CHAPITRE
I. Prédécesseurs de Bossuet. — IL Défauts des premiers essais de Bossuet. — Progrès de son éloquence à Metz, à Paris, à Meaux. — Comment il se prépare et comment il prêche. — IIL Ses idées sur la prédication; il prêche le dogme et en fait sortir de la morale. — Caractères de la morale des sermons : justesse d'application et sj-mpathie pour la vie. Bossuet avocat des pauvres.
L'œuvre oratoire de Bossuet se compose de Sermons, de Panégyriques, et d'Oraisons funèbres.
Ce que je dirai des Sermons convient aux Oraisons funèbres et aux Panégyriques ; j'ajouterai quelques réflexions particulières sur les discours des deux derniers genres.
Il faut se souvenir que, sauf les grandes Oraisons funèbres et le Sermon sur fini té de l'Église, Bossuet n'a rien fait imprimer de ce qu'il a dif dans la chaire. Il ne recherchait pas la gloire de léloquence, et il fallut des circonstances particulières pour l'amener à publier quelques-uns de ses discours, dont il fixa ainsi
la forme définitive. Quant aux autres, comme il ne récitait jamais par cœur, ceux que nous ne possédons ne sont que des projets de discours, des brouillons. Ils nous apprennent ce que Bossuet voulait dire : ils ne nous font pas connaître ce qu'il a dit en effet. Nous ignorons ce que l'inspiration du moment, la présence et les mouvements de l'audiloire lui suggéraient pardessus l'étude et la méditation.
Le xviii^ siècle, léger et décisif, a jugé que Bossuet avait été un prédicateur médiocre. C'est qu'il ne connaissait pas sa prédication. Les papiers de Bossuet ayant passé, après sa mort, aux mains de l'abbé son neveu, et de celui-ci à M. de Chasot, président au Parlement de Metz, petit-neveu de l'évêque de Meaux, furent remis par la veuve du président aux Bénédictins, qui entreprirent, à la fin du xviii" siècle, une édition des œuvres complètes de Bossuet. Dom Deforis en tira environ deux cents Sermons et Panégyriques, qu'il publia de 1772 à 1778; peut-être s'en était-il égaré autant chez les neveux de Bossuet et chez les amis à qui ils les prêtaient trop généreusement.
Tels qu'ils sont, les brouillons de Bossuet nous font bien connaître sa prédication. Ils le replacent à son rang, qui est le premier, et le montrent aussi excellent dans le Sermon que dans rOrrt/50/i funèbre. Même ils nous aident à mieux comprendre les grandes Oraisons funèbres^
en leur ôtant un peu de celle pompeuse majesté qui les faisait admirer par tradition, et qui en voilait la simple et vivante beauté.
Bossuet est le premier en date des prédicateurs éloquents dont on ait conservé la m'émoire et dont on lise les œuvres. Ses devanciers sont oubliés, mais il en a eu, et leur talent a préparé les voies à son génie.
Le xvi^ siècle fit à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal à l'éloquence religieuse. Je ne dirai rien des prédicateurs de la Ligue, dont les sermons forcenés et grossiers ne furent qu'un épisode sans conséquence dans l'histoire de la chaire. Les deux faits imporlanls du siècle, auxquels tout se ramène dans ce sujet comme dans tous les autres, sont la Renaissance et la Réforme, Le mouvement intellectuel de la Renaissance ne fit que rendre les prédicateurs plus pédants : très enclins pendant le moyen âge à ce défaut, ils trouvèrent alors plus que jamais de quoi satisfaire leur goût de vaine et curieuse érudition : sentences grecques et latines, vers et stances des poètes français, opinions des philosophes anciens, faits notables de la physique, de l'histoire naturelle, de l'astro-
nomie, ils entassaient dans leurs discours en citations pompeuses, ou en comparaisons subtiles, tout ce qu'ils pouvaient piller dans le champ des sciences et des lettres. Raffinant la forme, alambiquant des pensées quintessenciées, poursuivant les jeux de mots singuliers, les pointes inattendues, ou bien enflant la voix, et déployant toutes les voiles de l'emphase et de l'hyperbole, ils disputaient aux poètes profanes la glorre du beau style, et, suivant le goût du jour, de mode en mode, ils arrivèrent, au début du xvif siècle, à parler la langue de Balzac et de Voiture, ou même de Mascarille, plutôt que celle de l'Evangile.
Et pourtant, dans ce fatras d'érudition et de mauvais goût, se développait insensiblement le germe de la belle éloquence. Le mouvement de la Réforme, qui enleva tant de pays à l'obéissance du Pape, eut le bon effet du moins d'arracher le clergé catholique à son insouciante sécurité, d'obliger l'Eglise à se surveiller, à se réformer, à se fortifier. Les prédicateurs, sentant désormais dans l'assistance des esprits hostiles ou indécis, durent ne rien dire qui prêtât le flanc à la critique, et dont l'adversaire, toujours aux aguets, put triompher : ils furent contraints de régler leur parole sur la plus exacte théologie : ce fut une nécessité pour eux de savoir beaucoup.
En même temps, la contradiction fortifia la croyance et raviva la piété de ceux qu'elle ne
détacha pas. La science plus profonde, la foi plus vive donnèrent à la prédication plus de chaleur et plus de solidité ; ces qualités, se développant de jour en jour, restreignirent peu à peu le pédantisme et le mauvais goût, et l'on s'approcha de le perfection littéraire, à mesure qu'on céda moins aux préoccupations littéraires : tout le progrès de l'éloquence sacrée consista à devenir plus complètement et plus simplement chrétien.
Aussi les orateurs les plus remarquables du xvi" siècle, les réformateurs de la chaire, furentils ceux qui eurent seulement plus de science ou plus de foi : du Perron, qui, « se réservant l'explication de la doctrine », avait résolu de « dédier et consacrer tout ce qui pouvoit sortir de sa voix ou de sa plume à l'instruction des catholiques et à la réduction des dissidens » ; saint François de Sales, qui, malgré son amour du joli et ses comparaisons trop ingénieuses, professait qu' « il ne faut ni blanc ni vermillon sur les joues d'une chose telle que la théologie », et qui, tout en admettant dans sa Lettre sur la vrair manière de prêcher l'emploi des vers anciens, des histoires profanes, et surtout des histoires naturelles, a comme l'on fait des champignons, pour réveiller l'appétit », recommandait avant tout de « parler aftectionnément et dévotement, simplement et candidement, et avec confiance » ; d'être bien épris de la doc-
trine qu'on enseigne et de ce qu'on persuade : « Il faut, dit-il, que nos paroles soient enflammées... par l'atfection intérieure; il faut qu'elles sortent du cœur! (1) »
Si on laisse de côté les oraisons funèbres, dont nous aurons à parler plus tard, on verra que les exemples de du Perron et de saint François de Sales ne restèrent pas inutiles. Le fond de l'éloquence religieuse allait sans cesse s'améliorant, et faisait son effet, malgré les défauts de la forme que les auditeurs goûtaient par habitude, sans en rester là : l'aflectation du style ne leur voilait pas, comme elle fait pour nous, le sérieux des pensées. Il est facile de rendre ridicules les prédicateurs avant Bossuet : il est plus utile et plus juste de chercher comment de tels devanciers ont pu avoir un tel successeur.
Pendant la première moitié du xvir siècle, Fenoillet, évêque de .Montpellier, Cospéan, évèque d'Aire, qui pressentit et protégea le jeune Bossuet, Godeau, évêque de Grasse, donnèrent des modèles d'une éloquence apostolique grave, touchante et solide.
Chez les Jésuites, rompant, comme le fit plus tard Bourdaloue, avec le goût froid et faux de la société, le P. Claude de Lingendes s'abandonna aux transports de son imagination passionnée et frappa les nerfs autant que les
(1) Cf. La Prédication sous Henri IV, par l'abbé Lezat.
cœurs par le pathétique violent de ses peintures.
On ne saurait nier que Port- Royal ait contribué au progrès de l'éloquence sacrée. Mais cette action s'exerça moins par l'éclat de la prédication janséniste, que par l'ascendant moral de la doctrine, qui rappela bien des esprits, en dehors même de la secte, au sentiment de la sérieuse austérité du christianisme, et leur fit goûter dans la chaire la sévérité d'une parole simplement édifiante.
La grande école de prédication, pendant le xvii" siècle, fut la congrégation de l'Oratoire. Transformée ou plutôt véritablement fondée en 1612 par le cardinal de BéruUe, cette congrégation fournit presque aussitôt un essaim de prédicateurs qui s'en allèrent porter par toute la France la parole de Dieu ; Bérulle luimême, mystique et subtil, bon logicien, à la parole claire; Bourgoing, « nourri du meilleur suc du christianisme », dont Bossuet a loué l'onction, la douceur, la force, la céleste ferveur ; Senault, moraliste exact et fin, parleur acadénTique, plus élégant que fort; Desmares, austère, véhément, rude aux grands de la terre ; Lejeune, le Père aveugle, le doux missionnaire, l'évangélisle des petits et des humbles, dont la vive et familière éloquence, toute pleine de sens, attirait les foules des campagnes autour de lui comme aux plus beaux jours du moyen
âge : tous enflammés de charité , et armés d'une solide théologie, ils consacrèrent leur très honorable talent à chercher entre la sévère simplicité de la foi et les insinuantes douceurs de l'art oratoire cette juste conciliation, que le génie seul d'un Bossuet devait trouver. A côté d'eux un saint, M. Vincent, comme on disait alors, poursuivaitun dessein plus austère. Ennemi absolu, comme les jansénistes, de toute curiosité profane, de toute a concupiscence» intellectuelle, il condamnait, comme eux, l'emploi des adresses et des séductions de l'art humain dans la prédication ; mais, plus tendre et moins sec, il fit voir à quelle Jiauteur d'élo quence peut atteindre un cœur simple dont la charité seule dicte les paroles. Il se proposa d'apprendre aux jeunes prêtres qui voulaient prêcher, à n'être point des rhéteurs, ni même des orateurs, mais seulement des chrétiens, et institua des conférences qui se tenaient à Saint-Lazare, tous les mardis. C'est là qu'un jour, entendant un jeune prédicateur qui prenait le ton à la mode et prodiguait son bel esprit, il se jeta à ses genoux et le supplia de renoncer à de si profanes ornements et si indignes de Jésus crucifié. L'excessive rigueur de saint Vincent de Paul fit plus sans doute que les tempéraments des prêtres de l'Oratoire pour bannir des discours religieux l'indécence des effets oratoires et du lanjjage précieux. Du
moins ce fut en s'inspirant de l'esprit de saint Vincent de Paul, dont il suivit les conférences et reçut les enseignements, que Bossuet rejeta de son éloquence tout l'appareil éclatant de la rhétorique profane, pour n'en retenir que l'art invisible et secret de proportionner ses moyens à son but et de régler le mouvement du discours sur le progrès de la persuasion dans le cœur des auditeurs.
J'ajouterai, maintenant, si l'on veut, qu'en 1652, au moment où le jeune Bossuet partait pour Metz et montait dans la chaire, il y avait encore chez les prédicateurs et même chez les meilleurs, beaucoup de pédanlisme et de mauvais goiit, beaucoup de galimatias subtil, de rhétorique pompeuse, d'élégance alambiquée. Mais qu'importe? Bossuet lui-même, à ses débuts, conserva quelques traces des défauts de ses devanciers, comme ceux-ci par leurs qualités firent entrevoir la perfection que devait réaliser Bossuet.
Quand Bossuet commença de prêcher, ce n'était encore qu'un écolier. 11 avait le génie; il n'en savait pas toujours le meilleur emploi. Il avait la science, il avait la force, il avait le
zèle ; il était un peu enivré de ces vertus qu'il avait en lui ; il ne savait pas se ménager et frapper juste plutôt que fort.
Et d'abord il a l'enlhousiasme naïf de la jeunesse studieuse, qui s'émerveille de tout ce qu'elle apprend : sa science lui est nouvelle, il a hâte de l'employer. Il la dégorge un peu au liasard. Il étale ses auteurs ; il en fait sonner les noms. Cette doctrine, dit-il, est prise des anciens Pères. Voici ce que dit « l'apôtre saint Paul » ou le grand « Irénée » ou « l'incomparable Augustin » ou « le grave TertuUien en son livre IV contre Marcion ».
11 n'a pas assez d'adjectifs, ni assez forts, pour marquer sa confiance ou son admiration à leur égard. Il s'appuie sur a. une doctrine excellente, merveilleusement expliquée par TertuUien. » Et c'est « la belle doctrine », c'est « le beau passage » ce sont « les savants principes » de « ce grand homme. »
Il possède les écrivains profanes comme les Pères. S'il fonde son raisonnement sur ceux-ci, il emploie les autres à orner son discours. Il cite Pline le jeune, Cicéron, Philostrate, Apollonius de Tyane, Lucien, Plutarque. Il sait ce que dit Cinéas introduit dans le sénat romain, lorsqu'il crut voir une assemblée de rois; qu'Eudamidas, mourant, légua à ses amis sa mère et ses enfants à nourrir ; et que la reine des amazones souhaita d'avoir un fils d'A-
lexandre le Grand. S'il ne s'agissait de Bossuet, on crierait au pédanlisme.
Et cet appareil scolastique du raisonnement, prolixe, interminable, sans cesse proclamé concluant, invincible, tout bardé de théologie et de pliilosophie, tout hérissé de termes et de déQnitions d'école ! Tous ses cahiers de Navarre y passent. Et que de divisions et de subdivisions ! « Ecoutez trois admirables raisonnemens du grand apôtre saint Paul. » Et pour comprendre le premier raisonnement de l'apôtre, il faut se représenter « deux considérations importantes » ; et « de ces deux considérations il en naîtra une troisième, pour l'instruction des pécheurs. (1) » Quelle subtilité dans l'application de l'Écriture, quels tours d'adresse d'un écolier fier de montrer le parti qu'il sait tirer d'un texte ! quelle torsion des mots et des syllabes pour en exprimer une profonde doctrine ! Et avec cela, un symbolisme théologique d'un goût étrange. Ainsi il considère un jour « les deux bras de la croix du Sauveur Jésus : dans l'un il se représente un trésor infini de puissance, et dans l'autre, une source immense de miséricorde » (2).
(1) Premer sermon pour le jour de Pâques, édit. Lâchât, X,97, (1654). J'ai suivi la chronologie de M. l'abbé Le Barq, dans sa remarquable Histoire critique de la prédication de Bossuet. (Paris, 1888, in- 8".)
i^l) Premier sermon pour la fête de V Exaltation de la sainte Croix. Edit. Lâchât, X,433 (1653).
Que dire de la mission de Jésus-Christ comparée avec toutes les professions humaines, et exprimée métaphoriquement par les termes de métier les plus particuliers? En face des « ravageurs de province que nous appelons conquérans », voyez « un capitaine sauveur, qui sauve les peuples parce qu'il les dompte. » Ailleurs Jésus-Christ est « ambassadeur » de Dieu sur la terre, mais aussi « agent » des hommes auprès de Dieu. Et comme « ia personne des ambassadeurs est sacrée et inviolable », la mort de Jésus-Christ est un attentat par lequel a toute la majesté de Dieu est violée manifestement ». Pourtant, a ô prodige étrange! cette mort qui devroit rendre la guerre éternelle, c'est ce qui conclut l'alliance : ce qui a tant de fois armé les peuples a désarmé tout à coup le Père Éternel ». Ailleurs, nos péchés sont des dettes. Nous sommes « insolvables. » Jésus-Christ c est caution. » « On ne discute la caution que lorsque la partie principale est insolvable. Jésus est donc contraint par corps. »
Je ne veux pas citer la méditation sur la conception de la Vierge. De quel goût serait ce matérialisme cru d'expressions dans le plus insondable mystère de la foi, s'il ne fallait y reconnaître la naïve assurance du jeune prêtre, qui ignore le monde et le mal, et qui ne sent pas encore l'inconvenance et le danger d'étaler aux yeux des profanes certaines images
dont la grave innocence des séminaires s'édifierait ?
Souvent on hésite devant la hardiesse bizarre des métaphores. Jésus est « la clef mystérieuse par laquelle sont ouverts les cofïres du Père Eternel » ; ailleurs la métaphore vient doubler une antithèse. Pourquoi Jésus est-il mort sur la croix? a Chrétiens, n'en voyez- vous pas le secret? Le fruit d'un arbre nous avoit perdus : voici un autre arbre qu'on nous propose, auquel est attaché Jésus-Christ, le vrai fruit de vie. » Communier, c'est « cueillir sur la croix le fruit vivifiant qu'elle porte... L'arbre nous tue, l'arbre nous guérit, et un manger salutaire répare le mal qu'un manger téméraire avoit fait. » (1)
Enfin l'expression, tendant à l'effet pittoresque ou pathétique, aboutit à la trivialité ou à la crudité : Ordure, bourbier, pourrir, soûler, sont termes familiers au jeune prédicateur. Il n'a nul scrupule de politesse : nul mot, nulle image n'effraie son goût. 11 ne recule devant aucune des horreurs du siège de Jérusalem : « Une femme dénaturée, qui avoit un enfant dans le berceau,... eut bien la rage de le massacrer, de le faire bouillir et de le manger. » Il peint ces cadavres qui encombraient les rues, « exha-
(1) Sermon sur la décotion à la sainte Vierge. Édit. Lâchât, XI, 36G (1653).
lant de leurs corps pourris le venin, la peste et la mort ». Saint Gorgon est couché « sur un gril de fer devenu tout rouge parla violence de la chaleur.» Pour nous faire entendre la constance du saint martyr, Bossuet nous oblige à imaginer « ces exhalaisons infectes qui sortoient de la graisse de son corps rôti. »
Tout cela, avec mille autres traits qu'on y pourrait joindre, avec plus d'un morceau de rhétorique pompeuse ou pathétique, tout cela se rencontre dans les sermons que Bossuet jn'Ononça de 1630 à 1657. Et dans le même temps, dans les mêmes discours abondent les mouvements, les pages d'une beauté déjà achevée. Ce Panégyrique de saint Bernard, qui est un pur chef-d'œuvre, dont j'ai tiré déjà l'admirable méditation du saint, et qui contient encore la célèbre description de la jeunesse, ce panégyriqueestde 1653. Même dès 1651, àpeine arrivé à Metz, voici les premières paroles qu'il prononçait dans la chaire, le 21 juillet; voici le bel exorde de son premier sermon :
a Le Sauveur Jésus, quand il vit son lieure venue, se résolut de quitter toutes les autres contrées de la Palestine, par lesquelles il alioit prêchant la parole de vie ; et sachant très bien que telle étoit la volonté de son Père, qu'il se vînt rendre dans Jérusalem pour y subir, peu de jours après, la rigueur du dernier supplice, il tourna ses pas du côté de cette ville perfide,
afin d'y célébrer cette l'àque éternellement mémorable et par l'institution des saints mystères et par l'effusion de son sang. Comme donc il descendoit le long de la montagne des Olives, sitôt qu'il put découvrir cette cité, il se mit à considérer ses hautes et superbes murailles, ses beaux et invincibles remparts, ses édifices si magnitiques, son temple, la merveille du monde, unique et incomparable comme le Dieu auquel il étoit dédié ; puis repassant en son esprit jusqu'à quel point cette ville devoit être bientôt désolée pour n'avoir point voulu suivre ses salutaires conseils, il ne put retenir ses larmes, et touché au vif en son cœur d'une tendre compassion, il commença sa plainte en ces termes : Jérusalem, cité de Dieu^ dont les Prophètes ont dit des choses si admirables, que mon Père a choisie entre toutes les villes du monde pour y faire adorer son saint nom ; Jérusalem, quej'ai toujours si tendrement aimée, et dont j'ai chéri les habitants comme s'ils eussent été mes propres frères ; mais Jérusalem, qui n'as payé mes bienfaits que d'ingratitude, qui as déjà dressé mille fois des embûches à ma vie, et enfin dans peu de jours tremperas tes mains dans mon sang; ah! si tu reconnaissois du moins encesjours qui te sontdonnés pour faire pénitence, situ reconnaissois les gràcesque je t'ai présentées, et de quelle paix tu jouirois sous la douceur de mon empire, et combien est extrême le malheur de ne point suivre mes commandemens ! Mais, hélas ! ta passion t'a voilé les yeux, et t'a rendue aveugle pour ta propre félicité. Viendra, viendra le temps, et il le touche de près, que tes ennemis t'environneront de remparts, et te presseront, et te mettront à l'étroit, et te renverseront de fond en comble, parce
que tu n'as pas connu le temps dans lequel je t'ai visitée. (1) »
Toutes les qualités du génie de Bossuet sont dans ses premiers essais. Mais il n'a cessé de les épurer et de les fortifier. Ses défauts sont des excès de fougue ou d'assurance juvéniles : il n'y en apas un qui vienne d'impuissance et trahisse quelque manque : il lui faut, pour s'améliorer, se contenir, se maîtriser, non se disloquer et s'étendre. Il fut modeste. Il ne crut pas, après ses premiers succès, avoir atteint les sommets de l'éloquence. Il plaça son idéal très haut, et travailla chaque jour à s'en rapprocher. Sans cesse il médite, il étudie, il lit les Pères, il fait des extraits, il en nourrit sa pensée et son élocution ; et son progrès est sensible d'une année à l'autre, même au temps où il n'apas encore quitté Navarre.
« Toute cause intelligente, disait-il en 1648 dans la confrérie du Rosaire, se propose une fin de son ouvrage. Or la fm de Dieu ne peut être que lui-même. » C'est le langage d'un philosophe, précis et net pour des pliilosophes : mais qu'y entendra la foule ? Ces deux sèches propositions deviennent en 1649, lorsqu'il reprend le même sujet devant le même auditoire, une période oratoire, où les termes d'é-
(1) Sermon pour le IX'' Dimanche après la Pentecôte. Ed. L'achat. X, 400.
cole discrètement mêlés aux mots usuels produisent une précision qui resle claire pour toutes les intelligences.
« Dieu étant unique et incomparal)le dans le rang qu'il tient et ne voyant rien qui ne soit infiniment au-dessous de lui, ne voit rien aussi qui soit digne de son estime que ce qui le regarde, ni qui mérite d'être la fin de ses actions que lui-même. »
Il nous avait appris en 1648 qu'il y avait (( quatre communications » de la nature de Dieu. « La première dans la création, la seconde se fait par la grâce, la troisième de sa gloire, la quatrième de sa personne. Et si le moins parfait est pour le plus excellent, donc la création regardoit la justification, et la justification étoit pour la communication de la gloire, et la communication de la gloire pour la personnelle. » Il n'y a rien de pareil dans la rédaction de 1649. En général il y a élagué la théologie, les citations, développé au contraire ce qui est de sens commun, capable d'exciter la foi et la charité (1).
Un passage assez sec d'un sermon de 1652 est devenu, l'année suivante, la belle et mystique Méditation de saint Bernard sur la bouche et les membres du Sauveur : sans compter que
(1) Premier sermon pour la Toussaint. 1'° et 2" rédaction ÉJit. Lâchât, Vill, 1 et 18.
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celte expression sensuelle de dévotion qui, dans la bouche de Bossuet, est d'assez mauvais goût, prend une merveilleuse vérité poétique aux lèvres d'un saint du moyen âge.
Sans doute il sera longtemps encore à lutter contre les emportements de son imagination, et contre les tentations de son érudition. En 1657, célébrant saint Victor, qui renversa les idoles à coups de pied, il s'écrie par une singulière apostrophe : « 0 pied de l'illustre Victor I » Encore en 1 659, Jésus^ qui est « notre soleil » envoie « trois beaux rayons » sur .Marie, qui font en elle « une pointe de jour agréable », dont la nature, humaine est réjouie. En 1661, il nous (lira l'opinion des médecins sur la nature des larmes et delà sueur. En 1665 et 1666, il com- |)arera, avec saint Grégoire , le pécheur à un hérisson : et cet ornement d'histoire naturelle s'étale au milieu de deux fort beaux sermons.
Mais le progrès pourtant sera réel, continu, rapide. Le développement gagne en netteté, en simplicité ; la phrase s'allège et prend de l'ampleur tout à la fois. Le vocabulaire s'épure : les termes surannés, scolasliques, triviaux, se font plus rares. L'orateur est maître de sa matière et de lui-môme: il a digéré ses études, et de sa vaste érudition il ne laisse rien passer dans sa parole qui ne soit nécessaire à la suite de sa pensée et à l'efficacité de son discours.
Cependant, à voir certains sermons qu'il pro-
nonce après 1654, il semble qu'un nouveau pédantisme s'insinue en lui. Le grec fait invasion dans son éloquence : ce sont des mots, des piirases même^ dont il orne ses raisonnements. Même il lui arrive parfois de prendre un texte grec pour son sermon. Mais il ne faut pas s'inquiéter. Ces Grecs l'aideront à toucher plus sûrement la perfection.
Bossuet, quiavaitdes loisirs àMetz, en profita pour acquérir une connaissance complète et approfondie des Pères. Jusque-là, il s'était plutôt appliqué aux Latins, et saint Augustin, dont il tirait sa doctrine, était avec Tertullien son maître d'éloquence. Son imagination s'échauffait au contact de ces natures africaines, ardentes, exubérantes, pour qui les mots n'avaient jamais assez de force ni de couleur. Mais, dès 1654, il commença de lire soigneusement les Grecs. Il en poursuivit 1 "étude pendant les premiers temps de son séjour à Paris. Saint Jean Chrysostome, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, lui apprirent le charme de la douceur familière : il connut qu'il n'est pas moins beau, ni moins utile de s'insinuer que d'étonner, et que l'onction pénétrante d'une simple homélie peut autant sur les coeurs que la vigueur intempérante d'une éloquence tendue. Par leurs leçons, comme sans doute par les dernières exhortations de Vincent de Paul, dont il se trouva rapproché en se lixant à Paris,
Bossuet simplifia tout à fait son discours à la ressemblance de son cœur. Son originalité se développait à mesure qu'il était plus sincère. Renonçant à faire étalage d'érudition, il employait sa vaste scienceà nourrir, à élargir sa pensée personnelle. Avec plus de clarté, il avait plus de profondeur, plus de force avec plus de simplicité : quelque chose encore de fougueux et d'ardent, un bouillonnement de jeunesse, qui se faisaitd'aulanl plus sentir qu'il était contenu. C'est alors qu'il prononçait le second sermon sur la Providence^ débarrassé des discussions contre les épicuriens et les stoïciens, et tourné tout entier contre les libertins, ce qui au xvii'' siècle était d'un intérêt plus actuel ; le sermon sur fambition, avec cet admirable second paint, cette description des inconstances de la loi'tune, d'une si pressante logique, et d'un mouvement si dramatique ; le sermon sur rimpénilence finale^ si vive peinture delà vie mondaine, terminée par la terrible scène d'une mort impénitente, dont j'ai déjà parlé ; ce sermon sur la mort, enfin, aussi saisissant dans son raisonnement général que l'oraison funèbre de Madame, qui en reprend l'idée, et quelquefois les termes (1662).
Puis, par un nouveau progrès, il s'élève encore au-dessus de ce qu'on croit être la perfection. Une plus entière possession de soi, une sérénité supérieure que troublent seule-
ment les saints emportements de la charité, une large philosophie, qui élève tous les sujets, une netteté parfaite, qui fait descendre toutes les questions au niveau des auditeurs, une force égale sans défaillance et sans fougue, plus de lumière et de relief que de couleur, rapprochent les sermons des dernières stations prêchées par Bossuet de la pure beauté des meilleures oraisons funèbres. Tels sont le sermon sur la justice (1666) et le sermon poin^ la fête de Tous les Saints, sur les conditions nécessaires pour être heureux (1669) : œuvres profondes et lumineuses, d'une force si délicate et si irrésistiblement insinuante. Tels aussi les sermons prononcés pendant que Bossuet remplissait les fonctions de précepteur du Dauphin : en 1675, pour lu profession de Mademoiselle de la Vallière, analyse impersonnelle et profonde des états d'une âme pécheresse, que la grâce rappelle à Dieu ; en 1681, sur l'unité de l'Eglise, vaste tableau d'histoire sacrée, etïort puissant et mesuré pour réconcilier le Pape et le Boi, où l'on sent avec le cœur d'un chrétien et d un Français l'esprit d'un homme d'Etat.
A cette période, et sans doute à l'année 1 670, appartiennent quelques pages, oii il trace un programme d'études au jeune cardinal de Bouillon, qui voulait justifier par des succès oratoires sa fortune prématurée. Ce programme est évidemment, pour l'essentiel,
celui qu'il s'est imposé à lui-même pour former son éloquence.
(( Pour la prédication, dit-il, il y a deux choses à faire principalement : former le style, apprendre les choses. » Pour former le style, il propose la lecture de quelques ouvrages français : les œuvres de Balzac, les écrits de Messieurs de Port-Royal, les Lettres provinciales, plusieurs traductions de Perrot d'Ablancourt, les tragédies de Corneille et de llacine. Mais il compte peu sur les Français: « ce quej 'ai appris du style, je le tiens des livres latins, et un peu des grecs. )) Il n'a pas encore refait ses humanilés pour instruire le Dauphin ; aussi connaît-il peu Homère, et Démosthène lui parait d'une étude trop forte, il conseille d'étudier Platon et Isocrate, mais surtout les Latins, où l'on prendra « des idées du style tourné et fir/uré », et ces « tours touchans et insinuans » par lesquels on plaît. H juge que le génie de la langue latine est « tout le même d que celui de la nôtre. Les modèles seront Virgile, Térence, Salluste, Tiîe-Live, mais surtout Cicéron, dans ses oraisons bien choisies, et ses traités de rhétorique.
Mais c( ce qui est le plus nécessaire pour former le style, c'est de bien comprendre la chose, de pénétrer le fond et la fin de tout, et d'en savoir beaucoup. » La chose ici, c'est la religion ; il faut savoir à fond VEcriture sainte.
« La méthode, dit-il, que j'ai suivie en la lisant, c'est de remarquer premièrement les beaux endroits, sans se mettre en peine des obscurs. Par ce moyen on se remplit l'esprit de toute la substance des Ecritures f^ : et l'on peut « prendre le génie de la langue sainte et ses manières de parler. » On lira la Yulgate et la version de saint Jérôme, on ne s'embarrassera pas des commentaires : c'est le texte qu'il faut méditer. Pour les Pères, « je voudrois joindre ensemble saint Augustin et saint Chrysostome » : saint Augustin, pour acquérir la science, saint Chrysostome, pour la ramener à la capacité du peuple. On y ajoutera le pape saint Grégoire, pour la morale, Tertullien pour les sentences, saint Cyprien pour « l'art de manier les Ecritures et de se donner de l'autorité en faisant parler Dieu sur tous les sujets par de solides etsérieuses applications » ; enfin, si l'on veut, Clément Alexandrin et saint Grégoire de Xazianze. Mais le grand maître, c'est toujours saint Augustin. « Ce qu'il faut tirer de ce Père, ce ne sont pas tant des pensées et des passages à citer que l'art de traiter la théologie et la morale, et l'esprit le plus pur du christianisme. »
Tous ces conseils sont des aveux et des confidences. On y voit bien par quelle méditation, par quelle étude des modèles, par quel art enfin il a développé son éloquence. Ne le
prenons pas au mot pourtant, pour ce qui regarde le style ; à l'entendre parler si modestement, on le prendrait pour un rhétoricien qui s'exerce aux périodes cicéroniennes. N'oublions pas qu'il avait une nature originale et puissante, qu'il a saisi dans tous ses auteurs ce qui lui était propre à lui-même, et qu'enfin dans le style onié^ relevé, figuré qu'il recommandait, il apercevait l'exacte propriété de chaque tour et son rapport nécessaire à quelque qualité de la pensée ou du sentiment : il fut grand, mais il fut simple,
11 finit môme par renoncer à la grandeur pour réaliser l'absolue simplicité. Par une transformation merveilleuse, à Meaux, il fit taire son éloquence. F^our diriger eflicacement ces bourgeois, ce peuple, ces religieuses de son diocèse, il se fit une parole terre à terre et populaire. Sa prédication fut une causerie évangélique, l'ellusion sans art d'un cœur droit et charitable. Le savant théologien, le philosophe qui connaît toutes les voies du cœur humain se dissimulèrent si parfaitement dans ses improvisations limpides, que la sûreté seule de la doctrine et la précision des enseignements moraux nous le trahissent. Saint Vincent de Paul eut reconnu son idéal dans cette homélie prèchée le 17 avril 1692 en la cathédrale de .Meaux à l'ouverture du Jubilé, où Bossuet prit pour texte les paroles de l'évan-
gile selon saint Jean : vado ad Patrcm meum : « Je vais à mon Père. »
Tout ce développemeni de son éloquence se fit par une évolution continue, sans effort, sans contradiction, sans incohérence. Comme nulle autorité ne l'entraîna, comme il ne se corrigea que par les expériences et les réflexions de son bon sens, il n'alla point d'un écueil se jeter sur un autre, et ne revint d'un excès que pour suivre le droit chemin ; dans la réforme attentive qui épura son éloquence, il se garda de la gêner par les règles absolues d'un goût étroit. 11 n'y apporta ni fausse délicatesse ni rigueur méticuleuse.
Il se défit de l'habitude scolastique des divisions et des subdivisions, pédautesquemenl dénombrées au début du discours et de ses parties successives. Mais, pour être clair, il resta méthodique. Pour faire pénétrer plus aisément ses instructions dans les esprits, il ne manqua jamais dans une phrase de l'cxorde de marquer exactement le plan qu'il devait suivre, le plus souvent sans avertir de son intention, et sans la souligner ; mais tandis que le développement se déroulait, l'auditeur attentif ne tardait pas à rappeler en sa mémoire cette phrase, insignifiante alors pour lui, et qui maintenant lui donnait la clef de tout le discours. Un lecteur familier avec les sermons ne s'y trompe pas, et dans quelque période à deux
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ou trois membres, où sonl exprimés deux ou trois eftets parallèles d'une même cause, il reconnaît du premier coup la formule qui contient en abrégé tout le raisonnement de l'orateur.
Pareillement, l'érudition profane ne disparut pas de Téloquence de Bossuet, comme on l'a dit trop souvent. Dans sa plus belle époque, et même dans les Oraisons funèbres, il cite les anciens : ici le traité des Devoirs de Cicéron (1603), là Platon (1666), là Sénèque (1669), là Aristote (1662, 1666, 1681), là, dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre (1669), Quinte- Curce, Pline ou Tite-Live ; là enfin Juvénal et son passage fameux sur la pauvreté (1681). Lorsqu'il expose les conditions nécessaires pour être heureux \\Q%^), il prend à partie Montaigne, et il le nomme, et il dispute contre lui. Mais notons-le, il n'y a plus là d'ornements inutiles, que la gravité delà religion condamne. Ce ne sont pas des curiosités d'érudition par oi\ l'orateur clierche à se faire valoir. Ces historiens anciens, il les allègue rarement, et devant un auditoire lettré, qui n'en sera point étonné, pour mettre en lumière une qualité, une action du personnage qu'il loue. Ces philosophes, il les produit pour la gloire et la religion ; il ne fouille pas, comme ses devanciers, chez les compilateurs d'anecdotes puériles et des faits singuliers, inépuisable pâture
du pédantisme ; il ne ramasse pas ce qu'il y a de plus inconnu, de plus bizarre, de plus paradoxal ; il va aux grands maîtres de la sagesse païenne, il prend leurs plus fameux et plus solides principes, pour les abattre au pied de la croix, quelquefois pour nous apprivoiser aux impérieuses exigences de la loi révélée par les leçons plus persuasives de la raison humaine. Encore ne le fait-il guère que devant des auditeurs à qui l'antiquité est familière et comme présente ; il ne veut rien leur apprendre, il leur rappelle ce qu'ils savent, ce que l'éducation a mis et comme mêlé dans la substance de leur esprit ; ce n'est pas un livre qu'il ouvre sous leurs yeux, c'est une pensée qu'il évoque en leur intérieur. Mais, hors de Paris et de la cour, dans les églises ou les couvents de son diocèse, devant des auditeurs parmi lesquels il y a plus d'âmes simples que de beaux esprits, alors il se retranche même le plus légitime emploi des lettres profanes, et ce qu'il en garde, leur meilleur sang, pour ainsi dire, circule invisible dans son discours et le nourrit sans se montrer.
Quant à Montaigne, dont le livre est l'évangile des libertins, faut-il s'étonner qu'il s'arrête à le combattre, parlant à Saint-Germain-en- Laye, devant une cour toute nourrie de sa fine ironie, et qui joue à l'incrédulité^ en attendant de jouer la dévotion ?
Bossiiet, enfin, corrigea son style avec le même tacL et la même mesure. Il assista au progrès du goût académique sans s'y laisser gagner. [1 retrancha de son vocabulaire les termes surannés, en conservant les expressifs. Même, dans ses Oraisons funèbres, il est plus près de Pascal que de Fénelon, de Corneille que de Racine. Jamais il ne donna dans le purisme. Il s'interdit les termes crus, ignobles, forcés : il crut pouvoir s'en passer sans renoncer à la vigueur et au pittoresque. Mais il ne recula jamais, au besoin, devant un mot technique ou familier, pourvu qu'il fût clair et propre. Il n'enferma point sa pensée dans l'étroite politesse du langage mondain, et ne pensa point cesser d'être honnête homme pour recourir aux termes de métiers et aux locutions du peuple. Il nous met sans timidité sous les yeux les aspects les plus vulgaires de la réalité. Pour nous faire concevoir le dévouement de saint Joseph au divin Enfant, il nous le montre, <( pauvre artisan », sans autre ressource que le travail de ses mains, n'ayant pour subsister que « saboutiquew, et» obligé néanmoins à de grands voyages qui lui ôtcnl toules ses pratiques. » Si l)ieunous laisse souffrir quelquefois, croyezvous, dit-il, que ce soit par impuissance de nous préserver, ou pour épargnera quatre aunes d'étotfe », dont il aurait pu couvrir nos membres contre le froid et les injures de l'air? Com-
bien de fois a-t-il dit ce que vaut aux yeux de Dieu t( un verre d'eau » donné à un pauvre, avant de le répéter dans l'oraison funèbre du prince deCondé! El louant laPrincesse Palatine, a-t-ilcraint dénommer cette « poule... empressée aulour des petits » qu'elle conduit, et ce « chien » qui en saisit un ? Il s'est plu, « malgré les oreilles délicates », à citer les lettres de la princesse, où elle parle de ses « bonnes vieilles », des « petits lits » et des « ustensiles » qu'elle leur procure, d'une « bonne femme » qui loi^edans a uneétable. » A plus forte raison, dans une de ses exhortations familières aux Ursulines de Meaux (1681), leur dira-l-il, pour leur persuader de ménagerie bien de leur maisou, qu'elles doivent être économes comme dos pauvres qu'elles sont, et que « dans un triste ménage un pot cassé est une perte considérable. » Si un « verre » scandalisait la Harpe, qu'eùt-il pensé de ce « pot » ? C'est que la langue ne se divise pas pour Bossuet en mots nobles qu'il faut employer, et mots bas qu'on doit laisser. Il y a pour lui, en tout sujet, des idées convenables et efficaces, et pour les traduire des mots propres et nécessaires. Il ne conçoit pas de bassesse à nommer par son nom un objet bas dont la considération est utile au but qu'il se propose : un chrétien à qui son Dieu enseigne l'humilité doit-il avoir de ces dégoûts superbes? Et pour qui parle au nom de l'Éternel, les mots qui
expriment les grandeurs terrestres sont-ils plus relevés que ceux dont la délicatesse orgueilleuse du beau monde s'effarouche? Dieu fit la poule avec l'aigle, et l'un ne lui a pas coûté plus que l'autre : il plaît à la mode, à la vanité d'attacher ici ou là la noblesse ou la bassesse. Le christianisme ignore ces distinctions puériles, et en ceci la foi devient un principe de bon goût.
Elle préserva Bossuet de toutes les mesquineries du purisme grammatical. Comme il ne demandait à l'étude des mots, des tours de la syntaxe que le moyen d'exprimer plus facilement, plus nettement, plus complètement sa pensée, il fut toujours pour la liberté, pour l'interprétation large des règles, et méprisa cette correction prétendue académique où l'on commençait à vouloir plier les écrivains, et qui n'allait qu'à gêner la pensée et dessécher la langue. Usant de la période, qui est l'instrument naturel de la parole parlée, il lui donna une souplesse et une variété étonnantes, il lui fit prendre toutes les formes et toutes les allures. On n'aurait qu'à puiser au hasard dans les Sermons et les Oraisons funèbres pour s'en convaincre. Mais c'est dans le sermon sur l'Unité de l'Eglise qu'on pourra peut-être le mieux apprendre quel maître de la langue oratoire fut jîossuet. Publié par lui-même, nous sommessiirs que la hardiesse des tours n'y est pas^
due ù la rapidité négligente d'une rédaction provisoire : prononcé devant le clergé de France, pour un grand dessein oii toute l'âme de Bossuet était intéressée, il n'offre point d'éloquence d'apparat, ni de solennelle rhétorique : il est tout plein et comme bourréde faits et d'idées, ample leçon de haute théologie ; le vrai génie de l'orateur s'y fera plus aisément reconnaître, dans une matière lourde et difficile, que dans les lieux communs de la morale et de la religion. Écoutez-en seulement une phrase, où Bossuet explique la mission de saint Pierre, et le divin secret de ses voyages :
« Et voici, dit-il, le chemin qu'il lui faut faire. Par Jérusalem la cité sainte, où Jésus-Christ a paru ; où l'Eglise " devoit commencer» pour continuer la succession du peuple deDieu; où IMerre par conséquent devoit être longtempslechef de la parole et de la conduite ; d'où il al loi t visitant les Eglises persécutées, et les confirmant dans la foi: oùilfalloit quels grand Paul, Paul, revenu du troisième ciel, « le vînt voir» : non pas Jacques, quoiqu'il y fût, un si grand apntre, « frère du Seigneur », évêque de Jérusalem, appelé le juste^ et également respecté par les chrétiens et par les Juifs : ce n'était pas lui que Paul devoit venir voir, mais il est venu voir Pierre ; et le voir, selon la force de l'original, comme on vient voir une chose pleine de merveilles et digne d'être recherchée : le contempler, l'étudier, dit saint Chrysoslome, et le voir « comme plus grand aussi hien que plus ancien que lui », dit le même Père : le voir néanmoins, non pour être ins-
truil, lui que Jésus-Christ inslruisoit lui-même par une révélation si expresse ; mais afin de donner la forme aux siècles futurs, et qu'il demeurât établi à jamais que quelque docte, quelque saint que l'on soit, fût-on un autre saint Paul, il faut voir Pierre : par cette sainte cité et encore par Antioche, la métropolitaine de l'Orient, mais ce n'est rien : la plus illustre église du monde, puisque c'est de là que le nom de chrétien a pris naissance, vous l'avez lu dans les Actes ; église fondée par saint Barnabe et par saint Paul ; mais que la dignité de Pierre oblige à le reconnaître pour son premier pasteur, l'histoire ecclésiastique en fait foi : où il falloit que Pierre vint quand elle se fut distinguée des autres par une si éclatante profession du christianisme, et que sa chaire à Antioche fit une solennité dans les Eglises: par ces deux villes illustres dans l'Église chrétienne par des caractères si marqués, il falloit qu'il vint à Rome plus illustrée encore : Rome le chef de lidolàtrie aussi bien que de l'Empire, mais Romequi, pour signaler le triomphe de Jésus-Christ, est prédestinée à être le chef de la religion et de l'Eglise, doit devenir par cette raison la propre Eglise de saint Pierre, et voilà où il faut qu'il vienne par Jérusalem et par Antioche. d
Je ne sais si cette phrase — qui n'a rien de sublime : c'est une pure exposition de doctrine, mais si simplement et si artislement construite : trois parties, et trois étapes de saint Pierre : Jérusalem, Antioche, Rome : à chaque ville, son caractère, ses qualités, sa die^nité ; et dans la première ville, le caractère et la dignité de
BOSSUliT ORATEUR. — LES SERMONS. 93
Pierre — qui marche d'une si souple et si vive allure : point de béquilles, ni de crampons ; à peine quelques adverbes et conjonctions ; les pensées se lient par leurs rapports intimes, et des rappels de mots qui les manifestent ; le mouvementn'est que l'élan naturel de la pensée qu'un objet porte à l'autre, à la suite de saint Pierre, et la vitesse initiale s'accélère sensiblement par la diminution progressive des parties, la seconde plus courte que la première, et la troisième plus que la seconde — aboutissant enfin à une chute si juste et si expressive, qui en explique et en conclut le rythme, équilibrée tout ensemble et fermée avec éclat par le moyen le plus simple et le plus imprévu, par le rappel de ces deux mots, « par Jérusalem et par Antioche ; » — je ne sais, dis-je, si cette phrase n'est pas le plus étonnant efïort du génie oratoire de Bossuet, et s'il y a rien dans notre langue qui puisse s'y comparer. Jamais, aux mains de personne, la langue française n'a fourni avec autant d'aisance un pareil efïort ; jamais cet intermédiaire sensible, par lequel le contact des esprits s'opère, n'a fait plus pleinement et plus discrètement sa fonction. Jamais phrase ne nous a fait toucher de si près la pensée pure : c'estla pensée même, naissant toute d'un coup dans l'esprit de l'orateur, tout entière en son germe, et s'étendant en tous sens sans se rompre ni se diviser, comme l'être vivant en
graudissaot se complique, et développe ses organes divers en restant un ; c'est celte pensée quicréelapériodeetse déroule, traduite autant par l'accent et le geste qui soutiennent la parole, que par la parole. Car Bossuet sait que la parole a des droits que n'a pas l'écriture, ayant des aides dont celle-ci est privée. Comme la phrase de Molière, souvent embarrassée et sinueuse, à la lire, devient nette et rapide parla déclamation dramatique, ainsi la période de Bossuet — et celle-ci surtout — devrait être entendue et non lue. Mais quel merveilleux acteur devait-il être, pour oser concevoir, entamer, et soutenir jusqu'au bout une si terrible phrase, qui ferait trembler le comédien le plus sur de sa diction ! Faites-y attention : la période, ainsi construite, créée en deliors de toute rhétorique, est rappelée à sa fonction naturelle : dans Bossuet, comme peut-être chez Démosthène seul avant lui, le système des propositions liées et comme superposées les unes aux autres représente non seulement la subordination logique des idées, mais l'activité de l'esprit qui les groupe en les créant. Cette période est un organisme et non un mécanisme. Elle n'expose pas les produits abstraits de la pensée, elle transmet les mouvements mêmes de l'àme pensante: elle n'explique pas, elle engendre. Par là, c'est Tinslrument excellent de la synthèse ; et par là aussi c'est vraiment l'arme de l'orateur : elle va au
cœur et y fait la persuasion. Car elle n'a pas la roideur du style analytique, qui décompose les (déments de la pensée, style intellectuel, où l'esprit parle à l'esprit, style de livre, qui achemine au vrai la réflexion patiente. La période, au contraire, est chaude et vivante, étant Fânie même saisie dans ses opérations, et comme projetée au dehors. Elle ajoute à la force propre de la vérité la puissante suggestion que l'homme exerce sur l'homme, la vertu entraînante que possède l'énergie physique ou morale pour exciter en autrui, parla vue seule ou le contact, les mêmes etforts.
Bossuet connaissait bien ce secret : aussi pritil garde que l'étude et la réflexion ne vinssent pas amoindrir en lui cette spontanéité, qui faisait plus d'à demi l'efficacité de son éloquence. Il fit tout pour qu'elle en fût accrue, au contraire, el opérât seulement avec plus de sûreté. Une glaça pas sa parole, sous prétexte de la polir. Voilà pourquoi, malgré sa prodigieuse mémoire, il n'apprit jamais ses sermons par cœur : il aima mieuxcourir les risques de l'improvisation que d'en abandonner les avantages.
Par une méthode originale, il concilia la réflexion et l'improvisation. 11 fit des brouillons dont il s'inspirait sans les répéter, et qui le guidaient sans le contraindre. Sa mémoire, assez garnie pour servir son esprit, l'était trop peu
pour le suppléer : il ne lui était pas permis de s'endormir, et toujours en haleine, il se sentait enlevé par ce coup de fouet salutaire que donne en parlant l'effort sans cesse renouvelé pour atteindre de la chose dite à la chose à dire.
Au début de sa prédication, alors que, tout exalté de sa science encore fraîche, il se plaît à la répandre, il rédige presque entièrement les longs sermons qu'il doit prononcer. Il revient sur cette ébauche, la corrige patiemment, change, ajoute, ôte, attentif au plus petit détail de la propriété des mots et de la bonté des constructions. Avant de monter en chaire, il relit son travail, il s'en pénètre. Devant le public, il refait son sermon, il le crée à nouveau. L'auditeur assiste à l'enfantement de sa pensée ; ce que la méditation préparatoire a mis en son souvenir de formes, de tours, de liaisons et de mots, enlève seulement à son elï'ort d'improvisation ce qu'il aurait de laborieux et de déplaisant, et y laisse la chaleur et l'intérêt. Surtout l'orateur reste libre ainsi de profiter des inspirations soudaines dont la présence etcomme le contact des fidèles, l'intuition instantanée de ce qui se passe au fond des Ames, peuvent illuminer son génie dans l'action môme. Plus d'un morceau que l'admiration enthousiaste des contemporains nous signale, manque aux brouillons des sermons : c'est qu'ils sont le produit de ces coups imprévus d'éloquence, quand Bos-
suet changeait son plan pour ainsi dire sur le terrain et trouvait pour forcer les cœurs des attaques irrésistibles qu'il n'avait pas concertées.
Jamais il ne prêche un sermon déjà prononcé, sans le revoir, l'annoter, sans en modifier l'étendue, lordonnance ou l'expression, selon ce que sa méditation a découvert, ou son goût condamne depuis la première rédaction. A Paris, ayant fait un pas décisif, il récrit en entier les sermons de Metz : il renouvelle ses anciens sujets, en détermine de nouveaux, qu'il développe. Mais ce ne sont toujours que des brouillons : certains morceaux sont très poussés et d'une forme achevée; d'autres'parlies sont plus grossièrement ébauchées, ou sommairement indiquées. Toujours cette écriture n'est qu'un soutien pour sa parole, qu'il se réserve de lâcher, à l'occasion, pour courir librement à son but.
Enfin, à Meaux, pleinement maître de lui, s'étudiant à descendre plutôt qu'à s'élever, il n'écrit plus ce qu'il va dire : à peine un texte, quelques citations, un plan de quelques lignes, plutôt pour limiter que pour développer sa pensée. Il monte en chaire, après une brève méditation, oraison plutôt qu'étude : il choisit dans le riche trésor de sa mémoire, retranche, abaisse, simplifie, sous l'inspiration de la plus active charité, trouvant les paroles efficaces et
perçantes, plus touchant peut-être par moins d'éloquence, parce qu'il resserre son esprit et met son cœur à l'aise.