Kuhn, t. II, p
5. Cf. lettre du 31 octobre 1525 : « Que Votre Grâce daigne se mettre ici au service de Dieu ; qu'elle devienne, en ses mains, un instrument fidèle pour la consolation de plusieurs et aussi par acquit de conscience. Pressée par mes
n'en vint cependant pas de sitôt à permettre à ses belliqueuses recrues de défendre la cause par d'autres voies que par les négociations politiques et la pression morale. La lutte, — qui lui fait honneur, — fut longue. Jusqu'en 1530, il hésite à autoriser la résistance ; jusqu'en 1530, malgré les menaces de l'Empereur, malgré les provocations du duc Georges et des catholiques ; malgré les décisions des hommes d'Etat, les consultations des juristes, les impatiences des soldats du parti, Luther s'obstine dans sa confiance exclusive en la bonté du Dieu de la Réforme, qui ferait, au besoin, pour sauver les siens, un miracle l.
En 1531, seulement, après la diète d'Augsbourg, lors de l'assemblée de Smalcalde, il cède. Il se laisse convaincre par les juristes que la constitution même de l'Empire permet la résistance à l'Empereur ; il fait taire devant sa conscience de citoyen sa conscience chrétienne2. Le second pas de son évolution était accompli : il avait accepté la protection de la diplomatie des princes ; il accepte d'être défendu par leurs armes.
Mais la politique est un commerce. Luther, en s'y mêlant, dut en subir les nécessités, et en échange des services réels rendus à sa cause, plier parfois ses sentiments
prières, par cette grande nécessité, qu'elle se considère comme appelée de Dieu même. » Dans Kuhn, t. II, p. 277; cf. p. 280 sqq. — Sur l'irritation de Luther, à cette époque, contre l'Empereur et les princes qui le soutenaient, voir Ja.nssen, t. II, p. 352-353.
1. « Vim ri repellere lege humana constat. Divina lex imperat etpallium cedendum esse tollenli tunicam. Lex humana, non consentlens dimnae, t'ajusta est. » Op. lut., t. I, p. 488, cité par Scuwalb, ouvrage cité, p. 13S. Cf. Kuhn, t. II, p. (3(3, 100, 396 sqq. En 1528 et 1529, Luther se montre contraire aux projets de résistance et de coalition qu'agitait le Landgrave de Hesse, et il en détournait le duc Jean. — Les dernières déclarations de Luther ru opposition à tonte violence 'semblent dater de mais ir>:ïu (Kuhn, t. Il, p. 410-413).
2. « Si la guerre esl au I t, que la guerre vienne; nous avons assez prié et
assez fait. » Dans Kuhn, t. II, p. 196. « Si les juristes démontrent que leurs lois permettent la résistance, je ne puis empêcher qu'ils agissçnt conformément à ces lois... Je m'enferme dans ma théologie... Rien n'est permis à un chrétien puisque celui-ci est mort au monde... Je leur ai ilit. en vain que Dieu saura nous aider; tous n'ont pas la fui. » Lettre du ~> janvier 1531; lu., ibid., p. 5, 6, 7, 8, 9. — Il tient, on le voit, même alors, à faire constater qu'il ne se rétracte pas, tout en cédant. — Cf. Hist. des Var., I. IV, n° i.
et ses volontés aux convenances temporelles de ses protecteurs séculiers.
Il est difficile de ne pas en voir un premier exemple dans les accommodements auxquels il se prête, à partir de ce moment, avec Bucer d'abord, puis avec les Suisses, pour complaire au Landgrave de Hesse désireux d'établir, — dût-il en coûter quelque peu aux scrupules métaphysiques des docteurs, — une vaste confédération de toutes les forces de la Réforme dispersée1. Mais où ces concessions se laissent voir d'une façon mieux appréciable et plus frappante, c'est dans l'affaire même de la bigamie du Landgrave , telle qu'elle ressort des deux documents que Bossuet étudie et commente 2.
La « consultation » délivrée à Philippe de Hesse sous
1. Accord de Wittenberg (1536). — Il répugnait à Luther de conclure hâtivement, sous la pression des nécessités politiques, un accommodement définitif avec les Suisses. Voir dans KuHN,t. III, p. 104, des textes du commencement de 1535. — Pourtant d'après Kdhn « l'accord se fit à Wittenberg, non sur une équivoque, mais sur un fond réel de croyances communes; » il y avait sans doute, ajoutet-il, « une nuance sérieuse, » mais Luther « ne jugeait pas que cette différence doctrinale fût d'une importance telle qu'elle dût empêcher l'union si désirée. » Je crois que ces désirs pesèrent singulièrement sur Luther. Ne disait-il pas, bien peu de temps auparavant (textes cités par Kuhn, ibid., p. 95, 96, 97) : >< S'il vous est encore impossible d'accéder à cette opinion, laissons reposer toute l'affaire... Ma conscience ne me permet pas d'aller plus loin. » Et encore : « Je comprends combien l'union avec vous nous est nécessaire et quels avantages considérables elle apporterait à l'Évangile. Si nous étions unis, ni les portes de l'Enfer, ni la Papauté, ni le Turc, ni le monde, ni la chair, ne pourraient nous nuire. Si je repousse cette union, n'en accusez point mon entêtement : c'est ma seule conscience qui s'y refuse. » Ce dernier texte est doublement instructif. La vérité est qu'il ne voulut pas en 1536 approfondir les concessions que les partisans du sens figuré lui faisaient et qu'il céda, « avec tout le monde, à ce grand besoin de paix et d'unité qui s'était emparé du protestantisme sans cesse menacé. » Kdhn, III, p. 99. Cf. Id., III, 16.
Bossuet signale encore (1. VI, n0à xu et xxxu) comme un exemple des concessions que Luther fit à l'alliance du Landgrave, la décision qu'il prit en 1543, d'abolir l'Élévation du Sacrement. Seckendouf proteste contre cette interprétation (Comm., 1. III,, sect. 26, n° cxn, 16) et apporte à l'appui de sa critique quelques textes où Luther témoigne, soit de son aversion, soit de son indifférence pour cette cérémonie de la messe. Mais ces textes, étant postérieurs à l'époque où il fut en relations avec le Landgrave, ne sont pas décisifs. Luther affirme bien, en 1544, qu'il était déjà vingt ans plus tôt « ad omittendam Eleva lionem propensvs » ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il ne la supprima qu'après ces négociations, aussi politiques que religieuses, avec les Suisses incrédules à la Présence réelle.