Le vrai système de l'Église
Jurieu se décidait à renoncer à la conception, jusqu'alors reçue parmi la généralité des protestants 1, d'une Eglise bien limitée dans ses membres et bien définie dans ses croyances ; — lorsque, distinguant le corps et Vâmë de l'Eglise, il renversait les barrières de toutes les sociétés religieuses qui se réclament plus ou moins justement de Jésus-Christ et de l'Evangile ; — lorsqu'il proclamait, au grand scandale des vieux calvinistes, que toutes les sectes fidèles gardiennes de quelques « principes fondamentaux » sont spirituellement vivantes et légitimes, et font dûment partie de l'Eglise vraie2, — qui ne voit que cet élargissement libéral d'un Christianisme ainsi ouvert aux opinions les plus différentes et les plus ennemies préparait nécessairement Jurieu à ne plus accepter, comme un des critères de la vérité religieuse, la constance identique, à travers les âges, du dogme des docteurs et de la foi des peuples 3 ? Après ce nouveau « système de
1. Quoique Basnaoe de Beauval, dans I'Histoire des ouvrages des savants de septembre 1688, p. 93 sqq., dégage le Protestantisme de toute participation à ces idées hardies d'une « confédération générale du Christianisme », d'une « enceinte générale de l'Évangile », il n'en est pas moins vrai qu'elles avaient été lancées avant Jurieu d'abord par les Arminiens (cf. Examen ad Censurant professorum Leydenshim, 1629, p. 19, cité par Tholuck, clas kirchl. Leùen d. 17ten Jahrhunderts, t. I, p. 257); puis par Mestrezat et par Claude (voir Nicole, De l'unité de l'Église, p. 5). Cf. également D'Huisseau, La Réunion du Christianisme, ou la manière de rejoindre tous les chrétiens sous une seule confession de foi, 1670. — Nous avons donc le droit de dire qu'il y avait dans le Protestantisme les germes d'une évolution dans cette direction. — Sur les conséquences du « système » de Jurieu, voir Bayle : Janua Cœlorum reserata seu Animadversiones in Ecclesiae syslema Dordraci vulgatum anno I6S6, quibus accusatur et probalur D. Petrus Jurieu salutis viam aperire universis religionibus, 1692.
2. Voir déjà le Traité de la puissance de l'Église (1677), mais surtout le Vrai système de l'Église (1686) et le Traité sur l'unité de l'Église. (1688). Cf. Nicole, Traité de l'unité de l'Église, spécialement livre III, ch. iv, et l'Histoire des Variations, 1. XV, nos l à clxxiv.
3. Sur d'autres points, également, Jurieu, dès avant YHistoire des Variations, témoignait certaines velléités de changer la thèse orthodoxe de son parti.
Déjà dans la Suite de la Politique du Clergé (1682, p. 33), dans YHistoire du Calvinisme et du Papisme (1683, t. I, p. 512-515), dans l'Esprit de M. Arnauld (1684, t. II, p. 293, 294, 364, 365, 368), il semble tenté de croire que dans de certains cas la guerre de religion est licite. (Cf. Bayle, Avis aux Réfugiés, Œuvres, t. II, p. 593.) Toutefois, ce ne sont encore que des doutes : il reste à côté de la question de principe : <c Si l'on veut dire que toute guerre dans laquelle il entre quelque principe de religion est illégale et injuste à cause de cela même, je ne suis j>as d'avis que nous passions cela si aisément, car