‹ Bossuet (volume 3)Chapitre 9 sur 23 · TI · texte numérisé non relu

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Mais laissons le succès, qui dépend tant de rélève, et voyons comment le maître a rempli sa tâche. V^oici le programme d'études qu'adopta Bossuet (I). ^

Tous les jours, le Dauphin écoutait chapeau bas, soir et matin, deux leçons de religion : j d'abord l'explication du catéchisme, qu'il apprit' par cœur avec l'histoire sainte ; plus lard la lecture des textes : V Evannile, les Actes des Ajwtrcs,des parties du Vieu.r Testament^ notamment le livre des Rois ; les Épilres des Apùlres^ par fragments ; des morceaux des Prophètes ; ei parmi tout cela, à l'occasion, des Vies de Saints, des Actes de martyrs, l'histoire ecclésiastique.

Quant à l'instruction profane : » Notre prin-i cipal soin, écrivait Bossuet au Pape, a été de lui faire connoître premièrement la propriété, et ensuite l'élégance de la langue latine et de la

(1) Bossuet, De Insfitutione Ludovici Celpliini ad Innocentium XI. Edit. Lâchât, XXIII, 1, sqq.

lf)6 BOSSUET.

françoise. » Le Dauphin « tout jeune... entendoitfort aisément les meilleurs auteurs latins. » lia lu principalement Virgile, Térence, Salluste, César, les œuvres philosophiques, les discours et les lettres de Cicéron, et chaque ouvrage en entier, tout d'une suite.

Quels auteurs français étudia-t-il? Bossuet par malheur ne nous le dit pas. Lui fit-il lire Balzac, Pascal, Perrot d'Ablancourt, Corneille, Bacine, qu'il recommandait vers J670 comme les écrivains français les plus propres à former le style ? on peut en douter.

Puislagéographie, surtoutcelle delaFrance;

l'histoire, et celle de la France aussi surtout.

'Le Dauphin lut, en partie, Comines et du Bellay.

En général, Bossuet a tiré lui-même des sources la matière d'un cours, que le Dauphin écoutait, puis répétait de mémoire; puis il l'écrivait en français, et le mettait en latin, a Cela lui servoit de thème )\ pour son plus grand profit, et avec une notable économie de temps. Ce cours d'histoire, rapide et bref jusqu'à la fin de xv^ siècle, devint très détaillé à partir du xvi^ siècle : toutes les négociations, les intrigues, les guerres, les querelles religieuses et politiques sont fort exactement débrouillées.

La philosophie : l'àme, le corps, Dieu; dans le monde extérieur, les animaux, et ce qui les distingue de l'homme.

La logique, elpiiacipalement la dialectique;

l'éducation du dauphin. 167

puis la rhétorique d'après Aristole, Platon, Cicéron, Quintilien.

La morale d'après l'Ecriture, mais aussi d'après Aristote et Socrate.

Des notions de droit romain, de physique, d'histoire naturelle.

, Les mithématiques : art militaire, fortifications; mécanique, statique, cosmographie, géométrie.

Ces études achevées, le Dauphin devait, dans trois grands ouvrages que méditait Bossuet, et dont le deruier ne fut pas écrit, apprendrela philosophie de l'histoire universelle, la politique, et l'état de la France et de l'Europe : c'était comme un enseignement supérieur, complétant et couronnant l'instruction secondaire.

Ce programme auquel Bossuet se conforma, est vaste sans doute. Il n'est pas accablant. Il n'a pas pour objet de procurer un savoir encyclopédique. Bossuet a su taire de grands sacrifices : il a exclu le grec. Il ne voulait pas faire du Dauphin un savant, ni l'armer pour la critique et la dispute.

Il a passé légèrement sur les parties contentieuses de laphilosophie spéculative, delà métaphysique, sur les parties les plus abstraites des sciences.

Ce qu'il voulait procurer au Dauphin, c'était le développement général des facultés intellectuelles, l'adaptation de l'esprit aux nécessités

vitales, l'acquisition des notions pratiques. De là ce système bien coordonné d'études qui se lient et se soutiennent mutuellement. Le but pratique que Bossuet poursuit, assigne à chaque science son rang et son importance dans le programme d'éducation qu'il a tracé : nulle science n'est étudiée pour elle-même, dans son intégrité, sans autre fin que la vérité qui en est l'objet propre. Chaque science est prise par le côté qui a rapport à la conduite de la vie, et le temps d'étude lui est mesuré selon qu'elle y contribue plus ou moins. Ainsi dans la logique, le Dauphin s'est arrêté principalement (( à cette partie « qui sert à trouver les argumens probables, (( parce que ce sont ceux que l'on emploie dans « les aflaires. »

Mais ce n'est pas tout : les princes ont des besoins comme des devoirs particuliers. Laissant l'érudition, les questions, les curiosités, Bossuet tourne même la morale elles connaissances pratiques du côté qui intéresse son élève, lit n'est pas un article, dans ce plan d'études, qui ne le prépare à son métier de roi : il n'est pas une heure de travail qui ne soit destinée à l'y mieux adapter.

Lisant la Bible, «. nous remarquions, dit Bossuet, que c'est sur les rois que I )ieu exerce ses plus redoutables vengeances » ; lisant les auteurs latins, « nous ne nous sommes jamais écartés de notre principal dessein, qui étoitde

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taire servir toutes ses études à lui acquérir tout ensemble la piété, la connoissance des mœurs et celle de la politique. » « On ne peut dire <( combien il s'est diverti agréablement et utile- « ment dans Térence, et combien de vives « images de la vie humaine lui ont passé devant « les yeux en le lisant. »

Dans l'histoire de France : « Nous remarquons les mœurs de la nation bonnes et mauvaises ; les coutumes anciennes, les lois fondamentales ; les grands changemens et leurs causes ; le secret des conseils ; les événemens inespérés, pour y accoutumer l'esprit et le préparer atout ; les fautes des rois et les calamités qui les ont suivies... Mais afin que ce prince apprît de l'histoire la manière de conduire les affaires, nous avons continué, dans les endroits où elles paroissent en péril, d'en exposer l'état... Nous lui demandons son avis... et conduits par l'expérience, nous établissons la manière de former les desseins et de les exécuter. »

Tout a ce caractère éminemment pratique. Tout, religion, philosophie, morale, histoire. César, Térence, la grammaire latine même el. les modèles d'écriture, tout instruit ainsi le Dauphin de ses obligations particulières, et le forme aux deux fonctions essentielles du commandement : juger et agir.

Le plan donc est sage : comment sappliquait-

no BOSQUET.

il à l'élève? Par quelle méthode devenait-il efficace et se réalisait-il dans le travail quotidien?

Bossuet fit tous ses efforts pour que son enseiî;nement ne restât pas lettre morte et allât vraiment au fond de l'esprit du Dauphin. 11 prit bien garde d'abord de graduer les études, de proportionnner le travail à l'Age de son élève. ce Toutes ces choses, dit-il, ne lui ont été enseignées que peu à peu, chacune en sou lieu. Et notre soin a été qu'on les lui donnât à propos, et chaque chose en son temps, afin qu'il les digérât plus aisément, et qu'elles lui tournassent en nourriture. »

Pour assurer l'unité de l'enseignement , il se chargea de tout enseigner lui-même au Dauphin, sauf les mathématiques. Il craignait que des maîtres particuliers ne fissent de leur science spéciale un tout indépendant , une fin, et n'eussent de la peine à sacrifier tout ce qui n'était pas une pièce nécessaire de l'éducation d'un roi. Voulant maintenir le concert et la subordination de toutes les parties, il accepta un labeur immense. Il repassa ses auteurs grecs et romains, refit ses humanités: ce qui était plus ardu, il se mit en état d'enseigner l'histoire, la géographie, l'anatomie, la physique. Et il ne mit point de livres aux mains de son élève, de ces livres qui .ménagent surtout la peine du maître, et qui le

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portent doucement au J30ut de sa tâche : il composa sur chaque matière l'ouvrage qui répondait exactement au besoin. Il ne se contenta point d'écrire la Connaissance de Dieu et de soi-même, la Logique, le Traité du libre arbitre, la Politique tirée de l'Ecriture sainte, le Discours sur l'Histoire universelle ; il fît un cours d'Histoire de France, des matières de versions et de thèmes, des recueils de locutions notables ou difficiles, des modèles d'écriture. Il descendit à toutes les minuties, grammairien, répétiteur, éplucheur de syllabes, excellent régent de huitième avant d'être un maître incomparable des études supérieures.

11 veillait avec la même attention aux petites et aux grandes choses, persuadé que tout se tient dans léducation, et que si les éléments mal enseignés ne donnent pas à l'esprit une bonne préparation, la haute culture n'y saurait germer. Déplus, il pensait que les plus humbles éléments acquièrent de la noblesse et de la valeur dans une éducation bien réglée. Il porta de l'intérêt dans la fastidieuse étude du vocabulaire et de la grammaire de la langue latine : « autant que son âge le permettoit, dit-il, nous joignions à l'étude des mots la connoissance des choses. »

Pourchasser dans un thème les solécismes et les barbarismes, ce métier de cuistre ingrat, vide d'inlelligence, il s'y abaissa moins qu'il

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ne l'éleva à lui. Il poursuivit moins les fautes que les causes mentales des fautes : la correction d'un thème fut un travail de psychologie et une leçon de morale.

Bossuct tâcha d'intéresser le Dauphin à la grammaire latine en lui découvrant le rapport qui unissait l'avenir au présent, et faisait d'un bon thème la promesse d'un bon règne.

« Ne croyez pas, Monseigneur, qu'on vous reprenne si sévèrement pendant vos études, pour avoir simplement violé les règles delà grammaire en composant... Nous ne blâmons pas tant la faute elle-même que le

défaut d'attention qui en est la cause Vous parlez

maintenant contre les lois de la grammaire, alors

vous mépriserez les préceptes de la raison Il n'est

pas en notre pouvoir de vous mettre dans l'esprit ce qui sert à cultiver la raison et la vertu, pendant que

vous penserez à tout autre chose Éveillez-vous

donc, Monseigneur Si vous n'appliquez votre esprit, il deviendra engourdi, et tomhera dans une honteuse léthargie. »

Malheureusement ^lonseigneur lisait ces belles paroles, Monseigneur les traduisait en latin ; mais Monseigneur ne s'éveillait pas.

Peut-être le maître était-il trop sérieux, et ne s'accommodait-il pas à la faiblesse, à la légèreté d'un esprit d'enfant? Pourtant Bossuet n'a pas méconnu cette nécessité plus que Fénelon et Madame de Maintenon. Il voulut toujours

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intéresser son élève, et captiver en lui l'imagination en même temps qu'il fortifiait la raison. Pour cette raison, il est contraire à la méthode desextraits: il luifaillire « chaque ouvrage entier de suite, et comme tout d'une haleine, r> toute ï Enéide, tous les Commenlairesde César: le goût y profile plus, mais aussi l'œuvre a plus de prise par là sur le cœur. Il charge Térence de lui découvrir « les trompeuses amorces de la volupté et des femmes » : maître charmant, à coup sûr, et sans fâcheuse austérité. 11 lui fait voir la géographie <> en jouant et comme en faisan voyage : tantôt en suivant le courant des fleuves, tantôt rasant les côles de la mer, et allant terre à terre, puis tout d'un coup cinglant en haute mer; nous traversions dans les terres, nous voyions les ports et les villes..., examinant tout, recherchant les mœurs, surtout celles de la France. «

11 évite le ton dogmatique : « Nous faisions le plus souvent ces observations, non comme des leçons, mais comme des entretiens familiers, et cela les faisoit entrer plus agréablement dans son esprit.. » Montaigne et Fénelon eussent-ils mieux fait? Ne reconnaît-on pas là leur esprit, leurs maximes, toute leur pédagogie?

Cependant Bossuet s'est gardé ici d'un excès où l'on est tombé bien souvent, et plus d'un moderne réformateur trouverait à apprendre dans le programme inefficace de l'éducation du

Dauphin. Il y verrait Bossuet, d'accord avec Louis XIV, condamner la doctrine de l'instruction amusante, et poser comme bases d'une ^ I éducation pratique la régularité, la nécessité, le devoir, qui forment les habitudes nécessaires pour la conduite future de la vie.

« Il faut qu'un enfant joue, qu'il se réjouisse, cela

l'excite : mais il ne faut l'abandonner de sorte au jeu

^ et au plaisir, qu'on ne le rappelle chaque jour à des

^^choses plus sérieuses Comme toute la vie des

princes est occupée, et qu'aucun de leurs jours n'est exempt de grands soins, il est bon de les exercer dès l'enfance à ce qu'il y a de plus sérieux, et de les y faire appliquer chaque jour pendant plusieurs heures : afin que leur esprit soit déjà rompu au travail et tout accoutumé aux choses graves, lorsqu'on les met dans les affaires... La force de la coutume est douce, et l'on n'a plus besoin d'être averti de son devoir, depuis qu'elle commence à nous en avertir elle-même. »

C'est ce que disait plus tard le spirituel abbé Galiani : la vie consiste à s'ennuyer et à faire ce qu'on ne veut pas, l'éducation, qui doit préparer à la vie, doit apprendre à s'ennuyer et à faire ce qu'on ne veut pas ; l'éducation amusante, sans l'ennui du travail et la contrainte de la régularité, n'est qu'un funeste contresens. « Mon traité d'éducation est tout fait. Je prouve que l'éducation est la même pour l'homme et pour les bêtes... Que fait-on faire

l'éducatiOxN du dauphin. 1T5'

dans un manège à un cheval? Le cheval fait naturellement l'amble, le trot, le galop, le pas. Mais il le fait quand bon lui semble, et selon son plaisir. On lui apprend à prendre ces allures malgré lui.... et aies continuer deux heures. » (ju'importe au fond d'apprendre la géographie ou la géométrie ? Ce qu'il faut, c'est prendre l'habitude de plier sa volonté, de faire céder son plaisir au devoir. Gela est plus vrai des rois que des autres hommes, à qui la nécessité parle au défaut du devoir. Mais les rois échappent le plus souvent à la nécessité : il faut donc que le devoir soit souverain sur eux.

Ce programme, cette méthode, nous font sentir avec quelle hauteur de vues Bossuet a conduit l'éducation du Dauphin ; si le mot ne devait paraître un anachronisme, je dirais encore, avec quel libéralisme. Prêtre, il n'a pas imbu son élève de l'esprit ecclésiastique, de la , religion des séminaires et des couvents. Il a voulu que le Dauphin fût chrétien, mais en roi, non en moine. Au temps môme oii il l'instruisait, il écrivait au roi, qui tournait à la dévotion, ces admirables paroles :

« Aimer Dieu, à un roi, ce n'est rien faire d'extraordinaire ; mais c'est faire tout ce que son devoir

exige de lui, pour l'amour de celui qui le fait régner.

— En se proposant le bien de l'État pour la iin de ses actions, il pratique l'aniour du prochain dans le souverain degré, puisque dans le bien de l'État est compris le bien et le repos d'une infinité de peuples. »

Et passant en revue l'autorité, lajustice, les finances, la paix, la guerre, les sciences elles arts, les travaux publics, toutes les affaires enfin d'un grand royaume, il continuait :

« Ainsi, quoi que fasse le prince, il peut toujours avoir en vue le bien du prochain, et dans le bien du prochain le véritable service que Dieu exige de lui.

— Que fera donc le Roi, en se donnant à Dieu, et que changera-t-il dans sa vie ? Il n'y changera que le 'péché, et faisant pour Dieu toutes ses actions, il sera saint sans rien affecter d'extraordinaire. — Il n'est ici question ni de longues oraisons, ni de lectures souvent fatigantes à qui n'y est pas accoutumé, ni d'autres choses semblables. On prie Dieu allant et venant^ quand on se tourne à lui au dedans de soi. Que le Roi mette son cœur à bien faire les prières qu'il fait ordinairement, c'en sera assez. Du reste tout ira à

l'ordinaire pour l'extérieur : le grand changement

doit être au dedans. »

Tels étaient les enseignements qu'il donnait au Dauphin : tout écartait la triste dévotion, tout tendait à l'action pour le bien.

Avec la même facilité, la même absence d'é-

l'ki)LC.\ïio>' du dauphlx. 177

troits scrupules, Bossuct aborda franchement les parties les plus difficiles de l'histoire de France, sans que jamais son caractère ni ia naissance du Daupliin le lissent biaiser sur les affaires religieuses ou les fautes des rois. Il lui paria plus librement sans doute qu'il n'eût fait au fils d'aucun particulier. La flatterie courtisanesque n'était point son défaut ; mais il se dépouilla même du respect, et n'adoucit jamais la sévérité des arrêts de l'histoire. Il eut raison : dans une monarchie absolue, il est peut-être utile d'entretenir l'esprit monarchique en jetant le voile sur les fautes anciennes de la dynastie ; mais il y a un homme au moins à qui il faut apprendre à condamner, mépriser, haïr, sans réserve et sans excuse, les infidèles dépositaires du pouvoir: celui-là, dont on ne craindra pas de faire un républicain, c'est l'héritier du trône.

De plus, les enseignements moraux de l'his-\ toire, qui ne sont guère à l'usage des particu-l liers, sont exactement appropriés à la condi tion des princes : c'est pour eux qu'un cours d'histoire est vraiment la morale en action. Bossuet le sentit, et l'absolue indépendance de jugement fut sa règle. Aussi les rédactions françaises du Dauphin, qui nous conduisent de Pharamond à la mort de Charles IX, prennent-elles un vif intérêt, quand on y cherche l'esprit du maître.

Avant VEssai sur les mœurs de Voltaire, jamais noire liistoire n'avait été ramassée dans une exposition plus rapide, pluslumineuse.plus sérieuse, plus exacte. Mais le cours était fait pour un seul et un certain élève : partout le dessein particulier apparaît. Philippe P'' sert d'exemple du mal que font les railleries des princes. Jeanne de Navarre, femme de Philippe le^Bel, enseigne à aimer et protéger les lettres. Cliarles le Téméraire, perdu par l'orgueil de son premier succès, instruit à se défier de la bonne opinion de soi-même. La mort de Jean Sans-Peur, trahi, dit-on, par sa maîtresse. « doit apprendre aux princes combien peu ils doivent se fier à ces sortes de personnes. » L'assassin] du duc d'Orléans périt assassiné :

ainsi mourut un méchant prince, par une méchante action, qu'on doit regarder comme un effet de la justice de Dieu. » Philippe, fils aîné du roi Louis VI, meurt d'une chute de cheval en pleine jeunesse : « tant il est vrai que la mort ne pardonne ni à la dignité, ni à l'Age. »

Les rois doivent protéger l'Eglise ; mais Dieu est maître|de leurs cœurs, et ils sont maîtres de leurs royaumes. Saint Louis autorise la résistance à la cour de Kome. Même Bossuetse déclare "pour Philippe le Bel; il est dur pour Boniface VIII, il ne croit pas au souffiet donné par ?S^ogaret au l'ape. Il sera aussi pour Louis XII contre Jules II, qu'il ne ménage pas. Il

l/KI>L't:ATlUN DU DAUI'IILN. 179

blâmera le concile de Trente d'avoii' repoussé les propositions que le cardinal de Lorraine apportait touchant le rétablissement de l'ancienne discipline.

Tout cela, je le sais, vient du gallicanisme ; c'est l'esprit de la déclaration de 1082 et de la Gallia orf/iodoxa. Mais est-ce l'intérêt gallican qui, dans d'autres affaires religieuses, dictait à Bossuet de si libres remarques ? quand il justifie les Juifs accusés d'avoir empoisonné les fontaines, quand il juge Alexandre VI, « homme décrié par sa mauvaise foi, par son peu de religion, par son avarice insatiable^, et par ses désordres » ; quand il blâme la conduite de Léon X qui, « au lieu de réformer les abus qui donnoient lieu à l'hérésie, ne songeoit qu à perdre Luther » ; quand il reconnaît quelle prise le Pape donnait aux insolences du moine allemand, « car il est certain, entre autres choses, qu'il avoit donné à sa sœur les revenus des indulgences » ; quand il approuve pleinement et sans nul embarras l'alliance du roi de France avec le turc ; quand il rend justice à la belle discipline que Dandelot avait établie dans l'armée protestante ; quand il loue le patriotisme de Coligny ,« François jusqu'au fond du cœur » ; quand il signale à plusieurs reprises les cruautés que commettent les catholiques, « selon la malheureuse coutume des guerres civiles » ; quand enfin il peint avec une énergique exac-

tilude les préparatifs du massacre des liuiiiienots, et lliorrible nuit de la Saint-Barthélémy, ne voilant rien, n'abrégeant rien, détestant la « grimace » des actions de grâces rendues à Dieu, et proclamant " qu'on ne peut trouver un prétexte qui eût la moindre apparence » pour atténuer l'horreur d'une telle action , enfin laissant toute la pitié, toute l'admiration aller sans réserve aux hérétiques: n'admirerat-on pas cette rare sincérité? Et si le gallicanisme n'y est pour rien, à quelle cause la rapporter, sinon au devoir dont il se sentait obligé envers le Dauphin, et à une si haute conception de la religion catholique, qu'il ne croyait pas que la découverte même du mal fait en son nom pût l'atteindre ?

Au reste, les rois ne le trouvent pas plus disposé à faire taire sa conscience. Il ne cache pas qu'il blàm.e François 1"' d'avoir trafiqué des droits de l'Église en cédant au Pape l'abolition de la Pragmatique : et ce concordat, qui règle encore de son temps les afïaires ecclésiastiques, lui paraît « un poids terrible » dont les rois de France « ont la conscience chargée ». Sur toutes les affaires, il n'épargne pas les rois. Philippe le Bel, Charles le Bel ont écrasé leurs peuples d'impôts excessifs ; le roi Jean s'est déshonoré par cette ruineuse paix, où il a sacrifié le salut de l'État à sa délivrance personnelle ; Louis XI, dont il reconnaît les grands

l'éducation du dauphin. 181

services et Tétendue d'espril, est marqué comme un roi superstitieux, défmnl, injuste, cruel, « qualités d'une âme basse et indigne de la royauté. >> François P"" est condamné avec Louise de Savoie dans l'afTaire 'du procès de Semblançay. « Henri II donna tout à ses favoris. » Enfin Charles IX est plus maltraité peut-être par Bossuet que par les historiens de notre temps. Charles IX, dans la rédaction du Dauphin , <( rude » , d'un naturel dur et féroce, «n'ouvre la bouche qu'enjurant, » ordonne à Maurevel d'assassiner Coligny, puis visite et caresse l'amiral blessé « avec une profonde dissimulation » ; pendant le massacre de la Saint-Barthélémy, il regarde les cadavres dans la cour du Louvre « non seulement sans horreur, mais avec plaisir » ; il tire d'une fenêtre sur les huguenots fugitifs ; il meurt, suant le sang de toutes parts, par un juste jugement de Dieu, qui faisait « nager dans son propre sang un prince qui avoit si cruellement répandu celui de ses sujets. »

Pourtant Bossuet avait reconnu en Charles IX un (( fonds dedroiture » ; il relève dans sa vie « plusieurs marques d'honnêteté et même de politesse », et sur la lin de ses jours une réelle ardeur pour bien régner. Mais ce on l'avoit gâté par de mauvaises maximes », et ce roi détestable, quiaurait pu être un bon et grand roi, « peut servir d'exemple aux princes, pour

leur apprendre combien une bonne édiicaHon leur est nécessaire, et combien ils doivent craindre de prendre trop tard de bonnes résolutions. »

Comme on le conçoit, Louis IX est l'idéal que Bossuet propose au Dauphin. Mais pourquoi ? parce qu'il l'ut un saint. Mais par où l'util saint ? par les vertus que tout à l'heure nous voyions Bossuet recommander à Louis XIV. Louis IX fut un saint, parce qu'il fit chré- ^ tiennement tous ses devoirs de roi, parce qu'il était juste, sage, bienfaisant, doux à l'ordinaire, sévère dans le besoin, pacifique, courageux dans les guerres nécessaires, prudent, l'oreille ouverte aux sages conseils, résolu, actif, prenant sur lui toute la peine et toute la responsabilité du pouvoir, roi tout ensemble et père de la France.

On ne s'étonnera pas que Bossuet professe dans le cours qu'ilfaitau Dauphin, le plus entier attachement à la monarchie absolue. Le roi légitime est le représentant de Dieu, inviolable, ne devant de compte qu'à Dieu : même coupable, même hérétique, il est le roi légitime, il est sacré. Bossuet est, comme on dirait aujourd'hui, légitimiste ; il l'est contre le Pape, contre le roi au besoin ; Urbain V, Charles V donnent permission à Du Guesclin de détrôner Pierre le Cruel, « |)rince impie et inhumain » : pour cette fois Bossuet passe du coté des Anglais,

l'éducation du dauphin. 183

quand le prince de Galles se résout à rétablir le roi de Castille, a pour venger la majesté royale... violée en sa personne. »

Mîiis le droit divin de leur naissance ne confère pas aux rois une puissance despotique el sans limites. L'autoriLé absolue n'est pas arbitraire. Issue del'élection, la royauté capétienne doit respecter les lois anciennes et fondamentales du royaume. Louis XI est blâmé, comme « plus curieux de faire tout ce qu'il voudroit dans son royaume, que d'en conserver les anciennes lois. » Si les bons Français ne s'émeuvent point de la cession que Charles VI fait du royaume aux Anglais, si les honnêtes gens ne s'indignent point que François P'' viole le traité de Madrid, c'est que ces actes extorqués à la faiblesse d un roi fou ou d'un roi captif étaient nuls de plein droit. Le sacre, qui fait du roi le vicaire de Dieu, irresponsable aux hommes, lui impose par le serment qu'il doit prêter l'obligation de transmettre à son successeur Flitat intact dans son territoire et dans sa forme essentielle, tel que ses pères l'ont fait et le lui ont transmis. Sa volontépeut tout, mais à condition de suivre les lois, qui sont les voies par 011 elle doit descendre du trône au peuple.

Ainsi, tandis qu'il apprenait son histoire, le Dauphin s'apprivoisait insensiblement, sans qu'il y songeât, à la sévère et noble doctrine de la Politique tirée de CEcriture sainte.

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