‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 301 sur 327 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

que l'Ecriture ne nous ait pas tout dit ce qui fait l'essence de la religion chrétienne. Je soutiens que, pour avancer cela, il faut avoir perdu toute pudeur. V aurait-il eu de la sagesse en Dieu d'instruire si imparfaitement l'Eglise apostolique et de laisser à la postérité la charge d'ajouter les parties essentielles qui manquent ? » « Si ces paroles ont quelque sens, » remarquait avec raison un écrivain catholique du temps ', « elles étahlissent la première proposition » sur laquelle Y Histoire des Variations allait s'appuyer; car si, comme l'affirme Jurieu, « Dieu n'a pas laissé à la postérité la charge de rien ajouter d'essentiel » à ce que dit l'Ecriture, à ce qu'a su et cru l'Eglise primitive, c'est donc que, comme le dit Dossuet en d'autres termes, « la vérité catholique a eu d'abord sa perfection. »

Et quant à la seconde maxime que Bossuet devait poser comme fondement de son ouvrage, à savoir que « les variations dans l'exposition de la foi doivent être considérées comme une marque de fausseté, «làdessus encore il est évident qu'en 1687 Jurieu continuait d'admettre ce principe2. Autrement, en effet, pourquoi, se serait-il travaillé si ardemment à montrer, dans ses premières Lettres pastorales , que les catholiques modernes avaient, sur tous les points, abandonné la doctrine de l'Eglise primitive3?

1. L'abbé de Cordemoy, Letlre aux nouveaux catholiques de Vile d'Aroert, p. 2 et, 3.

2. Dans la xxiv0 Pastorale (2e année, 15 août 1688), Jurieu admet encore comme autorité I' « excellent petit livre » de Vincent de Lérins (cf. plus haut, p. 52, 56, 57, 58) et se borne à y apporter quelques restrictions peu importantes (p. 567). Cf. xi« Past. de la 2" année (Ie1' fév. 1688), p. 214.

3. Jurieu, Lett. past., t. 1, 1. m; Cordemoy, ibid., p. '■'. — A plus forte raison était-ce l'avis dis théologiens luthériens. «. A trita via recedere pericu-

lostim ", disait l'un d'eux, et c'était la pensée de presque toutes les écoles allemandes. (Colani, Rev. (!'■ Théologie, t. VI, p. 358.) Le caractère dominant de la

science ecclésiastique luthérienne dans la première itié du xvir siècle, c'est,

dit. Tholuck (dus Kirchl. Leben, 1 Abth., p. 61 sqq.), die zunehmende Kerr~ schaft traditionneller Autoritiit. » Le consensus antiquitatis est aux yeux de presque tous les théologiens, le fondement de la vérité. On ne rêve que d'immobiliser la théologie et d'eu fixer à jamais les formules, o Nos ne latum quidem unguem vel a rébus ipsis, vêla phrasibus, quaê in Ma [Formula Concordiae haientur, discedere decrevimus. » Ce même Livre de la Concorde, André

Interrogeons maintenant le même docteur, au lendemain de cette Histoire des Variations qu'il ne feignit peutêtre de dédaigner que pour se donner le temps d'y réfléchir et d'y répondre. Yoici ce qu'il se décide à déclarer, dans les sixième et septième Lettres pastorales, datées du 15 novembre et du 1er décembre 1G88: « Le principe de l'invariabilité dans la foi et dans la doctrine suppose des faits insoutenables et qui ne peuvent être avancés que par le plus ignorant des hommes. Car on ne peut nier que les dogmes les plus essentiels du Christianisme jusqu'au quatrième et au cinquième siècle de l'Eglise n'aient changé de forme et d'extérieur, et même que, dans ces changements, il riy ait eu des expressions capables de donner des idées très différentes les unes des autres l. » De sorte qu'à parler franchement, il est indéniable, selon le théologien protestant, « que l'Eglise a varié, non seulement dans la forme, mais dans \e fond», et sur des points « dont aujourd'hui l'Eglise romaine fait des articles de foi. » Double proposition que Jurieu entreprend de prouver par l'exposé de la théologie des trois premiers siècles de l'Eglise, en prenant pour exemples les dogmes de la Providence, de la Grâce, de l'état des âmes après la mort, de l'Incarnation, de la Trinité, et même de l'unité de Dieu. Sur toutes ces matières, la pensée chrétienne des premiers temps a été « tout à fait imparfaite et flottante. » « On nous dit que la vérité de Dieu a eu d'abord sa perfection : c'est précisément le contraire qui est vrai. C'est là le train de l'esprit humain : quand il se trouve dans des lieux obscurs et embarrassés, il fait de grands efforts, il se tourne de tous côtés; de jour à autre, il fait

Osiandre ne doute pas qu'il ne soit étemel : « ad gloriosum usque Christi reditum inconvulsus stabit. » « Nova phrasis semper est forma novi erroris, » dit en 1648 la Censura theologorum orthodoxorum. » (Tholuck, ibid., II Abth., p. 77.)

1. \ ingt ans plus tôt, Claude, interprète des sentiments du Calvinisme sur cette matière, appelait les huit premiers siècles de l'Église « les beaux jours pendant lesquels l'erreur n'osa paraître. » Réponse au traité du P. Nouet, Part. 11, ch. ni, p. 295.

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de nouvelles découvertes; son étude de l'Ecriture sainte lui donne de nouvelles lumières, et à mesure que les nouvelles lumières viennent, il est obligé de se servir de nouvelles expressions1. »

Aussi , lors même que Bossuet eût réussi à. découvrir chez les protestants quelques variations sur quelques dogmes, il « n'aurait rien fait contre eux. » « Quand nos ancêtres auraient varié sur la manière de la "présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie et sur la nature de la Justification, il ne leur serait rien arrivé qui ne fût arrivé, dans des matières beaucoup plus importantes , à des docteurs beaucoup plus voisins de la source de la lumière et du siècle des Apôtres. »

Voilà certes dans la tactique du grand controversiste une volte-face remarquable. Et il n'est pas le seul à la faire. Des théologiens très réfléchis et très froids, comme Basnage, semblent à son exemple disposés à changer de front, à laisser leurs positions anciennes, à diriger sur d'autres points leur efïort de défense ou d'attaque.

« Le fondement sur lequel M. de Meaux s'est appuyé, — écrit Jacques Basnage en 1690, et il y revient encore neuf ans après, — est que tout ce qui varie est nécessairement faux et qu'on ne doit trouver ni ambiguïté , ni embarras dans les Confessions de foi parce que le Saint- Esprit ne les connaît pas. » Mais « l'inconstance est le partage de l'homme, et le Saint-Esprit ne dissipant pas parfaitement notre ignorance naturelle, on s'égare souvent lorsqu'on cherche la vérité. » « Le dernier parti qu'on prend est souvent le plus sain, » et, « bien loin que la variation soit par elle-même une marque de fausseté, elle est souve?it nécessaire pour pénétrer le fond de la vérité » cherchée. Et d'ailleurs, il ne faut point s'étonner « qu'on ne trouve pas d'abord tout ce qu'il faut pour lever les difficultés, que l'esprit ne se contente pas tout d'un coup,

1. Lclt. pas/or., lettres vu et vin de la seconde année (13 nov. et 1er déc. 1688), p. 131 sqq., 151 sqq. Cf. Traite de l'Unité de l'église (1688), p. I, ch. m, p. 63; Tableau du Socinianisme (1691), part. I, I. vi, p. 277.

qu'il aille à tâtons comme dans un lieu obscur. » C'est « un privilège réservé pour l'autre monde que de connaître la vérité parfaitement1. »

« Qui peut douter », écrit de même l'auteur des Nouvelles de la République des Lettres2, « que l'Eglise ne soit tantôt plus, tantôt moins éclairée, et que, dans cette diversité de lumière et de connaissance, elle ne puisse légitimement avoir- des sentiments différents sur les mêmes choses ? » L'anglican Burnet est encore plus catégorique et suit Jurieu de plus près : « Lors même que tout ce que l'évèque de Meaux a dit serait vrai, cela n'irait à rien de plus qu'à démontrer ce que nous lui accordons aisément : c'est-à-dire que nos Réformateurs n'étaient point inspirés, ni nos Synodes infaillibles. Nous ne sommes que des hommes, et nous ne devons pas rougir d'avouer que nous grandissons en science : We are but men and ought not to be ashamed to own that ive groiu in knoivledge3. » Large et libérale formule4, assurément, mais qui n'était point, comme Burnet s'en glorifie pour sa cause, l'expression traditionnelle et ordinaire de la pensée protestante sur cette grande question du pro-

1. Préfaces de Y Histoire de la Religion des Églises réformées (1690) et de V Histoire de l'Eglise (1699), et dans ce dernier ouvrage, t. II, p. 1509, 1512.

2. Septembre 1688, p. 265. Voy. ci-dessus, p. 311, les noms des rédacteurs de ce recueil. — Cf. I'Hist. des Ouvrages des Savants, dirigée par Basnage de Beauval, août 1688.

3. Burnet, Letl. to MT Thevenot with a Censure of MT de Meaux kistory, p. 22, 37, 38.

4. Chez les Luthériens, cf. les Acta eruditorum Lipsiensia, répondant à Bossuet (1689, p. 69) : « Axioma igitur illitd in praeloquio propositum, quod verilas catholica a Deo revelata prima statim vice patescat, limitationem admittit nec excluait profectum successivum et per gradus, quod vel Apostolorum exemplis confirmatur, totaque Dei oeconomia in suôroganda Legis disciplinae Euangelii ftde, quant cam die et luce, ut illam cum nocte, comparât Apostolus...; » — Pfaff, op. cit., p. 8, 10. — Leibniz, lettre au Landgrave Ernest , nov. 1692, éd. Rommel, t. II, p. 455 : « M. l'évèque de Meaux a mis deux grands axiomes dans sa dernière lettre, dont je ne demeure pas d'accord. En voici le premier : « Hier on croyait ainsi, donc aujourd'hui il en faut croire de même. » A quoi j'ai répondu : Qu'en dira-t-on s'il se trouve qu'on en croyait autrement avant-hier? » Cf. p. 317. — Ailleurs (lettre du 29 mars 1693) : « Quand j'accorderais cette observation qu'on a toujours maintenu ce qu'on a trouvé établi en matière de foi, cela ne suffirait pas pour en faire une règle pour toujours. »

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