Kuhn, Vie de Luther, loco citato
point de son honneur que L'étaient ses apologistes d'autrefois. On s'est convaincu en effet qu'avec les hommes du seizième siècle, il faut souvent tenir grand compte de la croyance au merveilleux diabolique. L'idée de la présence et de la puissance de l'Esprit malin obsède et opprime presque tous les esprits de ce temps , môme les plus éclairés, — tous ceux du moins qui ne sont point fermés par un scepticisme robuste à tant d'effrois mystiques hérités de la philosophie, aussi bien que de la dévotion, du Moyen âge \ Or, chez Luther, la hantise démoniaque se montre d'une façon particulièrement incessante et intense. Dans toutes les circonstances de sa vie quotidienne, il voit l'intervention du Démon. Est-il malade? Ce n'est pas le mauvais air qu'il accuse ; c'est le Diable qu'il soupçonne de le « frapper du poing. » Les doutes, les découragements, les regrets, toutes les peines d'une vie morale très compliquée et très émue , autant de « flèches enflammées » de Satan. Comme dit Bossuet avec une familière justesse , il a « toujours le Diable à la bouche2. »
1. Cf. à propos des visions d'Ignace de Loyola à Manrèse, Bulletin critique, 1885, p. 370 (art. de V.) : « Ce surnaturalisme étrange, cette préoccupation du diable, le culte de l'astrologie formaient moins le caractère de telle ou telle individualité que le trait commun de tout le xvi« siècle. C'était un héritage du Moyen Age, et aussi, Kuno Fischer l'a démontré, de l'école néoplatonicienne, et ce trait se retrouve moins encore en Espagne et en France qu'en Allemagne, où il a pris corps dans la légende de Faust. » — Cf. sur le « mysticisme malsain » de l'Allemagne populaire à la fin du moyen âge, Kuhn, I, 25; en particulier, chez la mère de Luther. — Hubert Languet et G. Peucer partageaient ces croyances ; voir Chëvreue , Etude sur Languet, 1852, p. 30.
2. Uist. des Var., I. Vf, qos Xvi et xvn. — Cf. Colloquia, éd. BindsHl : I, p. 219-220 : « Salhan nunquam cessât hominem sollicitare et exercere diu noctuque', etiam in stym.no eum vexans terribilibus somnis, angoribus, ita >// totum corpus prae animi angustia sudoribus diffluat; insuper etiam dormientes traducit extra cubicula in loca praecipitia et periculosa, quos si Angeli non custodirent, codèrent et périrent. » P. 220 : Magna igitur scientia est et sublimis disputalio diaboli... » P. 221: << Contra Diabolum non est salis dicere : hoc est verbum Dei. Maximum enim est </i",fl Diabolus Ma arma ertpit, subitoque pavorem incutit, ut saepius mihi accidit. » P. 224 : Consultation eu forme donnée par Luther à un pasteur d'auprès de Torgau, qui venait se plaindre à lui de ce que le Diable venait la nuit cacher sa vaisselle. P. 226 : In multis regionibus adhuc sunt habitationcs daemoniun; Prussia plena est daemonibus , etc. P. 228 : Medici in morbis tantum naturales causas considérant.., sed non considérant Sathanam impulsorem natuvalis caasae in morbo, qui causas et morbos illico mutât,
Et qu'on ne dise pas — (comme sont parfois tentés de l'insinuer des biographes même récents) — que ce langage n'est pour Luther qu'une manière dramatique de peindre les luttes intimes de son âme ou les souffrances de sa chair1. Le diable chez lui n'est point une métaphore. La présence de Satan est pour ce malade un « fait de conscience ; » il la sent, il l'éprouve. « C'est une chose merveilleuse — « observe avec grande raison Bossuet, — de voir combien « sérieusement et vivement il décrit 2 » les
etc. P. 231, 232; histoires de « pueri subditicii; » p. 235 : morts causées par le diable. P. 240 : « Sathan propior nobis est gaam ullus credere possit... Haec non sunt vana et inania terriculamenta. » — Cf. les textes nombreux cités par Kuhn, t. 1, 10, 64, 141; II, 7, 9, 79, 128, 361, 364 sqq., 370 (sur ses maladies), 372, 373, 427, 438, 459, 462, 476; III, 24-26, 146, 320 (sur ses maladies) ; Hoff, p. 403. — Cette obsession démoniaque se traduit sous une forme dogmatique dans le Grand Catéchisme de Luther, 4° demande : « La seule pensée du Diable est de nous frustrer des dons que nous devons à la bonté divine. C'est lui qui excite les discussions, etc., qui faitnaître les orages, la grêle et les maladies contagieuses;, etc. Il n'est pas un avantage qu'il ne nous envie...; s'il ne tenait qu'à lui, nous n'aurions pas un épi dans nos greniers, pas une obole dans nos bourses et pas une heure d'existence assurée. » Cité par Dôllinger, La Réforme, t. II, p. 400. — Selon Dollinger, ibid., p. 399, « le système protestant tout entier tendait à exagérer, aux yeux de ses adeptes, l'intervention de l'Enfer dans les affaires humaines. » Cf. p. 379-413, de nombreux exemples de cette « panurgie de Satan » et des folies qu'elle causa. Il est fort à présumer, disait sérieusement le luthérien Muskulus, que les esprits infernaux sont aujourd'hui à peu près tous en Allemagne et qu'il ne doit par conséquent guère s'en trouver ailleurs. » (Ibid., p. 412.)
1. Claude, ouvr. cité, p. 332, 335; Basnage, t. II, p. 1482-1483; et Hoff, ouvr. cité, p. 403. L'expression in meinem Hertzen, qui est dans le texte allemand du récit de la « Conférence » par Luther, — et sur lequel Seckendorf se fondait pour prétendre « quod iota Ma disputatio... per cogitaliones peracta fuerit » — prouve seulement que Luther n'assure pas ici qu'il a vu le diable en chair et en os. Il résulte de toute sa narration qu'il est bien convaincu de l'avoir entendu et senti réellement présent en lui ou près de lui.
2. L. IV, n° xvn. Cf. n° m; I. I, n° xxx; 1. VI, n° xvn. — Cf. dans la Politique tirée de l'Écriture Sainte (V, m, 1) un passage sur les songes, « vapeurs impures qui s'élèvent dans le cerveau d'une nourriture mal digérée.
— Bayle, art. Luther, rem. V; art. Savonarole, rem. P, est de l'avis de Bossuet contre Claude : « Il n'y a nulle apparence qu'on puisse prendre pour une espèce de figure ou de parabole ce récit de Martin Luther. » — Beausodre, sur qui l'influence de Bossuet est visible à l'ardeur même qu'il met à le combattre, se rallie aussi, indirectement, à son opinion : Luther était persuadé que ces tentations venaient du diable..., mais on ne peut douter que ce ne fût mélancolie. Il se trouvait dans une situation violente et sa pensée en fut extrêmement altérée. Il faut convenir que le travail, l'épuisement, la méditation, les chagrins avaient fort aigri son tempérament mélancolique, et tout cela joint ensemble, sans recourir à une cause étrangère, devait ébranler le cerveau et lui faire voir des fantômes effrayants. » (Histoire de la Réformation, t. IV, p. 18.)
— Cf. un livre du P. Bruno Schoen, Dt M. Luther auf dem Standpunkte cler Psychiatrie beurtheilet, 1874.