‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 312 sur 327 · XI, XII · texte numérisé non relu

XI, XII

De même, sur la « vocation extraordinaire » et sur les imperfections personnelles des premiers Réformateurs, Claude, poussé d'ahord par Nicole (Préjugés légitimes), puis par Bossuet, avait déjà fait des concessions importantes (voir De'/', de la Réformation, 1673, et dans l'édit. de 1683, part. II, ch. îv,

ces modifications dans la doctrine protestante : le dogme protestant en contenait le germe endormi, et parfois même quelques docteurs plus hardis et plus perspicaces s'en ressouvenaient publiquement. Elle n'est pas non plus la seule cause qui, en 1688 et dans les années suivantes, ait provoqué les manifestations extérieures de ce changement : d'autres penseurs que Bossuet, et surtout les événements politiques, y ont contribué. Mais elle est certainement une des causes de cette manifestation notable ; elle a donné à ce mouvement vaguement ébauché une impulsion décisive ; elle a provoqué ces dispositions latentes à se faire jour. C'est l'émoi, la peur qu'elle a causée, le désir et le besoin qu'ont ressenti les protestants de la réfuter, qui les ont poussés comme par force et hâtivement, dans des voies nouvelles. A ce titre, cet ouvrage d'un docteur catholique doit avoir, ce me semble, une place dans l'histoire du développement de la religion réformée.

Hâtons-nous d'ajouter que cette évolution, à laquelle YHistoire des Variations a contribué pour une large part, ne fut alors ni complète ni définitive. Elle ne pouvait pas l'être ; elle arrivait trop tôt, et les plus libres esprits n'étaient pas encore mûrs pour s'y rallier avec unanimité, ni pour y persévérer avec assurance. Car si J nous considérons, — seulement sur les questions que nous avons prises pour exemples, — le changement de tactique des controversistes protestants, combien il nous apparaît plein de conséquences et dans quelles conces- 1 sions radicales et extrêmes il eût précipité, tout d'un coup, les Eglises protestantes !

v, vi, vu, p. 307, 312, 314, 388, et passim.) — Cf. Jcrieu, Lelt. past., t. I, p. 7; t. II, p. 244.

Voyez, sur ces mouvements intérieurs du Protestantisme vers la fin du dix-septième siècle, annonces d'une « crise profonde » et de « cette grande évolution religieuse dont notre époque elle-même n'a pas arrêté les termes, » Frank Puaux, 1 Les Précurseurs de la Tolérance, p. 104, 105, 117.

CITAriTRE CINQUIÈME. 559

Qu'était-ce qu'admettre le droit de défense pour la religion, sinon reconnaître absolument la liberté religieuse, refuser aux princes tout contrôle sur les choses spirituelles, enlever à la religion leur appui, décréter la tolérance civile et ecclésiastique1, et reconnaître finalement ces droits de la « conscience errante » que Bayle avait tant de peine à faire admettre à ses confrères scandalisés?

Qu'était-ce que de renier décidément les Albigeois, les Vaudois, les sectateurs de IIuss et de Wiclef, comme des ancêtres de la Réforme, sinon déclarer que l'honneur et la puissance de la Réforme du seizième siècle consistaient dans sa « nouveauté » même, et dans la distinction profonde de son principe et de son but d'avec les innovations antérieures qui s'étaient produites, au Moyen âge, soit au sein du Catholicisme, soit à côté de lui? Et n'était-ce pas confesser par là même que les vieilles préoccupations de filiation ecclésiastique, de transmission de pouvoirs, étaient vaines ; que la « perpétuité visible » n'était point du tout un garant de légitimité chrétienne ; mais que tout mouvement religieux était justifié, par cela même qu'il venait, ou viendrait, à son heure, répondre à un besoin de la conscience humaine?

Qu'était-ce que de renoncer absolument à défendre la sainteté immaculée, l'infaillibilité absolue des premiers Réformateurs, sinon proclamer que l'autorité des hommes, même des grands hommes, était un préjugé suranné qu'à l'exemple de Descartes, l'esprit humain émancipé devait rejeter désormais? Et mieux encore, — à pousser les choses aux dernières conséquences, comme un Bayle n'eût pas manqué de le faire , — en renonçant à soutenir l'autorité surhumaine et la vertu céleste des fondateurs

1. Voltaire (Essai sur les mœurs, ch. clxvhi) dit : « Cette proposition : Tout prince doit employer sa puissance pour détruire l'hérésie, et celle-ci : Toute nation a droit de se soulever contre un prince hérétique, sont les conséquences d'un même principe. » Il serait plus juste dédire que cette proposition : « Tout prince doit employer sa puissance pour détruire l'hérésie, » et celle-ci : « Nul peuple ne peut se soulever contre son prince pour cause de religion » sont les deux faces d'un même principe.

de la Réforme, n'aurait-on pas implicitement commencé de faire bon marché du caractère surnaturel de toute l'histoire chrétienne? IN 'aurait-on pas risqué un pas compromettant dans cette voie de l'économie du miracle qui réduit peu à peu à rien les religions trop soucieuses de complaire à la raison ?

Enfin, si le Protestantisme s'en était tenu à accepter la « variation » comme légitime, il en serait arrivé forcément , et à bref délai , à déclarer avec Lessing J que le doute, loin d'être une infirmité de la nature humaine, est une condition indispensable du progrès humain; — à considérer les dogmes comme de simples formules, et périssables, d'un état de conscience passager, comme des hypothèses provisoires destinées à faire place à d'autres ; — à concevoir enfin la religion, non plus comme une collection fixe de données métaphysiques à jamais acquises et de principes immuables, mais comme un effort sans cesse recommencé, comme une ascension continuelle2, à travers des transformations inévitables et des mésaventures bienfaisantes, vers un idéal toujours reculé 3.

On peut le dire : si Jurieu et ses confrères avaient persisté courageusement dans les idées que, talonnés par Y Histoire des Variations, ils soutiennent au lendemain de 1688, le Protestantisme fût devenu, dès la fin du dix-

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