CHAPITRE l'Il PU ll.lt
rite et de l'unité ecclésiastiques où L'attiraient ses adversaires, il consacre plusieurs traités approfondis tantôt aux raisons historiques de la séparation au seizième siècle, tantôt à la théorie dogmatique de l'Eglise, que déjà l'audace originale de ce pénétrant novateur transforme et élargit singulièrement, pour parer tant aux objections redoutables du catholicisme qu'aux besoins, qu'il pressent, des temps nouveaux '. Lieutenants de ce chef impérieux et parfois compromettant. Pajon, Lortie, Larroque, Basnage, La Placette, Lenfant, Allix, Aubert de Versé2, multipliaient les réponses aux ouvrages catholiques, tandis que Bayle, dont la curiosité, tour à tour railleuse et passionnée, voyage à travers toutes les questions contemporaines, signalait aux deux partis, avec l'impartialité perspicace d'une expérience au fond très hésitante, le fort et le faible de leurs thèses respectives3.
1. Jurieu soutient dès ce moment « que l'Eglise n'est point renfermée clans une seule communion, qu'elle est répandue partout, qu'elle renferme dans son enceinte toutes les communions séparées qui conservent les fondements, même celles qui s'excommunient. » J'aurai dans le dernier chapitre à revenir sur ces idées.
2. Pajon, Examen du litre qui porte pour titre Préjugés légitimes, etc., 1673, 3 vol. ; Remarques .sur l'avertissement et les méthodes de MM. du Clergé, 16X3. — Lortie , Traité de la sainte Cène, 1675. — Larroque, Histoire de l'Eucharistie, 1669; Considérations sur la nature de l'Église, 1673; Conformité de la discipl. ecclés. des Protest, de France une celle des anciens chrétiens, 1678; Traité de la Communion sous les deux Espèces, 1683.— Basnage, Examen des méthodes proposées par l'assemblée du clergé, 1685. — Considération sur l'état de ceux qui sont tombés, 1686; Réponse à l'Év. de Meuu.r sur sa Lettre pastorale, L686; Eût. de la Religion des Églises Réformées, 1690, etc. — La Placette, Observationes historico-ecclesiasticae quibus eruitur céleris Ecclesiae sensus circa PontifLcis romani potestatem in definiendis fidei relu/s, 1695. — Aubert de Versé, l'Avocat des protestants ou huile du Schisme, dans lequel on justifie la séparation contre Nicole, Brueys, Feniind, 1686. — Lenfant, les Fondements de la nouvelle méthode de prescription renversés, 1(>7'.?; Réponse au /'. Maimbourg, 1(573; Considérations sur le livre de M. Brueys, 1684. — Allix, Dissertatio de Conciliorum quorumvis definitionibus ad examen revocandis, 1678; Réflex. critiq. et théolog. sur la controverse de l'Église, 1686. — Atmon, Monum. authent. de lu religion des Grecs, 1708.
3. Bayle, Critique générale de l'Histoire du Calvinisme du /'. Maimbourg, 1682; Nouvelles lettres de l'auteur de lu Critique générale, 1(785; Ce <iue c'est que la France luule catholique sous If règne de Louis /<■ Grand, 1686 ; Commentaire philosophique sur le Compelle intrare, L686-16Î87 ; Supplément du Commentaire philosophique, 1688; Réponse d'un nouveau converti, 1689; Avis aux Réfugiés, 1690 ; lu Cabale chimérique, 1691 ; Janua e,,el<>runt reserata, 1692, etc.
66 LIVRE PRËMIKR.
Et ce mouvement, dont je ne puis ici mentionner que les principaux acteurs, ne se restreignait pas à la France; nombre de théologiens des pays voisins travaillaient dans le même esprit à la même œuvre, si bien qu'à cette époque où l'emploi encore fréquent de la langue latine rendait faciles les relations internationales des érudits, tandis que déjà les journaux littéraires multipliaient, par leurs analyses, le retentissement et l'effet des livres sérieux1, il faut tenir compte, dans le développement des esprits français, de l'influence de plusieurs docteurs étrangers, tels que Burnet en Angleterre, Limborch en Hollande, Burlamaqui en Suisse ; les frères Wallenburgh, Jean de Néercassel parmi les catholiques d'Allemagne; Spanheim, Molanus, Frédéric Calixte, Leibniz, parmi les luthériens du même pays 2.
Enfin, comme quelques-uns de ces noms, dont la science historique se souvient encore, nous le montrent, la controverse religieuse du dix-septième siècle, vue par ce côté, touche fréquemment à l'érudition philologique et historique.
Si l'on recueille alors avec plus de curiosité et d'exac-
1. Voy. les analyses nombreuses contenues dans : le Journal des Savants, 1665 sqq.; les Acta Eruditorum Lipsiensium , 1682 sqq.; les Nouvelles de la République des lettres, 1684, sqq.; la Bibliothèque universelle et historique, 1686 sqq.; V Histoire des ouvrages des Savants, 1687 sqq.
2. Burnet, A relation of a conférence hold about Religion at London,
1676 et 1687 ; A vindication of the ordinations of the churcli of England,
1677 et 1678 ; The infaillibilitg of the romisch churcli, 1680 ; A Letter writ bg the last Assemblg of the Clergg of France, 1683 ; Refleclions on Mr Varillas' History of the Révolutions happened in matler of religion, 1686 ; A Discourse concerning Transsubstantiation and Idolatry, 1688, etc. — Li.uborch, L'Infaillibilité et le droit de juger des controverses prétendu par l'Eglise romaine, Rotterd., 1687 (en flamand), — Burlamaqui, Catéchisme sur tes controverses avec l'Église romaine, 1668. — Wallenburgh, Compcndium Controversiarum parlicularium, 1669. — Jean de Néercassel, Traité sur la lecture de l'Ecriture sainte et sur le juge quia le droit de l'interpréter (en latin), 1677. — Spanheim, Strict urae advrrsus Expositionem J. B. Bossue t il, 1681; Selectiorum de religione controversiarum eliam cum Graecis orientalibus et cum Judaeis elenchus historico-criticus, 1687. — Fr. Ulr. Calixte, Tractatus théologiens de haeresi, schismate et haereticorum poenis, 1690. — Molanus est surtout connu par les écrits iréniques sur lesquels Bossuet eut à donner son avis. — Pour les divers traités ou mémoires de théologie, publiés ou inédits, de Leibniz, voy. Guhrauer, Leibnizens Leben und Werke, et Foocher de Careil, Œuvres de Leibniz, tomes I et II, Introductions et tables chronologiques.
titude que jamais les délibérations et les décrets des Conciles, les lettres et les bulles des Papes, les écrits des Pères, les rituels et les missels primitifs, les rares monuments des anciennes hérésies ', c'est que l'antiquité est devenue une raison pour la croyance et que la foi des chrétiens de ce temps a besoin de se sentir soutenue par
1. Certaines publications de ce genre sont déjà mentionnées dans les notes précédentes; cf. 1° Érodits catholiques, en Italie : Allazi , De libris Ecclesiasticis Graecorum, 10 45 ; De Ecclesiae Occidentis et Orientis 'perpétua consensione (dédié à Louis XIV), 16i8; De utriusque Ecclesiae in dogrnate de Pur-, gatorio consensione , 1655, etc. — Barberini, Synodes et monuments ecclésiastique):. 1662. — Schelstrate, Antiquitas illustrata circa concilia generalia et provincialia , 1678 ; De Disciplina arcani (sur les doctrines secrètes de l'Église primitive), 1685. — Missels et Psautiers gothiques , publiés par le P. Tommasi, Rome, 1680-1691. — En France : Luc d'Achery, Spicilegium, 1655- 1677. — Cotelier, Patres Apostolici, 1672; Mony.rn.enta ecclesiae graecae, 1677-1686. — Émeric Bigot, Vie de saint Jean Chryscstome, par Palladius, 1680. — Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de l'Église, 1678-1679. — Tillemont, Mémoires .sur l'histoire ecclésiastique, publiés en 1693, commencés dès 1663. Divers auteurs jansénistes, Hermant, du Fossé, Lombert, etc., publient à cette époque de nombreuses Vies des Pères, composées presque toutes sur îles documents fournis par Tillemont. — Mabillon, Acta sanctorum ordinis S. Benedicti, 1668 sqq. ; Yetera Analecta, 1675, sq. ; De Liturgia gallicana , 1685; S. Bernard/ Opéra, 1667, etc. — Ruinart, Aetu primorum martyrum sincera, 1689, etc. — Baluze, Éditions de Vincent de Lérins, de Loup de Fermères, d'Agobard, du diacre Florus, etc. — Valois, Notes sur Eusèbe. — Ellies du Pin, Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques. 1686 sqq., etc. — Cf. Jacques Bolleau, éditions du Traité de Ratramne sur V Eucharistie ; du Pastoral de saint Grégoire. — Lebrun Desmarettes, édition de Saint Paulin,
2° Érudits protestants. En France : Cf. plus baut, p. 14, note 1; de plus : Rochart, Traité du sacrifice de la messe; Epistola de Presbyteràtu et Episcopatu . île provocations a judiciis ecclesia.sticis . et de Jure vel l'otestate Regant, 1650. — Blondel, Pseudu Isidorus et Turrianus vapulantes (sur les Fausses Décrélales), 162S; Tractatus de Jure plebis in regimine ecclesiastico, 1649; Éclaircissements sur la papesse Jeanne, 1647; Actes authentiques des Eglises réformées de France. Germanie, Grand» Bretagne, etc., 1651. — Cf. édition de VEpître à Césaire, par Jacques Basnage, 1687, etc. — En Angleterre : Will. Cave, Primitive Christianity , 1072; Antiquitates apostolicae, 1675 (plusieurs fois réédité] ; Apostolici, or the history of the Lives, Aets and Martyrdoms, ete., 1077, etc. — Beveridge, Pandectae eanonum SS. Apostolorum et Conciliorum ab Ecclesia graeca receptorum, 1072 ; Coder Canonum Ecclesiae primitivae vindicatus ac itlustratus, 1678. — Dodwell, Dissertationes Ct/priunicue , 1082; Dissertafio in Irenaeum, 1689, etc. — Ai.i.ix. ministre français réfugié, éditions du Traité de Ratramne sur l'Eucharistie^ 1671 ; De l'Epître à Césaire de saint Jean Chrysostome, L682; du De modo e. risterali Corporis Chris ti in sacramento al lu ris, F. Joannis Parisiensis Priiedicatoris . 1686, etc.; Some Remarks upon the Ecclesiastical history of tlie Churches of Piedmont, 1690; Rem, of the. Albigenses , 1092 (cf. p. 70, n. 2 et sur ces deux derniers ouvrages, plus loin, I. III. chap. i). — Aux Pays- Bas : Li.mborch, Historia inquisitionis, 1692, etc.
la foi des aïeux. Allazi, iSchelstrate, Luc d'Achery, Cotelier, Emeric Bigot, Thomassin, Tillemont, Mabillon, Baluze, Valois, Ellies du Pin, Boehart, Blondel, Limborch, Beveridge, William Cave, Dodwell, Allix, furent les auxiliaires, les pourvoyeurs des théologiens militants. L'utilité qui justifiait peut-être aux yeux de leur piété modeste les recherches curieuses où ils s'adonnaient avec passion, c'était de fournir des matériaux, dans l'un ou l'autre sens, à la controverse engagée sur les croyances mal éclaircies des chrétiens d'autrefois, et si c'est alors (pie l'on a commencé d'étudier de près le passé de l'Eglise , ce fut principalement sans doute en vue de montrer où se trouvait, dans le présent, la véritable Eglise. La théologie, au milieu du dix-septième siècle, a rendu service à l'histoire en la suscitant à travailler pour elle1.
L'intervention de Bossuet dans cette grande lutte, où les deux partis engagèrent à un certain moment toutes leurs forces, ne se marque par des écrits publics qu'à dater de 1C70.
Mais ce n'est pas à dire qu'auparavant Bossuet se fût tenu tout à fait à l'écart de la controverse renaissante, et rien n'est plus faux que l'assertion hardiment émise, sur ce point, par un de ces hommes du commencement du dix-huitième siècle, chez qui l'on s'étonne souvent de ne plus retrouver qu'un souvenir très incomplet déjà et très confus de Bossuet et de son œuvre. Au dire de Chardon de Lugny, — un abbé, bel esprit, qui se piquait d'avoir beaucoup fait pour la controverse , — Bossuet, avant d'être évèque, « n'avait pas eu plus de commerce avec les calvinistes que les Juifs avec les Samaritains2. »
1. Cf. Ellies du Pin, Hist. eccl., 1. 1, p. 75; Mabillon, 7'/'. des Étud. monast., t. I, p. 319.
2, Méth. pour réfuter l'établissement des Égl. réformées, 1730, p. 3'2ô.
N 'aurions-nous aucune preuve à l'encontre, cette accusation paraîtrait fort invraisemblable à quiconque a pratiqué quelque peu Bossuet. Car il ne faut pas se laisser tromper à l'impression produite par ces belles œuvres classiques que, seules, on connaît de lui d'ordinaire et qui respirent la gravité calme des choses éternelles. Il ne faut point être dupe de cette culture antique, -- profane ou sacrée, — dont son esprit parait tout imbu et comme pétri, ni de cet air majestueux d'ancien, que déjà peut-être il avait de son vivant par la faute de sa perfection même. En dépit de tout, Bossuet n'a rien de commun avec ces génies abstraits et égoïstes, sans date, pour ainsi parler, et sans patrie, qui, réfugiés dans leur pensée imperturbable, n'ont accordé à la société où ils vivaient qu'une attention indifférente. Nul ne s'intéresse plus que lui à ce qui se passe autour de lui. Si l'on étudie ses sermons, on est surpris d'y trouver, bien des fois, en les comparant aux: mémoires et aux correspondances du temps, le reflet évident des idées, des besoins, des affaires contemporaines ; on trouve même, dans ceux qu'il prêche à Saint-Germain ou au Louvre, l'écho fidèle, quoique décent et discret, des événements intimes de la vie de la cour et du Boi. Que l'on considère les quarante dernières années de sa vie, les plus fécondes : tous les livres qu'il y accumule sont composés, la plupart du temps très vite, sous la pression d'une nécessité urgente ou sous la menace d'un danger prochain. Ame chrétienne et française, il a sans cesse l'œil et l'oreille ouverts à toutes les questions de l'heure présente ; il est l'homme de son temps.
Serait-il donc possible qu'étant si attentif, non seulement aux faits accomplis et publics, mais aux courants encore insensibles, aux tendances à peine indiquées de la vie morale du siècle, il eût méconnu, vingt années durant, l'importance, Y actualité de la question protestante; qu'il fût resté, jusqu'en 1070, complètement étranger à ces tentatives de réunion dont le recommencement date, nous l'avons vu, de L6C0 environ?
Aussi bien les premières années de sa vie sacerdotale, mieux connues aujourd'hui, nous prouvent-elles qu'il n'en fut pas ainsi. Metz, où Bossuet arriva en 1652, était une des villes de France où les protestants se trouvaient alors le plus nombreux et le plus puissants. Bossuet n'attendit pas longtemps pour travailler à les convertir : dès 1653, nous rencontrons son nom dans une affaire d'abjuration1. Jusqu'en 1659, il s'occupe activement de l'établissement, dans la ville, des Filles de la Propagation de la foi, vouées à l'instruction des Nouvelles catholiques ; dans ses sermons de cette époque, il vise à plusieurs reprises les doctrines calvinistes2.
Il s'engageait, en même temps, dans la controverse proprement dite. Le fameux Paul Ferry, ministre éloquent, convaincu, mais dont la modération, parfois suspecte à son parti, ouvrait aux catholiques quelque espoir de le gagner, tandis que ses opinions personnelles, un peu en dehors de la tradition stricte du Calvinisme, donnaient barre sur lui à ses contradicteurs , — Paul Ferry avait en 1654 publié son Catéchisme de la Réforme. A peine installé à Metz, Bossuet se mit en devoir de réfuter ce redoutable polémiste, et l'ouvrage où il le fit, en 1655, nous montre, avec une connaissance remarquable de l'état des idées protestantes à cette date, un sentiment très net de la tactique nouvelle que la controverse catholique était en train d'adopter. « Les premiers auteurs de la Réforme au seizième siècle s'étaient-ils séparés ou non? Et. d'autre
1. Abjuration de l'avocat Lallouette. Floquet, Études, I, p. 178, 322. Cf. p. 294, 435 sqq. ; l'abbé Lebarq, Hist. crit. de la prédication de Bossuet, p. 315 sq.
2. Voir le Sermon pour la vèlure d'utie nouvelle catholique, dont les deux parties, qui n'appartiennent pas à un même discours, paraissent être toutes deux de Tannée 1654. (Lebarq, ibid,, p. 139-140.) Bossuet entre déjà dans les précisions de la controverse ; il cite textuellement (première partie) les articles xxv et xxxi de la Confession des enlises r.e'forme'es sur la vocation extraordinaire des premiers Réformateurs ; l'art, vu de la Confession d'Augsbourg , le chap. xvn de la Confession helvétique. Il y discute l'argument tiré des Albigeois et des Hussites et la théorie de YEglise invisible. — Dans la seconde partie, il y a une allusion au Catéchisme général de la Ré formation , de P. Ferry.