CHAPITRE II
>- Faites la synthèse maintenant de toutes les qualités que nous venons d'analyser; réunissez ce cœur et cet esprit; mettez en communication ce jugement, cette science, celte imagination, cette sensibilité ; que le zèle de Dieu et la charité fondent tout cela dans leur flamme : vous aurez l'homme, et vous aurez le style, où l'homme s'est exprimé et survécu tout entier.
Il est simple, d'abord, ce style; c'est la qualité qui contient toutes les autres. Il est simple, c'est à-dire qu'il est exactemenléquivalent à la pensée; il n'y ajoute rien, et n'en laisse rien tomber. Il vaut parce qu'elle vaut. Sa grandeur et sa chaleur ne sont que la chaleur et la grandeur de la pensée. Dans cette beauté continue qu'on admire, rien n'appartient aux mots, tout vient du sens. Le seul mérite des termes et des tours
est leur rigoureuse propriété; ils sont les termes et les tours nécessaires; et seuls, à l'exclusion de tous autres, ils forment l'unique combinaison de signes capable d'exprimer nettement et complètement la combinaison particulière d'idées et de sentiments qui s'est développée dans le cerveau de l'écrivain. Si bien que vouloir définir le style de Bossuet, c'est recommencer la peinture de son cœur et de son esprit.
Mais si Bossuet a pu égaler ses paroles à ses pensées, c'est qu'il a connu admirablement la langue française. Guidé par un instinct très sûr, qu'une réflexion assidue et une longue pratique rendirent comme infaillible, il ne se sentait pas contraint à se traîner sur les traces d'autrui, à ramasser les locutions usées et publiques : il créait ses phrases, et fabriquait les expressions originales et personnelles de ses pensées. Il avait pénétré, mesuré, tout ce que le vocabulaire, la syntaxe et l'usage offrent et permettent à l'écrivain : les mots, leur étendue ou leur intensité de sens, leurs nuances les plus délicates et leurs plus subtiles affinités ; les constructions, leur force, leur souplesse, et comme jeurélasticité. Delàla plénitude et l'énergieexpressive de son style, où rien ne tombe et tout porte : aucun élément du motou delà phrase n'est insi-
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gniliaut, ni ne signifie au contraire ou à côté de l'intention de l'auteur.
Bossuet avait le don du style : il n'a jamais fait de style, sauf en quelques passages des Oraisons funèbres. Il ne se souciait pas d'être loué par là. Insensible à la gloire de bien écrire, il n'y cherchait que l'avantage de rendre efficace sa pensée intérieure. Donc à quoi bon étudier son style en grammairien et en rhéteur ? à quoi bon y noter telles qualités, tels procédés? On risquerait de se faire illusion et de tromper les autres. Ce qu'on prendrait pour une belle figure, ne serait souvent qu'un état d'âme naïvement décrit ; ce qu'on donnerait pour une habileté littéraire pourrait n'être que la naturelle allure de l'esprit.
On a trop parlé des magnifiques phrases, des pompeuses périodes de Bossuet : c'est le connaître mal et lui faire tort. S'il a, au besoin, l'ampleur oratoire, la phrase large oîi les idées logiquement dépendantes se ramassent, s'étagent et se distribuent par plans, il a, dans les discussions subtiles de doctrine, dans les expositions de faits multiples et mêlés , la phrase courte, lumineuse et nette, d'une vive et légère allure. C'est déjà la forme dont on fait honneur aux polémiques philosophiques du xvm" siècle, la
forme de Montesquieu, avec moins de hachures et de reflets; la phrase de Voltaire, un peu plus dense et plus résonnante. Il a le mérite rare, et que nous commençons à goûter, de n'avoir pas de style où il n'y a pas lieu d'en avoir. On lit des chapitres de ses traités, on lit de ses lettres : c'est un homme qui discute le sens d'un passage controversé des Pères, ou qui parle de ses affaires ; il nous semble que nous ne nous exprimerions pas autrement. Ceux qui s'imaginent que Bossuet a toujours la voix tonnante et le geste sublime seraient bien empêchés de l'y reconnaître. C'est un autre homme qu'on entend : ce qu'il dit est clair, précis, rapide; mais soudain le lecteur est heurté et secoué : l'accent a changé, le ton s'élève ; les phrases se suivent, se pressent, éclatantes et nerveuses, découpant la pensée en formules inoubliables ; ou quelque vaste période se déroule avec de merveilleuses sonorités. On asenti, on a retrouvé le maître incomparable : c'est que, dans l'enchaînement naturel de ses pensées, il s'en est rencontré une qui intéressait toute son âme, et en a remué tous les ressorts. La magnificence de l'expression correspond à l'intensité de l'ébranlement intérieur; et la chose dite, sans plus de façons que s'il n'eût pas cessé de parler comme tout le
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monde, Bossuet reprend son parler égal, lucide et nu de docteur ou d'homme d'affaires.
Une qualité qui ne fait jamais défaut à son style, parce qu'elle est inséparable de sa pensée, et / qu'elle lui appartient à vrai dire, c'est la rapidité. Comme il est franc, ennemi des équivoques ; comme il va toujours au fait, sans chicane et sans détour, le développement jamais ne s'égare et jamais ne languit. En un mot, le style est d'une rectitude absolue et d'un mouvement continu : style de logicien qui sait enchaîner des pensées; style d'homme pratique qui sait le prix du temps et donne à ses paroles la décision tranchante des actes; style d'honnête homme enfin, qui ne tortille jamais, et ne veut se faire suivre qu'à force de se faire comprendre.
Bossuet avait l'intelligence large, ouverte à tout. Faudra-t-il s'étonner que son style soit suggestif, \ et sollicite la réflexion du lecteur à découvrir mille choses qu'il n'exprime pas?
N'a-t-il pas dit lui-même que « ce qu'il y a de « plus nécessaire pour former le style, c'est... 0 de pénétrer le fond et le fin de tout, et d'en savoir tt beaucoup, parce que c'est ce qui enrichit et « qui forme le style qu'on nomme savant, qui Ni consiste principalement dans des allusions et
« rapports cachés, qui montrent que l'orateur sait a beaucoup plus de choses qu'il n'en traite, et a divertit l'auditeur par les diverses vues qu'on « lui donne ? »
C'était là sa méthode : il ne disait rien qui ne fût nécessaire à la démonstration proposée ; mais comme sa science dépassait le besoin présent, elle débordait de ses paroles : elle jaillissait pour ainsi dire de toutes les jointures du style, comme la lumière des fentes d'un volet, et illuminait vivement tout un monde de vérités inexprimées.
Que son style soit coloré, que les objets et les impressions s'y peignent vivement, cela ne surprend pas. La vraie éloquence suppose l'imagination et la sensibilité , et celles-ci suggèrent ou imposent l'expression pittoresque, les figures, les mots et les tours qui font voir les choses. Ce qui est plus intéressant, c'est que ce logicien, ce manieur d'abstractions, cet adorateur de l'éternel et de l'absolu, ce chrétien abîmé en Dieu et pénétré du néant de la créature, a regardé, aimé, exprimé les choses concrètes, contingentes, passagères, tout ce qui est matière d'art, et non seulelement objet de science et de foi. Vraiment c'était déjà, selon le mot célèbre, un homme « pour qui le monde extérieur existait » , et de là vient cette
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couleur chaude de son style, tout plein de formes sensibles et vivantes.
Bossuet est poète. Il faisait des vers médiocres, je le sais. Pourtant, il n'en faut pas douter. Il y a des mots de poète dans Bossuet; il y a des pages de poésie. Voyez, dans le sermon de V Impénitence finale, le mauvais riche mourir : autour de son lit, les amis importuns, les médecins qui le tourmentent, les serviteurs qui « courent deçà et delà avec un empressement inutile ». Et cependant, tandis que «les médecins consultentl'état de sa maladie, et que sa famille tremblante attend le résultat de la conférence », les saints anges planent au-dessus de lui dans sa chambre, et « ces invisibles médecins consultent d'un mal bien plus dangereux... Laissons-le là, disent-ils; retournons à notre patrie, d'où nous étions descendus pour son secours... Ne voyez-vous pas sur son front le caractère d'un réprouvé ?... Le ciel est de fer à ses prières, et il n'y a plus pour lui de miséricorde. » Ecoutez, dans le sermon sur les Démons (1660), écoutez le chœur des mauvais anges :
« Enfin, enfin, disent-ils, nous ne serons pas les seuls: çà, çà, voici des compagnons! 0 justice divine! tuas voulu des supplices, en voilà! soûle ta vengeance, voilà assez de sang, assez de carnage. Voilà, voilà ces hommes,
que Dieu avait voulu égaler à nous; les voilà nos égaux
dans les tourments; cette égalité nous plaît Ils nous
jugeront quelque jour, ces hommes mortels; il faudra bien Fendurer, puisque Dieu le veut. — Ah ! quelle rage pour ces superbes! — Mais auparavant, disent-ils, combien en mourra-t-il de notre main ! Ah ! que nous allons faire de sièges vacants ! et qu'il y en aura parmi les criminels de ceux qui pouvaient s'asseoir parmi les juges ! — Puis, se tournant aux saints anges : « Eh bien ! vous en avez de votre côté? Est-ce que nous sommes seuls ? Vous semblons nous mal accompagnés, au milieu de tant de peuples et de nations? Allez, glorifiez-vous de votre petit nombre d'élus que vous avez à peine tirés de nos mains, mais confessez du moins que notre multitude l'emporte (1). »
Ces morceaux-là ont un accent dramatique : ce sont deux scènes d'un mystère. Et vraiment Bossuet a fait revivre dans ce xvii^ siècle gréco-romain la poésie des anciennes Passions et des Résurrections. Animé de la même foi ardente et naïve qui transportait les âmes du moyen âge, il a fait vivre sous nos yeux, agir, parler ces grands et surnaturels acteurs, Dieu, et Jésus-Christ, et les anges, les démons, et les saints, avec une aussi saisissante et familière réalité que les Gréban ou les Jean-Michel.
Dans notre siècle non moins sensible à la beauté du sentimentreligieux qu'incrédule à toute religion,
(1) Ed. Lebarq, t. III, p. 226. C'est l'édition, on peut le croire, définitive des œuvres oratoires de Bossuet. Je la citerai, pour len sermons compris dans les volumes déjà publiés, de préférence & l'éd. Lacbat.
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quel poète a mieux peint ITime du moyen âge, ses dégoûts et ses ravissements que l'auteur du/^a/iegyrique de saint Bernard? Relisez cette méditation, ces pensées dont le saint, tout jeune encore, rêveur et pensif, fuyant le monde, amoureux du secret et de la solitude, s'entretient doucement :
« Bernard, que prétends-tu dans le monde ? y vois-tu quelque chose qui te satisfasse ? Les fausses voluptés, après lesquelles les mortels ignorants courent d'une telle fureur, qu'ont-elles après tout qu'une illusion de peu de durée?... Bernard, Bernard, disait-il, cette verte jeunesse ne durera pas toujours. Cette heure fatale viendra, qui tranchera toutes les espérances trompeuses par une irrévocable sentence. La vie nous manquera, comme un faux ami, au milieu de nos entreprises..... Hélas! on ne parle que de passer le temps. Le temps passe en effet, et nous passons avec lui ; et ce qui passe à mon égard par le moyen du temps qui s'écoule, entre dans réternilé qui ne passe pas ; et tout se ramasse dans le trésor de la science divine qui ne passe pas. 0 Dieu éternel ! quel sera notre étonnement lorsque le juge sévère qui préside dans l'autre siècle où celui-ci nous conduit malgré nous, nous représentant en un instant toute notre vie, nous dira d'une voix terrible : Insensés que vous êtes, qui avez tant estimé les plaisirs qui passent et qui n'avez pas considéré la suite qui ne passe pasi
« Allons, concluait-il, et puisque notre vie est toujours emportée par le temps, qui ne cesse de nous échapper, tâchons d'y attacher quelque chose qui nous demeure ». Puis, retournant à son grand livre, qu'il étudiait continuellement avec une douceur incroyable, je veux dire à la croix de Jésus, il se rassasiait de son sang,
et avec cette divine liqueur, il humait le mépris du monde, a Je viens, disait-il, ô mon maître, je viens me crucifier avec vous. Je vois que ces yeux si doux, dont un seul regard a fait fondre saint Pierre en larmes, ne rendent plus de lumières: je tiendrai les miens fermés à jamais à la pompe du siècle : ils n'auront plus de lumières pour les vanités. Cette bouche divine, de laquelle inondaient des fleuves de cette eau vive qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle, je vois que la mort Ta fermée ; je condamnerai la mienne au silence, et ne l'ouvrirai que pour confesser mes péchés et votre miséricorde. Mon cœur sera de glace pour les vains plaisirs; et comme je ne vois sur tout votre corps aucune partie entière, je veux porter de tous côtés sur moi-même les marques de vos souffrances, afin d'être un jour entièrement revêtu de votre glorieuse résurrection. Enfin je me jetterai à corps perdu sur vous, 6 aimable mort, et je mourrai avec vous; je m'envelopperai avec vous dans votre drap mortuaire (1). »
Est-ce là de l'éloquence? Ces émotions notées en paroles légères et mélodieuses, ces impressions d'un cœur détrompé de la jeunesse, des plaisirs et de la vie même par la mort, ce suave couplet d'une tristesse si pénétrante où soudain éclate la voix terrible du juge éternel, cette méditation de Jésuscrucifié, de ses yeux, de sa bouche, de tout son corps, imprégnée de tendresse physique, cette dévotion dont les élans passionnés s'excitent par les sens : n'y a-t-il pas là cette exquise et poétique évocation d'une humanité lointaine, où se complaît l'imagi-
(1) 1653. Ed. Lebarq, t. I, p. 403.
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nation contemporaine ? Ce qui fait la beauté de cette page, n'est-ce pas en somme le même charme qui nous séduit, quand l'historien moderne du sentiment religieux nous déroule les parties les plus exquises de la légende des saints, ou la vie d'un saint François d'Assise ?
Rappelez-vous encore que Bossuet, deux siècles avant le vers délicieux de Booz endormi qui nous montre la terre « encor mouillée et molle du déluge », nous représentait « le monde encore nouveau et pour ainsi dire tout trempé des eaux du déluge ». Rappelez-vous cette Élévation, où il exprime, dans une phrase d'une tonalité si douce, « cette délicate vapeur que la mer doucement touchée du soleil et comme imprégnée de sa chaleur envoie jour et nuit comme d'elle-même vers le ciel. » Rappelez-vous surtout la merveilleuse page du Traité de la Concupiscence :
« Je me suis levé pendant la nuit avec David « pour voir vos cieux qui sont les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez fondées » : qu'ai-je vu, û Seigneur!... Le soleil s'avançait et son approche se faisait connaître par une céleste blancheur qui se répandait de tous côtés; les étoiles étaient disparues, et la lune s'était levée avec son croissant d'un argent si beau
et si vif que les yeux en étaient charmés A mesure
qu'il approchait, je la voyais disparaître; le faible croissant diminuait peu à peu ; et quand le soleil se fut montré
tout entier, sa pâle et débile lumière s'évanouissant, se perdit dans celle du grand astre qui paraissait, dans
laquelle elle parut comme absorbée Et la place du
croissant ne parut plus dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau rang parmi les étoiles !... »
N'est-ce pas la sereine et candide poésie des Grecs, qui dans la nature aimaient surtout à exprimer la transparence des profondeurs aériennes et l'immortelle beauté de la lumière infinie? Et fautil après cela faire honneur au Vicaire Savoyard d'avoir inventé dans la littérature française le lever du jour?
On ne veut voir ordinairement en Bossuet que l'orateur à l'imagination ardente, faisant passer dans son discours la sombre poésie des Hébreux ou l'éloquence colorée des Pères africains. Il y avait en lui — je l'ai indiqué, et une étude plus minutieuse de son style le montrerait pleinement — une délicatesse d'impressions physiques, toute grecque ou toute moderne, comme on voudra, une sensibilité d'artiste, émue à la caresse d'un souffle ou d'un rayon, qui aspirait pour ainsi dire tout le monde visible, et qui mêlait les exquises images de ses fines perceptions aux plus sérieuses méditations du docteur et du chrélien.