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Histoire du Calvinisme et du Papisme, I

3. i\° liv. C'est à propos des menaces que proférait ouvertement Poltrot de Méré contre le duc de Guise et de la façon équivoque dont elles étaient accueillies par les « chefs ». D'Aubigné, I. I, I. III, cli. \vu, p. 17(3, dit que « quelque enfant qu'il fût » alors, il« apprenait » cela « de hou lieu. » — Dr. Thoi , I. XXXIII, p. 207, n'indique pas ses sources; mais la façon dont il raconte les propos tenus par l'oltrot au sièue de lomen cl l'allitude de Soubise esl ou ne peut plus affirmative.

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et accusé, avec Coligny, d'avoir participé indirectement au crime en suscitant et en protégeant l'assassin. Il y avait donc sujet de craindre cpie son récit n'eût été un plaidoyer pour ses amis et pour lui-même. Mais il est vrai aussi que Bèze, avec sa vivacité ardente et brusque, parait «assez sincère dans le fond ». Il n'est pas habile, il laisse échapper, sans le vouloir, des déclarations dangereuses ou superflues ; Bossuet s'en aperçoit et le remarque à plusieurs reprises1.

Partiale ou non, du reste, toujours est-il qu'il se contente, presque uniquement, de sa parole. « Il est bien des occasions, » dit un critique du dix-huitième siècle, « où l'historien se trouve dans le même embarras qu'un juge chargé de faire le rapport d'une affaire qui roule sur divers faits contestés de part et d'autre, qu'il faut vérifier. Il écoute les témoins, il les confronte, il examine toutes les pièces de conviction2. » Ici Bossuet fait quelque chose de plus délicat encore ; il s'en tient aux seuls accusés, et par une investigation minutieuse, il réussit à tirer de leur déposition méditée des présomptions qui les démentent.

Notons seulement — car ces quelques pages d'une véhémence concise sont si pleines de raisonnements et de faits qu'il faudrait les copier de mot à mot, — les étapes successives de cette instruction si adroitement menée.

Il s'agissait de savoir dans quelle mesure on peut imputer au parti réformé et à ses chefs une responsabilité dans le meurtre commis par Poltrot. Or qu'est-ce que l'on a dit et pensé après, parmi les huguenots, de la mort violente du duc de Guise? Désirait-on, auparavant, la disparition de la victime ? Voilà les deux questions que Bos-

1. L. X, n°s xxvi, xxvm , xxix, xxxu, xlvi, xlvii, lu, liv; et Cinquième Avertissement, . nos îv, xxi, lxiv. — Cf. Michelet, Hist. de France, t. IX, p. 214: « Bèze, un grand esprit littéraire, éloquent, chaleureux... »; A. de Ruble, édit. des Commentaires de Mohtuuc, t. 11, p. 3i3 : «....Sa partialité est tempérée par la largesse et la supériorité de son esprit. »

2. Le P. Griffet, Traite' des Preuves de la vérité de l'histoire (1769), p. 3.

suet se pose eu commençant , selon la méthode des magistrats, cette enquête quasi judiciaire : oui profuit? oui placuit?

Puis, après avoir fortement démontré que, sur ers deux points, il y a déjà dans les paroles et dans les actes des Réformés, dans leurs plaintes publiques, dans leurs vœux non dissimulés avant l'assassinat, dans la joie qu'ils tirent éclater ensuite1, de redoutables préjugés contre eux, Bossuet examine tour à tour si le dessein de Poltrot était connu par avance ; — s'il est vraisemblable qu'on négligeât ses menaces contre le duc de Guise comme les propos en l'air d'un « étourdi » ; — ■ s'il parait d'ailleurs que ce Poltrot fût vraiment, ainsi que les protestants l'ont soutenu, un « éventé » que nul ne prenait au sérieux; — si, son projet une fois connu, quelqu'un se trouva pour l'en détourner; — si, au contraire, ce qu'on lui disait n'était pas propre à l'encourager d'une manière indirecte.

Mais l'attitude des chefs subalternes des protestants, tels que Soubise, ne suffirait pas à démontrer ce que Bossuet soupçonne, je veux dire que le crime de Poltrot a été. sinon commandé, au moins souffert et toléré par

1. Bossuet ne cite ici que les paroles de Bèze, 1. VI, p. 290; Crespjn, s'il eût cru pouvoir s'en servir (voir plus haut, p. 174, n. 3), lui eût fourni un texte encore plus probant : « Dieu voulant donner repos à son peuple fidèle... a suscité un gentilhomme nommé Poltrot... qui (Haut choisi pour exécuter tel décret et sentence irrévocable de l'Eternel, comme un petit David encontre un Goliath ; mu et mené d'un courage du tout dévoué au bien public et sentant en soi une vocation spéciale à ce faire, jointe avec la volonté de Dieu et autorité du magistrat pour la juste défense du pays, a mis à mort le duc de Guise, de quoi s'est ensuivie incontinent la paix, par laquelle toute la France demeure tranquille et en repos, etc. » L'Estat de l'Église jusque* en 1560, avec un recueil des troubles sous les mis François 11 et Charles IX, Strasbourg, 1567, p. 550-551. Cf. ibid., p. 519, 520; le Discours de la conjuration de ceux de la maison de Guise, dans les Preuves de la Satire Ménippée, I. III, p. 5; les exemples d'Athalie et de Jézabel dans la Réponse chrétienne cl défensive et dans ['Exhortation chrétienne au mi Charles IX, 1500, (Mémoires de Condé, éd. Secousse, t. I, p. 386, t. II, p. 228); la comparaison de Poltrot avec Mucius Scevola, Pausanias, Judith, Debora, Eleazar, dans le Traité historial des Jugements <lc Dieu sur l'impiété des Tyrans (ibid., t. V, p. 50 sq.); d'autres exemples d'assassinats politiques ri. religieux et de « telles ruses et subtilités ><, allégués par les Huguenots selon La Popeunièue, t. Il, p. .'Î00 ; enfin les propos rapportés par Et. Pasquier, Lettres, 1. IV, 1. xxi.

le parti. C'est ainsi qu'il se trouve amené à rechercher si l'homme qui était dès lors le personnage le plus important, le plus considéré, le véritable représentant de la cause protestante, — Coligny, — a été réellement mêlé à cette affaire, comme du reste Poltrot l'en accusa lui-même et comme le bruit en courut avec persistance en ce temps-là l.

Il prend alors, d'une part, le récit des faits matériels tel qu'il est présenté par Y Histoire ecclésiastique, de l'autre, le mémoire justificatif adressé à Catherine de Médicis par l'Amiral et par Théodore de Bèze, et il établit successivement, pas à pas, en appuyant d'un texte chacune de ses allégations avant de passer à la suivante : que Coligny a été en rapports avec Poltrot ; — que Poltrot s'est « avancé » jusqu'à lui parler de son dessein; — que, du reste, ce dessein était assez public2 pour ne pouvoir être ignoré de l'Amiral ; — que l'Amiral ne dit pas un mot pour l'en dissuader; — qu'enfin il lui donna des secours et de l'argent. Et Bossuet, à qui rien n'échappe, ne manque pas de s'arrêter sur le chiffre de la somme remiseà Poltrot et de considérer les propres termes dont l'Amiral se servit en la lui donnant.

Il passe ensuite à l'examen des moyens de la défense. Il pèse une à une les explications fournies par Coligny lui-même sur sa conduite. Il montre que ce que l'Amiral se vante de n'avoir pas dit ou fait est de peu d'importance; que les prétextes dont il couvre, en revanche, ce qu'il a, de son propre aveu, fait ou dit, sont contestables ; il établit que , si ses dénégations n'apportent que peu de chose à sa justification , ses aveux, au contraire, contribuent à le compromettre. Coligny n'a-t-il pas reconnu, par exemple, qu'à dater du massacre de Vassy, « quand il a ouï dire à quelqu'un que, s'il pouvait, il

1. Cf. Etienne Pasquier, Lettres, 1. IV, I. xx, p. 103, 104; Claude IIaton, Mémoires, éd. Bourquelot, t. I, p. 319-32G.

2. S'il faut en croire une lettre de Chantonay, citée par Décrue, Anne de Montmorency . p. 381, le Connétable dit imprudemment à la duchesse de Guise qu'il savait « que l'on avait résolu de faire périr le duc de Guise. »

tuerait le -duc de Guise jusqùes en son camp, il ne l'en a [pas] détourné? » Que penser1 d'une aussi grave concession? Loyalement Rossuct en demande la cause ;ï l'ami de Coligny, à Théodore de Bèze. Or (pic dit Bèze? L'Amiral pensa « que si par la suite on le confrontait avec l'assassin , et s'il confessait alors quelque chose de plus qu'au début, il donnerait occasion de croire qu'il n'avait pas avoué de prime abord toute la vérité. » Mais alors cet aveu étrange n'était donc pas tout à l'ail la démarche gratuite et spontanée, la franchise fanfaronne d'une conscience assez sûre d'elle-même pour jouer avec son innocence... Cette imprudence apparente a donc pu provenir, on le confesse, d'une prévoyance intéressée; mais s'il y avait calcul , n'est-ce donc pas qu'il y avait inquiétude et remords? L'explication donnée par Bèze de cette déclaration de Coligny est pour Bossuet une nouvelle arme, si bien qu'en Unissant il ne lui reste plus qu'à rappeler, pour mémoire et à titre d'appoint, les dénonciations, suspectes il est vrai, mais cependant réitérées avec une singulière insistance, dont Poltrot, après s'être dédit une fois, s'obstina, jusqu'à la mort, à charger Coligny, et Coligny seul.

Telle est la suite, très subtile et très étroitement enchaînée, des questions que Bossuet adresse aux deux témoins dont V Histoire ecclésiastique des Eglises réformées lui fournit les dépositions volontaires et authentiques. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher si l'opinion exprimée par lui sur la complicité morale et la connivence indirecte des chefs protestants dans le crime de Poltrot, est vraisemblable et doit être considérée comme définitive. Il faut noter du reste que, malgré la netteté de ses soupçons accusateurs, il s'exprime avec une réserve louable, et que, tout en chargeant l'Amiral, il le ménage : ayant sans

1. « M. l'Amiral a envoyé un manifeste en coun, par lequel il n'avoue pas franchement avoir consenti à cette mort, mais aussi s'en défend-il si froidement que ceux qui lui veulent bien souhaiteraient ou que 'lu toul il se fui lu un qu'il se fût mieux défendu. » Et. Pasquier, Lettres, I. IV, lettre xxi. Cf. Mémoires de Cl. Haton, t. 1, p. 363.

doute, lui aussi, trop d'admiration à l'égard de ce noble caractère1 pour accepter avec joie et pour affirmer brutalement une vérité qui, même en tenant compte des circonstances atténuantes2, le diminuerait quelque peu. Tout ce que je veux ici conclure, c'est que si l'on estime à leur juste valeur les difficultés de cette enquête rétrospective et forcément réduite, sur plusieurs points, à la conjecture ; si Ton considère le petit nombre et le caractère incontestablement partial des documents que Bossuet emploie à l'exclusion de tous autres 3 ; si l'on observe enfin qu'avec la pénétration scrutatrice 4 qu'il déploie en cet endroit5, il garde dans ses hypothèses une parfaite mesure et s'abstient de tout excès de jugement, — on devra reconnaître, dans ces quelques pages du dixième livre des Variations , un exemplaire achevé, classique, de la discussion d'un problème d'histoire 6.

1. Hist. de France du Dauphin, OEuvres de Bossuet, édit. Pérau et Le Roy, t. XII, p. 815 : « L'Amiral, français jusqu'au fond du cœur et que le seul intérêt de la religion avait jeté dans les intérêts contraires à ceux de l'État... », etc. Cf. p. 815, p. 823 sqq., un long récit de la blessure de Coligny, le 22 août 1572, de sa constance, de sa grandeur d'âme dans son entretien avec le Roi ; p. 832 ; p. 847 : « Tout ce qu'on employait pour décrier l'Amiral ne servait qu'à illustrer sa mémoire. » — Cf. Bull, de la Soc. de l'Hist. du Protestantisme français, t. I, p. 266.

2. Cf. p. 227, n. 1. — 11 est bon de se souvenir que le doux Mélanchthon lui aussi a souhaité qu'on assassinât Henri VIII (Dôllinger , La Réforme, t. I, p. 343, n. 4).

3. Les documents contemporains catholiques que Bossuet néglige sont : la Lettre au Roi, de l'évèque de Riez, Lancelot de Carle (1563); les passages relatifs à la mort du duc de Guise dans les Mémoires de Gaspard de Saulx, dans ceux de Castelnau, et dans les Vies des Capitaines de Brantôme.

4. Voir d'autres exemples de détail de cette féconde utilisation des textes, 1. VII, nos vu, xvi, xx ; 1. XI, xcix, c, cxxxu-cxxxv, cxxxviii-cxl, et passim.

5. Cf. dans Varillas, Hist. de Charles IX (1686), t. I, p. 321-331, une analyse du même fait, beaucoup plus longue que celle de Bossuet, beaucoup plus violente contre l'Amiral et contre Bèze, mais infiniment moins précise et moins solide.

6. Il semblerait d'après une lettre latine publiée dans les Archivalische Beitriige zur Geschichte Frankreichs unter Cari IX de Fr. W. Ebeling (p. 16- 18) et attribuée à Arnauld Sorbin, que l'Amiral, averti par Poltrot, n'avait en aucune façon encouragé son dessein et que Poltrot s'était retiré d'avec lui fort mécontent. — Cf. Delaborde, L'Amiral de Coligny, t. II, p. 223-409 ; Teissier, Étude sur Coligny; Forneron, Les Ducs de Guise, t. IÎ, p. 12-30; Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme français, t. XXXII (1883), p. 93, 95, 96 (articles de Pressensé et de J. Bonnet), etc.

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