Jurieu, Hist. du Calvinisme et du Papisme, t. I, p
Bossuet n'aurait-il eu à répliquer qu'aux écrits de Fétizon, de Daillon, de Flournois, de Brousson ', que déjà l'affaire eût valu la peine qu'il s'en mêlât. Tirs oubliés aujourd'hui, ces auteurs n'étaient point du tout des adversaires méprisables. Leurs ouvrages, où la douleur est souvent éloquente et la discussion pressante et précise, se recommandaient aux « honnêtes gens » du parti adverse par une modération de bon goût. Ils respectent leurs persécuteurs en les combattant, et leurs protestations, si chaudes qu'elles soient, n'ont jamais rien de l'irrévérente impudence avec laquelle les journalistes de Hollande traitaient le Roi-Soleil. Leur style, non plus, n'avait pas eu le temps de se gâter sous les influences germaniques et flamandes ; il était encore assez français d'allure pour ne point rebuter les lecteurs délicats de Bouhours, de Nicole et de Bossuet. Ceux même d'entre eux qui s'espacent trop sur leur matière ne sont pas maladroits, quelquefois, à dissimuler les longueurs nécessaires de l'apologie sous la forme, alors très goûtée, du dialogue ou du roman. Les aventures touchantes et galantes, tout ensemble, de M110 de Saint-Phal faisaient passer les aridités de controverse dont les Entretiens des Voyageurs sur la mer, de Gédéon Flournois, sont hérissés2.
Mais de plus, en 1688, les meilleurs champions du parti venaient à leur tour de donner.
Le célèbre Burnet, l'un des premiers, avait pris en main la cause des Huguenots du seizième siècle dans la seconde partie de son Histoire de la Ré formation d 'Angleterre. En 1G82, Jean Rou publiait à La Haye ses Remarques sur r Histoire de Maimbourg. Jean Rou n'était sans doute qu'un écrivain fort médiocre3, mais un historien solide dont la parole avait du poids, et malgré sa dis-
1. Voir sur tous ces auteurs Haao et Bordier, France protestante.
2. Ce livre eut du succès. II.vvj (France prolestante) en cite des éditions île 1704, 17ir>, 1710. Cf. Sayous, Litt. franc, à l'étranger, t. I, p. 195 sqq.
:'>. Il écrit par exemple : « Je ne puis un' résoudre à quitter ce point sans le vider. » Remarques , p. 152. — Cf. plus haut, p. 115.
grâce, il conservait en France, à la cour et dans l'entourage même de Bossuet, d'illustres amitiés '.
Quant à Jurieu, il n'avait pas manqué d'entrer lui aussi dans ce débat. La Politique du Clergé de France et la Suite de cet ouvrage touchent déjà, en passant, à la question des guerres de religion. En 1683, il reprend le sujet avec plus d'appareil dans le Parallèle du Calvinisme et du Papisme, et cette fois , il paraissait s'être adonné à un travail nouveau pour lui2. Il avait recherché dans Brantôme, Castelnau et de Thou tous les témoignages favorables à la thèse protestante. Sans doute, comme la plupart des productions de cet infatigable lutteur dont la plume occupée n'eut jamais le loisir d'être artiste, Y Histoire du Papisme était encore trop hâtive et trop peu digérée3 ; elle eut néanmoins du retentissement4, et, au dire des protestants, jusque dans le parti contraire. Sa méthode, du reste, était celle qui, dans toute bataille, ne manque jamais de faire effet sur la galerie des spectateurs désintéressés. Il rendait les coups au centuple. 11 ne s'en tenait pas aux termes restreints d'un plaidoyer purement défensif ; il portait la guerre dans le camp ennemi, renvoyant aux Catholiques l'accusation de « principes factieux » et de conduite révolutionnaire, et se faisant fort d'étaler l'histoire scandaleuse « des troubles que le Papisme a causés dans le inonde , des cruautés qu'il y a exercées, des attentats qu'il y a commis contre l'autorité souveraine. » Diversion agres-
1. Voir ses Mémoires, éd. Wadbixgtoiv ; et Haag, France protestante.
2. « Je sens bien qu'il ne suffit pas d'apporter des autorités pour prouver que les guerres civiles du siècle passé n'ont pas été des guerres de religion... Il faut rapporter des faits incontestables qui fassent voir la véritable origine de ces discordes civiles. » Hist. du Calv. et du Pap., t. I, p. 518.
3. Jurieu l'avoue (Ibid., Préface du t. I). Cf. E. BEiNOÎT, Hist. de l'Édit de- Nantes : « Principalement pendant ces fâcheuses années, 1G83, 1684, 1685, il (Jurieu) mit taut de livres au jour qu'on aurait dit qu'il lui fallait moins de temps pour les composer qu'il n'en fallait aux Réformés pour les lire. »
4. Cf. les textes cités par Ciiauffepié, (Dict., art. Jlhieu, note N.) Saint-Evremond en faisait grand cas; « un magistrat de Lyon en achète douze exemplaires et en distribue à ses meilleurs amis, » etc. Cf. les lettres de Leibniz au Landgrave Ernest du 20 mai 1684 et du 18 mai 1685 [Brieftvechsel , etc.-, édit. Rommel, t. II, p. 26 et 75.
sive qui ne manquait certes pas d'à-propos à un moment où la mystérieuse Conjuration des Poudres occupait encore l'attention de l'Europe '.
Mais de tous les ouvrages qui, au moment où Bossuet composait le sien, venaient de traiter des guerres du seizième siècle, aucun, sans doute, n'avait été reçu du public avec autant d'applaudissement et n'avait fait sur les esprits plus d'impression que la Critique générale de l'Histoire du Calvinisme de M. Maimbourcj- parue en 1682.
L'auteur anonyme de cette réfutation nouvelle s'adressait, disait-il, à ceux même « qui n'entendent point le latin. »- A peine s'il toucherait, à l'en croire, à la substance des faits en litige. Il affectait de recevoir, les yeux fermés, les données de Maimbourg, vraies ou non 3, content, pour sa modeste part, de tirer de ces faits la conclusion logique et de montrer aux gens de bon sens l'absurdité de la thèse du jésuite. C'est ce qu'il faisait d'une allure assez vive, passant des raisonnements aux récits, des discussions historiques aux considérations d'une morale humoriste, rompant au beau milieu une controverse grave par une anecdote gaillarde : mélange piquant, où le lecteur diverti retrouvait, sinon l'indérobable finesse, au moins le sans-façon de langage , la variété d'entretien, et comme le parfum alourdi d'un Montaigne. Du reste, en dépit de cette ambition d'éviter jusqu'à l'ombre du pédantisme, le spirituel écrivain faisait preuve d'érudition. Les curieux, les Nicaise, les La Monnoye, si nombreux à cette date et si larges dans leur tolérance4,
1. Jurieu soutenait naturellement que ce complot avait été l'œuvre des Catholiques (L. VI, chap. vu et vm). Voir aussi la Politique du Clergé de France (1681 . — Cf. ârnauld, lettre du 2 juillet 1683 : « On a imprimé en 1680 un livre intitulé : Les Conspirations d'Angleterre ou l'histoire des troubles suscitas dans ce royaume depuis Tan 1600 jusqu'en l'an 1679, où les Catholiques étaient représentés comme les auteurs de toutes les conspirations tramées contre l'État. »
•?. Voir sur cet ouvrage, et pour tous les détails qui suivent, la Vie de Bagle, par Desmaizbaox (édit. Beuchot du Dictionnaire, t. XVI, p. 67, 69, 70, 76 .
3. Préfaces île la première et de la seconde édition; lettres VIII, n°i, et XVII, n" vi.