CHAPITRE CINQUIÈME
l'Eglise », Jurieu n'avait rien qui l'empêchât de comprendre et d'approuver la variation dans le passé, comme il acceptait la variété dans le présent.
Nous avons vu toutefois qu'avant 1688, il n'avait pas encore franchi ce dernier pas, et même il n'y paraissait pas disposé '. Dans le livre hardi qu'il publia en 1G86 et que je viens d'analyser, il maintenait encore que « l'Eglise n'a jamais pu abandonner » au moins « les vérités fondamentales », et, d'autre part, que ces « points fondamentaux sont » précisément « ceux qui ont toujours été reconnus. » Il s'attachait encore obstinément à la maxime de Vincent de Lérins, que la constance est le meilleur garant de la vérité religieuse 2. Il continuait à déclarer que le consentement unanime de tous les chrétiens, — dans le passé apparemment comme dans le présent, — fait « une grande autorité dont on ne se doit pas départir. » Il fallut, pour l'ébranler sur ce point, l'ouvrage de Bossuet. Les protestants, — c'est un des leurs qui l'avoue, — ne prévoyaient pas que le docteur catholique dût tirer un si grand parti de son principe et le mettre si vigoureusement en valeur. Us s'imaginaient, avouent-ils eux-mêmes, que cette Histoire des Variations dont ils
je trouve que la thèse est plus que discutable... Je doute que le Christianisme soit venu pour abolir la nature, et je ne suis ■point persuadé qu'un homme risque son salut en défendant sa vie contre un si violent agresseur... » Cf. du reste plus haut, p. 361-368, et notes.
C'est en effet que si, d'une part, les arguments des catholiques poussent Jurieu à aller de l'avant, d'autre part les conséquences pratiques que Bayle et les Tolérants tiraient aussitôt de ses idées le rappelaient en arrière et enrayaient sa marche. Par exemple, sur la question de la tolérance, Jurieu avait dû nécessairement s'aventurer assez loin dans le Vrai système de l'Eglise, mais alors paraît le Commentaire philosophique (1686) où Bayle réclame la tolérance universelle. Jurieu, effrayé et scandalisé, se hâte dans le Traité sur les Droits des Deux Souverains (1687) de rétablir et de défendre (p. 88, 184-185, 275, 288- 290, 292, 296) le droit de coercition et le devoir d'obéissance des peuples, même aux princes persécuteurs. Cf. plus haut, p. 304, n. 2, les renvois aux textes. — En 1687, paraît également un livre cI'Aubert de Versé contre Jurieu, sur la même matière : le Traité de la liberté de conscience ou de l'autorité des Souverains sur la religion des Peuples. Jurieu était obligé de faire face partout. Cf. plus loin, p. 561-567.