CHAPITRE QUATRIÈME
Guise peut offrir sans crainte à ses adversaires de se retirer de la cour s'il leur plaît ' ; ce n'est plus là qu'est son point d'appui ni sa force ; c'est dans cette population catholique qui, à Paris surtout, l'acclame comme son champion naturel. Aux conférences de Taley, Condë, protestant d'occasion, ne demanderait peut-être pas mieux que de traiter : mais son parti est là, qui l'empêche de se laisser séduire, l'enlève aux intrigues de Catherine, et le maintient à sa tète^ malgré lui-même. Bossuet peut donc à juste titre, dans le dixième livre des Variations, ne parler des princes qu'incidemment, comme d'acteurs secondaires : le premier rôle est, en effet, maintenant à cette masse anonyme des protestants ou des catholiques, dont ils sont les porte-parole et les instruments2.
« La religion, » voilà « le fond de toutes ces guerres3, » mais cela est vrai de la prise d'armes de 1362 plus que de tonte autre '*. Elle est la réponse empressée du Pro-
puissante qui renversait les combinaisons les mieux calculées. Rien ne le prouve plus clairement que les évolutions surprenantes faites de temps en temps par les hommes les plus en vue, et parmi ces évolutions, aucune n'est plus significative que celle du connétable de Montmorency en 1561. (Voy. Décrie, ouvrage cité, p. 293, 303, 30i.) Le Connétable voyant, comme dit Brantôme (éd. Lalanne, t. III, p. 295-297), « le grand enjambement que faisait la religion nouvelle sur la nôtre et la domination grande qu'elle y voulait usurper », est obligé de prendre parti, et un parti contraire à celui qu'il a suivi jusqu'ici ; — d'abandonner les Chàtillons qu'il aime pour se rallier aux Guises qu'il déteste. Les groupements que des sympathies de famille ou d'intérêt avaient produits, la question religieuse, impérieusement, les bouleverse et les défait. C'est ici un de ces moments de l'histoire où une situation très nette et très tranchée impose aux individus sa logique et sa sincérité. (Cf. sur le retour définitif de Montmorency à la cause catholique en 1564, après une réconciliation momentanée avec les protestants, Décrue, ibid., p. 428 sqq.)
1. Pour toutes ces intrigues, voir les histoires du duc d'Aumale, du baron A. de Ulule, du comte Dela'borde, et de H. Forneron' déjà citées.
2. Bossuet rappelle déjà lui-même dans l'Histoire de France (édit. citée, p. 486) que Coligny représenta à Condé qu' « il n'y avait que le zèle de la religion qui pût lui assurer les esprits contre l'autorité royale. »
3. Hist. des Yar., 1. X, uos xu, xlvi, xlvu, xlix. Cinquième Avertissement aux Protestants, nos vu, vih, ix. Cf. Défense des Variations, n° xlii : « M. Basnage croit sauver la Réforme en disant qu'outre le motif de la religion, les Princes alléguaient encore la raison d'État. Il raisonne mal encore un coup. Car il suffit pour ce que je veux, sans nier tas autres prétextes, que, la religion en ait été l'un, et même te principal, puisque c'était celui-là qui faisait le foDdement de la ligue et dont les armées rebelles étaient le plus émues. »
4. Car ensuite pour des causes que je n'ai pas à rechercher ici, l'enthousiasme religieux diminua. peu à peu. D'après Castelnau, il y eut refroidissement du côté
testantisme aux velléités que les Catholiques témoignaient d'annihiler l'Edit de Janvier, à leurs oppositions manifestes contre cette tolérance qui offensait la vieille foi. Elle est la première tentative du parti réformé, grandissant tous les jours, non seulement pour consolider par un coup d'éclat son existence désormais consacrée par les lois nationales, mais encore pour assurer, sans restrictions et sans limites, sa liberté d'action, sa liberté de prosélytisme et de conquête1.
Bossuet n'est pas fondé à prétendre que la Réforme a commis la faute ou l'imprudence de décider par une « doctrine constante », « par principe de conscience », par des « décrets » formels, que la guerre pour la défense et
des catholiques dès le commencement de la première guerre, Méra., coll. Michaud et Poujoulat, p. 453). La politique, un instant effacée, regagna bientôt du terrain et, dans un pays où jamais peut-être le fanatisme religieux ne s'est implanté solidement, elle reprit le dessus. D'après Montluc, Commentaires, éd. de Ruble, t. III, p. 89, les protestants en 1567, << n'étaient pas si échauffés en leur religion comme aux premiers troubles ». Cf. Ta vannes, Mémoires, collection Petitot, t. XXIV, p. 282 : « Le sieur de Tavannes, envoyé en Dauphiné, se moque d'eux et de leur religion, leur fait avouer que c'est pour avoir été désappointés qu'ils ont pris les armes, il leur offre des grades, pensions et compagnies, etc. » Cf. ibid., p. 390, 428.
1. Sur le caractère religieux des troubles, voir la Relation de Michel Soriano, ambassadeur de Venise à cette date (1561), trad. à la suite de Y État de France de Régnier de la Planche, éd. Mennechet, t. II, p. 169, 180, 184; et La Noue, Discours politiques et militaires, éd. de 1637, p. 81-82 : « Les seules disputes entrevenues en cette matière-ci (le différend de religion) en divers pays, étaient assez suffisantes pour engendrer de graûdes haines, voire parmi les plus proches, » et « quand on vient à demander quelle est la cause qui a produit et va encore produisant ces véhémences, plusieurs le déclarent assez, disant que c'est le zèle que chacun porte à la religion, qui est occasion qu'ils se persuadent que les doctrines qui y sont contrariantes sont souillées d'impiété, et pour cela les abhorrent-ils et ceux qui en font profession. »
Sur les prétentions agressives et envahissantes du parti protestant de 1560 à 1563, les preuves, en outre de celles que Bossuet cite, sont nombreuses. Rappelons seulement quelques faits qui marquent assez bien la progression dans ce sens. — I. Dès 1560, « les prédicants de Paris, d'Orléans et de Tours, accourus à la rencontre d'Antoine de Bourbon ne lui demandaient pas moins que de faire quitter l'idolâtrie au Roi et à toute la cour. » A. de Ruble, ouvrage cité, t. II, p. 37. — IL En 1561, Condé travaille (De Ruble, ibid., t. III, p. 62), à organiser le parti huguenot et d'après l'ambassadeur d'Espagne, Chantonnay, dont le témoignage est suspect, mais dont les exagérations sont rares, « il n'était plus question de la réhabilitation personnelle du prince naguère condamné à mort, mais de circonvenir, de désarmer et finalement d'anéantir le parti catholique. » En même temps à la Cour, les seigûeurs huguenots deviennent provocateurs. Un fait de ce genre, assez caractéristique dans sa frivolité, est relaté par Calvin [Reg, du Conseil de Genève à la date du 2 septembre 1561,
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pour la propagande de la « vérité » était permise ; mais en cela, somme toute, son plus grand tort a été d'oùblier que les hommes ne se sentent pas toujours obligés d'avoir de la logique ; qu'ils trouvent moyen de concilier les compromis de la pratique avec l'intransigeance des théories, et qu'ils aiment mieux au besoin violer leurs principes et leurs croyances que d'en changer \
Corpus Reformatorum, t. XLIX, p. 758-759 : « Entre autres nouvelles consolantes qu'on reçoit de France, on a été informé « item que l'Amiral [à la cour] a un perroquet sur sa porte qui ne cesse de crier : Vie! vie! La messe est abolie ! N'oserait-on parler de Dieu? Et en tout lieu parlons de Dieu ! Et en tout lieu ! » — III. En 1562, malgré les sages exhortations de Théodore de Bèze (Notes sur l'Édit de Janvier, p. p. Dardier, Revue historique, t. XIX, p. 447), les protestants travaillaient partout avec une « ardeur » souvent indiscrète à « s'établir et confirmer en la liberté qu'ils avaient obtenue », comme dit La Noue. Cf. d'Aubigné, moins mesuré dans ses termes : « Les Hugupnots « élevés en leur droit, estimaient tous doutes être effacés, et tenant au poing l'Édit de janvier, retendaient par dessus les bornes. » Quand le Prévôt des marchands de Paris, interprète des répugnances naturelles de la population très catholique de la capitale, vient demander à Catherine, au nom du corps des Notables, l'ajournement de l'exécution de l'Édit, les seigneurs protestants, « qui occupaient déjà en maîtres les salles du château », le bafouent (De Ruble, ibid., t. IV, p. 24). En même temps, guidé par l'Amiral, le parti manœuvre habilement pour faire tomber entre les mains de ses membres le plus grand nombre possible des hautes places (Id., ibid., p. 55-68). Enfin les prédicants, qui ne doutent plus de rien, paraissent songer parfois à reconstruire la société française sur de nouvelles bases : le consistoire d'Orléans discute la question de la monarchie élective ou héréditaire (Lettre du cardinal Prosper de Sainte-Croix, dans Cimber et Daxjou, Archives curieuses, t. VI, p. 25). — IV. En 1563, au moment où se termine la guerre, les ministres, consultés par Condé, en vue de la conclusion de la paix d'Amboise, demandent d'après de Thou, Hist. univ., t. II, p. 344 : « ut obviant teclis ac monstrosis opinionibi'.s, per liccntiam grassantibus , eatur ; rex Confcssioncm fidei anle biennium mense Junio propositam admittat, e jusque patrocinio suscepto, Atheos, Libcrtinos, Anabaptistas ac Servetistas severe castiijari curet. » A peine échappés du danger , les trop fidèles disciples de Calvin songent à devenir religion d'État et orthodoxie intolérante.
Bossuet est donc modéré quand il déclare qu'en 1562 les protestants combattirent « pour avoir part aux honneurs et un peu plus de commodité dans leur exercice. » Cinquième Avertissement, nos v et xxi.
1. Un certain nombre d'historiens modernes, — surtout de nos jours, — reconnaissent explicitement ou implicitement, et quelques-uns en le regrettant, qu'à partir de 1559, le Protestantisme est entré délibérément dans la voie de la violence. Cf. Haag, Coup d'œil sur l'histoire du protestantisme en France, p. xiii, xiv, xvu-xix, xxm-xxv {France protestante, t. I) ; — De Félice, Hist. des Synodes nationaux, p. 62 et passim ; — Corbière, opusc. cité (plus haut p. 507, n. 3), p. 43 : « Nous maintenons que clans l'esprit de la multitude armée, le principe religieux fut tout et fit tout; — F. de Schickler, Organisation de l'Église calviniste, dans les Scènes historiques de Tortorel et Perrissin, déjà citées, etc. — En général, cependant, les historiens mettent insuffisamment en relief le caractère avant tout religieux des guerres justement dites de religion,
L'examen, si nous pouvions le développer en détail, des critiques que l'on a faites ou que Ton pourrait faire à Bossuet sur toutes les autres matières d'histoire qu'il a étudiées, ne nous mènerait pas à d'autres conclusions. Sur le caractère distinctif de chacun des Réformateurs allemands, anglais ou français du seizième siècle, Mélanchthon, Zwingle, Calvin, Bucer, qu'il a dépeints plus ou moins longuement en passant ; — sur l'origine, la nature et le progrès des sectes vaudoise, wicléfite, hussite et bohémienne, et sur leurs ressemblances entre elles et avec le Protestantisme ; — sur les causes et le développement de la Réformation anglicane *, — nous aurions à constater que la malveillance investigatrice des contradicteurs contemporains de Bossuet, non plus que la critique impartiale des modernes, n'ont pas de quoi le combattre plus heureusement qu'au sujet de Luther, de l'hérésie albigeoise et des g-uerres de religion de France.
Non pas que, sur aucun de ces points, Bossuet ait le droit d'affirmer, d'une façon aussi absolue qu'il le fait dans la Défense, que ses adversaires ne peuvent le convaincre d1 « une seule erreur2 ». Ce serait là une bonne
surtout dans leur première période. Les uns, comme Michelet, prévenus d'une sympathie partiale pour la Réforme, semblent parfois préoccupés de l'honorable souci de ne pas paraître justifier, en quoi que ce soit, les barbaries dont les adhérents du Protestantisme ont été trop souvent l'objet ; — les autres, comme Henri Martin, dans leur désir de signaler toutes les causes qui ont pu contribuer à produire ces troubles civils, omettent de faire ressortir, avec le relief qui convient, la cause principale et maîtresse, sans laquelle tous les autres germes de troubles eussent été peut-être inactifs, sans doute inoffensifs. 11 semble que la double tendance, sigualée plus haut (p. 257-275), chez les historiens du seizième et du dix-septième siècle, se soit perpétuée jusque de nos jours.
1. Voir le résumé et l'appréciatiou sommaire des théories de Bossuet sur ces différentes questions dans Y Appendice, à la fin du volume.
2. Déf. des Var,, nos xxxi, xxxv, liv; Quatrième Avertissement, n° xn, etc. Sur cette confiance de Bossuet dans la solidité de son ouvrage, voir une lettre de lui à Leibniz, 10 janv. 1G92 (OEuvres de Leibniz, éd. Foucher de Careil, t. I, p. 226) : « ... Si cette histoire est véritable (celle de M. de Seckendorf), il faudra nécessairement qu'elle se trouve conforme à celle des Variations, puisque je n'y donne rien pour certain que ce qui est avoué par les adversaires. >j