IV. — Les communautés : démêlés avec l'abbesse de Jouarre
Bossuet, nommé à l'évêché de Condom le 13 septembre 1669, sacré le 21 septembre 1670, se démit en octobre 1671, en voyant que ses fonctions de précepteur du Dauphin le retenaient à la cour. Il ne visita donc pas son diocèse ; mais de Versailles et de Paris, il y fît sentir son zèle et sa volonté. Il lutta contre l'ignorance et l'avarice de ses curés, et souleva le chapitre contre lui par l'intention qu'il annonça de l'obliger à la résidence. Un procès fut entamé au Parlement de Bordeaux. Ces commencements laissaient prévoir de quelle façon
Bossiiet comprendrait l'exercice des fonctions épiscopales, quand il s'y appliquerait à loisir et selon toute l'étendue de ses maximes : il put le faire à Meaux, dont il occupa le siège pendant plus de vingt ans, du 2 mai 1681 jusqu'à sa mort. On parla de lui pour l'archevêché de Lyon, pour celui de Paris : il fallait de la naissance pour les grands sièges , Bossuet resta à Meaux.
Il est l'homme de l'autorité : dans le gouvernement ecclésiastique comme dans l'organisation du pouvoir civil, il n'a foi^ pour procurer le bien général, que dans l'autorité pleinement et largement exercée, sans entraves des supérieurs, sans participation des inférieurs, mais emportant une responsabilité précisément égale, dont la notion toujours présente doit éloigner les tentations et prévenir les excès possibles de l'autorité. Gallican, il croit que les évêques sont les successeurs directs des apôtres : il se croit comme évêque l'organe du Saint-Esprit, et inspiré de Dieu en vertu de la promesse que Jésus-Christ fit à ses apôtres. Confiant dans ce divin secours, qui, dans sa charge, ne fait jamais défaut a la bonne volonté, il maintient avec une indomptable énergie l'indépendance et l'autorité de son siège.
Voilà le principe de sa conduite, soit qu'il agisse comme membre de l'épiscopat, uni au corps de ses collègues pour administrer de con-
cert les affaires générales de l'Eglise, soit qu'il agisse de son autorité particulière, comme ayant personnellement la charge d'un diocèse.
A peine Bossuet était-il nommé à Tévêché de Meaux, que s'ouvrit une assemblée générale du clergé de France (1681-1682). Il y eut un rôle principal : chargé de prononcer le sermon d'usage à la première séance que tint l'assemblée, il exposa avec force la doctrine gallicane, rendant au pape et au roi ce qu'il croyait leur devoir, et sous cette double souveraineté, maintenant la plénitude et l'étendue des droits épiscopaux. Cette merveilleuse démonstration donna à l'évêque de Meaux un ascendant que les plus orgueilleux prélats des grands diocèses reconnurent : ce fut lui qui vraiment dirigea les délibérations de l'assemblée, et fit voler les quatre articles qui définissaient la croyance gallicane : unité de l'Eglise sous l'autorité du pape^ indépendance des rois au temporel, infaillibilité de l'Eghse et non du pape. Bossuet parut si bien dans ces débats le chef de l'Eglise de France, qu'il porta seul la peine de la doctrine professée par tous. Rome ne lui pardonna pas les articles de 1682 ; ce souvenir, ravivé par.Fénelon, retarda la condamnation
des Maximes. Voilà comment aussi le plus grand théologien, le premier évêque de France par la science, par la piété, par la charité, ne fut pas cardinal ; ce n'est pas lui qui en est diminué.
Pendant l'assemblée de 1682, Bossuet eut ridée de proposer à la censure du clergé « les relâchements honteux et les ordures des casuistes ». Il lui semblait qu'il fallait agir par autorité pour empêcher le mal de s'étendre. Il prépara un décret qui condamnait cent quarante propositions, extraites des ouvrages des casuistes, sur les vertus théologales, surl'amour de Dieu et du prochain, l'observance des fêtes, l'homicide, la chasteté, le vol, les gains honteux, la corruption des juges, Tusure, le faux témoignage, le mensonge, la calomnie, la complicité criminelle, la simonie, l'usage des sacrements, la règle des aveux et la probabilité ; une seconde partie, où l'on reconnaîtra l'esprit de Bossuet, expliquait ce que l'Eglise commandait de croire sur toutes ces matières. Les gens qui croyaient avoir intérêt à défendre les casuistes rompirent le dessein de Bossuet et firent dissoudre l'assemblée par le roi.
Mais Bossuet était tenace dans les affaires oii sa conscience et l'intérêt public l'engageaient. Dix-huit ans plus tard, en 1700, dans une autre assemblée du clergé, il fit reprendre l'examen des doctrines des casuistes, et con-
damner par décret cent vingt-sept propositions tirées de leurs livres. Par le même acte, le clergé de France repoussait l'accusation de jansénisme par laquelle certains défenseurs des casuistes tâchaient de discréditer ses arrêts, et adhérait publiquement aux bulles que les papes avaient données sur la matière de la grâce. Ainsi, sous l'impulsion de Bossuet, Fépiscopat français marchait résolument, sans crainte de personne, ni même du pape, dans la voie tracée par les Pères et par les canons, écartant d'une main résolue les chimères ultramontaines sans ébranler la suprématie pontificale, passant entre les deux écueils du jansénisme et du probabilisme, toujours à égale distance de toutes les erreurs et de toutes les nouveautés, etcomme au plein centre de l'or- Uiodoxie.
Dans son diocèse, Bossuet maintînt ses droits en face du pouvoir civil, sans conflit, par une conduite prudente et modérée. 11 marcha d'accord avec les officiers du roi et magistrats, se subordonnante eux ou eux à lui, selon qull* s'agissait du temporel ou du spirituel, aidant tour à tour à leur action, ou la mettant en jeu
pour appuyer la sienne. Il n'eut même pas de querelles de préséance, chose rare en ce iempslà, et s'appliqua à pacifier celles qui purent éclater au-dessous de lui, entre son chapitre et messieurs du présidial o pour les places du chœur ».
Le premier et principal soin de Bossuet fut d'avoir un clergé paroissial instruit, zélé, et qui prêchât d'exemple. Il avertissait par une ordonnance synodale ceux qui avaient droit de lui présenter des curés, de penser ce non à satisfaire des amitiés ou des obligations particulières », mais au besoin des peuples ; il examinait ou faisait examiner les sujets présentés, pour ne nommer que ceux qui étaient « en état d'instruire par eux-mêmes », et il rappelait à ses curés que leur devoir « très pressant » leur enjoignait de faire toute l'année des prônes, catéchismes, et autres instructions pastorales. 11 les exhortait à se faire une petite bibliothèque théologique et morale, « chacun selon son génie et ses moyens •>, et dressait la liste des ouvrages indispensables. Chaque année, *il tenait à ouvrir et à présiderle synode diocésain, et il recommandait instamment l'usage des conférences ecclésiastiques, où chacun s'éclairait des lumières de tous. Il était très soucieux de la dignité et de la bonne réputation de son clergé, qui seules en pouvaient rendre l'aclion efficace. Nous avons Lo^'te une suite de déci-
sions qu'il prit pour y établir une bonne discipline Ordre aux curés de résider et de ne point s'absenter plus de huit jours sans l'autorisation épiscopale ; obligation du port de la soutane, au moins dans leur paroisse ; défense d*assister aux spectacles, aux « jeux publics de courte et longue paume et de la boule », et d'user du ce tabac en poudre » ; défense d'avoir des servantes âgées de moins de cinquante ans ; permission, donnée à regret, de garder chez eux (( leurs nièces encore jeunes », à condition qu'elles soient « humbles, pieuses, modestes, dans un habit simple, de bonne édification » ; pareille permission pour les mères et les sœurs, mais à la même condition, « afin que le célibat des ecclésiastiques, qui fait l'honneur de leur ordre, ne lui tourne pas à opprobre » ; enfin menaces de rigueurs contre ceux « qui s'adonneront au jeu et à la crapule, ou qui— feront entre eux des sociétés et frairies qui scandalisent les peuples î. Par toutes ces mesures et injonctions, il oblige ses curés « à vivre en telle manière qu'ils fassent respecter Dieu en leurs personnes », très attentif à les surveiller, très ferme à les punir comme à les soutenir au besoin, très opiniâtre à débarrasser le diocèse des mauvais prêtres, sans bruit, quand il se pouvait, mais sans peur du scandale quand il n'y avait pas d'autre voie.
En faisant de bons curés, c'est à ses fidèles
qu'il songe. Il écrit pour eux des Catéchismes^ des prières à dire pendant les offices. Il multiplie les missions, où il appelle Bourdaloue, Fénelon. Il prêche et avertit ses curés de prêcher d'une manière populaire et intelligible. Il combat énergiquement la tiédeur et le relâchement. Il admoneste ceux qui ne fréquentent pas l'église ; il leur rappelle l'obligation stricte d'assister au moins de trois dimanches l'un à la messe paroissiale, à la prière commune et aux instructions pastorales. Il fait lire au prône les noms des <« plus contumaces », parmi ceux qui ont manqué à faire leurs pâques » . Au reste, il recommande aux curés de n'être point prolixes dans leurs prônes ; et quant à la messe, il dit qu'il (c faut aller rondement, de peur d'ennuyer les peuples » : ainsi faisait-il luimême. Il dispense le peuple des villages de l'observance des fêtes depuis la Madeleine jusqu'à la Toussaint, à cause des travaux des champs qui se font en ce temps-là, et fait placer la messe du dimanche à Theure la plus commode pour les travailleurs. Il se relâche à propos pour accommoder l'obligation de prier à la nécessité de vivre ; le bon sens chez lui tempère le zèle. Il a l'œil à tout ; rien de ce qui touche son troupeau, les corps ou les âmes, ne lui est indifférent. Il établit des écoles : partout où il peut, il donne aux curés le soin de les tenir ; mais souvent le paysan, défiant et
indocile, ne veut pas du curé; et Bossuet s'en afflige. Non par esprit de domination et désir de s'immiscer partout ; mais il veut occuper ses prêtres : « Un curé ne saura que faire quand il aura dit sa messe ; vous savez ce qui en arrive. » AFaremoutier,il demande àl'abbesse de fournir le logement, le pain et le bois ; moyennant quoi, il enverra la sœur Berin, qui a capacité et bonne volonté d'instruire les filles. Il donne tousses soins aux mœurs, et là comme en tout procède avec vigueur : ordre aux curés de lui signaler les cas de a concubinage notoire » dans leurs paroisses, et de signaler ^ux magistrats les femmes de mauvaise vie ; défense de donner les sacrements aux époux séparés sans une décision de l'Eglise ou des tribunaux, et injonction de travailler à les réconcilier ; délense aux parents de faire coucher ensemble ou avec eux, leurs enfants déjà grands, mais aussi (c délense de les mettre coucher avec la mère ou la nourrice avant l'an et jour, à cause du péril évident où ils sont d'être étouffés. » Les fêtes étaient souvent célébrées de la façon la moins édifiante : il y donne ordre. Il fait u très expresses inhibitions aux merciers, boulangers et autres d'étaler leurs marchandises les jours de fêtes et patrons des églises, dans les cimetières et sous les portiques des églises. » Il interdit aux vendeurs et acheteurs le marché qui se tenait le jour de la Trinité
devant la porte du couvent de Cerfroid, ayant su que (( bien loin de solenniser cette fête, on et commet mille impiétés, on prend des rendez- « vous scandaleux, on fait des danses dangeî reuses, et que par de fréquentes ivrogneries >( ils y excitent des tumultes et des batteries, qui « blessent les consciences , scandalisent le « peuple et troublent le service divin. » Il est l'ennemi surtout de tout ce qui est jeux publics, spectacles et danses ; il enjoint à ses curés de les empêcher les dimanches et jours de fêtes, et fait admonester ce les joueurs de violon et autres instruments qui servent aux danses » du péril où ils mettent leur Ame: il ne fait grâce qu'à ceux qui jouent durant le service divin, et aux vieillards trop âgés pour apprendre un autre métier. Sa sévérité va jusqu'à dénoncer au procureur du roi « les marionnettes, où les représentations honteuses, les discours impurs et l'heure même des assemblées portent au mal. » Par la même maxime qui condamne Molière et Racine, les marionnettes sont interdites.
En revanche il ne plaint pas sa peine; s'il exige beaucoup, il donne plus encore. Sermons à la cathédrale, à toutes les grandes fêtes, sermons encore , allocutions et conférences en tous les lieux où il passe, visites des paroisses, des couvents, des écoles, où il distribue des livres et des catéchismes aux eniants, tour-
nées de confirmation^établissement d'hôpitaux. On est étonQé quand on sait les grands travaux où il était engagé, les chefs-d'œuvre qu'il composait, qu'il ait pu s'occuper avec une régularité si exacte des moindres détails de l'administration de son diocèse : il lisait et travaillait en carrosse ; ni la pluie, ni la nuit, ni les mauvaises routes ne l'arrêtaient. Il sait la force morale que la foi des peuples met aux mains de l'Eglise. Il se sent responsable de tout, du mal qui se fait, du bien qui ne se fait pas dans son diocèse: ce qui l'amène à se mêler de tout et à tout régler par autorité. Son activité se répand largement, un peu confusément, sans trop distinguer le temporel du spirituel ; et il ordonne aussi résolument sur le bien-être physique que sur le salut éternel de ses ouailles, et sur l'hygiène que sur la foi. Mais aussi il ne se dérobe jamais ; où il le faut, il paye de sa personne , et s'immole le premier , pour Texemple. Dans la famine de 1693, il se met avec tout son clergé aux ordres du Parlement, pour soutenir les taxes votées en faveur des pauvres ; il dénonce les riches nobles et bourgeois qui refusent de payer au village sous prétexte qu'ils paient à la ville, et il oblige ses grands vicaires et chanoines, il s'oblige luimême à payer deux fois, à la ville et aux champs. Il demande que les paroisses riches soient imposées au profit des paroisses pau-
vres. L'évêque, tel que Bossuet en conçoit la charge et la fait, est vraiment resté ce qu'il était au temps des invasions barbares, le « défenseur de la cilé ».
Toutes les âmes dont il avait à répondre devant Dieu étaient précieuses à Bossuet deux catégories de fidèles cependant le préoccupaient surtout, les nouveaux convertis et les communautés.
Bossuet applaudit à la révocation de l'édit de Nantes. Il ne déniait même pas aux empereurs païens, aux rois hérétiques le droit de prescrire et de punir dans les matières de foi; il détestait la tolérance comme déguisant l'indifférence; il ne pouvait que se réjouir de voir le roi donner à la vérité l'appui de sa souveraine autorité. Il applaudit donc au décret : rien de plus naturel. Mais n'en concluons pas qu'il ait applaudi aux violences de Louvois et de ses intendants. Quand Bossuet célébra dansToraison funèbre de Le Tellier l'éclatante protection donnée à l'Eglise par le roi très chrétien, à peine l'édit était' il publié, et les conséquences n'en avaient pas encore apparu. On ignorait encore à Paris comment la réunion s'était faite, on
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croyait que tout s'était passé sans résistance et sans rigueur. La persécution ne fut vraiment atroce que dans les provinces du Midi, dont on savait peu de nouvelles. Bossuet. croyait que la volonté du roi ferait rentrer sans violence les protestants dans le sein de l'Eglise, et que l'on n'emploierait contre eux que des moyens évangéliques. A la Toussaint de l'année 1685, il ordonna un jeûne et des prières de quarante heures pour que Dieu inspirât aux hérétiques de se convertir. Il voulait gagner les cœurs. Jamais il ne varia dans ces sentiments. En 1698 on le voit engagé dans une vive mais courtoise polémique avec Bâville et les évêques du Midi : ceux-ci essaient en vain de lui persuader qu'il faut contraindre les faux convertis à assistera la messe. Bossuet, par respect pour le sacrifice de la messe, ne peut admettre qu'on y fasse aller un homme qui ne fait point ses pâques. Il veut qu'on fasse aux protestants des instructions, qu'on les oblige à envoyer leurs enfants aux écoles, et qu'on refuse de marier ceux qui ne seraient point réguliers dans l'accomplissement de leurs devoirs religieux ; tout au plus permet-il les amendes pécuniaires, pour fournir un prétexte de céder aux timides que la peur de leurs frères retiendrait. « Le reste, dit-il, doit être l'effet du temps et de la grâce de Dieu ï>. Voilà sur quels principes il agit dans son diocèse, où il comptait environ
BOSSUET ÉVÊQUE DE MEAUX. ^o3
2,400 protestants, A peine les dragons y parurent-ils; à la fin de l'année 1685, il n'en restait plus un seul. Une assemblée de religionnaires s'étant faite un jour à Nanteuil en 1088, on en arrêta quelques-uns, qui furent condamnés à mort. Bossuet obtint leur grâce, et fit réduire la peine à une amende pécuniaire. 11 ne fit donc aucune violence : il essaya, autant qu'il put, d'adoucir la sévérité du pouvoir civil. C'est beaucoup déjà, à notre goût, qu'il aitôtéaux suspects, aux opiniâtres leurs enfants, qu'il ait fait enfermer aux Nouvelles Catholiques et dans les couvents de son diocèse des demoiselles, des dames, qu'il jugeait mal converties : les plus doux ne s'en faisaient pas scrupule alors; cela ne passait pas pour un acte de violence, mais pour un devoir évident . M"'^ de Maintenon, écrivant à M. de Villette encore protestant, se félicitait d'avoir fait enlever sa fille, et s'en croyait presque des droits à sa reconnaissance. En somme, augmenter le nombre des prêtres et des maîtres d'école, multiplier les instructions, les conférences, les missions, répandre des livres de prières, des catéchismes en français, voilà les soldais et voilà les armes dont Bossuet appuyait l'édit rigoureux du roi. Il pouvait dire hautement, comme il le fit dans une Lettre pastorale qui fut lue aux nouveaux catholiques de son diocèse, et répandue par l'impression dans toute l'Europe: « Aucun de
(( vous n^a soutïert de violence ni dans sa perce sonne, ni dans ses biens... Loind^avoir souf- « fert des tourmens, vous n'en avez même pas « entendu parler» (1).
Personne ne protesta, pas même Jurieu.
Persistera-t-on à faire de Bossuet un fanatique sans humanité, commandant les persécutions au nom de Dieu, et tressaillant d'allégresse aux dragonnades?
Les communautés du diocèse de Meaux lui donnèrent plus de mal que les protestants. Homme d'action, il estimait très haut la vie contemplative : il vénérait, il chérissait les âmes pieuses qui, renonçant au monde, embrassant la pauvreté et la règle, tachaient de réaliser dans le cloître la sévère perfection de la vie chrétienne. Mais plus il leur donnait de respect et de tendresse, plus il les voulait saintes et pures. Il visitait assidûment les communautés, doux, paternel, môlant la causerie avec les sermons, et tempérant la gravité des conseils par l'aménité des manières, rappelant volontiers et manifestant par sa sollicitude infinie que c'étaient là les plus chères brebis
(Ij liossuet, Œuvres, t. XVII, p. 245.
de son troupeau. En même temps, inflexible sur la discipline, il réformait, il arrêtait tout ce qui avait un air de corruption et de relâchement. Même dans les meilleures communautés et les plus régulières, les choses n'allaient pas toujours au mieux : on était toujours prête à sortir, à courir les grands chemins, pour les intérêts du couvent, ou par raison de santé ; on accueillait les visites, et le parloir devenait un salon. On était avide des nouvelles du dehors ; il y avait des sœurs nouvellistes, vrais et vivants « bureaux d'adresses ». On avait ses amies, ses préférées, de là de grandes partialités, des jalousies, des piques. On soupçonnait volontiers la justice de Fabbesse ; il y avait toujours quelque parti formé contre elle, prêt à se mutiner, au moins à murmurer, quoi qu'elle fît. On ne s'entendait guère à prendre toutes le même directeur, le même confesseur ; et dès qu'il en venait deux dans la maison, fussentils des saints, c'était la guerre : il se formait des cabales ardentes, irréconciliables, et tout était en confusion. Surtout les langues allaient leur train; c'étaient des caquets, des commérages, des médisances, d'où il ne sortait rien de bon. Très doucement, mais avec une brièveté décisive, avec un ce je veux » bien net qui ne laissait point de retour ni d'échappatoire, Bossuet corrigeait les abus, maintenait la clôture, refusait aux religieuses la permission de
sortir, aux étrangers l'autorisation d'entrer, réprimait le bavardage, la malignité, l'esprit de discorde, le luxe, la dépense excessive; il commandait de renvoyer un chien incommode ; il refusait un balcon aux bénédictines de Faremoutier, condamnant la mondanité jusque dans l'architecture du couvent. Il exigeait surtout la plus absolue soumission à l'autorité épiscopale. Il savait de longue date quels désordres pouvaient s'introduire dans les plus saintes maisons, à la faveur d'une indépendance funeste ou de privilèges surannés. Doyen de Metz, n'avait-il pas réformé cette antique communauté de sainte Glossinde, dont Tabbesse avait vendu les cloches et les reliques, et s'en allait au bal masqué, en habit de conseiller au parlement, tandis que son portier l'accompagnait travesti en abbesse ? Il s'était promis, en arrivant à Meaux, d'avoir la main ferme; on le vit bien. Facile et indulgent à l'ordinaire, il devenait impérieux, il avait le commandement hautain et dur, un ton de sommation menaçante, dès qu'il soupçonnait une velléité d'indépendance ou de révolte. A la douce M"^ de Beringhem, abbesse de Faremoutier, il signifiait qu'il était l'évêque, et qu'elle n'avait rien à opposer à ce titre. Il faisait la guerre surtout aux exemptions et privilèges de toute sorte, qui parfois soustrayaient à son obéissance les communautés ou les substituaient
à l'évêque dans le gouvernement des paroisses. Faremoutier capitula sans résistance. Il brisa l'indocilité des moines de Rebaîs, et établit ses curés dans les villages sur lesquels ils avaient précédemment juridiction. Cela n'allait pas toujours sans éclat: il suffisait que l'abbesse fût de haute naissance ; sa famille à la cour prenait parti pour elle contre l'évêque, et la moindre affaire de discipline ou de ménage tournait en aff'aire d'Etat. Ce fut une grave entreprise d'établir à Jouarre le scrutin secret, au moyen des fèves, dans les délibérations de la communauté. L'abbesse, M'''^ de Soubise, ne pouvant plus connaître les votes de ses religieuses, sentait sa puissance atteinte et diminuée : sa mère et toute cette puissante famille éclatèrent contre les prétentions exorbitantes, les excès de pouvoir de M. de Meaux, et il fallut de longues négociations, infiniment de diplomatie, pour apaiser ces clameurs, et réconcilier les Soubise avec l'emploi des fèves. Mais c'est dans la lutte que Bossuet avait précédemment engagée contre la même communauté de Jouarre, et dont il était sorti victorieux, qu'il faut voir l'esprit de ces anciennes maisons, l'orgueil des nobles abbesses, Tindomptable et patiente énergie de l'évêque.
L'abbaye bénédictine de Jouarre, fondée au temps de la dynastie cariovingienne, était une des plus illustres et des plus tières communau*
tés de France. On n'y recevait que les filles des plus nobles familles, et l'on y comptait les quartiers plus que les vertus. La sœur Cornuau, une sainte, mais bourgeoise, dut quitter ce couvent, où elle avait longtemps vécu, qu'elle aimait, et s'en alla le cœur déchiré prononcer ailleurs ses vœux. Les abbesses appartenaient aux grandes maisons féodales, souvent même elles étaient de race princière ou royale. Quand Bossuet arriva à Meaux, la communauté était gouvernée par M""® Henriette, de la maison de Lorraine. Cette altière abbesse ne résidait guère en son couvent ; à Paris, à Versailles, aux eaux, toujours suivie d'un train de princesse, elle dissipait gaiement les revenus de la communauté, qui cependant s'endettait et ne payait pas ses fournisseurs. Armée de privilèges de six cents ans, elle refusait obéissance à l'évêque ; elle se prétendait soumise immédiatement au saint-siège, et souveraine sous cette unique dépendance. Elle exerçait en efïet les droits de la souveraineté au temporel et au spirituel : elle avait ses tribunaux et ses prisons, elle nommait des vicaires généraux, des curés, les déposait, ordonnait des prières, donnait des mandements et des ordonnances ; pour la ville de Jouarre, pour tout le clergé et les fidèles des paroisses relevant du monastère, elle était vraiment l'évêque , et l'évêque n'était rien devant elle ; elle ne le connaissait
pas ; il n'avait même pas le droit de la bénir. Aux premiers mots qui marquèrent l'intention de Bossuet de mettre le monastère sous son autorité , M"^ de Lorraine jeta feu et flammes: de quoi se mêlait ce petit évêque bourgeois? et qu'avait-il à savoir si le boucher était payé, ou si les religieuses et l'abbesse sortaient? On n'avait pas besoin de sa permission. Sa prétention de faire la visite du couvent et de nommer le curé de Jouarre, parut folle et insoutenable, et pour le punir M™® de Lorraine, toujours absente et voyageuse, fît refuser par sa prieure une redevance de dix-huit muids de grain que la maison payait à Tévêque depuis des siècles. Bossuet entama un procès devant le Parlement de Paris, et après force mémoires, productions de pièces, plaidoyers et sollicitations, obtint, en 1690, un arrêt comme quoi l'évêque de Meaux et ses successeurs étaient maintenus au << droit de gouverner le monas- (( tère de Jouarre et d'y exercer leur juridic- (( tion épiscopale tant sur l'abbesse et reli- « gieuses que sur le clergé, chapitre, curé, « peuple et paroisse du dit lieu : de faire dans ^< leurs visites et autrement les statuts et c( règlemens qu'ils estimeront les plus propres « pour maintenir la discipline régulière dans « le dit monastère suivant la règle de son a institution, et de les y faire garder et exécu- <' ter. » En revanche, ils perdaient leurs dix-
huiimuids de grains. Ce n'était pas tout d'avoir Tarrêt : il fallait le faire exécuter.
Nous avons le procès-verbal de la visite que fit Bossuetà Jouarre, le 25 février 1690 et jours suivants : cela vaut le Lutrin. Le clergé et le peuple de Jouarre, las de la tyrannie capricieuse des abbesses, se portent ce processionnellement avec croix et eau bénite » audevant de Févêque, qui va chanter un Te Deum de triouiphe en l'église paroissiale. A quatre heures du soir, il se transporte revêtu du camail et du rochet^ suivi de ses officiers et chanoines, au monastère, dont la première porte lui est ouverte « par un suisse habillé de vert ». Mais la porte du tour est fermée. La tourière se présente, disparaît et ne revient pas. Après une assez longue attente, on frappe à la porte de clôture. Enfin, * la dame abbesse absente », la prieure paraît o à la petite grille de ladite porte. » Aux sommations du prélat qui prétend faire sa visite, elle répond que la communauté ne dépend que du pape, et se retire. Force est à l'évêque de s'en retourner, et dès le soir il défend au confesseur du couvent de recevoir les religieuses aux sacrements. Le 2 mars, toujours revêtu du camail et du rochet, et suivi de ses oificiers et chanoines, mais muni cette fois d'un arrêt du Parlement pour forcer les portes, et accompagné du lieutenant général de Meaux, Bossuet se
présente de nouveau au monastère. Le suisse habillé de vert ouvre sans difficulté la première porte, mais la porte de clôture et la porte du tour sont fermées. Au moment où les ouvriers amenés par le lieutenant général se mettent en devoir de torcer la porte de clôture, elle est ouverte par deux religieuses qui disparaissent sans mot dire. L'évêque va de cellule en cellule, et ramasse une vingtaine de religieuses dans les deux dortoirs : les autres et la prieure sont introuvables. On a beau sonner le timbre, pour annoncer qu'on allait tenir chapitre : personne ne se montre. Le lendemain matin, l'évêque et le lieutenant amènent des ouvriers pour forcer la porte de l'église, qui est ouverte soudain ; Bossuet célèbre la messe, et donne la bénédiction au peuple. L'après-midi, nouvelle descente au monastère; même scène que la veille ; portes fermées, puis ouvertes sur la démonstration que les ouvriers font de les forcer. L'évêque se saisit des clefs, mais la prieure est toujours invisible. Le 4 et le 5 mars, il dit la messe à l'église de l'abbaye: dans l'après-midi du deuxième jour, il tient un chapitre, oià la plupart des religieuses se rendent à l'appel du timbre. Le 6, dernière visite, où il publie une ordonnance pour régler les affaires, et surtout protéger les religieuses soumises contre la prieure ; après quoi il s'en retourne à Meaux, triomphant,
sans pourtant avoir dompté Finvisible prieure. Tout n'était pas fini; pendant des mois encore, il faut lutter contre le parti de Tabbesse, fort diminué de nombre, mais d'autant plus ardent et obstiné. On se rit des lettres menaçantes, des dures semonces de l'évêque. « Le pape, « écrit-il à la prieure, ne viendra pas vous
« gouverner L'autorité de Madame l'ab-
(( besse est nulle contre la mienne ; de quoi « je suis obligé de vous avertir, afin que vous a connaissiez ce que vous n'avez jamais su, ce « que c'est qu'un supérieur. » (1) M™^ de Lorraine, toujours absente^ continuait de plaider : elle s'est pourvue contre l'arrêt du Parlement, déboutée de sa demande en cassation, elle perd courage, et se démet plutôt que de subir l'humiliation d'obéir à son évêque. A peine s'estelle démise qu'elle le regrette ; elle plaide la nullité de sa démission, et perd. On est en décembre 1693 : il avait fallu trois ans pour achever la victoire. Après les derniers arrêts et la nomination d'une nouvelle abbesse, les plus récalcitrantes se soumirent. Tout rentra dans Tordre : les dettes furent payées, la clôture, l'obéissance, l'union, la discipline furent rétablies ; Jouarre, humiliée, mais réformée, cessa de se distinguer par l'éclat de son luxe et le fracas de son orgueil : si l'humilité n'j
(1) Lettres à M"^^ de la Croix, i. XXVIII; p. 301 et 306.
régna jamais, la paix et la soumission y fleurirent, à l'ombre de l'autorité épiscopale. Bossuet, du reste, ne garda pas rancune à Findocile communauté : comme ce n'était pas par ambition qu'il avait voulu la réduire, dès qu'elle fut soumise, il la traita comme si elle l'eût toujours été. S'il lui imposait violemment son autorité, s'il employait contre elle la loi et la force, les arrêts des magistrats et les outils des serruriers, c'était pour remplir son devoir de veiller sur elle et de lui bien faire.