Voy. plus haut, p
santé. Il cherche, il trouve dans l'Evangile sa nourriture et son breuvage, se plonge dans le livre sacré avec une avidité passionnée ; et alors il s'éprend, à son tour, de ce double idéal qui enivra tous les mystiques du douzième siècle : la Pauvreté volontaire, l'absolu détachement, que Jésus prêche et pratique, de tous les biens terrestres ; et la Prédication spontanée , la propagande infatigable, généreuse, à travers les peuples délaissés, de ce secret de salut caché dans l'Evangile , que les prêtres avaient mission d'annoncer au monde et qu'ils n'annonçaient pas1. Nullement hérétique, on le voit; à peine sectaire; à qui peut-être il n'a manqué, pour être canonisé, que des circonstances propices, des amis puissants et d'avoir été plus voisin de Rome et de quelque pape réformateur.
Et quant aux disciples de ce saint François d'Assise incompris, les recherches les plus récentes sur les Vaudois, leurs livres familiers, retrouvés ou étudiés à nouveau, nous montrent à quel point Bossuet avait raison de signaler chez eux avec insistance, au moins dans les premiers temps de la secte, ce caractère singulier de révoltés orthodoxes. Très éloignés, en tout cas, de partager les spéculations aventureuses par lesquelles les Cathares expliquaient la présence du mal matériel et moral dans le monde, ils détestent, au contraire, et combattent à toute force ces rêves antichrétiens 2. Fidèles aux dogmes traditionnels du catholicisme romain , ils ne rejettent que ses richesses pernicieuses, ils n'abhorrent que les vices de ses ministres, ils ne lui disputent que le monopole, qu'il détient sans en user pour le bien des pau-
1. Etienne de Bourbon, Anecdotes historiques, p. p. Lecoy de L.\ Marche, p. 290 sqq., p. 308.
2. Guill. de Puylaurens (dans Sch.midt, Hist. des Cathares, t. II, p. 269 ) : « Waldenses contra alios (scilicet Albir/enses) acutissime dispulabanl. » Cf. Pylicdorf {Bibl. Pati'itm, t. IV, part, h, p. 78i) : « Waldenses reprob'anf, imo nauseant Rimcaros et Beghardos et Luciferianos et alios diversos. » D'après Etienne de Bourbon, ouvr. cité, les Vaudois qualifiaient les Cathares de démons. — Cf. Schmjdt, Hist. des Cathares, t. I, p. 189 ; K. Muller, Die Waldenser, p. 136-138.
vres âmes, de la dispensation de la vérité rédemptrice1. Cramponnés longtemps avec une énergique candeur à l'Eglise qui , non sans hésitation , les repousse 2, peu s'en faut qu'ils ne demeurent attachés à la milice catholique en qualité de lihres partisans, un peu en dehors de la discipline officielle, mais à peine plus irréguliers, après tout , que ces associations populaires et ces Ordres mendiants ou prêcheurs, jalousés du clergé, approuvés par les Papes 3.
11 est vrai qu'ils ne restèrent pas toujours aussi modestes dans leurs amhitions ni aussi réservés dans leurs
1. Voy. Reinerius, Contra Waldenses (Bibl. Pairurri, t. IV, part, n, p. 766). — « Chacun des disciples de Waldo devient comme lui une Bible ambulante. Le véritable type vaudois du premier âge, c'est le colporteur. » E. Comba (Encjjcl. Lichlenberger, art. Vaudois). CL E. Montet, Hist. litt. des Vaudois du Piémont, p. 34 sqq. ; et, sur la propagation des Bibles vaudoises le compte rendu du livre de H. Haupt, Die deutsche Bibelilbersetzurtg der mittelalterlichen Waldenser (1885), par S. Berger, Rev. hist. (1886), t. XXX, p. 168 ; cf. t. XXXII, p. 189; et dans la Romania, t. XVIII, p. 396.
2. Le concile de Tarragone (1242) distingue encore les Vaudois des hérétiques. — Cf. Montet, Hist. lit ter. des Vaudois, p. 124.
3. K. Muller, Die Waldenser, rapproche avec raison les Vaudois des Pauvres catholiques, fondés par Durand de Huesca, et des Humiliés de Milan. Il pense même (Zeitsch. f. KirschengescK., t. VIII, 1886, p. 506, cité par S. Berger, Rev. hist., t. XXXVI, p. 413) que « tout ce que l'on donne comme littérature vaudoise avant la période hussite est d'origine catholique sans exception et n'a jamais été vaudois. » Voy. cependant, ibid., les restrictions de S. Berger, et, dans la Revue de l'histoire des Religions (t. XIX, 1889, p. 209 sqq.), celles de E. Montet. Ce dernier constate, du reste, que « la plupart des écrits en usage dans la secte vaudoise à cette époque (primitive) sont, soit des traductions, soit des imitations ou adaptations d'ouvrages d'origine catholique, » et que « la dogmatique qu'on en peut tirer est conforme d'une manière générale à l'enseignement de l'Église... Mais c'est un catholicisme modéré, populaire, ignorant de tous les détails... scabreux ou difficiles (du dogme). Telle nous apparaît, de tout temps, la doctrine catholique chez les gens simples, dépourvus de culture, mais très religieux, très désireux de faire leur salut dans l'Église. » Cf. Hist. littér. des Vaudois du Piémont, p. 55 sqq., 60, 64; p. 68 : « Les seules idées particulières aux Vaudois qu'on remarque (dans la traduction du Cantique des Cantiques en usage chez les Vaudois) sont l'Église des Pauvres, la libre prédication de l'Évangile, la distinction des parfaits et des croyants » ; p. 69, 84, 86, 89; p. 90 : « Les plus anciens adversaires de la secte ne savent citer aucun dogme proprement dit sur lequel on puisse saisir la secte en flagrant délit d'hérésie »; p. 91-116, etc. Montet voit plutôt en eux des « catholiques libéraux » (p. 180) que des hérétiques, et K. Muller pense que le parti de Waldez aurait pu aboutir à la création d'un nouvel ordre île Frères Prêcheurs. Les opinions, citées plus haut (p. 233), de Jean de Serres et de Du Haillan, tendraient à prouver qu'en effet les Vaudois ont dû être considérés longtemps comme des .< moines » et que cette tradition s'était conservée jusqu'au seizième siècle.
attaques. Avec Bossuet, l'histoire moderne reconnaît que, dès la fin du treizième siècle, ils se transforment1, et qu'ils en viennent à appliquer, sinon aux dogmes fondamentaux, du moins à certaines parties importantes du culte et de la discipline, une critique plus hostile. Et cette évolution tient sans doute, en premier lieu, à ce que Bossuet appelle « l'orgueil croissant » de la secte; ou, si l'on ne veut pas de ces termes polémiques, à ce désir d'essayer sa force, à cet appétit d'originalité et d'indépendance novatrice que prend toute association particulière qui grandit et prospère. La cause en est aussi, comme Bossuet l'a également bien aperçu, aux persécutions qu'ils ont subies avec les Albigeois et qui les ont exaspérés. Mais l'histoire moderne en indique encore un autre motif que Bossuet ne pouvait bien connaître : les relations des Yaudois avec les Hussites 2 et l'influence imposante qu'eut sur leur naïveté la hardiesse subtile d'hérétiques plus radicaux et plus savants.
Ce qui n'empêcha pas, du reste, même après l'émancipation , cette persistance singulièrement vivace de l'esprit catholique, que Bossuet note justement dans la
i. Dès 1218, conférence de Bergame où s'affirme la différence entre les Vaudois d'en deçà et d'au-delà des monts : ceux d'Italie semblent avoir été plus radicaux, bien que W. Preger pense [Abhandl. d. bayer. Akad., 1887) que la division établie entre les Pauvres de Lyon et les Pauvres Lombards a été exagérée. — Comba (Valdo ed i Valdesi avanti la Ri forma) divise les écrits vaudois avant la réforme, en deux classes : les écrits antérieurs et les écrits postérieurs à la prédication de Jean Huss. Montet (Hist. littér. des Vaudois du Piémont, p. 127-118) distingue même une période intermédiaire entre les origines catholiques et l'influence hussite.
2. Sur les ouvrages récents, spécialement sur ceux de W. Preger, relatifs aux rapports entre les croyances vaudoises et le mouvement hussite, voir Goll, Quellen und Untersuchungen zur Geschichte der bôhmischen Brûder, 1878- 1882; la Revue historique, mai-juiu 1889, p. 139 sqq ; E. Montet, Rev. de l'tlist. des Religions, t. XIX, 1889, p. 212, 214, 215; S. Berger, Romania, t. XV1I1, p. 395.
Les relations entre les Catéchismes des Frères de Bohême et des Taborites, et les Enterrogacions menors des Vaudois ne sont pas encore complètement élucidées. W. Preger va même (Abhandlung. d. bayer. Akad., 1887) jusqu'à ramener presque complètement le Taboritisme à la croyance vaudoise, à tort, selon Goll (Cf. sur ce point particulier les indications de Y Hist. des Var., 1. XI,
nos CXLIX-CLII, CLXII-CXCV1I.)
secte vaudoise '. Alors même qu'ils se sont laissé surprendre à des raffinements de doctrine venus d'ailleurs, les principes essentiels de la foi orthodoxe subsistent chez eux inébranlés. Ils ne se rencontrent guère avec la Réforme future que dans les lieux communs de l'insurrection religieuse de tous les temps2; ils n'offrent pas trace, ni dans leurs vues dogmatiques , ni dans l'essence de leur piété , ni dans la direction de leur morale, de ce que la révolution du seizième siècle devait avoir en tout cela d'original et de fécond 3. Ce sont des catholiques schismatiques bien plutôt que des Réformés avant la Réforme , et le jour où le protestantisme plus puissant les invitera à s'abriter dans son sein, leurs négociations avec les Luthériens ou les Réformés, aussi bien que leurs livres antérieurs, nous montrent qu'ils ont eu plus à faire pour devenir les sectateurs orthodoxes de Luther ou de Zwingle et pour s'assimiler à la Réforme , qu'ils n'auraient eu peut-être à changer pour se rejoindre au catholicisme d'où ils étaient sortis *.
1. Durant le quatorzième siècle et au commencement du quinzième, d'après Montet, Hist. litt. des Vaudois, p. 138-1 48, ce « travail latent » d'évolution ne se traduit guère que par une importance de plus en plus grande donnée à l'Écriture; par la négation du purgatoire; par le mépris de l'intercession des saints, des messes, des offrandes ; par quelques différences sur le sacrement de pénitence, et surtout par une satire plus vive du clergé catholique et de la papauté. — Dans l'époque suivante, les remaniements vaudois d'ouvrages hussites (voy. E. Montet, ouv. cité, p. 119-165) sont plus hérétiques en ceci seulement qu'ils affirment plus nettement la nécessité du schisme, et qu'ils nient la validité des sacrements distribués par les ministres indignes d'une Église corrompue. — Cf. Schmidt, Précis de l'histoire de l'Église d'Occident, p. 391-393.