‹ BossuetChapitre 9 sur 10 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Bossuet a défendu pendant cinquante années, avec un zèle infatigable, l'orthodoxie catholique, faisant face successivement à tous les ennemis qui menaçaient quelque partie du dogme et de la morale : protestants, quiétistes, philologues, casuistes, apologistes de théâtre ou du prêt à intérêt.

Je ne le suivrai pas dans tous ces combats : nous avons étudié dans le chapitre qui précède l'ouvrage le plus important qu'il ait composé contre les protestants, dans cette polémique qui fut peutêtre la grande affaire de sa vie pendant un demisiècle. Assurément, il serait intéressant de voir Bossuet auxprises avec Fénelou, d'assister au choc de deux grands hommes aussi dissemblables qu'il est possible par le tempérament, l'intelligence, et séparés par la plus absolue incompatibilité de nature; de suivre toutes les phases de ce long duel,

OÙ chacun des adversaires tend à l'extrême tous les ressorts de son âme. Assurément aussi, aucune étude ne donnerait plus à réfléchir que la lutte de Bossuet contre Richard Simon, où l'on verrait éclater l'opposition essentielle de la foi et de la science, et l'impuissance de la théologie traditionnelle à ruiner l'œuvre de la critique rationaliste, faute d'un principe commun où elles peuvent se rencontrer. Mais ces recherches, qui demanderaient d'abondants détails et d'amples développements, sortiraient du cadre de cette étude, et nous devons d'autant mieux les écarter que les ouvrages de Bossuet sur ces matières ont un caractère trop spécial pour être facilement abordables à tous les lecteurs.

Nous pouvons au contraire nous arrêter à un petitouvrage qui, dans sa brièveté, estvraiment un des chefs-d'œuvre de Bossuet : il n'a jamais rien fait de plus éloquent ni de plus passionné, que cette cinquantaine de pages des Maximes et Réflexions sur la comédie.

Il parut en 1694 une édition des comédies de Boursault,précédée d'une dissertation en forme de

lettre, où l'on soutenait que les Pères de l'Eglise, qui avaient condamné les spectacles, n'avaient eu en vue que les spectacles indécents de leur temps ; mais que dans un siècle où l'immoralité et les discours déshonnêtes étaient bannis de la scène, la fréquentation du théâtre n'avait rien d'incompatible avec la pureté de la vie chrétienne. L'auteur de cette spécieuse argumentation était un religieux, le Père Caflaro, professeur de théologie et de philosophie au collège desThéatins. Une grande clameur s'éleva parmi les âmes pieuses et les théologiens; mais la grande voix de Bossuet domina tout le bruit. 11 adressa au Père Cafïaro une longue lettre, brûlante d'indignation et toute pleine de superbes mouvements, peignant à grands traits, éclatants et précis, les pernicieux effets des représentations dramatiques. Commentant dans un bref exposé les passages décisifs des Pères, il faisait honte au théatin de défendre l'immoralité, et le sommait de désavouer ou rétracter sa malencontreuse dissertation. Le bon religieux, homme candide et pacifique, déjà fort étonné du tapage que faisait sa préface, demeura écrasé sous l'éloquente apostrophe de l'évêque de Meaux. Il se fit tout petit, et se précipitant par la porte que lui entr'ouvrait l'indulgence de Bossuet, il désavoua la lettre,

mise sous son nom : il avait bien jadis écrit quelque chose en latin sur cette matière, mais on avait dénaturé ses sentiments; il protestait enfin qu'il n'avait jamais lu de sa vie une pièce de Corneille ou de Racine, ou du moins une tout entière.

L'affaire semblait finie; mais Bossuet, jugeant utile de combattre une erreur répandue dans la société, où les gens dévots même ne se font pas scrupule souvent d'aller à la comédie, développa sa lettre au Père Caffaro dans des Maximes et Réflexions sur la Comédie, qui sont un de ses chefsd'œuvre. Il n'y a pas de sermon où l'argumentation soit plus serrée, l'éloquence plus forte et plus passionnée.

On connaît l'anathème fameux qu'il prononça dans ce traité contre Molière, mort depuis vingt ans, et qu'il voue, au Lom de son Dieu, aux pleurs éternels.

« La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien, qui en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par force^ reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de Celui qui dit : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez. » Ceux qui ont laissé sur la

terre de plus riches monuments n'en sont pas plus à couvert de la justice de Dieu : ni les beaux vers, ni les beaux chants ne seront de rien devant lui ; et il n'épargnera pas ceux qui, en quelque manière que ce soit, auront entretenu la convoitise fl). »

Bossuet, je l'ai dit déjà, n'aimait pas le rire : la question du théâtre mise à part, il était de ces âmes graves, toujours vibrantes d'émotion, que le rire blesse comme une dissonance, et qui l'interprètent comme un manque d'intelligence, de respect et de sympathie devant le sérieux de la vie et la misère humaine. Puis il était prêtre de cette Eglise qui déclarait infâmes les comédiens, et les retranchait de la communion des fidèles, et il avait senti combien l'œuvre de Molière était peu chrétienne. Ne nous scandalisons pas trop du langage de Bossuet : la société, comme la nature, mettait un abîme entre ces deux hommes. Peutêtre cependant eût-il appartenu à Bossuet de se souvenir de la parole du iMaître : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Il fut en cette occasion plus pharisien que disciple de Jésus. Leibniz avait raison de lui écrire un jour : a Le moins d'anathèmes qu'on

(I) Ed. Lâchât, t. XSVII, p. 27.

peut, c'est le meilleur. » Oui sait le nom que la postérité donnera au misérable que nous lapidons?

Bossuet est dans son rôle aussi et fait sa charge en défendant le théâtre aux chrétiens. Sans parler des passages des Pères, on ne saurai^ refuser de souscrire à ce qu'il établit être les principes de Ir. vie chrétienne.

Au reste, l'analyse que fait Bossuet du plaisir qu'on prend au théâtre est admirable de finesse et de vérité. Il y était allé quelquefois en sa jeunesse, avant d'avoir reçu les ordres, et quoiqu'il n'y fût jamais retourné que pour voir jouer Estlier à Saint-Cyr, ces lointains souvenirs avaient laissé dans son esprit une impression assez vive pour qu'il parlât du sujet en connaissance de cause. Il mesure, en homme d'expérience, la différence qui sépare la lecture de la représentation des pièces. Il en accorderait volontiers la lecture, et lui-même faisait étudier au Dauphin les comédies de Térence ; mais il sent trop vivement la force que prennent les choses à la scène.

«Lapremièrechoseque j'y reprends, c'est qu'un homme qui se dit prêtre ait pu avancer que la comédie, toile quelle est aujourd'hui, n'a rien de contraire aux bonnes mœurs, et qu'elle est même si épurée, à l'heure quilest^

sur le théâtre français, quil n'y a rien que Voreille la plus chaste ne pût entendre. Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, ou qu'on ne veuill pas ranger parmi les pièces d'aujourd'hui celles d'un auteur qui a expiré pour ainsi dire à nos yeux, et qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens.

Qui que vous soyez, prêtre ou religieux, quoi qu'il en soit, chrétien qui avez appris de saint Paul que ces infamies ne doivent pas seulement être nommées parmi les fidèles, ne m'obligez pas à répéter ces discours honteux ; songez seulement si vous oserez soutenir à la face du ciel des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules (i), la corruption toujours en crainte d'être violée par les derniers attentats, je veux dire par les expressions les plus impudentes, à qui l'on ne donne que les enveloppesles plus minces. Songez encore, si vous vous jugez digne du nom de chrétien et de prêtre, de trouver honnête la corruption réduite en maximes dans les opéras de Quinault, avec toutes les fausses tendresses et toutes ces trompeuses invitations à jouir du beau temps de la jeunesse, qui retentissent partout dans ses poésies. Pour moi, je l'ai vu cent fois déplorer ces égarements; mais aujourd'hui on autorise ce qui a fait la matière de sa pénitence et de ses justes regrets quand il a songé sérieusement à son salut ; et si le théâtre français est aussi honnête que le prétend la Dissertation, il faudra encore approuver que ces sentiments, dont la nature corrompue est si dangereusement flattée, soient animés d'un chant qui ne respire que la mollesse.

Si Lulli a excellé dans son art, il a dû proportionner,

(1; Bo^suet a en vue le Misanthiope, Tarlule et Don Juan. bossu::t 9

comme il a fait, les accents de ses chanteurs et de ses chanteuses à leurs récils et à leurs vers ; et ses airs tant répétés dans le monde, ne servent qu'à insinuer les passions les plus décevantes, en les rendant les plus agréables et les plus vives qu'on peut par le charme d'une musique qui ne demeure si facilement imprimée dans la mémoire qu'à cause qu'elle prend d'abord l'oreille et le cœur.

11 ne sert de rien de répondre qu'on n'est occupé que du chant et du spectacle, sans songer au sens des paroles, ni aux sentiments qu'elles expriment, car c'est là précisément le danger, que pendant qu'on est enchanté par la douceur de la mélodie ou étourdi par le merveilleux du spectacle, ces sentiments s'insinuent sans qu'on y pense et plaisent sans être aperçus. Mais il n'est pas nécessaire de donner le secours du chant et de la musique à des inclinations déjà trop puissantes par elles-mêmes ; et si vous dites que la seule représentation des passions agréables, dans les tragédies d'un Corneille et d'un Racine, n'est pas dangereuse à la pudeur, vous démentez ce dernier qui, occupé de sujets plus dignes de lui, renonce à sa Bérénice^ que je nomme parce qu'elle vient la première à mon esprit ; et vous, qui vous dites prêtre, vous le ramenez à ses premières erreurs.

Vous dites que ces représentations des passions agréables,» et les paroles des passions, dont on se sert dans la comédie » , ne les excitent qu'indirectement, « par hasard et par accident » , comme vous parlez; « et que ce n'est pas leur nature de les exciter » ; mais au contraire il n'y a rien de plus direct, de plus naturel à ces pièces, que ce qui fait le dessein formel de ceux qui les composent, de ceux q>M\ les récitent et de ceux qui les écoutent. Dites-moi, que veut un Corneille dans son Cirf, sinon qu'on aime Chimène, qu'onl'adoreavec Rodrigue, qu'on tremble avec lui lorsqu'il est dans la crainte

de la perdre, et qu'avec lui on s'estime heureux lorsqu'il espère de la posséder! Le premier principe sur lequel agissent les poètes tragiques et comiques, c'est qu'il faut intéresser le spectacle ; et si l'auteur ou l'acteur d'une tragédie ne le sait pas émouvoir et le transporter de la passion qu'il veut exprimer, où tombe-t-il, si ce n'est dans le froid, dans l'ennuyeux, dans le ridicule, selon les règles des maîtres de l'art? Aut dormiiabo, aut ridebo, et le reste. Ainsi tout le dessein d'un poète, toute la fin de son travail, c'est qu'on soit, comme son héros, épris des belles personnes, qu'on les serve comme des divinités ; en un mot, qu'on leur sacrifie tout, si ce n'est peut-être la gloire, dont l'amour est plus dangereux que celui de la beauté même. C'est donc combattre les règles et les principes des maîtres, que de dire, avec la, Dissertation, que le théâtre n'excite que par hasard et par accident les passions qu'il entreprend de traiter.

On dit, et c'est encore une objection de notre auteur, « que l'histoire », qui est si grave et si sérieuse, «se sert deparolesqui excitentles passions», et qu'aussi vive à sa manière que la comédie, elle veut intéresser son lecteur dans les actions bonnes et mauvaises qu'elle représente. Quelle erreur de ne savoir pas distinguer entre 1 art de représenter les mauvaises actions pour en inspirer de l'horreur, et celui de peindre les passions agréables d'une manière qui en fasse goûter le plaisir ? Que s'il y a des histoires qui, dégénérant de la dignité d'un si beau nom, entrent, à l'exemple de la comédie, dans le dessein d'émouvoir les passions flatteuses, qui ne voit qu'il les faut ranger avec les romans et les autres livres corrupteurs de la vie humaine ?

Si le but de la comédie n'est pas de flatter ces passions qu'on veut appeler délicates, mais dont le fond est si grossier, d'où vient que l'âge où elles sont le plus violentes, est aussi celui où l'on est touché le plus vivement

de leurexpressioQ? Mais pourquoi en est-on si touché, si ce n'est, dit saint Augustin, qu'on y voit, qu'on y sent l'image, l'attrait, la pâture de ses passions? Et cela, dit le même Saint, qu'est-ce autre chose qu'une déplorable maladie de notre cœur? On se voit soi-même dans ceux qui nous paraissent comme transportés par de semblables objets; on devient bientôt un acteur secret dans la tragédie; on y joue sa propre passion; et la fiction au dehors est froide et sans agrément si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde. C'est pourquoi ces plaisirs languissent dans un âge plus avancé, dans une vie plus sérieuse, si ce n'est qu'on se transporte par un souvenir agréable dans ses jeunes ans, les plus beaux de la vie humaine à ne consulter que les sens, et qu'on en réveille l'ardeur qui n'est jamais tout à fait éteinte.

Si les peintures immodestes ramènent naturellement à l'esprit ce qu'elles expriment et que pour cette raison on en condamne l'usage, parce qu'on ne les goûte jamais autant qu'une main habile l'a voulu, sans entrer dans l'esprit de l'ouvrier et sans se mettre en quelque façon dans l'état qu'il a voulu peindre ; combien plus sera-t-on touché des expressions du théâtre, où tout paraît effectif, où ce ne sont point des traits morts et des couleurs sèches qui agissent, mais des personnages vivants, de vrais yeux, ou ardents, ou tendres et plongés dans la passion; de vraies larmes dans les acteurs, qui en attirent d'aussi véritables dans ceux qui regardent ; enfin de vrais mouvements, qui mettent en feu tout le parterre et toutes les loges ; et tout cela, dites-vous, n'émeut qu'indirectement et n'excite que par accident les passions !

Dites encore que les discours qui tendent directement à allumer de telles flammes, qui excitent la jeunesse à aimer comme si elle n'était pas assez insensée, qui lui font envier le sort des oiseaux et des bêtes que rien ne trouble dans leurs passions, et se plaindre de la raison et

de la pudeur si importunes et si contraignantes; dites que toutes ces choses et cent autres de cette nature, dont tous les théâtres retentissent, n'excitent les passions que par accident, pendant que tout crie qu'elles sont faites pour les exciter, et que si elles manquent leur coup, les règles de l'art sont frustrées, et les auteurs et les acteurs travaillent en vain.

Je vous prie, que fait un acteur, lorsqu'il veut jouer naturellement une passion, que de rappeler autant qu'il peut celles qu'il a ressenties, et ([ue s'il était chrétien, il aurait tellement noyées dans les larmes de la pénitence, qu'elles nereviendraient jamais à son esprit ou n'y revient draient qu'avec horreur ; au lieu que, pour les exprimer, il faut qu'elles lui reviennent avec tous leurs agréments empoisonnés et toutes leurs grâces trompeuses ?

Mais tout cela, dira-t-on, parait sur les théâtres comme une faiblesse. Je le veux ; mais il y paraît comme une belle, comme une noble faiblesse, comme la faiblesse des héros et des héroïnes, enfin comme une faiblesse si artificieusement changée en vertu, qu'on l'admire, qu'on lui applaudit sur tous les théâtres, et qu'elle doit faire une partie si essentielle des plaisirs publics, qu'on ne peut souffrir de spectacle où non seulement elle ne soit, mais encore où elle ne règne et n'anime toute l'action (1). »

Toute la philosophie de l'art dramatique tient dans ces pages sévères ; elle nous découvre l'essence même du drame, et la source du plaisir qu'il procure. Boileau même, dans son Art poétique, n'a pas vu plus juste ni plus profondément. Mais en même temps nous comprenons pourquoi

(I) Ed. Lâchât, t. XXVII, p. 21.

un théologien peut condamner le théâtre : la nature de l'émotion dramatique est contraire au principe fondamental du christianisme. Pour goûter en paix et sans scrupule le plaisir que peuvent donner le Cid ou Bérénice^ le spectateur doit avoir banni de son esprit l'idée que la nature humaine est corrompue, que la perfection morale consiste à contredire la nature, à réprimer les instincts et tous les mouvements irraisonnés de la sensibilité, et qu'enfin tous nos élans spontanés d'amour et de tendresse sont coupables, dès qu'ils ne vont pas à Dieu seul. Il faut donc traiter de chimère le dogme du péché originel ; il faut n'être plus chrétien. Mais quand l'on admettra que l'âme a droit, sous de certaines conditions, d'exercer toutes ses puissances, que l'usage en est, en soi, légitime et bon, ainsi que le plaisir qu'elle tire de se sentir vivre et agir, on pourra résoudre la question autrement que Bossuet; on proposera de fortes raisons pour établir que le théâtre enregistre, sans la produire, la corruption des mœurs , et que certains spectacles laissent dans l'âme, par leur beauté même, une impression de haute et pure moralité.

Lorsqu'il condamne le théâtre avec cette inflexible rigueur, Bossuet se rencontre avec les jansénistes : Nicole, en effet, et le prince de Conti dans leurs Traités de la Comédie, où règne l'esprit de Port-Royal, avaient exposé la même doctrine que lui. Au contraire, Fénelon, d'accord avec les Jésuites, tolérera le théâtre et nous donnera,dans sa Lettre à l'Académie, l'idée d'une tragédie et d'une comédie épurées, où un chrétien pourra trouver d'utiles leçons avec un plaisir innocent.

En général, par la sévérité de sa morale, Bossuet se rapproche des jansénistes. Et l'on a cru parfois qu'il était, au fond, de leur parti. D'autant qu'en préparant la condamnation de la morale relâchée des Jésuites, en 1682, en la faisant prononcer par l'Assemblée du Clergé de 1700, il semble animé de l'esprit des Provinciales. Il est certain, d'autre part, que Bossuet, qui a si vigoureusement fait la campagne contre tous les adversaires du dogme et de la morale chrétienne, n'a point fait acte d'hostilité contre les jansénistes, et qu'il a inspiré, et même en partie rédigé l'instruction pastorale sur laquelle le

cardinal de Noailles s'est vu accuser de jansénisme.

Il est certain aussi que Bossuet estimait Jansénius et Saint-Cyran, qu'il en permettait même la lecture à des religieuses, et qu'il a inscrit les livres de Port-Royal, avec les Provinciales, parmi les ouvrages qui peuvent former l'élocution d'un prédicateur. Il admirait, il aimait Arnauld et Nicole, qui ne demeuraient pas en reste avec lui : il voyait en eux d'illustres et vaillants défenseurs de l'Eglise.

Mais tout cela ne doit pas nous faire illusion : il est avec Nicole, Arnauld, quand ils combattent les erreurs de Malebranche et des protestants. Il est avec eux quand ils sont avec l'Eglise. 11 est contre eux sur les questions où ils se séparent de Rome et de l'Eglise. Toute son admiration aboutit alors à les condamner.

Il se rend à Port-Royal, sur l'ordre de l'archevêque de Paris, pour conférer avec les religieuses et tâcher de leur persuader l'obéissance. Il ne comprend pas que quelques fidèles, des religieuses surtout, tiennent en échec le pape et des évêques, et refusent de souscrire, ne fût-ce que par pure soumission, aux décisions de toute l'Eglise. Il estime que les cinq propositions con-

damnées, si elles ne sont littéralement dans Jansénius, sont « l'ame » de son livre. Il approuve, il défend les doctrines des Jésuites sur la grâce, et sans consentir à l'opinion de Molina, il la reconnaît orthodoxe. Contrairement aux sentiments d'Arnauld, il ne se lasse pas de recommandera ceux qu'il dirige l'usage de la communion : « Il faut prier et communier jusque dans les derniers délaissemens, et au delà : il est ainsi (1) ». Il blâme même la morale des jansénistes ; il s'éloigne d'eux autant que des casuistes indulgents.

Il s'est expliqué là-dessus, de façon à ne laisser aucun doute sur ses sentiments, dans l'Oraison funèbre de Nicolas Cornet, son ancien maître à Navarre, qui avait poursuivi en Sorbonne la condamnation du jansénisme :

« Deux maladies dangereuses ont affligé en nos jours le corps de l'Eglise; il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié meurtrière, qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité et flatter leur ignorance affectée. Quelques autres, non moins extrêmes, ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très injustes; ils ne peuvent supporter aucune faiblesse ; ils traînent

(1) Lettre à J/»' Cornuau, t. XXVII. p. 433.

toujours l'enfer après eux et ne fulminent que des anathèmes. L'ennemi de notre salut se sert également des uns et des autres, employant la facilité de ceux-là pour rendre le vice aimable, et la sévérité de ceux-ci pour rendre la vertu odieuse. Quels excès terribles, et quelles armes opposées! Aveugles enfants d'Adam, que le désir de savoir a précipités dans un abîme d'ignorance, ne trouverez-vous jamais la médiocrité, où la justice, où la vérité, où la droite raison a posé son trône?

Certes, je ne vois rien dans le monde qui soit plus à charge à l'Eglise. Vainement subtils ceux qui réduisent tout l'Evangile en problèmes, qui forment des incidents sur l'exécution de ses préceptes, qui fatiguent les casuistes par des consultations infinies; ceux-là ne travaillent en vérité, qu'à nous envelopper la règle des mœurs: « Ce sont des hommes, dit saint Augustin, qui se tourmentent beaucoup, pour ne pas trouver ce qu'ils cherchent » : Nihil laborant^ nisi non invenire qnod quœrunt; « et, comme dit le même Saint, qui, tournant, s'enveloppent eux-mêmes dans les ombres de leurs propres ténèbres », c'est-à-dire dans leur ignorance et dans leurs erreurs, et s'en font une couverture. Mais plus malheureux encore les docteurs indignes de ce nom, qui adhèrent à leurs sentiments, et donnent poids à leur folie. « Ce sont des astres errants >>, comme parle l'apôtre saint Jude, qui, pour n'être pas assez attachés à la route immobile de la vérité, gauchissent et se détournentau gré des vanités, des intérêts et des passions humaines. Ils confondent le ciel et la terre ; ils mêlent Jésus-Christ avec Bélial ; ils Couvrent l'étoffe vieille avec la neuve, contre l'ordonnance expresse de l'Evangile, des lambeaux de mondanité avec la poupre royale : mélange indigne de la piété chrétienne ; union monstrueuse, qui déshonore la vérité, la simplicité; la pureté incorruptible du christianisme.

Mais que dirai-je de ceux qui détruisent par un autre

excès l'esprit de la piété, qui trouvent partout des crimes nouveaux et accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu nous impose? Qui ne voit que cette rigueur enfle la présomption, nourrit le dédain, entretient un chagrin superbe et un esprit de fastueuse singularité, fait paraître la vertu trop pesante, l'Evangile excessif, le christianisme impossible? 0 faiblesse et légèreté de l'esprit humain, sans point, sans consistance, seras-tu toujours le jouet des extrémités opposées? Ceux qui sont doux deviennent trop lâches ; ceux qui sont fermes deviennent trop durs. Accordez-vous, docteurs; et il vous sera bien aisé, pourvu que vous écoutiez le Docteur céleste: « Son joug est doux, nous dit-il, et son fardeau est léger. » a Voyez, dit saint Chrysostome, le tempérament : il ne dit pas simplement que son Evangile soit ou pesant ou léger ; mais il joint l'un et l'autre ensemble, afin que nous entendions que ce bon Maître ni nous décharge, ni ne nous accable, et que, si son autorité veut assujettir nos esprits, sa bonté veut en même temps ménager nos forces. »

Vous donc, docteurs relâchés, puisque l'Evangile est un joug, ne le rendez pas si facile, de peur que si vous n'êtes chargés de son poids, vos passions indomptées ne le secouent trop facilement ; et qu'ayant rejeté le joug, nous ne marchions indociles, superbes, indisciplinés, au gré de nos désirs impétueux. Vous aussi, docteurs trop austères, puisque l'Evangile doit être léger, n'entreprenez pas d'accroître son poids ; n'y ajoutez pas rien de vous-même ou par faste, ou par caprice, ou par ignorance. Lorsque ce Maître commande, s'il charge d'une main, il soutient de l'autre, ainsi tout ce qu'il impose est léger, mais tout ce que les hommes y mêlent est insupportable (1). »

{\j Ed. Lâchât, t. XIT, p. 6Ca.

Page 1