CHAPITRE l'IŒMIF.h
Le chapitre des démêlés de Carlostadt et de Luther est un des exemples sur lesquels, visiblement, Bossuet compte
le plus pour faire ressortir l'emportement aveugle et les animosités mesquines qui ont inspiré, selon lui, les premiers Réformateurs dans les moments les plus solennels et les plus graves de leur entreprise. L;i scène esta Téna, où Carlostadt, expulsé de Wittemberg- et retiré à Orlemunde, se trouvait par hasard. Luther prêche en présence de son adversaire, et il ne manque pas de le traiter de séditieux. « Au sortir du sermon de Luther, Carlostadt vient le trouver à Y Ourse noire, où il logeait... Là, parmi d'autres discours, il lui déclare qu'il ne pouvait souffrir son opinion sur la présence réelle. Luther, avec un air dédaigneux, le défie d'écrire contre lui et lui promet un florin d'or, s'il l'entreprend. Il tire le florin de sa poche, Carlostadt le met dans la sienne. Ils touchent en la main l'un de l'autre, en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Carlostadt et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour. Carlostadt fit raison et avala le verre plein : ainsi la guerre fut déclarée, à la mode du pays, le vingt-deux août 1524. L'adieu des combattants fut mémorable : Puissé-je te voir sur la roue, dit Carlostadt à Luther ; puisses-tu te rompre le col avant que de sortir de la ville! L'entrée n'avait pas été moins agréable : par les soins de Carlostadt, Luther, en entrant dans Orlemunde, fut reçu à grands coups de pierre et presque accablé de boue. Voilà le nouvel Evangile; voilà les actes des nouveaux Apôtres. »
L'aventure est caractéristique, en effet, de cette période orageuse et grossière, et Bossuet la met habilement en valeur. Mais il ne l'avance qu'à bon escient. Il s'entoure d'autorités. Il en prend d'abord quelques détails dans les œuvres de Luther lui-même ; il se réfère ensuite à un écrit de Calixte ; il consulte enfin l'histoire d'IIospinien. De telle sorte que, sur le même fait, il peut alléguer trois dépositions, qui se complètent et se vérifient : le récit de l'un des acteurs, et la double reproduc-
tion de ce récit par un écrivain sacramentaire et par un écrivain luthérien ' .
Dans l'emploi qu'il fait de ses auteurs, Bossuet donne toujours la plus grande attention au genre de renseignements qu'il sied le mieux de demander à tel ou tel d'entre eux. Reprenons, en nous plaçant à ce point de vue, ses chapitres sur Luther, et tâchons de démêler dans son récit ce qui provient de chacune des trois sources principales auxquelles il puise : l'histoire de Sleidan , les lettres d'Erasme et celles de Mélanchthon.
A Sleidan, il demande l'exposé des faits politiques où Luther s'est trouvé môle; l'indication des écrits du Réformateur qui ont eu le plus de retentissement en Allemagne et le plus d'influence sur le progrès des événements; l'expression du sentiment public sur certains actes considérables de Luther2. Tous renseignements généraux, on le voit ; et c'est là en effet tout ce qu'il faut attendre du premier historien de la Réforme allemande. Les faits de cet ordre sont ceux , je ne dis pas qu'il connaît le mieux, mais au moins les seuls qu'il consente à enregistrer. Si l'on veut connaître la révolution religieuse des races
1. L. II, n° xi. — Cf. 1. VI, n° xin, où, dans un épisode analogue des démêlés de Luther et de Zvvingle, les témoignages confrontés sont exactement les mêmes. — Voy. la même collation de documents, 1. II, uos vu, xl, xliv ; 1. III, nos vu, xxxi ; I. VI, n° xni ; 1. VII, nos uv et lix ; I. VIII, nos xn, xm, xl ; 1. X, n°s m et xxi. — Au 1. VII, n° ix, Bossuet se refuse à « garantir » les « faits scandaleux » relatifs au mariage d'Osiandre, « jusqu'à ce qu'il les trouve bien avérés par le témoignage des auteurs du parti, ou, en tout cas, non suspects. » — Au 1. VIII, n° xl, Bossuet, pour montrer la situation très embarrassée de Mélanchthon dans le parti luthérien à la fin de sa vie, vient de citer des paroles de lui rapportées par Hospinien. Il se reprend, et ajoute : « 11 est vrai que ce sont les Sacramentaires qui le font parler de la sorte, mais outre qu'ils produisent ses lettres dont ils prétendent avoir les originaux, il n'y a qu'à lire celles que ses amis ont publiées pour voir que ces discours qu'on lui fait tenir s'accordent parfaitement avec la disposition où l'avaient mis les dissensions implacables de la nouvelle Réforme. » Et il appuie son appréciation par trois textes de Peucer. — Au 1. VII, nos liv et lix; au l.X, n°s m et xxi, il vérifie ou complète les assertions de Burnet par des textes de Mélanchthon, de Thou, de Fra Faolo Sarpi, etc.
2. L. I, nos xxvu, xxxi ; 1. II, nos xu-xv, xvm, xliv ; 1. III, n° lxi : I. IV, nos i et n.
germaniques dans la richesse exubérante et complexe de faits et de tendances, d'appétits et d'idées qu'elle renferme, dans la variété vivante et bariolée des personnages de toute valeur et de toute origine qui mirent la main à l'œuvre, on aurait tort d'en espérer de Sleidan le vaste et pittoresque tableau. Diplomate et humaniste, il est dans l'histoire moderne l'un des premiers représentants de cette école discrète et dédaigneuse1, qui néglige les détails comme indignes de sa gravité, et qui n'accorde à la biographie particulière des hommes et à la description des éléments matériels que la place la plus étroite. De la Réforme , Sleidan ne veut faire voir que la surface officielle 2, et de Luther, que le personnage public.
Quant à Erasme, il s'est tenu toute sa vie, autant qu'il l'a pu, à l'écart des affaires générales de la politique et de la religion. Retiré à Louvain d'abord, puis en Suisse, il n'a jamais vu de près ni Luther, ni ces grandes assises solennelles , diètes ou colloques , de l'Allemagne du seizième siècle. Il serait donc très mal à propos d'aller s'instruire auprès de lui de ce qu'il ne savait lui-même que par ouï-dire. Mais ce qu'il a vu, et vu, en revanche, mieux que personne dans le calme de l'éloignement, dans l'indépendance de la neutralité, grâce aussi aux aptitudes observatrices et à la froide perspicacité de son esprit, c'est l'effet produit dans la société contemporaine par la soudaine diffusion des nouveautés religieuses et morales de Luther. C'est aussi sur quoi Bossuet l'interroge de préférence. Lorsque Erasme se plaint, soit du relAchement des mœurs, soit d'une recrudescence d'indocilité anarchique dans le peuple, soit, chez les lettrés,
1. Sleidan voulut empêcher qu'on ne traduisît son histoire en allemand, sous prétexte qu'il y a dans son ouvrage beaucoup de choses « quae tiiliil ad promiscuam multitudinem spectant ; sed ego literatis tantum et politicis horninibus ea scr/psi. » Cité par Baumqarten, Ùber Sleidans Leben, p. 101-102.
2. Leibmz, lettre du 1er oct. 1000 à Seckendorf : « Sleidqnus lineamenta tantum hujus argumenti duxit... ■• (Briefwechsel mit Seckendorf, Bibl. rov. de Hanovre, Mss.). — Cf. Kampscholte, Forschungen z. deutschen Geschichte, t. IV, p. 0-2-00,68, 09.
d'une sorte de surexcitation contentieuse, d'amertume agressive qui gâtent le commerce de la vie et détruisent la paix de la société cultivée, Bossuet croit pouvoir l'écouter avec sécurité. Lorsque Erasme apprécie le caractère de Luther, l'historien des Variations n'accepte son témoignage qu'avec des précautions dont on a vu la preuve.
Mélanchthon, au contraire, c'est justement ce Luther privé, ce Luther intime qu'il révèle à Bossuet. Par les lettres de Mélanchthon, Bossuet s'approche de Luther et le pénètre autant que possible, puisqu'il n'avait pas la ressource des écrits allemands, puisqu'il s'interdisait celle des Collouuia du grand Réformateur. Ce qu'il cherche dans ces lettres, c'est d'abord l'impression produite sur les lettrés, sur les esprits cultivés et mystiques, par la fougueuse éloquence et la vaillante piété de Luther ; ce sout aussi des renseignements sur les changements qui se sont produits dans la conscience religieuse , si active et ardente , du père de la Réforme allemande ; sur son état d'âme dans certains moments critiques de sa carrière ; sur son attitude habituelle et ses façons dominatrices dans ces joutes théologiques où tout le monde s'effaçait ou pliait devant lui. Tel est le genre d'informations que nous voyons Bossuet tirer de Mélanchthon, et il est évident que c'est bien sur de pareils sujets que la correspondance de Mélanchthon est le plus instructive et le plus sûre1.
Il ne nous reste plus, pour achever de montrer le procédé historique de Bossuet, qu'à signaler chez l'auteur des Variations un dernier mérite, qui peut-être est celui par où d'ordinaire s'affirme davantage une réelle aptitude au métier d'historien ; j'entends cet esprit d'analyse où l'imagination et le bon sens doivent se remplacer tour â tour : mélange d'une prudence méticuleuse
1. L. I, n0 xxxi ; 11, nos ni, îv, xui, xiv, xvi, xl, xj.iv, xi.v ; III, lxi, lxui ; V, ii, ni, xix.
et patiente avec Une divination hardie des ànies et des choses du passé; art délicat d'exprimer des textes tonl ce qu'ils contiennent, d'arracher aux paroles, incomplètes ou équivoques, la pleine vérité qu'elles n'ont pas su ou voulu manifester toute entière, de faire jaillir, sinon la lumière décisive, au moins la lueur indicatrice, des élé- ' ments d'information les plus ingrats.
On ne saurait en trouver un meilleur exemple, plus prohaut et plus intéressant à la fois, que la discussion entreprise par Bossuet, vers la fin du dixième livre des Variations l, au sujet de l'assassinat du duc François de Guise par Poltrot de Méré, sous les murs d'Orléans, le 18 février 15G3.
Les principaux documents relatifs à cette affaire si retentissante étaient contenus dans Y Histoire ecclésiastique de Théodore de Bèze. « Je ne connais personne, avait dit naguère Jurieu 2, qui se soit inscrit en faux contre ces actes. » Bossuet ne les conteste pas. A deux reprises seulement3, il supplée au silence de Bèze ou complète son dire à l'aide du protestant d'Auhigné et de l'impartial de Thou. Personne, du reste, au seizième siècle , n'avait pu être mieux instruit des circonstances de l'événement que Théodore de Bèze, si fort engagé, à cette date, dans l'action politique. Personne non plus ne pouvait être, en l'exposant, moins suspect aux protestants que cet ami dévoué de Coligny et ce fervent défenseur de la cause. Ce sont plutôt les catholiques qui auraient pu ici concevoir quelques doutes sur son témoignage ; car Bèze ne prenait pas à l'affaire un intérêt purement platonique : il y avait été impliqué par les révélations de Poltrot