‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 220 sur 327 · Uist. des Var., 1. I, u° vi · texte numérisé non relu

Uist. des Var., 1. I, u° vi

2. Basnage, Ilist. de la Rel. des Égl. réf., 1690, t. I, p. 421; Seckendorf, Cornmentarius historiens de Lulheranismo , I, vi, p. 13; Lenfant, Préservatif contre la réunion avec le siège de Rome, t. I, p. 280.

o. Jean Faber, dominicain, archevêque de Vienne au xvie siècle, semble pourtant en avoir parlé (selon Rinaldi, Annales ecclesiastici. ad ann. Iïl7 , n» lxxxvi), mais peut-être après et d'après Cochlée.

4. Mosheim, Histoire ecclésiastique, trad. Maeleane, t. IV, p. 32 sqq., note ; Villers, Influence de la Réformation de Luther, p. 457 ; Kuiin, Vie de Luther, t. I, p. 217-218.

le fait qu'il énonce ; ceci même le prouve que ce passage est l'un des très rares où il ne prend pas la peine de citer ses auteurs. Il n'entrait évidemment pas dans sa pensée qu'on y pût contredire !. Et sa confiance venait, non pas de l'unanimité avec laquelle tous ses prédécesseurs dans la controverse catholique avaient reproduit cette histoire , mais de l'adhésion que Paolo Sarpi, dans son Histoire du Concile de Trente, y avait lui-même donnée. Car sur cet auteur, l'opinion de Bossuet est nette. 11 le tient, — et non pas, il faut l'avouer, sans apparence, — pour très partial, dans le fond, au profit de la cause protestante, et pour très adroit, dans la forme, à la favoriser. A ses yeux, il le déclare à plusieurs reprises, le « frère Paul » n'était qu'un calviniste portant le capuchon calvinista cucullatus*. On voit donc la cause de son erreur. S'il admet à son tour la fable populaire de la rancune des Augustins contre Tetzel 3 et de la part prise par Luther à cette querelle de concurrence, ce n'est pas, assurément4, sur la foi de Cochlée, ni du cardinal de Richelieu, ni de Bellarmin5, ni de JYlaimbourg, ni de Nicole; mais à supposer même que contrairement à sa pratique habituelle, il eût tiré ce fait de ces sources douteuses,

1. C'est aussi cette tradition que Bossuet adopte dans l'Histoire de France du Dauphin (règne de François Ier) : « On avait fait prêcher les indulgences aux Jacobins, etc.

2. Hist. des Var., I. VII, n° cix ; Def. Declar. cleri Gallicani, pars I, 1. IV, c. xn ; Appendix ad Defensionem, 1. I, c. iv (édition de Versailles, t. XXXII, p. 53; t. XXXUI, p. 454.) — Cf. sur Paolo Sarpi, Lenglet, Méth. hist., éd. in-4, t. III (1729), p. 110.

3. Comme Lenfant le remarque , le cardinal Pallaviclni lui-même ( Vera historia concilii Tridentini, 1670, t. I, p. 14) avait déjà reconnu que l'on n'avait pas coutume de réserver aux ermites de Saint-Augustin plutôt qu'aux Dominicains le privilège de la prédication des Indulgences. Mais Bossuet n'a probablement pas connu cette rectification. Il ne paraît pas, comme nous l'avons observé plus haut (p. 166-168), qu'il se soit servi de Pallavicm pour préparer VHisloire des Variations. Bu reste, Pallavicin ne nie pas la « jalousie » des Augustins, s'il nie leur monopole : « Haec delegatio ordinis Praedicatorum Eremifanos offendil, etc. » Ibid., cap. îv.

4. Voir, sur le soin que prend Bossuet d'éviter les sources suspectes, cidessus, p. 164-175.

5. Bellarmin, De Notis Ecclesiae, cap. xui, p. 1524. — Richelieu, Méthode pour convertir ceux qui se sont séparés, 1. III, ch. x.

l'opinion conforme de Paolo Sarpi ' eût été de nature à lever tous ses scrupules et à emporter sa créance 2.

Voici maintenant 3 tout ce que Seckendorf a pu trouver à reprendre dans Y Histoire des Variations.

Bossuet raconte, au livre premier, que Luther, lors-

1. Les Acta Eruditorum de Leipzig (1689) reconnaissent (p. 67) que c'est par Paolo Sarpi que Bossuet a dû être trompé.

2. Le témoignage de Paolo Sarpi a également induit Hume en erreur (cf. Mosheim, loco citato). — Voltaire ne demande pas mieux que d'adopter la même tradition (Annales de l'Empire, éd. Garnier, t. XIII, p. 479; Essai sur les Mœurs, ch. cxxvm.)

3. Une objection qu'il eût été plus intéressant de faire à Bossuet, et que ses critiques du dix-septième siècle ne lui font pas (sauf Lenfant, indirectement, dans le passage cité plus haut), — c'était de lui demander pourquoi il faisait commencer la Réforme luthérienne à la querelle des Indulgences (comme Basnage aussi du reste, Hist. de l'Église, t. II, p. 1480), pourquoi il ne parle pas des démarches et des doctrines antérieures de Luther, des troubles de sa jeunesse, des tourments de sa vie monastique, et de son exégèse, avant 1517, des passages de saint Paul sur la Justification. De nos jours, les historiens de Luther s'accordent à considérer que bien avant la querelle des Indulgences, il était déjà « hérétique » (c'est l'opinion de Janssen, comme celle de Kôstlin et de Kuhn.) Telle ne paraît pas être l'opinion de Bossuet et pour deux raisons.

D'abord, la plus grande partie des écrits de Luther antérieurs à la querelle de 1517, assez peu nombreux même aujourd'hui, était encore inconnue ; et Bossuet ignorait que la matière de la Justification fût déjà au premier plan dans les préoccupations du moine saxon. C'est ce qui lui fait dire, à tort, que ce fut de la matière des Indulgences que Luther passa, « se jeta « sur celle de la Justification et de l'efficacité des sacrements (Hist. des Var., 1. I, n° vi).

De plus, le peu qu'il soupçonne des opinions de Luther à ses débuts ne semble pas fait pour lui déplaire absolument. Sur les Indulgences, Luther se contenait, même dans ses thèses contre Tetzel, dans des limites que Bossuet eût sans doute approuvées, puisque Luther n'en condamnait alors ni l'usage ni le principe, et que Bossuet les considère aussi, avec le Concile de Trente, comme des « accessoires de la piété », comme « des choses extérieures», dont l'utilité n'est pas bien définie (Cf. Luther, dans Kunx, I, p. 210; dans Loescher , t. III, p. 626; Bossuet, Exposition, ch. vin ; Méditations pour le temps du Jubilé, éd. Lachat, t. V, p. 391 sqq.; Hist. des Var., 1. I, n» vi, 1. V, nos i et xiv.)

Et quant au reste de la doctrine, « les commencements de Luther, — avoue Bossuet, — étaient spécieux » ; il appuyait sur le dogme de la toute-puissance et de la clémence absolument gratuite de Jésus-Christ, dogme qui n'était sans doute pas suffisamment expliqué alors; et « s'il a changé ensuite », même sur ce point, « de bien en mal », s'il s'est aventuré, dès 1518, « à mesure qu'il s'enfonçait dans le schisme », à des hypothèses inutiles ou téméraires, néanmoins il y avait du bon, des « pensées pieuses » dans ses doctrines de ce moment (Cf. Luther, dans Kuhn, t. I, p. 1 16-1 47, p. 158 sqq., Bossuet, Hist. des Var., I. I, nos xvin, xx, xxi ; 1. V, n° i.)

Voilà, ce semble, pourquoi Bossuet. ne fait pas remonter plus haut que la querelle sur les abus des Indulgences, le point de départ de l'hérésie luthérienne.

Et, de fait, je ne sais s'il n'entre pas quelques tendances intéressées dans les théories modernes soit des protestants, soit des catholiques, qui font de Luther

qu'il se décida, en dépit de ses timidités du début, à rejeter le jugement de l'Eglise, s'écria, « après cette funeste victoire » sur lui-même et « comme affranchi d'un joug1 importun : Rompons leurs liens et rejetons leur joug de

un hérétique avant 1516 : — chez les protestants, le désir de représenter le schisme de Luther comme le résultat d'un processus purement intellectuel, très logique et fatal, absolument indépendant d'influences adventices et dégagé du contre-coup de causes d'ordre inférieur ; — chez les catholiques, la préoccupation inavouée de ne pas laisser peser sur les abus scandaleux des Indulgences romaines ia responsabilité d'un si grand schisme. Mais pour qui considère, — de loin, à la vérité et en gros, — ces subtiles matières, il semble bien que 1' « hérésie » de Luther, ou, en d'autres termes, l'originalité vraiment révolutionnaire de son entreprise date surtout du moment où il s'attaqua premièrement à l'autorité du Pape, secondement à la Transsubstantiation catholique.

En s'insurgeant contre la papauté, comme contre une institution corrompue et corruptrice, il ébranlait la personnification la plus haute et la plus puissante du principe d'autorité, principe fondamental de l'Église invisible aussi bien que de l'Église visible, de la communion disciplinée des âmes croyantes aussi bien que de la hiérarchie extérieure, et indispensable condition de toute religion qui prétend rallier de grandes masses humaines, et non pas seulement s'adresser à une élite. — En discutant le mode de la présence divine dans l'Eucharistie, il admettait la raison et le raisonnement à limiter et à corriger le mysticisme.

Quant à la doctrine de la Justification, par où il débuta, et d'où il crut devoir faire découler tout le reste avec une logique plus spécieuse et plus scolastique que solide, il est sûr qu'elle fut une arme commode en tant qu'instrument de réformation et de critique, en ce qu'elle permettait d'élaguer et de rejeter d'un seul coup toute la végétation parasite d'oeuvres sans foi et de superstitions sans piété que le relâchement des mœurs avait multipliées. Mais a-t-on raison de prétendre que la doctrine de la foi justifiante ait été le principe générateur de la Réforme et le vrai germe fécond de la doctrine luthérienne? Il ne faut pas oublier qu'en somme, le principe de la Justification par la foi n'était pas si éteint dans la Chrétienté que les Réformateurs l'ont prétendu (cf. Janssen, L'Allemagne et la Reforme, t. I, p. 31 sqq.); que dès les premières années, les malentendus entre protestants et catholiques sur ce point se dissipèrent assez vite (cf. Kuhn, Vie de Luther, t. II, p. 482) et que, bientôt après, le Concile de Trente devait définir ces questions d'une façon propre à satisfaire tous les protestants (Cf. OEitvres de Leibniz, éd. Foucher de Careil, t. I, p. 303, lettre de Bossuet du 27 juillet 1692). La querelle de la Foi et des OEuvres n'a été, ce semble, que l'amorce et l'instrument d'une grande révolution religieuse.

II semble que, dans cette question préliminaire et dans la première phase de son développement, Luther n'ait fait que ressentir d'une façon très intense, et formuler d'une façon très tranchée et très intransigeante le double sentiment des Mystiques de la fin du moyen âge (par ex., Jean Tauler, dont Bossuet connaissait peut-être les Sermones ; l'édition de Paris, 1623, se trouve au n» 699 du Catalogue de sa Bibliothèque) : la défiance de la Dature humaine impuissante et de la volonté pervertie, — la confiance aux mérites du Christ et l'entier abandon en l'amour divin. Et l'on peut se demander alors si, avant la prédication des Indulgences dont les scandales révoltèrent son honnêteté, avant les entraînements d'une querelle où il se vit de bonne heure vilipendé par les uns, exalté et poussé au large parles autres, si, dis-je, avant ces influences extérieures la pensée de Luther offre autre chose que la perfection aiguë et exaltée d'une âme de moine selon V Imitation. — (Cf. les principaux textes dans Kuhn, Vie de Luther, t. I, p. 107 sqq., p. 150 sqq.)

CIÏA.PITRE TROISIÈME. 427

dessus nos têtes! » Ce disant, l'imprudent hérétique ne songeait pas, — remarque Bossuet, — de quel endroit il tirait ces paroles du Psalmiste : « ce malheureux cantique est celui que David met à la bouche des rebelles dont les complots s'élèvent contre le Seigneur et contre son Christ. »

Le prélat, observe Scckendorf triomphant, s'est ici grossièrement trompé. La Réponse à la Bulle de Léon X, d'où ce passage est pris et qui est imprimée au tome second de l'édition latine d'Iéna des œuvres de Luther, a pour auteur, non pas Luther, mais Ulrich de ITutten. Et ainsi tombent à faux les tragiques invectives de l'évèque français '.

L'auteur des Variations n'est pas plus heureux, d'après Seckendorf, quand, à un autre endroit, dans le cinquième livre, il morigène avec hauteur la négligence des premiers Réformateurs allemands en ce qui « touche l'essentiel de la religion. » Seize ans s'écoulèrent, — s'il en fallait croire Bossuet, — depuis l'établissement de la Réforme de Luther en Saxe, sans qu'on pensât seulement à examiner « si les pasteurs qu'on avait établis faisaient leur devoir et si les peuples du inoins savaient leur catéchisme ». Ce ne fut, dit-il, qu'en 1538 qu'on s'avisa de cette pratique, « si connue dans les Canons », de la visite des Eglises. Et il cite à l'appui de cette affirmation le livre de la Visitation saxonique. — Mais Bossuet ne prend pas garde que c'est la seconde édition de ce livre qu'il cite. La première est de 1528, comme il est dit dans la préface 2.

Sur ces deux points encore, Seckendorf a raison3. 11 est

1. Hist. des Var., I. I, nos xxv-xxvi. — Seckendorf., Historia Latlieranismi, p. I, section XXIX, n° lxxiv, 5, p. 115; sect. XX, n° lxxvi, 19, p. 249 sqq.

2. Hist. des Var., I. V, u° ix. — Seckendorf, Historia Lutheranismi, p. III, sectio XVII, n° i.xvin, 21-22, p. 195-1%; — erreur déjà signalée par les Acta Eruditorcm, 16S9, p. 71-72.

3. Ces deux critiques sout les seules qui, chez Seckendorf, portent sur des erreurs de fait commises par Bossuet ; les seules aussi que les journalistes protestants signalent en rendant compte de l'ouvrage de l'auteur allemand (cf. Bibl. dhiv. et aiST., 1092, t. XXII, p. 27). Nous parlerons plus loin des observations

vrai que l'inspection des Eglises de Saxe eut lieu de 1527 à 15301; il est vrai que les Notes sur la Bulle de Léon X sont de Hutten. Il y a eu, dans ces deux cas, deux inadvertances de Bossuet; mais convient-il d'en conclure, comme le théologien luthérien qui les relève, que Bossuet n'avait pas lu les ouvrages dont il parle? Ceux-là seuls, je pense, seraient aussi sévères 2 qui ne savent pas que des erreurs de ce geure, dans un ouvrage de longue haleine, sont presque inévitables. Parmi des lectures longues et variées, il est facile d'omettre l'indication de l'origine, de la date, de la valeur exacte d'une citation. Plus tard — (quand surtout le travail de rédaction ne suit pas de près la recherche) — l'esprit, dans la chaleur de la démonstration et dans l'espèce de hâte qui le presse d'exprimer la vérité entrevue, est entraîné à rapprocher les idées et les faits sans faire attention de nouveau à la matière même et aux circonstances des textes. Et lors même enfin qu'on a le soin de vérifier encore, au moment d'écrire, les renseignements recueillis autrefois, on est toujours exposé, dans une édition souvent différente de celle qu'on eut jadis entre les mains, — et pour les œuvres de Luther3, cet inconvénient devait être fréquent — à laisser échapper le détail important qui détermine le sens du texte et qui, aperçu, changerait l'appréciation de l'historien4.

de ces mêmes critiques relatives à l'interprétation proposée par Bossuet de certains faits de la vie de Luther.

1. Kuhn, Vie de Luther, t. II, p. 278, 279, 289. — L'idée de cette inspection générale n'appartient peut-être pas, il est vrai, à Luther, mais à Nicolas Haussmann, de Zwickau (Id., ibid., p. 270-277) et Luther s"y mêla peu (p. 289). Les inspecteurs furent trois conseillers de l'Électeur, plus trois théologiens, dont Mélanchthon.

2. Les Acta Eruditorum Lipsiensia (p. 73) excusent eux-mêmes Bossuet sur ce point.

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