‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 283 sur 327 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

huguenots hésitants ? Vainquit-elle des répugnances jusqu'alors opiniâtres ? Quelques certificats d'efficacité décernés à Bossuet sur son ouvrage par l'un des missionnaires du Midi, le Père La Rue, ne suffisent pas à nous permettre de l'affirmer. En tout cas, l'histoire n'a gardé le souvenir d'aucune de ces conversions éclatantes comme

Y Exposition en produisit1.

Ce n'est par conséquent que chez les écrivains qu'il y a lieu de chercher des traces de l'influence exercée par

Y Histoire des Variations : enquête doublement malaisée, car s'il est toujours périlleux d'interpréter, non des actes positifs et des faits brutaux, dont le sens est net et tranché, mais des idées et des opinions, choses complexes et équivoques, qui changent d'aspect et de nuance selon le biais dont on les prend ; — de plus, les témoins à interroger ici sont visiblement intéressés par l'esprit de parti ou l'amour-propre à dénaturer leurs sentiments et à composer leurs aveux. Pour obvier à ce double inconvénient, inévitable, et pour conduire avec le moins d'incertitude possible une recherche forcément tâtonnante, le moyen le plus prudent et le plus précis sera de comparer, sur quelques-unes des matières les plus remarquables étudiées par Bossuet dans son ouvrage, le sentiment, avant et après, des écrivains protestants qui l'ont lu et étudié.

Je prendrai pour exemples les questions, — questions de fait et de principe tout ensemble, — touchant lesquelles j'ai déjà eu l'occasion d'exposer longuement soit la thèse de Bossuet, soit celle de ses adversaires : la question des guerres de religion de France, ou de la légitimité de la résistance opposée, au nom de la foi, à un pouvoir persécuteur ; — la question des Albigeois et des Vaudois , ou de l'existence perpétuelle au sein de la

1. Eu 1699, l'anatomiste danois Winslow abjura entre les mains de Bossuet. Il désigne dans une lettre du 3 août 1139 (Bibl. Mazahi.ne, Mss., n° 1167 du catalogur Moli.nier, p. 59) YHistoire des Variations parmi lis livres principaux qui ont aidé à sa conversion. — Plus tard, Gibbon, se convertit au catholicisme sous l'influence de l'Exposition et de YHistoire des Variations (Memoirs of my Life and Writings, Là., 1814, t. I, p. 62-63).

Chrétienté, de « Réformés avant la Réforme » ; — la question de la conduite et du caractère des premiers Réformateurs, ou de l'autorité des personnes dans le Protestantisme ; — enfin la question même qui fait la base et le fond de l'œuvre de Bossuet : celle de la légitimité de la variation en matière religieuse.

Sur la guerre de religion, nous avons montré plus haut quelle était Y orthodoxie dogmatique et historique, que Bossuet trouvait régnante, en 1G88, parmi ses adversaires \ Les théologiens de la Réforme, qui blâmaient en général toute espèce d'insurrection contre les rois, représentants sacrés de Dieu sur la terre, s'accordaient alors tout particulièrement à condamner les soulèvements ayant la religion pour prétexte. « L'Eglise n'attaque que par la parole et ne se défend que par la patience » : c'est Jurieuquile déclarait, et les plus libres esprits adhéraient à cet axiome, dont le maintien leur paraissait indispensable et au bon ordre de toute société et à la dignité de toute Eglise. De là, quand ils étaient mis en demeure, bien contre leur gré, de s'expliquer sur les guerres civiles du seizième et du dix-septième siècle , cet effort subtil et acharné pour démontrer que le Protestantisme n'en était pas le moins du monde responsable. Bayle, réfutant Maimbourg en 1682, soutenait la thèse de Jurieu, que « dans les discordes intestines de la France, la religion ne s'était trouvée que par accident"'. »

1. Cf. plus haut, p. 257-261, 265-266, 304, et surtout p. 361-368.

2. Jurieu, Apologie de la Ré formation, p. I, ch. x et xv; Suite de la Politique du Clergé de France, p. 74 : « Le prince est maître de l'extérieur de la religion; s'il ne veut pas en permettre d'autre que la sienne, si l'on ne peut obéir, on peut mourir sans se défendre, parce que la véritable religion ne se doit point servir de la voie des armes pour régner et pour s'établir. » Il reconnaît que cette « maxime » est « pieuse » et qu' « elle porte le caractère de l'ancienne morale chrétienne. » Mêmes idées dans la xvlii0 Lettre pastorale de la lro année, p. 435-436. — Cf. le livre célèbre du ministre Élie Merlat, Traité

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Or les écrits opposés à Y Histoire des Variations nous offrent une façon toute différente de traiter la question.

Le sage Basnage lui-même, sans oser absoudre ouvertement les guerres et les révoltes dont la religion a été la cause, essaie toutefois d'infirmer ces exemples de résignation docile, donnés par l'Église primitive, et que les catholiques se plaisaient à opposer à l'insolence rebelle des nouveaux évangéliques. « N'est-ce pas probablement un chrétien qui a tué Julien l'Apostat en haine des maux que cet empereur faisait souffrir à ses frères? N'est-ce pas un peuple de chrétiens, soulevé, qui força un jour l'empereur Anastase à se renfermer dans son palais pour se soustraire à ses fureurs? N'étaient-ce pas des chrétiens que ce peuple d'Arménie qui, tourmenté par Chosroès, trahit son souverain légitime pour se donner aux Romains? Il faut donc avouer que l'Eglise chrétienne a eu, elle aussi, quoiqu'on en dise, quelques mouvements d'impatience1. »

Mais Jurieu dépasse de beaucoup ces insinuations timides. Répondant à l'argument que Bossuet tirait, nous l'avons vu, de quelques articles de Synodes nationaux de France, il n'hésite pas à écrire en propres termes : « M. de Meaux doit savoir que nous ne nous faisons pas une honte de ce qu'il a trouvé dans nos synodes certaines décisions d'où il peut conclure que, selon nous, il n'est pas toujours défendu de se servir des armes en faveur de la religion2. » Jurieu proclame à présent le droit des sujets non seulement de résister à des ordres injustes, mais même de les prévenir par une insurrection anti-

du pouvoir absolu des souverains, publié l'année même de la Révocation : « On pouvait se rebeller légitimement pour cause de religion sous l'ancienne Alliance >; mais « nous nions que la rébellion puisse être légitime aujourd'hui pour cause de religion. » P. 249-250. Cf. p. 12, 13, 15, 34, 35, 38, 39, 54, 55, 59. Tout ce que Merlat croit permis, c'est de désobéir dans de certains cas, sauf à accepter et à soulîrir sans résistance les châtiments de cette désobéissance, quels qu'ils puissent être. — C'est également la théorie de Bossuet; voy. Politique tirée de l'Écriture sainte, 1. VJ, art. n, cinquième et sixième proposition.

1. Basnage, Jlist. de la Rel. des Égl. réf., t. I, p. 496-497.

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