Hisl. des Var., livre VII tout entier; 1. X, n°* i-xxin
suet, « le premier fondement » des actes du roi d'Angleterre dans le domaine religieux. Si Henri VIII s'est séparé du Pape, c'est par colère; s'il l'eût trouvé plus commode, cpii voudrait dire qu'il aurait songé à innover en quoi que ce soit et qu'il ne se serait pas contenté d'user, à la façon de Louis XIV, des armes que la vieille législation anglaise lui fournissait déjà contre l'autorité de Rome? Bossuct appuie, comme on le pense, sur cette cause accidentelle et peu glorieuse de la révolution religieuse de l'Angleterre; mais ce n'est pas cependant à elle seule qu'il attribue tout ce qui s'ensuivit. Il ne marque pas avec moins de force ce qu'il appelle « le second fondement de la Réforme, » c'est-à-dire le visible empressement du gouvernement anglais à s'affranebir du Pape, même pour le spirituel, et de tout soumettre au roi, mêmes les consciences de ses sujets. Bossuet, avec raison, revient plusieurs fois sur le rôle du ministre Cromwell à qui nous savons maintenant qu'on doit attribuer — encore plus qu'à Henri VIII — ces rêves de pouvoir absolu, aussi bien que la part principale dans leur prodigieux accomplissement. L'historien des Variations laisse voir déjà très nettement que la satisfaction des rancunes personnelles d'Henri VIII venait fort à propos servir l'avidité usurpatrice de l'État laïque en Angleterre.
Que ce soit bien cette double cause qui ait inspiré et dirigé l'entreprise d'Henri VIII, il le prouve en montrant avec précision que ni le roi, ni ses ministres ne paraissaient se soucier de changer d'une façon sérieuse les dogmes, ni la morale, ni le culte de l'Église avec le chef de laquelle ils rompaient. Non seulement la primauté ecclésiastique est le principal article de cette prétendue réforme, comme l'accordait Burnet lui-même, mais de plus, — comme Bossuet l'établit dans une discussion approfondie des Constitutions religieuses d'Henri VIII, — c'en était pour ainsi dire le seul article. « Rien d'important ne fut changé, » et, en cessant d'être sujets de Rome, Henri VIII ni son peuple ne cessèrent pas d'être catholiques; — à tel point que ceux-là même, parmi les conseillers du roi qui, au fond, étaient pénétrés d'idées luthériennes ou zwingliennes, n'en firent rien paraître sous son règne. Bossuet insiste sur ce dernier point, non pas seulement, on le voit bien, pour montrer le peu de délicatesse morale de ces réformateurs hypocrites qui, comme Cranmer *, n'avaient pas le courage de leur foi, mais encore et surtout pour faire bien voir, ne fût-ce que par la conduite particulière des hommes qui, sous Henri VIII, ont accompli le schisme, qu'il n'y avait guère au fond de tout cela que des intérêts temporels, où la conscience religieuse n'avait rien à voir.
Sous Edouard VI, le changement fut plus important ; les amis secrets de la Réforme déclarèrent leurs sentiments, accomplirent leurs
1. Le portrait de Cranher est moins une étude d'âme qu'un réquisitoire animé. Pour le dépeindre, Bossuet n'avait guère de psychologie à faire; la vie de Cranmer présente une grande monotonie dans la bassesse. Bossuct se borne à énumérer ses ruses, ses palinodies, ses lâchetés (1. VII, n°« vi-.\iv, xvn, xvm, xxi, xxii, xxix, \\x, XXXII, x.xxvixnv, XLVI, XLIX, LXXVI, LX.XX, xcni, xcvin, xcix, c-cv ; 1. X, n° LU.)
projets, et l'Angleterre fut décrétée zwinglienne. Bossuet reconnaît bien le progrès réel que fait le Protestantisme sous ce nouveau règne, mais même alors, est-ce qu'il jeta de plus profondes racines dans l'âme et dans la piété anglaise? Bossuet s'étonne ici de deux choses : d'abord, de la docilité que, sous Edouard VI comme sous Henri VIII, le clergé fait paraître, en laissant usurper, sans mot dire, par le pouvoir royal, non seulement l'administration temporelle de l'Église, mais son autorité religieuse, le règlement de la foi et du culte, tout, jusqu'à ce qui doit être son inaliénable privilège : la prédication.
Puis, avec quelle facilité, aussitôt après la mort d'Edouard VI ut l'avènement de Marie, tout ce clergé s'empresse de revenir et de ramener son troupeau à la foi et aux pratiques de l'ancien Catholicisme! Bossuet ne peut évidemment pas se défendre ici d'établir entre les Réformés du continent et ceux de- l'Angleterre une comparaison fâcheuse pour ces derniers. Les Églises issues de Luther, de Zwingle et de Calvin ont fait preuve de plus de dignité chrétienne, et d'un plus noble fanatisme; elles se sont montrées, somme toute, malgré leurs contradictions, autrement soucieuses que les Anglais, de sauver du joug de l'État la liberté des consciences, autrement attachées à leurs croyances et opiniâtres dans leurs préjugés. Est-ce que cette indifférence servile de l'Angleterre en face des empiétements du pouvoir royal et du Parlement, suivie sous un règne nouveau de la palinodie la plus complaisante, n'indique pas que la Réforme anglicane a eu un caractère très différent des Réformes allemande, suisse et française : le caractère d'une entreprise séculière, où la politique primait tout?
Enfin sous Elisabeth même, la conduite des affaires religieuses paraît à Bossuet fort propre à le confirmer dans ces vues. On revient au Protestantisme, il est vrai, mais non pas au Protestantisme d'Edouard VI; on se départ de la rigidité sacramentaire sur les points débattus; on fait des concessions aux Luthériens, aux Catholiques, et tout cela, visiblement, sous l'empire de considérations temporelles. L'intérêt de l'État, la paix publique, l'extinction des querelles de théologie qui finissent par passionner le peuple, voilà évidemment les seuls soucis d'une reine peu dévote, et qui ne se cachait pas de regretter beaucoup de pratiques du Catholicisme, comme plus décentes apparemment et plus favorables au bun ordre. Ajoutons, avec Bossuet, que, sous Elisabeth comme sous Henri VIII et sous Edouard VI, la Réforme anglicane n'oublie jamais les profits matériels. Le pillage des monastères, la sécularisation des biens d'Église, qui servent au roi à se concilier la petite noblesse, sont toujours choses capitales.
Qu'à la vérité, au moment où Henri VIII sépara l'Angleterre du Saint- Siège, — il n'y eût pas, dans le peuple anglais et dans la société cultivée, des besoins spirituels et des inquiétudes religieuses, entretenues dans le peuple par les restes des Lollards, réveillées chez les savants par la Renaissance et par l'étude des Livres saints, — cela,
Bossuet le savait beaucoup moins sans doute que nous ne le savons aujourd'hui. 11 n'ignore pas toutefois le rôle des humanistes comme Thomas Morus et Fisher, qu'il loue tous deux en excellents termes1. Mais il n'a pas à tenir compte ici de ces circonstances. La Réforme, telle qu'elle fut mise en train par Henri VIII, commencée par Edouard VI et terminée par Elisabeth, ne fut pas celle qu'auraient désirée ni les humanistes, ni les fidèles de Wiclef ralliés au Luthéranisme. Ni Fisher, ni Thomas Morus, ni Warharn, ni Tyndalc, ni les Frères de la Vie commune ne pouvaient être satisfaits d'un changement rrligieux qui, pour les uns comme pour les autres, faisait tantôt trop, tantôt trop peu.
A la vérité, pendant que le pouvoir royal , servi par le Parlement, se chargeait d'opérer tant bien que mal la transformation hâtive du culte et du dogme, il se faisait dans la masse de la nation une évolution religieuse latente, plus pure, plus vraiment spirituelle et religieuse, qui devait aboutir à la rénovation morale et mystique des Puritains. Mais Bossuet n'avait pas à s'en occuper ici; car, sans parler de la difficulté qu'il y a, même à présent, à se rendre un compte exact, sans verser dans les généralisations et les hypothèses, des changements cachés qui germaient sourdement dans la conscience des peuples, il paraît certain que ce ne fut guère qu'à la fin du règne sceptique d'Elisabeth, sous l'influence du patriotisme surexcité par les menaces de l'Espagne, que ce changement se laissa connaître. Bossuet ne considère ici que l'établissement de l'Église anglicane, exéculé publiquement et officiellement, sous Henri VIII, Edouard VI et Elisabeth, par des hommes tels que Cranmer, en qui l'Angleterre reconnaît expressément ses « Réformateurs »; or, pour ce qui est de cette « Réforme » publique et officielle, quand Burnet et Basnage nous veulent forcer à y admirer un « ouvrage de lumière, » un apostolat mystique, une conquête spirituelle animée d'une inspiration hautement idéaliste et probablement surhumaine, les réalités de l'histoire anglaise de cette époque démentent complètement de tels préjugés. Cette Réformation-là s'est faite à côté des savants et en dehors du peuple; elle s'est faite par mesures administratives ou par violence, et Bossuet a raison2 quand il se refuse à y voir autre chose qu'une suite systématique de mesures politiques et financières, destinées à assurer, par la main-mise du pouvoir royal sur le domaine