CHAPITRE PREMIER
Né à Dijon, le 27 septembre 1627, d'une race de magistrats, grave et pieuse, élevé par un oncle, qui lui mit de bonne heure la Bible entre les mains, tonsuré à huit ans, pourvu à treize d'un canonicat à Metz, brillant élève des Jésuites de sa ville natale, puis, à 15 ans, écolier au collège de Navarre, d'oii le bruit de ses précoces talents pénétrait jusqu'aux cercles mondains, Bossuet, après de fortes études classiques, s'applique à la théologie : docteur de Sorbonne, et prêtre à 25 ans, archidiacre de Sarrebourg, puis grand archidiacre et doyen de l'higlise de Metz, il fait pendant six ans sa principale résidence en cette ville pleine de protestants et de Juifs, prêchant,
conférant, instruisant, convertissant, réfutant le catéchisme du pasteur Ferry, et s'éloignant parfois pour faire entendre sa voix, chaque jour plus retentissante et plus autorisée, à Dijon ou à Paris. — De 1659 à 1670, sans perdre de vue l'œuvre de conversion entreprise à Metz, négociant avec Ferry la réunion des calvinistes à l'Église catholique, il prêche à Paris trois carêmes et deux avents, des panégyriques de saints, des sermons de charité, des sermons de profession et de vêture, des conférences dans les séminaires ; deux carêmes et deux avents à la cour; des oraisons funèbres, dont celle d'Anne d'Autriche, très goûtée alors et perdue aujourd'hui : il écrit l'Exposition de la Doctrine catholique, qui décide les conversions de Dangeau, de Turenne, de lord Perth, et ne laisse aux protestants d'autre ressource que de nier, malgré les approbations du Pape et de tant de prélats, la conformité du livre à la véritable doctrine catholique. — Évêque de Condom en 1669, il se démet deux ans après, quand, nommé aux fonctions de précepteur du Dauphin, il perd l'espoir de pouvoir résider dans son diocèse. Pendant qu'il emploie le meilleur de son temps et de son génie à tâcher de rendre l'héritier du trône digne de sa fortune et des devoirs qui l'attendent;
l'homme. 1 i
pendant que, pour vaincre la nature, il appelle à son secours tout ce que les deux antiquités, la profane et la sacrée, ont laissé de bonnes et généreuses leçons, descendant sans effort aux plus simples notions de la propriété des termes et de l'application des règles grammaticales de la langue latine, éclaircissant, sans les affaiblir, les plus hautes idées de l'histoire, de la politique et de la philosophie, il remontait parfois dans la chaire, dans les occasions solennelles qui se présentaient d'être utile aux âmes par sa parole. Il prêcha la profession de M''® de la Vallière aux Carmélites. Mais surtout, après avoir en 1669 prononcé l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, il rendit le même honneur à la duchesse d'Orléans sa fille (1670), et plus tard à lareine Marie-Thérèse (1 683), à la princesse Palatine (1685), au chancelier Le Tellier (1686), enhn au prince de Condé (1687), de tout temps son protecteur, et, malgré la difïérence des rangs, son ami effectif. — Théologien autant qu'orateur, défenseur vigilant de la pure doctrine, et pêcheur d'âmes infatigable, il maintenait la tradition des Pères contre l'érudition philologique de Richard Simon, dont il faisait condamner une Histoire critique de l'Ancien Testament, et soutenait contre le ministre Claude une
longue et chaude discussion, d'où mademoiselle de Duras sortit soumise à l'infaillible autorité de l'Église catholique (1678). Évêque de Meaux en 1681, il est vraiment jusquW sa mort, par son exacte théologie, par son éloquente logique, et par son zèle que rien ne lasse, le chef autorisé de l'Église de France, que consultent et suivent les archevêques, les cardinaux, les prélats grands seigneurs, jaloux parfois de ce talent qui écrase leur naissance. Il ouvre l'assemblée du clergé de ""rance par le Sermon sur Vuniié de l'Eglise, en dirige les délibérations, et fait voter les quatre articles qui consacrent les libertés de l'Eglise gallicane (1682) : respectueux envers Rome, et ne lui cédant rien, il défend la doctrine gallicane contre les théologiens ultramontains. Préoccupé toujours d'éteindre l'hérésie, et comptant plus sur la persuasion que sur la force, malgré la révocation de l'éditde Nantes, oiî il applaudit surtout l'intention et maintient le droit du roi, il ramasse toute les ressources de l'érudition historique et théologique dans Vllistoire des variations des églises protestantes (1688), et en défend les faits, les preuves, les conclusions contre Burnet, Basnage, Jurieu, et d'autres docteurs de la Réforme. Il reprend l'idée de réunir tous les
l'homme. 1 3
chrétiens par un accord des théologiens, qu'il négocie sans succès avec Van Muelen, abbé de Lokkum, d'abord, puis avec Leibniz (1691-1094, 1699-1701). Le P. Caffaro, théatin, ayant essayé d'autoriser le théâtre, Bossuet en tire une humble rétractation et instruit le public de la tradition de l'Eglise et des pernicieuses séductions de l'art dramatique par ses Maximes et réflexions sur la Comédie (1694). Mais une grave affaire s'engage, et va, pendant plusieurs années, demander tout l'effort de sa science, de sa logique et de sa constance : M""^ Guyon renouvelle les erreurs du quiétisme, récemment condamnées à Rome ; Fénelon la soutient secrètement. Pendant que Bossuet, pour éclaircir la matière, fait imprimer ses Etats d'oraison, Fénelon le devance et donne son Explication des maximes des saints. Désavoué par les prélats dont il prétendait interpréter la croyance, Fénelon porte son ouvrage à Rome. Bossuet, pour convaincre le livre d'erreur, et pour anéantir les explications et défenses multipliées de Fénelon, écrit pour la France ou pour Rome une foule de dissertations, d'instructions, de mémoires en latin et en français, et enfin cette terrible Relation sur le quiétisme, qui ruine la doctrine en écrasant la personne. Le roi, M"^ de Maintenon, la Sorbonne,
l'épiscopat se sont déclarés poiirlui; enfin le Pape donne un bref condamnant les Maximes des saints (1699j. L'année suivante, l'assemblée du clergé de France, dominée encore et dirigée parBossuet, condamne un grand nombre de propositions de morale relâchée et la doctrine de la probabilité des casuistes. Dans ses dernières années, il se retourne contre Richard Simon qui venait de traduire le Nouveau Testament (1702), et reprend, pour la compléter, sa Défense de la tradition et des saints Pères contre la dangereuse indépendance de la critique individuelle. — Cependant tant de travaux pour la défense de la foi, ni tant de titres et de fonctions, dont il est revêtu à Paris et à la cour, — membre de l'Académie française depuis 1671, premier aumônier de la Dauphine et plus tard de la duchesse de Bourgogne, supérieur de la maison de Navarre, conservateur de l'Université, conseiller d'Etat d'Église — tout cela ne l'absorbe et ne le distrait pas de ce qu'il regarde toujours comme son essentiel et principal office : il réside en son diocèse, et ne perd point de vue la conduite des âmes. Tantôt à Meaux, tantôt à la maison de campagne épiscopale de Germigny, souvent en tournée pastorale, affrontant, malgré son grand âge, les pluies, les orages, la neige, la nuit, les mauvais chemins,
très ferme à maintenir son autorité, moins par hauteur et par gloire que pour pouvoir faire sa charge de pasteur, il éclaire et dirige le peuple, réveille les catholiques, raffermit les nouveaux convertis par ses mandements, ses insti'uctwns, son catéchisme et son assidue prédication. Il veille sur les communautés, qu'il dompte, réforme, instruit, visite, offrant aux religieuses vraiment mortes au monde ses Méditations sur rEvangile, et ses Élévations sur les mystères ; il accueille quelques âmes d'élite qui, dans leurs saintes tristesses, crient vers lui, les console, lesrelève, les redresse, et, à force de foi, de science, de bonté, de patience, les achemine à la béatitude de la perfection chrétienne. Atteint de la pierre en 1701, il lutte pendant deux ans, et ne renonce à chaque partie de ses devoirs pastoraux, à la confirmation, à la présidence des synodes du clergé diocésain, que réduit et forcé par les progrès du mal ; après quinze mois de cruelles souffrances, dans l'intervalle desquelles il se fait relire le Nouveau Testament, et « plus de soixante fois » l'évangile de saint Jean, il meurt le 12 avril 1704. Il fut enterré, sur sa demande, dans sa cathédrale de Meaux, a côté de ses prédécesseurs.
Voilà cette vie, d'une si belle et si sévère unité, si vide d'accidents et de pensers personnels, toute dévouée aux plus hauts et plus universels intérêts, tout agissante, car les écrits y sont encore des actes: pour tout dire en trois mots, vie d'un chrétien, d'un docteur, d'un pasteur. Mais que fut l'homme ? Un chrétien, un docteur, un pasteur : il est impossible de trouver autre chose, lorsqu'on cherche dans la multitude de ses œuvres et de ses lettres le secret de sa nature intime. Jamais l'homme intérieur ne se distingue du rôle apparent ; il semble faire par nature ce que le devoir lui commande de faire, etl'on ne saisit pas trace de lutte, de contradiction, de discordance môme fugitive entre ses sentiments et sa volonté, entre ses actes et ses principes.
« Dieu me fait la grâce, disait un jour Bossuet, « que rien ne m'incommode : le soleil, le vent, a la pluie, tout est bon. » C'était un solide Bourguignon, de haute mine et de robuste tempérament ; un sang riche et chaud, point de nerfs ; un bel équilibre de santé physique, qui préparait et servait l'équilibre de la nature morale.
l'homme. 17
C'était une âme simple ; il crut toute sa vie comme il avait cru au premier jour; avec sa science, sa logique de docteur, il garda sa foi de petit enfant, humble, naïve, épanouie.
Il haïssait le manège et le mensonge : il était franc. Son cœur, ses actes, sa pensée, son style, tout était chez lui droit et net. Si quelque chose lui donna de l'impatience et de l'humeur, ce furent les actes enveloppés et les raisonnements louches. Il porta àFénelon des « coups de massue », lorsqu'il vit que son adversaire ne se déclarerait jamais touché, à moins d'être assommé. Les artifices 011 sa franchise butait, le rendaient brutal et violent.
Mais, à l'ordinaire, cet homme qu'on se représente dur, hautain, le bras toujours levé pour menacer ou maudire, insultant à l'ennemi vaincu, avait l'âme douce et tendre. Il était tout amour et toute charité.
Une rudoyait ni n'injuriait personne; il ne flattait personne, pas même le roi. Il le vénéra, il l'aima, mais il lui dit la vérité.
Comme il aimait le roi, il aimait la France. Il mêla dans ses sermons aux mouvements de la charité chrétienne les joies et les tristesses du citoyen. Aux religieuses qui lui demandaient des pratiques
extraordinaires, il indiquait de prier « pour l'Etat et pour ceux qui soufïrent» : c'était l'aumône qu'il demandait à celles qui n'avaient rien.
Ce qu'il y avait de plus admirable en lui, c'était cette volonté sereine qui disposait de toute l'âme à cliaque moment, et la faisait suffire sans effort à toutes les tâches.
Gardant toujours l'entière possession de soi, il ne se pressait jamais : il fuyait l'inquiétude et le tracas, qui empêchent d'agir. Sa grande maxime était : A chaque jour suffit sa malice. Par là son activité fut sans fièvre, continue et féconde.
11 était fait pour l'action. Il l'aimait, comme étant le but de la vie, la vie même. La sienne fut toute action. Nul ne fut plus ultérieur que lui ; mais nul aussi ne fut plus actif. Il craignait les raffinements d'analyse qui énervent la volonté, dissolvent la conscience, et dans lesquels se perdent la force et la raison d'agir. Il tendait au vrai, ms^îs au possible : son génie était pratique, sa volonté modérée autant que forte.
Par une rare fortune, Bossuet eut l'esprit que méritait son cœur: fort, simple et franc, toujours
l'homme. 19
au commandement de la volonté, s'étendantsans effort, et se ramassant au besoin.
Rien n'était trop grand pour lui ni trop bas. Chaque faculté de ce rare esprit faisait son service, exactement et modestement, sans zèle et sans froideur, fournissait l'effort demandé, et, sa tâche faite, s'effaçait, sans essayer de dominer, de se mêler où elle n'avait que faire, sans se dérober aussi ni manquer son but. La convenance et la nécessité étaient les lois suprêmes de l'écrivain ; toute sa rhétorique, tout son art s'y réduisaient; volontairement asservi à la matière que son intelligence comprenait, il y mesurait ses pensées, et retranchait tout ce qu'il eût écrit pour lui, et non pour elle. De là la force et la simplicité de ses ouvrages.
On a souvent dit que le bon sens était la qualité mattresse de son esprit. C'est vrai ; mais il faut élargir le mot autant qu'on peut pour qu'il convienne àBossuet. Tout ce que l'usage y a fait entrer de signification négative, il faut l'en retirer et donner à l'affirmation qu'il enferme toute la force et toute l'étendue qu'elle peut recevoir.
Le bon sens, chez lui, c'est d'abord le sens droit, la force de l'esprit qui va au vrai, sans s'éga-
rer, ni se laisser séduire aux prestiges de l'erreur flatteuse ou facile. Ce droit et sûr élan vient du cœur autant que de l'esprit. Le discernement de la vérité en suppose l'amour : Bossuet aima passionnément la vérité. Aucune vue d'utilité, aucune réflexion d'amour-propre ne le détournèrent jamais de la chercher ou de la recevoir.
C'est que Dieu fut sa vérité. L'ayant connu de bonne heure, il ne sentit jamais d'inquiétude ni de doute, et crut toujours qu'évidemment il fallait croire. Disposé d'abord à croire par les impressions de son enfance, par l'autorité de ses parents et de ses maîtres, par son impérieux besoin d'ordre et de justice, par l'infinie tendresse de son cœur, il ne trouvait pas de sens à l'univers, hors de la foi en un Dieu juste et bon, le Dieu des prophètes et de l'Évangile ; il estimait que le sens humain, impuissant àprouverce Dieu, comme à le détruire, était encore plus impuissant à lui opposer même une hypothèse qui expliquât tout le réel, et d'où toute vérité découlât. A l'examen du plus sévère jugement, rien n'infirmait, tout confirmait la révélation. Tout l'incompréhensible de la religion ne faisait que lui rendre le mcnde, et la vie, et lui-même compréhensibles : si bien que sa raison, avide de connaître, trouvait plus à ga-
gner qu'à perdre dans rimmble crédulité du cœur.
Il ne se défiait pas de la science : il la subordonnait. Il voulait qu'on ne lui demandât que ce qu'elle peut donner en vertu de sa déânilion : il voulait qu'on se souvînt qu'il y a quelque chose au delà, au-dessus d'elle.
« Philosophes de nos jours, de quelque rang que vous soyez, disait-il, ou observateurs des astres, ou contemplateurs de la nature inférieure, et attachés à ce qu'on appelle physique, ou occupés des sciences abstraites qu'on appelle mathématiques, oùla vérité semble présider plus que dans les autres : je ne veux pas dire que vous n'ayez de dignes objets de vos pensées : car de vérité en vérité vous pouvez aller jusqu'à Dieu, qui est la vérité des vérités, la source de la vérité, la vérité même, où subsistent les vérités que vous appelez éternelles, les vérités immuables qui ne peuvent pas ne pas être vérités, et que tous ceux qui ouvrent les yeux voient en euxmêmes, et néanmoins au-dessus d'eux-mêmes, puisqu'elles règlent leurs raisonnements comme ceux des autres, et président aux connaissances de tout ce qui voit et qui entend, soit hommes, soit anges. 6'est celte vérité que vous devez chercher dans vos sciences. Cultivez donc ces sciences ; mais ne vous y laissez point absorber : ne présumez pas, et ne croyez pas être quelque chose plus que les autres, parce que vous savez les propriétés et les raisons des grandeurs et des petitesses : vaine pâture des esprits curieux et faibles, qui après tout ne mène à rien qui existe, et qui n'a rien de solide qu'autant que, par l'amour de la vérité et l'habitude de la connaître
dans des objets certains, elle fait chercher la véritable et utile certitude en Dieu seul(l). »
Dans les limites posées par la foi, il n'était rien qu'il ne demandât au bon sens et à la raison discursive.
A cet esprit logique, dont la sévère discipline de l'école a fortifié l'inclination naturelle, chaque idée se présente avec son cortège de preuves ; chacune prend son rang dans la longue file des raisonnements : tout s'enchaîne, tout se subordonne, tout se hiérarchise. Les séries diverses convergent; la multitude innombrable des vérités se réduit à quelques vérités générales, qui toutes aboutissent à la vérité universelle. Par une puissante synthèse, d'une seule idée, Jésus crucifié, il tire toute science, et règle par là tous les efïorts de la pensée et de l'activité humaine.
Il tient si fortement son principe, que rien ne l'en détache ; il le pénètre si profondément, qu'il y trouve tout. Aussi n'hésite-t-il pas à recevoir les vérités que ses adversaires professent.
Il prend les principes de Ferry pour réfuter Ferry, et démontre la Providence par l'objection dont se prévalent les libertins. Il tire son Histoire
(1) Elévations sur les mijileres, ivii* semaine, 3' élér.
l'homme. 23
des Variations des sources protestantes. C'est là son ordinaire et invincible tactique. Plus il y a de raison dans ce qu'ils lui opposent, plus il en triomphe aisément, parce que cette raison même les trahit et le sert ; toute vérité est sienne et n'a de force et d'éclat que par la vérité qu'il défend.
Aussi aperçoit-on dans ses raisonnements une sécurité candide, qui se marque d'abord par le choix sévère des preuves. II ne les reçoit pas toutes ; il n'estime pas le nombre, mais la qualité des raisons. En toute matière, il évite les discussions contentieuses sur le détail, il se refuse aux personnalités : il va droit au point essentiel, et apporte la raison décisive. Même il aime mieux prouver que réfuter; il croit taire plus pour convaincre les protestants en exposant sa doctrine, qu'en renversant leurs opinions. Il ne se satisfait pas des négations et tend toujours aux résultats positifs, marque d'un esprit fort et confiant, qui tient la vérité, et les moyens de la rendre manifeste.
Comme il n'y a rien de terre à (erre dans son bon sens, il n'y a rien d'étroit dans sa logique. Il n'est pas de ces scolastiques enfermés dans leurs syllogismes, aveugles et sourds à toute réalité. U
a l'intelligence ouverte, vaste et libre. Sa théologie n'est pas le fantôme poudreux de l'École, elle est jeune et vivante, parce qu'elle regarde le monde et la vie. Comme rien ne le gène, sûr qu'il est de sa foi et de la vérité, il approche tout avec curiositéjconnaît tout et profite de tout. C'est « l'homme de toutes les sciences et de tous les talents >.
Môme dans l'étude de la religion, il voit au delà de l'objet qu'il regarde, et son intelligence à son insu dépasse et déborde sa matière. Tandis qu'il dispute; sur la foi, derrière les raisonnements théologiques et la plus subtile métaphysique, il aperçoit les hommes, et en abattant les hérésies, il dessine le portrait des hérétiques : la discussion dogmatique devient une peinture dramatique, et les figures vivantes de?. Grotius, des Luther, des Melanchton, des Cranmer, dont son cerveau est obsédé, pénètrent dans ses ouvrages et se mêlent aux sévères abstractions. Quand il explique l'Écriture ou commente les Pères, attentif aux dogmes, il saisit, exprime, traduit la poésie ou l'éloquence de la forme. Le lyrisme des psaumes, la simplicité épique des récits bibliques, la suavité élégiaque ou le pathétique émouvant de l'Évangile, le tempérament et le génie d'un Oiigène , d'un Athanase, d'un Augustin, l'ont frappé pendant sa
lecture, et tandis qu'il ne cherchait qu'à nous instruire de notre foi, il nous entretient de ses émotions littéraires; le grave docteur, sans y penser, s'est doublé d'un fin critique. Adorant Dieu en esprit et en vérité, il aime de tous ses sens les pompes catholiques, la beauté des cérémonies et des ornements, la pénétrante simplicité du plain-chant : il est peuple, il est petit enfant pour jouir des messes solennelles, des processions pittoresques, des riches couleurs, de la belle musique ; il a développé les plus hautes facultés de son esprit sans dessécher les plus communes. Il comprend et sent tout ce qui peut être compris et senti.
Son œuvre garde, malgré le temps et les révolutions, un singulier caractère de vérité, ou, si l'on veut, de possibilité théorique et pratique. C'est que la déduction est pour lui une méthode d'exposition bien plus qu'une méthode de recherche. Il a l'œil sur les faits : il les saisit, les compare, les analyse, il les tourne et retourne pour en extraire le sens profond, pour y démêler la trace révélatrice des causes qui les ont produits.
Voilà comment il trouve dans sa Bible et dans son Evangile toute la philosophie, toute la morale, toute la politique, la décision enfin de tous les
problèmes que l'intelligence humaine peut poser, de toutes les difficultés qui peuvent se présenter dans la vie des individus et des sociétés.
C'eût été absurde, et l'outrance de cette conception logique n'eût fait qu'une œuvre violente et frêle, si, avant de rien déduire, Bossuet n'eût pris dans la réalité conscience des efïets à déduire. De Dieu, cause toute-puissante, tout peut venir : pour en tirer ce qui est, il fallait ne pas perdre de vue les faits.
Aussi cette construction du raisonnementdéduction repose-t-elle tout entière sur la plus vaste expérience et la plus universelle érudition.
Qu'il s'intéresse à la vie, qu'il ait regardé les hommes, qu'il les connaisse, nul n'en doute, et nous en aurons bientôt d'amples preuves.
Mais surtout, outre cette expérience personnelle, ramassée dans l'exercice assidu de ses multiples devoirs, tous ses ouvrages reposent sur d'amples et minutieuses recherches. Chacun d'eux est précédé d'une exacte enquête, qui lui met en main les faits, base solide de ses démonstrations.
Il a une lecture immense, et une mémoire exacte. Il a la curiosité et le sens du passé qu'il explique et ressuscite à la fois. L'histoire est pour
l'homme. 27
lui une inépuisable mine de faits, qu'il transforme en arguments. Cette science, dédaignée des raisonneurs, lui fournit le moyen d'écrire ses plus beaux et ses plus forts ouvrages : VHistoire Universelle, les Variations, et même la Politique.
Il connaît l'antiquité profane comme l'antiquité sacrée. S'il a lu peu de livres français, — et il en a lu plus qu'il ne le dit, — il sait bien ses Latins et ses Grecs. Il cesse de les lire, il est vrai, pour appliquer toutes ses études et ses récréations même à la religion ; mais c'est qu'il n'a plus rien à en apprendre, et ne gagnerait rien à les relire : il en sait le plus exquis par cœur, s'en est assimilé la substance, et l'a fait passer en son propre esprit.
11 lisait, parlait, écrivait le latin comme le français. Pour le grec, sans se targuer d'une érudition grammaticale et pédanlesque, il l'entendait parfaitement. Il lisait les écrivains grecs païens, Pères et mystiques même, dans l'original ; et plus d'un projet de sermon nous est parvenu, orné d'un texte grec et de citations grecques.
Aussi c'est bien en lui, autant qu'en personne autre, que s'est opéré, selon l'expression de M. Nisard, la fusion et l'accord des deux antiquités. Il est tout chrétien, mais il a dérobé et versé dans
le christianisme toute la sagesse païenne. S'il a tout trouvé dans la sainte Ecriture, c'est qu'il y a mis ce qu'il a trouvé partout. Son goût excellent et le respect de sa religion l'ont préservé de mêler le profane au sacré, et d'appeler, comme témoins de la vérité, à côté de Jésus-Christ, ceux qui ne l'avaient pas connu. Mais s'il ne nomme guère les païens, il ne les oublie guère non plus. Et si, malgré ce qu'a d'exclusif et d'absolu la formule catholique d'oii il fait tout sortir par la plus systématique déduction, s'il subsiste dans les ouvrages de Bossuet un si beau caractère de vérité large et profonde, c'est que, la révélation chrétienne donnant le iexte, la sagesse païenne, c'està-dire la raison humaine, indépendante et ferme, fournit le commentaire. Il extrait la politique de l'Écriture sainte, comme la morale ; mais l'outil qu'il y emploie est la philosophie antique ; et sans Aristote, il n'eût pas si bien réglé par la Bible les Etats et les individus. Le grand principe de sa morale, le désir naturel du bonheur, lui vient, par saint Augustin, de Cicéron et d'Aristote. Enfin il s'est nourri d'Aristote, et dans tente son œuvre, c'est souvent la pensée du philosophe qui fait le sens de la parole de Dieu. Ce qu'on attendrait moins, il mêle souvent à ses
l'homme. 29
pieux discours les pensées des poètes païens, et il emploie Lucrèce même à expliquer la Genèse, a Tu ne mangeras ton pain qu'avec la sueur de ton front », dit Jéhovah à notre premier père : et méditant sur cette parole, voici que la mémoire du pieux évêque lui fait redire sans y songer la grave plainte du poète matérialiste sur l'inclémence de la nature qui traite l'homme en marâtre irritée (1).
« La terre est maudite dans ton travail » : la terre n'avait point péché ; et si elle est maudite, c'est à cause du travail de l'homme maudit qui la cultive ; on ne lui arrache aucun fruit, et surtout le fruit le plus nécessaire, que par force et parmi des travaux continuels.
«Tous les jours de ta vie» : la culture de la terre est un soin perpétuel qui ne nous laisse en repos ni jour ni nuit, en aucune saison : à chaque moment l'espérance de la moisson et le fruit unique de tous nos travaux peut nous échapper; nous sommes à la merci du ciel inconstant, qui fait pleuvoir sur le tendre épi, non seulement les eaux nourrissantes de la pluie, mais encore la rouille inhérente et consumante de la niellure.
« La terre te produira des épines et des buissons » : féconde dans son origine et produisant d'elle-même les meilleures plantes ; maintenant, si elle est laissée à son naturel, elle n'est fertile qu'en mauvaises herbes : elle se hérisse d'épines; menaçante et déchirante de tous côtés, elle semble même nous vouloir refuser la liberté du passage, et on ne peut marcher sur elle sans combat.
(1) Elévations sur les mystères, Vl® sera., 12* et 13« Elév. — Lucrèce, De la nature, v, 201-235.
30 DOSSUET.
a Tumangeras l'herbe de la terre» : il semble que dans l'innocence des commencements, les arbres devaient d'eux-mêmes offrir et fournir à l'homme une agréable nourriture dans leurs fruits. Mais depuis que l'envie du fruit défendu nous eut fait pécher, nous sommes assujettis à manger l'herbe que la terre ne produit que par force ; et le blé dont se forme le pain, qui est notre nourriture ordinaire, doit être arrosé de nos sueurs. C'est ce qu'insinuent ces paroles : « Tu mangeras l'herbe ; et ton pain te sera donné à la sueur de ton visage. » Voilà le commencement de nos malheurs: c'est un continuel travail qui seul peut vaincre nos besoins et la faim qui nous persécute.
« Jusqu'à ce que tu retournes à la terre dont tu as « été formé, et que tu deviennes poussière. » Il n'y a point d'autre fin de nos travaux ni d'autre repos pour nous, que la mort et le retour à la poussière, qui est le dernier anéantissement de nos corps. Cet objet est toujours présent à nos yeux : la mort se présente de toutes parts ; la terre même que nous cultivons nous la met incessamment devantla vue : c'est l'esprit de cette parole : L'homme ne cessera « de travailler la terre dont il est pris, et où il retourne. »
Homme, voilà donc ta vie : éternellement tourmenter la terre, ou plutôt te tourmenter toi-même en la cultivant, jusqu'à ce qu'elle te reçoive toi-même, et que tu ailles pourrir dans son sein. Or epos afïreux ! 0 triste fin d'un continuel travail !
« Et le Seigneur Dieu fit à Adam des habits de « peaux, et il les en revêtit. » L'homme ne devient pas seulement mortel, mais exposé par sa mortalité à toutes les injures de l'air d'où naissent mille sortes de maladies : voilà la source des habits que le luxe rend si superbes ; la honte de la nudité les a commencés; l'infirmité les a étendus sur tout le corps, le luxe veut les enrichir, et y mêle la
mollesse et l'orgueil. 0 homme, reviens à ton origine ! Pourquoi l'enorgueillir dans tes habits? Dieu ne te donne d'abord que des peaux pour te vêtir ; plus pauvre que lesanimauxdontlesfourruresleursontnaturelles, infirme et nu que tu es, tu te trouves d'abord à l'emprunt, mais ta disette est infinie : tu empruntes de tous côtés pour te parer ; mais allons à l'origine et voyons le principe du luxe ; après tout il est fondé sur le besoin ; on tâche en vain de déguiser cette faiblesse en accumulant le superflu sur le nécessaire.
L'homme en a usé de même dans tout le reste de ses besoins, qu'il a tâché d'oublier, et de couvrir en les ornant : les maisons qu'on décore parl'architecture, dans leur fond ne sont qu'un abri contre la neige et les orages, et les autres injures de l'air ; les meubles ne sont dans leur fond qu'une couverture contre le froid ; ces lits qu'on rend si superbes ne sont après tout qu'une retraite pour soutenir la faiblesse, et soulager le travail par le sommeil ; il y faut tous les jours aller mourir et passer dans ce néant une si grande partie de notre vie. »