CHAPITRE XI
Bossuet a-t-il une philosophie ? — Il fait place à la science humaine au-dessous de la révélation divine. Accord de la raison et de la foi.
I. Le Traité de la Connaissance de Dieu et de soimême. — IL Psychologie de Bossuet. — IIL Optimisme de Bossuet : sa nature tend à l'action, et son intelligence trouve dans la religion les raisons d'agir. — Sa conception de l'homme et de la vie. — Le désir du bonheur, principe d'action et base expérimentale de la religion. — Dignité de la vie ; mérite et sainteté de tous les états ; légitimité de tous les exercices de l'activité humaine. — Conclusion.
On pourrait se demander si Bossuet a une philosophie, ou pourquoi il en a une : si l'Ecriture et la tradition de l'Eglise lui fournissent toutes les ^^érités nécessaires pour régler sa croyance et sa conduite, quel besoin a-t-il d'interroger la raison humaine sur les mêmes problèmes que la parole divine a résolus? A quoi bon, par une longue étude, acquérir la science de l'homme, quand d'un seul coup la foi nous la donne plus complète et plus certaine ? Et ce
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qu'on nomme la philosophie de ce chrétien, de ce prêtre, sera-t-elle autre chose qu'une théologie détachée de son fondement mystique? ne consistera-t-elle pas seulement à dépouiller des formes symboliques du dogme la conception de l'univers et de la vie que toute religion enveloppe, à la faire apparaître transposée en formules abstraites dans un enchaînement logique ? Empruntera-t-elle à la philosophie profane autre chose que sa langue et ses procédés d^exposition ?
Mais nous avons pu déjà en faire la remarque, c'est un des caractères les plus éminents de Bossuet, d'avoir saisi les convenances plutôt que les incompatibilités des choses, d'avoir su fondre toutes les diversités et les contradictions dans l'unité, dans laquelle tout se subordonne, et d'où rien ne s'exclut. Jamais une vérité supérieure ne lui a fait fermer les yeux à une vérité inférieure ; et il estime si fort la vérité qu'aucun moyen de la connaître ne lui paraît méprisable. Ce n'est pas une question pour lui de savoir « si la foi, l'opinion et la science peuvent compatir ensemble dans le même entendement ». La chose ne fait point de doute à son égard, et son esprit, estimant chaque preuve à sa valeur, « laisse faire à chacun ce qui lui convient ». Parce qu'il écoute Dieu parler, il ne se croit pas dispensé de regarder la vraisemblance des faits^ l'évidence des dé-
mpnstralions : il ajoute tous les moyens humains de croire et de savoir àFintaillibilité de la révélation divine, et parce que la religion lui donne une certitude absolue, il n'en recherche pas moins la certitude relative que sa raison et ses sens peuvent lui procurer.
Parce qu'il est théologien, il ne dédaigne pas de se faire philosophe, il demande à la science humaine ce que c'est que l'homme et que la vie, et tout ce que l'observation et le raisonnement lui découvrent, se range dans son esprit sous les vérités dont Dieu même est le garant. Il ne cherche pas dans la philosophie la confirmation de la foi : il n'en a pas besoin ; la religion porte en elle-même sa preuve, et n'a pas besoin de soutien extrinsèque. Mais sa raison se satisfait de remarquer dans l'univers, dans la vie humaine, dans l'âme, comme tout est lié aux mystères de la religion par d'intimes et naturelles harmonies ; elle admire comme l'ordre de la révélation divine correspond à la réalité des faits, si bien que plus on pénètre dans la connaissance de notre nature et de ses besoins essentiels, plus on conçoit que la religion fournit les solutions nécessaires aux problèmes posés par la philosophie, et qu'ainsi elle unit l'efficacité pratique à la vérité transcendante : par cette merveilleuse concordance que la science découvre, elle ne fortifie pas la foi, elle la rend plus sereine et plus contente en
faisant apparaître que ce qu'il y a de plus incompréhensible est aussi ce qu'il y a de plus raisonnable. Ainsi se fait naturellement en Bossuet l'accord de la foi et de la raison : ce qui a été pour d'autres âmes croyantes une source intarissable d'amertumes et d'angoisses, ce qui les a poussées, par mille déchirements et par d'étranges convulsions, tantôt hors de la foi et tantôt hors de la raison, parce qu'elles ne voyaient d'autre moyen d'échapper à cette contradiction fatale, que de détruire l'un des deux termes, et de sacrifier ou la nature ou Dieu, cela jamais n'a tourmenté Bossuet. Car connaissant les limites de la raison humaine, assuré que Dieu ni la religion n'étaient pas objets de science, il n'a pas cherché à démontrer l'inconnaissable par des raisonnements nécessairement fragiles et illusoires ; content de la certitude infaillible et mystérieuse de la foi, et n'ayant pas compromis sa raison dans les aventures où elle sombre, il ne lui a pas retiré sa confiance pour l'œuvre modeste dont elle est naturellement capable, et il lui a demandé seulement ce qu'était l'homme ; elle le lui montra tel qu'il fallait qu'il fût pour que Dieun'eiit rien dit que de pleinement vrai, rien prescrit que de souverainement bon. En tenant chaque faculté rigojLireu sèment à sa place, il en a obtenu ce qu'elle pouvait donner ; mais surtout il a maintenu dans son être une harmonie parfaite ;
il a mis d'accord sans peine les facultés les plus inconciliables, parce qu'en effet elles rfe se combattent jamais quand elles font seulement chacuQe leur fonction, et que tous les conflits naissent de l'invasion de l'une dans le domaine de l'autre. La paix de l'âme, dans Bossuet, est Tœuvre du bon sens qui sait approprier les moyens à la fin, et de la volonté calme, qui ne se laisse pas jeter, par séduction ni contrainte, dans les voies extraordinaires et détournées.
Comme Bossuet fit la Politique tirée de l'Ecriture sainte et le Discours sur r Histoire universelle pour enseigner la politique et l'histoire au Dauphin, de même pour l'instruire dans la philosophie, il ne se contenta point des livres, même excellents, qu'on avait déjà faits en France sur ces matières.
Il écrivit lui-même pour son élève deux grands ouvrages : le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même^ et la Logique. Dans le premier, l'âme, ses facultés et ses opérations, le corps, toutes ses parties intérieures et extérieures, et le jeu de ses organes; l'union de l'âme et du corps, ses moyens et ses effets;
Dieu créateur de l'âme et du corps; la différence de riiomme et de la bête ; dans le second, les idées, leur nature, leurs caractères, leurs catégories; les jugements; le raisonnement, son mécanisme et ses formes diverses : voilà les questions que traite Bossuet avec une aisance, une précision, une netteté remarquables. 11 faut admirer cette description qu'il fait du corps humain, si exacte et si complète, selon l'état de la science du temps: ce n'était pas alors chose banale et facile, comme aujourd'hui, de rédiger en français un traité même sommaire de physiologie. On notera encore que Bossuet ne donne pas de preuves, au sens strict du mot, de l'existence de Dieu : avec une grande délicatesse, il réduit prudemment les preuves des philosophes à des présomptions, à des impressions qui disposent l'âme à recevoir la certitude quapporte la religion : il ne compromet pas Dieu en le démontrant; il l'affirme dès la première ligne du chapitre où il propose les raisons humaines de son existence, et tout ce qu'il dit sur l'ordre du monde, sur notre imperfection dont la connaissance nous élève à l'idée de la perfection et la rend nécessaire, tous ces raisonnements ne sont pas proprement des démonstrations, ce sont des remarques qui font apercevoir dans la nature humaine des traces, des ombres de la vérité que l'Ecriture seule nous présente en
pleine lumière. Si Ton s'étonnait enfin que^ dans toute cette philosophie, lamorale ne trouve point de place^ il faudrait se souvenir que la morale appartenait à la religion, et que Bossuet l'enseignait au Dauphin parmi les vérités de la foi ; mais s'il a réservé les préceptes moraux pour les catéchismes et les sermons, il a montre du moins, dans la Connaissance de Dieu et de soi-même, la possibilité de l'accomplissement de ces préceptes ; il a donné la théorie de la volonté, il a expliqué quel empire elle exerce, comment elle peut se rendre indirectement maîtresse des passions.
Une question importante se pose à propos de ces deux ouvrages: Bossuet est-il cartésien ? Il est certain qu'il doit beaucoup à Descartes ; qu'il- lui a emprunté au moins une de ses preuves de l'existence de Dieu ; qu'il a suivi très fidèlement le Traité des Passions ; que dans mille détails, sur les couleurs, sur l'union de Tâme etdu corps, on reconnaît l'esprit du Discours de la Méthode ou des Méditations ; que sa Logique est, presque en entier, tirée de celle de Port-Royal, qui est une œuvre toute cartésienne. Cependant Bossuet n'est pas véritablement cartésien: il tient compte de Descartes, et il se sert de sa doctrine, comme il a mis à profit tout ce que l'esprit humain avait découvert sur les matières qu'il étudiait. Mais il ne s'est pas enfermé dans son système : il n'en accepte pas
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les parties les plus caraclérisliqiies et les plus originales, qui sont aussi les plus discutables; il ne suspend pas toute la chaîne des vérités a la proposition fameuse : « Je pense, donc je suis. )) Il ne montre guère de pente à accepter la théorie des animaux-machines, et il y trouve plus de difficultés encore que dans l'opinion traditionnelle de l'Ecole. En somme, Bossuet n^a pas de système: il expose la nature de l'homme, le mécanisme du raisonnement, sans parti pris, en s'atlachant aux faits avérés seulement. 11 emprunte à Descartes, mais il doit aussi à Aristote, à saint Augustin, à saint Thomas ; il accueille toute vérité, d'où qu'elle vienne. De là, la solidité de ses œuvres: le système cartésien est ruiné aujourd'hui, et le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même subsiste encore, au moins dans ses parties maîtresses et essentielles
Cependant il ne faudrait pas juger, par cet ouvrage, de la philosophie de Bossuet. Le Traité de la Conjiaissance de Dieu et de soi-même est un chef-d'œuvre, mais c'est un manuel fait pour un enfant. Il contient les notions élémentaires qu'un esprit cultivé doit posséder sur la consti-
tution de l'âme humaine, Mais la philosophie personnelle, originale, de Bossuel, cette philosophie qui explique l'homme et la vie, qui pénètre au fond de notre être, et résoud l'énigme de notre destinée, c'est dans toute l'œuvre de Bossuet, dans les sermons, dans les traités théologiques, qu'il faut la chercher, éparse parmi l'explication des dogmes et les commentaires de l'Ecriture.
(( Il est plus aisé, dit La Rochefoucauld, de « connaître l'homme en général que de connaître « un homme en particulier. » Il se peut queBossuet n'ait pas eu cette faculté d'intuition qui sur une parole, sur un procédé'd'unindîvidu, diagnostique à coup sûr en lui telle humeur ou telle passion; il se peut que, dans les affaires oii il a été mêlé, il n'ait pas démêlé les motifs secrets de ses aUiés ou de ses adversaires, qu'il n'ait pas su déchiffrer les âmes sur les visages. Mais du moins, et ce mérite est rare encore, il a merveilleusement connu l'homme : il a démonté, expliqué, décrit tous les ressorts de notre machine ; il en a donné la théorie avec une précision incomparable. Ses S er?no?îs sont des chefs-d'œuvre de finesse psychologique, et partout, quelque sujet qu'il traite, qu'il écrive une Politique pour le Dauphin, ou des Elévations pour les religieuses, on trouve toujours à la base de tous ses raisonnements et de toutes ses effusions,, à côté de la plus vaste érudition
théoîogique. la plus exacte science du cœur humain. Il ne décrit pas seulement les passions formées et comme adultes, qui ont occupé le cœur, et sont devenues les rouages permanents de la conduite. Il n'en décrit pas seulement les conséquences sensibles et les effets éclatants. Il note, ce qui est plus délicat et demande une observation plus aiguë, il note toutes les étapes, tous les progrès de la passion, sa lente formation, sa force insensiblement croissante ; c'est une idée qui germe dans Tâme, et qu'on fortifie seulement en la considérant ; elle s'enfonce, elle s'insinue, elle se déguise, elle éveille le désir, sédu it l'imagination, corrompt le jugement, et enfin la volonté. Quelle fine et spirituelle étude que cette psychologie de la tentation, dont Bossuet nous expose le mécanisme à l'occasion d'Eve I 11 connaît tout ce sourd travail, dont 1 âme est continuellement le théâtre, qui peu à peu la renouvelle, et dont les grandes passions, les actions extérieures ne sont que les manifestations longuement préparées. Il connaît la force de l'habitude ; il sait que l'acte crée dans l'être qui le produit une aptitude, une tendance à reproduire l'acte ; il a compris qu'une série indéfinie d'actes pareils créait une puissance infinie de répéter ces mêmes actes, et que l'effort nécessaire pour produire les actes futurs diminuait en raison du nombre des actes anté'
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rieurs et de la puissance accumulée par eux dans Têtre : il a vu que, quand la volonté s'appliquait au bien, cette puissance était ce qu'on nommait la vertu, qu'elle consistait non point dans nn acte, ni dans des actes isolég, si nombreux qu'on les supposât, mais dans une disposition créée par les actes, capable de les susciter indéfiniment, avec la spontanéité et l'aisance des inclinations naturelles. Il a observé cette incessante production dépensées et de sentiments dans l'âme humaine, dont nous n'apercevons que la moindre partie, et dont la . plupart échappent à la prise de la conscience, et (( s'effacent comme d'elles-mêmes, ainsi qu'un flot qui se dissout ». Il lui a paru que toutes les racines de nos actes, de notre caractère, de toute la vie morale enfin, plongent ainsi dans l'inconscient, que toute cette obscure activité, par cela même que, l'apercevant à peine confusément, nous la dirigeons encore moins, est la manifestation la plus spontanée, la plus libre de notre nature, et que le vrai ??20^, le moi pur et nu, c'était ce moi qui ne peut se regarder ni se connaître. Il s'est demandé cb qu'était (( cette pente secrète qui demeure dans le sommeil vers les objets dont on s'est rempli pendant le jour » ; il a aperçu, dans la cessation de tous les mouvements physiques et de tous les actesréfléchis, la continuité des opérations mentales, et que la raison, la conscience étaient non
lasubslancemème de l'âme, mais seulementles formes supérieures de son activité. C'est ainsi que, dans ses Etats d'oraison, la nécessité de réfuter l'acte continu des quiétistes lui a fait donner son attention à tous ces pnénomènes, si peu étudiés jusque-là, et jeter quelques vifs regards sur tous ces dessous ignorés de l'âme raisonnable et consciente, qui était Tobjet favori, l'objet unique de la littérature du temps. 11 remarquait aussi cette insensible germination des désirs et des passions qui dans les profondeurs de l'âme surgissent, s'accouplent, et par une monstrueuse fécondité donnent naissance incessamment à de nouveaux désirs et de nouvelles passions ; il les a vus s'agiter, grouiller dans l'ombre, dans ces abîmes de l'inconscience, qui souvent favorisent leur croissance, mais souvent aussi bornent leur violence, car il y a des passions à qui on résiste mieux en les voyant qu'en les combattant. Quelle injustice est-ce donc de he regarder Bossuet que comme ayant habillé d'une forme merveilleusement belle les lieux communs de la psychologie de son temps !
Bossuet a enseigné la morale de l'Evangile, il s'est tenu à rai-côte entre l'inaccessible hau*
leur de la prédication janséniste, et les sentiers trop riants et trop unis de la direction des jésuites. Mais cela ne suffit pas à marquer le caractère original de son enseignement : il s'est tenu plus fidèle que personne à Tesprit des commandements du Christ, sans les fléchir à son humeur ou au goût des hommes de son temps ; il a prêché tout l'Evangile et rien que l'Evangile, il s'est efforcé de faire que ceux qui se conduisaient par ses instructions n'eussent rien qui les distinguât de tout le peuple chrétien, sinon le zèle et Texactitude Et cependant, cette morale toute traditionnelle, et en quelque sorte commune et publique depuis dix-sept siècles, il y a imprimé une marque personnelle, unique, par la façon dont il a regardé le sujet à qui elle s'adaple, par l'idée qu'il s'est faite de l'homme, à qui il appartient d'en accomplir tous les préceptes. Il a pris dans la réalité une certaine conception de la vie et de la nature humaine, dont il sent le rapport nécessaire aux paroles tombées de la bouche de Dieu, et qui leur donne le sens et la couleur qu'elles prennent dans son œuvre.
Avant tout, et en un mot, Bossuetest optimiste. 11 est de mode, je le sais^ de dire que le fond du christianisme est le pessimisme. Mais le contraire est aussi vrai. Presque tous les discours de Jésus respirent un délicieux optimisme. Le vrai pessimiste est celui qui,
n'attendant rien après la vie, sent la vie mauvaise, absurde, et souhaite de n'être pas né. Mais le chrétien, qui espère la vie éternelle, et qui sait qu'il peut en cette vie mériter ou perdre une félicité sans bornes, est-il un pessimiste ? La vie ne prend-elle pas pour lui, par la considération de l'éternité qui la suit, un sens profond et une valeur infinie ?Même le janséniste, qui condamne toute activité employée à une œuvre autre que celle du salut, et qui estime le salut absolument indépendant d'aucun efïort de notre activité, sera-t-il vraiment pessimiste ? Encore que Dieu seul par sa grâce nous tire au ciel, il n'en faut pas moins passer à travers la vie pour participer au sacrifice de Jésus-Christ : le janséniste peut souhaiter de mourir, il ne peut regretter d'être né. Celui-là seul pourrait s'abîmer dans le pessimisme, qui certainement se sentirait damné, et se demanderait pourquoi, par quelle absurde et cruelle fantaisie un Dieu parfait et bon l'a créé, et tant d'autres semblables à lui, élernellement exclus du bien et du bonheur. Si l'on va au fond des choses, l'optimisme et le pessimisme sont dans les hommes, et non dans les doctrines : c'est le tempéramejit qui nous fait pencher d'un côté ou de l'autre, et dans la doctrine la plus désolée comme dans la croyance la .plus consolante, l'âme humaine trouve toujours de quoi justifier les façons de sentir confor-
mes à sa disposition naturelle. Le pessimisne détourne de l'action : tandis que l'on sonde en soi-même les mystères de l'être et de la vie, les énergies de l'âme se dissolvent dans l'analyse sans fin et le doute sans bornes. A quoi bon agir, se dit-on, à quoi bon travailler et s'eflorcer, si ce monde où nous sommes n'est qu'une énorme et monstrueuse absurdité, si nous-mêmes qui sommes, sommes sans but et sans raison ? Si tout ne vaut rien, qu'importe comment quelque chose est ? N'est-il pas égal qu'il soit ainsi ou autrement ? Si la cause, si l'agent n'est rien, quelle utilité aura l'effet, quelle bonté l'action ? S'il valait mieux que nous ne fussions pas, ne vaudra-t-il pas mieux aussi que nous ne fassions rien ? Et si nous ne devons aspirer qu'au non-être, pourquoi mettre notre puissance en actes, et tirer l'être du néant ? Des hommes d'action ne sont guère pessimistes : leur tempérament les sauve d'une doctrine qui les obligerait de renoncer à leur tempérament.
Il est vrai que les hommes d'action ne sont guère philosophes : quelle que soit leur sphère d'action, qu'ils travaillent pour leur famille ou pour le genre humain, dans une boutique ou sur un trône, ils supposent toujours que ce qu'ils font a une valeur, et la réalité des résultats plus ou moins immédiats ou lointains,obtenus ou aperçus, leur paraît une preuve
suffisante de Tabsoliie utilité de leur action. Si perçante que soit leur vue, elle est-,bornée toujours, et n'embrasse jamais Tensemble des choses : ils n'aperçoivent jamais que la partie du monde à laquelle leur existence a rapport, et, fût-ce l'humanité entière, ce n'est jamais^ dans l'infinité de l'espace et du temps, qu'une bien petite partie de ce qui a été, est ou sera. Ce qui est rare, c'est que le besoin et le goût de l'action persistent, quand ils s'associent à une vaste intelligence, avide de tout comprendre, et dont la curiosité, incapable de s'enfermer dans aucune limite, pose devant l'immensité de l'univers le problème redoutable de la raison et de la fin de l'être. Ces hommes-là, quand le désespoir ne les arrache pas à l'action, poursuivent,commeMarc-Aurèle, leur vie austère et laborieuse^ en proie à la torture intime d'une éternelle contradiction, poussés, par la nécessité d'agir, à affirmer sans cesse, dans leur conduite^ tant ce dont leur raison doute, et réduits à bercer d'un vague <( peut-être^) et d'une espérance illusoire le besoin de certitude de leur âme ardente et triste. Ils n'échappent à l'impossibilité de savoir et d'agir, qu'en s'attachant obstinément aune vérité qui, sans percer le mystère universel et suprême, éclaircit du moins d'un peu de jour la région que nous habitons ; ils se disent que l'individu n'est pas tout, que le monde est
an, et que dans l'unité du tout, la moindre partie ces^e d'être méprisable, parce qu'elle est nécessaire; que rien ne légitime et ne relève notre aclion autant que de penser qu'elle aide l'univers à s'approcher de sa fin, quelle qu'elle soit, et si impénétrable qu'elle soit à notre ignorance curieuse. L'individualisme pousse au pessimisme : mieux vaut encore se subordonner tout, que se détacher, s'isoler de tout, et l'égoïsme est une bonne sauvegarde contre ces maladives angoisses ; on ne doute pas que le monde ait une raison d'être quand on se fait centre du monde.
Bossuet, homme d'action, prédisposé par sa nature énergique à goûter la joie- de Tactivité et de l'effort, est passionnément épris aussi de l'unité, cc^i précisément le culte de l'unité qui fait l'unité de sa vie et de son œuvre. Il a fait la guerre toujours à l'indépendance, à l'individualisme : partout il a cherché les rapports, la subordination, la hiérarchie. En théologie, en politique, dans la vie profane ou religieuse, il a prêché aux hommes la soumission, le respect de l'autorité ; il leur a enseigné qu'il fallait s'aimer « non en soi-même » comme un tout, mais dans le ce corps » universel comme un membre, comme une fonction. Il a ratlaché par une chaîne infinie toutes les vérités à la vérité suprême, tous les êtres à l'Etre parfait. Et le christianisme, lui découvrant en Dieu la pléni-
tilde de la vérité et la perfection de l'être, a donné du même coup satisfaction au besoin de comprendre et au besoin d'agir, qui étaient en lui.
Pourquoi Bossuet croyait-il ? parce qu'il croyait. Il n'y a pas d'autre réponse à faire, et il serait indiscret et téméraire de rechercher la raison de sa foi. La foi ne s'explique pas : elle est, et c'est sa raison d'être. Mais Ton peut dire hardiment que si Bossuet n'a jamais été effleuré d un doute, s'il a cru si constamment, si paisiblement^ si candidement, c'était que la religion satisfaisait à sa nature et lui fournissait le moyen d'être tout ce qu'elle pouvait être, de développer tout ce qu'elle contenait. Il avait une intelligence impatiente du mystère, une activité impatiente du repos. Il n'était pas de ceux qui cultivent leur champ, estimant que la récolte est la raison suffisante du labourage. Il voyait au delà de sa récolte, au delà de son champ, au delà de lui-même, de sa famille et de sa race : il se demandait pourquoi le travail, pourquoi rhomme, pourquoi la vie, pourquoi le monde. Tout en lui tendait à l'action : mais sa volonté ne consentait pas à agir, si sa raison n autorisait l'action. Le christianisme, avec tousses mystères, lui fournit la plus claire, la plus simple, la plus raisonnable explication de l'univers et de l'homme : une fois la religion admise, tout devint net et lumineux à son in-
telligence, et les raisons d'agir se développant à ses yeux, il mit en liberté cette puissance qu'il sentait en lui prête à courir aux actes. La foi mettait son intelligence en repos ; il n'avait plus besoin de se replier en lui-même, de se tourmenter, de se ronger dans d'impuissantes analyses : fort d'une solution décisive du grand problème, il allait à Dieu en agissant pour le bien.
Le christianisme, en lui, ne pouvait qu'engendrer l'optimisme. Car il lui révélait la valeur de la vie et la bonté de l'action. A la lumière de l'Ecriture, le monde prend un sens excellent; il n'est plus rien de mauvais et d'inutile. L'homme d'abord ; sans doute notre premier père a péché, et nul plus éloquemment que Bossuet n'a décrit la misère de notre corruption naturelle. Mais cependant, ces traces de grandeur et de bonté que Pascal même trouvait encore dans la bassesse de notre étal présent, Bossuet est loin de les mépriser ; ces traces sont des instincts^ des inclinations, des forces par conséquent, des puissances capables de produire des actes . Le mal nous enveloppe et nous assiège de toutes parts, il nous pénètre, il enfonce ses racines en nous ; mais notre âme altérée, corrompue, garde pourtant dans son fond quelque bonté ; la sensibilité, l'intelligence, la volonté sont des choses bonnes en elles-mêmes ; elles nous servent à faire le mal,
quand Dieu nous manque ; avec lui, nous les emploierons à bien faire. La morale chrétienne, pour dompter la nature, trouve encore quelque appui dans la nature.
Bossuet, après Aristote, après Cicéron, après saint Augustin, découvre dans l'homme un sentiment naturel, que rien ne saurait étouffer, principe de tous nos égarements et de tous nos crimes, qui peut devenir l'instrument de la vertu et de la perfection. C'est le désir du bonheur. Le bonheur est la fin de l'homme, répète-t-il à chaque page de ses écrits ; l'homme tend au bonheur, et se porte à tout ce qu'il croit propre à le lui procurer. Jusque dans le suicide, c'est le désir de bonheur qui le conduit. Il n'y a point de mobile plus essentiel ni plus universel des actions humaines. Ce désir est innocent ; Bossuet l'a maintenu hardiment, et jamais il n'a conçu qu'on puisse demander à l'homme aucun acte, aucun effort, où il ne soit mû par l'espérance du bonheur. Fénelon eut beau jeter des cris aigus, se scandaliser d'une conception si grossière, qui nous faisait aimer Dieu parce que Dieu nous offrait le bonheur, et que cet amour l'assurait ; Bossuet n'en voulait pas démordre. Il trouvait là, au fond du cœur humain, un fondement solide sur lequel tout l'édifice de la foi se pouvaif édifier. Cette inclination, en effet, qui est en «ous, n'est-elle pas ce qui rend la religion raisonnable, et lui donne
prise sur nous ? Le christianisme est la doctrine qui satisfait le mieux, mais aussi qui règle le mieux le désir d'être heureux, qui est la substance même de notre être. Saris lui, nous cherchons en aveugles, dans la nuit, nous nous attachons à de faux biens, qui tournent en douleurs, à des biens passagers, qui ne laissent qu'amertume et regrets ; par lui, nous connaissons un bien qui ne trompe pas, un bien qui ne passe pas : nous souhaitons d'être heureux, il nous offre un bonheur infini, éternel. Comment n'y pas tendre, quand on le connaît? Ainsi celte connaissance devient un principe d'action, et nous mesurons la bonté de nos actions selon le rapport qu'elles ont avec celte fin, selon qu'elles y servent ou qu'elles y nuisent.
Combien précieuse est la vie, pendant laquelle nous pouvons nous préparer ce bonheur où noire nature aspire! Le bonheur n'existé pas en ce monde, où tout est imparfait, où tout est relatif: mais ne suffit-il pas, pour embellir, pour éclairer la vie, pour y mettre un sens et une valeur^ ne suffit-il pas qu'avec quelques moments de cette vie misérable et bornée puisse s'acheter l'éternité du bonheur absolu? Bossuet ne prêche jamais le néant de la vie, sans en compléter l'idée par celle de la dignité de la vie. Il ne la considère pas avec tristesse et mépris, puisqu'elle ouvre le ciel. Il jette un
regard de profonde sympathie sur les généralions qui passentet sur les travaux des hommes. Il n'est pas de ces chrétiens austères qui veulent enfermer l'humanité dans les pratiques ascétiques, et qui versent les anathèmes sur toutes les occupations profanes. Bossuet veut, comn^e les plus rigoureux jansénistes , que la pensée du salut, la poursuite du bonheur éternel soient notre affaire de tous les instants, le seul but de notre incessante activité. Mais loin de resserrer comme eux les voies du salut, et d'imposer à tous les hommes une piété de cloître, il n'estimaitdans les austérités et dans le régime sévère des couvents que l'obéissance, qui rompt l'amour-propre, et la présence perpétuelle de Dieu dans l'âme. Mais on peut pratiquer dans le monde l'humble et chrétienne obéissance; on peut dans le monde porter Dieu en soi-même, et prendre Dieu pour témoin et pour fin de toutes les actions. Il n'est donc pas besoin de se jeter dans un couvent : toutes les occupations, tous les emplois sont saints, si on les sanctifie. Il n'y a point, pour plaire à Dieu, à faire des choses extraordinaires : il suffit de faire ce qu'on faisait avant, mais de le faire en vue de plaire à Dieu, et parce que Dieu le veut, par devoir et paramour. Si l'âme est chrétienne, la vie et les œuvres seront chrétiennes. Le roi s'appliquera aux affaires de l'Etat, le juge rendra de bons arrêts,
l'artisan gagnera sa vie du travail de ses mains ; tous en faisant leur métier pourront se procurer après cette vie une félicité sans fin. Plus d'inquiétudes donc, ni de scrupules, ni d'angoisses : chaque homme, selon sa capacité el selon son état, fera sa fonction propre; nul n'a plus à poser cette désolante question a à quoi bon ? » et Bossuet peut admirer librement, sans embarras et sans contradiction, les merveilleuses découvertes de l'intelligence humaine, les étonnantes applications de son activité. Il n'y a plus rien dans le monde, dans la vie civile, dans la science, qui mette sa grande âmé en défiance et en crainte : tout est légitime, parce que tout est mis à sa place. Parce que Dieu eat bon, l'univers est bon, la vie est bonne, et l'homme même peut devenir bon. Maintenant, qu'importe de se demander si Bossuet s'est élevé jusqu'à la connaissance du fondement philosophique de la religion ? s'il a su dépouiller la vérité de l'enveloppe des dogmes chrétiens, s'il a compris qu'en adorant Jésus, il marquait les limites de la raison humaine, et s'inclinait devant l'inconnaissable? Il l'a compris sans doute; mais a-t-il conçu qu'il n'y avait que cela de vrai dans la religion et que tout le reste épaississait en quelque sorte le mystère, et lui donnait une forme concrète, un corps, pour le rendre sensible à la grossièreté de nos esprits ? Non assurément, car il a
cru de toute son âme à la vérité du christianisme, à Jésus, fils de Dieu, mort sur la croix, et présent dans l'Eucharistie. Ce n'était pas des symboles pour lui, que tout ce qu'enseignait l'Eglise, et ce qu'il enseignait d'après elle : il y croyait comme les petits enfants. En est-il moins grand ? Si la religion n'avait été pour lui qu'un symbole, aurait-elle été un principe d'action si puissant, une source si intarissable d'énergie et de bonne volonté ? Quelle efficacité peuvent garder les symboles religieux, s'ils sont connus pour symboles ? et s'ils ont tant de prise sur les âmes, s'ils ont pu, s'ils peuvent encore arracher tant d'âmes à la basse poursuite des intérêts matériels et du plaisir égoïste, s'ils ont pu décorer d'idéal et de noblesse tant de vies humbles et vulgaires, n'est-ce pas par la bienfaisante illusion qui faisait croire absolument à leur réalité objective ?
Qu'importe pour nous que Bossuet ait cru ce que nous ne croyons pas ? Il a enveloppé dans sa croyancece quenous croyons, cequenousdevons croire, et c'est l'essentiel. Son erreur — si c'en est une — lui a donné une force que nous n'avons pas. Bossuet est tout chrétien : il serait ridicule de le « laïciser ». Mais dans la forme chrétienne il a mis toutes les vérités nécessaires à la vie. Son christianisme repose sur une conception de l'homme et du monde universellement vraie
et bonne. De là vient qu'en toute matière, encore aujourd'hui, il y a profit à l'écouter, et souvent à le suivre. Dépouillons son œuvre de tout ce qui est controverse, catéchisme, théologie : n'y regardons même pas la beauté, la poésie, l'éloquence : il y reste encore de quoi justifier toutes les admirations ; l'œuvre reste vivante et solide. En politique, Bossuet a donné la* formule la meilleure de la doctrine conservatrice : il a montré la force et l'efficacité, dans l'organisme social, de ces principes si souvent méconnus et niés, la tradition et l'autorité ; il a mis au jour l'impuissance des lois et des constitutions, sans la bonne volonté du chef et des sujets. En morale, ila mis l'homme à sa place dans le monde : il lui a dit ses bornes, ses impuissances, mais il lui a révélé la grandeur où peuvent atteindre l'intelligence et la volonté bien employées. Il l'a encouragé à poursuivre le bonheur, mais il lui a montré le bonheur dans le devoir. Il a connu les délices de la contemplation ; il a parlé magnifiquement du ravissement des Aristote et des Archimède devant la vérité dévoilée : mais aux plaisirs intellectuels il a su préférer les âpres jouissances de l'efïort, qui de la vérité tire le bien, et conforme à l'idéal la réalité. lia enseigné l'action, la nécessité d'agir, mais aussi la joie d'agir. Il a fixé ce qui fait la beauté et la bonté de l'action, le désintéressement, spec-
tateurému et sympathique de toutes les œuvres humaines, à condition qu'elles aient la vérité pour principe et la charité pour ressort. Il nous a détachés de la vie, et il nous a fait aimer la vie ; en nous faisant regarder au delà et plus haut, il nous a fait voir quelque chose qui l'explique et qui l'ennoblit. Chrétien ou non chrétien, c'est encore pour nous, ce sera toujours sans doute pour tous les hommes le premier et le dernier mot de la morale, que de savoir sortir de soi, et agir par des maximes généralement vraies, pour des fins généralement bonnes.