CHAPITRE Vin
Bossuet, nomméàrévêché deCondom le i3septembre 1669, sacré le 21 septembre 1670, se démit en octobre 1 67 1 , en voyant que ses fonctions de précepteur du Dauphin le retenaient à la cour. Le 2 mai 1681, il devint évêque de MeauX:
A peine était-il installé dans ce siège, que s'ouvrit une assemblée générale du clergé de France (1681-1682). Il y eut un rôle principal : chargé de prononcer le sermon d'usage à la première séance que tint l'assemblée, il exposa avec force la doctrine gallicane, rendant au pape et au roi ce qu'il croyait leur devoir, et sous cette double souveraineté, maintenant la plénitude et l'étendue des
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droits épiscopaux. Celte merveilleuse démonstration donna à l'évêque de Meaux un ascendant que les plus orgueilleux prélats des grands diocèses reconnurent : ce fut lui qui vraiment dirigea les délibérations de l'assemblée, et fit voter les quatre articles qui définissaient la croyance gallicane : unité de l'Eglise sous l'autorité du pape, indépendance des rois au temporel, infaillibilité de l'Eglise et non du pape. Bossuet parut dans ces débats le chef de l'Eglise de France.
Dans son diocèse, il se montre très autoritaire et très actif. Il subordonne tout à l'intérêt des âmes qui lui sont confiées. Il tient la main fermement à ce que le clergé paroissial soit instruit, zélé, de vie exemplaire. Il écrit pour ses fidèles des Catéchismes, des prières à dire pendant les offices. Il multiplie les missions, oi!i il appelle Bourdaloue, Fénelon. Il prêche et avertit ses curés de prêcher d'une manière populaire et intelligible. Il combat énergiquement la tiédeur et le relâchement. Il admoneste ceux qui ne fréquentent pas l'église. Au reste, il recommande aux curés de n'être point prolixes dans leurs prônes ; et, quant à la messe, il dit qu'il « faut aller rondement, de peur d'ennuyer les peuples » : ainsi faisait-il lui-même. Il dispense le
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peuple des villages de l'observance des fêtes depuis la Madeleine jusqu'à la Toussaint, à cause des travaux des champs qui se font en ce tempslà, et fait placer la messe du dimanche à l'heure la plus commode pour les travailleurs. Il se relâche à propos pour accommoder l'obligation de prier à la nécessité de vivre ; le bon sens chez lui tempère le zèle. Il a l'œil à tout; rien de ce qui touche son troupeau, les corps ou les âmes, ne lui est indifférent.
Son activité se répand largement, un peu confusément, sans trop distinguer le temporel du spirituel ; et il ordonne aussi résolument sur le bien-être physique que sur le salut éternel de ses ouailles, sur l'hygiène que sur la foi. Mais aussi il ne se dérobe jamais ; où il le faut, il paye de sa personne, et s'immole le premier, pour l'exemple. Dans la famine de 1693, il se met avec tout son clergé aux ordres du Parlement, pour soutenir les taxes votées en faveur des pauvres ; il dénonce les riches nobles et bourgeois qui refusent de payer au village sous prétexte qu'ils paient à la ville, et il oblige ses grands vicaires et chanoines, il s'oblige lui-même à payer deux fois, à la ville et aux champs.
Il donna une attention particulière aux nou-
veaux convertis : ce sont les protestants que l'on désigne ainsi par une fiction administrative. Il y en avait un certain nombre dans son diocèse, que la révocation de l'Editde Nantes fit rentrer de force dans l'Eglise catholique. Selon nos idées, ils furent persécutés ; on leur enleva la liberté de croire à leur guise ; leurs cérémonies furent interdites, leurs femmes, leurs filles mises dans des couvents ; leurs jeunes enfants enlevés pour être instruits dans la religion catholique. Cependant on peut dire que les rigueurs furent moindres dans ce diocèse qu'ailleurs. Les dragons parurent à peine, et l'évêque fit tout ce qu'il put pour tempérer la rigueur des mesures administratives. Il ne doutait pas du droit qu'avait le roi de révoquer l'édit; mais il n'était pour rien dans la révocation, qu'il n'avait pas conseillée, et il préférait la douceur des armes évangéliques, persuasion et charité, aux vexations et aux supplices que décrétait la loi humaine. Non par tolérance : le mot et la chose lui étaient en horreur ; mais par humanité d'abord, et surtout par respectpour la religion, que les soumissions hypocrites décidées par l'intérêt ou la terreur lui semblaient avec raison profaner. Il fut en grande querelle avec le fameux et féroce Bâville, intendant de Languedoc, qui, d'accord avec tous
les évêques du midi, voulait obliger par de forles pénalités les nouveaux convertis à assister à la messe : Bossuet ne voulait pas de cette contrainte. Il multipliait dans son diocèse les prédications, les instructions, et se souciait plus de la sincérité que du nombre des conversions. Il fut en somme, dans cette triste affaire, ce qu'on pouvait souhaiter d'un homme de son temps, de sa profession et de sa croyance.
L'intérôlque Bossuet montra, dès qu'il eut pris possession de son siège épiscopal, pour les communautés de son diocèse, les visites nombreuses qu'il y fit, au cours desquelles il prit souvent la parole pour définir les devoirs et peindre les douceurs de la vie religieuse, la sévérité même qu'il témoignait sur la discipline, inspirèrent à quelques-unes des femmes les plus ferventes, les plus pures que le cloître renfermait, le désir de se mettre sous la conduite d'un si sage et si zélé pasteur. Aux Filles charitables de la Ferté était la sœur André; à Jouarre, M"* Cornuau, M™° du Mans, M""^ de Luynes et d'Albert : pour elles,
l'évêque se fît directeur, et il leur écrivit des lettres toutes pleines d'ardente dévotion et de ferme raison.
Pour elles aussi et pour leurs communautés il composa ses Elévations sur tes mystères et ses Méditations sur V Evangile. Il voulait leur ofïrir une lecture édifiante et substantielle, qui contentât leur imagination et leur cœur, sans danger pour leur foi. C'est toute l'histoire de la religion qui est ramassée dans ces deux ouvrages : dans les Elévations, il nous conduit de la contemplation de l'essence divine, à travers la création du monde, les promesses et les figures de l'ancienne loi, jusqu'à l'Incarnation du Verbe et la prédication du Christ ; dans les Méditations sur VEvangile^ il nous remet sous les yeux les paroles du divin Maître, ce qu'il dit sur la montagne, et ce qu'il dit dans sa dernière semaine, pendant la Cène, et tandis qu'il allait au mont des Oliviers. C'est la religion, dogme et morale, que Bossuet nous représente là. Mais il ne fait point œuvre de science : il ne donne point une exposition logique dans un enchaînement rigoureux; il coupe court aux raisonnements; il discute peu, il démontre rarement : il se contente de préciser nettement ce qu'il faut croire, par l'exacte propriété de son
langage. Cette fois seulement, en faveur de ses chères religieuses, le sévère théologien a épanché toutes les tendresses de son âme, et laissé déborder la vive source de lyrisme que recèlent les grands lieux communs de la philosophie morale et la méditation delà destinée humaine. Là, plus encore que dans les sermons, il a devancé la poésie contemporaine dans l'expression intense et magnifique des misères, des désirs et des espoirs de l'homme. Il a laissé son imagination s'emparer de tous les objets où se portait sa pensée ; il a fait, avec tout son cœur, le poème de la religion : métaphysique, morale, récits touchants et tableaux pittoresques, tout l'incompréhensible et tout le sensible de la religion s'y trouvent réunis ; et si Bossuet a donné dans d'autres ouvrages la mesure de sa vaste intelligence, nulle part il n'a mieux révélé cette intensité de sensation et cette profondeur d'amour, qui se dérobaient à l'ordinaire en lui sous les formes austères du raisonnement.
Où trouver rien de comparable aux deux premières semaines des Elévations, un plus vigoureux et plus calme effort pour contenter la raison avide de comprendre sans violer le mystère impossible à comprendre, une plus profonde méditation et des
effusions plus ardentes sur les idées et les dogmes qui se dérobent le plus à l'atteinte des raisonnements humains :
a De toute éternité (1) Dieu est; Dieu est parfait ; Dieu est heureux. Dieu est un. L'impie demande : Pourquoi Dieu est-il? Je Iuiréponds:Pour(juoiDieune serait-il pas? Est-ce à cause qu'il est parfait : etla perfection est-elle un obstacle à l'être ? Erreur insensée ! au contraire la perfection est la raison d'être. Pourquoi l'imparfait serait-il, et le parfait ne serait-il pas ? C'est-à-dire : pourquoi ce qui tient le plus du néant seràit-il, et que ce qui n'en tient rien du tout ne serait pas ? Qu'appelle-t-on parfait ? Un être à qui rien ne manque. Qu'appelle-t-on imparfait ? Un être à qui quelque chose manque. Pourquoi l'être à qui rien ne manque ne serait-il pas, plutôt que l'être à qui quelque chose manque ? D'où vient que quelque chose est et qu'il ne se peut pas faire que le rien soit, si ce n'est parce que l'être vaut mieux que le rien, ne peut pas prévaloir sur l'être, ni empêcher l'être dêtre I Mais, par la même raison, l'imparfait ne peut valoir mieux que le parfait, ni être plutôt que lui, ni l'empêcher d'être. Qui peut donc empêcher que Dieu ne soit ? Et pourquoi « le néant de Dieu que l'impie veut imaginer dans son cœur insensé », pourquoi, dis-je, ce néant de Dieu l'emporterait-il sur l'être de Dieu : et vaut-il mieux que Dieu ne soit pas que d'être ?
0 Dieu, on se perd dans un si grand aveuglement : l'impie se perd dans le néant de Dieu qu'il veut préférer à l'être de Dieu. Et lui-même cet impie ne songe pas à se demander à lui-même pourquoi il est. Mon âme, âme
(1) Ed. Lâchât, t. VII, p. 3. — /" Elévation.
raisonnable, mais dont la raison est si faible, pourquoi veux-tu être et que Dieu ne soit pas? Hélas ! vaux-tu mieux que Dieu ? Ame faible, âme ignorante, dévoyée, pleine d'erreur et d'incertitude dans ton intelligence, pleine dans ta volonté de faiblesse, d'égarement, de corruption, de mauvais désirs, faut-il que tu sois et que la certitude, la compréhension, la pleine connaissance de la vérité, et l'amour immuable de la justice et de la droiture ne soit pas ?
On dit : Le parfait n'est pas. Le parfait n'est qu'une idée de notre esprit qui va s'élevant de l'imparfait qu'on voit de ses yeux, jusqu'à une perfection qui n'a de réalité que dans la pensée. C'est le raisonnement que l'impie voudrait faire dans son cœur insensé, qui ne songe pas que le parfait est le premier et en soi et en nos idées, et que l'imparfait en toutes façons n'en est qu'une dégradation. Dis-moi, mon âme, comment entends-tu le néant, sinon par l'être; comment la privation, si ce n'est par la forme dont e^le prive ; comment l'imperfection, si ce n'est par la perfection dont elle déchoit? Mon âme, n'entendstu pas que tu as une raison, mais imparfaite, puisqu'elle ignore, qu'elle doute, qu'elle erre et qu'elle se trompe ?
Mais comment entends-tu l'erreur, si ce n'est comme privation de la vérité ; et comment le doute ou l'obscurité, si ce n'est comme privation de l'intelligence et de la lumière ; ou comment enfin l'ignorance, si ce n'est comme privation du savoir parfait: comment dans la volonté, le dérèglement et le vice, si ce n'est comme privation de la règle, de la droiture et de la vertu ? Il y a donc primitivement une intelligence, une science certaine, une vérité, une fermeté, une inflexibilité dans le bien, une règle, un ordre, avant qu'il y ait une déchéance de toutes ces choses: en un mot, il y a une perfection avant qu'il y ait un défaut ; avant tout dérèglement il faut qu'il y ait une chose qui est elle-même sa règle, et qui, ne pouvant se
quitter soi-même, ne peut non plus ni faillir, ni défaillir. Voilà donc un être parfait : voilà Dieu nature parfaite et heureuse. Le reste est incompréhensible, et nous ne pouvons même pas comprendre jusqu'où il est parfait el heureux, pas même jusqu'à quel point il est incompréhensible.
D'où vient donc que l'impie ne connaît poidt Dieu; et que tant de nations, ou plutôt que toute la terre ne l'a pas connu, puisqu'on en porte l'idée en soi-même avec celle de la perfection ? D'où vient cela, si ce n'est par un défaut d'attention, et parce q,ue l'homme livré aux sens et à l'imagination ne veut pas ou ne peut pas se recueillir en soimême, ni s'attacher aux idées pures dont son esprit embarrassé d'images grossières ne peut porter la vérité simple ?
L'homme ignorant croit qu'il connaît le changement avant l'immutabilité, parce qu'il exprime le changement par un terme positif, et l'immutabilité par la négation du changement même ; et il ne veut pas songer qu'être immuable, c'est être, et que changer c'est n'être pas : or l'être est, et il est comme devant la privation qui est le nonêtre : avant donc qu'il y ait des choses qui ne sont pas toujours les mêmes, il y en a une qui toujoursla même ne souffre point de déclin ; et celle-là non seulement est, mais encore elle est toujours connue, quoique non toujours démêlée ni distinguée, faute d'attention. Mais quand, recueillis en nous-mêmes, nous nous rendrons attentifs aux immortelles idées dont nous portons en nous-mêmes la vérité, nous trouverons que la perfection est ce que l'on connaît le premier, puisque, comme nous avons vu, on ne connaît le défaut que comme une déchéance de la perfection. »
Mais bientôt l'homme paraît, créature de Dieu ; el dans ses premiers mouvements, le mécanisme
BOSSUET ÉVÊQUB 215
de ses passions se décèle : Bossuet regarde en moraliste pénétrant nos premiers parents dans le paradis terrestre. Il lit le récit de leur péché, et à travers la sobre poésie de la Genèse, il aperçoit, il reconstitue le drame psychologique de la séduction. Nous apercevons dans l'étrange et légendaire dialogue d'Eve et du démon, commenté par un el interprète, nous apercevons le clair et profond symbole de toutes les tentations, et de toutes les chutes de la faible et superbe humanité.
« Le tentateur procède par interrogation, et tâche d'abord de produire un doute. « Pourquoi le Seigneur vous a-t-il défendu de manger de cet arbre?» Et un peu après: « Vous ne mourrez pas. » La suite de ces paroles fait voir qu'il voulait induire Eve à erreur ;mais s'il lui avait proposé d'abord l'erreur où il voulait la conduire, et une contradiction manifeste au commandement et à la parole de Dieu, il lui aurait d'abord inspiré plus d'horreur que de volonté de l'écouter; mais avant que de proposer l'erreur il commence par le doute : <« Pourquoi le Seigneur vous a-t-il défendu? » Il n'ose pas dire : Il vous a trompés; son précepte n'est pas juste : sa parole n'est pas véritable ; il demande, il interroge, comme pourêtre instruit lui-même plutôt que pour instruire celle qu'il voulait surprendre. Il ne pouvait commencer par un endroit plus insinuant ni plus délicat.
La première faute d'Eve, c'est de lavoir écouté et d'être entrée avec lui en raisonnement. Dès qu'on a voulu la faire douter de la vérité et de la justice de Dieu, elle devait fermer l'oreille et se retirer. Mais la subtilité
de la demande l'ayant rendue curieuse, elle entra en conversation, et elle y périt. La première faute de ceux qui errent, ou par Terreur de l'esprit, ou par la séduction et l'égarement de leurs sens, c'est de douter. Satan dit tous les jours, et aux hérétiques, et à tous ceux qui sont entraînés dans leurs voluptés et leurs passions, ce malheureux pourquoi ; et s'il lui a réussi contre Eve avant la concupiscence et les passions, faut-il s'étonner qu'il ait des succès si prodigieux avecce secours?Fuyons, fuyons; et dès le premier pourquoi^ dès le premier doute qui commence à se former dans notre esprit, bouchons l'oreille : car pour peu que nous chancelions, nous périrons.
« Nous mangeons de tous les fruits du paradis ; mais pour l'arbre qui est au milieu, le Seigneur nous a défendu d'en manger le fruit et d'y toucher sous peine de mort. » Telle fut la réponse d'Eve, où il n'y a rien que de véritable, puisqu'elle ne fait que répéter le commandement et les paroles du Seigneur. Il ne s'agit donc pas de bien répondre, ni de dire de bonnes choses, mais de les dire à propos. Eve eût dû ne point parler du tout au tentateur, qui lui venait demander des raisons d'un commandement suprême, où il n'y avait qu'à obéir, et non point à raisonner. Combien de fois y est-on trompé ? Tout en disant de bonnes choses, on s'entretient avec la tentation ; mais il faut rompre commerce à l'instant. Et c'était le cas, non de réciter, mais de pratiquer le commandement de Dieu, et se bien garder, sous prétexte de rendre raison au séducteur, de faire durer le temps de la séduction. Le Fils de Dieu nous a bien donné un autre exemple dans le temps de sa tentation. Les paroles de l'Écriture qu'il allègue ne sont pas un entretien pour raisonner avec le tentateur, mais un refus précis avec cette exécration : « Va-t-en, Satan ! » Au lieu qu'Eve curieuse veut raisonner, et entendre les raisonnements
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du serpent. Aussi voit-il insensiblement augmenter ses forces. Comme il vit qu'Eve était éblouie de la nouveauté, et que déjà elle entrait dans le doute qu'il voulait suggérer, il ne garde plus de mesures et lui dit sans ménagement : « Vous ne mourrez pas : car Dieu sait qu'au jour que vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal. » Il insinuait par ces paroles que Dieu avait attaché au fruit de cet arbre une divine vertu, par où l'homme serait éclairé sur toutes les choses qui pouvaient le rendre bon ou mauvais, heureux ou malheureux. « Et alors », dit-il, par une si belle connaissance vous deviendrez si parfaits, que « vous serez comme des Dieux. » De cette sorte il flatte l'orgueil, il pique et excité la curiosité : Eve commence à regarder ce fruit défendu et c'est un commencement de désobéissance : car le fruit que Dieu défendait de toucher, ne devait pas même être regardé avec complaisance : « Elle vit ». dit l'Ecriture, « qu'il éloit beau à la vue, bon à manger, agréable à voir », elle n'oublie rien de ce qui pouvait la satisfaire. C'est vouloir être séduite que de se rendre si attentive à la beauté et au goût de ce qui lui avait été interdit. La voilà donc occupée des beautés de cet objet défendu, et comme convaincue que Dieu était trop sévère de leur défendre l'usage d'une chose si belle, sans songer que le péché ne consiste pas à user des choses mauvaises par leur nature, puisque Dieu n'en avait point fait ni n'en pouvait faire de telles, mais à mal user des bonnes. Le tentateur ne manque pas de joindre la suggestion et pour ainsi dire le sifflement intérieur à l'extérieur ; et il tâcha d'allumer la concupiscence qu'Eve jusqu'alors ne connaissait pas. Mais dès qu'elle eut commencé à écouter et à raisonner sur un commandement si précis, à ce commencement d'infidélité on peut croire que Dieu commença aussi à retirer justement sa grâce, et que la
concupiscence des sens suivit de près le désordre qu'Eve avait déjà, introduit volontairement dans son esprit. Ainsi elle mangea du fruit, et le serpent demeura vainqueur. Il ne poussa pas plus loin la tentation du dehors ; et, content d'avoir bien instruit et persuadé son ambassadeur, il laissa faire le reste à Eve séduite. Remarquez qu'il lui avait parlé non seulement pour elle, mais encore pour son mari, en lui disant non point : Tu seras ; et : Pourquoi Dieu t'a-t-il défendu ? mais : « Vous serez comme des dieux > ; et : « Pourquoi vous a-t-on fait cette défense ? » Le démon ne se trompa pas en croyant que cette parole portée par Eve à Adam aurait plus d'effet que s'il la lui eiU portée lui-même. Voilà donc par un seul coup trois grandes plaies : l'orgueil entra avec ces paroles : « Vous serez comme des dieux» ; celles-ci : « Vous saurez le bien et le mal », excitèrent la curiosité; et ces regards attentifs sur l'agrément et sur le bon goût de ce beau fruit, firent entrer jusque dans la moelle des os l'amour du plaisir des sens. Voilà les trois maladies générales de notre nature, dont la complication fait tous les maux particuliers dont nous sommes affligés, et saint Jean les a ramassées dans ces paroles : « N'aimez pas le monde ni tout ce qui est dans le monde, parce que tout ce qui est dans le monde est ou la concupiscence de la chair », c'est-à-dire manifestement la sensualité ; • ou la concupiscence des yeux», qui est la curiosité; «ou» enfin l'ambition et «l'orgueil répandu dans toute la vie », qui est le nom propre du troisième vice dont la nature et la vie humaine est infectée (1). »
Ailleurs rimnginalion s'envole, portée par une poétique figure del'EcrKure, et traduit la concep-
(1) Ed. Lâchât, t. 100. — Vl- sem., HT Elèr.
tion abstraite de la pensée en allégories d'une beauté platonicienne :
« Voyez ce cheval ardent et impétueux : pendant que son écuyer le conduit et le dompte, que de mouvements irréguliers! C'est un effet de son ardeur; et son ardeur vient de sa force, mais d'une force mal réglée. Il se compose, il devient plus obéissant sous l'éperon, sous le frein, sous la main qui le manie à droite et à gauche, le pousse, le retient comme elle veut. A la fm il est dompté ; il ne fait que ce qu'on lui demande : il sait courir, non plus avec cette activité qui Tépuisait, par laquelle son obéissance était encore désobéissante. Son ardeur s'est changée en force ; ou plutôt, puisque cette force était en quelque façon dans cette ardeur, elle s'est réglée. Remarquez: elle n'est pas détruite, elle se règle; il ne faut plus d'éperon, presque plus de bride: car la bride ne fait plus l'effet de dompter l'animal fougueux : par un petit mouvement, qui n'est que l'indication de la volonté de l'écuyer, elle l'avertit plutôt qu'elle ne le force, et le paisible animal ne fait plus pour ainsi dire qu'écouter : son action est tellement unie à celle de celui qui le mène, qu'il ne s'en fait plus qu'une seule et même action. Ame chrétienne, écoute l'Epoux qui te dit: « Je t'ai comparée à une belle cavale et entièrement domptée. Et s'il faut fatteler à un chariot, te faire agir en concours avec d'autres âmes également soumises, ce ne sera pas de ces chariots mal assortis, où l'un tire et l'autre demeure sans action ; ce qui épuise et accable ceux qui sont de bonne volonté et se donnent de bonne foi à l'ouvrage. Sous le fouet du conducteur, ou pour mieux dire non tant sous le fouet que sous sa voix, et avec la légère indication d'un coup bénin qui avertit, qui réveille quelquefois, les deux chevaux sont unis, parce
qu'ils sont tous deux également soumis à la sage main qui les mène. Ame chrétienne, agis ainsi et change Ion ardeur, ton activité en gravilé, en douceur, en règle : noble animal fait pour être conduit de Dieu et le porter pour ainsi dire, c'est là ton courage, c'est là ta noblesse (1). »
Souvent aussi se forme chez l'écrivain une vision des objets que le texte sacré présente à son esprit ; et ce sont alors des tableaux d'une riche et chaude couleur, qui nous rendent sensible la sublime ou charmante poésie de l'épopée biblique ou de l'idylle évangélique.
Voici une vision paradisiaque, où passe un souffle de Milton (2) :
« Que servait à l'homme d'être introduitdans ce paradis de délices, dans tout un vaste pays que Dieu avait mis en son pouvoir, et au milieu de quatre grands fleuves dont les riches eaux traînaient des trésors; au reste sous un ciel si pur que, sans être encore obscurci par ces nuages épais qui couvrent le nôtre et produisent les orages, il r'élevait de la terre par une bénigne chaleur une vapeur douce qui se distillait en rosée et qui arrosait la terre et toutes ses plantes? L'homme était seul, et le plus seul de tous les animaux; car il voyaittousles autres partagés et appareillés en deux sexes ; et, ditl'Ecriture, il n'yavail
(1) Ed. Lâchât, t. VI, p. 549. — Médilalions sur l'Evangile, 1V« journée.
(2) Ed. Lâchât, t. VII, y. 61. — V« sem ; TI'ElcT.
que rhomme « à qui on ne trouvait point d'aide semblable à lui ». Solitaire, sans compagnie, sansconveration, sans douceur, sans espérance de postérité, et ne sachant à qui laisser ou avec qui partager ce grand héritage, et tant de biens que Dieu lui avait donnés, il vivait tranquille, abandonné à sa providence, sans rien demander. Et Dieu aussi, de lui-même, ne voulant laisser aucun défaut dans son ouvrage, dit ces paroles : « Il n'est pas bon que Thomme soit seul; donnons-lui un aide semblable à lui (1). »
Ou bien encore regardons l'entrée de Jésus à Jérusalem, le jour des Rameaux: toute théologie et toute la sévérité abstraite des doctrines sont mises de côté. Bossuet n'est plus que peintre ; et, ravi dans son imagination, il s'abandonne à la joie de rendre à nos yeux le pittoresque familier de cette scène :
« Il faut donc savoir que le Fils de Dieu, quoiqu'il parût à l'extérieur le dernier des hommes, était né pour être roi de la manière du monde la plus admirable et la plus auguste, puisque c'était par l'admiration que causaient ses exemples, sa sainte vie, sa sainte doctrine, ses grands ouvrages et ses miracles, sans aucun autre secours. Le Sauveur avait paru par ces merveilles si secourable au genre humain, que les troupes oubliaient tout pour le suivre avec leurs femmes et leurs enfants, jusqu'aux déserts les plus éloignés, sans songer à aucun besoin ; « et Jésus en ayant nourri avec cinq pams d'orge et deux poissons jusqu'à cinq mille, sans compter les femmes et les enfants», ils furent tellement ravis, qu'ils « voulaient venir»
on foule « pour le faire roi » elle reconnaître pour le Christ. On eût donc vu dès lors quelque chose de l'éclat qui a paru aujourd'hui, si Jésus quiavait ses temps réglés pour toutes choses, ne « se fiH relire » bien avant « dans le désert» pour l'empêcher. Mais, au jour des Rameaux, il lui plut de laisser éclater l'admiration que les peuples avaient pour lui: c'est pourquoi ils accoururent au-devant de lui avec des palmes à la main, criant hautement qu'il était leur roi, le vrai fils de David qui devait venir, et enfin le Messie qu'ils attendaient. Les enfants se joignaient à ces cris de joie ; et le témoignage sincère de cet âge innocent faisait voir combien ces transports étaient véritables. Jamais peuples n'en avaient tant fait à aucun roi : ils jetaient leurs habits par terre sur son passage ; ils coupaient à l'envi des rameaux pour en couvrir les chemins; et tout jusqu'aux arbres semblait vouloir s'incliner et s'abattre devant lui. Les plus riches tapisseries qu'on ait jamais tendues à l'entrée des rois, n'égalent pas ces ornements simples et naturels. Tous les arbres ébranchés pour l'usage qu'on vient de voir; tout un peuple qui se dépouille pour parer en celte manière le chemin où passait son Roi, fait un spectacle ravissant. Dans les autres entrées, on ordonne aux peuples de parer les rues ; et la joie pour ainsi dire est commandée. Ici tout se fait par le seul ravissement du peuple. Rien au dehors ne frappait les yeux. Ce Roi pauvre et doux était monté sur un ânon, humble et paisible monture ; ce n'était point ces chevaux fougueux attelés à un chariot dont la fierté attirait les regards. On ne voyait ni satellites, ni gardes, ni l'image des villes vaincues, ni leurs dépouilles, ou leurs rois captifs. Les palmes qu'on portait devant lui marquaient d'autres victoires. Tout l'appareil des triomphes ordinaires était banni de celui-ci. Mais on voyait à la place les malades qu'il avait guéris, et les morts qu'il avait ressuscites. La personne du Roi et le souvenir de ses miracles fai-
saient toute la recommandation de cette fête. Tout ce que l'art et la flatterie ont inventé pour honorer les conquérants dans leurs plus beaux jours, cède à la simplicité et à la vérité qui paraissent dans celui-ci. On conduit le Sauveur avec cette pompe sacrée par le milieu de Jérusalem jusqu'à la montagne du temple. Il y paraît comme le Sei gneur et le maître, comme le fils de la maison : le Fils du Dieu qu'on y sert, ainsi que nous verrons. Ni Salomon qui en fut le fondateur, ni les pontifes qui y officiaient avec tant d'éclat, n'avaient jamais reçu de pareils honneurs (1). »
Je ne sais pas, en somme, de livre mystique, hormis l'Imitation, qui ait sur l'âme une prise plus forte : c'est une chose étrange que la puissance d'émotion contenue dans ce commentaire perpétuel des Ecritures, et dans la monotone simplicité du plan. Dans chaque chapitre, d'un verset du texte sacré, l'ardent interprète nous fait sortir les plus belles vérités, les plus touchants spéciales de la religion chrélienne ; reprenant terre à tout instant, et nous replaçant sur le terrain solide de la révélation, il nous enlève à chaque fois d'un élan passionné, dans un transport d'amour et d'admiration, il nous enlève aux plus hauts sommets de la morale et de la philosophie, illuminant aux clartés de son intelligence, échaullant à la flamme
(1) Ed. Lâchât, t. VI, p. 92. — Médit, sur l'Evangile, l"^ journée.
de son enlhousiasme les froides obscurités de la métaphysique, saluant avec des cris éclatants de joie et d'ineffables ravissements la vision de l'incompréhensible, que jamais écrivain n'a dressée plus nette et plus étonnante à nos yeux. Mais où trouver surtout un mysticisme plus sain, plus serein, plus robuste que dans les Méditations et les Elévations?' nn mysticisme d'une tendresse qui n'énerve pas, qui ne fond pas les énergies du cœur, mais qui au contraire le trempe pour le combat de la vie, et qui, par la contemplation enivrante de la perfection de Dieu, par la réflexion amère sur le néant de la créature, met en nous un principe fécond et fort d'activité morale ? Voilà par oii ces deux ouvrages deBossuet sont parmi les plus excellents livres d'édification qu'on ait jamais écrits, par où ils participent au mérite singulier de ses lettres de direction ; voilà comment, à les lire, on oublie presque la merveilleuse poésie de la forme pour y cueillir tant de vérités fortifiantes, capables de soutenir encore aujourd'hui les âmes que n'enchante plus la consolante espérance dont l'Eglise catholique récompense ceux qui croient à ses mystères
Nous avons pu déjà en faire la remarque, c'est un des caractères les plus éminents de Bossuet, d'avoir saisi les convenances plutôt que les incompatibilités des choses, d'avoir su fondre toutes les diversités et les contradictions dans l'unité, dans laquelle tout se subordonne, et d'où rien ne s'exclut. Jamais une vérité supérieure ne lui a fait fermer les yeux à une vérité inférieure ; et il estime si fort la vérité qu'aucun moyen de la connaître ne lui paraît méprisable. Ce n'est pas une question pour lui de savoir « si la foi, l'opinion et la science peuvent compatir ensemble dans le même entendement ». La chose ne fait point de doute à son égard, et son esprit, estimant chaque preuve à sa valeur, « laisse faire à chacune ce qui lui convient )>.
Parce qu'il est théologien, il ne dédaigne pas
de se faire philosophe, il demande à la science humaine ce que c'est que l'homme et que la vie, et tout ce que l'observation et le raisonnement lui découvrent, se range dans son esprit sous les vérités dont Dieu même est le garant. Plus il pénètre dans la connaissance de notre nature et de ses besoins essentiels, plus il conçoit que la religion fournit les solutions nécessaires aux problèmes posés par la philosophie, et qu'ainsi elle unit l'efficacité pratique à la vérité transcendante. Ainsi se fait naturellement en Bossuet l'accord de la foi et de la raison : ce qui a été pour d'autres âmes croyantes une source intarissable d'amertumes et d'angoisses, ce qui les a poussées, par mille déchirements et par d'étranges convulsions, tantôt hors de la foi et tantôt hors de la raison, parce qu'elles ne voyaient d'autre moyen d'échapper à cette contradiction fatale, que de détruire l'un des deux termes, et de sacrifier ou la nature ou Dieu, cela jamais n'a tourmenté Bossuet.
Le christianisme lui découvrant en Dieu la plénitude de la vérité et la perfection de l'être, a donné du même coup satisfaction au besoin de comprendre et au besoin d'agir, qui étaient en lui.
Pourquoi Bossuet croyait-il ? parce qu'il croyait. Il n'y a pas d'autre réponse à faire, et il
serait indiscret et téméraire de rechercher la raison de sa foi. La foi ne s'explique pas : elle est, et c'est sa raison d'être. iMais l'on peut dire hardiment que si Bossuet n'a jamais été effleuré d'un doute, s'il a cru si constamment, si paisiblement, si candidement, c'était que la religion satisfaisait à sa nature et lui fournissait le moyen d'êlre tout ce qu'elle pouvait être, de développer tout ce qu'elle contenait. Il avait une intelligence impatiente du mystère, une activité impatiente du repos. Tout en lui tendait à l'action ; mais sa volonté ne consentait pas à agir, si sa raison n'autorisait l'action. Le christianisme, avec tous ses mystères, lui fournit la plus claire, la plus simple, la plus raisonnable explication de l'univers et de l'homme : une fois la religion admise, tout devint net et lumineux à son intelligence, et, les raisons d'agir se développant à ses yeux, il mit en liberté cette puissance qu'il sentait en lui prête à courir aux actes. La foi mettait son intelligence en repos ; il n'avait plus besoin de se replier en lui-même, de se tourmenter, de se ronger dans d'impuissantes analyses : fort d'une solution décisive du grand problème, il allait à Dieu en agissant pour le bien.
Le christianisme, en lui, ne pouvait qu'engen-
drer l'oplimisme. Car il lui révélait la valeur de la vie et la bonté de l'action. A la lumière de l'Ecriture, le monde prend un sens excellent; il n'est plus rien de mauvais et d'inutile. L'iiomme d'abord ; sans doute notre premier père a péché, et nul plus éloquemment que Bossuet n'a décrit la misère de notre corruption naturelle. Mais, cependant,ces traces de grandeur et de bonté quePascal même trouvait encore dans la bassesse de notre état présent, Bossuet est loin de les mépriser ; ces traces sont des instincts, des inclinations, des forces par conséquent, des puissances capables de produire des actes. Le mal nous enveloppe et nous assiège de toutes parts, il nous pénètre, il enfonce ses racines en nous ; mais notre âme altérée, corrompue, garde pourtant dans son fond quelque bonté; la sensibilité, l'intelligence, la volonté sont des choses bonnes en elles-mêmes ; elles nous servent à faire le mal, quand Dieu nous manque ; avec lui, nous les emploierons à bien faire. La morale chrétienne, pour dompter la nature, trouve encore quelque appui dans la nature.
Bossuet, après Aristote, après Cicéron, après saint Augustin, découvre dans l'homme un sentiment naturel que rien ne saurait étoufïer, prin-
cipe de tous nos égarements et de tous nos crimes, qui peut devenir l'instrument de la vertu et de îa perfection. C'est le désir du bonheur. Le bonheur est la fin de l'homme, répèle-t-il à chaque page de ses écrits ; l'homme tend au bonheur, et se porte à tout ce qu'il croit propre à le lui procurer. Jusque dans le suicide, c'est le désir de bonheur qni le conduit. Il n'y a point de mobile plus essentiel ni plus universel des actions humaines. Ce désir est innocent; Bossuet l'a maintenu hardiment, et jamais il n'a conçu qu'on puisse demander à l'homme aucun acte, aucun effort, où il ne soit mû par l'espérance du bonheur. Fénelon eut beau jeter des cris aigus, se scandaliser d'une conception si grossière, qui nous faisait aimer Dieu parce que Dieu nous offrait le bonheur, et que cet amour l'assurait; Bossuet n'en voulait pas démordre. Il trouvait là, au fond du cœur humain, un fondement solide sur lequel tout l'édifice de la foi se pouvait édifier. Cette inclination, en effet, qui est en nous, n'est-elle pas ce qui rend la religion raisonnable, et lui donne prise sur nous ? Le christianisme est la doctrine qui satisfait le mieux, mais aussi qui règle ce désir d'être heureux qui est la substance même de notre être. Sans lui, nous cherchons en
aveugles, dans la nuit; nous nous attachons à de faux biens, qui tournent en douleurs, à des biens passagers, qui ne laissent qu'amertume et regrets ; par lui, nous connaissons un bien qui ne trompe pas, un bien qui ne passe pas : nous souhaitons d'être heureux, il nous ofltre un bonheur infini, éternel. Comment n'y pas tendre, quand on le connaît ? Ainsi cette connaissance devient un principe d'action, et nous mesurons la bonté de nos actions selon le rapport qu'elles ont avec cette fin, selon qu'elles y servent ou qu'elles y nuisent.
Combien précieuse est la vie, pendant laquelle nous pouvons nous préparer ce bonheur où notre nature aspire ! Le bonheur n'existe pas en ce monde, où tout est imparfait, où tout est relatif: mais ne suffit-il pas, pour embellir, pour éclairer la vie, pour y mettre un sens et une valeur, ne suffit-il pas qu'avec quelques moments de cette vie misérable et bornée puisse s'acheter l'éternité du bonheur absolu? Bossuet ne prêche jamais le néant de la vie, sans en compléter l'idée par celle de la dignité de la vie. Il ne la considère pas avec tristesse et mépris, puisqu'elle ouvre le ciel. Il jette un regard de profonde sympathie sur les générations qui passent et sur les travaux des
hommes. Il n'est pas de ces chrétiens austères qui veulent enfermer l'humanité dans les pratiques ascétiques, et qui versent les anathèmes sur toutes les occupations profanes. Bossuet veut, comme les plus rigoureux jansénistes, que la pensée du salut, la poursuite du bonheur éternel soient notre affaire de tous les instants, le seul but de notre incessante activité. Mais, loin de resserrer comme eux les voies du salut, et d'imposer à tous les hommes une piété de cloître, il n'estimait dans les austérités et dans le régime sévère des couvents que l'obéissance, qui rompt l'amour-propre, et la présence perpétuelle de Dieu uans l'âme. Mais on peut pratiquer dans le monde l'humble et chrétienne obéissance ; on peut dans le monde porter Dieu en soi-même, et prendre Dieu pour témoin et pour fin de toutes les actions. Il n'est donc pas besoin de se jeter dans un couvent : toutes les occupations, tous les emplois sont saints, si on les sanctifie. Il n'y a point, pour plaire à Dieu, à faire autre chose que ce- qu'on faisait avant, mais à le faire en vue de plaire à Dieu et parce que Dieu le veut, par devoir et par amour. Si l'âme est chrétienne, la vie et les œuvres seront chrétiennes. Le roi s'appliquera aux affaires de l'Etat, le juge rendra de bons arrêts, l'artisan gagnera sa vie dutra-
vail de ses mains ; tous, en faisant leur métier, pourront se procurer après cette vie une félicité sans fin. Plus d'inquiétudes donc, ni de scrupules, ni d'angoisses : chaque homme, selon sa capacité et selon son état, fera sa fonction propre ; nul n'a plus à poser cette désolante question : « à quoi bon ? » et Bossuet peut admirer librement, sans embarras et sans contradiction, les merveilleuses découvertes de l'intelligence humaine, les étonnantes applications de son activité. Il n'y a plus rien dans le monde, dans la vie civile, dans la science, qui mette sa grande âme en défiance et en crainte : tout est légitime, parce que tout est mis à sa place. Parce que Dieu est bon, l'univers est bon, la vie est bonne, eiTliomme même peut devenir bon.