Nouv. de la Rép. des LETTRES, sept. 1G88, p
de montrer ce lien, il vous est impossible. Vous fûtes des novateurs ; vous avez commencé . Tel jour vous n'étiez pas, et le lendemain, vous étiez. On peut assigner à votre établissement une date précise ; et cette simple constatation vous condamne. »
Cette objection, que les Pères de la primitive Eglise avaient développée avec éloquence contre les hérétiques de leur temps, fut naturellement reprise contre les Protestants par les docteurs modernes du catholicisme '. Les tout premiers auteurs de la Réforme paraissent d'ailleurs s'en être assez peu souciés. Dans l'enthousiasme, tout neuf encore, de leur insurrection et clans l'ivresse d'un succès qui dépassait peut-être leurs ambitions et leurs desseins, ils étaient trop fiers de leur œuvre pour ne pas en revendiquer tout l'honneur. Le reproche qu'on leur faisait d'une rupture complète avec le passé n'avait rien qui les effrayât, et le nom de novateurs n'était point du tout une injure à leur déplaire. Je ne sais si Luther manifeste quelque part le désir de se rattacher à des prédécesseurs. Quand les restes obscurs et misérables des anciennes hérésies allemandes viennent se rallier à lui, il accueille leurs avances froidement et sans nulle gratitude. Ces Bohémiens ont beau lui rappeler que leurs fondateurs à eux ont été ses précurseurs à lui : Luther se plaît à souligner plutôt les différences qui les séparent, à montrer dans quelle ignorance ils étaient restés du principe régénérateur de la foi justifiante 2, et en quoi il renchérit sur eux. « Post tenebras lux : » c'est la devise sincèrement orgueilleuse de la Réforme à ses débuts.
1. Cf. Freppel, Tertullien, p. 225-226; et une exposition complète de ce moyen de controverse dans J. B. d'Antecourt, Remarques sur le livre intitulé Considérations sur les Lettres circulaires de l'assemblée du clergé de 16S2 (1683), p. 167 sqq., 180.
2. Hist. des Var., 1. XI, n° clxxix, d'après les Colloquia, éd. de Francfort (1676), p. 286. Cf. édit. Bindseil, t. I, p. 417 sqq.— Luther avoue bien en 1520 qu'il a des analogies avec Jean Huss (cf. Janssen, L' Allemagne et la Réforme, trad. fr., t. II, p. 87 et notes), mais c'est surtout au point de vue de la révolte contre la Papauté, dont il se décide, en ce temps-là, à braver les foudres; .au point de vue dogmatique, il maintient son originalité et son indépendance : « Nous en sommes venus là sans guide et sans docteur de Bohème. » Cité dans Kuhn, Vie de Luther, t. I, p. 393.