‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 208 sur 327 · Hist. des Var., 1. XI, nos xxix, xxxvi, lviii, lix, lx · texte numérisé non relu

Hist. des Var., 1. XI, nos xxix, xxxvi, lviii, lix, lx

2. « Quorum sermo, ut cancer serpens, infecit plurimos et seduxit, sicque nemine opponenle se, in murum pro Fide ascende?itibus ex adverse- , etc. » Guill. de Fuylmjrens, éd. Catel, p. 49. En d'autres termes, le caractère clandestin de la propagation des doctrines cathares explique l'indifférence assez grande et l'inintelligence prolongée de l'Église en face du développement de cette hérésie. — Cf. Schmidt, t. I, p. 55, 99-100; J. Havet, L'Hérésie et te bras séculier, p. 33-36; Ch. Moli.nier, Un Traité inédit contre les Cathares, Annales de la Faculté de Bordeaux, 5e année, p. 230 : « ... De pareilles spéculations n'étaient pas faites pour être saisies du bas peuple. Il y a plus; si l'on en croit Rainier Sacchoni, les chefs de la secte lui en cachèrent pendant longtemps, de propos délibéré, les points les plus difficiles et les plus extraordinaires. »

Les textes des chroniqueurs et des théologiens, comme ceux d'EcKBERT, de Guillaume le Puylaure.ns (cité par Basnage, Hist. de la Rel. des Êgl. réf., 1. 1, p. 151-152) et de quelques Conciles, relatifs à la diffusion audacieuse et à la prospérité publique et menaçante de la secte cathare ne sont pas contradictoires avec ces habitudes mystérieuses que Bossuet leur attribue. Ils ne cachaient pas leurs ambitions, leur puissance, leur organisation ecclésiastique; mais ils cachaient leurs dogmes intimes.

Quant aux écrits composés par les Cathares eux-mêmes et dont Bossuet ne connaissait pas l'existence aujourd'hui certaine, il faut distinguer. 11 y avait d'abord les traités savants, comme ceux de l'évêque Théodoric, de Jean de Lugio, et d'un certain Didier, traités que Rainier et Moneta ont connus, et qui devaient être des expositions complètes de la doctrine (Voy. Schmidt, Hist. des Cathares, t. 1, p. 199 ; t. II, p. 1-2 ; Molimer, art. cité, p. 226-235). Mais on ignore si ces traités étaient nombreux, et il n'est pas prouvé que la littérature théologique des Cathares fût très riche et très répandue. Ce qui tendrait à le faire supposer, c'est l'ignorance d'ecclésiastiques tels que Guillaume de Puylaurens, Bernard Gui, Eymeric, ces deux derniers inquisiteurs. Voir plus loin, p. 404, n. 2. — Il y avait eh second lieu, les écrits de propagande populaire, les chansons, les schedulae que les adeptes du Catharisme semaient le long des chemins pour « initier, dans une certaine mesure, » les masses ■< à l'enseignement

et reprise ensuite par les Cathares, — des « Elus » et des « Auditeurs ». C'est à bon droit qu'il relève et met en lumière, chez les auteurs du Moyen âge, tous les indices propres à faire supposer que cette organisation mystérieuse du Manichéisme primitif avait été reprise par les rénovateurs modernes de la. religion dualiste1.

Or ce sont ces observations qui l'engagent dans les singularités d'interprétation dont nous venons de voir Basnage se scandaliser si fort. Voilà pourquoi, par exemple, en présence de la Confession de foi, publique et libre, des hérétiques de Gascogne au Concile de Lombez, et du recueil de dépositions de ces mêmes hérétiques devant le même Concile, il se décide à préférer, en dépit des apparences contraires, celles-ci à celle-là. Il croit devoir ajouter foi plutôt au document où l'on a chance de surprendre, dans la bouche même des accusés, interrogés avec art, l'aveu involontaire de leur doctrine cachée,

de la secte » : mais ce n'était assurément pas là que les principes fondamentaux du système étaient exposés (cf. Molinier, art. cité, p. 230-231). — Il y avait enfin les livres chrétiens, traduits et peut-être modifiés par les Hérétiques (cf. Schmidt, ouvr. cité, t. II, p. 2, n. 3; Molinier, article cité, p. 229, n. 6; p. 233, n.6; p. 234, n. 1), ou en tout cas iutprprétés oralement par leurs missionnaires dans un sens bien différent du dogme catholique. Et l'existence de ces « corrupta sandtorum opuscula » confirme les vues de Bossuet sur la propagande astucieuse et détournée des Dualistes.

1. Sur la distinction des Élus et des Croyants, sur les artifices employés par les Cathares pour garder les apparences de l'orthodoxie dans les pays où ils n'avaient pas la majorité, sur leurs réponses équivoques, voyez Schmidt, Hist. des Cathares, t. I, p. 22, 73, 79; t. II, p. 19, 34-35, 98; 133, note 3; 159, 170, et passim. « Ils interprétaient, pour les adapter à leur système, certaines doctrines de l'Église, ou plutôt ils se servaient des expressions et des termes de la théologie chrétienne pour en revêtir des idées tout à fait étrangères au christianisme. Tous leurs efforts avaient pour but de faire passer pour chrétien le système dualiste. » Schmidt, t. II, p. 35. Bossuet ne dit pas autre chose. Ou faillit uue fois canoniser un Cathare italien, mort en 1269 eu odeur de sainteté. Il allait l'être, quand on découvrit qu'il n'avait été qu'un hérétique. Schmidt, Précis de Vhist. de L'Égl. d'Occident, p. 223. Cf. Ch. Molinier, Rapport sur une mission eu Italie daus les Archives des missions, 3e série, t. XIV, p. 305-306, sur la mission d'Arnauld Cicre en Catalogne, vers 1320. Les agents de l'Inquisition ou les évèques paraissent avoir été obligés souvent de se déguiser et d'avuir recours à la ruse ad explorandum caute et discrète..., cum sint callidi et versuti [haeretici]. « Non possunt de facili reperiri, /alitantes in abditis et perambulantes in tenebris, filii tenebrarum, nui detecti fuerint au! per taies qui vias connu dévias alias cognoveriht. » Cf. le texte de Gcillvume le Breton sur l'agent Raoul dans J. Havet, opusc. cité, p. 26-27.

qu'à la déclaration libre , officielle et publique où ils ne pouvaient et ne devaient livrer que leur doctrine exotérique. Ce choix entre les documents peut être contraire aux règles ordinaires de la critique; mais dans le cas présent il s'imposait \

Ces mêmes considérations sur la « dissimulation manichéenne » lui permettaient aussi de poser, comme un principe assuré, que des auteurs catholiques contemporains des Albigeois, des théologiens même, voire des Inquisiteurs 2 et des Conciles , ont très bien pu ne connaître que fort imparfaitement le fond de la secte. Il est en droit de compter à son profit le témoignage des auteurs qui, comme saint Bernard, Evervin ou Pierre le Vénérable, ne disent pourtant pas mot ni des « deux principes » de Manès, ni de la transmigration des âmes, ni de l'adoration du soleil, ni du « baptême de feu ». Car c'étaient là des « mystères » que les adversaires de la secte cathare pouvaient bien ignorer, puisque les adeptes eux-mêmes étaient loin d'y être initiés tous. Bossuet se croit autorisé à ne pas tenir compte de ces omissions, pourvu seulement qu'il trouve dans ses auteurs la révélation nette et indubitable de quelques-unes des pratiques qui étaient les conséquences directes et les applications ordinaires

1. On a remarqué avec raison que l'absence totale de documents émanant des Cathares eux-mêmes impose ici à la critique « des conditions extraordinaires et dont heureusement il ne semble pas y avoir d'autre exemple. » Ch. Molinier, ait. cité, Annal, de la Fac. des Lettres de Bordeaux, t. V, p. 235.

2. Cf. sur la brièveté étrange d'EvMERic, dans son Directorium inquisitorium, et de Bernard Gui, dans sa Practica Inquisitionis, Ch. Molinier, ibid., p. 250- 251 : « De l'hérésie cathare, celui-ci [Eymeric] en réalité ne sait rien... Tant de brièveté et de négligence peuvent étonner en ce qui concerne Bernard Gui. On connaît le soin habituel et la conscience qui sont les traits distinctifs de ses ouvrages. De plus, il y a un contraste profond entre la sécheresse de ses renseignements sur le Catharisme et l'abondance de ceux qu'il nous présente sur des sectes presque du même âge (les Faux-Apôtres, les Béguins). Il accumule à propos de celles-ci les détails curieux, les indications que lui fournissent ses lectures et son expérience personnelle... Il semble enfin mettre autant de zèle à nous instruire sur leur compte qu'il a mis de réserve à nous détailler les croyances dualistes. » Cette « réserve » s'explique, suivant Molinier, par ce fait que « le Catharisme n'était » plus à ses yeux « l'hérésie dangereuse... malgré le nombre des prévenus qu'il fournissait encore ». L'explication de Bossuet mérite aussi, et peut-être mieux, d'être mise en compte.

du principe secret et central du Dualisme. Cette méthode d'induction, qui consiste à conclure de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas, à interpréter les documents plutôt qu'à en suivre la lettre, est sans doute hardie et périlleuse ; mais dans l'espèce, elle était légitime et nécessaire1.

Maintenant ces croyances , qu'à défaut d'un dithéisme nettement formulé , les catholiques du Moyen âge imputaient aux hérétiques de la Gascogne et du Languedoc, ces croyances sont-elles de nature à faire supposer avec vraisemblance un fond dualiste ? Ne se retrouvent-elles pas dans beaucoup d'autres sectes ? C'est la seconde objection des contradicteurs de Bossuet.

Basnage, en particulier, soutient à plusieurs reprises la négative, et il n'est pas du tout d'accord avec Bossuet sur ce que j'appellerai les marques révélatrices du Dithéisme. Pourtant, ici encore, Bossuet l'emporte sur lui, je ne dis pas par une connaissance plus exacte de la dogmatique dualiste, mais par une divination plus pénétrante des conséquences logiques que le principe fondamental entraînait dans le détail des croyances ou des actes. Il semble que l'historien catholique porte en cette enquête sur les hérésies du passé le coup d'oeil sévère qui lui faisait découvrir, dans les opinions philosophiques ou religieuses d'hommes de son temps, le venin caché, et caché même parfois aux auteurs mêmes.

C'est ainsi qu'à la vérité, la coutume de ne baptiser que les adultes n'a, en soi, rien de proprement « manichéen », et Basnage rappelle2 justement, à ce propos, que l'ancienne Eglise chrétienne, elle-même, différait souvent

1. Basnage ne peut s'empêcher de signaler lui-même les incertitudes et les contradictions des Conciles sur la question des croyances des hérétiques ; cf. Hist. de la Rel. des Êrjl. réf., t. I, p. 107. Et quant aux historiens, il reconnaît aussi (ibid., p. 163) que « n'ayant pas eu une connaissance distincte de la doctrine qu'ils condamnaient, ils ont pu fort aisément se tromper. » Cf. Hist. de iÉgl., p. 1415, 1433. C'est tout juste ce que prétend Bossuet.

2. Hist. de la Rel. des Ec/l. réf., t. I, p. 180; cf. Allix, Albigenses, p. 123.

le Baptême jusqu'à l'âge le plus avancé. Il n'en est pas moins vrai que le refus du Baptême aux nouveau-nés était la première et la plus logique conséquence du dogme capital des Dualistes. En vertu de leur opinion sur l'origine de l'homme et sur la lutte perpétuelle que se livrent, en ce monde, l'Esprit et la Matière, le Baptême leur apparaissait non pas comme la purification préalable et gratuite de l'enfant au seuil de la vie, mais comme la « consolation » suprême, et méritée par la contrition de ses fautes, de l'homme parvenu au terme de l'expiation où le condamnait l'origine diabolique de sa nature terrestre l. Basnage a donc tort de prétendre que cet article du Baptême des adultes « n'est pas important2 » ; Bossuet, au contraire, a raison d'être frappé de voir presque tous les auteurs du Moyen âge, qui ont parlé des hérétiques du midi de la France , leur attribuer cette répugnance pour le Baptême des petits enfants; et il est autorisé à en tirer une forte présomption du caractère dualiste de ces hérétiques3.

On peut en dire autant des autres croyances ou pratiques que Bossuet incrimine et que Basnage trouve innocentes.

Sans doute Basnage a le droit de soutenir que les Manichéens ne niaient pas formellement l'existence de Jésus-Christ, ni sa mort, ni sa résurrection4; mais il n'en reste pas moins que leur façon de considérer le Fils de Dieu ruinait au fond toute l'histoire de la Rédemption , puisque le Dualisme absolu , professé par les Albigeois de France, ne faisait de Jésus qu'un subordonné très inférieur au Père, une créature éminente entre toutes celles que le Dieu bon avait formées5. Il est, par consé-

1. Schmidt, t. II, p. 89 sq., 120 sqq. — Hist. des Var., 1. XI, d°lvi.

2. Hist. de la Rel. des Êgl. réf., t. I, p. 176-177. Hist. de l'Êgl., t. II,

3. L. XI, nos xix, xx, xxm, xxvi-xxviii, xxxv, xxxvn, xli-xliii, xlvi, lxv.

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