L'EDUCATION DU DAUPHIN
dépit de son incapacité, en dépit de son inertie, le Dauphin apprit, retint, et sut. La duchesse d'Orléans nous l'assure : <* Le Dauphin n'est pas ij^noranten réalité. Il a beaucoup appris, mais il ne veut jamais parler de rien : il met toute son application à oublier tout ce qu'on lui a enseigné : cartel est son bon plaisir ; on n'en sauroit trouver d'autre motif. » Le motif, nous le devinons : oublier, c'était sa revanche de mauvais élève contre le maître qui lui avait inculqué de force quelque science. Apprendre avait été son supplice, désapprendre fut sa vengeance. Il n'ouvrit plus un livre de sa vie.
S'il lui fallut de l'application pour se défaire des connaissances qu'il n'avait pas mis d'application à rechercher, cela prouve au moins que l'effort du précepteur n'avait pas été tout à fait sans résultat. Il ne faut pas condamner légèrement Bossuet : on peut ramener les tempéraments ardents, dompter les indociles : il n'est rien qui vienne à bout de l'inertie. On peut exciter la paresse, et fortifier la faiblesse d'esprit ; mais quand le même esprit est paresseux et faible, que faire ? quand au défaut delà nature le vice de la volonté s'unit contre le maître, il est vaincu sans ressource, le cas est désespéré.
Si cela est vrai de tous les enfants, combien plus d'un prince, de l'héritier du troue, dans une courfastueuse, dans une monarchie absolue!
Là, le maître vaut bien peu, quelque valeur qu'il ait : àmoins qu'il ne rencontre une àme extraordinaire. Un Aristote éleva un Alexandre : cela s'est vu une fois dans l'histoire du monde. A défaut de génie, ou de certaines qualités morales, plus rares peut-être que le génie, un prince a toutes les chances du monde d'être mal élevé. Supposez-le honnête, médiocrement intelligent, suffisamment laborieux, une bonne et droite nature, ni au-dessus, ni au-dessous de la moyenne des cœurs et des cerveaux : je serais bien étonné que son éducation réussît. Je laisse de côté l'influence démoralisante des courtisans, l'orgueil et la paresse que leur complaisante servilité enfoncent dans l'àme molle de l'enfant; ces propos même indifférents, ces menues actions de chaque jour, ces attitudes, cet air pour ainsi dire de la cour, dont l'inévitable contact détruit les germes excellents que le précepteur a déposés; cette indirecte leçon que tous, jusqu'au dernier des laquais, lui donnent sans dire mot, qu'il sera le maître un jour : à quoi bon se peiner lui-même ? il aura des gens qui sauront et penseront pour lui. Ne sortons pas de la pure pédagogie : quel hasard ne court pas une éducation sans émulation, sans sanction, sans épreuve, où l'élève se sent supérieur au maître même en s'y soumettant, où le maître commande en s'inclinant? où nulle expérience delà réalité, nulle concurrence d'esprits rivaux,
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nulle nécessité vitale ne vient contrôler le travail, exciter le progrès? Fatalement, chez les meilleurs, la régularité matérielle de l'emploi du temps se substitue àl'activité intellectuelle; l'élève assiste docilement et passivementau travail que le maître fait pour lui et en lui ; il en est la matière, et non l'agent. 11 donnera son temps, son attention, sa mémoire, ce qu'il faut de réflexion pour entendre et retenir : mais ce sera tout; rien ne le sollicitera à aller plus loin, à ajouter par l'initiative personnelle aux connaissances procurées par le maître, à en faire le point de départ de conceptions nouvelles, qui seront la conquête de son esprit et son bien véritablement propre. 11 étudie comme le soldat qui apprend sa théorie : jamais il ne dépasse les paroles de l'instructeur ou les termes du livre : quand il peut les répéter sans faute, et en expliquer le sens littéral, c'est fini : il sait. Et cela même n'est pas commun. J'admire, pour moi, les princes qui, ayant reçu ce qu'on appelle une excellente éducation, en sortent honnêtes gens, laborieux, appliqués à leurs devoirs, et capables de faire pour l'État ce qu'un particulier de bonne volonté, sans génie, fait pour sa fortune et sa fomille. A égalité de dons naturels, un prince jeté, dès son enfance, dans des situations violentes ou pénibles, qui, sans instruction réglée, a lentement été formé par l'expérience directe et le besoin pressant, aura plus de
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chances de bien régner, qu'un autre que dans des temps prospères et glorieux, au milieu d'afïeclions empressées ou des apparences de l'afïection, les plus savants hommes se seront efforcés d'éclairer.
Si ces vices des éducations de cour pèsent fâcheusement sur tous les esprits d'ordre moyen . quelle facilité la pesanteur apathique du Dauphin n'y trouva-t-elle pas pour neutraliser le génie et l'activité de son précepteur?
D'autant que Bossuet — et on ne saurait lui en faire trop d'honneur — s'interdit un moyen d'action que son état l'invitait en quelque sorte à employer, et qui se fut trouvé très approprié au caractère de l'élève. Il aurait pu se faire le directeur du Dauphin, prendre cette àme épaisse par le seul endroit délicat et sensible, la peur de la mortel de l'enfer, s'y rendre maître absolu par un adroit ménagement de ces terrifiants objets, la gouvernerimpérieusement et l'accoutumer peu à peu à ne jamais se mouvoir par elle-même, à chercher hors de soi, et en lui, le principe de toutes ses pensées et de toutes ses volontés. Il ne l'a pas fait. Il a pensé qu'élevant l'héritier du trône, il devait faire un roi; qu'il fallait le dresser à être actif, autocrate, à ne prendre le mot de personne, à vouloir par un choix libre et éclairé ; il a taché de le mettre en état de se passer de tout le monde, et même de son précepleiir. l'onrce dernier article, il réussit
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au delà de ses vœux. Le I)aii|)liin se passa de lui, et dans l'œuvre immense de Bossuet, je ne trouve point une ligne qui atteste un commerce un peu régulier ou intime avec son élève, après le jour où il cessa ses fonctions.