous, à qui donnez-vous le droit d'expliquer l'Ecriture ? à tout le monde ? Chaque fidèle qui lit l'Evangile est donc assisté du Saint-Esprit ■ mais alors il y aura autant de religions que de fidèles, il n'y a plus d'Eglise, plus de dogmeuniversel, et la vérité, c'est ce que chacun croit à chaque moment. Non, répond-on, car quelques-uns seulement seront en effet inspirés. Je le veux:, mais d'autres diront aussi qu'ils le sont. Qui distinguera les faux prophètes des vrais pasteurs, ministres de vérité ? De toutes ces bouches qui prétendent faire parler le Saint- Esprit, quelle est celle où l'on entend en elïet sa voix? à quelle marque reconnaitra-t-on la véritable inspiration ? S'il n'y a point d'autorité qui lève les doutes et prescrive le choix, nul ne cède, chacun suit sa fantaisie, et appelle Dieu tout ce qu'il songe. Pourquoi préférerais-je
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votre sens au mien ? Vous êtes éclairé d'en haut, et moi, le suis-je moins que vous? Qui croire ? Ce que croit le plus grand nombre ? Mais c'est reconnaître une autorité ; et où est le plus grand nombre, sinon dans l'Eglise catholique ? Ce qui otïre les signes les plus manifestes d'une inspiration divine? L'extase donc, la fureur, la possession, toutes les extravagances des illuminés seront les marques de la vérité. Le fanatisme devient ainsi la forme nécessaire et excellente de la foi.
« Et puis, pour chercher la vérité dans l'Ecriture, il faut croire d'abord que l'Ecriture contient la vérité, il fautajouter foi à la révélation. Mais d'où naît en nous cette croyance ? Pour moi, catholique, point d'embarras : l'Eglise m'affirme que Dieu lui-même a déposé dans son Ecriture toute sa vérité, et je le crois paisiblement sur sa parole. Mais vous, qui ne reconnaissez pas l'Eglise, d'où savez-vous que l'Ecriture est divine? Le Saint-Esprit, ditesvous, me le persuade, en la lisant. Le persuadet-il ainsi à tous? Chaque fidèle aurait alors sa révélation particulière. Et celui qui n'a pas lu l'Ecriture, celui qui ne sait pas lire, les voilà doncexclus delaconnaissance delà vérité, exclus de la religion du Christ, exclus du bénéfice de la foi, exclus du salut? Ou bien ce sera l'autorité qui les fera croire. Car comment soutenir que Dieu les persuade qu'il a lui-même dicté son Ecri-
ture, sans qu'ils la connaissent? Jésus ne sera donc pas venu pour les plus pauvres, les plus déshérités, il ne sauvera plus les illettrés, et l'A BC sera la condition première de la justification.
(( Mais, si je lis l'Ecriture, et si je n'en aperçois pas le divin caractère ? c'est que je ne serai pas prédestiné au salut éternel. J'entends ; mais, en attendant, je serai dispensé de croire, et tous ceux à qui l'évidence de la révélation ne se découvrira point auront le droit aussi de la nier. Dieu n'a point voulu que sa religion fut sans mystères, et son Ecriture sans obscurités: si ma raison répugne à ces mystères, si elle ne démêle point ces obscurités, qui pourra m'obliger à croire ? Catholique, je me soumets, et dans la révolte de ma raison je vois une tentation funeste de l'orgueil, je la brise, je l'humilie, je traîne mon doute comme un péché, et si je ne puis le chasser, je tremble, je m'accuse et j'espère. Mais si j'ai repoussé l'autorité de l'Eglise, si j'ai revendiqué mon droit de libre examen, ma raison seule parle et me commande. Vous ne trouvez pas dans l'Evangile les vérités que croient les catholiques ; mais je n'y trouve pas, moi, lesvérités que vous croyez. Le luthérien ne croit pas que Jésus-Christ change la substance du pain et du vin en son propre corps dans l'Eucharistie, comme le croit le catholique. Le calviniste ne croit pas que
Jésus-Christ soit réellement présent sous les espèces du pain et du vin, comme le croient le catholique et le luthérien. Et moi, je ne crois pas que le sacrement ait une origine ni une vertu divines, comme le croient le catholique, le luthérien et le calviniste. Je ne vois pas que Jésus-Christ ait institué ni Eglise, ni sacrements, ni culte, ni dogmes : je ne vois qu'un homme, et non le Fils de Dieu, dans le Galiléen, au nom duquel toutes les sectes débitent des fantaisies contradictoires. Je ne vois point que les prophètes juifs aient prédit sa venue, ils étaient inspirés de leur passion, et non de Dieu. Je ne vois dans l'histoire d'Israël qu'une histoire humaine, et j'aperçois autant de véracité dans la Genèse et dans le livre de Moïse, que dans la Théogonie d'Hésiode et dans V Iliade d'Homère. Je doute enfin, ou je nie : qui m'empêchera de nier ou de douter ? Vous prétendez que le Saint-Esprit vous fait croire : si c'était une illusion qui vous trompe ? Je suis ma raison et vous la vôtre, c'est le seul guide autorisé et sûr ; si elle vous fait croyant, elle me fait incrédule ; mon impiété est légitime comme votre piété.
« Et même elle est plus raisonnable. Car enfin vous faites appel au bon sens pour dé- j truire la tradition de l'Eglise catholique ; luthérien , calviniste , sacramentaire , vous taxez d'absurdité les dogmes que vous retranchez,
et VOUS prétendez accommoder au sens commun le mystère de l'Eucharistie ; chacun de vous en élague ce qui lui paraît le plus contraire au témoignage des sens et aux principes de la raison. Mais pourquoi vous arrêter dans cette voie ? Si les sens et la raison valent ici ou là, pourquoi pas partout, et dans toute la religion ? Au nom des sens, au nom de la raison, je nie la divinité de Jésus-Christ, la Conception, immaculée ou non, peu m'importe, les miracles, la résurrection, le péché originel, la Trinité, enlin je nie tout ce que je ne comprends pas et tout ce que dément le cours ordinaire de la nature. Vous êtes inconséquents, je suis logique.
« En un mot, dès qu'on sort du catholicisme, on aboutit nécessairement au fanatisme ou bien au scepticisme : il n'y a point d'autre issue, et l'on ne peut s'arrêter où l'on veut. Les protestants ont cru constituer des Eglises ; mais leurs Eglises imposent-elles la croyance sans examen aux fidèles ? Sinon, si le fidèle demeure juge des interprétations qu'on lui soumet, il ne reste dans l'Eglise qu'autant qu'il le veut, il aura droit de se faire sa religion, de dresser son Eglise, le jour où il lui semblera bon. S'il doit accepter nécessairement la décision de sou Eglise, comment ceux qui ont fondé cette Eglise ont-ils pu se soustraire à l'obéissance de l'Eglise calholiquc ? Si l'on doit se rendre à
leur autorilé, ne devraienl-ils pas, eux, se rendre à l'autorilé des conciles ? il faut, pour éviter l'anarchie religieuse et l'instabililé absolue des sectes et des croyances, il faut, pour constituer de véritables et durables Eglises, relever cette infaillibilité qu'on n'apu supporter dans l'Eglise romaine. »
Voilà, en peu de mots, l'argument de Bossuet. On en voit la portée et le caractère. L'autorité de l'Eglise lui paraît le support nécessaire de la religion ; sans l'autorité, nulle Eglise ne peut subsister : et le rationalisme ou l'illuminisme sont les deux termes où l'on aboutit logiquement. Logiquement, oui, mais la logique n'est pas ce qui règle les opinions des hommes. Jamais en fait, dans les questions vitales, ils ne sont embarrassés d'échapperaux nécessités fàclieuses oîi la logique les conduirait, pardes contradictions : les protestantsont insensiblement coulé dans leurs Eglises tout ce qu'il fallait d'autorité pour les faire subsister. Bossuet le leur défend au nom de la logique : ils n'en ont cure et font bien. Cependant il n'a pas été si mauvais prophète, et les faits lui ont en partie donné raison : voyez ce nombre infini de sectes qui attestent moius la vitalité du protestantisme — car ce n'est plus guère qu'un mot dont le sens est négatif — que la vivacité du sentiment religieux dans certaines races. Et le caractère commun de toutes ces sectes,
le seul, c'est l'enthoiisiasme, la frénésie, l'extase ; depuis les quakers etles méthodistes jusqu'à l'armée du Salut, regardez naître les Eglises : dans toutes, au moins à l'origine, les troubles nerveux sont la base delà foi, et le Saint- Esprit s'annonce par des phénomènes d'hystérie.
Mais où surtout la vue de Bossuet a été pénétrante, c'est quand il dénonce le danger du principe du libre examen, quand il montre à Claude, à Jurieu, à Basnage, que ce qui a fondé leurs Eglises les renversera, et quand il les oblige en vertu de leurs propres maximes à admettre la tolérance ou l'inditlérence universelle. En dépit qu'ils en aient, il les pousse du calvinisme dans le socinianismc et de là dans ïindifférentisme. Ce n'est pas seulement une adresse de raisonnement, pour obliger ses adversaires à se rétracter ou à se contredire : il n'est point douteux que les sociniens n'aient vivement préoccupé Bossuet. Ils niaient la Trinité, la divinité de Jésus-Christ, tous les mystères ; ils interprétaient au sens métaphol'ique tout ce que la raison ne comprend pas dans l'Ecriture. « Le grand principe des soci-
«. niens c'est qu'on ne peut nous obligera
(( croire ce que nous ne connoissons pas clai- « rement » (l). Et quand les calvinistes ou les
(1) 6° Avertissement, t. XVI, p. 176.
luthériens alléguaient dans les disputes de foi la raison humaine, l'impossibilité de comprendre ou de croire à la façon de l'Eglise catholique, Bossuet apercevait par delà la discussion particulière l'étendue du principe socinien, et Je rationalisme qui ruine la foi en la jugeant. 11 avait vu qu'il y allait du christianisme tout entier autant que de l'Eglise romaine. « Tant « qu'on ne voudra point fonder sur une promesse « certaine une autorité infaillible, qui arrête t la pente des esprits, la facilité déterminera;, « et la religion où il y aura le moins de mys- « tères sera nécessairement la plus suivie. » (1 Une religion sans mystères, c'est une philosophie, c'est le déisme : Bossuet l'apercevait comme le dernier terme de l'évolution de la doctrine protestante, comme l'inévitable résultat de sa méthode. Il voyait sortir de la simph:" lecture de l'Ecriture la tolérance universelle, la libre prédication de toutes les religions : car si chacun est juge de sa croyance, nul ne peut être contraint à croire ce qu'il ne veut pas, ni empêché de prêcher ce qu'il croit. Le magistral laissera les luthériens, les calvinistes, les sociniens dresser leurs temples h côté des catholiques, et s'il « s'élève sous son empire quelques « dévots de l'Alcoran, pourra-t-il leur refuser « une mosquée? » (2) Cette proposition paraît
(1) Ù" Avertissement, t. XVf. p. 141.
(2) Ibid., t. XVI, p. 107.
horrible à Bossiiet : non par un fanatisme avide derigueLirs et de persécution; mais la tolérance pour lui est le signe et l'effet de l'indifférence. On ne peut tolérer toutes les religions sans les croire toutes égalemeut bonnes ; car si l'on ne pensait que toutes les religions peuvent sauver leurs (ideles, on serait coupable de les laisser prêcher toutes. Or, croire à toutes les religions, n'est pas possible ; les tolérer toutes, c'est ne croire à aucune, c'est professer l'indifférence. Donc, si l'on veut bien y regarder attentivement, Bossuet réduit à la discussion sur l'Eglise toute la controverse avec les protestants, et dans cette discussion, il fait de l'autorité de l'Eglise le seul moyen d'éviter la tolérance, Tindifférence et le rationalisme. Nous tenons maintenant le secret de sa doctrine : comme il a été gallican afin d'être catholique, il a été catholique afin d'être chrétien. Le protestantisme lui a répugné, moins parses doctrines formelles que par ses principes cachés et ses conséquences inévitables ; ce qu'il a détesté, combattu dans les héréliques, c'étaient moins telles ou telles ojjinions, que l'insoumission, que la raison se faisantjuge delà religion. 11 a vu que l'autorité était le seul rempart contre l'incrédulité, et que chaque coup porté au nom du libre examen à 1 Eglise romaine, ébranlait le christianisme. 11 lui a paru qu'il n'était pas plus facile de croire à Jésus-Christ (ju'à la transsub-
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stantiation, qu'il n'y avait pas un mystère qui fût vraisemblable, et que ceux qui niaient un seul dogme invitaient leurs successeurs à nier tous les dogmes. Le catholicisme, non point malgré, mais par rinfaillibilité de l'Eglise, est la seule forme possible du christianisme : les autres doctrines périssent parleur propre principe, et tout protestant n'est qu'un philosophe inconséquent et timide. L'incrédulité est une hérésie totale, comme l'hérésie est une incrédulité partielle.
Combien il y avait de vérité dans cette vue qui, dès le x\if siècle, montrait la réforme s'achevant dans l'indifférence, et prédisait à Luther et à Calvin des héritiers dont ils auraient horreur : on peut le voir aujourd'hui, et les événements ont justifié ici encore l'argumentation de Bossuet. Voltaire doit à Bayle, c'est-à-dire à la théologie protestante, encore plus qu'à Montaigne, et les plaisanteries légères des libertins n'auraient pas entamé l'Eglise et la religion, si les philosophes ne s'étaient approprié l'érudition de la Réforme, et n'avaient tourné contre la révélation et le surnaturel les armes forgées contre le papisme et ses dogmes. Historiquement, comme logiquement, le rationalisme est sorti (hi libre examen : la polémique irréligieuse continue en France la controverse protestante. Et si l'on veut chercher en Angleterre l'origine de notre philosophie duxviii' siè-
cle, en Angleterre aussi le scepticisme prend sa source dans les débats des théologiens, et c'est dans les disputes de foi que la raison essaie la méthode qui renversera la foi.
Quelle erreur était-ce donc de croire que Bossuet n'a pas pressenti le péril de l'incrédulité, et qu'il a usé ses forces sans utilité dans une polémique rétrospective contre les réformateurs du xYi*^ siècle ! On l'a accusé d'aveuglement ; l'ennemi, a-t-on dit, l'ennemi de la religion, à la fin du règne de Louis XIV, ce n'est pas l'hérétique, qui croit à sa façon, mais qui croit d'autant plus ardemment que sa croyance est libre, c'est le sceptique, qui se moque de l'hérésie comme de l'orthodoxie, et que le protestant abhorre autant que le catholique. En 1690, un défenseur avisé de l'Eglise eût laissé là la Réforme, et tourné toutes ses armes contre la philosophie. Par ce qui précède, on peut estimer la valeur de l'objection. Oui, Bossuet a fait de la lutte contre le protestantisme la principale allaire de sa vie. Mais ce n'est pas le passé qu'il regarde, c'est l'avenir. Ce qu'il déteste dans Luther et dans Calvin, ce n'est pas ce qu'ils ont (ail, c'est l'exemple qu'ils
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ont donné: leur œmrele scandalise moins que les conséquences de leur principe ne l'enraient, ('e qui le préoccupe surtout, c'est cette raison humaine, qui se glisse dans toutes les controverses, et qui substitue insensiblement son autorité à celle de l'Ecriture.
Bossuet n'a pas négligé les libertins. En mainte occasion, dans ses sermons, dans les Oraisons funèbres, il les a pris à partie; il a confondu leur scepticisme du bel air, leur légèreté spirituelle et frondeuse, et les saillies téméraires de leur Montaigne, dont l'ouvrage est leur livre de chevet. Mais que peut l'incrédulité mondaine contre la religion, taut que l'érudition ne lui fournit pas les raisons de douter ? Les épigrammes ne peuvent rien contre un si grand édifice, et la négation du surnaturel n'est pas dangereuse, tant qu'elle est générale et ne prend pas tous les miracles et les mystères corps à corps. Bossuet l'a bien compris; et je ne sais s'il a jamais fait preuve de plus de largeur d'esprit et de prévoyance, que quand il a choisi leprotestantisme, c'est-à-dire le libreexamen, pour y diriger ses coups les plus vigoureux. Et dans toutes les autres controverses où il s'est engagé, qu'il s'agît de la religion des Chinois ou des doctrines du pèreMalebranche, rien ne l'a tant ému que d'apercevoir les traces de l'esprit d'indifférence, de cette indifférence qui n'est pas tiédeur de zèle, mais oj)inion ré-
fléchie (le l'égale bonté de loiiles les religions, et « qui est, dil-il, la folie du siècle où nous vivons » (I). Le venin de toute nouveauté, selon lui, c'est le refus de détérer à l'autorité, et dans toute hérésie il poursuit un triomphe du rationalisme.
« .Je vois, écrivait-il ù un disciple de Malebranche,
< je vois non seulement en ce point de la nature et '< de la grâce, mais en beaucoup d'autres ai'licles « très iinporlans de la religion, un grand combat se ' préparer contre l'Eglise sous le nom de la philoso- « phic cartésienne. Je vois naître de son sein et de " ses principes, à mon avis mal entendus, plus d'une « hérésie
« De ces mêmes principes mal entendus, un autre « inconvéjiient terrible gagne sensiblement les es-
< prits. Car sous prétexte qu'il ne faut admettre que « ce qu'on entend clairement, ce qui réduit à cer- « taines bornes est très véritable, chacun se donne la « liberté de «ire : J'cntens ceci, et je n'enlens pas <■ cela; et sur ce seul fondement on approuve, et on « rejette tout ce qu'on veut .... Il s'iniroduit sous ce u prétexte nneliberté de juger qui fait que, sans égard « à la tradition, on avance témérairement tout ce 0 qu'on pense...
« Le mal gagne : à la vérité je ne m'aperçois pas « que les théologiens se déclarent en votre faveur; « au contraire ils s'élèvent tous contre vous. Mais
,1) Lettres, t. XXVn, p. 221.
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« vous apprenez aux laïques à les mépriser : un « grand nombre de jeunes gens se laissent flalter à a vos nouveautés. En un mot, ou je me trompe bien « fort, ou je vois un grand parti se former contre «l'Eglise ; et il éclatera en son temps, si de bonne « hcui'e on ne cherche à s'entendre avant qu'on sena gage tout à fait ». (1)
Les mêmes craintes armeront Bossuet contre l'érudilion historique et grammaticale. Il dénonce au chancelier la Nouvelle Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques de Dupin, et demande qu'on oblige l'auteur à une rétractation nette et précise : c'est un savant qui, sur les conciles, sur les Pères, sur les doctrines du christianisme primitif, critique exact plutôt que théologien soumis, a démenti les traditions de l'Eglise catholique. Mais Richard Simon, helléniste, hébraïsant, qui applique aux livres saints une méthode hardie d'exégèse historique et philologique, est plus pernicieux que Dupin. Trois fois, de 1678 à 1703, Bossuet revient à la charge contre lui : quand Y Histoire critique du Vieux Testament parait, il s'adresse au chancelier Le Tellier, qui donne ordre au lieutenant de police de faire détruire toute l'édition de l'ouvrage. Contre l'Histoire critique des principaux commentateurs du Nouveau Testament, il public deux Instructions Pastorales, et deux
(1; Lettres, t. XXVI, p. 307.
THÉOLOGIE ET COiNTROVERSES RELIGIEUSES. 371
encore contre la Version du ISoiweau Testament, où il contraint l'auteur à mettre force cartons. Il pousse toujours Richard Simon, comme Dupin, comme les protestants, dans le socinianisme : tous les adversaires de la tradition sont des sociniens déguisés ou inconscients, par la profession qu'ils font de croire leur raison sur le sens de l'Ecriture. Il sait pourtant que Richard Simon n'est pas un hérétique : c'est bien pis.
« II n'élablit directement aucun dogme particulier,
tt cela est vrai : mais toutes ses remarques ten-
a dent àrindifférencedes dogmes, et à affaiblir toutes « les traditions et décisions dogmatiques : et c'est là « son véritable système qui emporte, comme vous « voyez, l'entière subversion de la religion.
« Son véritable système dans sa. Critique du
« Vieux Testament est de détruire l'authenticité des « Ecritures canoniques : dans celle du Nouveau, sur
« la fin, d'attaquer directement l'inspiration ;
(t dans celle des Commentateurs, d'affoiblif toute la « doctrine des Pères ». (1)
Bossuet était clairvoyant, en poursuivant avec un si impitoyable zèle le « littéral judaïque et l'abbinique », la « dangereuse et libertine critique » des Dupin et desSimon. Le protestantisme s'enveloppait encore de dogmes, et ne discutait la tradition catholique que pour établir une autre tradition : il ne touchait
(1) Lettres, t. XXVII, p. '253.
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que d'une main timide aux livres sacrés sur lesquels s'échafaudait la religion, et chacun de ses docteurs, entr'ouvrant la porte de l'exégèse et de la critique, la refermait en hâte derrière soi. Ils prétendaient tous arrêter le libre examen dans la limite où ils s'enfermaient eux-mêmes : ils travaillaient pour les sociniens, pour les rationalistes malgré eux, en les délestant, en les injuriant, et le plus téméraire des ministres^ cet enragé de Jurieu, distribuait équitablement ses invectives entre les catholiques et les sociniens. Mais voici bien d'autres ennemis : Dupin, Simon surtout, c'est-à dire la science profane, qui cherche le vrai sans idée préconçue, esclave du fait et du texte, insouciantedes ruines qu'elle fait, demandant à tous les dogmes leurs titres authentiques et leur droit de possession. Ceux-là vont jusqu'au bout de leur méthode : ils ne reconnaissent aucune tradition, et Iraitent les Ecritures et la religion plus hardiment qu'on ne traitait de leur temps Tite-Live et l'histoire de Home. Armés de la connaissance des langues, de l'hébraïque, de la grecque, ils déterminent le sens des livres saints comme ils feraient pour un discours de Démosthène ou pour un chant d'Homère, sans s'inquiéter si les contre-sens qu'ils corrigentdans les anciennes traductions sont la base des dogmes de l'Eglise. Appliquant à ces mêmes livres saints, aux écrits des
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[•ères, aux canons des conciles les règles de la science historique, ils changent les idées qu'on ;ivait des textes, des faits, des liommcs, des croyances, sans s'embarrasser si leur nouvelle histoire ne jette pas à bas toute la religion. Ils donnent à la théologie la même valeur qu'un helléniste donne an commenlaire d'Euslatiie sur Homère, et même moindre : car ils s'en passent, et selon les maximes de Richard Simon, « il ne faut plus de théologie : tout sera réduit à la critique ; c'est elle seule qui donne le sens littéral, parce que sans rien ajouter aux termes de l'Ecriture pour en faire connoî- Ire l'esprit, elle s'attache seulement à peser les mots: tout le reste est théologique, c'est-à-dire I)eu littéral et peu recevable (1) )).
Voilà les hommes vraiment dangereux^ |>arce qu'ils fournissent au scepticisme mondain les raisons de douter. Encore s'ils écrivaient en latin.
« Mais il n'écrit, dit-il, (juc pour les savans, qui « en peuvent tirer quelque avantage. Pourquoi donc, « puisqu'il y a parmi nous une langue des savans, « ne parle-t-il pas plutôt en celle-là ? Pourquoi met- « il tant d'impiétés, tant de blasphèmes entre les « mains du vulgaire et des femmes qu'il rend curieuses, a disputeuses et promptes à émouvoii', des questions 0 dontla résolutionest au-dessus deleurportée »? (2)
(1) Dif. delà irad.et des saints Pères, t. IV, p. lOD.
(2) IbkL, t. IV, p. 87.
Mais ces ennemis si dangereux étaient difficiles à combattre. Contre Simon, comme aussi contre Dupin, tout son raisonnement est désarmé, manque d'un principe dont l'adversaire puisse convenir. Bossuet, je l'ai dit, aime à traiter les questions générales, à saisir dans une controverse les points essentiels, qui emportent tout le reste : contre Dupin, contre Simon, il abandonne cette méthode. Lui qui détestait la métliode chicanière et conlentieuse, il dispute sur le détail : il prend une à une les erreurs qu'il impute à ses adversaires ; il épluche les faits, les textes, ergote sur une phrase, sur un verbe, se fait subtil, ingénieux, parfois abuse des mots : lui, raisonneur si franc, si loyal, il équivoque.
C'est que Richard Simon tourne toutes ses défenses et l'attaque pour ainsi dire à revers. La théologie ne sert à rien contre un homme qui nie la théologie : on ne peut lui alléguer la tradition, elle n'est pour lui qu un jirincipe d'erreur. Toute rargumentation de Bossuet contre les protestants, toute sa théologie sont fondées sur une idée : celle de la seconde partie de niistoire Universelle, la suite de la religion. L'Eglise est aujourd'hui telle qu'elle a été instituée de Jésus-Clirist : immuable dans son dogme, toujours visible et toujours identique, elle se relie aux apôtres par la succession ininterrompue de ses pasteurs. La religion
chrétienne achève, en l'abrogeant, La loi judaïque : Jésus-Clirist est annoncé par les prophètes : Moïse libérateur du peuple juif est la figure du Messie qui sauve le monde : son livre prépare l'Evangile. Dieu renouvelle avec lui le pacte qu'il avait fait avec Abraliam ; et de Jésus à Moïse, de Moïse à Abraham, d'Abraham à Noé et à Adam, le chrétien fait remonter sa religion et les promesses de Dieu jusqu'au premier jour du monde. Cette suite de la religion est la source de tous les arguments qui défendent l'Eglise catholique : contre les Juifs, on leur montre la loi incomplète, absurde sans l'Evangile ; contre les protestants on leur demande quand ils ont commencé ; on les défie de montrer la naissance d'un dogme, de marquer le point de partage où le catholicisme se détache de ce grand courant de vérité, qui descend de la création du monde, sans se mêler et sans dévier. Protestants et juifs, on les tien! par ce qu'ils admettent de supérieur à la raison, et par les conséquences nécessaires qu'on en tire. Mais que dire à ce critique, qui faisant abstraction de la révélation, note, textes en main, la formation lente et le progrès des dogmes et de la discipline, «jui traite les Evangiles comme des œuvres humaines, des récits de gens pieux, simples et crédules, ayant l'inspiration du cœur, et non celle de Dieu : qui soutient que Moïse n'a point fait de livre, et que ce qu'on a
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sous son nom n'est qu'une compilation de date récente, faite par des scribes sans autorité? Il n'y a qu'à le suivre sur son terrain, à se faire philologue et critique avec lui: tache difficile, à laquelle Bossuet était mal préparé. Il ignorait l'hébreu, il savait le grec en lettré, non en philologue; il n'était pas versé dans la critique des textes. Avecplusdescience,eiit-ilétéplusfort? Peutêtre n'eût-il fait que loger en lui-même l'ennemi. Sur quels points a-t-il réussi à vaincre l'érudition de Ricliard Simon ? sur quels points ya-l-il échoué ? Il faudrait les suivre dans la discussion d'une infinité de textes : et du reste chacun se prononcera là-dessus selon qu'il sera croyant ou critique. Il me suffira de laire remarquer que Richard Simon touchait vraiment à la base même de la foi : il atteignait le principe qui ne se démontre plus, le postulat, qui, admis, entraîne tout, et rejeté, rend imj)Ossible la religion. Aussi Bossuet ne lui oppose-t-il pas d argument général : mais une affirmation seulement, qui reparaît à chaque page, et s'impose, d'autant })lus hautaine et violente qu'elle est indémontrable : « La tra- « dition est la vraie science ecclésiasiiijue : la « science profane, critique, histoire, gram- « maire, ne vaut que pour confirmer la Iradi- " lion. Hors de la tradition, point de vérité. <• La tradition de l'Eglise et des saints Pères tient « lieu de tout â ceux qui la savent. »
Dans cette polémique, comme dans les autres, la prévoyance de Jîossuet est merveilleuse. Cet homme, qui semble s'attarder dans une théologie surannée, a toujours, sous le nom d'hérétiques, de philosophes, decritiqueS;, poursuivi le même ennemi, l'ennemi de demain, l'exégèse rationaliste. Il semble à peine jeter un regard sur les incrédules : c'est que le grand parti de l'incrédulité, de l'incrédulité raisonneuse et savante, n'était pas formé encore. Mais au sein même du christianisme, dans la société religieuse, il a discerné nettement les trois éléments de la combinaison desquels allaient sortir la philosophie du xviii" siècle et celle même, plus redoutable encore, de notre temps : la théologie protestante, la philosophie cartésienne, l'érudition grammaticale, appuyées toutes les trois sur la raison, et décidant les matières de foi par son autorité. De ceux qu'il attaque, Jurieu, Malebranche,Dupin, Simon, aucun n'est sceptique, aucun n'est laïque : ce sont tous des ecclésiastiques, tous des croyants, et, sauf le dernier, descroyants zélés, rigoristes, oumystiques, ou fanatiques.il n'importe : de sa voix retentissante, il dénonce ces chrétiens qui raisonnent comme les promoteurs de l'irréligion de l'avenir, les maîtres des disciples qu'il ne connaît j)as, qu'il pressent, et qui s'appellerontYoltaire, Strauss et llenan. Oui donc, en ce temps-là, vil plusloin etplusjuste?quidon(;aditplushautquo
riîérélique, l'hétérodoxe contenait un incrédule plus dangereux que l'esprit fort, que l'athée découvert ? et que l'Eglise, qui défiait l'impiété railleuse, pouvait périr parla critique érudite?
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