CHAPITRE QUATRIÈME
avoir paru à de longs intervalles et dans des lieux très distants, nous semblent présenter seulement des analogies toutes fortuites, sont au fond les manifestations, plus ou moins variées et transformées, d'une conception unique, qui se perpétue. Et même, à vrai dire, le principe dont s'inspire cette seconde méthode est peut-être plus philosophique, ou, si l'on veut, plus conforme à la philosophie d'à présent que le principe sur lequel la première est fondée.
Mais, au regard de la pratique scientifique, la valeur respective de ces deux méthodes est loin d'être pareille. Le procédé conjectural que Bossuet a employé dans cette occasion, plus séduisant, plus hardi, plus prompt aux solutions, est infiniment moins solide et moins sûr que le procédé positif et terre à terre qui eût consisté ici, — tout en se souvenant, à propos des Albigeois, des Manichéens, des Pauliciens et des Bulgares, — à ne pas essayer, avec aussi peu de témoignages, de les faire sortir les uns des autres. Il ne faut pas que l'historien se contente, en matière de preuves, à peu de frais. Et, en particulier, dans l'étude si délicate des doctrines religieuses, un mélange d'induction et de comparaison n'est propre qu'à embarrasser la recherche par des complexités encombrantes, à l'égarer par des similitudes plus spécieuses parfois que réelles , à la retarder par l'inutile préoccupation d'influences mystérieuses et d'hérédités problématiques. Quand Bossuet décide que l'hérésie albigeoise descend sûrement du Manichéisme et que la Bulgarie fut, sans nul doute, son berceau en Europe, on a le droit de lui reprocher de donner comme certaine une hypothèse très insuffisamment soutenue et, pour le moins, très prématurée1.
1. Ce n'est pas à dire, cependant, que cette hypothèse de Bossuet adoptée à la flu du xviie siècle par Li.mborcii, Hist. Inquisitionis , p. 31, et au xvme, avec quelques variantes, par Muratori et Moshèim, — hypothèse qui luit, de l'Albigéisme un Manichéisme modifié en plusieurs de ses parties et transmis à l'Europe par les Pauliciens d'Arménie, — soit à rejeter définitivement. Un certain nombre d'auteurs modernes sembleraient tentés d'y revenir (cf. E. de Pressen'sé, art. Manichéens, dans Y Encyclopédie Lich tenberger; Dolli.noer, Beitràge,
La façon dont il prétend démontrer que les Églises protestantes de France, au seizième siècle, avaient couvert de leur autorisation formelle les conspirations et les guerres civiles, donne lieu à des réserves analogues.
Le récit présenté par Bossuet, dans le dixième livre, des troubles qui suivirent immédiatement la mort de Henri II jusqu'à celle du duc François de Guise, fut soumis par Basnage ' à un examen particulièrement minutieux et très digne d'attention. Non point, cependant, que Fauteur protestant parvienne ici plus qu'ailleurs à nous y faire reconnaître des erreurs grossières ou des mensonges. Toutes les fois qu'il accuse Bossuet d'inexactitude matérielle, il se trompe2. Mais où il est plus fort, c'est sur l'interprétation donnée par Bossuet à certains textes qui, selon l'historien catholique, attestaient que la
t. I; Harnack, Dogmengeschichte, t. III). Il n'est pas sûr non plus que les Bogomiles n'aient de rapport de ressemblance et de parenté (cf. L. Léger, Rev. des Questions historiques, t. VIII, p. 483 sqq.), ni avec les manichéens anciens, ni avec les Cathares d'Occident. L'hypothèse de Schmidt, sur l'originalité gréco-slave du Catharisme, déjà contestée par Mig.net (Journal des Savants, 1852), l'est aussi, pour ne parler que de la France, par Cucheval-Clarigny (Bibl. de l'Ecole des chartes, t. III, 7), A. Réville (art. cité), Ch. Pfister (ouvrage cité). Du l'esté, Schmidt lui-même accorde une certaine influence sur la naissance et le développement du Catharisme, soit aux importations orientales qui ont pu avoir lieu dans la Thrace, la Macédoine et la Bulgarie, soit aux germes manichéens conservés au moins jusqu'à Grégoire le Grand (Dôlli.nger, Beilrage, t. I, p. 52 sqq.; 57-58; IIerzog, Kirchengescliichte, t. II, p. 125, Gieseler, Kirchengeschichte; t. II, i, 404; Réville, art. cité) en Italie et peutêtre aussi dans le midi de la France. Enfin, peut-être faudrait-il tenir compte d'une certaine survivance du Priscillianisme. Toutefois les textes qui attestent sûrement la persistance soit du Manichéisme proprement dit, soit du Priscillianisme (cf. Puech, Journal des Savants, art. sur l'hérésie de Priscillien) ne vont pas plus loin que la fin du sixième ou le commencement du septième siècle. On peut donc considérer que la question des origines du Catharisme n'est pas résolue.
1. Basnage, Hist. de la Rel. des Egl. réf., t. I, p. 511 sqq.; Hist. de l'Eglise, 1. XXV, ch. vi. — Jurieu ne dit rien sur ce sujet qu'il avait abondamment traité lui-même dans son Histoire du Calvinisme et du Papisme ; et Burnet, que Bossuet avait très vertement relevé, dans YIHstoire des Variations, sur ses ignorances de l'histoire de France , ne répliqua, dans sa Censure de l'ouvrage de Bossuet, que sur quelques points de détail, tout en avouant du reste (p. 41-43) quelques-unes des erreurs que Bossuet lui avait reprochées.
2. Il a tort d'accuser Bossuet d'avoir insinué que les [conjurés d'Amboise en