VIII AVANT-PROPOS
ne peuvent se créer, comme elles s'abolissent, en un jour, et Ton commence à sentir que le temps contribue à l'organisation du corps politique et social; on commence à tenir compte de ce qu'on appelait jadis la coutume et la tradition : on a fait l'épreuve de la fragilité des constitutions, et l'on se dit qu'il ne s'agit pas de reformer, de reviser, de légiférer sans cesse; que ce qu'il faut régler, c'est l'esprit public; que toutes les lois sont bonnes, s-il est bon, et que toute la force d'un Etat et d'un gouvernement est dans le dévouement des magistrats au peuple, dans Tattacbement du peuple au\ lois, c'est-à-dire dans le concours des bonnes volontés pour le bien public.
La morale dëtacbëe de tout principe religieux ou métapbysique est apparue comme une sottise. Nulle morale ne peut se fonder sur l'intérêt et le plaisir; nul devoir ne peut se fonder sur l'observation et l'expérience : elles peuvent nous dire ce qui est; mais pourquoi ce qui est s'imposerait-il à ma volonté comme devant être ? Elles ne peuvent à elles seules pas-
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ser (in fait au devoir. La science, en ce moment, renouvelle l'idée qu'on se faisait de l'univers et de la vie: sortira-t-il jamais une morale des the'ories ëvolutionnistes ? Peut-être un joui-; mais il n'en est point sorti encore. En attendant, il faut vivre, et l'homme ne peut vivre sans une morale, sans une morale qui commande à la raison, et que la volonté ne puisse nier, même quandelle la transgresse, une morale enfin qui (ixe des devoirs. Cr, il n'y a que l'ancienne morale qui répond à ce besoin de l'humanité. Force est de nous en contenter provisoirement comme nos devanciers l'ont fait pendant quelques milliers d'années, et de cette morale la forme la plus haute, la plus épurée, c'est celle que le christianisme a présentée au monde. Kn attendant que la science soit assez avancée dans son œuvre de généralisation pour fonder une morale sur des principes sûrs, gardons donc la bonne et simple morale chrétienne. Il serait dangereux de répudier trop vite les idées de devoir et de sanction, et, par des généralisations hâtives et incomplètes, de
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présenter au peuple, sous le nom de morale, un code d'ininioralitë brutale et féroce.
i )e toutes paris donc, je ne dirai pas que l'on revient aux idées de Bossuet, mais on s'en éloigne moins ; on s'en approche, à mesure que le fanatisme du siècle précédent cesse de nous aveugler ; elles n'inspirent plus Tindignation ; on leur trouve des raisons d^étre, et du moins de l'utilité pratique. Ce que le siècle dernier avait repoussé avec mépris, on se reprend à l'examiner avec intérêt, avec sympathie. Nous avons hâti sur les principes du xvm^ siècle ; mais l'édifice sera éternellement inachevé et ruineux, si nous n'empruntons au x\if siècle quelques solides matériaux. La Révolution nous a menés trop loin, du moins en politique : nous comprenons que, sans défaire ce qui a été fait, il faut le compléter, et que ce complément, c'est le passé qui peut l'indiquera l'avenir. Parla Tceuvre de Bossuet est redevenue, si jamais elle a cessé de Tétre, actuelle et vivante.
En Religion, il nous offre l'hypothèse
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chrétienne clans sa forme la plus logique, la plus efficace, la plus séduisante.
lui Politique, il nous donne la formule la meilleure, la plus sensée, la plus appropriée aux nécessites pratiques, delà théorie conservatrice, des idées de tradition et d'autorité.
tin Morale, appuyé sur l'Kvangile, mais aussi sur la science de l'homme, il nous oiFre le plus haut idéal de honte que l'on puisse concevoir, mais un idéal approprié à notre nature, un idéal qui ne la décourage point, mais qni l'attire au contraire et la sollicite à l'eftort, un idéal enfin qui exerce ces deux inclinations essentielles de notreàme, le besoin d'agir et le désir du bonheur.
Ceux qui en sont encore à traiter Bossue t de rhéteur pompeux, ou n'ont pas lu Bossuet, ou ne l'ont pas compris. Jl n'est point d'écrivain, auxvu'' ni auxvui*^ siècle, qui ait traité plus de questions vitales, d'un intérêt inépuisable et permanent pour l'humanité, et qui lésait traitées plus sérieusement, plus fortement.
Devant parler de Bossuet, je me suis
XII AVANT-PBOPOS.
replacé en face de son œuvre, et je n'ai voulu regarder qu'elle seule : c'est l'impression sincère de cette lecture qu'on trouvera ici. Mais je ne puis oublier de rappeler combien je suis redevable, pour les faits biographiques et la chronologie des œuvres, aux savantes études de M. Floquet et au récent ouvrage de M. l'abbé Le Rarq. Encore moins dois-je omettre de déclarer la part que quelques écrivains éminents peuvent revendiquer dans ce travail. Leurs ouvrages ont contribué d'avance à former en moi l'idée que l'étude directe de Bossuet a achevée, et peut-être plus d'une fois leur influence a-t-elle, à mon insu, déterminé mon impression. Je n'aurais pu, quand je l'aurais voulu, mettredecoté toutcequem'avaient appris des maîtres tels que M. iNisard, M. Gandar et M. Brunetière.
Paris, le Li novembre 1890.