CHAPITRE CINQUIÈip
grès religieux. La vérité est que jusqu'alors, dans les diverses communions du Protestantisme, on aurait volontiers appliqué à la religion chrétienne, telle qu'on la concevait d'habitude, le mot célèbre de Pierre Dumoulin : Vita Dei non finit; stat \ Naguère encore, Jurieu, Basnage, Burnet lui-même, le pensaient et le disaient. A plus forte raison, les controversistes de l'âge précédent eussent-ils été bien scandalisés s'ils avaient vu quelques-uns de leurs téméraires successeurs renoncer pour leur croyance au bénéfice de l'antiquité et lui faire un étrange honneur de s'être démentie.
Ainsi donc si l'on observe, après 1688, l'état de la controverse protestante à l'égard de quelques-unes de ces grandes questions d'histoire ecclésiastique et de théologie où Bossuet venait de renouveler la dispute par un sérieux examen des données du passé, on constate que les principaux écrivains du Protestantisme expriment alors des opinions radicalement contraires à celles que leurs prédécesseurs, leurs contemporains, ou eux-mêmes avaient jusqu'à ce moment exprimées. Et en marquant ici une évolution dans l'histoire de la pensée protestante, nous n'avons pas à craindre une de ces illusions d'optique historique, qui parfois nous font découvrir à distance, dans les textes obéissants, des événements graves, là où les hommes du temps ne se sont aperçus de rien, ou n'ont vu
1. Du Moulin, De cognitione Dei, cité par A. Coquerel fils, Des premières transformations historiques du Christianisme (1866), ch. i. — Et même, au commencement du dix-septième siècle ou à la fin du seizième, les Protestants défendaient au besoin cette intégrité absolue et immuable de la vérité révélée contre certains catholiques, qui, dans la chaleur de la controverse, trouvaient utile de contester la perfection de doctrine de l'Église primitive. AiDsi avait procédé le catholique Barthélémy Latomus; il comparait « l'Église chrétienne à un petit ours qui n'avait pu recevoir sa forme qu'après avoir été léché pendant plusieurs siècles. » Bayle qui cite ce mot, rapporte aussi les paroles d'un théologien protestant anonyme de la fin du seizième siècle, qui attaque Latomus en ces termes : « 0 caeci ! Christi lex aeterna est, nec eget maturatione temporum ut stabilitatem consequatur. » (Bayle, Dict. crit., art. Tappeh, rem. E.)
que des accidents sans portée. La preuve qu'il s'est produit, à cette époque, dans la tactique des docteurs de la Réforme, un revirement réel, c'est que les contemporains eux-mêmes s'en avisèrent.
Les catholiques, d'abord, et parmi eux, le plus intéressé à y voir clair : Bossuet. De 1689 à 1691, dans ces Avertissejnents aux protestants, où il reprend, à l'adresse d'un public plus large et sous une forme plus proprement oratoire et parénétique, la controverse entreprise dans Y Histoire des Variations, il dénonce constamment les contradictions flagrantes dans lesquelles ses principaux adversaires venaient de tomber en lui répondant1.
Mais les protestants eux-mêmes ont ici conscience d'une « variation » nouvelle, et les inconséquences de Jurieu sont aussi vertement relevées par Elie Saurin, par Bayle et par Beauval, que par Bossuet2. Non pas que ces cri-
1. Premier Avertissement, n°« x, xvn, xviu, xxi, xxn, xxxix. — Cinquième Avertissement, nos x, xi, xx ; Défense de l'Histoire des Variations, n° lv ; Sixième Avertissement, n° ix et part. III, n° cxvi. — Cf. les observations du Journal des Savants (1690), p. 2 (sur le principe de la non-variation); p. 198, 290 (sur la légitimité des guerres religieuses); celles du P. Daures, L'Église protestante détruite par elle-même (1689), p. 81, sur l'autorité, désormais si ébranlée, des premiers Réformateurs.
2. Sur la légitimité des guerres de religion, Bayle, Avis aux Réfugiés (1690), Œuvres, t. II, p. 608 : « ... Ci-devant vos écrivains, soit de bonne, soit de mauvaise foi, se défendaient soigneusement d'être les approbateurs des pernicieuses maximes d'Hubert Languet... A quoi pensent-ils donc aujourd'hui en publiant tant de livres, où, sans détour et sans réserve, ils étalent les mêmes dogmes et les poussent encore plus loin? » Cf. p. 593-599, 620 ; — Id., Entretiens sur la Cabale chimérique (1691), ibid. , t. II, p. 696-698 : « [M. Jurieu vient de déclarer] que les Condé et les Coligny étaient inspirés de Dieu. [Or] dans son Apologie pour la Rëformation (2e P., chap. xvm et suiv.), il en était si peu persuadé qu'il employa toutes ses forces à prouver que ce n'était pas même alors une guerre de religion... [Mais au surplus] il ne faut pas faire un crime à M. Jurieu de n'être pas aujourd'hui du sentiment où il a été autrefois, et autant vaudrait n'étudier point si l'on n'apprenait de nouvelles choses en vieillissant. » Cf. p. 661, et t. III, p. 621-625 (Rép. aux questions d'un Provincial).
Sur l'évolution de Jurieu touchant la nécessité de la perpétuité de foi et de doctrine, voir Bayle, Janua coelorum rcserata ; et surtout I'Histoire des ouvrages des savants de mai 1690, art. xiu, où Basnage de Beauval donna un extrait des Avertissements de Bossuet, en approuvant les observations de l'auteur catholique ; — la Réponse de l'auteur de l'Histoire des Ouvrages des Savants à l'avis de M. Jurieu, 1690, p. 15; — et l'article de juillet de I'Histoire des Ouvrages des Savants, même année. Ce fut entre Jurieu et Beauval toute une controverse. Cf. sur ce « concert » de M. de Beauval avec l'évêque