‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 221 sur 327 · Cf. plus haut, p. 154, n · texte numérisé non relu

Cf. plus haut, p. 154, n

4. Pfaff reproche à Bossuet de ne s'être inspiré presque uniquement que d'Hospinien (Dissert, de Variationibus ecctesiarwn Protestantium adversus Bossuetum, p. 17 ; Animadversiones in J. Basnagii Historiam religionis ecclesiarum protestantium, 1722, p. 2-3), mais il n'en donne aucune preuve, et nous avons montré précédemment (p. 211, 220-222), par plusieurs exemples, que quand Bossuet se trouve obligé de consulter, sur Luther et les affaires du luthéranisme, l'auteur de la Querelle sacramentaire, il n'oublie pas d'en contrôler

Examinons maintenant les questions où les contradicteurs de Bossuet, sans contester la valeur de ses autorités ni l'exactitude matérielle des faits qu'il avance, contestent le sens qu'il donne à ces faits et l'équité de ses jugements.

Parmi les événements de la vie de Luther étudiés dans Y Histoire des Variations , il en est un surtout dont les Protestants s'indignèrent de voir Bossuet faire tant d'état : je veux parler de l'assentiment secret que le Réformateur allemand donna en 1530, avec plusieurs autres théologiens de son parti, à la bigamie du Landgrave de Hesse.

Qu'un Varillas, à l'affût des anecdotes plus ou moins authentiques et jaloux de piquer coûte que coûte la curiosité des lecteurs frivoles ; qu'un Maimbourg, controversiste « enragé »,qui ne songe visiblement qu'à dresser un réquisitoire odieux contre tous les auteurs ou partisans de la Réforme; qu'un écrivain de cette sorte ramasse avec empressement le scandale donné par un prince pro-

ie témoignage par celui d'écrivains notoirement favorables au luthéranisme. — Pfaff fait du reste le même reproche à Basnage {Animadoersiones , p. 2, 19). — Il accuse également Bossuet (Op. cit., adv. Bossuetum) « de tronquer les textes « legulriorum et rabularum adinstar » ; mais il se borne à l'affirmer.

Les Acta EnuDiTORu.u, 1689, p. 69, 70, 71, 73, 74, relèvent dans Y Histoire des Variations quelques erreurs sans conséquence : comme d'avoir dit : 1° (1. II, n° xi) que Carlostadt « chassé de Wittenberg fut contraint de se retirer à Orlamonde, » tandis que Carlostadt y alla « suo arbitratu » ; — 2° que Carlostadt « fut le premier prêtre... qui se maria » (1. II, n° xm) : son mariage avait été précédé par celui de Barthélémy Feldtkirch (notons du reste que Bossuet avait dit : le premier prêtre de quelque réputation); — 3° que Luther avait quarante-cinq ans quand il se maria (1. Il, n° xm et 1. III, n° xlix) : il en avait quarante-deux ; — 4° d'avoir cru à tort que les Évêques allemands étaient odieux aux villes en qualité de princes (I. V, n° v) : « principatus enim jus nullum, sed solummodo dioeceseos habuisse Episcopos in civitates amplissimas, Norimbergam, Augustam, Argcntoralum, Francofurtum, Ulmam, Hamburgum, Lubecam aliasquc neminem in Germania lalet. » Il n'en est pas moins vrai qu'il y avait des exceptions : Mayence, par exemple ; — 5° d'avoir dit que l'Électeur palatin « le dernier mort » s'appelait Charles-Louis, au lieu qu'il s'appelait Charles; — 6° d'avoir cru que la capitale du duché de « Wirteoberg » s'appelait Wirtenberg (1. VIII, n° xvi). (Pfaff fait le même reproche à Basnage, opuscule cité, p. 19; il lui reproche également d'avoir mis Bergen près de Mayence et non près de Magdebourg).

Si nous rappelons enfin que Hicuard Simon, dans une lettre de 1695 publiée dans sa Bibliothèque critique, t. IV, p. 281, reproche à Bossuet d'avoir dit à tort (I. VI, n° xm) que Léon de Juda était de race juive, tandis que son père était curé en Alsace ou en Suisse, — nous aurons énuméré, sauf erreur, toutes les critiques de fait adressées à Bossuet sur son histoire de Luther.

testant, cela se comprend ; mais faut-il relever ces miettes sordides de L'histoire et les ressasser complaisamment quand on a, comme le prélat catholique, la prétention de composer un ouvrage sérieux et digne de foi? Luther, dans cette occurrence, a été assez faible, on l'accorde ' ; mais qu'est-ce que cela prouve? Lorsque les Protestants reprochent aux Catholiques les vices ou les crimes de quelques Papes, on sait bien leur répondre que l'indignité des hommes n'a rien à voir avec la pureté de la doctrine, et que, grâce à Dieu, l'accomplissement sur la terre des desseins de la Providence et des promesses de Jésus- Christ n'est pas lié à ces misères. En invectivant à son tour contre Luther au sujet de cette défaillance, Bossuet a donné dans le même sophisme qu'il reproche plus d'une fois à ses adversaires 2.

Les critiques de YHistoire des Variations oublient que la valeur morale de cet acte de Luther n'est pas ce qui attire l'attention de Bossuet ni ce qui fait l'objet de ses commentaires.

Il insinue, il est vrai, — et ce rapprochement, les Protestants l'ont fait eux-mêmes et le font encore3, sinon pour excuser, du moins pour expliquer la décision du Réformateur, — qu'en se montrant si facile aux concupiscences du Landgrave, « Luther ne faisait que suivre les principes qu'il avait posés » auparavant, et, en particulier, dans un sermon « scandaleux » de 1522 4. Tou-

1. Les Calvinistes l'accordaient quoique à regret; les Luthériens, Seckeudorf au moins, discutent.

2. Jurieu, Lettres pastorales, 1688, 1. vu, p. 166; — Histoire des Ouvrages des savants, août 1688, p. 467 ; — Acta Eruditorum Lipsiensium (1689), p. 72- 73; — Basnage, Hist. de la Rel. des Églises réf., t. I, p. 443 sqq.; Hist. de l'Église, t. II, p. 1481 sqq., 1556; — Seckendorf, Hist. Luth., III, sect. 21, lxxix, Add. in (il va jusqu'à parler des « sputa Bossueti » sur cette affaire) ; — Leibniz, lettres du 13 et du 27 nov. 1691 au Landgrave Ernest, éd. Rommel, t. Il, p. 340 et 346; — Beausobue, article dans la Bibliothèque germanique, t. III (1722).

3. Par exemple Hoff, Vie de Luther; Schwalb, Luther, ses opinions religieuses et morales jusqu'en 1525, p. 146-148.

4. L. VI, n° xi. — Cf. De Captivitate babylonica (1520), Op. lat., éd. Schmidt, t. V, p. 98-100; — lettres de Luther : au chancelier Britck, 10 janvier 1524, citée par Hoff, Vie de Luther, p. 427 ; à Carlostadt (non datée), dans

tefois ftossnet ne signale qu'à la tin de son récit et sans y insister, que fort peu, cette circonstance qui du reste, à ses yeux, serait aggravante. Les observations qu'il fait sur cette histoire prouvent qu'il n'attribue point en fin de compte à une doctrine foncièrement malsaine, à des opinions réfléchies et franchement immorales touchant « les libertés et les liens dn mariage », l'imprudente conduite de Luther en cette occasion '. Il n'a ici pour but, ni comme Maimbourg on Varillas, de flétrir la personne de Luther, ni à l'exemple d'Arnauld, de dénoncer dans la Réforme un <( renversement » monstrueux « de la morale de Jésns-

Lenz, Briefwechsel Landgraf Philipps des Grossmillhigen von Hessen mit Bucer, t. I, p. 342, n. 1; au Landgrave de liesse, du 28 novembre 1526, citée par Lenz, Kôstlin, Kuhn, etc., d'après de AVette, t. VI, p. 79 ; — enfin les textes cités par Kuhn, t. III, p. 15, à propos de la demande en autorisation spirituelle de divorce, faite aux théologiens allemands par Henri VIII en 15154. La théorie de Luther à cette époque se formule ainsi : « ... Ich ôekenne es, dass ichs nich vorbiete dass einer mehr Weiber dann eins nehme, dann es ist der heiligen Geschrift nicht entkeger : doch wollt ich nicht gerne, dass dies Beispill bel den Christen erstlich sollt eingefiihrt werden, bei dcnen sic/i zièmet, aicch <lie Ding :u underlassen, die sich sonst ziemen, allein zu Vormeidung Aergernuss und Umb ehrlichs Wesen willen. » (Lettre à Carlostadt). Cf. les textes de 1521 à 152 i cités par Schwalb, op. citato. — Cf. Mélanchthon, cité par Beausobre, Bibl. german., t. III, p. 93-94 : « Polygamia non est contra jus divinum. » — «Bucer était certainement dans les mêmes sentiments (lettre du Dr Sailer au Landgrave de liesse, 6 déc. 1539 ; Lenz, t. I, p. 348; lettres de Bucer au Landgrave du 19 avril et du 15 juillet 1540, Ibid.). De l'avant-dernière lettre, il appert qu'un autre luthérien, Melander, prêchait que la bigamie n'était pas illicite. — Sur les résultats de ces doctrines dans certaines parties de l'Allemagne du seizième siècle, voir les faits cités par Dôllinger, La Réforme, tr. fr., t. II, p. 429 (cf. p. 415-416, i2i, n. 3). — Leibniz, enfin, partage les mêmes théories (lettres au Landgrave Ernest, éd. Rommel , t. II, p. 297 et 340), qui du reste, d'après Kôstlin [Luther und Janssen, p. 53) étaient également celles du cardinal Caiétan.

1. En quoi il a raison, car s'il est vrai que ce sont ces premières idées, imprudemment avancées par Luther soit dans sou commentaire sur la Genèse, soit même dans des sermons, qui engagèrent le Landgrave à s'adressera lui, en 1526 d'abord (cf. lettre citée par Lenz;, t. I, I1- 183), puis en 1539, — Luther déclare que pour sa part il ne fut pas induit par un motif dogmatique à concéder au Landgrave la permission qu'il demandait. Voir la lettre à l'Électeur de Saxe pour lui expliquer sa conduite eu cetb' affaire (traduite dans Kuhn, t. III, p. 195 sqq.) : « Quant à ce qu'ajoutent ceux de Dresde, à savoir qu'il y a treize ans, j'aurais ë des doctrines (sur la Polygamie), ils nous donnent à entendre par là ce qu'il faut penser dr leurs sentiments ;'i notre égard et de leur désir de paix et d'union... Si je devais approu\ er aujourd'hui tout ce que j'ai dit ou l'ait il y a plusieurs années, surtout au comra sncement, ij me faudrait encore adorer le Pape. »

La conférence d'Eisenach (juillet 1540), où le Landgrave bigame soumit aux théologiens le vif désir qu'il avait de donner à sou second mariage une publicité

Christ l. » « Plus fin controversiste, » — le mot est de Bayle2, — Bossuet présente à ce sujet « des réflexions plus subtiles » ; il se propose d'en faire ressortir une nouvelle et considérable variation de Luther sur les égards dus par la religion aux puissances du siècle.

Il est sûr, en effet, que, dans le commencement de sa carrière, Luther avait sincèrement l'intention de s'en remettre à Dieu seul du succès. Dès 1518, il le crie haut et le répète souvent : « Je ne veux pas que notre prince fasse quoi que ce soit pour me défendre : la Parole seule

accomplira toutes choses Isaïe l'a dit : le Christ doit

triompher par sa bouche et par le souffle de ses lèvres

Daniel l'a dit : l'Antéchrist doit tomber sans le secours des bras. » Avec la même confiance sereine il refuse, en 1522, la garde que l'Electeur de Saxe lui veut donner : « Il faut que Dieu agisse, sans que les hommes s'en

officielle, fournit du reste à Luther l'occasion de formuler précisément sa doctrine. Il estime que dans l'Écriture sainte il n'y a pas un seul texte , pas une seule « parole divine », pas une seule déclaration de principe qui autorise en propres termes la pluralité des femmes; il n'y a que des « exemples », des « faits », dont quelques-uns sont des exemples de païens. Il en résulte qu'à la rigueur, un confesseur, à ses risques et périls, pour sauver une âme du désespoir (in casibus conscientiae) , peut accorder l'autorisation, toute personnelle et absolument secrète, d'un mariage secret (in foro conscientiae) , en se fondant sur ce principe que « Dieu est au-dessus de sa loi. » Mais il n'y a, dans de telles dispenses, non seulement rien de général, cela va sans dire, mais même rien de doctrinal; c'est une sorte d'illégalité hardie, une façon extraordinaire d'en appeler de la loi écrite et traditionnelle à la Justice éternelle, supérieure à la loi révélée ; et si lui, Luther, a pu dire ou écrire quelque chose , dans son Commentaire sur la Genèse ou ailleurs, qui puisse faire penser le contraire, il n'hésite pas un seul instant à le rétracter : « qui sait ce que j'aurai encore à rétracter? » Le désaveu par Luther de ses opinions sur la polygamie en tant que doctrine, est donc notoire; et il déclare nettement, ici encore, en public comme en particulier, que ce n'est pas un préjugé théorique qui l'a fait condescendre aux désirs du Landgrave (voy. le sommaire des discours de Luther à Eisenach, dans le procèsverbal de la conférence publié par Le.vz, t. I, p. 374-378). Il le témoigna de nouveau en 1541 en su mettant avec colore à réfuter un ouvrage d'HuIdrich Neobulus (pseudonyme de Bucur) qui justifiait la Polygamie, et de nouveau plus tard, en proclamant également, contre un certain Hans Wurst, le caractère illicite de la Polygamie. (Kuhn, ouvrage et passages cités.)

1. Au contraire, dans le Sixième Avertissement aux Protestants, où Bossuet revient sur cette affaire, il la prend plutôt par le côté moral pour montrer alors le relâchement que le libre examen doit introduire, selon lui, aussi bien dans la doctrine des mœurs que dans le dogme religieux.

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