T. I, p. 2S6-287. — Cf. p
5. T. I, p. 286. — Sur les scrupules politiques de La Popelinièke et sur sa crainte de déplaire aux survivants de ces luttes , voir l'Avertissement de son Histoire (éd. de 1581); p. 153, etc.
Théodore de Bèze et les auteurs de Y Histoire ecclésiastique ne sont pas moins « retenus de jugement ». Mais c'est du souci patriotique de la pacification nationale que leur discrétion s'inspire. Car au fond, l'ardent ami de Calvin, beaucoup moins mêlé aux intrigues de la cour qu'à la vie intérieure des églises, et, au rebours de Régnier de la Planche , âme religieuse beaucoup plus qu'esprit politique , n'aurait sans doute aucun scrupule à reconnaître la prédominance des motifs d'ordre spirituel dans ces guerres civiles, ou même à en confesser avec orgueil la tendance foncièrement religieuse '. Aux yeux de sa piété, les efforts des « méchants » pour entraver la « renaissance » et l'accroissement du règne de l'Evangile sur la terre; la résistance, — résistance légitime et glorieuse, — des élus, voilà sans doute la clef mystique de l'histoire contemporaine, voilà cette « vraie cause des premiers troubles » que le titre même 2 de son ouvrage nous annonce. Cela n'empêche pas que , lui aussi, il se borne à déclarer, comme les autres, — comme les politiciens de peu de foi, — que « l'état politique » et « la religion » ont été « débattus conjointement; » que la cause, par exemple, de la conjuration d'Amboise a été « la violence du gouvernement » entre les mains des Guises. — Et, sans doute, qu'il y ait eu beaucoup de politique dans ces discordes, cela se voit de reste ; mais ce qu'on voudrait apprendre clairement, c'est si, au sens de Bèze, la religion primait, ou non, dans « ce débat », les motifs politiques. Et qu'entend-il au juste par cette « violence » du gouvernement des Guises? Leurs exactions dans l'ordre administratif, liuancier, militaire, ou simplement la dureté de leur
1. Préf. de VHist. ecclésiastique, p. i : « Une très grande faute s'est commise [en histoire] en tant qu'il y a longtemps qu'on a laissé le principal pour l'accessoire. J'appelle accessoire l'état des affaires qui ne passent les bornes de cette vie caduque et transitoire... J'appelle principal, le gouvernement spirituel auquel reluit souverainement et d'une façon particulière la providence, sagesse, puissance et bonté infinie de Dieu. » Cf. p. iv et v.
2. « Histoire Ecclésiastique des Eg'ises Réformées au royaume de France avec le discours des premiers troubles ou guerres civiles desquels la vraie cause est aussi déclarée. »
politique religieuse et le renouvellement des persécutions contre les « Luthériens » de Paris et des provinces? Ceci, Bèze ne le dit pas. Il ne veut pas le dire. Il sait trop bien « qu'il y en a qui aimeraient mieux que tout cela fût enseveli sous oubliance * » ; il a trop « peur de rafraîchir des plaies qu'il vaudrait mieux consolider » ; et s'étudiant, autant que possible à « ne rien enaigrir », il évite de compromettre par des aveux provocateurs les intérêts de sa religion, qui désormais n'a plus besoin que de la paix et de l'oubli pour s'affermir.
Mais nulle part ce parti pris de réticence, cette suspension voulue de jugement, cette faite des conclusions précises sur les points délicats ne sont plus apparents que chez de Thou.
De Thou a sous les yeux toutes les pièces du procès. Il connaît, il enregistre fidèlement, il analyse en détail tous les écrits échangés par les partis de 1559 à 1563; mais dans les assertions contradictoires de cette polémique passionnée, quelle est, selon lui, la vérité2? Lorsque, à propos de la conjuration d'Amboise, trois documents contemporains, résumés par lui3, expriment sur l'événement trois opinions très différentes, laquelle nous conseille-t-il d'adopter? Faut-il en croire le Roi, qui fait retomber tout le mal sur des aventuriers en rupture de ban aidés par la complicité des prédicants de Genève ; ou Coligny qui attribue l'insurrection au mécontentement provoqué dans tout le peuple français par l'usurpation impudente des Lorrains ; ou les protestants du Dauphiné, déclarant sans ambages qu'ils n'en veulent
1. Préf. de YHist. ecclés., p. vi. Cf. pour ces dispositions pacifiques de Th. de Bèze, un Mémoire sur les guerres de religion composé par lui, en 1594, pour combattre les velléités belliqueuses d'une fraction de son parti. (Bull, de la Soc. de l'Hist. du Protest, fr., XXI, 1872, p. 28 sqq.) — D'Aubigné, Risl. Univ., témoigne la même incertitude que Bèze. T. I, p. 49 : « Les guerres civiles desquelles ou la cause véritable ou le prétexte a toujours été le différend des religions. » Dans certains passages néanmoins (p. 89, 120) il se laisse aller à déclarer que la religion a bien été la cause.
2. Historiarum sui temporis t. I (éd. de Londres), p. 775 sqq.
3. Ibid., t. II, p. 3-27. - Cf. t. I, p. 766, 768, 775, 778, 780, 784, 817; t. II, p. 26, 38, 39, 46, 47, 109, etc.
ni au Roi, ni à l'Etat, et qu'ils réclament simplement la liberté de conscience et de culte? — Voici deux thèses tout opposées : celle de Jean du Tillet, dénonçant ouvertement les Réformés comme les vrais auteurs de tous les troubles depuis l'avènement de François II ; celle de la Renaudie, dans son discours à l'assemblée de Nantes, où le motif religieux est presque entièrement omis ' : quelle est la vraie? Que voulaient au fond les conjurés? Sur tout cela de Thou ne s'explique point. Si parfois il a l'air de parler en son nom, il n'est pas plus précis. Tantôt il assure que le peuple, très indifférent aux dissensions religieuses, n'était touché que des impôts ; et, ailleurs, il remarque que les Guises, pour gagner la faveur populaire, ne trouvèrent pas de meilleur tnoyen que de faire condamner Anne du Bourg'. Sur ces origines et ce progrès de la guerre civile, sur la part d'initiative que les divers partis y prirent, sur leurs mobiles secrets et leurs visées occultes, sur la proportion où s'y mêlèrent la politique, la religion, les ambitions individuelles, les motifs financiers ou sociaux, de Thou ne nous livre que les faits, sans commentaire 2.
Et comment, après tout, s'étonner de sa discrétion, si timide qu'elle paraisse, lorsqu'on tient compte, — comme lui-même il y engage souvent, dans ses lettres, les critiques contemporains de son œuvre , — du temps et du milieu où il la composait et la publiait? Le roi qui venait de rendre à la France un repos tant désiré, le vainqueur définitif de ces longues et sanglantes discordes était un prince de cette maison de Bourbon, qui, quarante
1. T. I. p. 778, sqq., 819 sqq. — Dans le discours que de Thou prête à La Renaudie, il est même question dedéfendre le clergé contre les déprédations des Lorrains : « Et hoc stante rcpublica , videmus ac ferimus : quid eversa fiel? Quid sacerdotali ordine expilato, exstincta nobilitate, oppressa judicam libertate, etc. » Ce que les traducteurs français de 1734, trouvaut extraordinaire et inintelligible, interprètent ainsi : « Qu'arrivera-t-il lorsque le clergé sera parvenu à une plus grande autorité, que la noblesse sera détruite, etc. »
2. Michelet, Hist. de Fr., t. XII, p. 371 : « De Thou a perdu (pour les guerres de religion) le sens vif des choses. »
ans plus tôt, s'était mise à la tête des rebelles. Si, en décembre 1559, le prince de Condé, dans le conciliabule secret de la Ferté-sous-Jouarre, n'avait pas accepté la direction honoraire du complot que La Renaudie allait organiser, Henri IV serait-il en 1604 sur le trône? Et l'édit réparateur qui vient de terminer ces guerres funestes, cet édit dont de Thou a été l'un des négociateurs principaux, ne proclamait-il pas « éteinte et assoupie la mémoire des choses passées »? Le fidèle serviteur d'Henri IV aurait pensé contrevenir à cette sage et pacifique décision, s'il avait scruté trop curieusement, mis trop impitoyablement en lumière, dans le récit de ces néfastes discordes, les responsabilités diverses, soit des partisans de la foi nouvelle à laquelle on accordait désormais le droit de cité dans l'Etat, soit des défenseurs de la religion ancienne à qui l'on demandait, en échange du pardon de la Ligue, l'abdication de leurs rancunes et l'oubli de leur défaite ',
1. Sur ce caractère irénique et quasi-officiel de l'histoire de de Thou, voiries pièces suivantes du t. XV de la trad. franc, de 1734 : p. 122, lettre de février 1601 au cardinal de Joyeuse : « Encore que j'aie beaucoup apporté de tempérament pour adoucir l'aigreur des esprits merveilleusement envenimés au temps de ces premiers remuements, etc. » ; — p. 125, lettre à M. du Puy, du 3 avril 1604; — p. 129, lettre au même, du 14 novembre 1604 : « Ceux de la maison de Bourbon tiennent cette histoire comme faite pour montrer la justice de leur cause contre ceux qui ont voulu entreprendre contre eux et leur maison pour le passé»; — p. 131-132, lettre au même, du 10 février 1605: « Il (le cardinal Séraphin) considérera, s'il lui plaît, en quel temps et de quel temps j'ai écrit, etc. »; — p. 148-149, lettre au cardinal Sforza, du 1er mai 1606 « Les dissensions civiles excitées pour la plupart au siècle passé pour la religion sont un sujet épineux et comme un feu caché sous la cendre. L'on requiert de moi une plus ouverte déteslation de nos adversaires en la religion : ... les lois sous lesquelles nous vivons aujourd'hui ne permettent pas de parler autrement... Plût à Dieu que l'on put voir tout d'un aspect tous les livres, les mémoires et les papiers secrets dont j'ai composé ce corps : l'on connaîtrait avec quel tempérament j'ai adouci, modéré, équitablement interprété et bénignement excusé l'aigreur, la violence, l'insectation des écrits de ceux qui ont traité ces choses devant moi »; — p. 160, lettre de du Perron à de Thou, du 12 juillet 1606; — p. 192-193, lettre de Casaubon à Juste-Lipse, du 21 mars 1604; — p. 193, lettre d'Henri IV h M. de Béthune, du 4 mai 1604; — p. 300, lettre de Philippe Canaye à de Thou, du 10 mars 1601; — p. 365 sqq., lettre de de Thou à don Vincent Nogueyra : « Ayant travaillé pendant deux ans sur l'ordre du roi à traiter avec les protestants pour convenir de l'édit de Nantes, qui défend d'user en particulier ou en public de paroles injurieuses à l'égard des protestants,... après cela aurais-je eu bonne grâce de faire dans un livre ce qu'une loi d'État m'interdisait dans le particulier, au barreau et dans le conseil d'État? » Cf. p. 370 sqq., 436 sqq.
Au siècle suivant, ce double courant de la tradition historique se continue avec Mézeray d'un côté, avec Davila, de l'autre. Ces deux classiques de l'histoire, entre 1640 et 1700. suffisent à nous représenter, jusqu'à Bossuet, l'opinion générale des historiens du dix-septième siècle, qui presque tous ne sont que leurs abréviateurs ou leurs copistes.
Lorsque Mézeray commence le règne de François II, il énumère, consciencieusement, les causes de diverse nature qui pouvaient en 1559 troubler la tranquillité nationale : hostilité mutuelle des Montmorencys, des Bourbons et des Guises, rivaux d'ambition et d'avarice; mauvaise humeur des gens de g'uerre licenciés, griefs ordinaires de l'ordre ecclésiastique, plaintes éternelles du Tiers Etat; colère des luthériens persécutés ; désarroi des finances après tant de g-uerres coûteuses ; impopularité des étrangers, femme d'Italie, hommes de Lorraine, qui détenaient le pouvoir; — bref, comme le dit Mézeray, « une infinité de mouvements et de conspirations toutes différentes »... Mais de rechercher si tous ces éléments d'agitation furent également efficaces ; si , à côté de prétextes superficiels, d'occasions passagères, de motifs de moindre poids, il n'apparait pas une ou plusieurs causes prépondérantes dont l'action permanente et profonde rendrait mieux compte du bouleversement universel qui s'ensuivit en France pour quarante ans : voilà ce dont Mézeray ne se soucie. Il voit bien en passant « un chaos, » et il passe1.
Davila prétend débrouiller ce chaos2. Mais c'est dans
1. Histoire de France, t. II (1646), p. 739-753,703, 776, 815; Abrégé chronologique (1668), t. III, p. 987 sqq. — On noterait la même incertitude chez un grand nombre des petits historiens de la seconde moitié du dix-septième siècle, qui suivent plus ou moins Mézeray ; voy. par exemple, V Abrégé méthodique pour Monseigneur le Dauphin, de l'abbé ni-; Brianville, 3e édit. (1675), p, 217-278.
2. Pour les événements de 1559 à 1561, qui sont antérieurs à sa naissance, Davila prétend, dans sa préface, qu'il a « tire des lumières de ceux qui étaient à la tète des affaires, » et que, du reste, « la connaissance parfaite et particulière de tout ce qui s'est passé depuis l'a l'ait aisément remonter aux sources les plus reculées. » Cf. Ramke, Franzosische Geschichte, t. V, p. 7; et plus haut, p. 176, n. 3, 4 et 5; p. 177, n. 1.
la politique seule qu'il en trouve l'éclaircissement. Tout se réduit, à ses yeux, aux inimitiés des hauts barons1. Du protestantisme, de ses réclamations, de sa force, pas un mot. La conjuration d'Amboise, cette manifestation si étrange, — de quelque manière, du reste, qu'on l'explique, — dans sa formation vaste et subite, dans ses éléments hétérogènes, dans son procédé hardi et maladroit tout ensemble, se rapetisse, sous la plume de Davila, aux simples proportions du plus banal complot de seigneurs mécontents 2. Si les protestants y ont été mêlés, c'est que l'on est venu les chercher par la main : Coligny s'étant avisé , d'après lui , par un calcul assez malhonnête, d'employer au profit des Grands les services de ces misérables, sauf à faire retomber sur eux , au besoin, le crime et la peine de l'entreprise3. La courte vue de l'historien italien ne dépasse pas le cabinet des princes; il. ne soupçonne pas qu'il y ait, à faire aller les choses humaines, d'autres ressorts que le machiavélisme de palais et les passions de cour \
1. Hist. des guerres civiles de France, trad. par J. Baudoin, 4e édit. , 1666, 4 vol., t. I, p. 17-48.
2. Cf. p. 37, 64, 68, 73-75, 77, 95, 111, 133, 158, 183, 195, 317.
3. T. I, p. 65-67 (discours qu'il prête à l'Amiral dans l'assemblée de La Ferté). L'avis de Coligny est de « far credere per l'avvenire a tutto il mondo che la guerra civile fosse stata accesa e svscitata, non da gl' interessi de' Prencipi e dalle pretensioni del governo, ma dalle discordie e dalle controversie délia Fede. » (Édit. de 1016 , in-f°, p. 21.) — Même à partir de 1561, quand Davila est bien obligé pourtant de reconnaître que la religion joue un rôle dans ce drame complexe dont sa vanité de politicien se targue de nous mettre en main le fil, alors même il ne croit pas pouvoir lui faire une place à part. Elle se « confond, » selon lui, et vient se perdre, comme un affluent minime, dans le grand courant des cupidités féodales lancées à l'assaut du pouvoir. Cf. p. 106, 107, 128, 155, 160, 167, 171, 178, 179. — Cf. le même point de vue dans les Mémoires de Gaspard de Saulx, rédigés de 1614 à 1621 par le catholique Jean de Tavanxes (collect. Petitot, t. XXIV, p. 180-181) : « ... Les premières guerres civiles se firent par les menées de la reine... » 11 ne voit que la rivalité des maisons de Lorraine et de Bourbon. Selon lui, on jouait du « huguenot, » quand on était « défavorisé. » (Ibid., p. 283.) Cf. p. 259.
4. Cf. sur les raffinements de Davila, Le Cendre, Hist. de France, t. 1, p. 52, et de judicieuses observations d'A^QUETiL, Esprit de la Ligue, t. I, p. lxxvi. — Comme dit Rakke (Franzos. Geschichte, t. V, p. 33), le grand défaut de Davila est VEinseitigheit. Il écrit à une époque où, avec les P.ohau et les Soubise, l'élément politique prit le pas, chez les protestants, sur l'élément religieux; il ne soupçonne pas qu'autrefois il en ait pu être autrement; à ses yeux, les ten-
Donc, au dix-septième siècle comme au seizième, tous les principaux historiens apprécient de deux façons la cause et le sens des dissensions françaises sous les règnes des trois derniers Valois. Les uns, catholiques aussi bien que protestants, se refusent, soit dans des intérêts de parti, soit par simple étroitesse de conception , à y voir autre chose que des agitations uniquement politiques , où la religion ne fut que le manteau commode et trompeur d'ambitions toutes temporelles et d'intérêts très humains. Les autres, soit par timidité courtisanesque, soit par scrupule patriotique, représentent ces guerres comme la résultante mélangée de causes multiples , dont aucune ne prédominait.
Est-ce à dire cependant qu'avant Bossuet, personne absolument n'eût jamais soutenu la thèse qu'il avance sur le caractère purement religieux des dissensions intestines de la France sous les derniers Valois ?
On peut assurément trouver, au seizième et au dix-septième siècle, quelques écrivains qui, comme lui, déclarèrent nettement que la religion leur paraissait l'explication naturelle et la source unique de ces troubles. Mais une opinion insolite vaut moins par elle-même que par l'autorité de celui qui la propose et par la façon dont elle est défendue. Or qui sont les rares historiens antérieurs à Bossuet qui avaient cru pouvoir dénoncer le fanatisme religieux comme la cause première et principale des discordes françaises de 1560 à 1598 ?
Ce sont d'abord, au seizième siècle, quelques catholiques emportés, tels qu'un Le Frère de Laval ', historien
dances religieuses des vieux protestants s'effacent derrière les motifs politiques, et il explique tout de ce point de vue avec une logique plus spécieuse qu'exacte. (In., ibid., p. 34-35.)
La théorie de Davila était reproduite dans un certain nombre des manuels élémentaires d'histoire au dix-septième siècle , par exemple dans les Instructions de Le Hagois (1687j, p. 132 sqq.
1. La vraie et entière histoire des troubles et guerres civiles avenues de noire temps pour le fait de religion (1575), p. 1. — Le Frère fait retomber la
sans informations personnelles , simple copiste de La Planche, de La Place et de La Popelinière, mais qui ajoute, de son crû , à l'adresse des protestants , quelques invectives riches de toutes les injures que le vocabulaire coloré de Rabelais et de Calvin fournissait alors aux colères érudites l.
Ce sont encore, dans le même temps, mais dans l'autre parti, les auteurs inconnus de ces premières histoires des troubles2, sorties clandestinement, dès 1565, des presses protestantes. Les humanistes enthousiastes de la Réforme qui avaient, sous l'impression toute fraîche des événements, rédigé ces annales de l'histoire contemporaine, ne font généralement point mystère des motifs religieux qui poussaient les protestants à la révolte, ni des desseins d'affranchissement et d'agrandissement que nourrissait leur jeune Église 3. Mais les aveux inopportuns de ces livrets anonymes, destinés à satisfaire provisoirement4 la curiosité d'un public restreint, ne pouvaient être considérés comme les déclarations authentiques du parti, dont la seule Histoire officielle était celle que Théodore de Bèze et ses collaborateurs composèrent plus tard, à
responsabilité des troubles sur ces prédicanls, « monstres inconnus, qui, sous le règne de Charles IX, saillirent du lac de Genève comme d'une Lerne de tous maux. »
1. Cf. avec Le Frère de Laval, la Chronique sommairement, traitée des faits héroïques de tous les rois de France, Lyon, 1570, p. 252-2G1.
2. L'auteur du recueil intitulé : Rerum in Gallia ob religionem gestarum libri très (1570-1590), puise très librement dans l'histoire récente du président de La Place, mais en y ajoutant des réflexions pieuses et des détails relatifs aux affaires intérieures des églises locales (cf. le recueil latin, t. 1, p. 24-25 et 70, et La Place, Commentaires, p. 37-38 et p. 119). — Le récit de la conjuration d'Amboise y est très court (p. 29-33), tandis qu'au contraire la Confession de foi des Réformés est insérée au long et expliquée. (P. 35-46.)
3. Préface : « Quantae superioribus annis pro religionis causa res exstiterint..., etc. Cum enim ob religionis opiniones diversas controversiae islae fuerint excitatae. » Cf. p. 1-2 : « Quibus (les Réformés) in dies ita gliscentibus maximae postea res exstitere : quae initio trépide et clam, postea publiée et libère agitatae , donec suppliciis repressis ignibusque exstinctis, ea doctrina a nobdibus et piincipibus quidem viris et ab omnium ordinum hominibus suscepta alque defensa ; obsistenlibus vero contra religionis illius reformalae adversariis, maximum et nobilissimum regnum maximi tumultus vexavere. »
4. « Nostrum hoc si t modo Ttpwtôypaçov et majoris operis indicatio »
Id., ibid., préface. — Cf. plus haut, p. 172-174, et notes.
' CHAPITRE DE! Ml'.MK. 27.S
loisir, d'extraits H d<- documents discrètement triés dans les publications antérieures.
Au dix-septième siècle, enfin, le seul historien un peu considérable qui accuse nettement le schisme ecclésiastique d'avoir été la source première et l'intarissable aliment de ces guerres incessantes \ c'est Scipion Dupleix, un de ces publicistes dociles que Richelieu payait pour conformer l'histoire du passé aux vues présentes de sa politique : compilateur trop discrédité, au temps de Bossuet, dans l'opinion des savants pour que le prudent auteur 2 des Variations eût voulu s'en rapporter à lui sur des questions aussi délicates3.
Il est vrai qu'en dehors des historiens proprement dits, nombre d'écrivains d'un autre genre avaient, avant Bossuet, accusé comme lui la passion religieuse d'avoir seule déchaîné tant de calamités sur la France. Les théologiens catholiques, surtout au milieu du dix-septième siècle, ne se faisaient pas faute de répéter que ces guerres civiles ne se fussent pas produites sans le Protestantisme 4. Mais
1. Hist. de France (1634), t. III, p. 567 sq. : « L'imposture de ceux-là est trop évidente qui rapportent l'origine et première cause de ces malheurs, les uns à l'ambition des princes lorrains..., les autres à celle du prince de Condé et de Gaspard de Coligny..., aucuns à l'émulation et jalousie qui était entre les maisons de Montmorency et de Guise ; car il est bien certain que ces passions y ont eu une très bonne part par rencontre. Mais la source de toutes les guerres civiles dont ce royaume a et*'' si souvent et si horriblement embrasé, depuis Tan 1559 jusques aujourd'hui, qu'on les voit tant seulement assoupies, non pas éteintes, procède certainement de l'insolence des hérétiques calvinistes. Sans cet obstacle, toutes les querelles des princes et des seigneurs français étaient bien aisées à composer. Mais les mécontents et la vengeance des grands ayant trouvé toujours en eux de la disposition à la rébellion leur a servi d'un appui infaillible pour renouveler la guerre... La cause originaire des troubles et guerres civiles... procéda de Phérésre; » Cf. ibid., p. 599.