‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 314 sur 327 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

niens », des Sociniens1 et des Indépendants, il en revenait à réclamer contre les hétérodoxes les rigueurs du bras séculier.

Mais c'est sur la question de la légitimité de la variation religieuse que sont plus sensibles encore ces hésitations et ce va-et-vient de la conscience protestante 2.

Jurieu, on s'en souvient, avait pris le parti, sous le coup de l'argumentation de Dossuet, de déclarer que la variation n'est nullement ignominieuse à l'Eglise, et que le Christianisme, môme dans sa période la plus pure, n'en fut jamais exempt. Mais il s'en faut que tous ses confrères le suivent dans cette voie. Fallait-il donc pour le plaisir de ne pas rester court dans la controverse, faire renoncer l'Eglise chrétienne à cette glorieuse prérogative de n'avoir jamais changé depuis Jésus-Christ ? Fallait-il admettre qu'Israël avait souvent abandonné son héritage sacré ; qu'il y avait eu défaillance dans la foi des interprètes les plus graves, des organes les plus illustres de

1. Apologie... adressée (par Jurieu) aux Pasteurs et Conducteurs des Églises wallonnes, 1691, p. 17 : « ...Je portai plainte contre M. Jaquelot... parce qu'il m'avait dit un jour chez lui qu'on ne devait pas faire de procès aux Sociniens sur ce qu'ils ne pouvaient recevoir le dogme de l'Incarnation et delà Trinité : parce que ces dogmes faisaient face partout contre la raison humaine et qu'il fallait laisser la liberté à tout le monde là-dessus. Il prit la liberté de s'ouvrir à moi parce qu'il crut que je ne serais pas éloigné de son sentiment sur cette matière, à cause de ce que je venais de publier contre l'évêque de Meaux au sujet de son livre des Variations, etc. »

2. Cf. sur la question des Albigeois et des Vaudois, prédécesseurs de la Réforme, les contradictions d'Aixix dans la préface des Ancient Churches of Piedmont ; — Beausobre, dans la Bibliothèque germanique, t. IV, p. 144, 185, où il conteste à moitié le témoignage de Limborch ; — Basnage, Hist. de la Rel. des Eg. réf., éd. de 1721, Avertissement : « Nos prédécesseurs sont si pleinement justifiés [ici] qu'on ne peut plus douter de la conformité de leur doctrine avec la nôtre » ; — Rayle, Dict. crié., art. Manichéens, éd. Beuchot, t. X, p. 188 : « Le Manichéisme parut en France dans le siècle des Albigeois, c'est ce qu'on ne peut nier (voyez M. de Meaux, Hist. des Var., 1. XI), mais il n'est pas vrai que les Albigeois aient été manichéens (voy. M. Basnage, Hist. de la Rel. des Égl. Reformées, première partie, ch. iv sqq.) » ; — enfin J. B. Renoult, Antiquité de la religion protestante, 1703, p. 12 : «'La Religion protestante a toujours été professée depuis Adam jusqu'à aujourd'hui. » — De même, sur la question de la valeur personnelle des premiers Réformateurs, Basnage, Histoire de l'Église, t. II, p. 1179 : « Nous ne faisons pas de nos Réformateurs des saints qu'on adore... » P. 1 iSO : « Nos Réformateurs ont eu des passions humaines et des défauts semblables à ceux des plus grands saints, »

l'Eglise, c'est-à-dire, en définitive, dans la foi de l'Eglise elle-même? Car ils sentent ici non seulement Bossuet qui les talonne, mais Bayle aussi qui les épie, avec tous les Sceptiques. Et tandis que l'un, en face d'eux, leur crie que s'ils acceptent le dogme de la légitimité des variations, c'est comme s'ils disaient : « Nous sommes une secte humaine qui ne fonde sa stabilité sur aucune promesse de Dieu1; » l'autre est à côté d'eux, qui les félicite de ce qu'ils vont enfin dépouiller la religion d'un privilège inconcevable et la faire rentrer, comme il se doit, au rang des « sciences » purement humaines2. Cette double conséquence dut effrayer dès le début bien des ministres, scandaliser bien des consistoires, dont le sage de Beauval se fit hautement l'interprète 3, en désavouant

Page 1