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J'ai montré comment d'année en année, pendant un demi-siècle, JJossuet avait travaillé au progrès de son éloquence, trouvant le moyen de changer sans déchoir, quand il n'avait })lus de progrès à faire. Dans cette œuvre de réflexion profonde et de goût exquis, il a été conduit par quelques maximes , principes théoriques ou vérités d'expérience, qui sont ce qu'on pourrait appeler sa rhétorique originale et personnelle.
11 a en horreur les beaux esprits de la chaire, déclamateurs pompeux ou rhétoriciens élégants : (( ces prédicateurs infidèles qui avilissent leur dignité jusqu'à faire servir au désir déplaire le ministère d'instruire. » Pour vaincre la malice et l'orgueil, que servent les fleurs qu'ils jettent, le bruit fugitif de leurs périodes mesurées ? Charmés un moment « par la surprise d'un plaisir qui passe » (I), les auditeurs écoutent comment il dit, et ne s'inquiètent pas de ce qu'il dit.
Pourtant, sans fournir ainsi les prétextes à
(1) Oraison funèbre du P.Bourffoing. Edit.Lachat, XII, G48.
leur indifférence, ils n'ont déjà que trop de penchant à prendre légèrement les instructions de leurs pasteurs. « Il fait son métier », disent-ils de celui qui les reprend au nom de Jésus-Christ, et ils croient faire le leur, en lui prêtant l'oreille sans le cœur. « Lorsqu'on entend les prédicateurs, je ne sais quelle accoutumance malheureuse de recevoir par leur entremise la parole de l'Évangile fait qu'on l'écoulé plus nonchalamment. On s'attend qu'ils reprendront les mauvaises mœurs ; on dit qu'ils le font d'office, et l'esprit liumain indocile y fait moins de réflexion. Mais quand un homme que l'on croit du monde, simplement et sans affectation professe de bonne foi ce qu'il sent de Dieu en lui-même..., clirétiens, qu'une telle conversation assaisonnée de ce sel de grûce a de force pour exciter l'appétit et réveiller le goût des biens éternels » (l).
Donc le prédicateur n'aura rien de mieux à faire que de parler comme cet homme du monde, que de professe^' de bonne foi, simplement et sans affectation , ce qu Usent de Dieu en lui-même. En ouvrant son cœur, il nous invitera à regarder dans le nôtre, pour y trouver aussi les impressions de Dieu. Il ne nous démontrera, il ne nous persuadera rien : il nous fera démontrer et persuader à nous-mêmes ce que nous apercevrons
(1) Panégyrique desainle Caiherinr. Edit. Lacli.it, XII, 428.
en nous ; comme Socrate, il nous aidera à enfanter la vérité qui est en nous. « Je vous parle, dit Bossuet, je vous avertis, j'excite votre attention ; mais il y a une voix secrète de la vérité qui me parle intérieurement, et la même vous parle aussi... Selon la sage dispensation du ministère ecclésiastique, les uns sont prédicateurs, et les autres sont auditeurs ; selon l'ordre de cette occulte inspiration de la vérité, tous sont auditeurs, tous sont disciples (1). » Tous doivent écouter le prédicateur invisible qui parle au fond des cœurs, et que la voix qui tombe de la chaire nous fait entendre plus distinctement. Cette prédication sera seule efficace. Car, « le prédicateur qui parle au dehors ne fait qu'un seul sermon pour tout un grand peuple : mais le prédicateur du dedans, je veux dire le Saint-Esprit, fait autant de prédications différentes qu'il y a de personnes dans un auditoire ; car il parle à chacun en particulier, et lui applique, selon ses besoins, laparole de la vie éternelle (2). »
Des lors, que reste-t-il que d'être absolument sincère et simple? Un sermon doit être un témoignage pour Jésus-Christ; qu'on y voie une àme qui dépose de ce qu'a opéré Dieu en
(1) Second sermon pour la Toussaint. Édit. Lâchât, VIII,
('2' Sermon pour In profession de Madame de la Vallière. Édit. Lâchât, XI, ô81.
elle et pour elle. Cela n'exclut ni la science ni l'art : cela en règle l'emploi. Tout ce qui purifiera la charité dans sa substance ou dans son expression, sera légitime : le reste n'est que vaine curiosité, concupiscence, orgueil dnmoi humain qui se met devant Dieu.
Dans cette confession candide que le cœur fait de ses expériences, quelle place y a-t-il pour le înoi? Deux objets seulement lui sont présents : Dieu, qui parle en lui, ses frères, pour qui il parle.
Dieu : et si, à force de simplicité et d'ouverture de cœur, il ne rappelle pas qu'il fait un métier, il n'oubliera pas lui-même pourtant qu'il exerce un ministère. Le Saint-Esprit ne lui parle pas comme en tout fidèle à qui la grâce est donnée : il lui parle comme au successeur et au représentant de ceux à qui il a été dit : < Allez, et enseignez toutes les nations » ; et « Je serai avec vous jusqu'à la consommation des siècles. >^ Delà, l'autorité singulière donl il peut s'armer. L'humilité ne doit point diminuer sa confiance. Dans la chaire, tant qu'il suit la pure suggestion de la charité, il ne saurait parler trop haut : il ouvre la bouche, et Dieu parle.
Ses frères : il choisit ses pensées, ses paroles pour leur instruction; dans les inspirations de son esprit et de son cœur, il ne regarde comme de Dieu que ce qui peut les réconciliera Dieu.
(( L'utilité des enfants de Dieu est la loi suprême de la chaire (1). »
Il ne s'en écartera jamais ; il y tendra toujours, comme s'il y atteignait, quand même il ne verrait pas qu'il y atteint. Il ne se découragera pas. Il ne dira pas : « Personne ne nous écoute, et nous ne voyons aucun fruit de notre Évangile. » Il se souviendra que, saint Paul ayant longtemps prêché, et étant méprisé de tous les Athéniens, « Dieu parla en secret à Denis Aréopagite, et à une femme nommée Damaris », et qu'en une autre occasion « il ouvrit le cœur de Lydie, une teinturière en pourpre. » Il faut donc avoir confiance : « Dieu sait le nom de ceux à qui il veut se faire sentir. Xe vous découragez point, ô prédicateur ! une seule âme, que dis-je?une seule bonne pensée dans une seule âme vous récompense de tous vos travaux (2) ! »
« 0 Dieu, priait un jour Bossuet dans la chaire du Louvre, donnez-moi des paroles sages, donnez-moi des paroles efficaces, puissantes ; donnez-moi la prudence, donnezmoi la force, donnez-moi la circonspection, donnez-moi la simplicité (3). » C'est en deux mots toute sa théorie de la prédication
(1) Sermon pour la fête de la Conception de la sainte Vierge. Édit. Lâchât, XI, 43.
(2) Elévations sur les mystères. Édit. Lâchât, VU, 300.
(3, Troisième sermon pour le \" dimanche du Carême. Edit. Lâchât, IX, 56.
noSSUET OKATKUH. J.liS SERMOiNS. 103
évangélique : voilà l'idéal toujours présent ù son esprit, vers lequel il s'est élevé, sur lequel il a réglé son art et sa parole.
Ainsi, dans le détachement de tout intérêt propre, la considération exclusive du service de Dieu et des besoins de l'auditeur a façonné l'éloquence de Bossuet. Il pensait à Jésus-Christ dont il était le ministre et l'interprète : voilà pourquoi il ne se contentait pas de parler en honnête homme, il parlait en chrétien. Ce Dieu qu'il invoque, ce n'est pas le vague Dieu des philosophes : c'est le Dieu en trois personnes défini à Nicée, et contredit par tant d'hérésies ou de fantaisies humaines. Il ne suffît pas à Bossuet de régler les actes, il veut régler les croyances des fidèles, appuyant les principes de la morale sur la doctrine de la foi comme sur sa base nécessaire. Déjà se laissait apercevoir dans l'éloquence de la chaire ce goût des analyses psychologiques et des peintures morales, qui devait insensiblement la réduire à n'être qu'une instruction philosophique, soigneusement purgée de la folie de l'Évangile, et agréable à la raison des encyclopédistes. Bossuet a tenté de résister au torrent : « On veut de la morale dans les sermons, disait-il au clergé de France, et on a raison, pourvu qu'on entende que la morale chrétienne est fondée sur les mystères du christianisme. » Il avait prêché d'exemple, et tous ses sermons sont la fidèle
loi BOSSUET.
expression de cette doctrine. Jamais la morale n'y paraît séparée du dogme, et le dogme est toujours la source d'où jaillit la morale.
Théologien, et de ce collège de Navarre qui donna (ierson et tant d'autres docteurs illustres à l'Église gallicane, Bossuet^eslimait que la science de la religion est le fon>l d'un chrétien et comme la première pièce dans l'ouvrage de notre salut. Tandis que les moralistes, comme Bourdaloue, se contentent de la vérité de l'observation et de l'élévation des conseils, tandis que les mystiques, comme Fénelon, se contentent de faire germer l'amour dans les cœurs et d'en attendrir la dureté, Bossuet fortifie ou redresse la foi, et y prend son point d'appui pour déterminer les bonnes volontés, et allumer les saints désirs.
Avant d'instruire et de toucher, il catéchise. Il croyait que tous les fidèles, de tout âge, de toute condition, de toute culture, en avaient autant besoin que les petits enfants, et que la faute la plus commune chez tous les chrétiens était l'ignorance des plus essentiels principes et l'intelligence des dogmes les plus fondamentaux du christianisme.
De là le caractère de sa prédication. Lisez seulement les titres qu'on a donnés à ses sermons : à toutes les époques, les sermons de doctrine abondent. Il prêche sur la vérité de la religion, sur le mystère de la Nativité, sur
le nom de Jésus, sur les caractères des deu alliances, sur l'Eglise, sur les démons, sur la pénitence, sur la Providence, sur le culte dû à Dieu, sur la possibilité d'accomplir les commandements, sur la compassion de la sainte Vierge, sur la Passion, sur le mystère de la Trinité, sur le culte de la sainte Vierge, sur le mystère de l'Incarnation, sur les efTets de la résurrection de Jésus-Christ, etc., en un mot, su tout ce que doivent croire et savoir les vrais enfants de l'Église. Même les sermons de morale sont ramenés à l'explication du dogme : qu'il parle de l'ambition, de l'honneur du monde, de la médisance, de l'amour des plaisirs, de l'aumône, de la justice ou des devoirs des rois, c'est toujours en théologien qu'il corrige les hommes, et les exhorte, en leur proposant le vice comme contraire, la vertu comme conforme aux conséquences nécessaires des vérités doctrinales. Tous les lieux communs prennent par là un caractère strictement particulier : il dit tout ce qu'un moraliste pourrait dire; il le dit et il le prouve en prêtre catholique. Avant lui Sénèque et Plutarque ont tenté de sauver la Providence mise en danger par la prospérité des méchants et les infortunes des bons : de leurs arguments Bossuet ne retient pour ainsi dire rien, et il détruit les doutes des libertins, par le dogme du jugement dernier, dont l'injuste répartition des biens et des maux n'est
106 I30SSUET.
qu'un antécédent nécessaire. Parle-t-il de l'honneur ? la source des égarements de l'honneur mondain est la misère de l'âme appauvrie par le péché, et qui, privée du bien intérieur, lâche de s'agrandir par 11 dehors : le remède est le retour à Dieu, et de s'unir avec lui par l'amour. Môme cet éternel thème de toutes les philosophies et de toutes les religions, la mort, n'est dans sa bouche que la mort chrétienne, porte de l'éternelle damnation ou de la félicité sans fin : triste anéantissement des grandeurs humaines, mais consommation excellente de l'œuvre de la grâce : il n'y a pas une idée peut-être que Platon ou Sénèque n'ait exprimée, il n'y en a pas une, à coup sûr, qu'ils aient exprimée de même façon.
Veut-il recommander l'aumône ? Ce n'est pas à la pitié qu'il s'adresse d'abord, c'est à la foi. Il ne lui suftit pas de toucher les cœurs par d'attendrissantes peintures et des appels pathétiques : avant tout, il intéresse notre foi à secourir les malheureux. La pitié passe, et ses mouvements, comme ceux des passions, sont inégaux : la soumission fidèle de l'âme qui accomplit les commandements par amour de Dieu et pour mériter sa bonté pourra communiquer à la charité l'activité continue et régulière, Bossuet fonde donc l'aumône sur la parole de Jésus-Christ : elle est obligatoire parce qu'elle est commandée. Une autre fois, il
voit dans les pauvres les membres souffrants du corps de Jésus-Christ : la misère et la maladie dans le monde, c'est le prolongement de la passion ; il ne dit pas comme le déiste :
Qui donne aux pauvres prête à Dieu ;
mais : qui soulage les pauvres, fait du bien à Dieu. Enfin, remarquant que Jésus-Christ a dit maintes fois qu'il élait venu pour évangéliser les pauvres, il construit la cité de Dieu tout à l'inverse de la société humaine. Les pauvres sont les grands dignitaires, les princes du royaume de Dieu ; ils distribuent les grâces et les faveurs de Dieu. Les grands de la terre doivent courtiser les pauvres pour vivre dans l'éternité bienheureuse, comme les pauvres les implorent pour recevoir leur subsistance terrestre : et ainsi l'exhortation morale sur l'aumône devient une instruction théologique sur Véminente dignité des pauvres dans l'Église.
Par contre, la théologie ne va pas sans la morale : car pour le vrai chrétien, la croyance emporte la pratique. La foi ne saurait être pure et complète sans la charité, qui exige les actes. Et dans l'indivisible uaité de la parole divine, la vie intérieure et la vie extérieure reçoivent ensemble leur règle. Le dogme et la morale ne sont que deux aspects de la vérité chrétienne : toute expression de l'un contient
l'autre. Étudiez le sermon sur la divinité de la Religion. Les miracles de Jésus-Christ fournissent le texte : tout ce qui mène au salut, la foi, la règle des mœurs, la rémission des péchés, en est l'application ; mais le complément en est tout ce qui fait obstacle aux bontés de Jésus- Christ, l'incrédulité, l'indocilité, la fausse contrition. Quelle place la morale peut tenir dans ce cadre, on l'aperçoit aisément. Le second point n'est qu'un vigoureux abrégé de toute la morale chrétienne.
Dans le sermon de \C)GQ poio- la fête de tous les Saints^ Bossuet propose l'idée de la félicité que Dieu promet à ses élus. Il définit ce bonheur « n'être point trompé, ne rien souffrir, ne rien craindre. » El encore ici la résistance de l'homme ingrat apparaîtra à côté de la munificence divine, et introduira la morale dans la théologie. Les illusions de la joie, les subtiles raisons d'un Montaigne seront mises au jour. Élevant nos yeux vers Dieu, qui institue la vérité, nous apercevons le dogme : les abaissant vers l'homme, pour qui cette vérité est instituée, nous découvrons la morale.
Enfin, poumons borner, le jour de Pâques de Tannée 1681, ayant exposé le mystère que ce jour rappelait, celui de la Résurrection, Bossuet passe de là aux ellets salutaires que ce mvstère avait eus. lien tirait un triple précepte de progrès dans le bien, de soumission à
l'Église et d'horreur du péché. Toutes les lâchetés, les rechutes, les vains contentements de l'homme qui a peur de la vertu, retourne au mal, se croit arrivé à la perfection, — la sainte institution de l'Eglise éternelle, et toutes les précautions qu'il faut prendre pour ne la point corrompre par de fausses vocations, toutes les cupidités et les vues mondaines qui y jettent d'indignes pasteurs, — toutes les mauvaises excuses, le faux respect, le désespoir volontaire, où se réfugient les pécheurs pour détourner la salutaire amertume des remèdes proposés par Jésus-Christ : voilà les saines et pratiques leçons qui coulent abondamment du sein même du dogme.
N'ayant donc point d'effort à faire pour passer de l'article de foi h la règle des mœurs, puisque « les mystères du christianisme, outre le fond qui fait l'objet de notre foi, ont leurs effets salutaires qu'il faut encore considérer pour notre instruction », il n'a point de scrupule non plus d'étendre les avertissements^ les exhortations, les commandements selon les besoins de ses auditeurs. De chaque point de la doctrine, il s'applique à déduire les conseils pour la vie les plus efficaces, les plus appropriés.
Sans rigueur excessive comme sans molle complaisance, il ne veut pas jeter toute l'humanité dans les cloîtres : il croit qu'on peut
110 BOSSUEÏ.
faire son salut dans le monde, à condition de s'acquitter de tous ses devoirs avec un esprit chrétien. Il ne met pas « des coussins sous les coudes des pécheurs », mais il ne les décourage jamais de s'humilier, et combat les vains scrupules qui éloignent des sacrements les âmes criminelles. Il n'abaisse pas l'idéal de la perfection chrétienne ; mais il enseigne la possibilité de satisfaire au commandement divin qui l'impose. 11 hait avant toutl'endurcissement et le désespoir : il persuade le repentir et laisse l'espérance aux plus coupables. Il ne se contente pas des émotions passagères, des molles velléités, des courts élans : il exige l'abandon entier du cœur, les résolutions fermes, les habitudes patienles. Il veut des actes : si peu qu'on fasse, li est content, à condition qu'on fasse encore un peu demain, et qu'on acquière insensiblement la force de faire plus. Il préfère aux impétueuses saillies vers la perfection la marche lente qui ne s'interrompt pas. Le détachement, riuimilité, la pauvreté volontaire, l'amour des souffrances, la charité envers Dieu et le prochain, l'accomplissement en esprit de charité de toutes les obligations de l'état où l'on est engagé, l'étude du salut, la méditation de la mort : voilà les traits principaux de la morale des sermons de Bossuet ; c'est la morale chrétienne ; son mérite est de n'y rien ajouter, de
n'en rien retrancher, de la proposer dans sa pure et divine simplicité.
Ce qui est de lui, c'est la fine et exacte psychologie dont il appuie ses exhortations : c'est la peinture vivante de tous les vices qui écartent rhomme de la voie du salut, de toutes les ruses par où il essaie d'échapper à la dure nécessité de bien vivre. Ce qui est de lui encore, c'est le choix judicieux des enseignements, l'adaptation du sermon à l'auditoire.
En même temps que très générale, la morale des Sermons de Bossuet est très particulière. C'est la morale de l'Évangile, universelle et éternelle. Et ce qui y résiste, ce que Bossuet s'efTorce d'y séduire ou d'y plier, c'est l'âme humaine universellement, éternellement emportée par l'ambition, l'amour des richesses ou des plaisirs, l'orgueil, a vanité, l'égoïsme, universellement , éternellement efïrayée de la mort, de la misère et de a souffrance, rebutée par l'eftorl, le sacrifice, la vertu. Le portrait qu'il fait de l'àme humaine est celui que les moralistes païens de Rome et de la Grèce, comme le istes sceptiques ou athées de
notre siècle avaient tracé avant lui et ont tracé après lui.
Mais il a discerné dans les multiples efiets des grandes passions qui meuvent l'homme ceux dont l'action est la plus considérable dans la société de son temps. Il a saisi la couleur par-
ticulière des vices de son époque, les tours spécieux dont ils tâchaient de s'autoriser. La perversité qu'il dénonce et qu'il combat, c'est la perversité du xvii® siècle. S'il n'eût attaqué que l'homme de tous les temps, ses leçons passaient par-dessus la tête de ses auditeurs : il a fait le portrait de ses contemporains, et il a frappé la malice dans le fond de leur cœur. Avec beaucoup de mesure, et une discrétion que ses plus illustres successeurs n'ont pas toujours imitée, sans noter les personnes, il a découvert les faiblesses, les hontes et les plaies de son siècle. Il a peint ces séductions de la vie mondaine, plus périlleuses que le vice brutal et cru, cette tyrannie de la mode et du respect humain, cette immoralité subtile qu'on respire dans les salons, répandue dans les conversations, insinuée parles railleries ingénieuses et les sentiments délicats ; ce train des médisances quotidiennes, les réputations assassinées d'un sourire, les ténébreux progrès et l'éclat soudain de la calomnie; ces mensonges delà morale mondaine, qui absout les vices des honnêtes gens, et tourne en vertus l'ambition et la galanterie ; ce faux honneur qui commande l'assassinat, croyant assez faire de le déguiser du nom de duel ; cette religion du beau monde frivole et tiède, qui compte avec Dieu, et fait de la prédication même un spectacle et un amusement; l'Église, lieu de rendez-vous scandaleux pour les libertins et les coquettes ; l'empire
des femmes, leur désir de plaire, leurs parures, les mensonges de leur beauté, leurs perruques, leur fard, leurs toilettes indécentes qu'elles étalent jusque devant l'autel, dans la maison de Dieu ; ces manèges des jeunes filles même pour engager par d'adroits coups d'œil les adorateurs ; la vanité, la délicatesse irritable des beaux esprits, leurs jalousies envenimées et leurs rancunes impitoyables ;[les chaînes dorées, les éternelles espérances, toujours déçues et toujours renaissantes des courtisans ; la chasse ardente aux grandeurs et aux titres, l'assiduité fatigante, les basses intrigues, les longues dissimulations et les menées souterraines ; l'ambition sacrilège des grandes familles, qui font du bien des pauvres, des abbayes, des évêchés, l'apanage de leurs cadets, et qui peuplent l'Eglise de sujets indignes, sans autre vocation que le désir des gros revenus attachés aux dignités ecclésiastiques. Chaque catégorie d'auditeurs, chaque condition a sa leçon, qu'elle peut s'appliquer et qui répond à son besoin.
A Paris, à la cour, se sentant environné de riches, de nobles, Bossuet reprendra sans cesse quelques thèmes: l'ambition, le néant des grandeurs, l'honneur du monde ; la fuite du temps, et l'impénitence finale ; il proposera en exemple le mauvais riche et l'enfant prodigue. Il ne se lassera pas, il se répétera, il reviendra à la charge : vingt fois il attaquera l'indigne privi-
n4 BOSSUET.
lège des dettes de jeu, vingt fois il essaiera de persuader aux Don Juan qui l'écoutent que payer iMonsieur Dimanche est un devoir de justice et de probité.
Même il saura tourner l'explication des mystères selon la nature de l'auditoire. A Dijon, s'il démontre la Providence, devant un public de bourgeois, de petites gens, il présentera ce que ce dogme a de consolateur : « Votre tristesse sera changée en joie. » Mais, à la cour, au beau monde, qui jouit de toutes les délices de cette vie, il fera apparaître le jugement comme une heure menaçante et vengeresse: «Maintenant Lazare est dans la consolation, et toi dans les tourments. »
A Metz, il dirigeait ses prédications contre les prolestants et les juifs; à Paris, il aura toujours en vue les libertins, qui remplissent la cour et la ville : le roi n'est pas encore dévot. C'est contre eux qu'il prêche au Louvre ce Sermou sur la Providence, dans le carême de 1662; contre eux qu'il dispute avec leur Montaigne, en 1669, à Saint-Germain, le jour de la Toussaint; contre eux qu'il exhorte en 1681 le clergé de France à maintenir par une fermeté conciliante l'unité de TÉglise ; contre eux enfin qu'il argumente vivement dans une page fameuse de l'Oraison funèbre iV Anne de Gonzar/ue, en 1 08 j. Il avait vu fermenter, dans ce xvii' siècle qu'on suppose souvent si chrétien, cet esprit
de doute et d'examen, qui devait, au siècle suivant, emporter avec l'Église la monarchie et toutes les traditions du passé. Mais il avait vu plus loin encore : il avait aperçu au fond des cœurs un danger plus menaçant pour l'Eglise que les assauts et les contradictions : l'inditïérence, qui met au même rang croire et ne pas croire, et pour laquelle Dieu, la Providence, la vie future ne valent pas le tracas d'une dispute ou Teflort d'une réflexion. Aussi en 1665, au Louvre, pendant l'Avent, après avoir vigoureusement poussé ces plaisants sacrilèges, qui sapent la religion par des « demi-mots » et des « branlenients de tète >- , par de « fines railleries » et de (I dédaigneux souris », ces « hommes doctes et curieux qui voudraient tout atteindre de leur faible raison, il terminait par une inquiète appréhension d'un nouveau mal :
« Mais, Messieurs, c'est assez combattre ces esprits profanes et témérairement curieux. Ce n'est pas le vice le plus commun, et je vois un autre malheur bien plus universel dans la Cour : ce n'est point cette ardeur inconsidérée de vouloir aller trop avant, c'est une extrême négligence de tous les mystères. Qu'ils soient ou qu'ils ne soient pas, les hommes trop dédaigneux ne s'en soucient plus, et n'y veulent pas seulement penser ; ils ne savent s'ils croient ou s'ils ne croient pas, tout prêts à vous avouer ce qu'il vous plaira, pourvu que vous les laissiez agir à leur mode et passer la vie à leur gré : « Chrétiens en l'air, dit
Tertullien, et fidèles, si vous le voulez : Plerosque inventum, et si placuerit, cliristianos... Ainsi je prévois que les libertins et les esprits forts pourront être décrédités, non par aucune horreur de leurs senti" mens, mais par ce qu'on tiendra tout dans l'indifférence, excepté les plaisirs et les affaires (\). »
Le vice le plus commun du grand monde, avec le libertinage ou rindifférence, c'est la croyance que tout va bien dans le monde, quand ils sont contents, que l'ordre de la société est excellent, parce qu'ils ont tous les biens, et que parce qu'ils gouvernent, le peuple est heureux: c'est l'oubli des pauvres, des malades, de la faim, du froid, de la misère. Bossuet se charge de les remettre en mémoire : c'est, à ses yeux, un des devoirs essentiels de son ministère. A Metz déjà, ville de commerce, de banque, de plaisir. 011 l'extrême misère côtoyait l'extrême opulence, de plus ville frontière, au milieu d'un pays ravagé par les armées amies et ennemies, il avait poussé quelques cris éloquents en faveur des pauvres.
Mais à Paris, oii les pauvres étaient loin des yeux , combien plus nécessaires étaient de pareilles instances, pour que les cœurs et les secours allassent à eux ! Aussi que de fois recommence-t-il à prêcher sur l'aumône ! Aussi que de fois se détourne-t-il de son sujet pour
(Ij Sermon sur la divinité de la religion, Edit. Gazier, p. 3G3.
exhorter à raumône ! S'il parle de l'ambition, il saura bien se servir de l'étalage insolent d'un luxe superflu, pour mettre en lumière les nécessités des pauvres ; s'il peint l'avidité insatiable de nos passions ; il opposera à nos inépuisables complaisances pour les satisfaire notre dureté pour les pauvres. Sans cesse, à la cour, aux grands, au roi, il rappelle ces tristes et navrantes misères que recouvrent la gloire du règne et l'éclat de la société. Il découvre les plaies hideuses et cachées de ces années brillantes : il force les regards des grands de la terre à regarder dans les bas-fonds ; il promène ces riches et ces heureux parmi les hôpitaux encombrés et les campagnes où l'on meurt de faim :
« Oui, Messieurs, s'écrie-t-il, ils meurent de faim dans vos terres, dans vos châteaux, dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels : nul ne court à leur aide... Qu'on ne demande plus maintenant jusqu'où va l'obligation d'assister les pauvres : la faim a tranché le doute, le désespoir a terminé la question (1). «
Prêchant à l'hôpital général, pour l'établissement et l'entretien duquel il donna le concours de son éloquence déjà célèbre :
(1) Deuxième sermon sur V Impénitence finale. Éd. Lâchât, IX,
« Entrez, Messieurs, dans ces grandes salles, disailil, pour y contempler attentivement le spectacle de l'infirmité humaine : là vous verrez en combien de sortes la maladie se joue de nos corps : là elle étend, là elle retire ; là elle tourne, là elle disloque ; là elle relâche, là elle engourdit ; là sur le tout, là sur la moitié ; là elle cloue un corps immobile , là elle le secoue parle tremblement (1). »
11 adresse de véhéments appels au roi même : « Que Votre Majesté, sire, ne se lasse pas : puisque les misères s'accroissent, il faut étendre les miséricordes... » Louant le plaisir saint et royal de donner la vie à ceu x qui souffrent :
« Sire, Votre Majesté aime ce plaisir C'est aux
sujets à attendre^ et c'est aux rois à agir ; eux-mêmes ne peuvent pas tout ce qu'ils veulent ; mais ils rendront compte à Dieu de ce qu'ils peuvent. Sire, c'est tout ce qu'un sujet peut dire à Votre Majesté : il faut dire le reste à Dieu et le prier humblement de découvrir à un si grand roi les moyens de poser l'appui le plus nécessaire de son salut éternel. »
C'est ainsi qu'il fait son devoir avec convenance. Jamais, quand le roi vient l'entendre, dans les Carêmes et les Avents qu'il prêche à
(1) Deuxième sermon pour la Nativité de la sainte Vierge. XI, 83.
la cour, il ne manque de s'adresser à lui, non pour faire sa cour, mais pour lui approprier l'instruction du jour. Qu'on ne s'attache pas aux compliments qui sont de bienséance : il ne dit au roi que la vérité, et la louange même, dans sa bouche, est une leçon. Il ne veut pas avoir la gloire de parler haut et fort, avec liberté : il veut pénétrer dans ce cœur que la rudesse lui fermerait : que l'on songe de quel intérêt il est, dans une monarchie absolue, que le roi soit honnête homme, et que, selon la théorie politique de Bossuet, la crainte de Dieu est le seul contrepoids du pouvoir royal, on comprendra que le prédicateur ne néglige rien pour asseoir dans le cœur de Louis XIV l'empire de la foi et de la charité. Quand tout l'État est aux mains d'un seul homme, ce n'est pas flatterie, si Bossuet dirige tout son sermon vers le roi : c'est amour du peuple et dévouement à l'Etat. Ce qui importe surtout alors, c'est que le maître soit éclairé et instruit : aussi prêchant sur la justice, si le premier point est en grande partie pour les courtisans, qu'il engage à payer leurs dettes, tout le second point, par l'exemple de Salomon, presque tout le troisième, par l'indifiérente répartition des royaumes entre les amis et les ennemis de Dieu, tendent à instruire le roi. Le 2 avril 1662, jour des Rameaux, il ne parle que pour Louis XIV : il lui développe les devoirs des rois,
non selon son propre sens, (« que seroit-ce qu'un particulier qui se mêleroit d'enseigner les rois ? ») mais par « les oracles de l'Écriture, les sages avertissemens des papes, les sentences des saints évêques. » Tout se résume en deux mots : Jésus-Christ veut régner sur le roi : par le roi il veut régner sur son peuple. « Régnez, ô Jésus-Christ, sur tous ceux quj régnent ; qu'ils vous craignent du moins puisqu'ils n'ont que vous seul à craindre ; >>/ qu'ils ne se permettent rien de ce que la loi de Dieu ne leur permet pas. Veiller à la foi, maintenir l'Église, déraciner les vices, exterminer les crimes, élever la vertu, aimer, défendre la justice : voilà par où un prince chrétien fera régner Jésus-Christ sur son peuple. « 0 Dieu, dit-il en terminant, donnez à ce prince cette sagesse, cette étendue, cette docilité modeste mais pénétrante, que désiroit Salomon... Faites... que ce grand cœur ne change jamais que pour céder à la vérité. 0 Dieu ! faites qu'il la cherche ; ô Dieu, faites qu'il la trouve ! « Déjà pour l'instruction du père, comme plus tard pour élever le fils, il tire de l'Ecriture sainte les maximes de la vérilahle politique : quelle leçon plus nécessaire eùl-il pu trouver, et plus appropriée à un auditoire où se trouvait un tel auditeur ?
Ainsi se déroulent les sermons de Bossuet, sur un fond solide de théologie, d'où la morale
sort naturellement, inséparable du dogme, embrassant l'homme tout entier, infiniment abondante et diverse, s'appliquant à toutes les formes les plus passagères de l'humaine faiblesse, apportant à toutes les conditions, à tous les individus le remède de leurs maux et l'aliment de leur besoin, déposant dans chaque cœur le germe salutaire qui parla grâce divine étoulïera la mauvaise herbe et tleurira en bonnes œuvres ; ils se déroulent en raisonnements serrés et pressants, que la charité enflamme, que la compassion tendre aux infirmités des hommes, l'ardent désir de les arracher aux misères de la nature déchue et de leur procurer en Dieu la paix et le bonheur, pénètrent d'une toute-puissante émotion ; où tous les dons de l'esprit et de l'étude, appelés à servir et non à briller, fournissent pour la gloire de Dieu et l'utilité des hommes les fortes peintures et les mots efficaces ; œuvres d'un jour, créées pour le besoin immédiat et l'inslruction orale, œuvres fortes pourtant et durables, non par la forme seulement, mais par la matière : car les sermons contiennenl toute la doctrine que développera Hossuet dans ses grandes œuvres d'histoire et de controverse, et c'est en se préparant à la prédication qu'il a rassemblé cet immense savoir qu'on admirera dans l'étonnante activité de sa vieillesse: avant d'écrire les Variations ei la Politique, on peut dire qu'il les a prêchées.