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CHAPITRE X

La direction convenait-elle au génie de Bossuet ?

I. — Il dirige quelques religieuses : la sœur André, ]^/[me Cornuau, M"^ du Mans, M°^'s d'Albert et de Luynes.

II. — Esprit de la direction de Bossuet. — Discrétion : Il veut qu'on se passe de lui, et fortifie le jugement et la volonté. — Elévation : il subordonne tout à l'amélioration morale.

III. — Les Elévations sur les Mystères et les Méditations sur V Evangile.

La prédication, la controverse, les fonctions épiscopales se partagent la vie de Bossuet : occupé des intérêts généraux de la religion, dévoué aux besoins communs des fidèles, il n'a guère le temps de regarder les individus. Il entreprend quelquefois de convertir des hérétiques ; il ne s'agit en somme que de leur présenter de vive voix les vérités qu'il a exposées dans ses livres, et les conversions individuelles ne sont que des épisodes de la controverse générale, où il éprouve la force des

arguments. Mais quant à diriger les catholiques, à se faire le témoin assidu de leur conscience, le guide toujours présent de leur conduite, je ne vois pas qu'il s'en soit souvent chargé, il avait bien autre chose à faire. Dans ses dernières années seulement, à Meaux, il consentit à répondre à quelques religieuses qui mettaient leur salut entre ses mains, et voulut bien assurer leurs pas dans la rude voie de perfection où elles marchaient. Quel que soit Tintérêt des lettres qu'il leur écrivit, ne doit-on pas regretter qu'il n'ait pas eu plutôt à diriger quelques-uns de ces hommes que leur goût' et leur fortune attachaient au monde? Quel spectacle pour lui que l'âme d'un ministre et d un courtisan ! quelles découvertes n'y eût-il pas faites, dont il nous eût fait profiter I mais qu'il eût été intéressant aussi de voir Bossuet engagé à leur suite dans toutes les affaires du siècle, mêlé par leur moyen à la vie du monde, à la politique, et jugeant l'activité humaine dans son train journalier î N'est ce pas là qu'on aurait pu juger dans quelle mesure son christianisme pouvait s'accommoder à l'esprit de la société civile, aux besoins de la civilisation moderne ? Cependant ne nous faisons pas d'illusion : nous avons moins à regretter qu'on ne pourrait croire, et nous pouvons savoir ce que Bossuet, directeur de conscience, eût dit aux personnes qui se seraient abun données à sa con-

duite. Il leur eût dit en particulier ce qu'il disait à tous les fidèles du haut de la chaire : il eût offert à chacun le sermon qui lui convenait. Son génie, en efïet, se portait à l'universel, et s'élançait d'abord à la contemplation des lois et des types. S'il s'arrêtait à peindre le réel et le concret, il y saisissait, il j marquait avec une précision énergique les traits par où l'essence immuable des choses se manifestait. 11 ne voyait pas, ou bien il écartait les formes singulières, irréductibles, indéfinissables, par lesquelles les individus altèrent, en l'exprimant , le type de leur espèce. Dans ces composés très complexes que sont les personnes vivantes , il s'attachait à ce qui était « du genre », comme disent les logiciens, et négligeait la « différence ». L'innombrable variété des humeurs et des esprits des hommes, se répartissait pour lui en catégories rigoureusement définies et fixées : il analysait, il décrivait avec une merveilleuse justesse toutes « les espèces » qui composent le monde moral, vices, passions, caractères. Mais son étude s'arrêtait où cessait la généralité, la possibilité d'abstraire et de classer. Aussi peut-on être assuré que s'il eût dirigé des personnes engagées dans la vie et les passions du monde, il eût distingué en chacune le type moral qu'elle réalisait, pour la conduire par les règles générales qui convenaient au type.

Une occasion se présenta, qui fît de Bossuet pour un moment le directeur de la conscience du roi. Tl écrivit à Louis XIV deux admirables lettres et une instruction très détaillée : on n'y trouve rien dont tous les rois ne puissent faire leur profit ; tous ces conseils ne sont point vagues, et sont au contraire merveilleusement précis et pratiques ; mais ils sont appropriés à la fonction, non à l'individu : il suffit, pour en être touché, qu'il ait la raison, la bonne volonté et le désir de servir Dieu ; un chrétien, un honnête homme, un homme, voilà tout ce que Bossuet suppose que soit le roi ; il n'a pas besoin d'y regarder autre chose, et tout son discours se règle sur ces trois caractères généraux. Dans quelle nature intime sont engagés ces trois caractères, de quel composé très complexe et très particulierils sont labase, quelle déformation unique et sans pareille ils subissent en s'y réalisant, il n'importe guère à Bossuet ; qu'il le voie ou le néglige, toujours est-il qu'il n'en tient pas compte. On ne trouve pas une phrase, pas un mot qui découvre quelque particularité de la personne royale, qui réponde à une certaine constitution de la sensibilité ou de l'imagination de Louis XÏV; on ne trouve rien enfin qui soit seulement pour ce roi-là, et non pour un autre, qui doive toucher celui-là plutôt qu'un autre. On peut donc lire ce que Bossuet écrit au roi, sans connaître mieux pour

cela la nature intime du roi : n'y entrant pas, il ne nous y introduit pas. Au contraire, lisez les lettres de Fénelon au marquis de Seignelay ou au duc de Chevreuse : que l'impression qu'on en retire est diïïérente ! Ici ce sont des âmes vivantes que nous voyons, des âmes semblables à d'autres sans doute^ mais avec quelque chose qui les marque d'une empreinte unique ; on les reconnaît, on sait où les classer, dans quel groupe, dans quelle variété d'âmes les ranger, mais on en saisit surtout Tindéiinissable et propre originalité, ce qui les distingue de toutes leurs pareilles. On n'a sous les yeux que des individus, et si on les réduisait à leurs types, il faudrait aussi dans les avis de Fénelon distinguer ce qui convient au caractère général de ce qui n'a de sens et d'efficacité que pour la personne.

Les lettres de direction adressées par Bossuet à des religieuses confirment les remarques que je viens de faire. Il n*y faut point chercher de cas intéressants, des expériences curieuses de psychologie appliquée ; presque tout y est général, et réduit en maximes universelles. Si malgré tout nous assistons à quelques manifestations de sentiments tout individuels, si nous découvrons des états d'âme singuliers, ce sont les lettres et les questions des religieuses qui nous les découvrent : Bossuet nous les dérobe autant qu'il peut, en se refu-

sant lui-même à les considérer. Mais, en revanche, qu'on l'estime davantage après avoir lu ces conseils d'un si ferme sens, d'une si haute et si pure moralité, qui sans abaisser l'idéal ouvrent des sentiers praticables à la faiblesse humaine pour s'élever jusqu'à lui I qu'on admire cette délicatesse, cette discrétion dans la conduite des âmes ! Comment blâmer surtout ou regretter l'universalité des principes qui déçoivent un moment notre frivole curiosité, mais qui nous donnent le spectacle inattendu d'une direction des consciences absolument bonne, bonne pour tous les états, je dirais même bonne pour toutes les religions et pour l'irréligion même.

L'intérêt que Bossuet montra, dès qu'il eut pris possession de son siège épiscopal, pour les communautés de son diocèse, les visités nombreuses qu'il y fît, au cours desquelles il prit souvent la parole pour définir les devoirs et peindre les douceurs de la vie religieuse, la sévérité même qu'il témoignait sur la discipline, inspirèrent à quelques-unes des femmes les plus ferventes, les plus pures que le cloître renfermait, le désir de se mettre sous la conduite d'un si sage et si zélé pasteur. Aux Filles cha-

rilabies de La Ferté, était la sœur André, ardente, avide de pauvreté, d'obéissance, d'humiliation, mettant son cœur à la torture pour y trouver des fautes et des crimes, et parmi tout cet effort sentant remuer encore en elle un reste de volonté tenace et rebelle. Mais c'était de Jouarre, de cette maison superbe et licencieuse qui avait tant affligé sa tendresse et combattu son autorité, que devaient lui venir les plus douces consolations, les plus touchants exemples d'obéissance et de confiance ; là vécut cinq ans M"'^ Cornuau, une de ces veuves chrétiennes aussi saintes que les vierges, qui s'acheminait péniblement vers la perfection, à travers de mortelles inquiétudes, des scrupules infinis et de profonds découragements, jusqu'à ce qu'elle dépouillât le dernier reste d'amourpropre et de vanité humaine, en acceptant le refus que fit Torgueilleuse communauté de l'admettre à y faire profession, en se résignant à prononcer ses vœux dans la modeste maison de Torcy. Là aussi était M""^ du Mans, intelligence médiocre, mais une des plus belles âmes qui furent jamais, infiniment bonne, à qui tout était doux, tout était joie, dans l'obéissance et les austérités, à qui son dévouement même et son zèle, luttant contre la faiblesse physique de la nature humaine, étaient une source d'angoisses cruelles : là enfin M'"' de Luynes et M™° d'Albert, les deux sœurs du duc

de Chevreuse, élevées à Port-Royal, qui avec M'"®duiMans furent les premières dans l'indocile communauté à se ranger sous l'autorité de leur évêque, et subirent pour lui la vengeance des insoumises, cette persécution de tous les instants plus douloureuse que meurtrière, ces défiances insultantes, ces affronts enveloppés de sourires, ces pieuses duretés, par où se satisfont les haines de couvent. Jamais âmes nefurent plus chères à Bossuet que ces deux sœurs, également soumises et zélées, instruites comme on l'était à Port-Royal, si abandonnées à sa conduite qu'on ne putjamaisles soupçonner dejansénisme, malgré leurs maîtres, ni de quiétisme, malgré leur frère, si éclairées et si pures, qu'il leur laissait tout lire, Saint-Gyran, les mystiques ; il ne redoutait pour elles la contagion d'aucune erreur, et savait que tous les livres leur tourneraient en édification. M'"^ de Luynes, plus vive, portée vers l'action, n'était pas insensible aux grandeurs, et souhaitait une abbaye avec une ardeur que Bossuet lui reprochait parfois. Il l'en trouvait digne pourtant, et pendant qu'il lui prêchait la patience, il travaillait à la satisfaire. Mais le roi se souvenait qu'elle avait été élevée à Port-Royal. Il donnait des abbayes; elle n'obtenait rien ; et tandis qu'elle restait simple religieuse à Jouarre^ elle cherchait dans les petits emplois à tromper l'impatience de son activité inquiète. Bossuet l'y encourageait, et

se réjouissait de la voir s'affectionner à un office de chantre. Enfin elle eut le prieuré de Torcy: la maison n'était pas illustre, mais l'essentiel,la dignité et le commandement, y étaient et contentaient M"''' de Luynes. Elle s'y rendit en 1698, emmenant avec elle sa sœur M'"' d'Mbert. Détachée absolument du monde, tout humble et désintéressée, celle-ci était epcore plus selon le cœur de Bossuet. Lisant et écrivant le latin, n'ignorant même pas tout à fait le grec, faisant des traductions et des vers pieux, elle avait un esprit capable de tout entendre : Bossuet la dirige, mais en même temps, si jamais il se confia intimement à quelqu'un, ce fut à cette exquise et sainte femme : il lui envoie ses ouvrages, il s'ouvre de ses projets, il explique ses vues, ses arguments, les raisons de ses actes et de ses paroles; ce n'est plus Févêque, c'est l'ami souvent qui paraît dans ses lettres, un ami qui s'abandonne et qui cause : il sentait en elle une âme à la hauteur de la sienne, et lui donna ce que personne, pas même M°^' Cornuau, n'obtint jamais de lui.

Que pouvaient être les péchés et les peines de pareilles créatures, qui toutes étaient mortes au monde, et toutes sentaient un vif attrait pour la vie intérieure ?0n sourit quand on voit la naïveté enfantine des questions qu'elles font à Bossuet, et qu'on les entend lui proposer grar vement les cas de conscience qu'elles débattent

avec angoisse. L'une demande : Peut-on boire de Feau, quand on a soif, les jours de jeune, sans le rompre ?L'évêque dit oui, à condition qu'on attende le besoin, et qu'on y satisfasse avec modération. Mais une autre sent du plaisir à dormir, quand elle s'est fatiguée ; ce plaisir l'inquiète, lui donne du remords, d'autant qu'engourdie par le sommeil, toute molle et toute faible, elle y consent ; est-ce un péché ? une victoire des sens et de la concupiscence? L'évêque prononce que le consentement au plaisir que donnent les choses nécessaires et liciteSj ne doit point faire scrupule. Quand on chante à l'office, interroge une autre, est-on obligée de s'entena. e chanter ? Cela la peine fort, la sainte fille, car elle a l'oreille dure, et il lui faudrait crier à tue-tête. Peut-on se relâcher dans la méditation, se distraire, et se dissiper un peu, quand à force d'application on s'est donné le mal de tête, ou Dieu veut-il qu'on tienne bon contre la migraine et l'infirmité ? Quand on touche l'orgue à la messe, estce l'entendre? ou faut-il en ouïr une autre après? La sacristine qu'on vient chercher sans cesse pendant la messe « pour répondre au tour de la sacristie », peut-elle dire son office en allant et venant, afin de chanter avec les autres, quand elle aura repris sa place? Est-on coupable de penser malgré soi pendant la messe aux affaires du couvent, et peut-on sortir pour

donner des ordres aux ouvriers et gens de journées, quand on sait que, si on ne sort pas, les intérêts de la communauté en souflriront ? Peut-on employer à quelque usage les vieilles chasubles, nappes usées, et autre linge d'autel ? Oui, déclare le prélat, à condition que ce ne soit qu'à des usages honnêtes. Qui sait à quelles peines bizarres, à quelles perplexités inouïes ces imaginations ardentes et candides peuvent se laisser torturer ? L'idée du péché les hante: frissonnantes, anxieuses, elles n'osent se livrer aux pensées involontaires que leur esprit produit ; elles les sondent avec terreur, pour y trouver un vestige de la corruption naturelle : quand elles n'y découvrent rien et que leurs intentions les plus secrètes leur apparaissent innocentes, c'est alors qu'elles s'épouvantent, redoutant l'illusion, qui ajoute au péché l'orgueil d'une fausse sécurité.

En voici une qui va demander à Dieu d'être aussi parfaite que telle ou telle de ses sœurs : mais elle s'arrête, elle hésite, et la prière meurt sur ses lèvres ; ce désir de se voir aussi avancée que les plus parfaites, se peut-il former sans péché ? n'enveloppe-t-il pas un peu d'envie ? Il faut que l'évèque la rassure. Souvent aussi, après avoir souhaité la communion avec ferveur, il lui arrive, quand elle la reçoit, de se sentir glacée, sans joie et sans reconnaissance ; une crainte absurde, dont elle rit et

qu'elh ne peut chasser, Ta envahie, elle a peur qu'on ne lui ait donné une hostie non consacrée, et tel est son trouble que la présence de son Dieu en elle la laisse indifférente. Mais surtout, elles veulent toutes à chaque moment savoir où elles en sont, mesurer la perfection de leur état, marquer précisément combien d'étapes elles ont parcourues déjà sur le chemin du salut, combien au juste il leur en reste à fournir. Elles sont formalistes, elles croient qu'il y a des procédés infaillibles pour gagner le ciel, et que tout consiste à ne rien négliger ni omettre : de là vient qu'elles demandent à chaque instant si elles sont dans la bonne voie, si leur méthode d'oraison est sûre ; de là vient surtout qu'elles embrassent les pratiques avec un zèle intempérant et scrupuleux, sans en comprendre le sens profond. Elles se précipitent dans les austérités : elles en demandent à leurs directeurs, à leurs supérieures, à leur évêque : et si Dieu compte en effet les coups de discipline, les jeûnes, toutes les douleurs de la chair, quelle tentation n'est-ce pas de gagner le ciel par des moyens si faciles ? Elles se confessent aussi, mais elles mettent l'efficacité de la chose dans la déclaration verbale, non dans le renouvellement moral, dont l'aveu de la faute doit être le principe ; aussi l'essentiel est-il pour elles de tout dire : à peine con fessées, elles se reprennent à fouiller les recoins de

leur conscience, et pour une ombre de péché qu'elles ont manqué de déclarer, elles veulent recommencer leurs confessions, plus tourmentées du passé que de Favenir, et moins occupées de ne plus pécher que de dresser des listes complètes de leurs péchés anciens.

Bossuet écoutait les peines de ces bonnes et saintes filles : il recevait gravement la confidence des plus puériles inquiétudes, des plus chimériques scrupules ; il y répondait avec une sérieuse douceur, avec une inaltérable patience. Une d'elles, la mère Cornuau, l'a nommé « un grand maître de la vie intérieure. » L'éloge paraît mérité, quand on lit les lettres de Bossuet, moins par ce qu'elles contiennent que par ce (jui ne s'y rencontre pas.

Ce qu'il y a, en eflet, de meilleur et de plus admirable dans la direction de Bossuet, c'est sa discrétion. Il ne provoque pas les épanchements, les confidences ; il ne fait point de questions, il ne sollicite pas l'âme à se livrer, à ouvrir ses plus intimes replis. Il ne pratique pas sur elle cette inquisition de tous les instants, par laquelle s'insinue une direction tyrannique.il n'estni enveloppant ni impérieux.

11 dirige, c'est bien le mot : il ne domine pas. Il répond à ce qu'on lui dit, en termes brefs et précis, quand il répond. Car souvent il reste muet, non par dédain ou par indifférence, mais parce qu'il a déjà répondu sur la même chose, ou parce que la chose se peut résoudre facilement par ses lettres antérieures. Quand il répond, c'est par des principes généraux, où la solution des difficultés qu'on lui présente est renfermée : il laisse à la personne qui le consulte le soin de faire l'application. « Ne me dites pas que quel- « quefoisje ne réponds pas à tous vos doutes, .(( écrit-il à M"'' de Luynes ; je sens qu'ordi- « nairement je réponds à tout sans qu'il y c( paroisse... Cassez le noyau, vous trouverez (( la substance. » C'est qu'il ne veut pas se rendre nécessaire : ses réponses, son silence, tout est combiné pour obliger les religieuses qui implorent son secours à se passer de lui, (( à consulter en soi-même la vérité éternelle. » Il travaille à éclairer leur jugement, à raffermir leur volonté : il les force à marcher seules, prêt à les soutenir ou à les redresser si elles bronchent ; il leur donne la main aux endroits dangereux, il leur montre où leur pied doit se poser. Mais il ne les conduit pas comme des aveugles, et souvent leur retire son bras. Il les dresse à l'effort, à l'audace des décisions spontanées et des initiatives paisibles : il les exerce à faire de leur salut une œuvre originale

et libre. Son rôle, tel qu'il le conçoit, est tout de protection, de sauvegarde : il a la source des lumières et des résolutions, la science de l'Ecriture; il y trouve sa règle, et la communique aux âmes inquiètes qui crient vers lui dans leurs ténèbres et dans leurs périls. Enfin, il tient l'autorité en réserve, comme le moyen suprême qui donne la force et la paix : en présence de peines incurables, qui mettraient en péril les résultats acquis, et produiraient un désespoir funeste, il remet vigoureusement l'âme affligée dans une assiette paisible en assumant toute la responsabilité : « Je suis votre ce directeur, dit-il, votre pasteur. Je re/)o?zc?5 de « vous corps pour corps^ et âme pour âme. Je « prends sur moi tout le péché, s'il y en a dans « la conduite où je vous tiens : vous, allez en « paix ; Tobéissance vous absout. » C'est un des traits originaux de Bossuet, dans la direction comme en toute matière, de ne jamais se dérober aux initiatives nécessaires, et de prendre sur lui avec une hardiesse tranquille toutes les conséquences de ses actes et de ses conseils : jamais homme ne s'est moins couvert d'autrui, ni n'a plus couvert les autres.

On ne peut que louer et admirer sansréserve l'idéal de vie religieuse vers lequel Bossuet, à force d'insinuante douceur ou de ferme autorité, s'efforçait d'élever les âmes exquises qu'il avait distinguées. Ses lettres de direction

sont des chefs-d'œuvre de bon sens et de finesse, et d'une casuistique honnête, qui ôte les vains tourments et non l'effort fécond. 11 écarte d'une main assurée tous les obstacles que Dieu n'a pas lui même placés sur le chemin du ciel, les raffinements, les scrupules, les agitations, toutes ces fantaisies dontl'homme obscurcit la sainte simplicité de la règle divine, et qui lui dérobent les vraies difficultés de l'œuvre du salut : tandis qu'il dissipe ses forces, et qu'il, amuse sa vigilance à combattre des chimères, le mal entre de toutes parts dans sa vie, et son cœur mal défendu est en proie à la corruption naturelle.

Bossuet ne veut pas qu'on mette les âmes à Tétroit. Aussi se plaint-il souvent des règles gênantes dont on embarrasse leur marche. « Je « ne comprens plus rien aux directeurs, » répète-t-il. Il se déclare dégoûté des spirituels. Il en veut, en effet, à tous ceux qui réduisent la perfection chrétienne en étroites formules, et qui n'admettent point qu'on aille à Dieu par d'autres voies que la leur : raisonneurs intempérants, qui décident assurément par combien de degrés il faut passer, et ce qu'on éprouve ou fait dans chaque degré ; analyseurs imprudents, qui perdent à s'examiner le temps qu'ils devraient donner à s'améliorer, pareils à des malades qui se tâteraient le pouls avec angoisse, sans se soigner, toujours occupés

dans leur folle curiosité à disséquer leur cœur pour y saisir la trace de la grâce ou le signe de l'élection divine ; raffineurs subtiles, qui conduisent au découragement par les scrupules intempestifs et les vains remords, qui meurtrissent l'âme de leurs défiances, proscrivent les élans spontanés d'amour en haine de la nature, et rejetant les larmes, les tendresses, les attraifs par où Dieu facilite la tâche aux bonnes volontés, ne laissent subsister qu'une piété sèche, languissante et contrainte : formalistes rigides enfin, qui comptent les mérites par le nombre des jeûnes et des austérités, qui croient, en multipliant les pénitences, arracher les grâces de Dieu, et forcer l'entrée du ciel.

Que la méthode de Bossuet est opposée ! Avant tout, il débarrasse les âmes de toutes les entraves : il les met au large. Il faut marcher, dit-il, dans une sainte liberté. Les voies de Dieu sont infinies : qui peut lui prescrire ses démarches, et marquer à sa bonté les temps et les sujets ? De toutes nos expériences aucune loi ne peut sortir, qui règle l'action divine. « Dieu sait mettre les âmes parfaites à l'A. c( B. G. de la piété sans les reculer, et il en « avance d'autres jusqu'à la perfection sans « paroîlre les tirer de l'infirmité du commence cément. Il est maître à tromper les âmes de « cette sorte. )> Qui saurait définir parmi quelle a infinité de complications d'état » il

peut les amènera lui, chacune par un sentier et par des degrés difiérenls ? Marchons donc en simplicité et en confiance. Ne nous demandons pas sans cesse oii nous en sommes. Ne cherchons point trop à lire dans notre coeur : il suffit que Dieu y lise. « Le vrai moyen d'agir « avec Dieu par les véritables motifs est de ne (( point trop songer si c'est par ces motifs qu'on « agit. Il faut... songer à contenter Dieu plu- (( tôt que soi-même, et sans trop songer si on (( le contente, parce que c'est autre chose de le (( contenter, autre chose de le savoir. » Ne nous défions point trop des mouvements spontanés et des actes inconscients. « Ce qui naît « comme naturellement dans le fond de l'âme, « presque sans qu'on y pense, c'est ce qu'elle « a de plus véritable et de plus intime ; et les « intentions expresses qu'on fait venir dans « son esprit comme par force ne sont souvent a autre chose que des imaginations, ou des « paroles prises dans notre mémoire comme (( dans un livre ». Si nous faisons bien, ne nous torturons donc pas à scruter si nous avons délibéré formellement de bien faire. Acceptons comme de Dieu tout ce qui naît en nous de conforme aux préceptes divins. A quoi bon s'agiter ? Ces inquiétudes perpétuelles énervent l'âme, dissolvent les bonnes résolutions, et la force de bien faire se perd dans la crainte de mal faire. Accoisez-vous, répète infa-

tigablement Bossuet, dilatez-^'ous. Soyez en paix sur le passé : « jetez tout à l'aveugle dans « le sein immense de la divine bonté et dans le (( sang du Sauveur ; il s'y peut noyer plus de « péchés que vous n*en avez commis et pu com- ((. mettre... Dieu est si bon, si bon encore un « coup, si bon pour la dernière fois à ceux « qui retournent à lui, qu'on n'ose presque « le leur dire ». Ne vous découragez donc pas si vous avez péché, mais prenez-en delà force pour ce doubler le pas vers la vertu ». Evitez la tendance à la perfection : c'est un piège de l'orgueil ; et désirez bonnement ce qui se peut ; à chaque jour suffit sa malice ; ne vous tourmentez pas de l'avenir. Humiliez-vous sans vous laisser fouler ; soyez franches et candides, sans vous inquiéter aux choses qui veulent de la discrétion, si les autres par précipitation se trompent eux-mêmes à vos paroles. N'ayez pas foi aux formules ni aux pratiques pour obtenir «comme de prix fait» les grâces de Dieu ; rompez le jeûne, si vous avez mauvaise santé, avec le consentement de vos supérieurs ; ne vous rendez pas malades, et prenez des remèdes, si vous l'êtes : Dieu veut seulement qu'on porte avec joie les souffrances nécessaires. Acceptez de vos supérieurs les jeûnes, les disciplines, toutes les austérités : n'y courez pas par une volonté indisciplinée. Ne vous inquiétez pas de savoir de belles

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prières : ne cherchez pas les paroles pour vous taire entendre à Dieu ; donnez-vous sans parler, il entendra : il n'estime point l'esprit ni l'éloquence. « Dites ô en silence, n'y ajoutant « rien, ô loue, ô désire, ô attend, ô ^émit, ô « admire, ô regrette.... ô est humble, ô est (( ardent. Qu'y a-t-il de moins qu'un ô ; mais « qu'y a-t-il déplus grand que ce simple cri « du cœur ? » Encore une fois, dilatez-vous, vivez en repos : ne vous arrêtez pas, mais ne courez pas ; ne présumez pas, mais ne tremblez pas : allez « bonnement, rondement, simplement».

Ne semble-t-il pas que la perfection devienne chose aisée, et qu'on y marche en se jouant par de doux et riants sentiers, comme ceux que connaît Montaigne pour aller à la vertu? Ne nous y trompons pas ; la route, moins effrayante, n est pas moins âpre. Il a dissipé les fantômes dont on affolait les imaginations : i a laissé les épines qui déchirent les pieds, les cailloux où l'on bronche. Ce qu'ilexige, si sensé, si simple, si terre à terre, est incomparablement pluî difficile que ce qu'il rejette. Que veut-il donc ? Rien d'extraordinaire : il veut qu'on se simplifie; la simplicité, c'est la désapproprialion, le détachement de soi-même, la ruine de l'orgueil naturel, c'est se faire devant Dieu comme un petit enfant et s'offrir à lui daus la nudité candide de son âme. Se simpli-

fier, c'est surtout rompre la volonté, écraser « ce serpent tortueux » que nous portons en nous : non pas cette volonté droite, qui est l'instrument de la raison, et qui seule met en actesnos désirs de bien faire ; celle-là, Bossuet, loin de s'en défier, la développe et ne conçoit pas de perfection qui n'en soit l'œuvre ; mais la volonté qu'il veut briser, c'est Tamourpropre indocile, superbe, insatiable, habile à se déguiser, et qui se mêle pour les corrompre à nos meilleures résolutions : c'est la hauteur intérieure de la nature déchue, qui se préfère atout le reste du monde et soumet tout à son plaisir. Voilà pourquoi aux efforts extraordinaires, où l'on s'élève parde grands élans, mais d'où l'on retombe aussi d'une chute profonde, Bossuet préfère les petits sacrifices, qui sont quelquefois ce les plus crucifians et les plus anéantissans », les gains modestes, mais sûrs, les actes faciles, mais répétés, et qui tournent en habitude insensible; il veut que tous les jours soient marqués par un progrès dans le bien, et par une résolution de mieux faire encore: peu suffit à chaque jour, si chaque jour acquiert ce peu ; on fait du tîhemin, même à la plus lente allure, quand on ne s'arrête jamais. La vraie oraison c'est de devenir meilleur. On aime Dieu quand on se rend digne d'être aimé de lui; on aime Dieu, quand on s'améliore. S'améliorer, tout est là : c'est la

vraie méthode de perfection, c'est le moyen qui vaut mieux que les ce oraisons et les pénitences et même en un sens que les communions )).

Tout cela esl d'un grand esprit : ce bon sens tout pratique et cette haute élévation morale donnent par leur union un caractère original à la direction de Bossuet. Dégagée de toutes les petitesses qui sont parfois la condition de la sainteté dans la vie religieuse, cette règle, si large, si humaine, ne vaut pas seulement pour les consciences catholiques. Elle propose à tous le plus bel idéal de moralité avec les moyens les plus efficaces de s'y élever : tout le monde se la peut appliquer dès qu'on croit que le bien et la vertu ne sont pas des mots vides de sens, des illusions mensongères. S'il est vrai que le progrès moral se mesure par les actes habituels et la lente transformation de la nature ; s'il est vrai que la vertu c'est le désintéressement, et que le dernier terme en est l'immolation du moi, Bossuet peut être notre maître, le maître même de ceux qui ne sont pas chrétiens, et pour qui Dieu n'est que le plus beau des mots de la langue humaine, l'expression abstraite et symbolique de la plus noble catégorie de nos idées. L'homme qui se remet à sa conduite s'établit, entre la présomption téméraire et les inquiétudes énervantes, dans une calme possession de soi qui lui facilite l'action et lui fait franchir les obstacles avec une force allègre : il

apprend à goûter la paix dans le travail et la joie dans TefTort.

Bossuet composa pour les religieuses et pour les communautés ses Elévations sur les Mystères et ses Méditations sur F Evangile. Il voulait leur offrir une lecture édifiante et substantielle, qui contentât leur imagination et leur cœur, sans danger pour leur foi. C'est toute l'histoire de la religion qui est ramassée dans ces deux ouvrages: dans les Elévations^ il nous conduit de la contemplation de Tessence divine à travers la création du monde, les promesses et les figures de l'ancienne loi, jusqu'à l'Incarnation du Verbe et la prédication du Christ ; dans les Méditations sur l'Evangile, il nous remet sous les yeux les paroles du divin Maître, ce qu'il dit sur la montagne, et ce qu'il dit dans sa dernière semaine, pendant la Cène, et tandis qu'il allait au mont des Oliviers. C'est toute la religion, dogme et morale, que Bossuet nous représente là. Mais il ne fait point œuvre de science : il ne donne point une exposition logique dans un enchaînement rigoureux ; il coupe court aux raisonnements; il discute peu, il démontre rarement: il se contente de préciser nettement ce au'il faut croire, par l'exacte propriété

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de son langage. Celte fois seulement, en faveur de ses obères religieuses, le sévère théologien a épanché toutes les tendresses de son âme, et laissé déborder la vive source de lyrisme que recèlent les grands lieux communs de la philosophie morale et la méditation de la destinée humaine. Là, plus encore que dans les sermons, il a devancé la poésie contemporaine dans l'expression intense et magnifique des misères, des désirs et des espoirs de l'homme Il a laissé son imagination s'emparer de tous les objets où se portait sa pensée ; il a fait, avec tout son cœur , le poème de la religion : métaphysique, morale, récits touchants et tableaux pittoresques, tout l'incomprébensible et tout le sensible de la religion s'y trouvent réunis ; et si Bossuet a donné dans d'autres ouvrages la mesure de sa vaste intelligence, nulle part il n'a mieux révélé cette intensité de sensation et cette profondeur d'amour, qui se dérobaient à l'ordinaire en lui sous les formes austères du raisonnement. Je ne sais pas de livre mystique, hormis V Imitation , qui ait sur l'âme une prise plus forte: c'est une chose étrange que la puissance d'émotion contenue dans ce commentaire perpétuel des Ecritures, et dans la monotone simplicité du plan. Dans chaque chapitre, d'un verset du texte sacré, Fardent interprète nous fait sortir les plus belles vérités, le^ plus touchants spectacles de

la religion chrétienne ; reprenant terre à tout instant, et nous replaçant surleterrain solide de la révélation, il nous enlève à chaque fois d'un élan passionné, dans un transport d'amour et d'admiration, il nous enlève auxplus hauts sommets de la morale et de la philosophie, illuminant aux clartés de son iatelligence, échaufïant à la flamme de son enthousiasme les froides obscurités de la métaphysique, saluant avec des cris éclatants de joie et d'ineffables ravissements la vision de l'incompréhensible, que jamais écrivain n'adressée plus nette et plus étonnante à nos yeux. Où trouver rien de comparable aux deux premières semaines des Élévations, un plus vigoureux et plus calme effort pour contenter la raison avide de comprendre sans violer le mystère impossible à comprendre, une méditation plus profonde et des effusions plus ardentes sur les idées et les dogmes qui se dérobent le plus à Tétreinte des raisonnements humains, une plus joyeuse abdication de l'intelligence, qui, ayant amassé toutes les preuves de son impuissance, et s'étant comme rendu visibles les ténèbres oii elle se perd, s'éprend des grandeurs infinies oii elle ne peut atteindre, et fait jaillir de l'immensité de son humiliation une vive et intarissable source d'amour? Mais oij trouver surtout un mysticisme plus sain, plus serein, plus robuste que dans les Méditations et les Élévations ? un

mysticisme d'une tendresse qui n'énerve pas, qui ne fond pas les énergies du cœur, mais qui au contraire le trempe pour le combat de la vie, et qui par la contemplation enivrante de la perfection de Dieu, par la réflexion amère sur le néant delà créature, met en nous un principe fécond et fort d'activité morale et de volonté tendue au bien? Voilà par où ces deux ouvrages de Bossuet sont parmi les plus excellents livres d'édification qu'on ait jamais écrits, par où ils participent au mérite singulier de ses lettres de direction; voilà comment, aies lire, on oublie presque la merveilleuse poésie delà forme pour y cueillir tant de vérités fortifiantes, capables de soutenir encore aujourd'hui les âmes que n'enchante plus la consolante espérance dont l'Eglise catholique récompense ceux qui croient à ses mystères.

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