CHAPITRE CINQUIÈME
gueil; ni cet amour, pur et désintéressé, de la vérité pour elle-même qui est comme la mystique vertu du savant idéal. La préoccupation qui le hanta fut à la fois plus positive et plus haute. Ce fut celle d'un apôtre. Ce fut cette ardeur incompréhensible et ce rêve de conquête spirituelle dont les Ignace de Loyola, les François de Sales, les Vincent de Paul ont vécu. Ce fut le désir de faire par la persuasion, sur les protestants et pour leur salut, ce à quoi l'intervention du pouvoir laïque réussissait si mal. Bossuet fut historien pendant cinq ans à Paris et à Meaux comme il eût été, en Languedoc ou en Saintonge, missionnaire.
Il y a, dans un sermon de 16GI sur la Parole de Dieu, un passage qu'il faudrait, quand on écrit sur Bossuet, avoir constamment sous les yeux. Bossuet y marque avec une pénétrante insistance en quel « endroit de l'âme » l'auditeur doit écouter. « Ce n'est pas, dit-il, au lieu où se mesurent les périodes..., où l'on goûte les belles pensées, mais au lieu où se règlent les mœurs, où se produisent les bons sentiments, où les jugements se forment. » Mais ce n'est pas même assez de se recueillir en ce lieu-là : car la sensibilité, l'intelligence, qu'est-ce, en somme, que les avenues, les vestibules de l'être moral ? « Il faut aller » jusqu'à ce point de l'âme « où se prennent les résolutions, et enfin s'il y a quelque endroit encore plus profond et plus retiré, » quelque cabinet plus secret, quelque sanctuaire plus intime, « où se tienne le conseil du cœur, d'où l'on détermine ses desseins, d'où l'on donne le branle à ses mouvements; » c'est là, dans ce « Saint des Saints », si je puis dire, du moi humain que Bossuet en chaire veut pénétrer. Et c'est là aussi qu'il veut encore toucher quand il écrit
Ne le traitons donc pas comme l'auteur vulgaire qu'il n'a pas voulu être. Ne nous croyons pas quittes envers lui pour nous être efforcés de montrer tout ce qu'il y a dans Y Histoire des Variations de recherches et de critique, de science et d'art. Demandons-nous , pour finir , ce qu'il
a dû se demander lui-même : s'il a touché le but que visait son ambition chrétienne; s'il a fait une œuvre, non seulement bonne et belle au sens profane, au regard des « doctes » et des « habiles », mais agissante et productive dans l'ordre mystérieux des mouvements de l'âme ; si son ouvrage parait avoir dissipé quelques-uns des préjugés des protestants, modifié leurs sentiments et leurs idées, exercé sur eux une influence efficace et féconde. Quelque délicate que soit cette recherche, et quels que soient les résultats où, conduite en toute sincérité, elle doive aboutir, le critique de Y Histoire des Variations ne saurait s'y soustraire que sous peine de défigurer, pour ainsi dire, l'auteur et de fausser le sens de l'ouvrage qu'il étudie.
Nous ne pouvons évidemment pas espérer de connaître l'impression produite par l'ouvrage de Bossuet sur cette masse anonyme des lecteurs du grand public dont les sentiments et les actes n'ont pas d'histoire. "L'Histoire des Variations fut très lue ; le nombre seul des éditions qu'elle eut, la grande quantité des exemplaires anciens qui s'en retrouvent, sont la preuve de ce succès populaire. Si elle n'était pas faite, par son étendue et par la nature de sa composition, pour circuler aussi facilement que Y Exposition de la doctrine catholique , et pour être aussi généralement comprise et goûtée, il est sûr néanmoins que les missionnaires s'en servaient, et que les agents de conversion la distribuaient à profusion dans les provinces de France où les « mal convertis » étaient l'objet des efforts convertisseurs des Intendants et du clergé1.
Dans cet emploi, Y Histoire des Variations fit-elle « son fruit, » comme on disait dans la langue spirituelle du dix-septième siècle? Ebranla-t-elle un certain nombre de
1. Cf. plus haut, les textes cités p. 326, n. 3; p. 327, n. 1.