CHAPITRE TI
I. Prédécesseurs de Bossuet. — II. Défauts des premiers essais de Bossuet. — Progrès de son éloquence à Metz, à Paris, à Meaux. — Comment il se prépare et comment il prêche. — TII. Ses idées sur la prédication; il prêche le dogme et en fait sortir de la morale. — Caractères de la morale des sermons : justesse d'application et sympathie pour la vie. Bossuet a^^cat des pauvres. ■ ^
L'œuvre oratoire de Bossuet se compose de Sermons, de Panégyriques, et d'Oraisons funèbres.
Ce que je dirai des Sermons convient aux Oraisons funèbres et aux Panégyriques ; j'ajouterai quelques réflexions particulières sur les discours des deux derniers genres.
Il faut se souvenir que, sauf les grandes Oraisons funèbres et le Sermon sur l'Unité de l'Église, Bossuet n'a rien fait imprimer de ce qu'il a dit dans la chaire. Il ne recherchait pas la gloire de l'éloquence, et il fallut des circonstances particulières pour l'amener à publier quelques-uns de ses discours, dont il fixa ainsi
la forme définitive. Quant aux autres, comme il ne récitait jamais par cœur, ceux que nous ne possédons ne sont que des projets de discours, des brouillons. Ils nous . apprennent ce que Bossuet voulait dire : ils ne nous font pas connaître ce qu'il a dit en effet. Nous ignorons ce que l'inspiration du moment, la présence et les mouvements de l'auditoire lui suggéraient pardessus l'étude et la méditation.
Le xviii^ siècle, léger et décisif, a jugé que Bossuet avait été un prédicateur médiocre. C'est qu'il ne connaissait pas sa prédication. Les papiers de Bossuet ayant passé, après sa mort, aux mains de l'abbé son neveu, et de celui-ci à M. de Chasot, président au Parlement de Metz, petit-neveu de l'évêque de Meaux, furent remis par la veuve du président aux Bénédictins, qui entreprirent, à la fin du xviif siècle, une édition des œuvres complètes de Bossuet. Dom Deforis en tira environ deux cents Sermoiis et Panégyriques, qu'il publia de 1772 à 1778; peut-être s'en était-il égaré autant chez les neveux de Bossuet et chez les amis à qui ils les prêtaient trop généreusement.
Tels qu'ils sont, les brouillons de Bossuet nous font bien connaître sa prédication. Ils le replacent à son rang, qui est le premier, et le montrent aussi excellent dans le Sermon que dans V Oraison funèbre. Même ils nous aident à mieux comprendre les grandes Oraisons funèbres,
en leur ôtant un peu de cette pompeuse majesté qui les faisait admirer par tradition, et qui en voilait la simple et vivante beauté.
Bossuet est le premier en date des prédicateurs éloquents dont on ait conservé la mémoire et dont on lise les œuvres. Ses devanciers sont oubliés, mais il en a eu, et leur talent a préparé les voies à son génie.
Le XVI® siècle fit à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal à l'éloquence religieuse. Je ne dirai rien des prédicateurs de la Ligue, dont les sermons forcenés et grossiers ne furent qu'un épisode sans conséquence dans l'histoire de la chaire. Les deux faits, importants du siècle, auxquels tout se ramène dans ce sujet comme dans tous les autres, sont la Renaissance et la Réforme, Le mouvement intellectuel de la Renaissance ne fit que rendre les prédicateurs plus pédants : très enclins pendant le moyen âge à ce défaut, ils trouvèrent alors plus que jamais de quoi satisfaire leur goût de vaine et curieuse érudition : sentences grecques et latines, vers et stances des poètes français, opinions des philosophes anciens, faits notables de la physique, de l'histoire naturelle, de l'astro-
nomie, ils entassaient dans leurs discours en citations pompeuses, ou eh comparaisons subtiles, tout ce qu'ils pouvaient piller dans le champ des sciences et des lettres. Raffinant la forme, alambiquant des pensées quintessenciées, poursuivant les jeux de mots singuliers, les pointes inattendues, ou bien enflant la voix, et déployant toutes les voiles de l'emphase et de l'hyperbole, ils disputaient aux poètes profanes la gloire du beau style, et, suivant le goût du jour, de mode en mode, ils arrivèrent, au début du XYif siècle, à parler la langue de Balzac et de Voiture, ou même de Mascarille^ plutôt que celle de l'Evangile.
Et pourtant, dans ce fatras d'érudition et de mauvais goût, se développait insensiblement le germe de la belle éloquence. Le mouvement de la Réforme, qui enleva tant de pays à l'obéissance du Pape, eut le bon effet du moius d'arracher le clergé catholique à son insouciante sécurité, d'obliger l'Eglise à se surveiller, à se réformer, à se fortifier. Les prédicateurs, sentant désormaris dans l'assistance des esprits hostiles ou indécis, durent ne rien dire qui prêtât le flanc à la critique, et donti'adversaire, toujours aux aguets, pût triompher : ils furent contraints de régler leur parole sur la plus exacte théologie : ce fut unenécessitépoureux de savoir beaucoup.
En même temps, la contradiction fortifia la croyance et raviva la piété de ceux qu'elle ne
détacha pas. La science plus profonde, la foi plus vive donnèrent à la prédication plus de chaleur et plus de solidité ; ces qualités, se développant de jour en jour, restreignirent peu à peu le pédantisme et le mauvais goût, et l'on s'approcha de le perfection littéraire, à mesure qu'on céda moins aux préoccupations littéraires : tout le progrès de l'éloquence sacrée consista à devenir plus complètement et plus simplement chrétien.
Aussi les orateurs les plus remarquables du XVI* siècle, les réformateurs de la chaire, furentils ceux qui eurent seulement plus de science ou plus de foi : du Perron, qui, « se réservant l'explication de la doctrine », avait résolu de (( dédier et consacrer tout ce qui pouvoit sortir de sa voix ou de sa plume à l'instruction des catholiques et à la réduction des dissidens » ; saint François de Sales, qui, malgré son amour du joli et ses comparaisons trop ingénieuses, professait qu' « il ne faut ni blanc ni vermillon sur les joues d'une chose telle que la théologie », et qui, tout en admettant dans sa Lettre sur la vraie manière de prêcher l'emploi des vers anciens, des histoires profâ,nes, et surtout des histoires naturelles, u comme l'on fait des champignons, pour réveiller l'appétit », recommandait avant tout de « parler afïectionnément et dévotement, simplement et candidement, et avec confiance » ; d'être bien épris de la doc-
trine qu'on enseigne et de ce qu'on persuade : « 11 faut, dit-il, que nos paroles soient enflammées... par Taffection intérieure; il faut qu'elles sortent du cœur! (1) »
Si on laisse de côté les oraisons funèbres, dont nous aurons à parler plus tard, on verra que les exemples de du Perron et de saint François de Sales ne restèrent pas inutiles. Le fond de l'éloquence religieuse allait sans cesse s'améliorant, et faisait son effet, malgré les défauts de la forme que les auditeurs goûtaient par habitude, sans en rester là : l'affectation du style ne leur voilait pas, comme elle fait pour nous, le sérieux des pensées. Il est facile de rendre ridicules les prédicateurs avant Bossuet : il est plus utile et plus juste de chercher comment de tels devanciers ont pu avoir un tel successeur.
Pendant la première moitié du xvii^ siècle, Fenoillet , évêque de Montpellier , Cospéan, évêque d'Aire, qur pressentit et protégea le jeune Bossuet, Godeau, évêque de Grasse, donnèrent des modèles d'une éloquence apostolique grave, touchante et solide.
Chez les Jésuites, rompant, comme le lit plus tard Bourdaloue, avec le goût froid et faux de la société, le P. Claude de Lingendes s'abandonna aux transports de son imagination passionnée et frappa les nerfs autant que les
(1) Cf. La Prédication sous Henn IV ^ par l'abbé Lezut.
cœurs par le pathétique violent de ses peintures.
On ne saurait nier que Port- Royal ait contribué au progrès de l'éloquence sacrée. Mais cette action s'exerça moins par l'éclat de la prédication janséniste, que par l'ascendant moral de la doctrine, qui rappela bien des esprits, en dehors même de la secte, au sentiment de la sérieuse austérité du christianisme, et leur fît goûter dans la chaire la sévérité d'une parole simplement édifiante.
La grande école de prédication, pendant le xvii^ siècle, fut la congrégation de l'Oratoire. Transformée ou plutôt véritablement fondée en 1612 par le cardinal de Bérulle, cette congrégation fournit presque aussitôt un essaim de prédicateurs qui s'en allèrent porter par toute la France la parole de Dieu ; Bérulle luimême, mystique et subtil, bon logicien, à la parole claire; Bourgoing, c( nourri du meilleur suc du christianisme », dont Bossuet a loué l'onction, la douceur, la force, la céleste ferveur ; Senault, moraliste exact et fin, parleur académique, plus élégant que fort; Desmares, austère, véhément, rude aux grands de la terre ; Lejeune, le Père aveugle, le doux missionnaire, l'évangéliste des petits et des humbles, dont la vive et familière éloquence, toute pleine de sens, attirait les foules dus campagnes autour de lui comme aux plus beaux jours du moyen
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âge : tous enflammés de charité , et armés d'une solide théologie, ils consacrèrent leur très honorable talent à chercher entre la sévère simplicité de la foi et les insinuantes douceurs de Tart oratoire cetle juste conciliation, que le génie seul d'un Bossuet devait trouver. A côté d'eux un saint, M. Vincent, comme on disait alors, poursuivaitun dessein plus austère. Ennemi absolu, comme les jansénistes, de toute curiosité profane, de toute a concupiscence» intellectuelle, il condamnait, comme eux, l'emploi des adresses et des séductions de l'art humain dans la prédication ; mais, plus tendre et moins sec, il fit voir à quelle hauteur d'éloquence peut atteindre un cœur simple dont la charité seule dicte les paroles. Il se proposa d'apprendre aux jeunes prêtres qui voulaient prêcher, à n'être point des rhéteurs, ni même des orateurs, mais seulement des chrétiens, et institua des conférences qui se tenaient à Saint-Lazare, tous les mardis. C'est là qu'un jour, entendant un jeune prédicateur qui prenaitle ton à la mode et prodiguait son bel esprit, il se jeta à ses genoux et le suppha de renoncer à de si profanes ornements et si indignes de Jésus crucifié. L'excessive rigueur de saint Vincent de Paulfit plus sans doute que les tempéraments des prêtres de l'Oratoire pour bannir des discours religieux l'indécence des effets oratoires et du langage précieux. Du
moins ce fut en s'inspirant de l'esprit de saint Vincent de Paul, dont il suivit les conférences et reçut les enseignements, que Bossuet rejeta de son éloquence tout l'appareil éclatant de la rhétorique profane, pour n'en retenir que l'art invisible et secret de proportionner ses moyens à son but et de régler le mouvement du discours sur le progrès de la persuasion dans le cœur des auditeurs.
J'ajouterai, maintenant, si Ton veut, qu'en 1652, au moment où le jeune Bossuet partait pour Metz et montait dans la chaire, il y avait encore chez les prédicateurs et même chez les meilleurs, beaucoup de pédanlisme et de mauvais goût, beaucoup de galimatias subtil, de rhétorique pompeuse, d'élégance alambiquée. Mais qu'importe ? Bossuet lui-même, à ses débuts, conserva quelques traces des défauts de ses devanciers, comme ceux-ci par leurs qualités firent entrevoir la perfection que devait réaliser Bossuet.
Quand Bossuet commença de prêcher, ce n*était encore qu'un écolier. 11 avait le génie ; il n'en savait pas toujours le meilleur emploi. 11 avait la science, il avait la force, il avait Iç
zèle ; il éttdt un peu enivré de ces vertus qu'il avait en lui ; il ne savait pas se ménager et frapper juste plutôt que fort.
Et d'abord il a l'enthousiasme naïf de la jeunesse studieuse, qui s'émerveille de tout ce qu'elle apprend : sa science lui est nouvelle, il a hâte de l'employer. ïl la dégorge un peu au hasard. Il étale ses auteurs ; il en fait sonner les noms. Cette doctrine, dit-il, est prise des anciens Pères. Voici ce que dit « l'apôtre saint Paul » oii le grand a Irénée » ou a l'incomparable Augustin )) ou « le grave Tertullien en son livre IV contre Marcion ».
Il n'a pas assez d'adjectifs, ni assez forts, pour marquer sa confiance ou son admiration à leur égard. Il s'appuie sur ce une doctrine excellente, merveilleusement expliquée par Tertullien. » Et c'est « la belle doctrine », c'est (( le beau passage » ce sont « les savants principes » de a ce grand homme. »
Il possède les écrivains profanes comme les Pèrês. S'il fonde son raisonnement sur ceux-ci, il emploie les autres à orner son discours. Il cite Pline le jeune, Cicéron, Philostrate, Apollonius de Tyane, Lucien, Plutarque. Il sait ce que dit Cinéas introduit dans le sénat romain, lorsqu'il crut voir une assemblée de rois; qu'Eudamidas, mourant, légua à ses amis sa mère et ses enfants à nourrir ; et que la reine des amazones souhaita d'avoir un fils d'A-
lexandre le Grand. S'il ne s'agissait de Bossuet, on crierail au pédantisme.
Et cet appareil scolastique du raisonnement, prolixe, interminable, sans cesse proclamé concluant, invincible, tout bardé de théologie et de philosophie, tout hérissé de termes et de définitions d'école! Tousses cahiers de Navarre y passent. Et que de divisions et de subdivisions ! (( Ecoutez trois admirables raisonnemens du grand apôtre saint Paul. » Et pour comprendre le premier raisonnement de Fapôtre, il faut se représenter « deux considérations •importantes » ; et « de ces deux considérations il en naîtra une troisième, pour l'instruction des pécheurs. (1) » Quelle subtilité dans l'application de l'Ecriture, quels tours d'adresse d'un écolier fter de montrer le parti qu'il sait tirer d'un texte ! quelle torsion des mots et des syllabes pour en exprimer une profonde doctrine ! Et avec cela, un symbolisme théologique d'un goût étrange. Ainsi il considère un jour (( les deux bras de la croix du Sauveur Jésus : dans l'un il se représente un trésor infini de puissance, et dans l'autre, une source immense de miséricorde » (2).
(1) Sérmonpour le Samedi saint (1652). Lebarq, Œiivres oratoires de Bossuety I, 103 (Lâchât, X, 97). C'est le premier sermon de Bossuet prêtre : il a été ordonné le 16 mars.
(2) Sermon pour la fête de F Exaltation de, la sainte Croix (1653). Lebarq, I, 423 (Lâchât, X, 433).
Que dire de la mission de Jésus-Christ comparée avec toutes les professions humaines, et exprimée métaphoriquement par les termes de métier les plus particuliers? En face des « ravageurs de province que nous appelons conquérans », voyez « un capitaine sauveur, qui sauve les peuples parce qu'il les dompte. » Ailleurs Jésus-Christ est « ambassadeur » de Dieu sur la terre, mais aussi ce agent » des hommes auprès de Dieu. Et comme g la personne des ambassadeurs est sacrée et inviolable », la mort de Jésus-Christ est un attentat par lequel « toute la majesté de Dieu est violée manifestement ». Pourtant, a ô prodige étrange! cette mort qui devroit rendre la guerre éternelle, c'est ce qui conclut Talliance : ce qui a tant de fois armé les peuples a désarmé tout à coup le Père Éternel ». Ailleurs, nos péchés sont des dettes. Nous sommes « insolvables. » Jésus-Christ c est caution. » « On ne discute la caution que lorsque la partie principale est insolvable. Jésus est donc contraint par corps. »
Je ne veux pas citer la méditation sur la conception de la Vierge. De quel goût serait ce matérialisme cru d'expressions dans le plus insondable mystère de la foi, s'il ne fallait y reconnaître la naïve assurance du jeune prêtre, qui ignore le monde et le mal, et qui ne ^ent pas encore l'inconvenance et le danger d'^éta- 1er aux yeux des profanes certaines images
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dont la grave innocence des séminaires s'édifierait ?
Souvent on hésite devant la hardiesse bizarre des métaphores. Jésus est « la clef mystérieuse par laquelle sont ouverts les coffres du Père Éternel » ; ailleurs la métaphore vient doubler une antithèse. Pourquoi Jésus est-il mort sur la croix? a Chrétiens, n'en voyez-vous pas le secret? Le fruit d'un arbre nous avoit perdus : voici un aujre arbre qu'on nous pr-opose, auquel est attaché Jésus-Christ, le vrai fruit de vie. •) Communier, c'est « cueillir sur la croix le fruit vivifiant qu'elle porte... L'arbre nous tue, l'arbre nous guérit, et un salutaire manger répare le mal qu'un manger téméraire avoit fait » (1).
Enfin l'expression, tendante l'effet pittoresque ou pathétique, aboutit à la trivialité ou à la crudité : Ordure^ bourbier , pourrir , soûler , sont termes familiers au jeune prédicateur. Il n'a nul scrupule de politesse : nul mot, nulle image n'effraie son goût. Il ne recule devant aucune des horreurs du siège de Jérusalem : « Une femme dénaturée, qui avoit un enfant dans le berceau,..- eut bien la rage de le massacrer, de le faire bouillir et de le manger. » Il peint ces cadavres qui encombraient les rues, ce exha-
(1) Sermon sur la dévotion à la sainte Vierge (1653). Lebarqj 1, 075 (Lâchât, XI, 366).
lant de leurs corps pourris le venin, la peste et la mort ». Saint Gorgon est couché « sur un gril de fer devenu tout rouge parla violence de la chaleur.» Pour nous faire entendre la constance du saint martyr, Bossuet nous oblige à imaginer « ces exhalaisons infectes qui sortoient de la graisse de son corps rôti. ^)
Tout cela, avec mille autres traits qu'on y pourrait joindre, avec plus d'un morceau de rhétorique pompeuse ou pathétique, tout cela se rencontre dans les sermons que Bossuet prononça de 1650 à 1657. Et dans le même temps, dans les mêmes discours abondent les mouve^ ments, les pages d'une beauté déjà achevée. Ce Panégyrique de saint Bernard, qui est un pur chef-d'œuvre, dont j'ai tiré déjà l'admirable méditation du saint, et qui contient encore la célèbre description de la jeunesse, ce panégyrique est de 1653. Même dès 1 652, à peine arrivé à Metz, voici les premières paroles qu'il prononçait dans la chaire, le 21 juillet; voici le bel exorde de son premier sermon :
« Le Sauveur Jésus, quand il vit son heure venue, se résolut de quitter toutes les autres contrées de la Palestine, par lesquelles il alloit prêchant la parole de vie ; et sachant très bien que telle étoit la volonté de son Père, qu'il se vînt rendre dans Jérusalem pour y subir, peu de jours après, la rigueur du dernier supplice, il tourna ses pas du côté de cette ville perfide,
afin d'y célébrer cette Pâque éternellement mémorable et par l'institution^ des saints mystères et par 'effusion de son sang. Gomme donc il descendait le long de la montagne des Olives, sitôt qu'il put découvrir cette cité, il se mit à considérer ses hautes et superbes murailles, ses beaux et invincibles remparts, ses édifices si magnifiques, son temple, la merveille du monde, unique et incomparable comme le Dieu auquel il étoit dédié; puis repassant en son esprit jusqu'à quel point cette ville devoit être bientôt désolée pour n'avoir point voulu suivre ses salutaires conseils, il ne put retenir ses larmes, et touché au vif en son cœur d'une* tendre compassion, il commença sa plainte en ces termes :« Jérusalem, cité de Dieu dont les Prophètes ont dit des choses si admirables, que mon Père a choisie entre toutes les villes du monde pour y faire adorer son saint nom ; Jérusalem, quej'ai toujours si tendrement aimée, et dont j'ai chéri les habitants comme s'ils eussent été mes propres frères ; mais Jérusalem, qui n'as payé mes bienfaits que d'ingratitude, qui as déjà dressé mille fois des , embûches à ma vie, et enfin dans peu de jours tremperas tes mains dans mon sang; ah! si tu reconnaissois du moins en ces jours qui te sontdonnés pour faire pénitence, situ reconnaissois les gràcesque je t'ai présentées, et de quelle paix tu jouirois sous la douceur de mon empire, et combien est extrême le malheur de ne point suivre mes commandemens î Mais, hélas ! ta passion t'a voilé les yeux, et t'a rendue aveugle pour ta propre félicité. Viendra, viendra le temps., et il te touche de près, que tes ennemis t'environneront de remparts, et te presseront, et te mettront à l'étroit, et te renverseront de fond en comble, parce
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que tu u'as pas connu le temps dans lequel je t'ai visitée. (1) »
Toutes les qualités du génis de Bossuet sont dans ses premiers essais. Mais il n'a cessé de les épurer et de les fortifier. Ses défauts sont des excès de fougue ou d'assurance juvéniles : il n'y en a pas un qui vienne d'impuissance et trahisse quelque manque : il lui faut, pour s'améliorer, se contenir, se maîtriser, non se disloquer et s'étendre. Il fut modeste. Il ne crut pas, après ses premiers succès,*avoir atteint les sommets de l'éloquence. Il plaça son idéal très haut, et travailla chaque jour à s'en rapprocher. Sans cesse il médite, il étudie, il lit les Pères, il fait des extraits, il en nourrit sa pensée et son élocution ; et son progrès est sensible d'une année à l'autre, même au temps où il n'a pas encore quitté Navarre.
(( Toute cause intelligente, disait-il en 1648 dans la confrérie du Rosaire, se propose une fin de son ouvrage. Or la fin de Dieu ne peut être que lui-même. » C'est le langage d'un philosophe, précis et net pour des philosophes : mais qu'y entendra la foule ? Ces deux sèches propositions deviennent en 1649 , lorsqu'il reprend le même sujet devant le même auditoire, une période oratoire, où les termes d'é-
(1) Sermon pour le IX^ Dimanche après la Pâtiiecôte. Lebarq, I, 132 (Lachatj X, 400).
cole discrètement mêlés aux mots usuels produisent une précision qui reste claire pour toutes les intelligences.
« Dieu élant unique et incomparable dans le rang qu'il lient et ne voyant rien qui ne soit infiniment au-dessous de lui, ne voit rien aussi qui soit digne de son estime que ce qui le regarde, ni qui mérite d'être la fin de ses actions que lui-même. î
Il nous avait appris en 1648 qu'il y avait (1 quatre communications » de la nature de Dieu. « La première dans la création, la seconde se fait par la grâce, la troisième de sa gloire, la quatrième de sa personne. Et si le moins parfait est pour le plus excellent, donc la création regardoit la justification, et la justification étoit pour la communication de la gloire, et la communication de la gloire pour la personnelle. » Il n'y a rien de pareil dans la rédaction de 1649. En généralil y a élagué la théologie, les citations, développé au contraire ce qui est de sens commun, capable d'exciter la foi et la charité (1).
Un passage assez sec d'un sermon de 1652 est devenu, l'année suivante, la belle et mystique Méditation de saint Bernard sur la bouche et les membres du Sauveur : sans compter que
(1) Sermons du 24 octobre 1648 et du 1^»^ novembre 1649, Lebaiq, I, 12 et 47 ([.achat, VIII, 1 et 18),
celte expression sensuelle de dévotion qui, dans la bouche de Bossuet, est d'assez mauvais goûl, prend une merveilleuse vérité poétique aux lèvres d'un saint du moyen âge.
Sans doute il sera longtemps encore à lutter contre les emportements de son imagination, et contre les tentations de son érudition. En 1657, célébrant saint Victor, qui renversa les idoles à coups de pied, il s'écrie par une singulière apostrophe : a 0 pied de l'illustre Victor! » Encore en 1659,Jésus^ qui est «notre soleil» envoie (( trois beaux rayons » sur Marie, qui font en elle « une pointe de jour agréable », dont la nature, humaine est réjouie. En 1661, il nous dira l'opinion des médecins sur la nature des larmes et delà sueur. En 1665 et 1666, il comparera, avec saint Grégoire , le pécheur à un hérisson : et cet ornement d'histoire naturelle s'étale au milieu de deux fort beaux sermons.
Mais le progrès pourtant sera, réel, continu, rapide. Le développement gagne en netteté, en simplicité ; la phrase s'allège et prend de l'ampleur tout à la fois. Le vocabulaire s'épure : les termes surannés, scolastiques, triviaux, se font plus rares. L'orateur est maître de sa matière et de lui-même : il a digéré ses études, et de sa vaste érudition il ne laisse rien passer dans sa parole qui ne soit nécessaire à la suite de sa pensée et à l'efficacité de son discours.
Cependant, à voir certains sermons qu'il pro-
nonce après 1654, il semble qu'un nouveau pédantisme s'insinue en lui. Le grec fait invasion dans son éloquence : ce sont des mots, des phrases même^ dont il orne ses raisonnements. Même il lui arrive parfois de prendre un texte grec pour son sermon. Mais il ne faut pas s'inquiéter. Ces Grecs l'aideront à toucher plus sûrement la perfection.
Bossuet, quiavaitdes loisirs àMetz, en profita pour acquérir une connaissance complète et approfondie des Pères. Jusque-là, il s'était plutôt appliqué aux Latins, et saint Augustin, dont il tirait sa doctrine, était avec Tertullien son maître d'éloquence. Son imagination s'échaufîait au contact de ces natures africaines, ardentes, exubérantes, pour qui les mots n'avaient jamais assez de force ni de couleur. Mais, dès 1654, il commença de lire soigneusement les Grecs. Il en poursuivit Fétude pendant les premiers temps de son séjour à Paris. Saint Jean Chrysostome, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, lui apprirent le charme de la douceur familière : il connut qu'il n'est pas moins beau, ni moins utile de s'insinuer que d'étonner, et que l'onction pénétrante d'une simple homélie peut autant sur les cœurs que ia vigueur intempérante d'une éloquence tendue. Par leurs leçons, comme sans doute par les dernières exhortations de Vincent de Paul, dont il se trouva rapproché en se fixant à Paris,
Bossuet simplifia tout à fait son discours à la ressemblance de son cœur. Son originalité se développait à mesure qu'il était plus sincère. Renonçant à faire étalage d'érudition, il employait sa vaste scienceà nourrir, à élargir sa pensée personnelle. Avec plus de clarté, il avait plus de profondeur, plus de force avec plus desimplicité : quelque chose encore de fougueux et d'ardent, un bouillonnement de jeunesse, qui se faisait d'autant plus sentir qu'il était contenu. C'est alors qu'il prononçait le second sermon sur la Providence^ débarrassé des discussions contre les épicuriens et les stoïciens, et tourné tout entier contre les libertins^ ce qui au XVII® siècle était d'un intérêt plus actuel ; le sermon sur Vamhition, avec cet admirable second point, cette description des inconstances de la fortune, d'une si pressante logique, et d'un mouvement si dramatique ; le sermon sur V impénitence finale^ si vive peinture de la vie mondaine, terminée par la terrible scène d'une mort impénitente, dont j'ai déjà parlé ; ce sermon sur la mort, enfin, aussi saisissant dans son raisonnement général que l'oraison funèbre de Madame, qui en reprend l'idée, et quelquefois les termes (1662).
Puis, par un nouveau progrès, il s'élève encore au-dessus de ce qu'on croit être la perfection. Une plus entière possession de soi, une sérénité supérieure que troublent seule-
ment les saints emportements de la charité, une large philosopliie, qui élève tous les sujets,, une netteté parfaite, qui fait descendre toutes les questions au niveau des auditeurs, une force égale sans défaillance et sans fougue, plus de lumière et de relief que de couleur, rapprochent les sermons des dernières stations prêchées par Bossuet de la pure beauté des meilleures oraisons funèbres. Tels sont le sermon sur la justice (1666) et le sermon pour la fête de Tous les Saints, sur les conditions nécessaires pour être heureux (1669) : œuvres profondes et lumineuses, d'une force si délicate et si irrésistiblement insinuante. Tels aussi les sermons prononcés pendant que Bossuet remplissait les fonctions de précepteur du Dauphin : en 1675, pour \d^ profession de Mademoiselle de la Valliere, analyse impersonnelle et profonde des états d'une âme pécheresse, que la grâce rappelle à Dieu ; en 1681 , sur V unité de l'Eglise, vaste tableau d'histoire sacrée, effort puissant et mesuré pour réconcilier le Pape et le Roi, oii l'on sent avec le cœur d'un chrétien et d'un Français l'esprit d'un homme d'Etat
A cette période, et sans doute à l'année 1670, appartiennent quelques pages, oii il trace un programme d'études au jeune cardinal de Bouillon, qui voulait justifier par des succès oratoires sa fortune prématurée. Ce programme est évidemment, pour Fessentiel,
celui qu'il s'est imposé à lui-même pour former son éloquence.
(( Pour la prédication, dit-il, il y a deux choses à faire principalement : former le style, apprendre les choses. » Pour former le style, il propose la lecture de quelques ouvrages français : les œuvres de Balzac, les écrits de Messieurs de Port-Royal, les Lettres provinciales, plusieurs traductions de Perrot d'Ablancourt, les tragédies de Corneille et de Racine. Mais il compte peu sur les Français: « ce que j'ai appris du style, je le tiens des livres latins, et un peu des grecs. » Il n'a pas encore refait ses humanités pour instruire le Dauphin ; aussi connaît-il peu Homère, et Démosthène lui paraît d'une étude trop forte. Il conseille d'étudier Platon et ïsocrate, mais surtout les Latins, où l'on prendra a des idées du style tourné et figuré », et ces « tours touchans et insinuans » par lesquels on plaît. Il juge que le génie de la langue latine est « tout le même y> que celui de la nôtre. Les modèles seront Virgile, Térence, Salluste, Tite-Live, mais surtout Cicéron, dans ses oraisons bien choisies, et ses traités de rhétorique.
Mais cr ce qui est le plus nécessaire pour former le style, c'est de bien comprendre la chose, de pénétrer le fond et la fin de tout, et d'en savoir beaucoup. » La chose ici, c'est la religion; il faut savoir à fond V Écriture sainte.
<( La méthode, dit-il, que j'ai suivie en la lisant, c'est de remarquer premièrement les beaux endroits, sans se mettre en peine des obscurs. Par ce moyen on se remplit l'esprit de toute la substance des Écritures » : et l'on peut « prendre le génie de la langue sainte et ses manières de parler. » On lira la Vulgate et la version de saint Jérôme, on ne s'embarrassera pas des commentaires : c'est le texte qu'il faut méditer. Pour les Pères, « je voudrois joindre ensemble saint Augustin et saint Chrysostome » : saint Augustin, pour acquérir la science, saint Chrysostome, pour la ramènera la capacité du peuple. On y ajoutera le pape saint Grégoire, pour la morale, Tertullien pour les sentences, saint Cyprien pour ce l'art de manier les Ecritures et de se donner de l'autorité en faisant parler Dieu sur tous les sujets par de solides et sérieuses applications» ; enfin, si l'on veut, Clément Alexandrin et saint Grégoire de Nazianze. Mais le grand maître, c'est toujours saint Augustin. « Ce qu'il faut tirer de ce Père, ce ne sont pas tant des pensées et des passages à citer que l'art de traiter la théologie et la morale, et l'esprit le plus pur du christianisme, n
Tous ces conseils sont des aveux et des confidences. On y voit bien par quelle méditation, par quelle étude des modèles, par quel art enfin il a développé son éloquence. Ne le
prenons pas au mot pourtant, pour ce qui regarde le style ; à l'entendre parler si modestement, on le prendrait pour un rhétoricién qui s'exerce aux périodes cicéroniennes. N'oublions pas qu'il avait une nature originale et puissante, qu'il a saisi dans tous ses auteurs ce qui lui était propre à lui-même, et qu'enfin dans le style orné^ relevé, figuré qu'il recommandait, il apercevait l'exacte propriété de chaque tour et son rapport nécessaire à quelque qualité de la pensée ou du sentiment : il fut grand, mais il fut simple.
11 finit même par renoncer à la grandeur pour réaliser l'absolue simplicité. Par une transformation merveilleuse, à Meaux, il fit taire son éloquence. Pour diriger efficacement ces bourgeois, ce peuple, ces religieuses de son diocèse, il se fit une parole terre à terre et populaire. Sa prédication fut une causerie évangélique, l'effusion sans art d'un cœur droit et charitable. Le savant théologien, le philosophe qui connaît toutes les voies du cœur humain se dissimulèrent si parfaitement dans ses improvisations limpides, que la sûreté seule de la doctrine et la précision des enseignements moraux nous le trahissent. Saint Vincent de Paul eût reconnu son idéal dans cette homélie prêchée le 17 avril 1692 en la cathédrale de Meaux à l'ouverture du Jubilé, OÙ Bossuet prit pour texte les paroles de l'évan-
gile selon saint Jean : vado ad Patrem meum : « Je vais à mon Père. »
Tout ce développement de son éloquence se fit par une évolution continue, sans effort, sans contradiction, sans incohérence. Comme nulle autorité ne l'entraîna, comme il ne se corrigea que par les expériences et les réflexions de son bon sens, il n'alla point d'un écueil se jeter sur un autre, et ne revint d'un excès que pour suivre le droit chemin ; dans la réforme attentive qui épura son éloquence, il se garda de la gêner par les règles absolues d'un goût étroit. Il n'y apporta ni fausse délicatesse ni rigueur méticuleuse.
Il se défit de l'habitude scolaslique des divisions et des subdivisions, pédantesquement dénombrées au début du discours et de ses parties successives. Mais, pour être clair, il resta méthodique. Pour faire pénétrer plus aisément ses instructions dans les esprits, il ne manqua jamais dans une phrase de l'exorde de marquer exactement le plan qu'il devait suivre, le plus souvent sans avertir de son intention, et sans la souligner ; mais tandis que le développement se déroulait, l'auditeur attentif ne tardait pas à rappeler en sa mémoire cette phrase, insignifiante alors pour lui, et qui maintenant lui donnait la clef de tout le discours. Un lecteur familier avec les sermons ne s'y trompe pas, et dans quelque période à deux
OU trois membres^ où sont exprimés deux ou trois effets parallèles d'une même cause, il reconnaît du premier coup la formule qui contient en abrégé tout le raisonnement de l'orateur.
Pareillement, l'érudition profane ne disparut pas de l'éloquence de Bossuet, comme on l'a dit trop souvent. Dans sa plus belle époque, et même dans les Oraisons funèbres, il cite les anciens : ici le traité des Devoirs de Cicéron (1663), là Platon (1666), là Sénèque (1669), là Aristote (1662, 1666, 1681), là, dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre (1669), Quinte- Curce, Pline ou Tite-Live ; là enfin Juvénal et son passage fameux sur la pauvreté (1681). Lorsqu'il expose les conditions nécessaires pour être heureux [^\QQ9), il prend à partie Montaigne, et il le nomme, et il dispute contre lui. Mais notons-le, il n'y a plus là d'ornements inutiles, que la gravité de la religion condamne. Ce ne sont pas des curiosités d'érudition par où l'orateur cherche à se faire valoir. Ces historiens anciens, il les allègue rarement, et devant un auditoire lettré, qui n'en sera point étonné, pour mettre en lumière une qualité, une dction du personnage qu'il loue. Ces philosophes, il les produit pour la gloire et la religion ; il ne fouille pas, comme ses devanciers, chez les compilateurs d'anecdotes puériles et des faits singuliers, inépuisable pâture
du pédantisme ; il ne ramasse pas ce qu'il y a de plus inconnu, de plus bizarre, de plus paradoxal ; il va aux grands maîtres de la sagesse païenne, il prend leurs plus fameux et plus solides principes, pour les abaltre au pied de la croix, quelquefois pour nous apprivoiser aux impérieuses exigences de la loi révélée par les leçons plus persuasives de la raison humaine. Encore ne le fait-il guère que devant des auditeurs à qui l'antiquité est familière et comme présente ; il ne veut rien leur apprendre, il leur rappelle ce qu'ils savent, ce que l'éducation a mis et comme mêlé dans la substance de leur esprit ; ce n'est pas un livre qu'il ouvre sous leurs yeux, c'est une pensée qu'il évoque en leur intérieur. Mais, hors de Paris et de la cour, dans les églises ou les couvents de son diocèse, devant des auditeurs parmi lesquels il y a plus d'âmes simples que de beaux esprits, alors il se retranche même le plus légitime emploi des lettres profanes, et ce qu'il en garde, leur meilleur sang, pour ainsi dire, circule invisible dans son discours et le nourrit sans se montrer.
Quant à Montaigne, dont le livre est l'évangile des libertins, faut-il s'étonner qu'il s'arrête > à le combattre, parlant à Saint-Germain-en- Laye, devant une cour toute nourrie de sa fine ironie, et qui joue à l'incrédulité^ en attendant de jouer Li dévotion ?
Bossiiet, enfin, corrigea son style avec le même tact et la même mesure. Il assista au progrès du goût académique sans s'y laisser gagner. Il retrancha de son vocabulaire les termes surannés^ en conservant les expressifs. Même, dans ses Oraisons funèbres, il est plus près de Pascal que de Fénelon, de Corneille que de Racine. Jamais il ne donna dans le purisme. Il s'interdit les termes crus, ignobles, forcés : il crut pouvoir s en passer sans renoncer à la vigueur et au pittoresque. Mais il ne recula jamais, au besoin, devant un mot technique ou familier, pourvu qu'il fût clair et propre. Il n'enferma point sa pensée dans l'étroite politesse du langage mondain, et ne pensa point cesser d'être honnête homme pour recourir aux termes de métiers et aux locutions du peuple. Il nous met sans timidité sous les yeux les aspects les plus vulgaires de la réalité. Pour nous faire concevoir le dévouement de saint Joseph au divin Enfant, il nous le montre, a pauvre artisan », sans autre ressource que le travail de ses mains, n'ayant pour subsister que « saboutique w , et « obligé néanmoins à de grands voyages qui lui ôtent toutes ses pratiques. » Si Dieu nous laisse souffrir quelquefois, croyezvous, dit-il, que ce soit par impuissance de nous préserver, ou pour épargnera quatre aunes d'étoffe », dont il aurait pu couvrir nos membres contre le froid et les injures de l'air? Gom-
bien de fois a-t-il dit ce que vaut aux yeux de Dieu (( un verre d'eau » donné à un pauvre, avant de le répéter dans Toraison funèbre du prince de Condé ! Et louant laPrincesse Palatine, a-t-il craint de nommer cette « poule... empressée autour des petits » qu'elle conduit, et ce a chien » qui en saisit un ? Il s'est plu, « malgré les oreilles délicates »^ à citer les lettres de la princesse, où elle parle de ses « bonnes vieilles », des « petits lits » et des « ustensiles » qu'elle leur procure, d'une « bonne femme » qui loge dans « uneétable. » A plus forte raison, dans une de ses exhortations familières aux Ursulines de Meaux(1681), leur dira-t-il, pour leur persuader de ménagerie bien de leur maison, qu'elles doivent être économes comme des pauvres qu'elles sont, et que « dans un triste ménage un pot cassé est une perte considérable. » Si un (( verre » scandalisait la Harpe, qu'eût-il pensé de ce « pot » ? C'est que la langue ne se. divise pas pour Bossuet en mots nobles qu'il faut employer, et mots bas qu'on doit laisser. Il y a pour lui, en tout sujet, des idées convenables et efficaces, et pour les traduire des mots propres et nécessaires. Il ne conçoit pas de bassesse à nommer par son nom un objet bas dont la considération est utile au but qu'il se propose : un chrétien à qui son Dieu enseigne l'humilité doit-il avoir de ces dégoûts superbes? Et pour qui parle au nom de l'Éternel, les mots qui
expriment les grandeurs terrestres sont-ils plus relevés que ceux dont la délicatesse orgueilleuse du beau monde s'effarouche ? Dieu fit la poule avec l'aigle, et l'un ne lui a pas coûté plus que l'autre : il plaît à la mode, à la vanité d'attacher ici ou là la noblesse ou la bassesse. Le christianisme ignore ces distinctions puériles, et en ceci la foi devient un principe de bon goût.
Elle préserva Bossuet de toutes les mesquineries du purisme grammatical. Comme il ne demandait à l'étude des mots, des tours de la syntaxe que le moyen d'exprimer plus facilement, plus nettement, plus complètement sa pensée, il fut toujours pour la liberté, pour Tinterprétalion large des règles, et méprisa cette correction prétendue académique où Ton commençait à vouloir plier les écrivains, et qui n'allait qu'à gêner la pensée et dessécher la langue. Usant de la période, qui est l'instrument naturel de la parole parlée, il lui donna une souplesse et une variété étonnantes, il lui fit prendre toutes les formes et toutes les allures. On n'aurait qu'à puiser au hasard dans les Sermons et les Oraisons funèbres ^ovw s'en convaincre. Mais c'est dans le sermon nir l'Unité de l'Eglise qu'on pourra peut-être le mieux apprendre quel maître delà langue oratoire fut Bossuet. Publié par lui-même, nous sommes sûrs que la hardiesse des tours n'y est pas
due à la rapidité négligente d'une rédaction provisoire : prononcé devant le clergé de France, pour un grand dessein où toute l'âme de Bossuet était intéressée, il n'offre point d'éloquence d'apparat, ni de solennelle rhétorique: il est tout plein et ^omme bourréde faits et d'idées, ample leçon de haute théologie ; le vrai génie de l'orateur s'y fera plus aisément reconnaître, dans une matière lourde et difficile, que dans les lieux communs de la morale et de la religion. Ecoutez-en seulement une phrase, où Bossuet explique la mission de saint Pierre, et le divin secret de ses voyages :
« Et voici, dit-il, le chemin qu'il lui faut faire. Par Jérusalem la cité sainte, où Jésus-Christ a paru ; où l'Église « devoit commencer » pour continuer la succession dupeuple de Dieu ; où Pierrepar conséquent devoit êtrelongtempslech^f de la parole et de la conduite: d'où il alloit visitant les Églises persécutées, et les confirmant dans la foi: oùilfalloit que le grand Paul, Paul, revenu du troisième ciel, « le vînt voir » : norf pas Jacques, quoiqu'il y fût, un si grand apôtre, -ce frère du Seigneur », évêque de Jérusalem, appelé le juste,, et également respecté par les chrétiens et par les Juifs : ce n'était pas lui que Paul devoit venir voir, mais il est venu voir Pierre ; et le voir, selon la force de l'original, comme on vient voir une chose pleine de merveilles et digne d'être recherchée : le contempler, l'étudier, dit saint Ghrysostome, et le voir « comme plus grand aussi bien que plus ancien que lui », dit le même Père : le voir néanmoins, non pour être ins-
truit, lui que Jésus-Christ instruisoit lui-même par une révélation si expresse ; mais afin de donner la forme aux siècles futurs, et qu'il demeurât établi à jamais que quelque docte, quelque saint que l'on soit, fut-on un autre saint Paul, il faut voir Pierre : par cette sainte cité et encore par Antioche, la métropolitaine de l'Orient, mais ce n'est rien : la plus illustre église du monde, puisque c'est de là que le nom de chrétien a pris naissance, vous l'avez lu dans les Actes ; église fondée par saint Barnabe et par saint Paul ; mais que la dignité de Pierre oblige à le reconnaître pour son premier pasteur, l'histoire ecclésiastique en fait foi : où il falloit que Pierre vint quand elle se fut distinguée des autres par une si éclatante profession du christianisme, et que sa chaire à Antioche fît une solennité dans les Eglises: par ces deux villes illustres dans l'Église chrétienne par des caractères si marqués, il falloit qu'il vînt à Rome plus illustrée encore : Rome le chef de Tidolâtrie aussi bien que de rEmpire,mais Romequi, pour signaler le triomphe de Jésus-Christ, est prédestinée à être le chef dé la religion et de l'Église, doit devenir par cette raison la propre Église de saint Pierre, et voilà où il faut qu'il vienne par Jérusalem et par Antioche. d
Je ne sais si cette phrase — qui n'a rien de sublime : c'est une pure exposition de doctrine, mais si simplement et si artistement construite : trois parties, et trois étapes de saint Pierre : Jérusalem, Antioche, Rome : à chaque ville, son caractère, ses qualités, sa dignité ; et dans la première ville, le caractère et la dignité de
Pierre — qui marche d'une si souple et si vive allure : point de béquilles, ni de crampons ; à peine quelques adverbes et conjonctions ; les pensées se lient par leurs rapports intimes, et des rappels de mots qui les manifestent ; le mouvementn'est que l'élan naturel de la pensée qu'un objet porte à l'autre, à la suite de saint Pierre, et la vitesse initiale s'accélère sensiblement par la diminution progressive des parties, la seconde plus courte que la première, et la troisième plus que la seconde — aboutissant enfin à une chute si juste et si expressive, qui en explique et en conclut le rythme, équilibrée tout ensemble et fermée avec éclat par le moyen le plus simple et le plus imprévu, par le rappel de ces deux mots, ce par Jérusalem et par Antioche; » — je ne sais, dis-je, si cette phrase n'est pas le plus étonnant effort du génie oratoire de Bossuet, et s'il y a rien dans notre langue qui puisse s'y comparer. Jamais, aux mains de personne, la langue française n'a fourni avec autant d'aisance un pareil effort ; jamais cet intermédiaire sensible, par lequel le contact des esprits s'opère, n'a fait plus pleinement et plus discrètement sa fonction. Jamais phrase ne nous a fait toucher de si près la pensée pure : c'estla pensée même, naissant toute d'un coup dans l'esprit de l'orateur, tout entièje en son germe, et s'étendant en tous sens sans se rompre ni se diviser, comme l'être vivant en
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grandissant se complique, et développe ses organes divers en restant un ; c'est cette pensée quicréelapériodeetse déroule, traduite autant par l'accent et le geste qui soutiennent la parole, que par la parole. Car Bossuet sait que la parole a des droits que n'a pas l'écriture, ayant des aides dont celle-ci est privée. Comme la phrase de Molière, souvent embarrassée et sinueuse, à la lire, devient nette et rapide parla déclamation dramatique, ainsi la période de Bossuet — et celle-ci surtout — devrait être entendue et non lue. Mais quel merveilleux acteur devait-il être, pour oser concevoir, entamer, et soutenir jusqu'au bout une si terrible phrase, qui ferait trembler le comédien le plus sûr de sa diction ! Faites-y attention : la période, ainsi construite, créée en dehors de toute rhétorique, esct rappelée à sa fonction naturelle : dans Bossuet, comme peut-être chez Démosthène seul avant lui, le système des propositions liées et comme superposées les unes aux autres représente non seulement la subordination logique des idées, mais l'activité de l'esprit qui les groupe en les créant. Cette période est un organisme et non un mécanisme. Elle n'expose pas les produits abstraits de la pensée, elle transmet les mouvements mêmes de l'âme pensante : elle n'explique pas, elle engendre. Par là, c'est l'instrument excellent de la synthèse ; et par là aussi c'est vraiment Tarme de l'orateur ; elle va au
cœur et y fait la persuasion. Car elle n'a pas la roideur du style analytique, qui décompose les éléments de la pensée, style intellectuel, où l'esprit parle à l'esprit, style de livre, qui achemine au vrai la réflexion patiente. La période, au contraire, est chaude et vivante, étant l'âme même saisie dans ses opérations, et comme projetée au dehors. Elle ajoute à la force propre de la vérité la puissante suggestion que l'homme exerce sur l'homme, la vertu entraînante que possède l'énergie physique ou morale pour exciter en autrui, parla vue seule ou le contact, les mêmes efforts.
Bossuet connaissait bien ce secret : aussi pritil garde que l'étude et la réflexion ne vinssent pas amoindrir en lui cette spontanéité, qui faisait plus d'à demi l'efficacité de son éloquence. Il fit tout pour qu'elle en fût accrue, au contraire, et opérât seulement avec plus de sûreté. Une glaça pas sa parole, sous prétexte de la polir. Voilà pourquoi, malgré sa prodigieuse mémoire, il n'apprit jamais ses sermons par cœur : il aima mieux courir les risques de l'improvisation que d'en abandonner les avantages.
Par une méthode originale, il concilia la réflexion et l'improvisation, li fit des brouillons dont il s'inspirait sans les répéter, et qui le guidaient sans le contraindre. Sa mémoire, assez garnie pour servir son esprit, Tétait trop peu
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pour le suppléer : il ne lui était pas permis de s'endormir, e{ toujours en haleine, il se sentait enlevé par ce coup de fouet salutaire que donne en parlant l'effort sans cesse renouvelé pour atteindre de la chose dite à la chose à dire.
Au début de sa prédication, alors que, tout exalté de sa science encore fraîche, il se plaît à la répandre, il rédige presque entièrement les longs sermons qu'il doit prononcer. Il revient sur cette ébauche, la corrige patiemment, change, ajoute, ôte^ attentif au plus petit détail de la propriété des mots et de la bonté des constructions. Avant de monter en chaire, il relit son travail, il s'en pénètre. Devant le public, il refait son sermon, il le crée à nouveau. L'auditeur assiste à l'enfantement de sa pensée ; ce que la méditation préparatoire a mis en son souvenir de formes, de tours, de liaisons et de mots, enlève seulement à son effort d'im-, provisation ce qu'il aurait de laborieux et de déplaisant, et y laisse la chaleur et l'intérêt. Surtout l'orateur reste libre ainsi de profiter des inspirations soudaines dont la présence etcomme le contact des fidèles, l'intuition instantanée de ce qui se passe au fond des âmes, peuvent illuminer son génie dans l'action même. Plus d'un morceau que l'admiration enthousiaste des contemporains nous signale, manqué aux brouillons des sermons : c'est qu'ils sont le produit de ces coups imprévus d'éJoquence, quand Bos-
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suet changeait son plan pour ainsi dire sur le terrain et trouvait pour forcer les cœurs des attaques irrésistibles qu'il n'avait pas concertées.
Jamais il ne prêche un sermon déjà prononcé, sans le revoir, l'annoter, sans en modifier l'étendue, l'ordonnance ou l'expression, selon ce que sa méditation a découvert, ou son goût condamné depuis la première rédaction. A Paris, ayant fait un pas décisif, il récrit en entier les sermons de Metz : il renouvelle ses anciens sujets, en détermine de nouveaux, qu'il développe. Mais ce ne sont toujours que des brouillons : certains morceaux sont très poussés et d'une forme achevée; d'autres'parties sont plus grossièrement ébauchées, ou sommairement indiquées. Toujours cette écriture n'est qu'un soutien pour sa parole, qu'il se réserve de lâcher, à l'occasion, pour courir librement à son but.
Enfin, à Meaux, pleinement maître de lui, s'étudiant à descendre plutôt qu'à s'élever, il n'écrit plus ce qu'il va dire : à peine un texte, quelques citations, un plan de quelques lignes, plutôt pour limiter que pour développer sa pensée. Il monte en chaire, après une brève méditation, oraison plutôt qu'étude : il choisit dans le riche trésor de sa mémoire, retranche, abaisse, simplifie, sous l'inspiration de la plus active charité, trouvant les paroles efficaces et
perçantes, plus touchant peut-être par moins d'éloquence, parce qu'il resserre son esprit et met son cœur à l'aise.
J'ai montré comment d'année en année, pendant un demi-siècle, Bossuet avait travaillé au progrès de son éloquence, trouvant le moyen de changer sans déchoir, quand il n'avait plus de progrès à faire. Dans cette œuvre de réflexion profonde et de goCit exquis, il a été conduit par quelques maximes , principes théoriques ou vérités d'expérience, qui sont ce qu'on pourrait appeler sa rhétorique originale et personnelle.
Il a en horreur les beaux esprits de la chaire, déclamateurs pompeux ou rhétoriciens élégants : ce ces prédicateurs infidèles qui avilissent leur dignité jusqu'à faire servir au désir déplaire le ministère d'instruire. » Pour vaincre la malice et l'orgueil, que servent les fleurs qu'ils jettent, le bruit fugitif de leurs périodes mesurées ? Charmés un moment « par la surprise d'un plaisir qui passe » (1), les auditeurs écoutent comment il dit, et ne s'inquiètent pas de ce qu'il dit.
Pourtant, sans fournir ainsi les prétextes à
(1) Oraison funèbre du P ,Bourgoiiig {16&2). Lâchât, Xll, 648.
leur indifférence, ils n'ont déjà que trop de penchant à prendre légèrement les instructions de leurs pasteurs. « Il fait son métier », disent-ils de celui qui les reprend au nom de Jésus-Christ, et ils croient faire le leur, en lui prêtant l'oreille sans le cœur. <( Lorsqu'on entend les prédicateurs, je ne sais quelle accoutumance malheureuse de recevoir par leur entremise la parole de TEvangile fait qu'on l'écoute plus nonchalamment. On s'attend qu'ils reprendront les mauvaises mœurs ; on dit qu'ils le font d'office, et l'esprit humain indocile y fait moins de réflexion. Mais quand un homme que l'on croit du monde, simplement et sans affectation professe de bonne foi ce qu'il sent de Dieu en lui-même..., chrétiens, qu'une telle conversation assaisonnée de ce sel de grâce a de force pour exciter l'appétit et réveiller le goût des biens éternels » (i).
Donc le prédicateur n'aura rien de mieux à faire que de parler comme cet homme du monde, que de professer de bonne foi, simplement et sans affectation^ ce qu'il sent de Dieu en lui-même. En ouvrant son cœur, il nous invitera à regarder dans le nôtre, pour y trouver aussi les impressions de Dieu. Il ne nous démontrera, il ne nous persuadera rien : il nous fera démontrer et persuader à nous-mêmes ce que nous apercevrons
(1) Panégyrique de sainte Catherine. Lebarq, IV, 23 (Lâchât, XII, 428).
eh nous ; comme Socrate, il nous aidera à enfanter la vérité qui est en nous. « Je vous parle, dit Bossuet, je vous avertis, j'excite votre attention ; mais il y a une voix secrète de la vérité qui me parle intérieurement, et la même vous parle aussi... Selon la sage dispensation du ministère ecclésiastique, les uns sont prédicateurs, et les autres sont auditeurs ; selon l'ordre de cette occulte inspiration de la vérité, tous sont auditeurs, tous sont disciples (1). » Tous doivent écouter le prédicateur invisible qui parle au fond des cœurSy et que la voix qui tombe de la chaire nous fait entendre plus distinctement. Cette prédication sera seule efficace. Car, « le prédicateur qui parle au detiors ne fait qu'un seul sermon pour tout un grand peuple : mais le prédicateur du dedans, je veux dire le Saint-Esprit, fait autant de prédications difïérentes qu'il y a de personnes dans un auditoire; car il parle à chacun en particulier, et lui applique, selon ses besoins, la parole de la vie éternelle (2). »
Dès lors, que reste-t-il que d'être absolument sincère et simple? Un sermon doit être un témoignage pour Jésus-Christ; qu'on y voie une âme qui dépose de ce qu'a opéré Dieu en
(1) Second sermon pour la Toussaint. Édit. Lâchât, VIII,
(2) Sermon pour la profession de Madame de la Vallière, Pdit. Lâchât, XI, 581.
elle et pour elle. Cela n'exclut ni la science ni l'art : cela en règle l'emploi. Tout ce qui purifiera la charité dans sa substance ou dans son expression, sera légitime : le reste n'est que vaine curiosité, concupiscence, orgueil dumoi humain qui se met devant Dieu.
Dans cette confession candide que le cœur fait de ses expériences, quelle place y a-t-il pour le moi ? Deux objets seulement lui sont présents : Dieu, qui parle en lui, ses frères, pour qui il parle.
Dieu : et si, à force de simplicité et d'ouverture de cœur, il ne rappelle pas qu'il fait un îïiétier, il n'oubliera pas lui-même pourtant qu'il exerce un ministère. Le Saint-Esprit ne lui parle pas comme en tout fidèle à qui la grâce est donnée : il lui parle comme au successeur et au représentant de ceux à qui il a été dit : « Allez, et enseignez toutes les nations » ; et « Je serai avec vous jusqu'à la consommation des siècles. >^ Delà, l'autorité singulière dont il peut s'armer. L'humilité ne doit point diminuer sa confiance. Dans la chaire, tant qu'il suit la pure suggestion de la charité, il ne saurait parler trop haut : il ouvre la bouche, et Dieu parle.
Ses frères : il choisit ses pensées, ses paroles pour leur instruction; dans les inspirations de son esprit et de son cœur, il ne regarde comme (îe Dieu que ce qui peut les réconciliera Dieu.
« L'utilité des enfants de Dieu est la loi suprême de la chaire (!).)>
Il ne s'en écartera jamais ; il y tendra toujours, comme s'il y atteignait, quand même il ne verrait pas qu'il y atteint. Il ne se découra-géra pas. Une dira pas : « Personne ne nous écoute, et nous ne voyons aucun fruit de notre Évangile. » Il se souviendra que, saint Paul ayant longtemps prêché, et étant méprisé de tous les Athéniens, « Dieu parla en secret à Denis Aréopagite, et à une femme nommée Damaris », et qu'en une autre occasion « il ouvrit le cœur de Lydie, une teinturière en pourpre. » Il faut donc avoir confiance : « Dieu sait le nom de ceux à qui il veut se faire sentir. Ne vous découragez point, ô prédicateur ! une seule âme, que dis-je?une seule bonne pensée dans une seule \ âme vous récompense de tous vos travaux (2) I » "^^ ((0 Dieu, priait un jour Bossuet dans la chaire du Louvre, donnez-moi des paroles sages, donnez-moi des paroles puissantes ; donnez-moi la prudence, donnez-moi la force, donnez- moi la circonspection, donnez-moi la simplicité (3). » C'est en deux mots toute sa théorie de la prédication évangélique : voilà
(1) Sermon pour la fête de la Conception de la sainte Vierge. Édit. Lâchât, XI, 43.
(2) Élévations sur les mystères. Édit. LacLat, VII, 390.
(3) Troisième sermon pour le l'endimanché du Carême, Lebarq, IV, 71 (Lâchât, IX, 56).
l'idéal toujours présent à son esprit , vers lequel il s'est élevé, sur lequel il a réglé son art et sa parole.
Ainsi, dans le détachement de tout intérêt propre, la considération exclusive du service de Dieu ei des besoins de Tauditeura façonné Téloquence de Bossuet. Il pensait k Jésus-Christ dont il était le ministre et l'interprète : voilà pourquoi il ne se contentait pas de parler en honnête homme, il parlait en chrétien. Ce Dieu qu'il invoque, ce n'est pas le vague Dieu des philosophes : c'est le Dieu en trois personnes défini à Nicée, et contredit par tant d'hérésies ou de fantaisies humaines. Il ne suffit pas à Bossuet de régler les actes, il veut régler les croyances des fidèles, appuyant les principes de la morale sur la doctrine de la foi comme sur sa base nécessaire. Déjà se laissait apercevoir dans l'éloquence de la chaire ce goût des analyses psychologiques et des peintures morales, qui devait insensiblement la réduire à n'être qu'une instruction philosophique, soigneusement purgée de la folie de l'Évangile, et agréable à la raison des encyclopédistes. Bossuet a tenté de résister au torrent : <( On veut de la morale dans les sermons, disait-il au clergé de France, et on a raison, pourvu qu'on entende que la morale chrétienne est fondée sur les mystères du christianisme. » Il avait prêché d'exemple, et tous ses sermons sont la fidèle
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expression de cette doctrine. Jamais la morale n'y paraît séparée du dogme, et le dogme est toujours la source d'où jaillit la morale.
Théologien, et de ce collège de Navarre qui donna Gerson et tant d'autres docteurs illustres à l'Église gallicane, Bossuet estimait que la science de la religion est le fond d'un chrétien et comme la première pièce dans l'ouvrage de notre salut. Tandis que les moralistes, comme Bourdaloue, se contentent de la vérité de l'observation et de l'élévation des conseils, tandis que les mystiques, comme Fénelon, se contentent de faire germer l'amour dans les cœurs et d'en attendrir la dureté, Bossuet fortifie ou redresse la foi, et y prend son point d'appui pour déterminer les bonnes volontés, et allumer les saints désirs.
Avant d'instruire et de toucher, il catéchise. 11 croyait que tous les fidèles, de tout âge, de toute condition^ de toute culture, en avaient autant besoin que les petits enfants, et que la faute la plus commune chez tous les chrétiens était l'ignorance des plus essentiels principes et l'intelligence des dogmes les plus fondamentaux du christianisme.
De là le caractère de sa prédication. Lisez V / seulement les titres qu'on a donnés à ses sermons : à toutes les époques, les sermons de doctrine abondent. Il prêche sur la vérité de la religion, sur le mystère de la Nativité, sur
le nom de Jésus, sur les caractères des deux alliances, sur TÉglise, sur les démons, sur la pénitence, sur la Providence, sur le culte dû à Dieu, sur lapossibilité d'accomplir les commandements, sur la compassion de la sainte Vierge, sur la Passion, sur le mystère de la Trinité, sur le culte de la sainte Vierge, sur le mystère de rincarnation, sur les effets de la résurrection de Jésus-Christ, etc., en un mot, sur tout ce que doivent croire et savoir les vrais enfants de l'Eglise. Même les sermons de morale sont ramenés à l'explication du dogme : qu'il parle de Tambition, de l'honneur du monde, de la médisance, de l'amour des plaisirs, de l'aumône, de la justice ou des devoirs des rois, c'est toujours en théologien qu'il corrige les hommes, et les exhorte, en leur proposant le vice comme contraire, la vertu comme conforme aux conséquences nécessaires des vérités doctrinales. Tous les lieux communs prennent par là un caractère strictement particulier ; il dit tout ce qu'un moraliste pourrait dire; il le dit et il le prouve en prêtre catholique. Avant lui Sénèque et Plutarque ont tenté de sauver la Providence mise en danger par la prospérité des méchants et les infortunes des bons : de leurs arguments Bossuet ne retient pour ainsi dire rien, et il détruit les doutes des libertins, par le dogme du jugement dernier, dont Tinjuste répartition des biens et des maux n'est
qu'un antécédent nécessaire. Parle-t-il de l'honneur ? la source des égarements de l'honneur mondain est la misère de Tâme appauvrie par le péché, et qui, privée du bien intérieur, tâche de s'agrandir par le dehors : le remède Bst le retour à Dieu, et de s'unir avec lui par l'amour. Môme cet éternel thème de toutes les philosophies et de toutes les religions, la mort, n'est dans sa bouche que la mort chrétienne, porte de Féternelle damnation ou de la félicité sans fin : triste anéantissement des grandeurs humaines, mais consammation excellente de l'œuvre de la grâce : il n'y a pas une idée peut-être que Platon ou Sénèque n'ait exprimée, il n'y en a pas une, à coup sûr, qu'ils aient exprimée de même façon.
Yeut-il recommander l'aumône ? Ce n'est pas à la pitié qu'il s'adresse d'abord, c'est à la foi. Il ne lui suffit pas de toucher les cœurs par d'attendrissantes peintures et des appels pathétiques : avant tout, il intéresse notre foi a secourir les malheureux. La pitié passe, et ses mouvements, comme ceux des passions, sont inégaux : la soumission fidèle de l'âme qui accomplit les commandements par amour de Dieu et pour mériter sa bonté pourra communiquer à la charité Tactivité continue et régulière. Bossuet fonde donc l'aumône sur "la parole de Jésus-Christ : elle est obligatoire parce qu'elle est commandée. Une autre fois, il
voit dans les pauvres les membres souffrants du corps de Jésus-Christ : la misère et la maladie dans le monde, c'est le prolongement de la passion ; il ne dit pas comme le déiste :
Qui donne aux pauvres pr6te à Dieu ;
mais : qui soulage les pauvres, fait du bien à Dieu. Enfin, remarquant que Jésus-Christ a dit maintes fois qu'il était venu pour évangéliser les pauvres, il construit la cité de Dieu tout à l'inverse de la société humaine. Les pauvres sont les grands dignitaires, les princes du royaume de Dieu ; ils distribuent les grâces et les faveurs de Dieu. Les grands de la terre doivent courtiser les pauvres pour vivre dans l'éternité bienheureuse, comme les pauvres les implorent pour recevoir leur subsistance terrestre : et ainsi l'exhortation morale sur l'aumône devient une instruction théologique sur Véminente dignité des pauvres dans r Église.
Par contre, la théologie ne va pas sans la morale : car pour le vrai chrétien, la croyance emporte la pratique. La foi nesaurait être pure et* complète sans la charité, qui exige les actes. Et dans l'indivisible unité de la parole divine, la vie intérieure et la vie extérieure reçoivent ensemble leur règle. Le dogme et là morale ne sont que deux aspects de la vérité' c'irétienne ; toute expression de l'un contient
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l'autre. Etudiez le sermon sur la divijiîté de ta Religioîi. Les miracles de Jésus-Christ fournissent le texte : tout ce qui mène au salut, la foi, la règle des mœurs, la rémission des péchés, en est l'application ; mais le complément en est tout ce qui fait obstacle aux bontés de Jésus- Christ, l'incrédulité, l'indocilité, la fausse contrition. Quelle place la morale peut tenir dans ce cadre, on l'aperçoit aisément. Le second point n'est qu'un vigoureux abrégé de toute la morale chrétienne.
Dans le sermon de \QQ9 pour la fête de tous les Saints^ Bossuet propose l'idée de la félicité que Dieu promet à ses élus. Il définit ce bonheur « n'être point trompé, ne rien souffrir, ne rien craindre. » Et encore ici la résistance de l'homme ingrat apparaîtra à côté de la munificence divine, et introduira la morale dans la théologie. Les illusions de la joie, les subtiles raisons d'un Montaigne seront mises au jour. Élevant nos yeux vers Dieu, qui institue la vérité, nous apercevons le dogme : les abaissant vers l'homme, pour qui cette vérité est instituée, nous découvrons la morale.
Enfin, pour nous borner, le jour de Pâques de l'année 1681, ayant exposé le mystère que ce jour rappelait, celui de la Résurrection, Bossuet passe de là aux effets salutaires que ce * mystère avait eus. Il en tirait un triple précepte de progrès dans le bien, de soumission à
l'Église et d'horreur du péché. Toutes les lâchetés, les rechutes, les vains contentements de l'homme qui a peur de la vertu, retourne au mal, se croit arrivé à la perfection, — la sainte institution de l'Église éternelle, et toutes les précautions qu'il faut prendre pour ne la point corrompre par de fausses vocations, toutes les cupidités et les vues mondaines qui y jettent d'indignes pasteurs, — toutes les mauvaises excuses, le faux respect, le désespoir volontaire, où se réfugient les pécheurs pour détourner la salutaire amertume des remèdes proposés par Jésus-Christ : voilà les saines et pratiques leçons qui coulent abondamment du sein même du dogme.
N'ayant donc point d'efïort à faire pour passer de l'article de foi à la règle des mœurs, puisque « les mystères du christianisme, outre le fond qui fait l'objet de notre foi, ont leurs effets salutaires qu'il faut encore considérer pour notre instruction », il n'a point de scrupule non plus d'étendre les avertissements, le» exhortations, les commandements selon les besoins de ses auditeurs. De chaque point de la doctrine, il s'applique à déduire les conseils pour la vie les plus efficaces, les plus appropriés.
Sans rigueur excessive comme sans molle, complaisance, il ne veut pas jeter toute l'fiumanité dans les cloîtres : il croit qu'on peut
faire son salut dans le monde, à condition de s'acquitter de tous ses devoirs avec un esprit chrétien. Il ne met pas « des coussins sous les coudes des pécheurs », mais il ne les décourage jamais de s'humilier, et combat les vains scrupules qui éloignent des sacrements les âmes criminelles. Il n'abaisse pas l'idéal delà perfection chrétienne ; mais il enseigne la possibilité de satisfaire au commandement divin qui l'impose. Il hait avant tout l'endurcissement et le désespoir : il persuade le repentir et laisse l'espérance aux plus coupables. Il ne se contente pas des émotions passfigères, des molles velléités, des courts élans : il exige l'abandon entier du cœur, les résolutions fermes, les habitudes patientes. Il veut des actes : si peu qu'on fasse, il est content, à condition qu'on fasse encore un peu demain, et qu'on acquière insensiblement la force de faire plus. Il préfère aux impétueuses saillies vers la perfection la marche lente qui ne s'interrompt pas. Le détachement, l'humilité, la pauvreté volontaire, l'amour des souffrances, la charité envers Dieu et le prochain, l'accomplissement en esprit de charité de toutes les obligations de l'état où l'on est engagé, l'étude du salut, la méditation de la mort : voilà les traits principaux de la morale des sermons de Bossuet ; c'est la morale chrétienne ; son mérite est de n'y rien ajouter, de
n'en rien retrancher, de la proposer dans sa pure et divine simplicité.
Ce qui est de lui, c'est la fine et exacte psychologie dont il appuie ses exhortations : c'est lapeinture vivante de tous les vices qui écartent l'homme de la voie du salut, de toutes les ruses par où il essaie d'échapper à la dure nécessité de bien vivre. Ce qui est de lui encore, c'est le choix judicieux des enseignements, l'adaptation du sermon à l'auditoire.
En même temps que très générale, la morale des Sermons de Bossuet est très particulière. C'est la morale de l'Évangile, universelle et éternelle. Et ce qui y résiste, ce que Bossuet s'efforce d'y séduire ou d'y plier, c'est l'âme humaine universellement, éternellement em^ portée par l'ambition, l'amour des richesses ou des plaisirs, l'orgueil, la vanité, l'égoïsme, universellement , éternellement efïrayée de la mort, de la misère et de la souffrance, rebutée par Teflort, le sacrifice, la, vertu. Le portrait qu'il fait de l'âme humaine est celui que les moralistes païens de Rome et de la Grèce, comme les moralistes sceptiques ou athées de notre siècle avaient tracé avant lui et ont tracé après lui.
Mais il a discerné dans les multiples effets des grandes passions qui meuvent l'homme ceux dont l'action est la plus considérable dans la société de son temps. Il a saisi la couleur par-
ticiilière des vîces de son époque, les tours Spécieux dont ils tâchaient de s'autoriser. La perversité qu'il dénonce et qu'il combat, c'est la perversité du xvii® siècle. S'il n'eût attaqué que l'homme de tous les temps, ses leçons passaient par-dessus la tête de ses auditeurs: il a fait le portrait de ses contemporains, et il a frappé la malice dans le fond de leur cœur. Avec beaucoup de mesure, et une discrétion que ses plus illustres successeurs n'ont pas toujours imitée, sans noter les personnes, il a découvert les faiblesses, les hontes et les plaies de son siècle. Il a peint ces séductions de la vie mondaine, plus périlleuses que le vice brutal et cru, cette tyrannie de la mode et du respect humain, cette immoralité subti e qu'on respire dans les salons, répanduedans lesconversations, insinuée parles railleries ingénieuses et les sentiments délicats ; ce train des médisances quotidiennes, les réputations assassinées d'un sourire, les ténébreux progrèset l'éclat soudain de la calomnie; ces men songes delà moralemondaine, qui absoutles vices des honnêtes gens, et tourne en vertus l'ambition et la galanterie ; ce faux honneur qui commande l'assassinat, croyant assez faire de le déguiser du nom de duel; cette religion du beau monde frivole et tiède, qui compte avec Dieu, et fait de la prédication même un spectacle et un amusement ; l'Église, lieu de rendez-vous scandaleux pour les libertins et les coquettes ; l'empire
des femmes, leur désir de plaire, leurs parures, les mensonges de leur beauté, leurs perruques, leur fard, leurs toilettes indécentes qu'elles étalent jusque devant l'autel, dans la maison de Dieu ; ces manèges des jeunes filles même pour engager par d'adroits coups d'œilles adorateurs; la vanité, la délicatesse irritable des beaux esprits, leurs jalousies envenimées et leurs rancunes impitoyables ;des chaînes dorées, les éternelles espérances, toujours déçues et toujours renaissantes des courtisans ; la chasse ardente aux grandeurs et aux titres, l'assiduité fatigante, les basses intrigues, les longues dissimulations et les menées souterraines ; l'ambition sacrilège des grandes familles, qui font du bien des pauvres, des abbayes, des évêchés, l'apanage de leurs cadets, et qui peuplent l'Église de sujets indignes, sans autre vocation que le désir des gros revenus attachés aux dignités ecclésiastiques. Chaque catégorie d'auditeurs, chaque condition a sa leçon, qu'elle peut s'appliquer et qui répond à son besoin.
A Paris, à la cour, se sentant environné de riches, de nobles, Bossuet reprendra sans cesse quelques thèmes : l'ambition, le néant des grandeurs, l'honneur du monde ; la fuite du temps, et l'impénitence finale ; il proposera en exemple le mauvais riche et l'enfant prodigue. Il ne se lassera pas, il se répétera, .il reviendra à la charge : vingt fois il attaquera l'indigne privi-
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lège des dettes de jeu, vingt fois il essaiera de persuader aux Don Juan qui l'écoutent que payer Monsieur Dimanche est un devoir de justice et de probité.
Même il saura tourner l'explication des mystères selon la nature de l'auditoire. A Dijon, s'il démontre la Providence, devant un public de bourgeois, de petites gens, il présentera ce que ce dogme a de consolateur : « Votre tristesse sera changée en joie. » Mais, à krcour, au beau monde, qui jouit de toutes les délices de cette vie, il fera apparaître le jugement comme ane heure menaçante et vengeresse : ce Maintenant Lazare est dans la consolation, et toi dans les tourments. »
A Metz, il dirigeait ses prédications contre les protestants et les juifs ; à Paris, il aura toujours en vue les libertins, qui remplissent la cour et la ville : le roi n'est pas encore dévot. C'est contre eux qu'il prêche au Louvre ce Sermon sur la Providence, dans le carême de 1662; contre eux qu'il dispute avec leur Montaigne, en 1669, à Saint-Germain;, le jour de la Toussaint; contre eux qu'il exhorte en 1681 le clergé de France à maintenir par une fermeté conciliante l'unité de l'Église ; contre eux enfin qu'il argumente vivement dans une page fameuse de V Oraison funèbre cV Anne de Goîizague, en 1 685. Il avait vu fermenter, dans ce xvii^ siècle qu'on suppose souvent si chrétien, cet esprit
de doute et d'examen, qui devait, au siècle suivant, emporter avec l'Église la monarchie et toutes les traditions du passé. Mais il avait vu plus loin encore : il avait aperçu au fond des cœurs un danger plus menaçant pour l'Église que les assauts et les contradictions : l'indifférence, qui met au même rang croire et ne pas croire, et pour laquelle Dieu, la Providence, la vie future ne valent pas le tracas d'une dispute ou Tefïort d'une réflexion. Aussi en 1665, au Louvre, pendant l'Avent, aprèo avoir vigoureu* sèment poussé ccb plaisants sacrilèges, qui sapent la religion par des a demi-mots » et des (( branlementsdetête )',par decc fines railleries» et de « dédaigneux souris », ces a hommes doctes et curieux qui voudraient tout atteindre de leur faible raison, il terminait par une inquiète appréhension d'un nouveau mal :
« Mais, Messieurs, c'est assez combattre ces esprits profanes et témérairement curieux. Ce n'est pas le vice le plus commun, et je vois un autre malheur bien plus universel dans la Cour : ce n'est point cette ardeur inconsidérée de vouloir aller trop avant, c'est une extrême négligence de tous les mystères. Qu'ils soient ou qu'ils ne soient pas, les hommes trop dédaigneux ne s'en soucient plus, et n'y veulent pas seulement penser ; ils ne savent s'ils croient ou s'ils ne croient pas, tout prêts à vous avouer ce qu'il vous plaira, pourvu que vous les laissiez agir à leur mode et passer la vie à leur gré : « Chrétiens en l'air, dit
TertuUien, et fidèles, si vous le voulez : Plerosqne in ventum, et si placuerit, christianos... Ainsi je prévois que les libertins et les esprits forts pourront être décrédités, non par aucune horreur de leurs sentimens, mais par ce qu'on tiendra tout dans l'indifférence, excepté les plaisirs et les affaires (1). » * -
Le vice le plus commun du grand monde, avec le libertinage ou l'indifférence, c'est la croyance que tout va bien dans le monde, quand ils sont contents, que l'ordre de la société est excellent, parce qu'ils ont tous les biens, et que parce qu'ils gouvernent, le peuple est heureux: c'est l'oubli des pauvres, des malades, de la faim, du froid, de la misère. Bossuet se charge de les remettre en mémoire : c'est, à ses yeux, un des devoirs essentiels de son ministère. A Metz déjà, ville de commerce, de banque, de plaisir, où l'extrême misère côtoyait l'extrême opulence, de plus ville frontière, au milieu d'un pays ravagé par les armées amies et ennemies, il avait poussé quelques cris éloquents en faveur des pauvres.
Mais à Paris, où les pauvres étaient loin des yeux , combien plus nécessaires étaient de pareilles instances, pour que les cœurs et les secours allassent à eux ! Aussi que de fois recômmence-t-il à prêcher sur l'aumône I Aussi que de fois se détourne-t-il de son sujet pour
(Xj Sermonr^ur la divinité de la religion, Édit. Gazier, p. 363.
exhorter à l'aumône ! S'il parle de l'ambition, il saura bien se servir de l'étalage insolent d'un luxe superflu, pour mettre en lumière les nécessités des pauvres ; s'il peint l'avidité insatiable de nos passions ; il opposera à nos inépuisables complaisances pour les satisfaire notre dureté pour les pauvres. Sans cesse, à la cour, aux grands, au roi, il rappelle ces tristes et navrantes misères que recouvrent la gloire du règne et l'éclat de la société. Il découvre les plaies hideuses et cachées de ces années brillantes : il force les regards des grands de la terre à regarder dans les bas-fonds ; il promène ces riches et ces heureux parmi les hôpitaux encombrés et les campagnes où l'on îiieurt de faim :
« Oui, Messieurs, s'écrie-t-il, ils meurent de faim dans vos terres, dans vos châteaux, dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels : nul ne court à leur aide ; hélas ! ils ne vous demandent que le superflu, quelques miettes de votre table, quelques restes de votre grande chère... Qu on ne demande plus maintenant jusqu'où va l'obligation d'assister les pauvres : la faim a tranché le doute, le désespoir a terminé la question (Ij ».
Prêchant à l'hôpital des Incurables, il disait énergiquement :
(1) Sermon du Mauvais Miche (1662). Lebarq, fV, 92 (Lâchât, IX, 194).
a Entrez, Messieurs, dans ces grandes salles, pour y contempler attentivement le spectacle de lïnfirmité humaine : là vous verrez en combien de sortes la maladie se joue- de nos corps: là elle étend, là elle retire ; là elle tourne, là elle disloque ; là elle relâche, là elle engourdit ; là sur le tout, là sur la moitié ; là elle cloue un corps immobile, là elle le secoue par le tremblement (1) ».
Il adresse de véhéments appels au roi même : ce Que Votre xMajesté, sire, ne se lasse pas : puisque les misères s'accroissent, il faut étendre les miséricordes... » Louant le plaisir saint et royal de donner la vie à ceux qui souffrent :
« Sire, Votre Majesté aime ce plaisir C'est aux
sujets à attendre^ et c'est aux rois à agir ; eux-mêmes ne peuvent pas tout ce qu'ils veulent ; mais ils rendront compte à Dieu de ce qu'ils peuvent. Sire, c'est tout ce qu'un sujet peut dire à Votre Majesté : il faut dire le reste à Dieu et le prier humblement de découvrir à un si grand roi les moyens de poser l'appui le plus nécessaire de son salut éternel. »
C'est ainsi qu'il fait son devoir avec convenance. Jamais, quand le roi vient l'entendre, darjs les Carêmes et les Avents qu'il prêche à
(1) Sermon pour la Nativité de la sainte Vierge (1659). Lebarq, III, 49 (Lâchât, XI, 83).
la cour, il ne manque de s^adresser à lui, non pour faire sa cour, mais pour lui approprier l'instruction du jour. Qu'on ne s'attache pas aux compliments qui soîit de bienséance : il ne dit au roi que la vérité, et la louange même, dans sa bouche, est une leçon. Il ne veut pas avoir la gloire de parler haut et fort, avec liberté : il veut pénétrer dans ce cœur que la rudesse lui fermerait : que Ton songe de quel intérêt il est, dans une monarchie absolue, que le roi soit honnête homme, et que, selon la théorie politique de Bossuet, la crainte de Dieu est le seul contrepoids du pouvoir royal, on comprendra que le prédicateur ne néglige rien pour asseoir dans le cœur de Louis XIV l'empire de la foi et de la charité. Quand tout l'État est aux mains d'un seul homme, ce n'est pas flatterie, si Bossuet dirige tout son sermon vers le roi : c'est amour du peuple et dévouement à l'Etat. Ce qui importe surtout alors, c'est que le maître soit éclairé et instruit: aussi prêchant sur la justice^ si le premier point est en grande partie pour Igs courtisans, qu'il engage à payer leurs dettes, tout le second point, par l'exemple de Salomon, presque tout le troisième^ par l'indifférente répartition des royaumes entre les amis et les ennemis de Dieu, tendent à instruire le roi. Le % avril 1662, jour des Rameaux, il ne parle que pour Louis XIV: il lui développe les devQÎrs des rois,
non selon son propre sens, (ce que seroit ce qu'un particulier qui se mêjeroit d'enseigner les rois ? ») mais par « les oracles de l'Écriture, les sages avertissemens des papes, les sentences des saints évêques. )\Tout se résume en deux mots : Jésus-Christ veut régner sur le roi : par le roi il veut régner sur son peuple. « Régnez, ô Jésus-Ghrist, sur tous ceux qui régnent ; qu'ils vous craignent du moins puisqu'ils n'ont que vous seul à craindre ; >/ qu'ils ne se permettent rien de ce que la loi de Dieu ne leur permet pas. Veiller à la foi, maintenir l'Église, déracinerles vices, exterminer les crimes, élever la vertu, aimer, défendre la justice : voilà par où un» prince chrétien fera régner Jésus-Christ sur son peuple. « 0 Dieu, dit-il en terminant, donnez à ce prince cette sagesse, cette étendue, cette docilité modeste mais pénétrante, que désiroit Salomon... Faites... que ce grand cœur ne change jamais que pour céder à la vérité. 0 Dieu ! faites qu'il la cherche ; ô Dieu, faites qu'il la trouve ! » Déjà pour l'instruction du père, comme plus tard pour élever le fils, il tire de l'Ecriture sainte les maximes de la véritable politique : quelle leçon plus nécessaire eût-il pu trouver, et plus appropriée à un auditoire où se trouvait un tel auditeur ?
Ainsi se déroulent les sermons de Bossuet, sur un fond solide de théologie, d'où la morale
sort naturellement, inséparable du dogme, embrassant l'homme tout entier, infiniment abondante et diverse, s'appliquant à toutes les formes les plus passagères de l'humaine faiblesse, apportant à toutes les conditions, à tous les individus le remède de leurs maux et l'aliment de leur besoin, déposant dans chaque cœur le germe salutaire qui parla grâce divine étouffera la mauvaise herbe et fleurira en bonnes œuvres ; ils se déroulent en raisonnements serrés et pressants, que la charité enflamme, que la compassion tendre aux infirmités'des hommes, Fardent désir de les arracher aux misères de la nature déchue et de leur procurer en Dieu la paix et le bonheur, pénètrent d'une toute-puissante émotion ; où tous les dons de l'esprit et de l'étude, appelés à servir et non à briller, fournissent pour la gloire de Dieu et l'utilité des hommes les fortes peintures et les mots efficaces ; œuvres d'un jour, créées pour le besoin immédiat et l'instruction orale, œuvres fortes pourtant et durables, non par la forme seulement, mais par la matière : car les sermons contiennent toute la doctrine que développera Bossuet dans ses grandes œuvres d'histoire et de controverse, et c'est en se préparant à la prédication qu'il a rassemblé cet immense savoir qu'on admirera dans Tétonnante activité de sa vieillesse: avant d'écrire les Variations et la Politique, on peut dire qu'il les a prêchées.